‹ Les âmes en peineChapitre 2 sur 10 · UN DRAME SUR 3IER · texte numérisé non relu

UN DRAME SUR 3IER

ES personnes qui vivaient il y a une dizaine d'années à Saint-Pétersbourg, dans les cercles splendides des troisoù quatre premières classes de l'État, ont toutes connu M. de Straden. Il habitait une des plus riantes maisons du quartier de l'Amirauté et donnait chaque hiver quelques grands bals. C'était un homme d'une nature distinguée et bizarre. Hollandais de naissance et Hollandais de cœur, il avait à un haut degré toutes les qualités et tous les défauts de sa nation : l'amour du travail, l'intelligence large et lucide des affaires, l'esprit d'ordre poussé parfois jusqu'à l'extrême parcimonie, et une réserve austère dans le langage , une sorte de sécheresse dans le regard et de froideur répulsive dans les manières qui , au premier abord, inspiraient, à vrai dire, peu d'attrait. Pour

pouvoir l'apprécier comme il le méritait, il fallait l'avoir observé sérieusement dans diverses circonstances, l'avoir cherché pour ainsi dire lui-même sous l'enveloppe de glace qui dérobait à l'attention fugitive des gens du monde son esprit élevé et son cœur excellent.

Sa grande fortune lui venait d'un de ses oncles qui avait fondé à Pétersbourg une maison de commerce avec cette habileté , cette persévérance et cette austère probité qui distinguent en général les négociants hollandais. A vingt-cinq ans, M. de Straden , ayant fini ses études à Leyde et voyagé en Angleterre et en France , était venu s'installer avec le titre de chef de la correspondance chez son oncle. Quinze ans après , son oncle , qui avait passé sa vie dans le célibat , lui léguait en mourant son immense héritage. Beaucoup d'ambitions matrimoniales s'éveillèrent alors autour du riche banquier, quoiqu'il fût d'un âge un peu mûr. On pensait que son oncle seul l'avait empêché jusque-là de se marier et que, désormais libre de ses actions, possesseur unique d'une vaste et honorable fortune, il ne tarderaitpas à se choisir une femme dansle beau monde de Pétersbourg. Plus d'une mère alors eut pour lui de douces prévenances , et plus d'un noble comte , portant de grosses épaulettes et décoré d'une quantité d'ordres , ne se serait pas fait scrupule de donner sa fille à ce négociant de Hollande dont le nom , il est vrai , n'avait jamais figuré dans aucun livre de peerage et aucune statistique nobiliaire , mais dont

le crédit était parfaitement assuré sur toutes les places de l'Europe.

Les prévenances maternelles, les insinuations flatteuses , les denii-niots prononcés à voix basse dans l'embrasure d'une fenêtre, furent inutiles. M. deStraden ne s'aperçut pas ou du moins neut pas l'air de s'apercevoir des tendres complots tramés contre lui. Cependant ses cheveux commençaient à grisonner, ses tempes se plissaient , son regard devenait de plus en plus sec et froid, et mainte belle jeune fille qui, quelques années auparavant, eût consenti sans trop de difficultés à lui donner sa main , se disait en le revoyant avec ces premiers signes de la vieillesse , que l'épouser alors serait acheter un peu cher la fortune. Les parents qui avaient eu des vues sur lui se dirent aussi qu'il ne fallait plus y songer, que le neveu mourrait célibataire comme l'oncle , et cessèrent de lui présenter la perspective conjugale qu'il s'obstinait à ne pas voir.

Un beau jour, M. de Straden partit pour la Hollande dans le but d'aller, disait-il , y régler quelques affaires de famille. Six mois se passèrent sans qu'on entendît parler de lui. Il n'écrivait qu'au gérant de sa maison et ne l'entretenait que de ses comptes et de ses spéculations , dans ce style bref et sans façon du commerce qui forme un idiome à part. Au commencement de l'hiver, il revint à Pétersbourg, et l'on annonça qu'il était marié. Je laisse à penser la surprise que causa cette nouvelle, le dépit de ceux qui avaient fondé

quelques espérances sur les intentions matrimoniales de M. de Straden, et les commentaires qui s'ensuivirent. Les grandes villes ne sont qu'un assemblage de petites villes, et ce qu'on appelle sans épithète la société, c'est-à-dire le monde choisi , le monde comme il faut, n'est qu'un composé d'un certain nombre de familles que des analogies de naissance , d'éducation, d'habitudes, rapprochent l'une de l'autre, qui s'en vont régulièrement de salon en salon , se rencontrent presque chaque jour et forment un cercle à part au milieu des autres cercles, une tribu distincte , une coterie. L'oisiveté enfante dans cette société comme dans celles d'un ordre inférieur, le même besoin de s'occuper de son voisin , de jeter un regard curieux dans l'intérieur de sa maison , d'analyser minutieusement ses faiblesses , ses défauts , et la vanité lui inspire les mêmes jalousies et les mêmes médisances. La différence est que cette médisance a des dehors plus gracieux, le langage plus élégant. Elle porte un masque de velours et distille son poison dans un bouquet de fleurs. Elle n'assomme pas lourdement celui qu'elle attaque comm.e on le fait dans la bourgeoisie , elle lui donne d'une main gantée et parfumée de délicieux petits coups d'épingle. Pleine de tact, du reste, et d'esprit, elle ne s'oubliera jamais, dans l'ardeur de son escrime, jusqu'au point d'outre-passer les règles traditionnelles du bon goût, et si parfois il lui arrive d'engager une fausse attaque, ou de s'en prendre à quelqu'un qui la domine par une réelle supériorité.

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elle ne tentera pas pour le vaincre deseflbrts qui pourraient la compromettre ; elle rendra les armes avec une apparence de loyauté toute chevaleresque , et conclura un traité de paix avec le même sourire et la même aisance qu'elle apportait un instant auparavant dans ses vives et légères escarmouches. Il ne lui est pas permis de plisser son joh front, ni de paraître ulcérée : il faut qu'elle combatte gaiement et succombe avec grâce comme le gladiateur romain. C'est là son supplice et c'est là son charme.

Un soir il y avait une nombreuse réunion dans un des salons que fréquentait habituellement M. de Straden ; l'on parlait de son mariage, et c'était à qui ferait à ce sujet les plus graves et les plus plaisants commentaires.

La maîtresse de la maison , qui aimait et estimait le banquier, suivait en silence, mais d'un air chagrin, le développement de ces diverses hypothèses, toutes fort peu charitables. Enfin , se tournant vers un jeune diplomate qui avait fait une peinture assez grotesque de la société hollandaise, elle lui dit : « Vous pourrez bientôt juger par vous-même si M. de Straden a eu tort de se marier en Hollande plutôt qu'en Russie ; il m'a demandé la permission de me présenter sa femme, et je l'attends ce soir.

A peine avait-elle dit ces mots qu'un valet de chambre , s'avançant sur le seuil de la porte du salon , annonça M. et M'"'' de Straden. Ce nom produisit sur toute la société une sorte de mouvement électrique.

Tous les regards furent fixés sur l'étrangère, et en un clin d'œil tout le monde l'avait examinée des pieds à la tête. C'était un moment solennel, un de ces moments qui décident du succès d'une femme dans la société , ou lui imposent pour longtemps , si ce n'est pour toujours, des relations difficiles. M'"Me Straden le sentit, et une légère rougeur passa sur ses joues lorsque, entrant dans le salon, elle se vit l'objet d'une telle curiosité; mais il n'y avait dans son émotion qu'une modestie pudique et nulle apparence d'embarras. Elle s'avança avec grâce au-devant de la maîtresse de la maison, qui venait à sa rencontre , salua d'une façon à la fois aimable et digne les différentes personnes auxquelles elle fut tour à tour présentée, puis s'assit dans un fauteuil de l'air d'une femme qui a vécu assez dans le monde pour savoir qu'elle n'y est pas déplacée. Des diverses parties du salon, des regards scrutateurs continuaient à la suivre dans chacun de ses mouvements, et sans y prendre garde, sans s'en douter elle-même, elle déjouait tous les efforts de cette sévère inquisition. Sa toilette était d'une simplicité et d'un goût irréprochables, son pied petit; sa main , autant qu'on pouvait en juger par ses gants blancs effilés et plissés à la racine des ongles , devait avoir toutes les qualités d'une main aristocratique. Sa taille était sveltc et légère, et sa figure, sans être régulièrement belle, avait un grand charme. C'était une de ces chastes et paisibles figures qui ne frappent pas au premier abord , qui ne produisent pas dans un sa-

Ion l'effet éclatant d'une beauté méridionale, mais qui attirent doucement le regard et éveillent dans le cœur de celui qui les observe une religieuse pensée. M'"" de Straden touchait à sa vingt-huitième année. Ses joues n'avaient plus la vive fraîcheur de la première jeunesse, son front était pâle, et sous ses longues boucles de cheveux blonds on pouvait déjà distinguer les premiers indices de quelques rides naissantes. Mais ce visage plus sérieux qu'animé, ces lèvres sur lesquelles un modeste sourire passait de temps à autre comme un rayon fugitif, ces yeux calmes et limpides, offraient une indicible expression de candeur virginale, de bienveillance touchante, de mélancolie, et il y avait dans sa voix des vibrations tendres et mi peu plaintives qui s'accordaient parfaitement avec l'ensemble de sa physionomie. Cependant, en observant de plus près cette figure si suave , ce regard si doux et si velouté, on y distinguait par intervalles une sorte de fierté noblement contenue et une expression énergique, indice d'une nature ardente et résolue.

Au bout d'une demi-heure. M™'' de Straden se leva pour sortir, et ceux qui, en la voyant paraître, l'observaient avec une froide curiosité, la saluèrent à son départ avec une respectueuse sympathie. Dès ce moment une place honorable lui était assurée dans le monde où elle venait de faire son entrée; elle avait captivé l'attention des hommes sans éveiller la jalousie dans le cœur des femmes.

Dès qu'elle fut sortie, elle devint le sujet d'un on-

tretien tout autre que celui qui avait précédé son arrivée. Le diplomate affirma d'un ton capable que c'é tait une Hollandaise d'une race à part. Le gentilhomme titré dit qu'elle semblait posséder les bonnes manières de l'aristocratie, et la grande dame à qui elle avait adressé quelques paroles flatteuses eut le courage d'avouer que M. de Siraden ne paraissait pas avoir fait un mauvais choix. La maîtresse de la maison écoutait avec une secrète satisfaction et une sorte de triomphe ces éloges accordés à la femme de son ami , et se promettait de la chaperonner dans la société. Mais pourquoi donc est-elle si pâle? s'écria tout à coup un jeune homme qui, dès le moment où elle était entrée dans le salon , l'avait observée dans un profond silence. Ce pourquoi donc est-elle si pâle? ouvrit la porte à une foule de commentaires, qui, d'hypothèses en hypothèses, devinrent bientôt autant de chapitres de roman. Cette jeune femme, qu'on se représentait naguère sous une forme peu flatteuse , on la plaignait à présent, on la regardait comme une pauvre victime sacrifiée à l'ambition de ses parents, à l'égoïsme du banquier. L'intérêt qu'elle inspirait se tournait en récriminations contre son mari , et comme au fait, on ne connaissait ni ses antécédents ni la manière dont son mariage s'était conclu, les gens du monde pouvaient, sans trop de scrupule, faire d'elle dans leur charité l'héroïne d'un drame, l'Iphigénie d'une maison de banque, et les suppositions fabuleuses, poétiques, larmoyantes, la suivirent de salon en

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salon jusqu'au jour où un jeune Russe arrivant de Hollande les ramena plus près de l'exacte vérité.

« M"" de Straden appartient, dit-il, à une ancienne famille dont le nom se trouve à différentes époques inscrit avec honneur dans les annales néerlandaises. Depuis une trentaine d'années, cette famille avait subi de grands revers. En 1795, celui qui en était le chef avait employé la majeure partie de sa fortune à soutenir la cause de la maison d'Orange, et était mort de douleur en voyant les Français envahir la Hollande. Deux de ses fils avaient succombé en combattant contre l'armée de Pichegru , et le troisième , qui était le père de M""*^ de Straden, ayant perdu son héritage par de fausses spéculations, s'était retiré aux environs de Harlem, dans une petite terre, dernier débris d'une fortune jadis colossale, où il vivait fort modestement avec trois ou quatre filles et autant de garçons. M. de Straden, qui lui est allié de loin , allait souvent le voir dans le temps qu'il étudiait à Leyde, et il prenait sur ses genoux la petite fille qui est aujourd'hui sa femme , et promettait de l'épouser lorsqu'elle serait grande. Cette promesse, qu'il semblait faire en riant, lui est toujours restée dans le cœur. Chaque année il écrivait régulièrement à son futur beau-père , et demandait des nouvelles de sa petite fiancée. En même temps il usait de son titre de parent pour venir au secours de cette pauvre et honnête famille ; il payait la pension d'un fils dans une école, l'équipement d'un autre dans la marine, et do-

tait une des filles mariée naguère avec un avocat. Tant que vécut son oncle, il continua à demander, dans des termes en apparence plus légers que sérieux , la main de la blonde enfant qu'il aimait dans sa jeunesse. Son oncle mort, il changea subitement de langage. Il écrivit encore, mais froidement et d'un air contraint; si bien que les parents de sa femme, pensant qu'il était peut-être embarrassé des promesses qu'il avait faites et qu'il était alors parfaitement libre de réaliser, évitaient en lui répondant de dire le moindre mot de leur fille. Au bout de quelques années, ils reçurent une lettre de lui plus tendre, plus empressée que toutes les autres. Il annonçait son départ pour la Hollande, et demandait formellement à épôu* ser celle qu'il appelait toujours sa petite fiancée. Sa demande fut agréée avec bonheur sans doute par les parents, et probablement avec reconnaissance par la jeune fille. On dit qu'à l'âge de vingt ans, elle avait éprouvé une vive inclination pour un officier fort distingué qui était en garnison à Harlem , et qui l'avait demandée en mariage. Malheureusement le jeune homme n'avait d'autre fortune que son mérite et ses épaulettes. Ses parents et ceux de la jeune personne travaillèrent d'un commun accord à empêcher une union qui livrait leurs enfants à la misère. L'officier reçut un ordre du roi qui l'envoyait à Java, La jeune fille, en apprenant cette nouvelle, tomba malade et faillit mourir. Plusieurs personnes assurent que M. do Straden apprit en Russie tous les détails de cette his-

-o^ l'Çt7 Notoire d'amour, et expliquent ainsi la froideur qu'il manifesta tout à coup dans ses relations avec une famille à laquelle il avait sans cesse témoigné l'attachement le plus vif et le plus dévoué. Cependant, ce ne sont là que des oui-dire. Le fait est que si , connue on l'affirme, M'"" de Straden a éprouvé les orages de l'amour, elle a su du moins garder une réputation intacte, et tous ceux qui l'ont connue en Hollande lui conservent une entière estime. »

Ces paroles du voyageur russe produisirent dans la société diverses impressions. Plusieurs personnes ne virent dans le mariage de M"'^ de Straden que la fin d'un roman d'amour ; d'autres le continuèrent à plaisir, et attribuèrent sa pâleur, son air habituel de souffrance, à un malaise moral , à des regrets profonds, à des désirs péniblement contenus. Cependant toute sa conduite envers son mari démentait ces suppositions. Dans le monde elle était sans cesse pour lui pleine de déférence, le suivant docilement partout oîi il voulait la conduire, interrogeant ses regards , épiant ses désus, obéissant à ses moindres signes avec une soumission d'enfant. Dans son intérieur, c'était la même soumission respectueuse avec plus de tendresse et d'expansion. Elle avait du reste un entrelien spirituel et aimable, et si son regard conservait toujours une expression mélancolique, cette mélancolie n'avait rien d'amer, et lui donnait aux yeux de beaucoup de gens un attrait de plus.

L'n an après son arrivée à Pétorsbotirri, elle 'Icvint

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mère d'une fille. La marraine qu'on lui choisit s'appelait Albertine. M°'*= de Straden insista pour que son enfant portât un autre nom, et on l'appela Charlotte. La naissance de cette fille combla de joie le cœur du banquier, et lui donna pour ainsi dire une nouvelle vie et une nouvelle jeunesse. Lui qu'on avait toujours connu si grave, si préoccupé de ses affaires, devint riant et animé. Il quittait son comptoir, il abandonnait sa correspondance à un commis pour courir auprès du berceau de sa fille, prendre ses petites mains dans les siennes, contempler son visage rose, lui dire toutes sortes de tendresses qu'elle ne comprenait pas encore, et l'embrasser avec amour en la remerciant de l'avoir si bien compris. Son bonheur augmenta à mesure que sa fille commença à se développer. Il la pressait avec une sorte d'ivresse sur son sein, il se courbait sur le parquet pour lui apprendre à marcher. Puis c'étaient des discours sans fin, des cajoleries comme celles d'un amant à sa maîtresse ; il lui parlait de la Hollande et de la Russie, il voulait lui bâtir un château dans le parc de Harlem, et un pavillon plus beau que le palais de l'empereur dans le jardin d'été. Sa femme et ses amis souriaient de ses tendres enfantillages, et lui-même s'en moquait gaiement. « Que voulez-vous ? disait-il ; cette petite fille a chassé loin de moi la froide vieillesse et le souci des chiffres. Il me semble que je n'ai point de cheveux blancs sur la tête et point de registres de commerce dans ma maison, que je suis jeune et léger comme

lorsque j'étudiais à Leyde, et j'attends qu'elle puisse courir, pour aller avec elle courir après les papillons sur les bords de la Neva. >»

Si, comme on le dit, les femmes sont surtout heureuses du bonheur qu'elles donnent, nulle femme ne devait avoir le cœur plus satisfait que M"'^ de Straden, car elle avait acquitté au centuple la dette de reconnaissance contractée par sa famille envers son mari ; elle avait fait pour lui d'une existence solitaire, soucieuse, fatiguée, une vie d'enchantement, et elle pouvait contempler son œuvre avec orgueil , car cette œuvre n'avait peut-être pas été entreprise sans quelque effort, ni poursuivie de temps à autre sans quelque pensée de résignation. Joie de la famille, pouvoir de la fortune, jeunesse, beauté, succès, tout enfin semblait lui sourire, tout ; mais au milieu de cette vie si complète en apparence, si riche et si riante, M"'^ de Straden conservait un désir inquiet, ardent, qui souvent occupait sa pensée dans ses veilles et dans ses rêves, et souvent jetait une ombre de tristesse sur son front. Elle aurait voulu revoir son pays de Hollande, sa maison , ses parents ; plusieurs fois elle avait exprimé à demi-mot cette pensée à son mari, et tantôt il avait affecté de ne pas la comprendre, tantôt il avait pris un air froid et sévère, et la pauvre femme s'était tue. Depuis longtemps elle n'osait plus renouveler une tentative dont elle n'espérait plus aucun succès ; et quand ses désirs de voyage se présentaient à son esprit, elle essayait de les éloigner d'elle, de les

oublier. Une lettre qu'elle reçut de sa sœur leur donna un nouvel essor et affermit sa volonté ; sa sœur lui écrivait que leurs parents venaient de passer un triste hiver, qu'ils avaient été tous deux très-malades, qu'ils parlaient souvent avec douleur de leur fille chérie qui était si loin d'eux, et qu'ils voudraient revoir avant de mourir.

M™^ de Straden s'en alla fondant en larmes montrer cette lettre à son mari. 11 la lut avec attendrissement et lui dit : « Oui, je le vois, il faut que vous alliez porter encore un rayon de joie, une pensée de consolation dans le cœur de vos vieux parents ; mais il est de toute impossibilité, à présent, que je vous accompagne. Comment faire ? — Ah ! dit M**'* de Straden, j'obéis à une pensée qui donne du courage; que j'aie seulement un domestique, une femme de chambre, et j'irai sans crainte là où je crois que mon devoir à présent m'appelle. — Et Charlotte? — Charlotte ! vous m'accorderez bien la joie de l'emmener avec moi, pour qu'elle réjouisse le cœur de mes parents, et reçoive leur bénédiction. — Non, je ne puis me séparer à la fois de tout ce qui m'est cher, de tout ce qui fait ma vie, de vous et de ma fille. Si vous êtes décidée à entreprendre ce long voyage, j'y consens, mais je garde Charlotte. — Soit, dit la pauvre mère ; aussi bien je n'aurais pas le courage de vous laisser seul, je vous abandonne donc ma fdle, et je reviendrai dans peu de temps près de vous et près d'elle pour ne plus vous quitter. »

Une fois le voyage décidé, M. de Straden s'en occupa avec autant de zèle que s'il l'avait lui-même désiré. 11 savait qii'une frégate hollandaise était arrivée récemment à Cronstadt, et devait bientôt retourner à Rotterdam. 11 avait connu autrefois le capitaine de cette frégate, et, quoiqu'il n'eut eu aucune relation avec lui depuis plusieurs années, il sortit pour aller le voir, s'informer si sa femme pouvait obtenir une place à bord pour faire la traversée, et s'assurer par lui-même qu'elle serait convenablement traitée. Le capitaine accueillit avec empressement la proposition de M. de Straden. 11 avait déjà, disait-il, plusieurs passagers, tous gens de bonne compagnie. Il lui restait auprès de la salle du conseil une jolie chambre fort confortable qu'il serait heureux d'abandonner à M"'^ de Straden, et il lui offrit une place à sa table. « Je n'ai pas besoin de vous assurer, ajouta-t»il, que je connais les devoirs qui me sont imposés par la présence d'une femme à bord de ma frégate, et que M'"'' de Straden sera sans cesse entourée ici de tous les égards, de tout le respect qu'elle mérite. >•

Le lendemain, le capitaine dînait chez le banquier, et se montrait plus empressé encore dans ses offres, plus large dans ses promesses. Trois semaines après, la jeune femme s'embarquait avec lui. Son mari la suivit jusque sur le quai, le cœur oppressé, l'œil humide de larmes ; elle éprouvait une émotion non moins douloureuse, et plus d'une fois l'idée lui vint

de renoncer à son voyage, de rester aux lieux où le ciel lui avait donné tant de bonheur ; puis il lui semblait qu'un devoir filial l'appelait ailleurs. Elle serra en sanglotant son mari et son enfant contre son cœur, détourna la tête, et partit.

Malheureusement, le commandant de la frégate ne méritait pas la confiance que le banquier lui avait accordée. Dès le moment où il avait vu M°'^ de Straden si jeune, si gracieuse et si belle, à côté de son vieil époux, il avait senti s'élever en son cœur des rêves tumultueux qu'il n'essaya pas même de combattre, et qui devaient le faire manquer à un devoir sacré, à un devoir d'honneur et de loyauté.

A peine avait-il navigué pendant une demi-journée sur le golfe de Finlande, qu'il commença à avoir pour M°'^ de Straden des attentions qu'elle regarda d'abord comme une politesse un peu, obséquieuse, mais qui prirent le lendemain et les jours suivants un caractère dont elle se sentit bientôt vivement alarmée. Elle essaya de répondre en riant aux compliments qu'il lui adressait, et il prit un ton sérieux qui écartait toute apparence de plaisanterie. Elle lui parla alors avec une austère dignité, il répondit par un ardent aveu. La pauvre femme s'enfuit tout effrayée dans sa chambre,et déplora amèrement l'idée qu'elle avait eue de se placer, pour ainsi dire, sous les ordres d'un homme qui trahissait si cruellement son espoir et sa confiance. Qu'allait-elle devenir pendant le cours de ce long trajet ? Comment échapper aux poursuites de

cet hoiinne, investi sur son bâtiment d'une autorité absolue ? Où trouver un refuge contre ses désirs insensés et ses prétentions ? Si elle s'enfermait dans sa chambre, il pouvait venir frapper à chaque heure du jour à sa porte et la forcer à le recevoir; si elle montait sur le pont, elle voyait les matelots, les officiers, les passagers même, s'écarter à l'approche du capitaine, et se trouvait seule avec lui. La malheureuse se jeta à genoux, invoqua le ciel avec ferveur, puis resta plongée dans un abîme de réflexions auxquelles un sentiment de foi et de piété pouvait seul apporter quelque adoucissement.

Huit jours après son départ de Pétersbourg, la frégate s'arrêta dans la rade de Stockholm. Le capitaine fit armer son canot et descendit à terre avec un de ses officiers. Une idée lumineuse s'éveilla tout à coup dans l'esprit de la jeune femme : c'était de profiter de ce moment de halte pour fuir ce bâtiment fatal, où elle ne vivait plus que dans l'angoisse, d'acheter une voiture à Stockholm, et de s'en aller par le Danemark et l'Allemagne en Hollande. Toute fière et radieuse de ce projet, qui en un instant était éclos et avait mûri dans son esprit, elle alla demander à l'officier de quart une chaloupe pour se rendre à Stockholm. Mais le capitaine avait, en partant, ordonné formellement qu'on ne laissât descendre personne à terre, et aucun de ses subordonnés n'aurait osé enfreindre cet ordre. Dès qu'il revint, M"'" de Straden courut au-devant de lui, et lui exprima sondésiravec

toute l'ardeur que lui donnaient l'angoisse qu'elle avait subie et les craintes qu'elle gardait pour l'avenir.

« Impossible, madame, répondit-il d'un ton glacial. Le vent est bon, nous mettons à la voile dans quelques instants, et pour rien au monde je ne voudrais retarder notre départ d'une minute. J'attends seulement, ajouta-t-il avec une sorte de dédain orgueilleux, un nouveau passager qu'on me force de prendre avec moi, un simple capitaine d'artillerie, qui doit , selon les instructions de notre ministre , manger à ma table. Il n'y a plus de rang et plus de hiérarchie. » Puis, se tournant vers un de ses officiers : « Lieutenant, dit-il, faites tout préparer pour l'appareillage, et dès que vous verrez venir le canot de ce passager, mettez les matelots au cabestan. » Et, sans écouter les prières de la jeune femme, sans s'inquiéter de son émotion , de ses larmes , il la quitta brusquement, et descendit dans sa chambre.

M"*'^ de Straden resta sur le pont dans une sorte d'anéantissement. Elle venait de perdre une espérance que Dieu lui-même semblait avoir éveillée dans son cœur, et se voyait condamnée de nouveau à une lutte affreuse dont l'idée seule la faisait frémir. La tète appuyée sur sa main , le visage pâle , l'œil immobile , elle songeait au temps qu'elle aurait à passer avant de toucher le sol de la Hollande , aux douleurs qu'elle éprouverait à se trouver chaque jour face à face avec cet homme dont l'insolent amour lui inspirait un sentiment d'horreur et de mépris.

Ellc tilt tirée de sa pénible rêverie par le coup de sifflet du contre-maître qui annonçait l'approche du nouveau passager. Sans y songer, elle tourna machinalement ses regards du côté de l'échelle par où il devait monter ; quelle fut sa surprise , son saisissement , lorsqu'elle le vit poser lo pied sur le pont et qu'elle reconnut en lui l'olficier de Harlem qu'elle avait tant aimé ! « Dieu soit loué ! s'écria-t-elle , voilà mon sauveur I >« Puis, au même instant, le souvenir trop subit et trop violent du passé lui serra le cœur, et elle tomba sans connaissance sur le banc où elle était assise.

Le lendemain elle se promenait sur le pont avec le jeune officier d'artillerie , essayant de prendre un air dégagé et un langage riant, tandis qu'elle démentait elle-même sans y prendre garde sa légèreté apparente par la douloureuse expression de son visage, par un soupir profond qui de temps à autre s'échappait de son sein oppressé. « Ne parlons plus, monsieur Albert^ disait-elle, de ce qui m'est arrivé hier. C'était une indisposition accidentelle , qui maintenant , comme vous voyez , est complètement passée. Parlons plutôt de vous ; dites-moi quelque chose de votre situation ; dites-moi que vous êtes heureux , marié, »> ajouta-t-elle d'une voix timide et en baissant la tête comme si elle n'osait le voir en lui adressant cette question,

" Heureux ! marié! » reprit Albert en attachant sur elle un regard triste et pensif. « Hélas ! ce sont des

mots qui résonnent singulièrement à mon oreille , et dont il me semble parfois que je ne comprends plus le sens. Dieu m'est témoin pourtant que , lorsqu'il m'a fallu renoncer au seul espoir qui m' ait jamais charmé dans le monde , je ne me suis point abandonné à une lâche faiblesse. Non; j'ai recueilli d'une main courageuse tous les débris de mon bonheur passé , tous les rêves qui pouvaient encore bercer mon cœur malade et tromper mon imagination. A la place de cet édifice magique que nos mains élevaient ensemble et où nous placions tous deux l'avenir dans un sanctuaire d'amour, j'ai voulu me créer un refuge solitaire où, à défaut de la joie , je cherchais la résignation , et cette résignation , dernier appui de l'homme qui a perdu tout ce qu'il aimait, je n'ai pu l'acquérir. J'ai suivi le conseil des philosophes , ces grands connaisseurs de l'âme humaine qui indiquent comme un remède souverain pour les maladies morales l'étude et les voyages. Je me suis jeté avec une ardeur désespérée dans les études les plus abstraites ; puis j'ai erré de lieu en lieu, j'ai été d'une zone à l'autre, des riantes contrées de l'Orient aux sombres climats du Nord ; je me suis attaché à des idées d'ambition , j'ai rêvé la gloire, la fortune, le pouvoir; eh bien ! que vous dirai-je? tous mes efforts ont été impuissants. Quand j'avais passé des jours et des nuits courbé sur les livres de la science , je me relevais avec une fatigue extrême ; je me sentais l'esprit si abattu , le cœur si vide ! et je repoussais avec un amer dédain

ces inutiles instruments de la sagesse humaine. Quand je voyageais à travers les régions les plus belles et les plus variées , il me semblait que j'errais comme une ombre à la recherche d'une félicité idéale que je ne pouvais atteindre. Quand un jour, je suis devenu riche par la mort d'un parent éloigné à qui il a plu de me léguer sa fortune , quand le roi m'a appelé auprès de lui et a daigné me dire qu'il avait observé avec intérêt quelques-uns de mes travaux, qu'il prendrait soin lui-même de mon avenir, de mon avancement , je n'ai senti que la douleur de ne pouvoir partager avec vous ces biens superflus que le sort m'accordait trop tard. Partout où j'ai été , dans tous les essais que j'ai faits pour me vaincre moi-même, pour trouver le repos et l'oubli , je n'ai vu qu'une image , une image adorée, insaisissable; je n'ai entendu qu'une voix qui retentissait jusqu'au fond de mon cœur, et à chacun de mes nouveaux rêves je m'écriais : Mensonge ! mensonge ! le bonheur n'est pas là. Oh ! Éhse , et vous me demandez si je suis heureux? marié?.... Oui, une fois, continua-t-il en s'efforçant de donner à ses paroles un accent plus calme, une fois j'ai voulu aussi tenter ce moyen de salut. J'étais à Java , lorsque j'appris votre union avec le riche banquier de Pétersbourg ; j'allais souvent dans la maison d'un de nos compatriotes où il y avait une jeune fille douce et candide qui , sans que je lui eusse jamais fait la moindre confidence de ma misère , semblait la deviner, et me regardait parfois avec une expression de

sympatliie sincère et touchante. J'ai voulu l'aimer ; j'ai songé à l'épouser. La pauvre enfant répondait avec un naïf abandon à mes avances , et je voyais que , quand j'en viendrais à prononcer le mot décisif, elle m'écouterait, mais je n'ai pas eu le courage d'en venir à cette dernière extrémité. J'ai eu pitié de cette innocente créature ; j'ai senti que je ne lui donnerais, en échange d'un cœur jeune et dévoué , qu'un cœur torturé par le regret, possédé par un autre amour, et je me suis éloigné.

— De grâce! de grâce!» s'écria M™" de Straden, qui avait écouté ce récit avec une agitation toujours croissante, " de grâce , ne parlez plus du passé, ne me dépeignez pas ainsi vos souffrances. Moi, j'ai souffiert aussi; j'ai eu comme vous un rude combat à soutenir.

— Je le crois, dit Albert, et jamais, oh ! jamais, dans mes plus grandes douleurs, je ne vous ai accusée. Je savais tout ce qu'il y avait en vous de loyauté et de constance. Vous aviez promis de m'aimer, je comptais sur votre promesse comme sur une parole sainte. Quand j'ai appris que vous étiez mariée , j'ai pensé que vous avitz dû céder à des raisons plus fortes que votre volonté. Bien loin de me laisser aller à une injuste colère, je n'ai senti naître en mon cœur qu'une sympathie de plus pour vous, et, si j'ose le dire, de compassion. Je voulais seulement vous revoir encore une fois , vous adresser un dernier regard , puis vous fuir pour toujours et m'en aller loin de vous traîner

le fardeau de ma vie désenrhantée. Je quittai il y ii quelques mois la Hollande, dans l'intention de me rendre à Pt'tersbourg , puis, en y réfléchissant plus mûrement, il me sembla que ma présence vous serait pénible, et que, pour réaliser un de mes songes, j'allais peut-être me rendre coupable d'un acte de cruauté envers vous. Je m'arrêtai à Stockholm, et, apprenant le passage de cette frégate, je fis donner par notre ministre l'ordre au capitaine de me prendre à son bord. Le hasard, ou pour mieux dire la Providence, a accompli un de mes vœux. Je vous ai revue 1 Hélas! faut-il m'en réjouir?...

— Eh bien ! madame,» s'écria tout à coup d'un ton de voix légèrement ironique le capitaine, qui depuis quelques instants observait la jeune femme et l'officier d'artillerie , » il me semble que vous n'êtes plus aussi isolée que vous paraissiez l'être il y a quelques jours, et peut-être ne regrettez-vous pas si vivement à présent que j'aie refusé de vous laisser débarquer à Stockholm. Monsieur est sans doute une de vos anciennes connaissances?

— Monsieur est un ami de ma famille,» répondit Élise avec un embarras qu'elle ne put maîtriser.

« Un ami de sa famille, se dit le capitaine, et elle s'est évanouie hier en le voyant arriver, et elle vient de rougir en parlant de lui ; c'est un homme qu'elle a aimé, qu'elle aime encore peut-être. Nous verrons. »

Puis, saluant froidement l'officier et la jeune femme, il s'en alla sur le gaillard d'arrière, appela son mousse

et lui dit : << Quand tu verras ces deux personnes ensemble, soit ici, soit ailleurs, tâche de t'approcher d'eux, sous quelque prétexte que ce soit, sans qu'ils te remarquent; écoute, observe, et viens me rapporter jour par jour ce que tu auras vu et entendu. Surtout pas un mot de ceci à qui que ce soit, et souvienstoi de ce que je te promets : les coups de garcette si tu n'accomplis pas ponctuellement cet ordre , la gratification en florins de Hollande si je suis content de toi.

— Merci, commandant, «réponditlemousse, sonbonnet de laine à la main ; et un instant après il était déjà à côté des deux amants. Mais un groupe d'officiers et de passagers s'approchait d'eux en même temps. M""^ de Straden, hors d'état de soutenir une plus longue conversation, descendit dans sa chambre, et cette fois le mousse n'eut rien à observer, si ce n'est la vive émotion de la jeune femme et le long regard qu'elle jeta sur Albert en s'éloignant.

Elle se retirait emportant dans le cœur le trait le plus pénétrant et le plus dangereux qui puisse atteindre une femme. Elle venait de voir celui qu'elle avait aimé, celui dont le nom seul réveillait en elle tous les magiques souvenirs de la jeunesse, toutes les émotions du premier amour. Elle le revoyait languissant et fidèle , victime de sa constance et généreux dans ses regrets. En lui disant tout ce qu'il avait souffert, il n'avait pas proféré une seule parole de reproche rontreelle, il n'avait pas témoigné le moindre ressen-

tinient. Assise à l'écart, elle écoutait encore cette voix touchante qui jadis ne lui apportait qu'un accent de bonheur, et qui maintenant n'annonçait qu'une grande tristesse. Elle voyait devant elle cette tigure pâle et fatiguée par une lutte violente, ces regards où l'amour éclatait encore comme une flamme impétueuse à travers l'expression de la résignation et de la douleur. Elle éprouvait pour cette nature si vraie et si dévouée une profonde compassion et une sorte de reconnaissance, les deux sentiments qui exercent la plus périlleuse action sur la volonté d'une femme. Pour échapper à ces pensées que déjà sa raison condamnait, elle essaya de lire, et ses yeux errèrent sans rien voir sur les pages qu'elle tournait d'un doigt distrait; elle voulut travailler, et sa main resta immobile sur la tapisserie qu'elle venait de prendre. Elle se rappela alors qu'elle avait des lettres à écrire , elle ouvrit son secrétaire, étala, toute fière de sa résolution, une belle feuille de papier devant elle, prit une élégante plume d'ivoire, et le premier mot qu'elle traça fut le nom d'Albert. «< Malheureuse ! s'écria-t-elle en effaçant ce nom avec impatience, suis-je donc si faible, que je ne puisse écarter de mon esprit un souvenir que mon devoir me défend de conserver? 0 mon Dieu, mon Dieu! soutenez-moi!» Et elle serrait ses mains sur son cœur comme pour y étouffer la pensée rebelle qui résistait à sa volonté, et elle levait les yeux au ciel pour implorer le secours d'un être plus puissant qu'elle. Quand elle eut repris un peu de calme , elle se dit

qu'elle éviterait autant que possible de voir Albert pendant le cours de ce voyage, de rester seule avec lui, et en même temps elle regardait à sa montre pour voir s'il n'étaît pas bientôt l'heure de dîner, caf à dîner elle devait être assise à côté de lui. C'en était fait du repos de la jeune femme. La lutte était engagée dans son cœur, et chaque jour cette lutte allait devenir plus sérieuse et plus vive.

Rien n'est plus dangereux pour les natures impressionnables et passionnées qu'un voyage sur mer , à bord d'un bâtiment qui ne s'en va pas, comme un bateau à vapeur, de ville en ville, et ne recrute pas, à chaque station, de nouveaux passagers. L'aspect continu des mêmes visages, des mêmes scènes et des mêmes horizons , la régularité monotone de l'emploi des heures , l'étroit espace où l'on erre de long en large , et l'immense perspective qui s'ouvre aux regards et à la pensée, déplacent l'équilibre naturel de la vie et soumettent l'activité physique à l'activité morale. L'âme, au heu de s'épancher au dehors, comme elle le fait dans le monde , se replie sur ellemême, s'étudie, se scrute avec ardeur, et l'imagination , appliquée sans cesse aux mêmes rêves , leur donne bientôt un essor que nulle puissance extérieure ne l'aide à réprimer. Dans cette concentration de la pensée, toute émotion imprime à l'esprit une sorte de mouvement fébrile, toute idée est promptement exagérée. La plus légère impatience devient un sujet de colère; une piqûre faite à l'amour-propre s'agran-

dit comme une plaie, et un sentiment de sympathie qui, au milieu des distractions du monde, n'aurait acquis que peu à peu un caractère de fixité, se développe sur mer en quelques instants.

M""' de Straden , peu faite à l'isolement , à la monotonie d'une longue navigation , devait plus que tout autre en subir le redoutable effet. Si elle eût rencontré Albert en Hollande ou en Russie, le mouvement , le monde, la variété de ses devoirs et de ses relations auraient peut-être distrait son esprit de l'impression trop vive que l'aspect subit du jeune officier avait produite sur elle, mais seule sur cette frégate, seule au milieu d'étrangers, en présence d'un homme qui la révoltait par la hardiesse de ses regards et l'impudence de ses paroles, elle n'avait dans le cœur, dans l'esprit, qu'une pensée qu'elle essayait de combattre, et qui la dominait encore dans les efforts mêmes qu'elle faisait pour la repousser.

Chaque jour d'ailleurs la présence d'Albert donnait à cette pensée un nouvel aliment. Le matia elle l'entendait passer devant la porte de sa chambre , et c'était là sa première émotion. Un peu plus tard, elle déjeunait et dînait avec lui , puis le retrouvait encore sur le pont. Les passagers allaient se promener, lorsque le temps était beau , dans la salle où ils se réunissaient pour causer ou pour lire. Avec ses compagnons de voyage, il était ordinairement pensif et silencieux ; il assistait souvent saqs mot dire à leur entretien ; mais quand la conversation touchait à

quelque idée intéressante, ou quand on s'adressait à lui pour avoir son avis sur quelque question, soudain il s'animait, et son langage, grave, élevé, dénué de vaines phrases et de vains ornements, captivait l'attention de tous ceux auxquels il s'adressait. Élise l'écoutait encore avec une sorte de recueillement et jouissait de la supériorité de cet esprit qu'elle avait connu dans son premier développement. Elle aimait à voir Albert entrer avec chaleur dans la discussion de quelque noble théorie ou de quelque grand fait historique, à l'entendre raconter ses voyages dans les fabuleuses contrées de l'Orient; elle le suivait avec émotion à travers les scènes riantes et grandioses dont l'image seule donnait à ses récits une couleur étrange et poétique, jelle s'associait à son enthousiasme, elle tressaillait à ses dangers. Toutes les femmes ont en elles quelque chose de la nature de Desdemona. Le côté aventureux de la vie leur plaît, les tentatives extraordinaires les éblouissent, le péril les attendrit, et dans leur généreux cœur l'amour naît souvent de la pitié.

Quand Albert était resté avec ses compagnons de voyage aussi longtemps que les convenances l'exigeaient , il se retirait à l'écart sur le pont de la frégate. C'était là que la jeune femme le rencontrait , quelquefois par hasard, et quelquefois aussi parce que elle-même le cherchait tout en se promettant de l'éviter. Alors il ne parlait plus ni d'art, ni de science; il ne parlait que des jours heureux de sa jeunesse, des

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espérances qui jadis inondaient son ^me , et des regrets amers qui leur avaient succédé. Les plus légères circonstances de ses visites à Élise, de ses promenades avec elle, étaient restées gravées dans son esprit , et les moindres détails de ces heures d'amour et de confiance étaient pour lui une source inépuisable de réflexions. Un soir qu'il était près d'elle, appuyé sur un des bastingages, la tète penchée , l'œil fixe, contemplant en silence la mer qui, dans ce moment, était calme et limpide : « Oh ! voyez-vous, lui dit-il, comme cette mer est belle, comme ce ciel est bleu ! Nul vent n'agite ces vagues d'azur, nul nuage ne flotte sur notre tête, l'immense Océan ne reflète dans son sein que la lueur scintillante dos étoiles et les rayons de pourpre du soleil couchant. Vous souvient-il d'un soir où nous revenions de visiter ensemble une de vos tantes qui demeurait au bord du lac de Harlem? Le ciel était aussi pur, l'onde du lac aussi limpide; notre barque glissait légèrement à sa surface et ne laissait derrière elle qu'un sillon argenté. Près devons était votre mère qui , de temps à autre , nous regardait avec affection, car alors elle ne voyait encore en moi qu'un ami et n'avait pas songé à me séparer de vous. Votre jeune sœur chantait une de ses naïves chansons d'enfant, et moi , assis en face de vous, j'éprouvais je ne sais quel profond et religieux sentiment de bonheur que nulle parole au monde ne peut exprimer. Quelquefois votre liras, appuyé sur le bord de la barque, se penchait un peu plus bas, votre main plongeait dans l'eau , la

mienne aussitôt venait la chercher, nos doigts s'enlaçaient dans un flot d'azur, et il me semblait que le lac, le ciel , la nature entière, souriaient à ce symbole de notre union. Quand nous abordâmes au rivage , votre pied glissa sur le sol humide, je vous vis chanceler, et mon bras vous soutint, et dans le mouvement que vous fîtes pour vous relever, votre tête se pencha vers moi , vos longs cheveux flottèrent sur mes yeux , votre joue effleura la mienne. Oh! mon Dieu! mon Dieu ! il y a des heures , des minutes , qui devraient avoir dans le souvenir la durée de l'éternité ; et vous , Élise, vous n'avez pas pu les garder, ces souvenirs ! vous n'avez pas.... » Il s'arrêta tout à coup; la jeune femme venait de saisir sa main comme pour l'empêcher de continuer, et elle avait le visage inondé de larmes. Au même instant un cri rauque retentit derrière eux. Le mousse s'enfuit en gambadant et ricanant, et le capitaine s'avança vers le jeune couple. n Comment! madame, s'écria-t-il , des larmes! Oserais-je vous demander la cause d'un chagrin si subit? ou est-ce un secret entre vous et l'ami de votre famille? » ajouta-t-il en jetant un regard glacial sur le capitaine. « Ce n'est rien , monsieur , rien du moins qui puisse vous intéresser, » répondit M"^ de Straden impatientée de se voir surprise ainsi deux fois de suite dans son émotion par l'homme dont elle ne connaissait que trop les odieuses pensées. « Pardon , madame, reprit le capitaine d'un air prétentieux , je ne suis point de ces marins barbares qui peuvent ,

sans eu être touchés, voir les larmes couler sur un beau visage. Je désire savoir si je ne puis apporter quelque remède à cette douleur dont le hasard m'a rendu témoin. S'il faut, pour vous complaire, faire quelque changement à la vie que l'on mène à bord , je suis prêt à vous obéir, et si quoique téméraire a pu oHénser vos beaux yeux , les lois de la marine n'ont pas prévu, il est vrai , un tel délit, mais les lois de la galanterie m'ordonnent de le punir, et j'userai de mes droits de commandant pour vous donner satisfaction.

— Eh! non, monsieur, «dit Élise irritée de l'amère ironie qui perçait dans ces paroles, « je n'ai nulle réforme à demander et nulle offense à punir. Je désire seulement être seule quand bon me semble , et pleurer si je le veux.

— Mille excuses, » reprit le capitaine en faisant un profond salut; «< je vois ce que vous entendez par être seule , et je me retire.

— Insolent ! >• s'écria Albert ; et il fit un mouvement pour le suivre.

« Arrêtez , au nom du ciel ! dit Élise ; si vous tenez à mon repos , n'engagez pas avec cet homme une querelle qui ne pourrait avoir qu'un funeste résultat. Au fait, ajouta-t-elle après un moment de silence, ne lui avons- nous pas nous-mêmes donné le droit de prendre ce ton sardonique? Voilà plusieurs fois que nous nous trouvons ainsi à l'écart, et plusieurs autres personnes ont pu faire les mêmes remarques que le capitaine. Je vous en prie, Albert, allez rejoindre les pas-

sagers, et laissez-moi seule ici m'efforcer de me recueillir. »

Albert obéit, et la jeune femme resta longtemps encore à la place où il l'avait laissée, immobile et plongée dans de profondes réflexions.

Tandis que tous deux renouaient ainsi les liens du passé , le vent semblait être complice de leur amour et prolonger à plaisir leur réunion. Le vent était tantôt tout à fait contraire, tantôt complètement calme; la frégate louvoyait, s'arrêtait, puis louvoyait encore et avançait fort peu. Ce retard aggravait singulièrement la situation d'Élise , et elle ne s'en apercevait pas. Elle revenait, au contraire, peu à peu du trouble extrême et des tendres anxiétés qu'elle avait d'abord éprouvés en revoyant si subitement Albert ; elle reprenait cette fatale sécurité dans laquelle souvent les dieux ennemis endorment l'àme humaine à l'heure où l'orage s'approche. Déjà elle cherchait Albert sans crainte , elle le suivait dans ses rêveries solitaires, elle posait avec confiance sa main sur la sienne, et le regardait avec affection. Albert ne demandait rien , mais il semblait si heureux quand elle était près de lui , et son visage prenait une expression si douloureuse quand elle affectait une froide sévérité , qu'elle n'avait pas la force de lui enlever cette joie passagère et de lui imposer une nouvelle douleur. Puis elle se disait qu'elle devait quelque consolation à celui qui avait tant souffert pour elle , et qu'elle pouvait , sans manquer à la sainteté de ses engagements de femme, trai-

ter au moins comme un ami celui qui avait dû un jour être son époux. Le mousse, tout en courant de côté et d'autre, l'observait sans cesse, et le capitaine savait à chaque instant tout ce qu'elle avait fait, et souvent tout ce qu'elle avait dit.

Depuis l'arrivée du jeune officier à bord , il avait tenté encore de réitérer à Élise ses premières déclarations, et il avait été repoussé par un mépris si froid que toute l'ardeur de sa passion s'était convertie en haine. Il enveloppait dans cette haine la jeune femme dont il s'était épris si vite et si violemment , et l'officier qu'il regardait comme son heureux rival. Humilié dans son orgueil , trompé dans les folles espérances qu'il avait osé concevoir, il résolut de se venger, et plus d'une fois il essaya d'irriter, de blesser Albert par quelque remarque sardonique. Il aurait voulu le forcer à commettre quelque acte éclatant d'insubordination , afin d'user aussitôt de son autorité absolue , et de le mettre aux arrêts; mais Albert, prévenu par Élise , s'observait avec soin , se maîtrisait avec énergie , et s'éloignait opiniâtrement du terrain dangereux sur lequel son adversaire voulait l'amener.

Ces tentatives du capitaine produisirent l'effet qui résulte presque toujours d'une persécution. Les deux amants , se sentant l'un et l'autre exposés à la même animadversion , s'unirent plus étroitement comme pour mieux résister par leur union à la haine qui les poursuivait. Chaque fois que leur ennemi avait essayé de troubler leur solitude et d'entraver leur entretien ,

ils se rejoignaient avec plus de joie et de confiance. Chaque fois qu'à la suite d'une des injurieuses boutades du capitaine, Albert se retirait tout ébranlé encore des efforts qu'il avait dû faire pour réprimer un juste ressentiment, Élise accourait aussitôt près de lui et s'efforçait de le calmer, d'effacer dans son esprit l'impression de l'offense qu'il avait soufferte à cause d'elle ; la jeune femme abaissait sur lui ses doux yeux bleus, et lui adressait de douces paroles. Albert alors se penchait vers elle, leurs mains se rencontraient, leurs regards se noyaient Tun dans l'autre. Si l'obscurité du soir les enveloppait de ses voiles, s'ils croyaient que personne ne les observait , ils se rapprochaient encore , et leurs lèvres s'effleuraient ; une même pensée d'amour agitait alors leurs cœurs , un feu ardent s'allumait dans leurs veines, une sorte d'hallucination éblouissait leurs âmes. Les pauvres amants touchaient au bord de l'abîme.

Quelques jours avaient suffi pour réveiller dans le cœur d'Albert tous les désirs impétueux d'une première passion, pour subjuguer dans celui d'Élise l'austère sentiment du devoir, et la navigation pouvait se prolonger encore longtemps, lorsqu'un matin, Albert, montant sur le pont , vit le timonier qui regardait le ciel d'un air préoccupé. « Eh bien! lui dit-il, que lisez-vous là-haut? vous qui avez si bien deviné il y a huit jours le temps que nous aurions, croyez-vous que nous allons passer du calme au vent debout? ~ Ah ! ah! répondit le timonier en jetant un coup d'œil sur

la boussole, j'aperçois là-bas certain petit nuage qui pourrait bien empêcher cette nuit l'équipage de dormir. La brise fraîchit, l'aiguille commence avarier, et j'ai par là dans la jambe un vieux rhumatisme qui me picote. C'est une espèce de baromètre qui ne me trompe guère. Allons , vous autres , dit-il à quelques matelots, prenez bravement votre quart d'eau-de-vie, et tâchez d'avoir l'œil ouvert.

— Il a raison , le timonier, dit un des matelots en regardant tour à tour l'horizon, la boussole, et le vent indécis qui variait à chaque instant. Les tribordés qui sont de garde ce soir auront de la besogne , ou je ne m'y connais pas.

— Est-ce que c'est ce nuage, reprit Albert, ce petit nuage noir que je distingue à peine là-bas, qui vous t'ait penser à l'orage?

— Oui, mon brave monsieur, répondit le timonier. Les marins, voyez-vous, lisent dans les nuages comme vous lisez dans vos livres. Les nuages pourtant sont (les malins. Quelquefois ils ont l'air de nous prendre pour des badauds. Ils font toutes sortes de grimaces comme pour se moquer de nous. Ils se promènent en. long, en large, pour nous dérouter, mais bah! ils ont beau se tortiller comme une quenouille, se pelotonner comme une balle de laine, faire toutes sortes de contorsions et de zigzags : nous finissons par voir ce qu'ils veulent dire. Et puis nous voilà à l'équinoxe d'automne. Dame! c'est un rude compère, l'équinoxe ! On no sait pas tout ce qu'il a en tête quand une

fois il se met en route. C'est bien le plus méchant sournois que je connaisse, avec cela que sur cette mer du Nord il est encore plus féroce qu'ailleurs. »

Peu à peu le nuage grossit et s'étendit comme une ceinture de fera l'horizon. D'autres nuages montaient à la surface du ciel, et déployaient l'un après l'autre leurs ailes sombres sur les rayons du soleil. Le vent s'élevait par rafales et tournait tantôt au nord , tantôt à l'est. Les matelots passèrent une partie du jour à changer l'amure selon ses caprices. L'orage n'était pas encore déchaîné , et Albert , qui le redoutait pour ÉHse , espérait voir se dissiper peu à peu les prévisions des matelots. Mais vers le soir, le ciel fut tout à coup enveloppé d'un voile ténébreux. Pas une ligne d'azur, pas un rayon de lumière n'apparaissait à l'horizon. La mer, noire comme le ciel, se creusait en gémissant sous le navire , puis se relevait et bondissait avec colère; le vent était au nord-ouest, sifflant et grondant si fort, qu'à peine entendait-on la voix des officiers appelant les matelots à la manœuvre. « En haut les gabiers , s'écria le heutenant de quart. Carguez les voiles du petit hunier.

— Oui, oui, c'est bien, » disait le timonier en suant de toutes ses forces pour manier le gouvernail, « j'ai idée qu'on carguera encore d'ici à minuit quelque morceau de toile ; nous allons avoir un joli petit temps de cape.

— Carguez la misaine,» s'écria de nouveau l'officier. Les matelots, perchés en l'air, les pieds posés sur la

corde vacillante, le corps incliné sur les vergues, essayaient d'embrasser dans l'obscurité la toile rebelle que la rafale enflait et jetait de côté et d'autre, de saisir les garcettes pour les lier, et leurs bras se fatiguaient à poursuivre cette rude tâche , tandis que la voix du contre-maître, debout au pied du mât, son sifflet à la main, les gourmandait de leur lenteur. Albert, que plusieurs voyages sur mer n'avaient pu accoutumer à ce douloureux spectacle , les voyait avec effroi balancés comme des mouettes sur leur frêle appui, et tremblait pour eux. Ce premier travail achevé, l'officier reprit son porte-voix et fit carguer les autres voiles. La frégate ne donnait plus de prise au vent que par sa mâture, et le vent, dans sa terrible puissance, l'agitait, la ballottait encore comme un roseau. Tantôt elle s'élevait sur la cime de vagues pareilles à des montagnes, tantôt elle redescendait dans leur lit profond, comme si elle eût dû s'engloutir dans leur abîme ; tantôt enfin elle se couchait sur le flanc, comme si elle allait chavirer, puis se relevait toute ruisselante des flots qui se retiraient en hurlant et en gémissant comme s'ils regrettaient de ne pouvoir saisir leur proie.

Élise, qui, à l'approche de la tempête, s'était renfermée dans sa chambre, ne put y rester. Elle monta, pâle et effrayée, sur le pont; et Albert, qui, dans ce moment de terreur, ne pensait qu'à elle, Albert était là qui l'attendait. 11 lui tendit la main pour la soutenir dans sa marche chancelante, la conduisit à l'endroit

de la frégate le moins inondé, la fit asseoir à côté de lui sur un canon, et étendit son manteau sur elle pour la garantir du froid et de l'humidité. Les deux amants étaient là, dans l'obscurité qui les dérobait aux regards, préoccupés tous deux d'une idée de danger, et y songeant tous deux avec une émotion différente. Dans le cœur de la jeune femme il n'y avait qu'un sentiment de famille, un sentiment conjugal et maternel plein de tendresse et d'anxiété. Elle pensait à la douce enfant qu'elle avait quittée, aux parents qu'elle allait revoir , et priait le ciel de ne pas l'enlever sitôt à tous ces trésors. Dans le cœur d'Albert, il y avait une joie douloureuse, une exaltation de bonheur et de désespoir. Isolé depuis longtemps dans le monde, dépouillé de l'espoir qui avait été le charme de sa jeunesse et le but de sa vie , il serrait convulsivement la main d'Élise contre son cœur, posait son front brûlant sur ses longs cheveux, cherchait d'une lèvre fiévreuse à respirer le souffle de sa bien-aimée, et se disait qu'à cette heure-là il voudrait bien mourir. «« Oh! non, il ne faut pas avoir de si tristes pensées!» s'écria Élise, qui devinait ce qui se passait dans l'âme de son ami, comme les femmes devinent quand elles aiment; «il faut suivre la destinée que Dieu vous a faite. Albert, vous êtes si jeune encore , le bonheur est l'ami de la jeunesse; vous le trouverez quelque jour sur votre route, et il vous fera un avenir si doux, que vous oubherez le passé. — Jamais! jamais! dit Albert; mon bonheur est ici , c'est l'orage qui me le donne , et je

voudrais que T orage m'emportât dans cette minute d'extase, qui pour moi ne reviendra jamais. » Et des larmes brûlantes roulaient dans ses yeux; il enlaçait avec transport ses bras autour d'Élise ; et la pauvre femme, dominée par son agitation, désirant le consoler et ne pouvant proférer une parole, se serrait contre lui comme un oiseau tremblant.

Tout à coup on entendit un craquement affreux, et les barres de perroquet , brisées par le vent , tombèrent sur le pont. Au même instant une lueur lugubre apparut dans la nuit obscure. Un coup de canon retentit dans le fracas de l'orage. C'était sans doute le signal de détresse d'un bâtiment errant à distance au gré de la tempête; mais il était impossible de lui porter secours. Les timoniers avaient peine à gouverner la frégate. Les matelots appelés à la manœuvre glissaient, tombaient sous les lames qui sans cesse inondaient le bâtiment. Les officiers couraient de côté et d'autre, donnant des ordres qu'on n'entendait pas. La frégate était renversée sur le côté, les basses vergues plongeaient dans l'eau , et les vagues écumeuses bondissaient sur le pont.

Le capitaine passa à côté du jeune couple, et s'écria avec colère :

« Madame ferait mieux d'être dans sa chambre qu'ici ! »

Élise , qui fermait les yeux sur le sein d'Albert et qui semblait avoir perdu toute connaissance dans ce moment affreux, se réveilla à cette voix redoutée, et

se leva pour s'en aller. Mais elle avait à peine la force de se soutenir; comme nul matelot n'était là pour lui prêter son secours, Albert la prit dans ses bras; puis en s'appuyant tantôt contre les mats, tantôt contre les bastingages, il l'amena jusqu'à l'escalier et l'emporta dans sa chambre.

Le lendemain de ce jour sinistre, la mer était encore houleuse et emportée , le vent soufflait encore avec violence ; mais un soleil riant se levait à l'horizon , on avait déployé les voiles , et l'on naviguait rapidement en droite ligne vers la Hollande.

A l'heure du déjeuner, les passagers se réunirent dans la chambre du capitaine. Albert arriva le visage animé, le regard étincelant; puis Élise s'avança d'un pas chancelant. Son visage était sombre et triste, sa bouche semblait contractée par une agitation fébrile, et son regard , flamboyant sous ses longs cils , avait une expression ardente et sinistre. Toutes les personnes qui se trouvaient là l'observaient avec une sorte de terreur et d'appréhension muette. Ce n'était plus la jeune femme si douce, si timide , qu'on avait vue jusque-là. C'était une apparition étrange et indéfinissable, l'ombre d'un mauvais rêve, la victime d'un sort fatal. Elle salua en silence d'un signe de tête les passagers, et s'approcha machinalement de la place qu'elle avait coutume de prendre à table. Albert , inquiet et agité, allait lui adresser la parole, quand soudain ie capitaine entra. Il demanda aux passagers d'un air riant s'ils avaient eu bien peur de l'orage , et

s'ils avaient soutiert : puis , s'appiochant d'Elise : « Et vous, madame, dit-il, comment avez -vous passé la nuit?

— Bien, monsieur, « balbutia la jeune femme d'une voix qu'on entendit à peine.

« Je le crois, car vous l'avez passée avec M. Albert. »

Élise devint pâle comme la mort, s'appuya toute tremblante contre les parois de la chambre , puis , se relevant soudain par un violent effort, ouvrit la porte et disparut.

«« Monsieur, » s'écria Albert en faisant un mouvement pour courir après Élise, « vous me rendrez raison de ces paroles !

— Oui, monsieur, » dit le capitaine en prenant tranquillement sa place à table, « nous nous reverrons. En attendant, comme vous êtes ici sous mes ordres, je vous ordonne de rester là, et de ne pas prolonger un scandale qui n'a déjà que trop duré. » Puis il s'assit et se versa gaiement un verre de vin de Madère , tandis que les passagers , stupéfaits de cette scène , le regardaient immobiles et silencieux. Un instant après, on apporta au capitaine un billet ainsi conçu :

« Je prie monsieur le capitaine de me recevoir à midi dans la salle du conseil, en présence d^s officiers de la frégate et des passagers.

« Élise de Straden. >»

«< C'est bien , dit le capitaine au matelot qui lui avait remis ce billet : répondez que j'accepte. »

Puis, appelant un de ses lieutenants : « Faites venir, dit-il, le capitaine d'armes ; qu'il prenne avec lui deux hommes, et conduise M. l'officier d'artillerie dans sa chambre, où il restera aux arrêts forcés jusqu'à ce que nous arrivions dans un port. »

L'ordre fut à l'instant exécuté. Albert savait que toute résistance serait inutile, et suivit ses gardiens.

A midi sonnant, les officiers en grande tenue, les passagers épouvantés encore de tout ce qu'ils venaient de voir, étaient rangés dans la salle du conseil. Le capitaine se promenait de long en large , essayant de prendre un air dégagé, et trahissant, malgré lui, son agitation. M'''" de Straden parut, le visage pâle et défait, lei lèvres livides, les yeux hagards. Elle portait une robe de satin blanc comme pour un jour de fête, des anneaux de diamants aux doigts, des perles à son cou, des tleiirs dans ses cheveux. Appuyée sur le bras de sa femme de chambre, elle s'avança en chancelant au milieu du cercle qui l'observait avec effroi, puis , soulevant sa tête appesantie , sa jeune tête si belle encore dans sa pâleur et sa souffrance, et promenant un long regard sur toute l'assemblée : « Messieurs, dit-elle d'une voix défaillante, vous avez été témoins de ma honte, vous serez témoins de mon repentir ; j(,' meurs empoisonnée. » Et elle tomba sur le parquet.

Quelques jours après on lisait dans les journaux de

Hollande : <. A la suite d'un fatal événement arrivé à bord de la frégate la yéerlande, un duel a eu lieu sur la route d'Utrecht entre le commandant de cette frégate et M. A , capitaine d'artillerie. Dès le commencement du combat, M. A a reçu un coup de

pointe dans la poitrine ; les témoins ont voulu alors s'interposer entre les deux adversaires et les séparer,

mais M. A a déclaré qu'il se battrait jusqu'à la

dernière extrémité. Blessé une seconde fois au bras, il a repoussé de nouveau opiniâtrement l'intervention des témoins et a plongé son épée dans le sein du commandant, qui est mort à l'instant. Le roi a ordonné

que M. A serait conduit à la forteresse et mis en

jugement. »

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