‹ Les âmes en peineChapitre 9 sur 10 · LES OR\GES DE LA DOULEUR · texte numérisé non relu

LES OR\GES DE LA DOULEUR

E lendemain dès le matin, le digne Hiarta, après avoir pris sa tasse de café , comme tout véritable homme du Nord doit le faire dès qu'il ouvre les yeux , entrait chez Wander. Il le trouva assis devant une table, feuilletant quelques papiers, et dans une situation plus calme que celle où il l'avait vu la veille.

« Pardonnez- moi, dit le jeune officier, en s'avançant à sa rencontre et en lui tendant la main, pardonnez-moi de vous avoir tant occupé de mes émotions. L'homme est vraiment un être d'une étrange vanité. Sil ne peut s'enorgueillir de sa prospérité, il s'enorgueillit de ses souffrances; s'il ne peut se pavaner dans sa fortune, il se pavane dans ses larmes et se fait un mérite de sa douleur. Oui, il y a de l'orgueil dans ces élégies où il adresse un appel à Dieu et au monde, comme si Dieu et le monde ne devaient

être occupés que de lui ; et nous, tous tant que nous sommes, nous croyons, quand nous avons été déçus dans notre espoir, blessés dans notre affection , que personne n'a éprouvé ce que nous avons éprouvé. Nous étalons à tous les regards les plaies de notre cœur, mais à travers ces plaies saignantes , on peut voir, comme à travers les trous du manteau de Diogène, briller notre amour-propre. Tandis que nous réclamons ainsi, comme un tribut obligé, la pitié et la sympathie , nous oublions qu'il y a autour de nous, sur le sol même où nous sommes nés, dans le hameau que nous habitons , des souffrances non moins profondes que les nôtres , qui restent dans l'ombre, à l'écart, méconnues ou ignorées. Pour être pauvre et perdu dans la foule, on n'en est pas moins sensible à la mort d'un père, d'une mère, d'une femme aimée; et quel homme arrivé à un certain âge n'a pas subi une de ces calamités de l'existence d'ici-bas ! Job l'a dit : Homo natus a midiere, hrevi vivens etplenus multismiseriis\ — Mon jeune ami , reprit le colonel , votre imagination, permettez-moi de vous le dire, vous crée en ce moment une nouvelle sollicitude que je ne puis admettre. Votre malheur a été affreux, la peinture que vous m'avez faite m'a vivement touché, et il n'y a nul orgueil à se plaindre vivement des amères douleurs que l'on a éprouvées. D'ailleurs la pitié que vous réclamez aujourd'hui, un autre peut-être vous la de,

' L'homme né de la femme vit peu de temps, et il est rempli de misère.

mandera demain : c'est une des lois de notre nature de souffrir pour les autres et de les faire souffrir pour nous. Dans le premier cas, nous obéissons à un sentiment qui serait un devoir, si ce n'était un acte de sympathie naturelle ; dans le second , nous accomplissons une des conditions de notre pauvre humanité. L'adversité n'est , du reste, pas un fait plus constant que la fortune, et quiconque a été cruellement blessé ne doit pas désespérer de trouver un remède à ses blessures. Continuez donc votre récit , et lorsque vous l'aurez achevé, je vous communiquerai franchement mes réflexions.

— Ce que j'ai à vous raconter, dit Wander, ne me fait pas grand honneur. L'infortune a été pour moi ce qu'est le bonheur pour beaucoup d'autres, un écueil que je n'ai pas su éviter. N'ayant pas la force de supporter l'affliction qui m'accablait, j'ai voulu la fuir, je suis tombé d'erreur en erreur, et la plus grande de toutes est celle qui m'a conduit ici; mais puisque j'ai eu assez de confiance en vous pour vous dire la première partie de mon histoire, j'en aurai assez pour vous dire le reste. >»

Le colonel s'assit, et Wander lui parlaen cestermes: «< Après la mort de Marie, je quittai les lieux naguère si pleins de charmes pour moi , et désormais voilés à jamais d'un crêpe funèbre. Je retournai à Stockholm, et je tombai dans un cercle d'anciens camarades qui , pour me distraire de ma douleur, résolurent de m'entraîner dans leurs sociétés bruyantes

Tout à coup, par une de ces incompréhensibles bizarreries de la nature humaine, moi qui étais si triste, si accablé, je devins bientôt le plus frivole, le plus impétueux de ces folles réunions. Dès le matin, je voulais assister à un joyeux déjeuner, je voulais courir tout le jour à cheval et en voiture, dans les rues et dans le parc ; le soir me remettre à table, applaudir à toutes les extravagantes saillies enfantées par une ardeur juvénile, et passer la nuit à jouer. Je jouai, je gagnai, je perdis, je n'étabhssais point de compte à cet égard; l'argent tombait entre mes mains et en sortait sans que l'idée me vînt d'en calculer la valeur. Ce que je voulais , c'était l'agitation du jeu, l'espèce de fièvre qui naît du hasard des cartes et des dés , les mouvements passionnés , les cris de triomphe ou de colère des joueurs, l'aspect tumultueux d'une assemblée où les chances de perte et de gain, l'intérêt matériel et l'amour-propre qui s'attache à la réussite d'une combinaison, font éclater les plus ardents transports. Quand je rentrais chez moi après ces longues heures d'effervescence, je me sentais de nouveau saisi par le sentiment de mon malheur, je retombais lourdement sous le fardeau de la réalité ; je voyais planer devant moi la chaste et douce image de Marie , je m'accusais de profaner son angélique souvenir dans un tourbillon qu'elle jugeait du haut du ciel et qu'elle condamnait. Je me relevais le lendemain la figure pâle, l'œil atterré, et je retournais chercher cette agitation fiévreuse, cette espèce d'ivresse de l'esprit et

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des sens qui , pour quelques heures du moins, me sauvaient de moi-même. Ceux qui m'ont vu, si peu de temps après la catastrophe qui m'a frappé, me lancer avec tant d'ardeur dans cette existence désordonnée , ont dû me trouver bien léger et bien oublieux, llélas! ils ne savaient pas tout ce que je souffrais au milieu de leurs plus vifs accès de gaieté, que je mettais un masque sur ma figure, et que sous ce masque je cachais la flèche envenimée d'un regret invincible, d'une douleur mortelle, que j'essayais de me tromper moimême, et que plus je faisais d'efforts pour assurer mon erreur, plus j'ajoutais à mes tortures.

« Après quelques mois, cependant, cette vie monotone me devint insupportable. Je passai d'un état d'exaltation folle à un état de sombre mélancolie et d'abattement qui se tournait en marasme. Mes joyeux amis, après avoir fait deux ou trois tentatives pour me ramener dans leur cercle , m'abandonnèrent. Un seul d'entre eux , qui comprenait mieux la véritable situation de mon esprit, vint me chercher et me proposa de m'emmener dans une silencieuse maison de campagne qu'il possédait en Smâland. J'acceptai; je partis avec lui , et au milieu des bois solitaires où était bâtie sa demeure, au bord du lac où elle se reflétait, et qui me rappelait mon délicieux lac dalécarlien, je retrouvai le calme réparateur, la bienfaisante influence de la nature. Je m'en allais alors faire à l'écart de longues promenades sous les voûtes profondes des forêts, au bord de l'onde plaintive, et il me semblait que ma

chère Marie marchait alors à côté de moi, et m'encourageait à poursuivre les tendres et nobles pensées que la retraite réveillait et entretenait dans mon cœur.

« Un jour, au milieu de ces heureuses dispositions, mon ami vint m'engager à faire avec lui une excursion à Wexiô. Je ne me souciais point de sortir de notre solitude, mais il insistait et je ne pouvais lui refuser cet acte de complaisance. Arrivé dans la capitale du Smâland, il s'en alla faire quelques visites, tandis que je parcourais cette jolie et mélancolique cité suédoise. Il revint me prendre quelques heures après à notre gastgifwaregardy et me dit qu'il avait accepté une invitation à dîner pour lui et pour moi chez un honnête propriétaire de AYexiô , M. Hiàrta, ancien ami de son père. Nouvelle protestation d'un côté, nouvelle insistance de l'autre; et comme j'ai toujours eu la faiblesse de ne rien savoir refuser à mes amis , je me laissai encore aller à celte invitation qui devait avoir une si grande influence sur ma destinée. Nous entrions à midi dans une maison simple et modeste, qui dès le premier abord dissipa le sentiment de crainte et d'embarras que j'ai toujours éprouvé en entrant dans une maison étrangère. Un piano et des cahiers de musique dans le salon ; des rideaux d'une blancheur sans tache aux fenêtres, quelques gravures appendues aux murailles, et des rameaux verts de sapin effeuillés, dispersés sur le plancher, à la manière de nos bons et honnêtes ancêtres ; voilà ce qui , dès le premier pas que je fis dans cette demeure, séduisit

■o^ 347 bromes regards et me disposa favorablement pour les personnes qui l'habitaient. Un digne vieillard , dont le noble et mâle visage s'encadrait dans de longs flots de cheveux blancs, vint nous recevoir sur le seuil de la porte et nous remercia , en nous tendant la main , de vouloir bien accepter son humble dîner. Il n'était pas riche, disait-il , et il ne pouvait nous servir un de ces pompeux banquets des grandes villes ; mais il offrait avec joie , selon l'expression affectueuse des Allemands, un plat et un cœur. Près de lui était sa femme, qui en se tenant modestement à l'écart et sans rien dire, semblait, par la vive et touchante expression de sa physionomie, nous répéter les affectueuses paroles de son mari. Jamais je ne m'étais trouvé en face d'un couple à la fois si respectable et si attrayant. Je promenais autour de moi un regard ému, et il me semblait voir, à trois siècles de distance, revivre devant moi un des plus intéressants tableaux des anciennes figures et des anciennes mœurs suédoises. Tandis que mon ami, qui n'éprouvait point la même surprise que moi , répondait aux compliments de notre excellent hôte, je vis entrer une jeune fille à la taille élancée, à l'œil vif et pudique en môme temps. Une telle apparition complétait mon groupe poétique. On eût dit une des belles et fortes walkyries de la mythologie Scandinave descendue des demeures d'Odin pour charmer l'esprit des mortels. Mes yeux se fixèrent sur elle, un peu trop hardiment peut-être, car à l'instant même elle rougit, et la

nuance de pourpre qui colora ses joues virginales ressemblait aux rayons du soleil tombant sur la neige du matin. Un instant après nous nous mîmes à table. J'étais assis à côté de la jeune fille, elle-même veillait sur moi avec une sollicitude ingénue, prévenait tous mes désirs, puis de temps à autre se levait, et nous servait avec une grâce charmante. J'aurais voulu la remercier de tant de soins et de tant de prévenances, et chaque parole que je désirais lui adresser expirait sur mes lèvres. Je me trouvais d'une sottise inexprimable, et plus j'essayais de vaincre l'étonnant embarras que j'éprouvais, plus je me sentais gêné et confus.

« Au dessert , la voyant venir avec une énorme corbeille de poires qu'elle portait péniblement des deux mains, je voulus courir à son secours, lui enlever son fardeau, et je m'y pris si maladroitement, que la corbeille roula par terre avec les fruits qu'elle contenait. Elle se mit à rire, puis, ramassant gaiement les poires l'une après l'autre : — Pour votre punition , me ditelle, vous en partagerez une avec moi. — Ce petit incident , qui aurait dû mettre le comble à ma confusion, me rendit au contraire, par une réaction subite, ma présence d'esprit. Je commençai aussi à rire, à plaisanter. Le bon M. Hiàrta déclara à plusieurs reprises que j'étais charmant, et la jeune fille, qui jusque-là m'avait traité comme un écolier timide sortant du gymnase, commença à me traiter avec une réserve qui indiquait un autre genre de considération.

«Quand nous eûmes pris le café, elle ouvrit, à la prière de sa mère, son piano, et entonna, d'une voix fraîche et harmonieuse, d'une voix qui pénétrait jusqu'au fond de mon cœur, ces vieilles mélodies populaires de nos aïeux , si simples et si belles, qu'on les croirait, comme le dit le peuple, modulées par les génies surnaturels des lacs et des fleuves. La jeune fille s'appelait Cécilie, et, en l'écoutant, je me rappelais la merveilleuse légende de sa sainte patronne , dont les ravissants concerts appelaient autour de sa harpe les chérubins du ciel. Au milieu d'un de ces chants qu'elle exhalait avec une rare entente de notre ancienne musique et de notre ancienne poésie , Cécilie se trouva cependant tout à coup arrêtée par je ne sais quelle erreur ou quelle distraction. C'était justement cette délicieuse romance de la Petite Kristine , que toute la Suède connaît et que j'avais apprise dès mon enfance. Je m'avançai près de la jolie musicienne; je repris le vers où elle s'était interrompue, et, me laissant entraîner par mes souvenirs, je chantai tout d'un trait cette naïve chanson de nos pères. Il paraît que, sans m'en douter, j'avais fait des merveilles. Le père applaudissait, la mère applaudissait, et Cécilie me regardait d'un air qui exprimait une sorte de surprise admirative.

«Nous prîmes congé à regret de cette aimable famille , et deux jours après ce n'était plus mon ami qui venait m'engager à visiter Wexio; c'était moi qui le priais de m'y reconduire, et j'y revenais le lendemain et le surlendemain , et je passais de longues heures dans la

maison de M. Hiàrta, causant d'administration et de politique avec lui , d'institutions de charité avec sa femme, de poésie et de musique avec sa fille. Bientôt il ne me fut pas difficile de voir que je plaisais à cette digne famille, et je pouvais, sans fatuité, remarquer que la gracieuse figure de W^^ Cécilie s'animait d'un sentiment de joie à mon arrivée, et s'assombrissait à mon départ. Parfois, les parents, nous voyant amicalement parler ou chanter ensemble , nous laissaient seuls avec cette noble confiance des habitants du Nord, qui ne peuvent suspecter, entre un jeune homme et une jeune fille, d'autres relations que celles qui sont autorisées par un pur sentiment de cœur et une honorable pensée d'avenir. Le père allait à ses affaires, la mère allait à son jardin , et il arrivait alors que, sans nous rendre compte de ce changement de situation, nous interrompions nos chants ou notre entretien. Je prenais la douce main blanche de Cécilie ; je la serrais entre les miennes, et nous restions là de longs instants à nous regarder en silence, le cœur ému. Un jour, les parents nous surprirent au moment où nous étions tous deux plongés dans une rêverie plus tendre que de coutume, où la tête de la jeune fille se penchait sur mon épaule, où ses longues boucles de cheveux ettleuraient ma joue. — Ils s'aiment, ils s'aiment , s'écria la mère, j'en étais sûre ; — puis, se tournant vers son mari : — Donneleur ta bénédiction, lui dit-elle, etqu'ils soient heureux. « Avant (lue j'eusse eu le temps de dire un mot, le

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père s'approcha de nous, prit la main de sa fille, la mit dans la mienne et nous dit d'une voix solennelle : — Mes enfants, soyez bénis. — Cécilie se jeta dans mes bras en pleurant, puis embrassa son père et sa mère qui, à leur tour, me serrèrent sur leur cœur.

« Je sortis de cette maison dans un état d'agitation inexprimable. D'après les coutumes sacrées du Nord, j'étais fiancé..., fiancé, sans avoir même eu l'idée que cela pouvait être. De retour dans la demeure de mon ami, j'évitai de le voir; je courus m'enfermer dans ma chambre, et là je fus assailli par les plus poignantes réflexions. — Quoi ! fiancé ? m'écriai-je. Engagé dans un nouveau lien d'amour, dans un nouveau mariage ! et ma tendre et généreuse Marie, et les serments que je lui avais faits, et les promesses de ne jamais remplacer dans mon cœur son image par une autre image, de ne jamais joindre un autre anneau conjugal à celui qu'elle m'avait donné ! Oh! mon Dieu, mon Dieu ! quel fol entraînement ! quelle fatalité ! —

u Et je m'accusais, et je maudissais le funeste prestige qui m'avait séduit, et j'outrageais même dans ma colère et dans mes remords l'innocente Cécilie et ses parents. Je me disais que peut-être, dans mon aveugle imprévoyance, j'avais été la dupe d'une habile machination, que ces gens étaient pauvres, que, pour avoir un gendre riche, ils avaient bien pu chercher à m'attirer dans leur maison, me lier peu à peu à leur fille, et, qui sait ? lui donner à elle-même un rôle à remplir dans cette atroce comédie. Je formais alors

toutes sortes de résolutions violentes, qui se succédaient l'une à l'autre en un instant. Tantôt je projetais d'aller trouver le père , de lui dire mes regrets, ma douleur, mon deuil éternel, de lui demander grâce pour ma faiblesse d'un moment. Tantôt je voulais fuir, chercher un refuge sur la terre étrangère, porter au loin en liberté le souvenir intact de Marie. Puis la gracieuse figure de Cécilie, son regard si chaste et si fier, se peignaient à mon esprit et me jetaient dans un nouveau trouble. Je me disais qu'avec une physionomie si franche, une voix si pure, il était impossible de tromper, et que puisque la charmante jeune fille espérait être aimée, ce serait une affreuse cruauté de tromper son espoir. Je m'endormis avec le cauchemar ; je me réveillai avec la même incertitude et les mêmes anxiétés. A peine étais-je habillé qu'un messager entra apportant une lettre de M. Hiàrta, qui m'invitait à dîner ce jour-là même. Il venait d'en remettre une autre à mon ami, qui se précipita dans ma chambre en m'adressant d'une voix tonnante ses félicitations. Je voulus lui raconter comment les choses s'étaient passées, et lui expliquer mon étrange situation. Il ne me laissa pas achever.

—C'est bien, c'estbien, s'écria-t-il, voilà longtemps que je m'en doutais; tu as pourtant assez fait le sournois avec moi ; mais je te voyais partir chaque jour pour Wexio , et il ne m'était pas difficile de deviner ce qui t'attirait là. A présent, tout est bien. Tu quittes ta vie de deuil pour une existence toute nouvelle, et,

ma foi ! fort riante. Tu auras une jeune et jolie femme sagement élevée, une brave famille, pas de fortune, il est vrai, mais de l'honneur, de l'honneur le plus parfait, et des qualités morales de quoi rendre la vertu à un faubourg de Londres. xVh ! mon ami, comme lu y vas î Et les jeunes gens de AVexiu, qui tous étaient si ravis de la beauté de M''^ Cécilie! le fils du recteur, le fils de Simonson, le plus riche marchand de la province, le fils même du gouverneur ; quelle surprise pour eux, et quelle défaite !

— Mais écoute donc, lui disais-je, il faut que je te représente....

— Non, non, je ne veux rien écouter ; je vais faire brosser les coussins de ma calèche et vernir les harnais de mes chevaux ; car, dans une circonstance comme celle-ci, il s'agit de se montrer en tenue convenable, et tu ne voudrais pas que ton ami te fit l'affront de te conduire à ta femme avec un méchant cabriolet.

«« A ces mots il disparut.

« Je restai seul livré à mes méditations, partagé entre la terreur que m'inspirait toute idée de mariage , la sympathie que j'éprouvais au fond du cœur pour les parents de Cécilie, et le sentiment indéfinissable d'affection qu'elle-même m'inspirait.

«« Une heure après, mon ami vint me chercher, et je me laissai conduire. Il avait fait mettre des flocons de rubans aux colliers de ses chevaux; son cocher portait un énorme bouquet à la boutonnière; son valet de pied portait le costume des grands jours de ce-

rémonîe. Je m'assis tout pensif au fond de la voiture, tnndis que mon ami continuait à rire et à plaisanter. A le voir si vif et si radieux, on l'eût pris pour le vrai fiancé, et moi je devais ressembler à un pauvre étudiant qui vient d'échouer dans son examen, ou à quelque malheureux négociant qui s'est trompé dans une spéculation. La voiture, d'après les ordres de mon impitoyable ami, fit un détour pour traversera plus grande rue de Wexiô. Tout le monde se mettait aux fenêtres pour voir passer cet équipage extraordinaire, et je croyais lire sur toutes les figures mon arrêt de fiançailles.

« Si la veille, il me restait encore une apparence de liberté, je reconnus, en posant le pied dans la maison de M. Hiàrta , que j'étais définitivement engagé. Il y avait là une nombreuse société de parents, d'amis de la famille. Chacun vint à ma rencontre en m'adressant des félicitations que je recevais avec un stupide embarras; puis le père et la mère m'embrassèrent comme un fils ; puis Cécilie vint gaiement m' offrir son front à baiser. J'étais décidément et publiquement fiancé.

« Mon air de tristesse et de contrainte était trop visible pour ne pas frapper tous les regards ; mais on l'attribuait au souvenir pénible que cette circonstance devait naturellement réveiller en moi , et personne ne devina les douloureuses luttes auxquelles j'étais en proie. Cécilie surtout les devinait moins que toute autre. Franche et naïve , heureuse du sentiment qu'elle éprouvait et de celui qu'elle croyait avoir fait

naître dans mon cœur, cllo altacliait sur moi de doux et longs regards où se peignait la plus admirable conliance; puis elle me tendait de temps à autre sa jolie main que je serrais dans la mienne, sans trop savoir, hélas! ce que je faisais. A la fin du dîner, un des professeurs du gymnase, qui était au nombre des convives, se versa un verre de vin de Porto qu'il avala tout d'un trait; puis, frappant trois coups sur la table pour demander le silence, se mit à débiter un long discours plein de figures communes de rhétorique sur les tendres émotions de l'amour, les roses des fiançailles, les jours de miel du mariage, et autres sentimentalités usées par les poètes. A peine cette harangue était-elle achevée, aux applaudissements unanimes de la société, qu'un de ses voisins se lève et nous récite , sur le même texte, un dithyrambe mythologique où il comparait la jeune fiancée à la déesse Freya, et moi au noble et mâle Odin. Puis vint le tour du père, d'un oncle et d'un cousin, qui avaient, chacun dans la poche de leur habit, leur discours improvisé. Mon ami , assis près de moi, me murmura à voix basse que j'étais tenu de répondre à ces affectueuses démonstrations. Je cherchais dans mon esprit ce que je pouvais dire, et je ne trouvais pas une pensée et pas un mot. Cependant il s'était fait un grand silence. Tous les regards étaient fixés sur moi, et Cécilie, comme si elle eût été honteuse de mon peu d'éloquence, baissait la tête et paraissait rougir de mon embarras.

— Allons donc , me répéta mon ami , en me donnant sous la table un coup de genou, tu fais de la peine à ces braves gens.

« Je me levai, et, sentant qu'il m'était impossible de parler, je m'inclinai sans proférer une syllabe devant la société ; puis, prenant la main de Cécilie, je la portai à mes lèvres, et tout le monde déclara que j'avais fait le plus beau, le plus touchant des discours.

«( Le dîner fini, j'espérais pouvoir me retirer, mais il fallut d'abord subir l'entretien des convives qui s'approchaient l'un après l'autre de moi, celui-ci pour me renouveler ses félicitations, celui-là pour me faire un pompeux éloge de ma fiancée, un troisième pour me demander dans quelle province de Suède je comptais me fixer. Ensuite il arriva des visites, et j'étais déjà en quelque sorte obligé d'aider Cécilie et ses parents à faire les honneurs de la maison. Les nouveaux venus, après m'avoir salué, se retiraient à l'écart, m'observaient et se communiquaient leurs remarques. Quelles remarques ! Je n'en entendis qu'une, mais elle suffisait pour me donner une idée des autres. Une vieille fille sèche et maigre, assise sur le canapé, disait à sa voisine : — Quoi ! il y a si peu de temps que ce monsieur a perdu sa femme et vous affirmez qu'il l'aimait ; et le voilà déjà prêt à se remarier !

" Imaginez ce que je souffrais en entendant cette réflexion. Dès que je pus m'échapper sans trop heurter les convenances, je pris congé de Cécilie, qui me conjurait de rester encore, et de ses parents, qui me di-

rent : — Vous savez que nous vous attendons demain et tous les jours suivants. Il n'y a que trois lieues d'ici à la campagne de votre ami , vous pouvez parfaitement venir dîner ici chaque jour et vous en retourner le soir ; en attendant, ajouta le père d'un ton jovial, que vous ne soyez plus forcé de vous en retourner.

« J'abrège mon récit, monsieur, car je vous fatiguerais si j'essayais de vous exposer dans tous ses détails la situation où je me trouvais, et les sentiments de confiance ou d'effroi qui tour à tour s'emparaient de moi.

« Je revins, en effet, chaque jour, comme mon futur beau-père m'y avait engagé. En revoyant Cécilie avec sa grâce idéale, ses beaux yeux, son ravissant sourire, en l'écoutant raconter avec une naïveté enfantine tous ses heureux projets d'avenir, j'oubliais Marie. Je me disais que je pouvais bien me laisser reprendre à ces songes charmants de la vie et goûter avec une autre femme le bonheur qui m'avait fui si vite avec la première. Mais dès que je l'avais quittée, dès que je ne voyais plus étinceler sur moi sa vive prunelle, et que je n'entendais plus vibrer à mon oreille sa voix enjouée et pénétrante, je me sentais de nouveau livré à tous les souvenirs du passé, je m'accusais d'avoir pu les laisser vaincre par une autre pensée, et je me jurais à moi-même de ne pas violer par une seconde union les serments de fidélité éternelle que j'avais faits à ma noble Marie.

« Cependant on commençait à parler de mon pro-

chain mariage. La mère préparait le trousseau de sa fille, le père prenait des arrangements pour quitter Wexiô et venir s'établir avec nous en Dalécarlie ; tous ces préparatifs et tous ces projets me jetaient dans une tristesse mortelle.

« Enfin, je pris le parti de faire une dernière tentative, de me soustraire par l'éloignement au charme que Cécilie exerçait sur moi pour sonder en liberté mes véritables sentiments. J'avais un prétexte assez raisonnable à faire valoir pour justifier mon absence. On comprenait très-bien qu'ayant quitté mon domaine depuis près d'un an, je dusse y retourner avant de me marier. Je partis en promettant de revenir bientôt, et je ne sais quelle voix me disait au fond du cœur que je ne reviendrais pas.

« Arrivé en Dalécarlie, avant même de rentrer dans ma demeure déserte, j'allai tout droit au cimetière où reposait Marie. C'était par une sombre matinée d'automne ; le gazon flétri que je foulais aux pieds semblait porter le deuil de mon amour, et les rameaux de sapins gémissant au souffle de la brise semblaient m'accuser de ma longue absence. Je m'approchai en tremblant de la sépulture où j'avais enseveli tant d'espérances et tant de bonheur. Une femme et un enfant étaient agenouillés sur cette tombe , une pauvre femme de Mora dont Marie avait soulagé la misère , et un enfant qu'elle habillait, qu'elle envoyait à l'école. 0 malheureux que je suis! m'écriai-je; voilà deux êtres auxquels Marie n'a donné que quelques

témoignages de son inépuisable bonté et qui ne l'ont point oubliée; et moi qu'elle a tant aimé, moi qu'elle a comblé des plus adorables dons de l'àme, je l'ai laissée là sous la terre froide, je me suis livré aux rêves d'un autre amour ! 0 mon Dieu ! ô Marie ! pardonnez-moi!

<« Je m'avançai alors, la tête baissée comme un coupable, devant ces pauvres gens, dont l'aspect me couvrait de honte. La femme , en m'apereevant, se leva et me montra un visage baigné de larmes ; l'enfant restait accroupi sur la terre ; il essayait de relever une tige de violette qu'il avait lui-même plantée sur cette terre bénie, mais le froid avait saisi les fleurs, le vent les avait brisées. Il ne restait plus de cette pieuse offrande que quelques feuilles mortes.

« Je me jetai à genoux, j'arrosai le froid sépulcre de mes larmes, et quand je me relevai, ma résolution était prise , une résolution étrange , cruelle , mais je n'en trouvais pas d'autre pour satisfaire aux devoirs que m'imposait le souvenir de Marie et aux devoirs que j'avais contractés envers Cécilie.

« Je voulais mourir d'une mort imaginaire, c'est-àdire quitter la Suède, et m'en aller sous un autre nom vivre ignoré dans un autre pays. Je regagnai avec celte résolution mon toit solitaire, et je me mis à l'instant même à chercher les moyens de l'exécuter. Il me restait environ une vingtaine de mille francs en argent : c'était tout ce qu'il me fallait pour garantir, avec de l'ordre et quelque travail, le reste de ma vie du besoin. J'écrivis mon testament comme un

homme qui compte les dernières minutes de son existence. J'instituais Cécilie mon héritière, à la condition d'employer la moitié de ma fortune à une institution pieuse qui porterait le nom de Marie. J'adressai cette pièce à mon ami, en lui disant que ne pouvant supporter plus longtemps la douleur que j'avais cru pouvoir dissiper par mes fiançailles de Wexiô, j'allais mettre fin à mes jours. Puis, ayant assemblé tous les pauvres de la paroisse, je leur distribuai au nom de ma malheureuse femme tout ce qu'il y avait de vêtements et de provisions dans la maison. Je baisai encore le seuil de cette maison que j'avais franchi un matin avec tant de joie , et que la mort avait franchi si vite après moi.

« Puis je m'en allai, le cœur plus léger que je ne l'avais eu depuis longtemps. « Ma lettre et mon testament, me disais-je, feront aisément croire à mon suicide. On me cherchera en vain, on pensera que je me suis jeté dans quelque lac, et je serai loin d'ici , libre et fier de ma fidélité. Tout cela vous paraîtra sans doute bien insensé, à vous, monsieur, dont la figure annonce un esprit réfléchi, et qui jugez peut-être les choses au point de vue rigoureux de la raison ; mais l'âme de l'homme cache dans ses replis d'inconcevables mystères qu'on ne peut pas soumettre à la froide et impuissante lumière de la raison. Quoi qu'il en soit de l'opiuion que j'ai pu vous donner de moi, voici la fin de mon histoire. Je traversai la Suède par les routes les plus écartées, sous le nom de "Wandi r. Je m'em-

barquai à Ystad sur un navire marchand qui se rendait à Lubeck ; de là je continuai mon voyage avec plus de sécurité, et après avoir erré quelque temps de côté et d'autre, en Prusse et en Bavière, je finis par m'établir dans cette petite ville dont le site pittoresque me plaît et dont la situation favorise le silence dans lequel je veux m'ensevelir. Je jouis ici d'une douce tranquillité , je donne quelques leçons de musique dont le produit augmente mon modeste revenu, et qui d'ailleurs me font passer agréablement une partie de la journée. Je n'ai plus aucune relation avec la Suède. On m'y croit mort, sans doute, et je ne sache pas que l'on ait fait aucune recherche pour s'assurer que je n'étais plus réellement dans ce monde. Un officier suédois passa cependant ici il y a quelques mois; je me trouvais justement sur la porte de l'hôtel quand la diligence s'y arrêta pour changer de chevaux. Il me regarda fixement, et il me sembla même qu'en me regardant il prononça mon nom ; je me hâtai de détourner la tête et de m'éloigner. Mais vous le dirai-je, monsieur? je n'ai point trouvé dans cette singulière retraite que je me suis imposée tout le calme que j'en attendais. Les souvenirs de la Suède me poursuivent sans cesse malgré moi. Dès que les journaux arrivent ici, je les prends avec avidité, et ce que je cherche, c'est le nom de la Suède, c'est le récit de ce qui s'y passe ; puis, dans mes heures de rêveries, dans mes promenades solitaires, je pense aussi souvent à Cécilie. Souvent elle se représente à mon inia-

gination dans toute sa grâce et sa beauté ; comme je ne la redoute plus , je me laisse aller avec moins de trouble au plaisir de songer à elle, et je voudrais bien avoir de ses nouvelles.

— Je puis vous en donner ! » s'écria le colonel, qui jusque-là était resté immobile et silencieux, écoutant avec avidité le récit du jeune homme.

« Vous, monsieur ! la connaîtriez-vous?

— Je suis son oncle.

— Quoi ! vous seriez cet oncle dont elle me parlait souvent avec tant d'affection, colonel des dragons de Smâland , et en garnison à Upsal pendant que j'étais à Wexiô?

— Précisément.

— Et vous êtes venu ici?...

— Pour vous voir, et, s'il est possible, pour vous ramener auprès de Cécilie, si vous pouvez vous unir à elle, et, dans tous les cas, au sein de votre pays, dont vous ne pouvez ainsi à jamais vous exiler.

— Quel incroyable événement ! dit Wander en se levant avec une vive agitation et en se promenant à grands pas dans la chambre ; mais par quel hasard?...

— Par quel hasard j'ai découvert votre retraite ? Je vais vous le dire. Vous saurez d'abord que votre testament et votre lettre produisirent l'effet que vous en attendiez. On vous crut mort, on s'apitoya, on gémit sur votre destinée. Je ne vous peindrai point les regrets de Cécilie; elle vous aime sincèrement, et la preuve, c'est que je suis ici. Vos biens lui furent ju-

diciairement concédés par suite de vos dernières dispositions; mais elle déclara qu'elle n'en prendrait pour elle-même aucune part, qu'elle les consacrerait tout entiers à l'œuvre pieuse que vous lui recommandiez, et ses parents approuvèrent sa résolution. A présent , toute votre fortune est devenue le patrimoine des pauvres, et votre maison de la Dalécarlie se transforme en un hôpital qui portera le nom d'hôpital de Marie Blâberg. Quelque temps après, nous héritâmes par égale part , mon frère et moi , d'un cousin qui avait fait à Gotenbourg, dans des spéculations d'armateur, une fortune de plus d'un million. CéciHe devenait par le fait un des plus riches partis de Suède, et il se présenta pour elle une foule de prétendants; mais elle était continuellement occupée de vous, et elle repoussa avec opiniâtreté toutes les demandes de mariage qui lui furent adressées. On commençait à dire çà et là que vous n'étiez point mort. Un maître de poste affirmait qu'il vous avait vu passer sur la route d'Ystad ; un de vos anciens voisins croyait vous avoir rencontré à Lubeck. Ce qui donnait quelque crédit à cette vague rumeur, c'est que nulle part on n'avait vu en Suède trace de suicide ni corps de noyé. Cécilie s'enquérait de côté et d'autre, faisait mille suppositions, et, tout en condamnant son espoir, espérait vous revoir. Sur ces entrefaites arriva l'officier suédois qui vous avait aperçu à Eisenach, et qui affirmait vous avoir positivement reconnu. Il avait demandé au maître d'hôtel qui vous étiez , et votre nom supposé de

Wander avait à peine ébranlé sa conviction. Cécilie voulut le voir ; elle lui fit raconter, répéter, dans les plus minutieux détails, sa rapide rencontre avec vous, et quand il eut dépeint votre physionomie, votre démarche , et l'embarras visible que vous éprouvâtes à son aspect : — C'est lui ! c'est lui ! s'écria-t-elle. Oh! pauvre Cari ! comment faire pour qu'il sache du moins que je n'ai pas cessé de l'aimer, que je songe à lui sans cesse, et que je voudrais encore être aimée de lui? — J'ai toujours adoré cette petite nièce, et fait au moindre signe toutes ses volontés. Je me dis que j'avais dans cette occasion une tendre et généreuse mission à remphr. Je pris Cécilie à part, je lui demandai si je ne satisferais pas à son vœu le plus ardent en partant pour l'Allemagne, afin de m'assurer de votre identité et, s'il était possible, de la nature de vos sentiments. Elle hésitait, elle n'osait, me répondit-elle, m'engager dans une entreprise si pénible et si incertaine ; mais son hésitation même trahissait le secret de ses désirs , et je me mis en route , et me voilà. Dieu soit loué! ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à vous saisir et à vous faire parler. Maintenant, que voulez-vous faire?

— Merci, cher monsieur, s'écria Blâberg, merci de votre noble démarche, et pardonnez-moi les soucis que je vous ai donnés. Ce que vous venez de me dire me touche profondément. J'éprouve une vive pensée de reconnaissance et d'admiration pour le désintéressement de Cécilie, pour le noble usage qu'elle a fait

du dépôt qui lui était confié; mais j'ai besoin de quelque temps encore pour prendre la détermination vers laquelle me portent les plus doux sentiments, et que j'accepterais à l'instant même avec joie et orgueil si je n'étais encore arrêté par les souvenirs d'un autre amour qui ont une grande puissance sur moi. Je vous en prie donc, partez pour la Suède, retournez auprès de votre charmante nièce, racontez-lui toutes mes perplexités. Dites-lui dans quel état d'agitation et de tristesse vous m'avez trouvé. Elle a l'àme assez sensible, assez élevée pour comprendre ma situation, et je l'estime trop pour lui porter un cœur partagé entre le bonheur que je puis attendre d'elle et l'image du bonheur que j'ai goûté. Je reste ici, et dans quelques semaines vous me reverrez l'heureux fiancé de Cécilie, ou nous ne nous reverrons plus jamais en ce monde. »

Le jeune officier avait prononcé ces paroles d'un ton si ferme et si imposant que le colonel n'essaya pas même de lui adresser une objection. Il accepta comme une résolution invincible le parti qui lui était proposé ; le lendemain , il serrait Wander sur son cœur , et montait dsinsV Eihvay en qui devait le reconduire vers la Suède.

Des semaines, des mois se passèrent, on n'entendit point parler de Wander dans l'inquiète maison de Wexiô.

Les événements politiques forcèrent bientôt le colonel à quitter la chère famille au milieu de laquelle il espérait finir paisiblement ses jours. La guerre ve-

nait d'éclater plus ardente , plus terrible que jamais, la grande guerre de l'Europe entière contre Napoléon.

Le colonel suivit en Allemagne le prince royal de Suède. Le matin de la célèbre bataille de Grossbeeren, on vit arriver au camp un jeune homme vêtu d'une simple redingote et monté sur un cheval fougueux. 11 s'approcha du général qui commandait l'aile gauche des troupes, lui dit quelques mots que personne n'entendit, et resta à côté de lui. L'armée se mit en mouvement contre les troupes françaises. Dès la première attaque, l'inconnu s'élança à la tête d'un escadron, et tomba frappé d'une balle. Un seul mot s'échappa de ses lèvres mourantes. C'était un nom de femme. Au même instant, le colonel Hiârta arrivait avec son régiment de dragons ; il vit le jeune homme étendu sur le sol, et reconnut Wander.

Trois ans après, Cécilie épousa un des officiers qui s'étaient signalés dans cette armée d'Allemagne. Elle vit encore ; son père, sa mère, son digne oncle, demeurent avec elle, et tous les pauvres de la ville qu'elle habite la bénissent ; mais elle a perdu son enjouement de jeune fille, elle n'a jamais voulu visiter la Dalécarhe, cette belle province de Suède, et l'on dit que, chaque fois que l'on a parlé devant elle de la bataille de Grossbeeren, elle a détourné la tête ou s'est retirée à l'écart pour pleurer.

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