A CHARLES N. , A PARIS
Les Elaîs, 25 octobre 18..
ous le voulez, mon ami, je cède à vos affectueuses instances. Je vous écris et je vous écrirai, quoi qu'il m'en coûte de vous répéter de loin, sur le même ton, les plaintes que j'ai si souvent exhalées près de vous, de vous étaler les mêmes tristesses et les mêmes plaies. N'êtes-vous pas las d'assister à cette espèce d'autopsie d'une nature malade que tout fatigue ou décourage, qui, dans sa misérable faiblesse, n'a conservé quelque énergie que pour sentir plus vivement le fardeau de l'ennui, ou l'aiguillon delà douleur? Non, vous espérez me soulager par les réciproques épanchements d'une vieille amitié, réveiller en moi un espoir qui ne serait qu'as-
soupi, raviver une force qui n'aurait pas cessé d'être. Pour moi, je n'espère plus, j'ai assez longuement et patiemment observé mon état, sondé jusque dans ses derniers replis le fond de ma pensée, mesuré la portée de chaque impulsion que je pouvais prendre en un moment d'erreur pour un réveil de l'âme, pour un nouvel essor. Je méconnais ; de tout ce qui agite l'esprit des autres hommes, de tout ce qui séduit leur ambition et exalte leur ardeur, plus rien ne me tente, ni les hasards de la fortune, ni les hochets de la vanité , ni l'exercice du pouvoir, ni même , vous le dirai-je, les douces récoltes de l'étude, et les échelons de gloire de la science. Autour de moi est un horizon terne, sur ma tête un ciel gris, dans mon cœur un grand vide. La jeunesse a disparu sans me laisser un seul de ses prestiges, le désir est éteint, la vie est close. Des différentes scènes qui m'ont tour à tour attiré, saisi pendant les dix années que j'ai passées à Paris, et que je puis bien appeler mes années d'épreuves, les unes ne m'ont laissé qu'un sentiment de remords; d'autres qu'une froide déception ou une profonde indifférence. Une seule image a déposé dans mon cœur une empreinte qui parfois me surprend encore dans mes rêves solitaires, puis disparaît comme une lueur éphémère dans l'ombre qui m'environne. C'est l'image d'un chaste et calme bonheur comme le vôtre, une femme belle et vertueuse au foyer conjugal ; un enfant assoupi sur ses genoux comme un bouton de fleur qu'un rayon de soleil fait éclore ; un autre plus âgé
dont l'intelligence s'ouvre déjà aux sages leçons que son père lui donne en jouant avec lui, et en souriant; l'ordre entretenu dans la maison par le devoir, et le devoir embelli par l'amour ; la paix dans le présent, la religieuse confiance dans l'avenir. Si je pouvais jamais me reprendre aux joies de la vie, c'est là l'unique lien qui m'y rattacherait. Mais un tel bonheur n'est pas possible pour celui qui comme moi n'aurait à offrir en échange d'une tendresse dévouée, qu'un cœur épuisé et un morne désenchantement. Dieu est juste envers nous, il nous punit dans le cours même de cette vie, de nos propres fautes par le résultat naturel de ces fautes. Il nous a dotés d'un trésor de sympathies généreuses, d'affections expansives. Si nous le dissipons en vains désirs, en folles passions ; si nous livrons au caprice des vents la flamme de l'huile sainte qui ne devrait s'allumer qu'en une heure solennelle, quand cette heure arrive, l'huile odorante est consumée, la source de l'amour est tarie. Nous voyons passer devant nous le riant cortège de l'épousée, et nous nous enveloppons avec le regret de notre erreur dans le deuil de notre veuvage.
Voilà ce qui m'est arrivé, mon ami. J'ai été trop souvent subjugué par le prestige d'un sourire caressant et d'un regard menteur. J'ai trop couru après cette ombre de félicité qui, pareille au génie des traditions irlandaises, reste en notre pouvoir, tant que nous tenons nos yeux fixés sur lui, et s'évanouit dès que nous détournons la tête.
The time l've lost in vowing , In watching and pursuing
The light that lies
In woman's e^'es Has been my heart's undoing.
J'ai ri de ceux que je voyais cheminer prudemment à travers les écueils où je m'élançais avec mon aveugle impétuosité. J'ai tourné en dérision la sagesse qui ménageait les fruits de l'avenir, au lieu d'en éparpiller comme moi les fleurs éphémères à chaque pas. Quand je suis entré dans le monde, je me sentais si riche, grand Dieu ! si riche d'espérances, de sentiments que je croyais n'en voir jamais le terme. Le monde a tout pris et m'a laissé seul, pauvre, dépouillé de mes dernières illusions et de mes derniers songes. A présent, je n'aime plus, je n'ai plus rien à aimer, et je puis dire dans le douloureux orgueil de ma solitude: « Je n'ai personne, personne ne m'a. »
Pardon, mon ami, je vous ai encore, vous dont l'indulgente bonté ne m'a jamais abandonné dans la folle effervescence de mon imagination, et ne m'abandonne pas dans ma sombre retraite. Je vous ai et je devrais remercier le ciel qui me conserve votre affection, comme un soutien dans ma faiblesse et un guide dans mon naufrage.
Les Elais, 30 octobre.
J'ai tort de me plaindre du monde, comme si j'étais sa seule victime. Le monde ne peut se transformer pour moi, par une grâce spéciale et ne peut donner ce qu'il ne possède point. Il y a des gens qui vivent perpétuellement avec lui et qui s'en trouvent fort bien. Il y en a qui ne le voient que de loin en loin, à certains intervalles choisis, et qui le proclament trèsaimable. Le tout est de savoir le prendre tel que le temps, la mode, les circonstances l'ont fait, de se complaire en ses grâces coquettes, en fermant les yeux sur son néant, de ne pas lui demander une émotion sérieuse ou une sensibilité durable , et, ce qui vaut mieux encore, de se lancer sans réserve dans le cercle de ses fantaisies mobiles , de ses heures mélancoliques et de ses soirées bruyantes; de s'apitoyer, quand parfois il s'apitoie , sur un événement qui passe comme un nuage dans l'atmosphère de ses salons, de rire quand il rit, de devenir enfin un des atomes de ce tourbillon flottant. Alors le monde est un être complexe, vraiment agréable et complaisant. Il vous accueille avec une prévenance et une politesse exquises. Il encourage, il excite tout ce qu'il peut y avoir en vous d'esprit ou de talent ; il applaudit à vos succès, surtout si ces succès enfantent quelque anecdote qui frisent légèrement le scandale. Bien plus, il pousse
la magnanimité jusqu'à vous permettre de venir à lui en un jour de tristesse, jusqu'à montrer un très-vif intérêt pour le malheur qui vous effraye ou la perte qui vous afflige, à condition, toutefois, que votre chagrin ne soit pas trop sombre et ne dure pas trop longtemps ; car, en ce cas, il vous range dans la classe des rêveurs ténébreux, et vous perdez par là une grande part de votre valeur, ceux qui l'égayent et le récréent devant être tout naturellement les premiers admis dans son estime.
Pour moi, je me trouvais de prime abord placé à son égard dans une condition qui ne pouvait m'amener qu'à une amère déception. Orphelin dès mon enfance, j'apportais, à mon entrée dans la vie, un besoin d'aff'ection qui éclatait spontanément avec l'impétuosité d'un premier transport et d'une âme sans défiance. Dans le magique élan de ma pensée, je promenais autour de moi un regard qui ne cherchait que des regards sympathiques. J'adressais aux bois de mes montagnes , aux ruisseaux de mes vallées , aux rayons de l'aurore, aux pâles crépuscules du soir les vagues aspirations de mon enthousiasme, et la nature entière semblait palpiter avec moi, s'associer à mes rêves, s'animer à mes désirs. Toutes les voix de la terre et du ciel murmuraient à mon oreille un chant ineffable d'amour et d'harmonie ; tous les hommes étaient mes frères. L'espace où s'égarait ma vue était trop étroit pour une telle ardeur. J'aurais voulu enlacer le monde dans mes bras et le serrer sur mon sein.
Vous savez, mon ami, ce qu'il est advenu d'une telle exaltation. Vous vous êtes lié à moi dans mes heureux jours de confiance, et vous avez été le confident de mes premières impressions. Votre sage raison, qui avait d'abord essayé de modérer mon effervescence, s'appliquait plus tard à atténuer les rudes secousses que j'éprouvais, à me relever de mes accès de découragement, à me consoler de mes soudaines douleurs, et vous devez me rendre cette justice que j'ai lutté autant que mes forces me le permettaient contre le doute et le désenchantement, que j'ai persisté à croire à la générosité, aux vertus du monde, quand déjà de toutes parts, j'avais reconnu l'hypocrisiede sonégoïsme et la fange de ses vices. Que de fois j'ai pris pour un accent affectueux, un compliment banal, monnaie courante de politesse qui se distribue à tout venant ! Que de fois j'ai serré avec reconnaissance la main d'un homme dont les protestations amicales ne cachaient qu'un sordide intérêt ! J'aimais le monde, je voulais être aimé du monde, j'employais pour lui plaire les petites ressources dont il dispose si habilement. Comme le bon Hermann, de Goethe, je parais, en allant le voir, mon innocente candeur. Pour suivre ses allures, pour Hatter ses caprices, je me faisais léger et coquet, mordant et sceptique.
Mais, quand je sortais de là, après ces espèces de tournois où toutes les vanités se rencontrent dans une même arène, je ne ressentais plus qu'une fatigue pareille à celle d'un acteur qui vient de remplir dans la
chaude atmosphère d'un théâtre un rôle difficile sous un habit d'emprunt. J'aspirais avec une sorte de volupté l'air libre , le vent froid du soir. J'élevais avec anxiété mes regards vers le ciel , et je m'écriais : Est-ce donc là le bonheur que j'espérais atteindre, le bonheur que j'invoquais? Souvent je m'en revenais à pied par les rues assombries, par les quais silencieux, prolongeant à dessein la route qui devait me ramener chez moi , essayant d'apaiser par la lassitude du corps les orageux mouvements de l'esprit. Si, le long de mon chemin, je rencontrais un ouvrier en blouse qui regagnait son gîte en fredonnant une chanson , je me disais : Ah ! celui-là est plus heureux que moi ! Il n'a pas , comme moi , sacrifié sa mâle nature à une folle velléité d'amour-propre , mis un masque sur son âme pour tromper les autres et se tromper soi-même. 11 a, dès le matin, travaillé à sa tâche, et se retire satisfait de sa journée pour se reposer dans le calme de sa conscience. Si je voyais les rayons d'une lampe brillant encore à travers les vitres de quelque humble mansarde , je me disais : Il y a là peut-être quelque noble créature ignorée des hommes , outragée par la fortune , qui accomplit en silence , avec une courageuse résignation , un devoir rigoureux ; peut-être une femme qui veille près de son époux malade, une fille près de sa mère , peut-être une malheureuse famille , qui , pour gagner un chétif salaire , prolonge son; labeur jusque dans la nuit. Et j'enviais le sort de ces pauvres êtres que mon imagination gratifiait, à
tort ou à raison , de cette poésie du devoir , moi qui n'avais su m'imposer aucun devoir et qui errais sans guide à la recherclie d'un bonlieur sans nom.
Un jour enfin, ne pouvant plus soutenir le poids des mortelles tristesses qui s'étaient amassées sur mon cœur, j'ai voulu m'arracher à ce monde dont j'avais successivement éprouvé tous les attraits et reconnu tous les mensonges, m'affranchir de ces liens factices dont je ne sentais plus que la pesanteur. Comme un malade, après avoir vainement essayé les différentes expériences de l'art , s'en va demander une dernière étincelle de vie à sa terre natale, je viens demander le repos qui m'a fui loin de vous, ô mes belles montagnes, ô vous qui m'avez vu grandir dans les joies naïves de mon jeune âge. Comme une mère reçoit sur son sein l'enfant malheureux qui revient à elle , recevez votre enfant égaré , douces vallées, rendezmoi, s'il se peut, quelques-unes de vos anciennes harmonies, solitude des bois, rends-moi ton asile.
4 novembre.
Me voilà seul enfin, me voilà libre. Je regarde avec une sorte de joie sauvage la retraite où je suis venu me réfugier, je ne pouvais en trouver une qui convînt mieux au deuil de mon âme. Figurez-vous un pla-
teau nu et rocailleux , parsemé de quelques fermes agrestes , cultivé en partie par des mains laborieuses qui n'en tirent qu'une maigre récolte d'orge et d'avoine, et en partie abandonné au pâturage. D'un côté ce plateau s'incline vers une gorge étroite qui se déroule entre deux chaînes de collines. De l'autre il touche au penchant d'un abîme dont une forêt de sapins entoure la cime escarpée et cache la profondeur. Ma maison est bâtie à l'écart des autres, à la crête de cette sommité , au bord du précipice. C'est mon grand-père qui avait lui-même choisi , pour y fixer sa demeure , cette sombre situation. C'était un homme d'une nature ardente et mélancolique , qui après avoir parcouru les régions lointaines de l'Amérique du Nord , sans autre but que de satisfaire à la curiosité de son esprit et à ses goûts aventureux, s'en revint dans son pays et résista à toutes les instances qui lui furent faites pour entrer dans une carrière active et occuper un emploi. Ses parents et ses amis lui représentaient qu'avec les connaissances qu'il avait acquises, la fortune qu'il possédait, l'appui de plusieurs personnes influentes alliées à sa famille, il ne pouvait manquer de réussir dans ses tentatives, de faire , selon l'expression vulgaire , un très-beau chemin. Il répondait qu'il avait assez vu le monde pour ne plus vouloir y rentrer, qu'il était assez riche pour n'avoir point à s'occuper d'un surcroît de revenus, trop indépendant pour s'astreindre aux obligations d'un service journalier, et trop fier pour augmenter
la tourbe inquiète des solliciteurs. 11 vint s'établir ici, puis épousa une jeune fille de Besançon, qui heureusement sut se résigner à sa vie solitaire. 11 était doux et humain, mais triste, fuyant les fêtes et les réunions, et ne se complaisant que dans la lecture de quelques poètes anglais, ou dans de muettes rêveries. Souvent on le voyait errer seul pendant des heures entières sur le flanc des montagnes, puis il venait s'asseoir au pied d'un sapin et restait là absorbé dans une longue et silencieuse réflexion. Dans l'enclos qui subsiste encore autour de sa maison, il y a une pointe de roc couverte de mousse, suspendue de telle sorte au-dessus du précipice, qu'il semble qu'au moindre coup de vent elle doive s'écrouler. C'était un de ses points de halte favoris. Les paysans du hameau l'appellent , en mémoire de lui, la roche de l'Américain.
A cinquante ans de distance , le petit-fils du voyageur revient dans ces mêmes lieux avec le même éloignement pour la vie publique et la même tristesse. 11 y a des maladies physiques, des maladies héréditaires qui , parfois , tombent de la première à la troisième génération sans atteindre la seconde. N'en serait-il pas de même de certaines maladies morales? Mon père était d'un caractère actif et joyeux, aimant la société, le mouvement des affaires, passionné pour toutes les inventions utiles , animé sans cesse par de vastes projets de fondations agricoles qu'une mort précoce l'a empêché d'exécuter , et moi , mon Dieu , pourquoi suis-je né !
Pourquoi, ah! vous me l'avez souvent dit. Avec l'héritage que j'ai eu si jeune en ma possession, je pouvais en me rendant utile aux autres, me donner à moi-même une noble satisfaction, je pouvais venir en aide au pauvre, soulager le malheur honnête, enrichir mon cœur de tous les dons que ma main aurait distribués. J'ai eu, j'ose le dire , ces sentiments de générosité; mais la sphère d'égoïsme où j'ai vécu, les expériences que j'ai faites les ont peu à peu comprimés, dénaturés et anéantis. Maintenant, s'il m'arrive encore de secourir quelque infortune , ce n'est plus par la charitable sympathie qu'elle éveille en moi , c'est par je ne sais quelle espèce de froide condescendance. J'ai le mérite seulement de ne pas en attendre la plus légère gratitude. Le mot de reconnaissance me fait rire, et le mot de dévouement me semble une expression adroitement imaginée pour tromper la vanité des esprits crédules. Vous souvient-il d'un certain salon de banquier que nous fréquentions assez assidûment il y a quelques années? Nous trouvions là des hommes au maintien grave, à la figure réfléchie qui semblaient rouler dans leur cerveau toutes les combinaisons de l'ordre social et politique, et qui ne dédaignaient pas d'interrompre un de leurs diplomatiques entretiens pour venir me serrer la main ; des jeunes gens que l'on citait comme des modèles d'élégance, et qui, à tout propos, ne parlaient que de leur tendresse pour moi, des femmes qui affectaient à mon égard des prévenances dont je devais m'enorgueillir.
Tous ces semblants d'affection, tous ces témoignages d'estime, hypocrisie, mensonge ! Ces hommes graves étaient des spéculateurs qui après m'avoir fait vendre des champs et des bois aspiraient à me délivrer du reste de mes propriétés par amour pour l'asphalte et les chemins de fer. Ces jeunes gens si aimables et si affectueux étaient des lionceaux dont je dorais la crinière. Ils avaient découvert, chose admirable en ce temps , que je pouvais prêter de l'argent et oublier de le redemander. De là leur amitié qui parfois était plus contenue, mais que j'étais toujours sûr de voir éclater en transports enthousiastes lorsqu'ils se sentaient serrés d'un peu près par leurs créanciers. Ces femmes enfin, savaient toutes que j'étais maître d'un assez joli patrimoine, libre de mes actions et, de plus, célibataire. Je vous laisse à penser que d'ingénieux complots devaient se tramer autour de ces titres ! Il en est une de ces femmes, une entre autres , si vous la voyez , accordez-lui un regard de pitié. C'est une vieille coquette affligée de deux filles sèches, plates et revêches pour lesquelles elle cherche un mari avec une persistance digne d'une meilleure cause. Il lui a plu de s'imaginer que je pourrais être cette victime qu'elle demande à la Providence, et que de fois il m'a fallu subir l'éloge des vertus de son aînée et des talents de sa cadette ! Si le monde a trompé mon espoir, j'ai bien un peu trompé le sien , et je ne serais pas surpris d'être accusé d'ingratitude par ces magnanimes courtiers d'actions à qui il ne fallait que quelques
mois pour me rendre millionnaire, par ces beaux élégants qui se vantaient d'établir mon succès dans les salons les plus recherchés, par ces tendres mères qui ne pensaient qu'à me rendre le plus heureux des hommes, en me mariant avec leur fille. Quoi qu'il en soit, en voilà assez de ce jeu du monde mille fois plus redoutable que la roulette de Bade, de ce jeu où l'on perd la meilleure partie de soi-même, sa noblesse de cœur, son trésor de bonnes pensées.
12 novembre.
Vous ai-je dit que j'étais ici loin de toute ville , séparé par un large plateau , par une vaste forêt de tout village, à l'abri de toute visite importune. Quand on a su que j'étais de retour dans mon domaine , les hauts personnages des environs ont pourtant manifesté le désir de me voir. La femme de mon fermier qui est devenue l'intendante de ma maison m'a dit qu'on avait parlé de moi chez le maire de Montbenoît, que le notaire s'étonnait que je ne me fusse pas encore présenté chez lui , et que le percepteur moins exigeant projetait de venir frapper à ma porte en faisant sa tournée. Mais le seuil de ma demeure est interdit à tout visiteur. J'ai rapporté de la vie parisienne une telle défiance qu'elle s'étend jusqu'aux gens de ce
pays dont je ne me lassais pas autrefois de louer l'honnête simplicité, jusqu'à celte brave femme qui me sert avec tant de zèle et de respect , et qui se hasarde parfois si timidement à me parler de son mari , de ses enfants , de ses rudes travaux et de ses heures d'angoisses. L'hiver étend de tout côté son blanc linceul, et mon plaisir est de m'en aller parle vent, parla neige sur la crête des montagnes, de sentir la brise froide qui me fouette le visage , de suivre du regard dans leur course orageuse les nuages noirs qui s'amoncellent à l'horizon, d'entendre la tempête qui mugit et les tiges de sapins qui s'entrechoquent l'une contre l'autre avec des gémissements lugubres. Puis le soir quand je rentre , harassé de cette marche vagabonde, je m'asseois dans une large chambre éclairée seulement par la flamme du foyer qui projette sur les murailles des lueurs fantastiques , et je reste là , le front entre mes mains , écoutant , dans le silence profond qui règne autour de moi , le tintement d'une vieille pendule , dont le balancier sonore semble à chaque mouvement m'avertir de la fuite des heures. Mais que m'importe cette fuite rapide ! Qu'ai-je à faire de ces jours inutiles que le temps balaye de son aile et ensevelit dans l'éternité ! Rien ne m'apprend plus à en reconnaître le prix, ni l'étude qui ne m'apparaît que sous la forme hideuse d'un pédant de collège , ou la face échevelée d'un bas bleu soupirant le soir, son thème du matin, ni ces raffinements de la rouerie humaine qu'on appelle la pratique des affaires , ni
cette plate comédie à laquelle on ose donner le nom d amour, ni ce qui est plus regrettable , je l'avoue , la religion , la sainte religion de ma mère , que j'ai profanée et oubliée avec la dernière pensée généreuse de mon cœur sur le pavé de Paris. Que les heures donc s'enfuient, que les jours succèdent aux jours. Qu'importe , comme l'a dit un de nos poètes aimés : Je n'attends rien des jours.
Si les gens qui m'ont connu dans une autre situation d'esprit vous demandent ce que je puis faire tout seul, comme un sauvage au milieu des bois , vous pourrez leur répondre que je jouis d'un repos vainement désiré près d'eux. Pour occuper agréablement certains instants de mes soirées , il ne me manque qu'un livre que j'ai laissé, je crois, en partant, sur votre table, c'est Ossian. C'est là, pour moi , le véritable interprète des profondes douleurs, des souvenirs de deuil , des songes lugubres , le poète de l'âme et de la nature. Il est un autre livre bien plus grand encore et plus profond. C'est le recueil des psaumes, le chant des prophètes, la Bible : mais celui-là est comme une arche sacrée dont la vue seule effraye mon esprit profane. Tâchez donc de m'envoyer Ossian.
31 décembre.
Pardonnez-moi, mon ami , d'être resté six semaines sans vous écrire. Je suis tombé dans une telle torpeur que la simple action de prendre une plume est pour moi un effort difficile , et dans un tel ennui de moimême que je n'ose plus appeler sur ma chétive nature l'attention de personne. Je sens ce que vous m'avez dit parfois des funestes effets de cette paresse de l'esprit. Quand on s'y laisse aller, elle domine peu à peu, elle paralyse toutes nos facultés. Pour s'arracher à sa funeste absorption, il faudrait un acte de volonté énergique , et cette volonté efficace je ne l'ai pas , je ne songe même pas à la reprendre. Laisser couler mes jours en silence comme le sable du sablier, sans rien faire pour en changer le cours , sans rien désirer et sans rien attendre, ne plus m'occuper des autres et ne plus songer à ce que les autres s'occupent de moi , m'ensevelir dans mon inutilité jusqu'à ce que de cette morne léthargie je tombe dans le dernier sommeil , voilà ce que j'appelle maintenant avec un amer sourire la suprême sagesse, voilà où j'en suis venu. Ce n'est plus la vie qui est en moi , c'est , pour me servir d'une expression de saint Augustin, c'est la mort vivante. Vous, à qui Dieu a fait une destinée meilleure, goûtez en paix, mon ami, les chastes joies qui vous entourent, savourez le fruit de vos travaux ,
de vos vertus , et ne vous inquiétez plus d'un pauvre être dont les folles fantaisies et le morbide découragement n'ont déjà que trop agité votre âme généreuse.
Le lendemain, I" janvier.
Oh î honte à cette langueur à laquelle je me suis si lâchement abandonné , à ce stupide orgueil , unique cause de mon isolement ! Je me plaignais de l'égoïsme des autres , et je nourrissais au dedans de moi le plus cruel égoïsme. Malheureux ! comment cherchais-je à me persuader qu'il fût possible à l'homme de briser les liens qui l'attachent aux autres hommes ses frères, de s'affranchir de tout devoir, de détourner son cœur et ses regards de tout ce qui, à chaque instant, sollicite de lui ou un accent d'amour, ou un accent de pitié. Honte à moi ! honte à mon désespoir insensé ! J'ai été réveillé dans la vanité de mon isolement par le cri d'une misère qui m'a fait rougir de mes puériles lamentations. Les sanglots d'une mère m'ont frappé comme un coup de foudre. Un nuage est tombé de mes yeux, une source d'émotions ardentes s'est ouverte dans mon âme. Merci, mon Dieu, c'est votre grâce sans doute qui m'éclaire par cette infortune qui gémit à mes côtés. C'est vous qui me rappelez à la vie par une œuvre de charité.
Écoutez , mon ami , vous qui n'avez jamais voyagé dans nos montagnes, vous ne savez pas quels orages y éclatent en hiver, quels amas de neige inondent les campagnes, s'entassent dans les villages, et quelquefois écrasent, sous leur fardeau, les solives des habitations. Je venais de passer encore de longues heures, seul auprès de mon foyer dans une de ces mornes rêveries dont je vous ai parlé. Dès le matin , le ciel avait été couvert d'un voile ténébreux, le vent sifflait et mugissait, la neige flottait en tourbillons épais. Tantôt les rafales de la bise du nord agitaient , ébranlaient mes portes et mes fenêtres ; tantôt elles ne résonnaient plus que comme un long soupir, puis tout à coup, redoublant de fureur, elles faisaient craquer les cloisons et les poutres de ma demeure. Moi pourtant les pieds sur les chenets , le corps nonchalamment renversé dans mon fauteuil, j'écoutais avec un farouche plaisir ces bruits sinistres, et j'allais paisiblement me mettre au lit, comme un marin habitué à sentir son hamac bercé par la tempête , quand soudain j'entends crier au secours ! au secours ! Puis une rumeur confuse , puis un fracas pareil à celui d'une avalanche qui s'écroule. Par un mouvement plus prompt que la pensée , je m'élance hors de ma chambre , et je vois ma vieille intendante pâle, efl'arée, qui joint les mains et me dit : « Ah ! monsieur, quel malheur ! la maison de notre voisin André qui vient de s'écrouler, et lui et toute sa famille ensevelis sous le toit , sous la neige. >» Je me précipite au bas de l'es-
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calier. Un rempart de neige barricadait ma porte ; mais j'avais en ce moment une force extraordinaire. J'enfonce la porte, je cours au lieu du désastre. Une vingtaine de personnes étaient déjà là; des femmes à demi nues qui avaient quitté en toute hâte leur maison, tremblant aussi de la voir s'effondrer; des enfants qui pleuraient, et quelques hommes qui avaient bonne envie de secourir les victimes d'une telle catastrophe , mais dont un reste d'égarement paralysait les bras et l'intelligence. La maison d'André avait disparu. On n'en reconnaissait l'emplacement qu'au monticule de neige qui recouvrait les murailles : « Allons , mes amis, m'écriai-je , il s'agit de sauver toute une famille qui , sans nous , va périr d'une mort affreuse ; des pelles , des pioches , des lanternes , à l'œuvre ! » Les paysans me regardent un instant en silence , comme si , dans leur stupeur, ils n'avaient pas encore songé à ce qu'ils venaient faire là. Puis une acclamation unanime répond à mes paroles. Tous s'élancent de côté et d'autre , appellent leurs voisins, et reviennent avec leurs instruments. Les femmes apportent des lanternes ; les unes se chargent de nous éclairer dans notre travail , tandis que d'autres rassemblent et protègent les enfants effrayés. Nous nous mettons à l'œuvre. Un des paysans reconnaît l'endroit où se trouve la porte de l'habitation. Ce côté-là est moins affaissé que les autres, peut-être cette partie du mur aura-t-elle résisté à l'ouragan, peut-être est-ce là que les malheureux auront eu un dernier refuge. Chacun
de nous enlève de toute la \igueur de ses muscles des pelletées de neige que le vent nous renvoie avec furie, comme s'il voulait défendre sa proie contre nos efforts. Quelle lutte affreuse ! et quel tableau ! Vous imaginez-vous ce ciel sans étoiles , ce plateau pareil à une tombe immense voilée par une nuit profonde ; cette tempête qui ne cesse de hurler, la lueur des falots vacillante dans les ténèbres , ces groupes d'hommes et de femmes luttant contre le vent et la trombe de neige pour arracher à la mort les victimes qu'elle a saisies. Non jamais , sous l'étreinte du cauchemar le plus affreux , une fiévreuse pensée ne conçut un tel spectacle.
Je ne vous dirai pas tous nos essais laborieux, toutes nos alternatives d'angoisse et d'espoir, le saisissement que nous éprouvions, quand parfois nous croyions distinguer un vague gémissement, et la crainte de frapper nous-mêmes , dans la précipitation de notre travail, sur une de ces têtes que nous voulions sauver. Toute la nuit fut employée à dégager un seul côté de la maison. Vers le matin , l'orage enfin se calma ; une légère lueur d'une teinte jaune et blafarde apparut à l'horizon, puis s'élargit peu à peu et éclaira la scène du désastre. Nous touchions presqu'à l'entrée de la maison ; encore un peu de courage , et nous allions y pénétrer. Le cercle des travailleurs se resserre sur ce point, chacun redouble d'ardeur et d'activité. On déblaye le seuil, on ouvre le passage. Un de nous y entre en se courbant jusque sur le sol ; je le suis
pasà pas le long d'un étroit corridor, et déjà une douce espérance nous anime. Les poutres ne sont tombées à terre que d'un côté ; de l'autre , elles ont été soutenues par la muraille et forment un talus qui, dans sa partie la plus élevée , a bien pu abriter la pauvre famille. Du corridor, nous entrons à tâtons dans une chambre ; un de nos compagnons nous apporte , en ce moment , une lanterne , et nous apercevons André, sa femme, son enfant, gisant par terre, serrés l'un contre l'autre, les paupières fermées, les lèvres bleues. Je m'approche d'eux en tremblant ; je pose la main sur la poitrine de l'enfant ; elle palpite encore , et celle de la mère, et celle du père. Ils vivent! ils vivent! Ce cri de joie retentit au dehors. On vient à nous, on enlève ces trois infortunés. J'ai demandé qu'ils fussent transportés chez moi.
Tous les paysans les suivent en s'applaudissant du travail qu'ils viennent de faire. Ma brave Jeanne (mon intendante), qui avait passé la nuit à prier, se relève en faisant le signe de la croix , puis se hâte de rallumer le feu, de courir à la cave, aux réchauds. André et sa femme réconfortés par une bonne boisson , ont déjà assez repris le sentiment d'eux-mêmes pour nous remercier. Mes courageux compagnons se sont assis à table avec moi , et après avoir bu gaiement quelques verres de vin, se sont retirés. L'un d'eux en s'éloignant s'est retourné vers moi, m'a pris la main et l'a serrée sans prononcer une parole. Ce serrement de main m'est allé jusqu'au cœur.
11 est huit heures ; mes deux pauvres voisins, arrachés par miracle à une mort certaine, dorment dans le lit de Jeanne. Leur enfant, un charmant petit garçon de cinq ans, qu'on appelle Louis, sommeille en paix dans le mien. Moi , je me suis remis sur mon fimteuil, mais quel changement dans mon esprit en quelques heures ! Aujourd'hui , je commence une nouvelle année. Ah ! je crois que j'entre dans une nouvelle ère.
7 janvier.
Nos pauvres gens ont surmonté le malheur qui les a frappés. La femme seule a conservé de cet affreux événement une impression d'effroi et de tristesse qui la domine encore, malgré les efforts qu'elle fait pour la vaincre. Elle a reçu dans sa chute une contusion à la tête qui n'a rien de grave , mais dont elle souffre ; puis elle regrette la perte de son petit mobilier, d'une vache et d'une chèvre qui ont été écrasées sous les poutres de l'étable , et la perte de sa maison que nulle compagnie ne pouvait assurer contre les dangers d'un tourbillon de neige. Quant à André, il déclare qu'avec de bons bras et une bonne volonté, un homme se tire toujours d'affaire. Il est venu me demander à s'occuper chez moi , en attendant la saison des travaux agricoles. Il a pris la haute administration de la grange.
de récurie , du grenier. Il donne à manger aux bestiaux, charrie du bois, nettoie la cour. C'est un homme actif et intelligent dont je ferai quelque jour un excellent fermier. Louis saute et rit dans ma chambre avec la joyeuse insouciance de son âge, et me fait rire moi-même par sa naïve gaieté. J'ai fouillé dans mes armoires pour habiller le père et le fils ; car, lorsque la tempête a renversé leur toit , ils allaient se coucher et étaient à peu près tout nus. J'ai donné à André une redingote de Staub dont les manches étroites lui ont fait prononcer un gros juron. « Au diable! s'est-il écrié, vos habits parisiens ! Avec cela, il n'y a pas moyen de lever les bras et de manier une fourche. » Un de ses voisins lui a apporté une blouse qu'il a endossée avec joie. J'ai été plus heureux avec Louis : j'ai trouvé un uniforme de hussard qui fut une des grandes joies de mon enfance, et j'en ai jevêtu le petit bonhomme, qui se livre avec sa sabretache et son shako à toutes les folies imaginables.
Il me semble que la bénédiction de Dieu est rentrée sous mon toit avec cette brave famille. Ma demeure, naguère si morne et silencieuse , est maintenant animée par un mouvement qui m'intéresse et ne me permet plus de retomber dans mes sombres méditations. Ma vieille Jeanne, qui, me voyant si morose, ne s'approchait de moi qu'avec une sorte de crainte, vient maintenant avec la Hbre confiance d'une ancienne et fidèle domestique me demander mes ordres et me proposer tous les ingénieux arrangements de
ménage qui lui passent par la tête. Si je descends de ma chambre , je trouve des femmes du hameau qui viennent voir la femme d'André et qui me saluent en souriant. Si je sors, je rencontre des paysans qui, du plus loin qu'ils m'aperçoivent, s'approchent de moi, et me serrent affectueusement la main.
Hier, nous avons célébré la fête des Rois, selon la coutume traditionnelle qui s'est conservée dans notre pays. Trois enfants représentent, ce jour-là, les mages de l'Orient. Un d'eux se barbouille le visage avec de la suie. C'est le souverain de la race éthiopienne. Un autre se fait une couronne avec du carton , du papier de couleur orné de bribes de clinquant et de verroteries. Un troisième s'affuble gravement dans un manteau qui traîne jusqu'à terre. Un quatrième marche devant eux portant une étoile de papier attachée au bout d'un bâton. Us s'en vont ainsi de maison en maison , suivis de tous les petits enfants du village qui les regardent avec envie et s'arrêtent à chaque porte en chantant quelques couplets de nos vieux Noëls :
On vint de nous aipoutha Ne bonne nouvelle, C'ot qu'on ait ouï chanta N'ange vé lai veile Qu'entonna lou Gloria Des autres Âllcluia E lai pas su tarre, Y n'y ai pu de gare.
La maîtresse des logis vient les recevoir sur le seuil de sa demeure, les fait entrer, les fait asseoir comme de simples mortels sous le vaste manteau de la cheminée , puis les traite comme des pèlerins qui ont entrepris un long voyage, et leur met des provisions dans leur besace. Il sont venus chanter leur refrain à ma porte au moment où j'allais partager en cinq parties le gâteau des rois préparé dès le matin. Car, ce jour-là, il n'y a ni seigneurs ni valets : Hvarken Herr, eller Slave, comme disent les Suédois. La loi de Dieu a établi la confraternité universelle ; les patres de Bethléem ont les premiers entendu l'hymne des anges, et maîtres et serviteurs doivent à la fois se réjouir de la bonne nouvelle. J'ai fait quatre parts de plus pour ces trois majestés orientales que j'avais l'honneur de recevoir à mon foyer, et pour celui qui avait la glorieuse mission de porter l'étoile du salut. J'ai rempli tous les verres, et nous avons ouvert l'ourlet du gâteau où devait se trouver le signe de notre royauté d'une heure. C'est Louis qui l'a eu. Plus heureux que tant d'autres rois, il ne pensait qu'à savourer en paix la pâte succulente pétrie par Jeanne. Quand on lui a appris qu'il était roi, ce qu'il ne comprenait pas, mais qu'il n'avait qu'à demander ce qu'il désirait, chose aisée à comprendre à tout âge , il a d'abord demandé un second morceau de gâteau , puis il a ajouté qu'il voudrait avoir un cheval noir, de grandes bottes qui montent jusqu'au genou, et un sabre de gendarme. Voilà son ambition.
l" février.
La femme d'André est la cousine d'un riche propriétaire qui, par son travail agricole et son industrie, a lui-même fait sa fortune. Simple paysan, il a grandi dans l'opinion de ses concitoyens, plus encore par la droiture et l'honnêteté de son caractère, que par sa prospérité. A plusieurs lieues à la ronde, son nom est prononcé avec respect. Les gens des villages voisins viennent le consulter chaque fois qu'ils ont quelque difficulté qui les embarrasse, et le prennent pour arbitre dans leurs procès. Les huissiers seuls et les avoués ne doivent pas l'aimer, car il s'entend à merveille à modérer les exigences d'un créancier en faveur de son débiteur, à délimiter un terrain en litige, et enlève par là à l'àpre chicane une quantité d'affaires. L'année dernière, les électeurs du canton lui ont donné une marque de leur estime, en le nommant à l'unanimité membre du conseil général, et ceux qui autrefois l'appelaient familièrement Jean-Pierre , l'appellent aujourd'hui M. Duval. Il était à Lyon lorsque la maison d'André s'est écroulée. De retour hier , il est venu ce matin voir sa cousine et me remercier de l'asile que je lui avais donné. Il a fait mille caresses au petit Louis, a promis à sa cousine et à André de les aider à rebâtir leur maison et m'a
beaucoup plu. Je crois avoir retrouvé en lui un de ces bons vieux types de Franc-Comtois dont mon père aimait à dépeindre les qualités caractéristiques : singulier mélange de franchise et de perspicacité, de hardiesse et de prudence, esprit naturel qui, par son intuition, supplée à l'enseignement du monde, jugement réfléchi qui contrôle sévèrement tout projet ambitieux et toute idée nouvelle, cœur tendre et expansif porté aux affections de famille et aux sentiments religieux.
Nous avons passé près de deux heures à nous entretenir de chose et'd'autre, et il m'a semblé que mon digne voisin n'était pas trop content de la gestion de mes affaires. Dans une première entrevue il n'a sans doute pas pu me dire toute sa pensée ; mais à la manière dont il me parlait de l'aménagement de mes bois, de l'administration de mes fermes, j'ai cru remarquer qu'il en savait plus long que moi sur mes propres intérêts, et j'espère qu'en s'expliquant plus catégoriquement quelque jour, il pourra me donner d'utiles conseils. Dans le tourbillon où j'ai jeté mes premières années de jeunesse, puis dans la profonde indifTérence qui m'a saisi ensuite, j'ai trop oublié le soin de ma fortune. Maintenant que je me sens renaître à la vie, maintenant que je vois quel bien on peut faire avec les ressources que la Providence nous donne, je veux travailler à réparer un trop long oubli. Je veux apprendre à connaître mon patrimoine, que je ne connais pas encore en vérité; 'je veux étudier
la culture des champs, l'irrigation des prairies, ce sera au moins une occupation, et le fruit que j'en retirerai ne sera pas perdu pour les autres. Voilà mon espoir et ma résolution.
En me quittant, M. Duval m'a fait promettre d'aller diner avec lui un dimanche. « Vous verrez, m'a-t-il dit, notre joli vallon de Remonot, et notre éghse sous sa voûte de roc , et ma famille qui vous recevra sans façon, comme une simple famille de paysans, mais le rire sur les lèvres et le cœur sur la main. » Puis, comme cette idée si subite de m'éloigner de ma sohtude et de rentrer dans un nouveau cercle jetait dans mon esprit je ne sais quel trouble inquiet qui s'est sans doute manifesté par l'expression de mon visage : » Allons, allons, a-t-il ajouté, on m'a dit que vous étiez souvent triste ; c'est sans doute votre vilain Paris qui vous a changé le caractère. Votre père était un bon vivant, un homme d'esprit et d'action , toujours à l'œuvre et toujours gai. Mettez-vous à l'œuvre comme lui, vous verrez ce qui en arrivera, et, tenez : avant de partir, je veux vous dire encore quelques mots qui seront pour vous un souvenir de ma visite. Il y avait, autrefois, dans le village de Bulle, à quelques lieues d'ici, un honnête paysan appelé Foblant, très-aimé de tous ses voisins et très-estimé de tout son canton, qui, chaque fois qu'il avait un moment de loisir, s'asseyait dans un coin de sa chambre, prenait un gros livre, et, de temps à autre, écrivait sur ce livre quelques lignes. Personne ne savait ce qu'il lisait si assi-
dûment ni ce qu'il écrivait. Quand il mourut, on trouva dans son armoire le livre mystérieux qu'il adressait par son testament à ses enfants. C'était une Bible, sur laquelle il avait inscrit presque à chaque page ce proverbe franc-comtois en patois des montagnes :
Qui bêt ferot, Bêt troverot '.
« Vous avez déjà mis cette bonne maxime en pratique. Continuez et vous ne vous en repentirez pas. »
A ces mots, il est monté à cheval, et donnant un coup de cravache à sa jument, il s'en est allé au petit trot, tandis que je restais sur le seuil de ma porte, le suivant du regard, et croyant entendre encore son amicale et salutaire parole.
La visite de M. Duval m'a déjà été utile. Les quelques mots qu'il a laissés échapper trop discrètement peut-être sur l'administration de mes biens m'ont fait réfléchir. J'ai interrogé quelques paysans du village, j'ai interrogé André, qui me paraît de plus en plus un homme habile. Pour obtenir des renseignements positifs, il m'a fallu revenir plusieurs fois sur la même question, car le paysan franc-comtois est généralement d'un nature réservée et craint de se compro-
' Qui bien fera , Bien trouvera.
mettre en se laissant aller à des confidences trop rapides. Enfin, après plusieurs instances, j'ai été conduit sur la voie de la vérité, et j'ai appris des choses qui m'affligent. Je ne parle pas du gaspillage d'une partie de mes revenus, de plusieurs conditions de baux mal remplies, de plusieurs fermiers qui enlèvent l'engrais de mes terres pour le porter sur les leurs. Ce ne sont là que de misérables pertes, et grâce au ciel, les pertes d'argent n'ont jamais été pour moi qu'une préoccupation très-secondaire. Mais le mal que j'ai fait, de loin, sans le savoir, par mon insouciance, voilà ce qui m'humilie, ce qui me donne dans le calme de ma nouvelle existence un regret profond. Vous avez souvent blâmé, mon ami, l'étourdissement auquel je me livrais, et le superbe dédain que j'affectais pour les calculs positifs de la vie. Cependant vous ne saviez pas combien j'étais coupable, et moi je viens seulement de le savoir. Je ne suis point, tant s'en faut, un de ces grands seigneurs d'Irlande qui s'en vont étaler leur luxe fastueux dans les squares de Londres, tandis que les ilotes de leurs domaines s'épuisent en un travail ingrat, languissent dans la misère et meurent d'inanition. Cependant j'ai aussi mes middlemen et je puis attester par moi-même les funestes résultats de \ absentéisme. On a, sans que j'en fusse instruit, opprimé en mon nom les malheureux qui avaient l'appui de mes parents, et qui croyaient avoir le mien. Un pauvre père de famille qui avait pris à bail un petit chalet que je possède dans la mon-
tagne et qui ne demandait que quelques mois de délai pour s'acquitter de ses arrérages, a été impitoyablement exproprié, chassé de sa demeure, et réduit à s'en aller casser les pierres sur la grande route avec sa femme et ses enfants. Un misérable garde, qui montrait un zèle extraordinaire pour mon service, coupait pour son usage mes plus beaux bois de sa» pins, et faisait condamner à l'amende, quelquefois à la prison, des enfants qui venaient faire pour l'hiver •quelques fagots de branches mortes. Ce n'est pas tout. Hier, Jeanne m'a amené une pauvre veuve infirme qui a été pendant quelque temps employée dans notre maison , et à qui je devais, selon une des dernières volontés de ma mère, remettre chaque année, sa vie durant, un secours pécuniaire. En partant pour Paris je confiai cette charitable disposition à un agent qui l'exécuta deux ou trois fois de fort mauvaise grâce, puis déclara brutalement qu'il n'avait plus rien à donner. Moi, qui ne lisais mes comptes qu'à la hâte, en courant d'un clin d'œil des premiers chiffres au total, je n'avais pas remarqué cette lacune, et la pauvre femme, ignorant ma demeure et n'osant peut-être s'en enquérir, n'avait pas pu m'adresser ses justes réclamations. Quand elle a su que j'étais de retour, elle a longtemps hésité à venir me trouver. Elle m'attribuait sans doute les refus cruels de mon agent, et craignait, en invoquant ma pitié, de faire une démarche inutile. Enfin, pressée par le besoin et par les encouragements de quelques gens de
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son village qui lui remontraient qu'un fils, quel qu'il fût, ne pouvait se montrer si dur envers une fidèle servante de sa mère, elle s'est décidée à se mettre en route. Elle est venue à pied par des sentiers couverts de neige et de verglas , faible et tremblante, s'appuyant sur une béquille, et lorsqu'elle était sur le seuil de ma demeure, accablée de fatigue, ayant faim et soif, elle hésitait encore à entrer. C'est Jeanne qui heureusement l'a aperçue et l'a introduite dans la maison . Elle est montée d'un pas chancelant à ma chambre. J'entendais Jeanne qui essayait de l'encourager et lui disait : « Allons donc, n'ayez pas peur, il a pitié de ceux qui souffrent, c'est moi qui vous le jure. Allons, encore trois marches, encore une, nous y voilà.» Surpris de ce colloque, je me lève, j'ouvre ma porte, et je vois cette pauvre vieille qui m'avait porté sur ses bras dans mon enfance, qui maintenant s'avançait d'un air craintif n'osant pas même lever les yeux sur moi. Quand elle a été un peu rassurée par mon accueil, elle m'a conté sa triste histoire, sans se plaindre, sans murmurer ; seulement, quand elle parlait du passé, elle me disait de temps à autre : Votre bonne mère ! et ces mots me perçaient le cœur. Je ne connais pas dans le monde un spectacle aussi touchant que celui de la douleur qui pardonne à un injuste oubli, de la misère qui se résigne à sa souffrance, et la malheureuse veuve privée de tout secours, abandonnée de celui qui avait à acquitter envers elle une dette sacrée, semblait, en remarquant l'émotion que son
récit avait produite sur moi, bien plus occupée de mon chagrin que de sa propre situation. Vous pouvez croire, mon ami, que j'ai tâché de réparer autant que possible l'effet de ma coupable insouciance ; mais cette réparation tardive ne m'a pas consolé d'une amère réflexion. Ah! tandis que d'une main si facile je prodiguais l'or pour satisfaire à de vaines fantaisies, il y avait ici des indigents qui devaient trouver un appui en moi, et que j'abandonnais froidement à leur destinée ; des larmes qui devaient émouvoir ma compassion et qui coulaient ignorées dans les longues nuits d'hiver. La pitié n'est-elle pas la dernière vertu qui reste à celui qui, comme moi, a perdu les autres, le dernier lien qui rattache une àme égarée par de fol'es passions à la source éternelle des miséricordes? Et je me suis même éloigné de cette sainte fille du ciel! et j'ai oublié jusqu'à ses lois si douces à suivre. 11 me semble que ces douleurs dont j'ai détourné ma pensée doivent retomber sur ma tête, et que c'est à moi maintenant à implorer la commisération de ceux qui ont vainement espéré la mienne !
1" mars.
J'allais retomber dans mes jours nébuleux. Le devoir que je me suis prescrit, le travail, m'ont encore ime fois ranimé. Oui, vous l'avez bien dit, le travail est
vraiment une loi divine, une loi d'expiation imposée à notre premier père, mais qui porte avec elle sa récompense. Quiconque essaye de s'y soustraire est puni de cette infraction par la satiété des plaisirs qu'il poursuit, le vide de l'esprit et l'ennui du cœur. Ceux qui, au contraire, reconnaissent cette loi et la mettent en pratique y trouvent un baume salutaire qui les fortifie. Nous nous étonnons parfois de voir la face joyeuse, d'entendre le gros rire des ouvriers, des paysans condamnés à un rude labeur. Le matin, ils s'en vont gaiement reprendre leur tâche, le soir, après un mauvais repas, ils s'endorment sur leur couche grossière d'un sommeil paisible qui fuit souvent l'oreiller des riches. Le secret de leur contentement n'est-il pas dans l'action efficace du travail ? N'est-ce pas de notre oisiveté que s'échappent, comme d'une autre boîte de Pandore, les désirs turbulents qui égarent notre imagination, les soucis qui nous rongent, les plaisirs factices dont l'apparence trompeuse nous séduit, dont le néant nous irrite, et toutes ces susceptibilités inquiètes, tous ces sentiments de jalousie, de haine, qui éclatent dans les riants salons du monde, comme le souffle empesté qui, sous un ciel doré, porte la fièvre dans les vertes oasis de l'Orient? L'espérance pourlaiit est au fond de ces misères ; l'espérance, c'est le travail qui, occupant notre pensée, la délivre de tous ses vains fantômes ; qui, à la place de ces vagues et éphémères fantaisies, nous montre un but qu'il est doux de vouloir atteindre, et répand dans notre âme,
goutte à goutte, comme un suc salutaire, la satisfaction qui résulte de raccomplissement d'un devoir.
Que dites-vous de cette lettre, mon ami? Ne vous semble-t-il pas plaisant de me voir ainsi m'ériger en moraliste, moi qui n'étais, il y a si peu de temps, que le jouet mobile des idées les plus capricieuses et les plus incohérentes? Et ne me trouvez-vous pas bien présomptueux d'oser déjà paraître donner des leçons, moi qui ai si grand besoin de leçons? Non, je ne veux pas me rendre meilleur que je ne suis, et je ne prétends pas. Dieu le sait, être arrivé en quelques semaines à la pratique de la sagesse. Mais je crois avoir découvert au moins un des remèdes qui m'étaient nécessaires dans mes plaies morales, et cette fois enfin je voudrais en user utilement.
J'ai, pour m'occuper ici, plusieurs questions d'agriculture que mes voisins m'expliquent avec leur bon sens pratique et auxquelles je prends goût, plusieurs affaires personnelles trop négligées que je voudrais éclaircir, et quelques autres affaires que j'ai d'abord voulu éloigner de moi et que j'ai fini par accepter. Les paysans de mon village savent que j'ai fait mon droit, que je porte le titre d'avocat. Ils ignorent combien peu j'ai étudié pour gagner ce titre, et par quel heureux hasard j'ai été, à mon examen précisément, interrogé sur le très-petit nombre de paragraphes qui s'étaient conservés, je ne sais comment, dans ma mémoire. Quoi qu'il en soit, je ne leur en inspire pas moins une grande confiance.
La division extrême des propriétés , telle qu'elle existe dans ce pays, enfante toujours une quantité de difficultés, de contestations qui tournent aisément à la plaidoirie. Le paysan franc-comtois est d'ailleurs d'une nature un peu processive et un peu normande. Il a son code dans sa poche, et, à la moindre inquiétude qu'il éprouve, ill'ouvre à la page dont il a besoin. Seulement, il l'interprète un peu trop à sa façon, comme les sectes protestantes interprètent les divers passages de la Bible, et souvent il arrive que deux individus, en consultant l'article qui se rapporte à leur situation réciproque, en tirent de part et d'autre la solution qu'ils désirent, et s'en vont tous deux gaiement devant le tribunal avec une égale assurance de succès. Cependant, les voyages d'huissiers coûtent cher, les écritures d'avoués ne se donnent pas pour rien, et les avocats ne se sont pas encore décidés à plaider pour l'amour de Dieu. Donc, quand ces paysans trouvent près d'eux, à leur porte, un homme qui doit savoir toutes les rubriques de la loi, et qui peut leur donner gratuitement un bon conseil sur ce qu'ils ont à faire pour une borne déplacée, pour un nmr mitoyen, et autres graves intérêts, vous pouvez vous imaginer avec quel empressement ils profitent de la bonne aubaine, et j'en sais quelque chose. J*ai sur ma table un amas de liasses de papiers, griffonnés dans un style qui confond l'intelligence et avec une orthographe qui se moque parfaitement de la grammaire classique et du dictionnaire de l'Académie. Ce
n'est pas une chose récréative, je vous assure, que de lire tous ces rouleaux d'assignations, d'enquêtes, de jugements d'arbitres, et d'essayer d'arriver, dans un tel chaos, au fiât lux. Mais quand je songe qu'en étudiant chacune de ces contestations, et en m'efforçant d'y reconnaître le point de droit, je puis peut-être détourner une brave famille d'un procès onéreux, l'empêcher de se ruiner en actes judiciaires et en plaidoiries, l'idée de tous les services que M. Duval a rendus par le même moyen me revient à l'esprit, et je poursuis ma tâche courageusement.
D'autres affaires se joignent encore à celles-ci . C'est le maire qui vient me consulter sur les intérêts de la commune, qui me soumet un projet de délibération qu'il voudrait faire adopter par son conseil municipal, et un projet de lettre qu'il voudrait adresser au préfet. Ces dernières confidences me conduisent sur la voie des honneurs administratifs. Me voilà en train de devenir membre du conseil de la commune, peutêtre adjoint, et qui sait ? peut-être maire, ce qui est un des points culminants d'une honnête ambition humaine.
Déjà je suis maître d'école. J'enseigne à lire, à écrire à Louis, et, lorsqu'il a épelé couramment deux lignes de son alphabet, ou tracé d'une main assez nette de grosses lettres massives, je me sens tout fier de mon ouvrage.
En montant un jour, je ne sais pourquoi, dans mon grenier, j'ai fait une découverte qui me procure bien
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d'autres joies. J'ai trouvé toute une collection de livres qui appartenaient à nion grand-père, et qui, depuis mon départ, dormaient ignorés au fond d'un bahut. On vient de les ranger dans ma chambre , et je les regarde avec amour. Il y a là des récits de voypges, tels qu'on les écrivait autrefois, simples et instructifs, quelques poètes étrangers, et un bon choix de nos classiques du xviii* et surtout du xvir siècle. En retournant à cette saine et forte littérature, après m'ètre étourdi par la lecture des romans et des feuilletons délirants de notre époque, il me semble que je passe d'une atmosphère lourde, corrompue, à une source d'eau pure et rafraîchissante, et je m'en veux d'avoir dissipé tant d'années en vaines et pernicieuses lectures, tandis que j'avais partout sous mes yeux, autour de moi, ces sages conseillers dont le savoir aurait éclairé mon ignorance, dont les grandes pensées auraient rasséréné mon âme. A présent, enfin , je les connais, et, comme pour réparer le temps perdu, je les saisis avec ardeur. Je voudrais les lire tous à la fois, et je cours de Molière à Bossuet, de La Bruyère à Corneille, du poète à l'historien, du critique au philosophe. Je sais bien que ce n'est pas ainsi qu'il f^ut étudier ces austères penseurs, ces maîtres de l'art. Leurs œuvres ne sont point de celles qu'il suffit de feuilleter d'un doigt indolent et de parcourir d'un regard rapide. Pour en goûter pleinement la saveur, pour en recueillir les fruits excellents, on doit y revenir souvent avec une sérieuse réflexion: mais laissez-
moi d'abord satisfaire à l'impatience qui maintenant me domine, et je les reprendrai, l'un après l'autre, tous ces bons et admirables écrivains, et je les lirai avec le calme assidu qu'ils exigent.
8 avril.
Non, je ne dirai plus que ma vie est close, que je n'attends plus aucune vraie joie dans ce monde. Je viens de passer un heureux jour, un de ces jours qui, par une puissance magique, réveillent au fond du cœur une foule d'émotions que l'on croyait à jamais perdues, et projettent un rayon lumineux sur les nuages qui voilaient l'avenir. M. Duval m'avait écrit au commencement de la semaine qu'il voulait m'avoir le dimanche dès le matin chez lui. « Vous êtes, je crois, un peu païen, disait-il dans sa lettre, et il pourra vous paraître étrange qu'avant de vous donner à dîner, je veuille d'abord vous conduire à l'église ; mais chez nous, il n'y a point de fête sans quelque prière. Le prêtre est de droit notre premier convive, c'est lui qui bénit le repas selon la coutume du vieux temps, et il ne serait pas content de nous si dans un de ces jours de grandes réunions, un dimanche surtout, nous n'avions été à la messe. Il faudra donc, mon cher Parisien, pour gagner ses bonnes grâces, que vous vous résigniez à cette pratique de famille. Je prends sous
ma responsabilité de vous dispenser des vêpres. A dimanche donc, je vous attends avec ma cousine et son mari, et le petit Louis, qui, d'après ce que j'ai entendu dire, me semble en voie de devenir un grand savant à votre école, etc. »
Il y avait dans cette lettre, dont je ne vous cite qu'une partie, je ne sais quel ton de satisfaction rustique et de gaieté familière qui produisit en moi une impression désagréable. Je me représentais le paysan enrichi, étalant sur une longue table quelques importations delà ville dans son luxe champêtre, et se pavanant au milieu des siens dans la plénitude de sa fortune. J'oubliais ce qui m'avait tant plu en lui lorsqu'il était venu me voir : sa simplicité de caractère, sa bonté de cœur, et je mettais à la place de sa franche et honnête figure, je ne sais quelle image grotesque enfantée par une des bizarreries de mon imagination. Puis, cette messe, à laquelle on voulait me faire assister, moi qui depuis si longtemps avais déserté le culte de la religion, me semblait une concession hypocrite que je ne devais pas, que je ne pouvais pas admettre. Le résultat de ces ingénieuses conceptions fut que je n'irais pas dîner chez M. Duval, et que, pour éviter de nouvelles instances, je lui annoncerais le dimanche seulement que j'étais retenu aux Élais par une circonstance imprévue.
Mais voilà que le dimanche matin , au moment où j'allais écrire une lettre d'excuse, j'entends résonner dans la cour les grelots d'un cheval. Un traîneau s'ar-
rête à ma porte, un domestique en descend, Louis se précipite dans ma chambre et m'annonce que M. Duval nous envoie chercher. Je ne m'étais point attendu à ce second incident, et avec la même légèreté d'esprit qui m'avait déjà porté à refuser une amicale invitation, je m'habille, je prends Louis par la main, je le fais asseoir à côté de moi, ses parents se placent sur un autre banc, le cocher monte sur son siège, et nous partons au petit pas d'abord , car nous avons à descendre une côte escarpée, puis bientôt le cheval s'élance hardiment dans la plaine, et le traîneau glisse sur une neige durcie par le froid , comme un wagon sur les rails du chemin de fer. Le ciel est pur, la neige brille comme un amas de paillettes d'argent aux rayons du soleil. Une légère brise agite les rameaux des sapins dont le murmure trouble seul le silence de la plaine. A l'extrémité d'une vaste et majestueuse forêt, nous voyons apparaître les maisons de Remonot dispersées dans une riante vallée , étagées sur le revers d'une colline, sur les rives du Doubs. La cloche sonnait le dernier coup de la messe quand nous arrivâmes à l'entrée du village, et notre cocher qui , sans doute, avait ses instructions, nous conduisit droit à l'église, c'est-à-dire au clocher, car cette église de Remonot est bien l'un des plus curieux édifices qui existent. Le clocher s'élève sur un plateau, au bord de la grande route. De là on descend par un étroit escalier dans un vallon sillonné par les flots de la rivière. Là est une grotte profonde taillée naturelle-
•o^ 409 Cornent dans les flancs du coteau , et cette grotte , c'est l'église. Les architectes et les maçons ont eu peu de frais à faire pour la construire. Une largo saillie de roc en forme la voûte, deux parois de roc qui s'avancent parallèlement vers le lit du Doubs en forment les murailles. L'autel est au fond de la grotte, et derrière le sanctuaire jaillit une source d'eau vive à laquelle on attribue des vertus miraculeuses. Figurez-vous, mon ami, cejoli vallon, bornéd'un côté par de hautes chaînes de montagnes, égayé de l'autre par des groupes de maisons agrestes, rafraîchi par une eau limpide ; cette cloche qui se balance au haut d'une roche escarpée; cette route qui passe sur l'enceinte du temple pareil à ceux qui servaient de retraite aux néophytes dans les premiers siècles de la chrétienté, et dites-moi si ce n'est pas là un tableau digne de fixer les regards de l'artiste, l'attention du poète. Mui qui ne suis ni l'un ni l'autre, j'ai pourtant éprouvé une singulière impression à la vue 'de cette scène charmante, et je suis entré avec respect dans cette chapelle d'un caractère si nouveau. La nef était pleine de fidèles agenouillés dévotement , les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, les enfants rangés autour du chœur, sous l'œil du maître. Le curé commençait l'office divin , et les hommes tenant leurs livres de prières à la main repétaient à la fois l'hymne religieuse. Aux sons de ce chant mélodieux, vibrant sous ces voûtes de roc, à l'aspect de cette foule recueillie dans un même sentiment de piété, de ces cérémonies augustes qui , depuis long-
temps, n'avaient plus frappé ni mes regards ni ma pensée, j'ai senti naître en moi un trouble indéfinissable, puis mon âme a été réveillée par une sorte de commotion électrique, il me semblait entendre les voix oubliées, les douces voix du jeune âge me rappeler en un monde que je croyais à jamais fermé. Il me semblait voir l'image de ma mère souriant à l'entrée du paradis de mon enfance. Je me souvenais du temps où, me faisant mettre à genoux près d'elle, elle m'enseignait à joindre les mains et à dire Notre Père; où, lorsque j'avais dit pieusement la prière qu'elle gravait mot à mot dans ma mémoire , elle m'embrassait avec plus de tendresse et se relevait avec un front plus serein. Après tant d'années passées dans l'éloignement ou le mépris des idées religieuses, ce souvenir s'emparait de moi avec une force irrésistible, et subjuguait et dissipait les résistances de mon incrédulité. Égaré comme Faust par l'orgueil de la raison , et vaincu comme lui par un sentiment inattendu , la tête penchée sur ma poitrine, le cœur palpitant d'émotion , tandis que le chant du prêtre succédait à celui des assistants, je me surprenais à murmurer ces admirables vers du poète :
0 toenet fort, ihr sussenhimmelslieder
Die Thraene quillt ; die Erde hat micli wieder '.
La messe s'est achevée sans queje m'en sois aperçu. Je me suis levé quand j'ai vu les autres se lever, je
' Ob! résonnez encore, doux chants du ciel. Mes larmes coulent; la terre m'a reconquis.
suis sorti quand ils sont sortis, et j'étais encore sur le seuil de la chapelle, immobile et silencieux, lorsque j'ai été arraché à ma rêverie par une main qui me frappait sur l'épaule. C'était M. Duval, dont le visage riant et l'accueil affectueux me firent rougir des absurdes idées qui m'occupaient quelques jours auparavant. «« Ah ! c'est bien, me dit-il, vous êtes arrivé à temps, et vous avez vu notre église. N'est-ce pas que c'est une déhcieuse église? Pour moi, je la préfère à toutes les magnifiques constructions des grandes villes. Malheureusement elle est trop petite. On parle d'en bâtir une autre, et quoique j'en comprenne la nécessité, je résiste encore au vœu de la commune, car tout ce que les architectes de la préfecture nous feront payer bien cher ne remplacera pas pour nous celte grotte religieuse. Il faudrait la voir en été, quand le vallon qui l'entoure est couvert de verdure, quand la rivière serpente dans son lit de fleurs, quand les oiseaux nichent dans les broussailles de la colline. Que de fois le dimanche, entre la messe et les vêpres, j'ai gravi en riant cette colline et couru dans cette prairie tandis que le maître d'école me menaçait de son fouet pour le lendemain, et que ma mère tremblait qu'une de mes étourderies ne me jetât dans le Doubs ! Le dimanche est notre beau jour à nous autres paysans, le jour des joies bruyantes dans notre enfance, le jour du repos dans notre âge mûr. Les élégants messieurs des villes, qui ne font rien toute la semaine, ne peuvent s'imaginer le plaisir qu'on éprouve à s'endormir
le samedi soir en se disant : Demain, adieu la fourche et le râteau, le soc de la charrue, la hache du bûcheron ! Le lendemain on s'éveille avec la perspective de dix bonnes heures de loisir. La jeune fille met sa robe neuve et son bonnet de mousseline. Le père de famille s'en va à l'église avec tout son petit troupeau et entonne d'une voix robuste les chants qu'il a appris à psalmodier dès son jeune âge. Pendant ce temps, la maîtresse ou la servante de la maison prépare le dîner, un gros dîner de luxe qui console l'estomac des abstinences de la semaine.
« Maître et valets s'assoient à la même table. Si l'année est bonne, si les champs promettent une abondante moisson , si les bestiaux se vendent bien , on arrose son morceau de lard et son pain de seigle d'une bouteille de vin qui donne une nouvelle gaieté à tout le monde. Les enfants jacassent comme des pies, la mère rit, le père prend sa grosse voix pour mettre fin au vacarme, puis se met bonnement à rire comme les autres. Bientôt la cloche sonne encore. On retourne à l'église pour assister aux vêpres, et après cette dernière cérémonie, congé général. Toute la famille se disperse comme une nuée d'oiseaux. Les jeunes gens ôtent leur veste pour jouer aux quilles, les petits courent de côté et d'autre , les femmes vont se voir et causent des mille choses qui les occupent, tandis que les graves parents assis sur un banc devant leur demeure s'entretiennent de leurs travaux, de leurs récoltes , des grandes affîiires de la commune , quelque-
fois même des affaires de l'État. Le soir, la couvée vagabonde se réunit autour du foyer, avec tous les incidents, tous les petits malheurs ou les triomphes de l'après-midi. Celui-ci a vaincu ses concurrents par son adresse à lancer les grosses boules ; celui-là revient avec son pantalon déchiré, mais il a eu la gloire de monter jusqu'au faîte d'un sapin. On sourit à l'un, on pardonne à l'autre; puis une prière prononcée à haute voix termine cette heureuse journée, dont on parlera encore plus d'une fois dans le cours de la semaine. Voilà une de nos anciennes coutumes, coutumes naïves et pleines de charmes. Ah! puissent les usages des villes ne pas nous les enlever! Mais déjà je remarque çà et là dans notre commune un changement qui me semble d'un fâcheux augure. Il n'y a plus la même simplicité dans les vêtements, ni le môme accord dans les vieilles habitudes. 11 nous arrive de temps à autre des jeunes gens employés dans des maisons de commerce, et quelques-uns qui, après avoir épuisé les ressources de leurs parents à faire un mauvais cours de droit ou de médecine , viennent ici étaler leurs costumes flamboyants , parlent de bals et de spectacles et troublent la tête de ceux qui les écoutent.
«« Vous en verrez aujourd'hui quelques-uns chez moi, qui m'irritent à tout moment par leur ton vaniteux et leurs ridicules prétentions, mais que je ne puis pourtant me dispenser de voir, car ce sont les fils d'un ancien ami. Peu à peu je remarque que les regards se
laissent fasciner par le papillotage des choses extérieures. Le calicot bariolé remplace ces fortes et solides étoffes que nos mères tissaient autrefois avec la laine de leurs troupeaux , ou le chanvre de leurs champs , et nos cordonniers sont forcés d'apprendre à fabriquer des chaussures légères que nos aïeux auraient rejetées avec mépris. Beaucoup de gens qui jusqu'à présent avaient vécu fort satisfaits dans leur modeste demeure , ont voulu aller à la ville et ont trouvé à leur retour la maison paternelle trop étroite et son ameublement trop grossier, heureux encore quand ils n'y rapportent que les besoins futiles d'un luxe inusité. Les prestiges de la ville, voilà notre écueil et notre danger. Moi-même qui vous parle , n'ai-je pas cédé comme les autres à cette séduction? N'ai-je pas eu la force ou la faiblesse de me séparer de ma fille, et de la laisser trois années de suite dans un pensionnat de Besançon? J'ai longtemps lutté contre cette résolution; mais tous mes amis, et ma femme ellemême , ne cessaient de me répéter ces grands mots d'éducation, de convenances, de devoir paternel. Je répondais à ma femme qu'elle n'avait quitté la maison de ses parents que pour entrer dans celle de son époux , et qu'elle n'en était pas moins la meilleure des femmes. Je disais à mes amis qu'eux-mêmes n'avaient jamais mis le pied dans une pension , et qu'ils pouvaient en remontrer sur bien des points à tous les jeunes pédants gonflés de grec et de latin. Mes observations furent inutiles. C'était un parti pris. Notre
curé , qui n'était point de mon avis , et qui cependant partageait mes craintes, s'informa avec un soin scrupuleux de r«Hablissement le plus sûr, et je finis par céder; mais lorsque je dis adieu à ma chère Berthe, et lorsque je vis les portes du pensionnat se refermer sur elle , j'éprouvai un serrement de cœur comme si je ne devais jamais la revoir. Grâce au ciel, mes frayeurs ne se sont point réalisées. Je tremblais qu'à la fm de ces trois mortelles années , on ne me rendit une pimpante et légère demoiselle , et l'on m'a rendu une bonne fille. Mais comment me suis-je mis à causer ainsi tout seul, sans m'informer d'abord , selon l'usage , de votre santé et de ce qui vous intéresse? Vous voyez que j'aurais aussi besoin d'aller à l'école. Allons, ma femme sera plus polie que moi, et j'espère qu'elle mettra sa politesse à nous servir un bon dîner. » En causant ainsi, l'honnête M. Duval me conduisait le long de la colline à travers la foule des paysans qui sortaient de l'église et se rangeaient respectueusement sur son passage. Bientôt nous arrivons en face d'une belle et vaste maison bâtie au bord de la rivière, et entourée d'arbres. « Voilà, me dit mon hôte , une de mes créations ; si je ne craignais de tomber dans le péché de vanité du propriétaire , et de vous sembler par trop ennuyeux , je vous montrerais en détail cette cour, cette grange, et ces deux établissements industriels dont j'ai moi-même tracé le plan, un moulin qui ne chôme guère, et une scierie qui ne se repose, comme nous , que le dimanche ; mais ce
sera, si vous le voulez , pour une autre fois ; j'entends Louis qui rit à la cuisine, probablement à la vue du rôti, et mes jeunes messieurs qui dissertent dans la salle à manger, peut-être sur la couleur d'une cravate ou la politique du ministère ; car ils approfondissent avec la même facilité les grandes et les petites questions. »
En disant ces mots, M. Duval tourna le bouton en cuivre d'une porte vernie, et m'introduisit dans un salon meublé avec une élégante simplicité. M™" Duval me fit asseoir près d'elle, et me remercia avec une touchante expression de bonté du service que j'avais rendu à sa cousine. Tandis que je répondais à quelques-unes de ses questions , son mari s'en allait saluer tour à tour ses convives. C'étaient quelques propriétaires du voisinage, quelques employés de diverses administrations, puis les trois jeunes gens dont il m'avait parlé , et qui me semblaient très-préoccupés du désir de voir dans une glace l'effet de leur habit à boutons de métal , et de leur chaîne d'or étalée dans toute sa longueur sur leur gilet brodé. L'un, après six ans de séjour dans diverses facultés, n'a pu parvenir qu'au grade d'officier de santé, dont il use, diton, avec une déplorable confiance; l'autre, en prenant à Dijon et à Paris je ne sais combien d'inscriptions, n'a pu obtenir son diplôme d'avocat, ce qui fait qu'il traite avec un suprême dédain ses professeurs et ses examinateurs , déclarant pertinemment qu'on se trompe fort sur la valeur de ces prétendus hommes
de la science, et que, quant à lui qui les a vus do près, il ne les regarde que comme descrétins. C'est une de ses expressions. Le troisième, après avoir été clerc d'huissier et clerc de notaire au détriment de sa famille dont il tirait à tout instant quelques grosses piles d'écus, en la leurrant des plus chimériques espérances, a fini par rentrer sous le toit paternel, en attendant qu'il trouve à acheter une charge quelconque de notaire dont il promet , dit-il, de décupler en peu de temps les revenus. Ces trois adeptes de la science sont trois petites pestes pour les villages où ils promènent leur élégance du quartier latin, faisant la cour aux filles , racontant aux jeunes gens les merveilles de la Chaumière, et dépensant à qui mieux mieux l'argent que leur père gagne à la sueur de son front. J'ai compris, en les observant, la répulsion de M. Duval pour l'éducation des villes. 11 la juge à un point de vue peutêtre trop absolu. Mais quand on voit ces honnêtes paysans, après avoir acquis par un patient et courageux travail une honnête fortune, se laisser tenter par l'ambition d'avoir un fils avocat ou médecin, se condamner à toutes sortes de privations pour lancer sur le pavé de Paris une sotte engeance qui court de folie en folie et ne rapporte au pays natal que les vices de la basse société et le mépris du toit paternel, ne fautil pas gémir sur un tel égarement et essayer d'en préserver tous ceux que l'on connaît?
Tandis que je continuais mon entretien arec M""^ Duval, dont la parole censée m'intéressait, et que les
trois héros du village se rapprochaient de moi , sans doute pour me parler des plaisirs de la capitale , le prêtre entra; un bon et aimable petit vieillard, d'une humeur joviale tempérée par une douce gravité , et d'un esprit naturel fortifié par des études sérieuses. Le clergé franc-comtois s'est toujours distingué par son instruction , par l'austère pratique de ses devoirs, et le séminaire de Besançon est une pépinière de professeurs, d'écrivains, de prélats dont l'Église s'honore. L'aimable curé de Remonot, après avoir serré la main de M. Duval , s'avança vers moi et me parla de ma mère, de sa piété, de son amour pour les pauvres. « Son fils, ajouta-t-il , marche sur ses traces. » Cette dernière phrase m'empêcha de répondre aux premières.
Le dîner était servi. Nous entrâmes dans une salle où était une longue table couverte du linge le plus blanc et de l'argenterie la plus brillante. Je fus placé entre M"'* Duval et un riche propriétaire des environs. A côté de lui était un siège vacant , et comme il demandait qu'on attendît la personne qui devait l'occuper : « Asseyez- vous, asseyez-vous, s'écria M. Duval, c'est la place de Berthe qui a sans doute encore quelques ordres à donner à la cuisine. Un instant après, la porte s'ouvrit, et Berthe entra, tenant Louis par la main. Oh! mon ami, quelle surprenante apparition! Non, jamais je n'ai vu un visage si doux, un front si pur, un regard si virginal. Elle a salué d'un gracieux mouvement de tète le cercle des con-
vives, puis a fait, avec la même grâce, le tour de la table pour gagner sa chaise. Son voisin de droite, le clerc de notaire, voulait écarter Louis pour se trouver près d'elle ; mais Louis se fâcha , frappa du pied et déclara qu'il voulait rester à côté de sa cousine. H Petit diable , dit M. Duval , est-ce parce que tu demeures dans la maison de M. Frédéric que tu prétends faire ici tes volontés? Si tu n'es pas sage, nous allons t'envoyer à la cuisine ou appeler Croquemitaine.
— Je ne veux pas aller dîner à la cuisine, répondit l'enfant, et si vous appelez Croquemitaine, ma cousine me défendra. » En disant ces mots , il s'attachait des deux mains à sa robe et promenait autour de lui un œil inquiet où l'on voyait briller une larme. Berthe obtint grâce pour lui , le fit asseoir près d'elle , et le clerc de notaire recula son siège en se plaignant de la mauvaise éducation qu'on donnait de nos jours aux enfants. » Prenez-garde, me dit alors M. Duval, voilà un gaillard qui n'est pas d'une humeur docile, si vous continuez à vouloir lui servir de maître, il faudra lui tenir la bride plus serrée. « Mais en ce moment, le conseil de mon hôte était parole perdue pour moi, et si je l'avais osé, j'aurais embrassé Louis pour la scène charmante dont il venait de me rendre témoin , et la scène n'était pas finie. Berthe commença par s'occuper de lui , elle lui versa du vin et de l'eau dans son verre, lui mit un morceau de viande dans son assiette, lui coupa son pain , lui remontra doucement qu'il
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tenait mal sa fourchette. On eût dit une sœur aînée s'occupant avec une tendre sollicitude de son frère cadet. L'enfant la remerciait en souriant, puis portait autour de lui un regard de triomphe, comme pour dire à tous les spectateurs : « Vous voyez que j'avais raison de vouloir rester ici. » Quand elle eut ainsi pourvu aux besoins du petit homme , elle se tourna vers le propriétaire assis à côté d'elle pour lui demander des nouvelles de sa famille. Celui-ci l'a interrogée à son tour sur le temps qu'elle avait passé à Besançon, sur les émotions qu'elle avait éprouvées en rentrant dans son village. Elle répondait à toutes ces questions avec une candeur et une justesse de sentiment inexprimables. C'était le sage bon sens de son père , la bonté de cœur de sa mère unis à une ingénuité, à une innocence de caractère qui me ravissaient. Je l'écoutais en silence , et pour rien au monde , je n'aurais osé me mêler à l'entretien, de peur d'en troubler le cours et de perdre une de ses paroles. Le curé s'est levé avant la fin du dîner pour se rendre aux vêpres, les vins de Bordeaux et de Champagne ont succédé aux vins ordinaires , les convives se sont jetés dans de bruyantes discussions. M. Duval m'a interpellé deux ou trois fois; je ne sais ce que j'ai répondu, je ne sais ce qu'on disait.
Je ne voyais qu'un objet, je n'entendais qu'une voix, une voix mélodieuse qui vibrait comme une musique céleste jusqu'au fond de mon âme. Vous croyez que je suis amoureux. Non , trouvez-moi un
autre mot, s'il en existe un, pour exprimer ce que j'éprouve. Mon imagination est calme. Mon cœur est dans un élat de contentement et de bien-être que je ne me rappelle pas avoir éprouvé ; il me semble qu'une image de sainte y est entrée pour en apaiser les orages et en chasser tous les mauvais désirs. Cependant, quand j'ai pris congé de M. et M""= Duval , je ne cherchais en prolongeant mes adieux qu'à revoir encore la taille gracieuse , les beaux yeux noirs , le frais sourire de Berthe , et lorsque le traîneau m'a emporté loin d'elle , je suis resté longtemps pensif, la tête enveloppée dans mon manteau. Louis m'a arraché à ma rêverie en me présentant une poignée de noisettes. « Qui t'a donné ces noisettes? lui ai-je demandé. — C'est ma cousine, et encore ceci, a-t-il ajouté en tirant un énorme morceau de gâteau de sa poche, et encore ceci, en tirant d'une autre poche un sac de bonbons. — Tu l'aimes donc bien la cousine ? — Je crois bien que je l'aime, a-t-il répondu fièrement, puisque je dois me marier avec elle. »
J'ai pris sa petite tête blonde entre mes mains et je l'ai embrassée. Ne croyez pas pourtant que je sois amoureux. Hélas! n'ai -je pas trop profané ce nom divin d'amour?
30 avril.
Mon ami, je l'ai revue, non pas une fois , mais plusieurs fois , et le charme que j'avais éprouvé à son premier aspect n'a fait que s'accroître et prendre chaque jour un caractère plus sérieux. Je l'ai revue vêtue d'une simple robe de laine brune, les cheveux en bandeaux, assise près de sa fenêtre, et travaillant d'une main adroite à une œuvre de broderie. Je l'ai revue , un jour que sa mère était souffrante , dirigeant elle-même la maison , donnant avec douceur et mesure ses ordres à chacun , puis s'approchant de la malade et s'occupant de ses besoins avec une active vigilance. Je suis entré un matin à l'église au moment où elle s'approchait de la sainte table pour communier, et je l'ai contemplée avec un respect religieux. Les joies du ciel étaient dans son âme, et répandaient sur tous ses traits une expression ineffable de bonheur et de pureté.
J'ai inventé mille prétextes pour retourner à Remonot, et lorsque je quittais ce cher village, je songeais déjà à la raison que je pourrais trouver pour y revenir le lendemain. J'ai été affectueux, empressé auprès de ses parents , et je n'avais nul effort à faire pour leur donner les témoignages d'une vive sympathie , car tous les deux m'attachent de plus en plus à eux par des qualités différentes qui forment , en se
réunissant, un ensemble harmonieux, le père, par le mouvement d'une intelligence active et entreprenante toujours dirigée vers la pratique des choses utiles; la mère, par une générosité de caractère qui s'occupe sans cesse de tout ce qui l'entoure et l'intéresse à tout ce qui souffre. J'ai causé aussi avec Berthe, et chacun de ces entretiens entr'ouvrait comme un nouveau rayon de lumière les nuages qui ont si longtemps obscurci ma pensée. Ce n'est point le langage animé, pétillant et coquet de nos femmes du monde , qui surprend ceux qui l'écoutent, tient leur esprit en éveil et appelle la réplique; non , c'est une parole calme, sans fard et sans préparations factices, qui tombe comme une eau cristalline d'une source bienfaisante, et ne laisse dans le cœur qu'une heureuse impression.
Cependant, je me suis aperçu qu'on commençait à remarquer la fréquence de mes visites ; les domestiques chuchotaient en me voyant entrer, le père me regardait du coin de l'œil , la mère paraissait quelquefois gênée. Un jour que j'arrivais à l'improviste, j'entendis , à la porte de la chambre où Berthe se trouvait avec ses parents , le père prononcer mon nom. J'entrai tout à coup , et il se fit un grand silence. Le père se leva d'un air embarrassé et Berthe rougit.
Je me suis dit que j'en étais venu au point où il fallait nécessairement prendre une décision. J'ai été m'enfermer chez moi, j'ai sondé mon ame jusque dans ses derniers replis, repassant douloureusement dans ma mémoire tous les accidents , toutes les chutes d'une
vie trop égf:rée, me demandant si, après tant d'erreurs et de profanations , je pouvais encore espérer le chaste bonheur dont vous m'avez offert l'image. Une voix intérieure m'a encouragé à ne pas rejeter ce que la Providence m'envoie peut-être comme une dernière grâce. Alors, j'ai été trouver le vénérable curé de Remonot, je me suis humblement courbé devant lui , je lui ai découvert tout mon passé , toutes mes agitations nouvelles, mes craintes et mes vœux , invoquant ses conseils et remettant mon cœur entre ses mains. Le bon prêtre m'a relevé les larmes aux yeux, et en m'ouvrant ses bras : « Venez , mon enfant , m'a-t-il dit, il y a longtemps que je vous connais et que je prie pour vous. Votre mère qui , dès votre enfance , avait deviné votre caractère impétueux , a souvent pleuré sur vous et m'a quelquefois confié ses anxiétés. Un jour que vous vous étiez laissé emporter plus vivement encore que de coutume par la fougue de votre nature et qu'elle me disait en gémissant ses anxiétés pour l'avenir, je la consolai par ces paroles qu'un évêque adressait à la mère de saint Augustin : « Il est impossible qu'un fils pleuré avec tant de «■ larmes périsse jamais. » Dieu n'a point trompé mon espoir. Vous êtes revenu à lui par la lassitude même de la vie que vous aviez menée loin de lui , et il vous donne pour vous fixer dans le bien un amour vertueux. Je connais la jeune fille qui a touché votre cœur. Je l'ai suivie pas à pas dès sa première enfance , il n'en existe pas une plus pure, et pas une qui possède à un
plus haut degré les qualités sérieuses qu'un époux doit désirer. Rentrez chez vous avec confiance; je n'entrevois point d'obstacle à l'accomplissement de vos vœux, et j'irai aujourd'hui même remplir auprès du père de Berlho la mission que vous me confiez >»
A ces mots , il m'a embrassé de nouveau. Je suis sorti dans une émotion extrême ; j'ai passé devant la maison de M. Duval, sans oser y entrer, et de retour chez moi, je me suis dérobé à tous les regards , pour attendre seul avec moi-même le résultat de ma demande, la solution de ma destinée.
2 mai.
Puisse cette lettre vous arriver dans un moment de bonheur , et puissiez-vous n'avoir aucun trouble qui vous empêche de vous réjouir avec moi. Mes vœux sont accomplis , mon sort est décidé. Hier, tout le jour, j'espérais recevoir ou une lettre du prêtre, ou la visite de M. Duval. Au moindre bruit que j'entendais dans la cour , je courais à la fenêtre ; je suivais d'un regard inquiet tous ceux que je voyais s'avancer sur le chemin. Je prenais pour le messager désiré chaque paysan qui s'en allait au bois ou aux pâturages. Dans l'après-midi , enfin , ne pouvant plus résister à mon impatience, je suis sorti brusquement ; j'ai été errer sur la route qui conduit à Remonot; j'ai été jusqu'à l'endroit d'où je pouvais découvrir le village,
et d'un œil avide, je contemplais ces groupes de maisons où étaient fixées toutes mes espérances. Ohl que les heures d'attente sont longues! Le temps a-t-il vraiment marché hier, et chaque minute n'a-t-elle pas eu la durée d'un jour? Tandis que j'étais là mesurant dans mon esprit toutes les chances de succès que je pouvais avoir, hélas! et toutes les chances de refus, l'idée m'est venue qu'on pouvait se rendre chez moi par un autre sentier. Je suis retourné à la hâte vers ma demeure; j'ai interrogé précipitamment André , sa femme et Jeanne ; personne n'était venu, et j'ai passé une affreuse soirée et une affreuse nuit.
Ce matin , je venais de me lever avec la fatigue d'une pénible insomnie, quand j'ai entendu résonner à l'entrée de ma maison le pas d'un cheval. J'ai couru à la fenêtre, et j'ai vu M. Duval. En ce moment, tout mon sang a reflué au cœur , et j'ai ressenti une si folle terreur que ma première pensée était de m'enfuir, de me cacher dans les broussailles de l'enclos comme un écolier. Mais il était trop tard , M. Duval montait l'escalier, et , avant qu'il eût prononcé un mot, la riante et affectueuse expression de sa physionomie m'avait appris que je pouvais me livrer sans crainte à l'espérance. «Vous avez choisi , me dit-il, un bon avocat qui a bien plaidé votre cause, mais la cause n'était pas difficile à gagner; vous me convenez , vous convenez à ma femme , et, ma foi, puisqu'il faut vous l'avouer, vous convenez aussi à ma fille, que je n'aurais jamais mariée sans
son consentement. Touchez là, c'est une affaire décidée qui me réjouit le cœur, parce que vous êtes un brave garçon. On dit que vous avez eu quelques erreurs de jeunesse , mais j'espère que vous en êtes revenu. Je sais que vos biens n'ont pas été administrés très-sagement, mais nous y mettrons ordre. Fiezvous-en au vieux père Duval ; je suis riche d'ailleurs, et votre domaine des Elais , joint à celui de Remonot, constituera encore un fort joli petit héritage. Et maintenant, plus de gêne, plus de façons. Venez dîner aujourd'hui avec nous , et demain , et chaque jour. Le trousseau de Berthe est prêt; le temps de faire afficher les bans, puis la noce : cela vous va-t-il?
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! me suis-je écrié, je suis trop heureux ! » et les larmes coulaient de mes yeux; mais c'étaient de douces larmes.
Et j'ai été à Remonot, et j'en reviens avec une plénitude de félicité sans nom. L'hiver a disparu avec ses sombres nuages; le printemps renaît avec ses fleurs, ses parfums , ses doux murmures. Déjà l'hirondelle vient choisir sous mon toit la place où elle construira son nid, la fauvette chante dans la forêt, le liseron reverdit sous mes fenêtres , et la blanche pâquerette éclôt sur le gazon. Tout s'anime, tout s'égaye ; il me semble que ma terre natale se réjouit de ma joie et se pare pour ma fiancée. Oh! mon ami , si vous pouvez vous arracher pour quelques jours à votre chère famille , venez , venez assister à mon mariage, et prendre votre part de mon bonheur.
■o^ 428 ^*- NOTE DE L'ÉDITEUR.
11 y a quelques années qu'une affaire importante me conduisit dans les montagnes de Franche-Conité. Un de mes amis me donna , à mon départ de Paris , une lettre de recommandation pour M. Frédéric L... Je l'ai beaucoup connu, me dit-il, dans le temps où il usait gaiement de sa jeunesse. A présent, c'est un homme grave, riche, estimé. Je pense que, quoique mon nom ne puisse lui rappeler que les souvenirs d'une existence bien différente de celle à laquelle aujourd'hui il est voué , il aura égard à ma lettre , et , en cas de besoin , il peut vous être utile.
J'avais terminé heureusement à Besançon et à Pontarlier l'entreprise qui m'amenait dans ces deux villes. Mais l'aspect pittoresque de cette belle province me charmait. Je ne me lassais pas de voir ces majestueux bois de sapins, forts et robustes comme des chênes, élancés comme des palmiers , ces montagnes gigantesques couronnées par les nuages , et ces frais et odorants vallons mystérieusement voilés par le feuillage des arbres , et sillonnés par des ruisseaux de cristal. Au lieu de retourner immédiatement à Paris ,. je résolus de visiter quelques-uns des sites les plus renommés de cette chaîne du Jura, et dans une de mes excursions je m'arrêtai aux Elais. Une bonne femme que je rencontrai sur la route et que je priai de m'indiquer la demeure de M. L... , me dit en se
tournant vers le village : «« Tenez , monsieur, vous la voyez d'ici , c'est cette grande maison blanche couverte en ardoise, qui s'élève là sur la colline, audessus de toutes les autres. — Savez-vous, lui demandai-je, si M. L... est chez lui. — Ah ! oui , bien sûr, je viens de le voir en passant , et il m'a dit bonjour, comme il fait toujours, car il n'est point fier pour le pauvre monde, quoiqu'il soit si riche. »
Un sentier bordé d'aubépines et d'églantines en fleur me conduisit à la porte d'une cour sablée , ornée d'une élégante fontaine. Au fond de la cour était la maison , remarquable par sa riante simplicité ; des rideaux de mousseline entlés par une légère brise flottaient aux fenêtres ouvertes, des liserons , des rameaux de clématite couvraient une partie de la façade et portaient jusqu'au premier étage leur rideau de verdure et leurs campanules bleues. Il y avait dans l'aspect de cette habitation une telle apparence de calme , d'ordre, de bien-être, que je restai la main sur le marteau, contemplant cette attrayante demeure et oubliant de frapper. Un jeune homme, à la figure ouverte, aux mouvements agiles, qui sortait de la maison avec sa serpette , m'aperçut et vint me demander si je désirais entrer. Je répondis que j'avais une lettre à remettre à M. L... Au même instant, une voix qui venait du jardin cria : Louis ! Louis !
«« Tenez, monsieur, me dit le jeune homme, voilà précisément mon maître qui m'appelle. Voulez- vous venir avec moi ? » Je le suivis dans un verger couvert
d'un épais gazon et rempli d'arbres fruitiers. M. L... était assis au pied d'un cerisier, tenant un livre à la main et un petit garçon entre ses genoux. Sa femme était à côté de lui sur un pliant , brodant une veste pour son enfant qui , à la vue des passementeries dont son nouvel habit était déjà orné, poussait des cris de joie et demandait à l'essayer tout de suite. Je fus reçu dans cette aimable famille avec une bonté que je n'oublierai jamais. Je ne pensais qu'à faire une courte visite et je restai là deux jours, causant avec M. L... et admirant tout ce qu'il y avait en lui de douces vertus, de sage réflexion . Ses vieux parents vivaient encore , et venaient de temps à autre le voir. André , sa femme et Louis étaient restés dans sa maison. Jeanne, faible et caduque , s'associait encore aux travaux du ménage et paraissait toute fière quand on lui confiait l'enfant. Quant à M°'^ L..., c'était un modèle de grâce et de bonté. « Que vous êtes heureux , dis-je à son mari , après avoir observé ce tableau d'un intérieur si paisible , d'une vie si parfaitement organisée. — Oh ! oui , me répondit- il , oui , que le ciel soit loué ! je suis bien heureux , et cependant il fut un temps où ici même, dans cette maison que vous voyez aujourd'hui si riante, j'ai désespéré de l'avenir, de moi ^ de tout. Mais un acte de charité m'a ramené au travail , le travail à la raison, la raison à l'amour, et l'amour à Dieu ! »