‹ Les âmes en peineChapitre 3 sur 10 · LE TREBUCHET · texte numérisé non relu

LE TREBUCHET

'an dernier, il est mort à Paris, dans un modeste appartement de la rue de l'Ouest, un homme qu'une rare simplicité de cœur conduisit à un fatal dénoûment. Privé de ses parents dès son bas âge, Roger de Frasnes échappa aux périls de la jeunesse par une passion qui l'absorba, la passion de l'étude. Lire et écrire, c'était sa vie. Plus il lisait, plus il écrivait, car chaque ouvrage nouveau qui lui tombait entre les mains lui donnait aussitôt l'idée d'une dissertation philosophique ou historique, quelquefois d'un drame ou d'un roman. Sitôt son idée conçue, il se mettait à l'élaborer; puis, ce travail fini, il l'ensevelissait dans le linceul de ses cartons pour en recommencer bientôt un autre avec la même ardeur, et le mettre à l'écart avec la même insouciance.

Comme tous les hommes affligés de celte maladie qu'un Allemand a appelée lanoire maladie de l'encre, il avait eu le désir d'être imprimé. Il avait, dans une lieure d'illusion, rêvé la joie de voir apparaître derrière les vitres des libraires un beau volume portant son nom gravé sur un pur vélin, annoncé avec une réclame et peut-être, qui sait? analyse avec éloge dans quelque grand journal. Jamais sa modeste pensée ne s'était élevée jusqu'à la perspective du moindre laurier académique, et il en était pour lui des succès littéraires éclatant çà et là, comme de ces phénomènes que le physicien observe avec admiration sans pouvoir aspirer à l'honneur de les reproduire.

Cependant plus ses vœux étaient bornés, plus il lui semblait facile de les réaliser. Un beau matin donc, le voilà qui prend sous son bras le manuscrit d'une histoire du Kamtschatka qu'il venait de terminer, et se met en campagne résolu de trouver un éditeur. « Le sujet est neuf, se disait-il, les Allemands et les Russes sont jusqu'à présent les seuls qui s'en soient sérieusement occupés et je n'ai rien négligé pour recueillir sur cet intéressant pays les notions les plus complètes. >'

Après une journée tout entière passée en courses inutiles , Roger s'en revenait harassé de fatigue et désespérant de placer son histoire du Kamtschatka, lorsque, dans la rue Saint-Jacques, il avisa un libraire à l'œil si doux, à la physionomie si honnête, qu'il se décida à faire près de lui une dernière tentative. Cette

fois, il eut le plaisir de pouvoir expliquer en détail le plan de son livre, le plaisir d'être écouté, et deux jours après, le plaisir inexprimable d'apprendre que son histoire allait être imprimée.

Ses rêves candides ne furent pas de longue durée. Avant que la seconde partie de son ouvrage fût remise aux compositeurs, le libraire fit faillite. Tout ce qui se trouvait dans son magasin fut saisi par ses créanciers, vendu aux enchères, et Roger eut la douleur de voir le premier volume de son histoire du Kamtschatka étalé sur les quais, exposé aux injures de l'air, offert pour vingt-cinq centimes aux passants qui ne daignaient pas même le regarder. Roger en acheta un exemplaire qu'il plaça sur une étagère devant sa table de travail, comme un avertissement moral.

Trop fier pour recommencer ses pénibles visites aux éditeurs, et n'ayant pas assez de fortune pour se donner le dispendieux plaisir de s'éditer lui-même, il renonça aux émotions de la presse, et n'en poursuivit pas moins le cours de ses études, de ses analyses et de ses compositions. « J'écris, me disait-il, pour le bonheur d'écrire. 11 y avait peut-être de ma part une aveugle présomption à vouloir occuper le public de mes œuvres. Il n'y a plus pour moi qu'une douce satisfaction à élaborer en silence, dans le secret de ma solitude, chaque question qui me séduit. Il me semble que les livres dont je m'occupe, que les œuvres des historiens , des philosophes , des poètes, sont

comme un vaste champ de fleurs où je promène ma pensée vagabonde. Si de ces fleurs, je ne distille pas le miel de l'Hymette qui humectales lèvres de Platon, si je n'en extrais pas la cire qui brûle sur les autels et éclaire les hommes, ne suis-je pas heureux néanmoins d'avoir trouvé un tel domaine et de m'être fait un tel emploi de mon temps ? Puis, s'il n'y a pas encore quelque vanité à le croire , il me paraît que de semaine en semaine, de mois en mois, j'acquiers une nouvelle instruction. Un proverbe russe dit : Viékejivi, vléke outchise (vécussestu un siècle, apprends pendant un siècle). Il est si bon d'apprendre, dût le petit brin de savoir qu'on a cherché à acquérir ne jamais briller au dehors ! C'est bien, comme on nous le disait à l'école, un trésor qu'on porte en soi , et que personne ne peut nous enlever. C'est une source cachée dont on peut à toute heure se plaire à entendre le mystérieux murmure. >'

Roger et moi nous avions passé quelques années ensemble dans un collège de province, et nous rencontrant un jour par hasard à Paris, nous renouâmes promptement les liens de notre première jeunesse. Si d'abord, le genre de vie qu'il avait adopté me parut bizarre, bientôt je fus frappé de tout ce qu'il y avait de facultés aft'ectueuses, de bonté expansive, de candeur virginale dans celte brave et droite nature éclose sans souillure au milieu des vices de la grande ville, comme ces fleurs qui ouvrent paisiblement leurs

calices blancs sans tache, à la surface d'une eau marécageuse. Malgré le bonheur évident dont il jouissait dans sa mansarde, au milieu de ses livres qui étaient sa principale dépense, je m'effrayais de le voir si jeune se plonger dans un isolement si absolu, et je tentai à diverses reprises de le déterminer à voir le monde. Mais à toutes mes instances, il répondait par des remercîments affectueux et un refus positif. « Je n'ai pour le monde, me disait-il, ni penchant ni aversion. Je ne le connais pas, voilà le fait, et n'ai point envie de le connaître. Le peu que j'en sais m'a donné l'idée qu'il ne pouvait rien pour moi , et que je ne pouvais rien pour lui, qu'il parle une langue que je ne comprends pas, et s'agite dans des sollicitudes et dans des joies que je ne désire point éprouver. J'ai été une fois dans un salon, un grand salon. C'était mon tuteur qui m'y conduisait. J'avais fait pour cette occasion solennelle une toilette de luxe, et il m'a paru que les jeunes filles se moquaient de moi, et que les hommes me considéraient comme un animal d'une espèce singulière. Pendant toute cette soirée, qui a duré deux mortelles heures, je n'ai fait que me promener sur les pas de mon tuteur, comme une ombre inquiète ; je n'ai pas rencontré un regard bienveillant, et franchement je n'ai pas entendu une parole qui fit vibrer en moi une des plus petites cordes de l'esprit ou du cœur. A mon retour chez moi, j'ai rangé comme un soldat qui se dépouille de son uniforme après une ennuyeuse parade , mes gants

paille, ma cravate blanche , mes escarpins dans une armoire ; je leur ai dit adieu comme à des instruments dont on ne doit plus se servir, et en effet, je n'y ai plus touché. Que voulez-vous d'ailleurs que le monde me dise qui vaille le langage de mes chers livres? Supposez le cercle le plus spirituel et le plus restreint, sera-t-il jamais comparable à celui que je me suis créé à moi-même, que je possède et dont j'use à volonté quand il me plaît ? N'ai-je pas là sur ces tablettes l'élite de la famille humaine, les splendeurs intellectuelles de la terre, toutes les lyres qui au sud ou au nord, d'âge en âge, depuis Moïse jusqu'à Byron, ont exhalé leurs hymnes religieuses ou leurs chants de douleur ? N'ai-je pas là les principales œuvres de ceux qui ont raconté les annales du monde, des physiciens qui cherchent l'explication des phénomènes de la nature, des philosophes qui veulent pénétrer les mystères de l'àme ? Dans quelque disposition d'esprit que je me trouve, je m'adresse, à coup sûr, à un de ces fidèles amis qui, debout autour de moi, immobiles et silencieux, n'attendent que mon appel pour y répondre. Celui-ci m'émeut, celui-là m'instruit, cet autre me donne de sages conseils. Quand le désir me vient d'ajouter un personnage de plus à ma galerie de grands hommes, pour quelques francs je puis l'acquérir, pour quelques francs je puis avoir le plus célèbre des poètes, le plus habile des prosateurs. Avouez qu'il en coûte plus cher pour s'en aller en citadine et en gants jaunes assister dans un

salon aux parades d un tat, ou aux œillades déplorables d'une coquette. »

J'essayai vainement de combattre ces réflexions spécieuses qui d'une base rationnelle s'élevaient au faîte du paradoxe. Roger persista dans ses habitudes d'isolement. Il ne voyait que moi et une bonne vieille dame spirituelle et affectueuse, qui l'avait connu dès son enfance, et qui lui témoignait une sorte de tendresse maternelle. Ni théâtres ni fêtes publiques n'éveillaient sa curiosité. La foule effarouchait sa nature rêveuse et quelque peu timide. Quand le temps était beau , il aimait à se promener dans les larges , mélancoliques allées des boulevards extérieurs , seul, avec un chien à poil gris qu'il avait trouvé gisant, à demi estropié, dans la rue, et qu'il avait recueilli. Mais dans ces promenades, il n'avait point la physionomie morose d'un Timon d'Athènes , ni d'un fils d'Albion affligé du spleen. 11 se délectait aux lueurs d'un ciel bleu, au souffle d'un vent frais. 11 souriait aux jeux des enfants sous les tilleuls, et d'une main compatissante déposait son aumône dans la sébile de l'aveugle.

Cependant au milieu de ses théories sur le bonheur, au sein de ses chers livres, et de ses travaux de prédilection , il tombait parfois dans de profonds accès de tristesse. La Bible l'a dit : Non est bonum esse hominem solum. Il n'est pas bon que l'homme soit seul, et Roger était seul. Quelque effort que l'on tente, on n'échappe pas à la douce loi dont Dieu lui-même a

fait une des conditions et une des joies de l'existence humaine. On ne trompe point le cœur par l'esprit. On a beau vouloir appliquer toutes ses facultés au développement de son intelligence , et quelquefois s'enorgueillir de ses progrès, un moment arrive où l'on sent au fond de l'âme un vide qu'il faut remplir, un besoin d'affection auquel il faut satisfaire. Roger en était là , et la fortune lui vint en aide.

C'est une chose convenue que la fortune est la divinité mythologique la plus capricieuse , la plus bizarre, et presque constamment, dit-on, la plus injuste. Je n'ai pas la prétention de réformer cette opinion populaire , ni de réhabiUter les vertus de la fortune , comme si elle m'avait , par une faveur spéciale , comblé de ses dons. Je crois pourtant qu'elle ne passe pas sans cesse devant la demeure des simples mortels sans s'arrêter au moins quelque peu , tour à tour devant l'un ou devant l'autre. Je crois qu'il n'est pas un homme qui ne puisse avoir un peu plus tôt, ou un peu plus tard, son heureux jour, son terne à la loterie de ce monde. Seulement il peut fort bien se faire que nous ne sachions pas reconnaître les bonnes intentions de la volage déesse, et que, comme l'impatient voyageur dont parle La Fontaine , nous courions la chercher à la cour, à Surate, au Mogol, tandis qu'elle nous attend à notre porte.

Quoi qu'il en soit de cette digression qui a du moins le mérite d'être courte , Roger, qui ne courait ni après la fortune d'argent , ni après la fortune de cœur.

eut le bonheur de les voir toutes deux venir d'ellesmêmes à lui. Il rencontra chez sa vieille amie une jeune fille dont beaucoup d'élégants mondains avaient courtisé les bonnes grâces , dont un grand nombre avaient avec avidité supputé la dot et dont nul hommage n'avait encore troublé la rigide pensée. Ce que tant d'autres n'avaient pu faire par tous les moyens de conquête en usage dans les salons , Roger le fit par ses vertus modestes, par sa candeur.

On dit que lorsque Pierre le Grand quitta l'Angleterre il remit à Guillaume III , comme un témoignage de sa reconnaissance et comme un symbole de sa propre nature , un diamant entouré d'un lambeau de feutre. Pour un esprit d'élite, pour un œil clairvoyant , Roger était ce diamant caché sous une humble enveloppe. Hélène sut le comprendre. Sans avoir combiné aucun plan de conduite, sans s'être proposé comme un héros , de vaincre ou de mourir, par le fait seul d'une noble et réciproque sympathie, d'un droit et généreux élan , le pauvre ermite de la rue de l'Ouest atteignit à la solution dece sublime problème devant lequel échouent si souvent l'ambition des plus forts et le calcul des plus habiles : Aimer et être aimé ! F]t quel amour ! Le mythe du dieu indien qui enferme dans son sein des mondes encore inconnus , des mondes à venir, n'est-il pas un poétique emblème des régions ignorées , des sphères idéales , des germes de vie qui reposent dans les âmes innocentes , et soudain éclosent , se développent et brillent dans leur beauté

magique , dans leur solennelle grandeur aux rayons d'un chaste et véritable amour.

En un court espace de temps, Roger m'apparaissait complètement transformé. Ce n'était plus cet homme à la démarche lente et craintive , au regard voilé par la méditation. La vivacité de la jeunesse éclatait dans ses mouvements, la joie étincelait dans ses yeux, l'amour irradiait sa physionomie. Il ne s'occupait plus des systèmes cosmogoniques de l'antiquité, ni des doctrines philosophiques des écoles allemandes. Une lisait que Pétrarque, Thomas Moore, Schiller, les poètes les plus tendres , et répandait à leur imitation, sa propre tendresse en odes et en sonnets, « de mauvais sonnets , disait-il en riant, mais j'ai besoin du rhy thme pour la musique de ma pensée. » 11 aimait son Hélène avec une juvénile ardeur et un respect rehgieux. Il l'aimait avec un suprême orgueil, et une touchante humilité. Quelquefois il lui disait : « Je ne méritais pas d'entendre si vite l'aveu qui me transporte, j'aurais dû gagner par quatorze ans de fidèles services le bonheur devons appartenir, comme Jacob gagna celui d'être à Rachel. » Quelquefois il lui disait : «Je voudrais que vous fussiez pauvre, atin d'acquérir moi-même par mon travail tout ce qui pourrait vous plaire , tous les ornements de luxe , la perle moins blanche que vos dents , et le saphir moins pur que vos yeux. » D'autres fois après avoir loué avec emphase sa beauté, il lui disait : « Je voudrais que vous fussiez laide, afin de vous montrer que c'est

votre âme que j'aime , v<jtre âme, tille de Dieu , céleste , inaltérable beauté. »

Et Hélène souriait de ces dithyrambes, et quelquefois réprimait doucement son exaltation, puis après, oubliant les leçons qu'elle venait de lui donner, se montrait elle-même à peu près aussi exaltée.

Je les laissai tous deux chantant à la fois l'éternel cantique des cantiques du premier amour. Une alTaire m'appelait en Normandie, et, pendant mon absence, Roger oublia de m'écrire. Un matin , le bateau à vapeur du Havre m'avait conduit à Honfleur. Je venais de gravir la colline qui domine cette ville pittoresque, je venais de visiter la chapelle vénérée où les pauvres femmes et les pauvres mères de marins vont invoquer, pour leurs fils et leurs maris exposés aux orages de la mer, la protection de leur patronne : Notre-Dame de Bon-Secours. J'errais encore au milieu des groupes de familles de pécheurs éparses sur la terrasse du coteau quand je vis sortir de l'église un couple d'un aspect tout autre que celui de cette foule normande : une jeune femme d'une élégance parisienne et un jeune homme qui lui donnait le bras avec un tendre orgueil. Avant de distinguer leurs traits, je me sentis comme fasciné par l'apparition de ces deux nouveaux pèlerins et entraîné à leur suite. La femme appartenait à cette classe d'êtres d'élite auxquels, par un rare privilège, il a été donné de réunir divers genres de beauté qui se confondent en eux dans une suave harmonie. A une attitude naturellement imposante, elle joignait la

grâce et la souplesse d'un enfant. Sous ses longues épaisses nattes de cheveux noirs s'épanouissait la virginale fraîcheur d'un teint du Nord, et, de même qu'une lumière tempérée par un léger nuage, la vivacité italienne de son visage était adoucie par l'ombre d'une mélancolie germanique. Celui qui l'accompagnait n'était point de ces hommes qui brillent dans le monde de la fashion. Sa toilette le mettait en dehors de toute candidature au noble rôle de lion, et sa physionomie était de nature à passer fort inaperçue dans le cercle des beaux qui , l'hiver, régnent sur la contredanse, qui , l'été, font la roue aux bains. Mais il y avait dans l'expression de ses yeux, de ses lèvres, tant de tristesse à la fois et tant d'amour qu'il était difficile de la remarquer sans éprouver pour lui un intérêt instinctif.

Ce jeune homme était Roger. Cette femme était Hélène.

Dès que je les eus reconnus, mon premier mouvement fut de courir à eux. Puis il me sembla qu'ils se trouvaient dans une de ces graves situations où la présence même d'un ami peut être une gêne, et je me tins à distance.

Ils traversèrent à petits pas le préau, comme si, en ralentissant leur marche, ils eussent ralenti l'heure qui devait en marquer la fin , puis ils s'assirent au bord de la colline d'où l'on découvre au loin , d'un côté, les fiots de la Seine, de l'autre, les vagues de la Manche. De là, ils regardaient en silence la mer, puis

ils se regardaient l'un l'autre, et il y avait dans ce regard pensif, profond, tout un douloureux poënie.

Un instant après, par l'accord de deux pensées écloses ensemble, ils se levèrent et allèrent s'agenouiller l'un à côté de l'autre devant l'image de la Vierge où une paysanne en deuil venait d'allumer un cierge. Ils restèrent là, quelques instants, la tête baissée, les mains jointes , dans un pieux recueillement. Leur prière finie , Hélène s'approcha d'une des échoppes en plein air qui environnent la chapelle, acheta une petite médaille d'or, et, de sa main délicate , la glissa à la chaîne de montre de Roger qui souriait en la voyant entr'ouvrir de son ongle rose l'anneau rebelle.

Je les suivais toujours sans qu'ils m'aperçussent, car ils étaient trop occupés d'eux-mêmes pour songer à ce qui les entourait. Ils revinrent au bord du plateau etRoger proposa à son amie de prendre le sentier étroit et escarpé qui. du haut de la côte, descend sur la grève à travers des broussailles et des ronces sauvages. Je ne comprenais pas trop qu'il osât l'entraîner dans une voie si rocailleuse et si pénible. Mais lorsque je remarquai avec quel empressement il lui tendait la main, avec quel soin il veillait sur elle, et comme, aux endroits difticiles, il se plaisait à la voir s'appuyer sur lui , il me parut qu'il avait choisi un sentier pour lui montrer combien il était heureux de la soutenir, et peut-être pour lui faire sentir combien il voudrait la guider et la soutenir toujours ainsi dans l'âpre sentier de la vie.

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Quand ils furent h Honfleur, la cloche du bateau à vapeur du Havre donnait le signal du départ. Ils s'arrêtèrent comme saisis de nouveau par une idée fatale que depuis une heure peut-être ils s'efforçaient de détourner de leur esprit, puis ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Hélène s'éloigna en fondant en larmes; Roger monta à bord du bateau et tomba comme atterré sur un banc. On eût dit que le sentiment de l'existence lui était ravi.

Je m'approchai de lui et prononçai son nom en le frappant légèrement sur l'épaule: «Vous ici, s'écria-t-il, Dieu soit loué! c'est une consolation.

— Voilà deux heures que je vous suis pas à pas dans votre promenade avec Hélène.

— Comment? et vous n'êtes pas venu à nous?

— Vous aviez l'air tous deux si profondément absorbés dans votre entretien et votre rêverie que j'ai craint de vous troubler.

— Hélas ! c'est vrai. J'avais besoin d'être seul avec elle, et ces moments que nous avons passés ensemble ont été si courts! Je suis très-malheureux.

— Vous me faites peur. Que vous est-il donc arrivé ?

— Vous ne le devineriez jamais. Un héritage.

— Un héritage, dites-vous? C'est un de ces événements que je n'avais pas encore vu classer au nombre des infortunes.

— Oui, un héritage considérable, mais à quatre mille lieues d'ici : un de mes parents, avec qui je n'a-

vais jamais eu 1«^ moindre rapport , est mort h Lima , laissant à sa famille une fortune qui, dit-on, s'élève à plusieurs centaines de mille francs. Comme je suis l'unique enfant qui reste de cette famille, tout me revient de droit, et, comme on me Ta dit au ministère des affaires étrangères, il n'y a pas eu, et il ne peut pas y avoir de contestation. Mais, par une disposition singulière, le testateur exige que son héritier aille luimême à Lima faire célébrer , pour le repos de son âme, une messe solennelle dans la cathédrale, sans quoi , les biens qui lui sont dévolus seront distribués aux établissements de bienfaisance de la capitale du Pérou. A la lecture de cette clause, à l'idée d'un voyage dans le lointain Océan , Hélène s'est etfrayée et m'a prié de renoncera cette fortune inattendue. « Ne suis-je pas assez riche, m'a-t-elle dit, pour vous, pour moi? Qu'avons-nous besoin de ces piastres péruviennes qu'il faut aller chercher si loin et à travers tant de périls ? Songez, ajoutait-elle avec une adorable tendresse, que j'ai mis ma vie, ma destinée en vous; que si vous veniez à me manquer, c'en serait fait à jamais pour moi de mes espérances d'avenir, et que je n'aurais plus qu'à chercher, avec une amère résignation, un dernier refuge dans un cloître.

— Je reconnais bien là le noble cœur de votre Hélène. Et vous, qu'allez-vous faire ?

— J'agis contre son avis, et je crains d'agir méchamment. H faut vous l'avouer, mon orgueil, ce fils du démon, cette vipère de la race maudite des sept

péchés capitaux s'est souvent révolté à la perspective de me voir enrichi par Hélène. Tandis qu'elle me donnait l'inappréciable trésor de son amour , j'étais inquiet de recevoir un misérable don matériel. Sa générosité même gênait ma stupide vanité. J'aurais voulu que notre situation réciproque fût toute différente ; qu'elle fût à ma place et moi à la sienne, elle pauvre et moi riche. Quand j'ai appris qu'un héritage me tombait des nues à Lima, je me suis réjoui de ce hasard qui allait équilibrer nos fortunes, et je me suis décidé à partir par cette raison.... par cette raison , >» reprit-il après une minute de silence, comme s'il craignait de continuer, « puis encore par une autre dont je n'ai point osé entretenir Hélène et qu'il faut que je vous confesse. Eh bien oui, malgré ma passion pour elle, malgré le déchirement que j'éprouvais à la perspective d'une longue absence et d'une longue séparation , j'ai été fasciné, subjugué par l'attrait du voyage, par l'image idéale que je me suis faite d'une excursion dans les parages de l'Amérique , sur les vagues du grand Océan , sous le ciel des tropiques. Quand Hélène mesurait du dojgt sur la carte la distance qui nous sépare des côtes du Pérou, l'immensité même de cette distance souriait à mon imagination. Quand elle énumérait avec une touchante sollicitude les périls auxquels j'allais m'exposer, ces périls vrais ou faux ne m'apparaissaient que comme une poésie de plus dans mes rêves aventureux. Pour vous montrer le bon côté de mes sentiments, en vous

dévoilant ainsi mes faiblesses, je dois ajouter que je ne séparais point le souvenir d'Hélène de ces projets. Non, je me répétais souvent qu'en accomplissant cette tâche, en acquérant dans de nouvelles contrées une nouvelle instruction, je me créerais par là même un titre de plus à son estime et à son alfection. Je me faisais un délicieux tableau du jour où je reviendrais, des paisibles soirées où tous les deux assis à notre foyer conjugal, je lui conterais les divers incidents de mon odyssée. Hélas ! la présomption de ceux qui aiment et qui s'en vont est toujours celle du nomade pigeon de La Fontaine :

Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étais là. Telle chose m'advint. Vous y croirez être vous-même.

« Et je pars demain. Je l'ai voulu. Je pars avec je ne sais quel sombre pressentiment. Tout ce qui naguère encore exaltait mon esprit : scènes de la vie sur mer, cités et paysages d'une autre région , tout m'apparaît à présent entouré d'un nuage terne. La fortune même que je vais chercher m'inquiète. Il faut de bonnes jambes, dit un proverbe turc, pour porter le poids d'un jour de fortune. Tant que j'ai vécu pauvre, j'ai été modeste, laborieux, honnête. Qui sait si cette masse inattendue de dollars ne me rendra point paresseux et mauvais ? J'ai depuis longtemps une croyance qui souvent a occupé mes réflexions, qui maintenant se représente plus vivement à ma pensée.

Je crois qu'avant la seiilence de la justice éternelle, nous subissons, dans le cours même de cette vie passagère, l'arrêt d'une justice providentielle. Je crois que nous sommes, en ce monde, punis de nos fautes par une sorte de loi du talion, par une douleur semblable à celle que nous avons fait éprouver aux autres. Je crois, par exemple, que celui qui aura trahi son ami souffrira une trahison du même genre, que celui qui aura été ingrat, cruel envers une femme aimée, sera châtié de son crime par la fausseté, ou la dureté d'une autre femme. Jusqu'à présent , grâce peut-être à ma vie retirée , je n'ai manqué à aucun bon sentiment ; qui sait si la nouvelle existence où je vais entrer n'est pas pour moi un dangereux écueil?»

En me parlant ainsi, il semblait par ses regards fixés sur les miens, solliciter une consolation, un encouragement, et je lui répondais de grand cœur tout ce qui pouvait dissiper ses inquiétudes.

Nous passâmes la soirée ensemble à l'hôtel de l'Amirauté, lui constamment occupé des mêmes émotions d'amour et de voyage, et moi cherchant à tempérer l'essor parfois déréglé de son imagination, l'effervescence de son âme malade.

Le lendemain, je l'accompagnai à bord du navire qui devait le conduire à Valparaiso. Au moment où l'on commençait à appareiller, où il fallait le quitter, il se jeta en pleurant dans mes bras : « Adieu ! dit-il, adieu à Hélène ! » Puis il courut s'enfermer dans sn cabine.

L s'éloigna et ne ^arda point la plénitude de son amour. En pleine mer, exempt de cet affreux mal dont Byron a fait dans son poënie de Don Juan une si vive description , il fut saisi d'une telle admiration à l'aspect de la grandeur sublime, de la terrible majesté de l'Océan, qu'il s'accusait d'avoir vécu si longtemps sans connaître un pareil spectacle. La monotonie ordinaire de la vie du bord ne l'affectait point comme ses compagnons de voyage. Les divers incidents de la navigation éveillaient, occupaient sa curiosité d'esprit. Il suivait d'un regard attentif les manœuvres des matelots. Il étudiait l'action de la roue du gouvernail, et, à midi, s'appliquait à prendre, avec l'officier de quart, la hauteur du soleil, puis à faire le point.

Lorsque le bâtiment atteignit la région du tropique, Roger éprouva un grand charme à se sentir molle-

ment emporté au souffle régulier des vents alizés sur une mer de nacre et d'azur, sous un ciel radieux, par des matinées splendides, par des nuits lumineuses. Assis sur la dunette, il passait alors de longues heures à contempler le sillage du navire, çà et là, vert comme l'émeraude , çà et là étincelant comme une pluie de feu, puis fuyant au loin comme une nappe d'argent. Il avait avec lui des livres d'astronomie, et il observait dans l'espace la marche des astres , la grande Ourse, la scintillante Vénus, et l'étoile polaire qu'il voyait pâlir de jour en jour à mesure qu'il se rapprochait de l'équateur, qui bientôt allait disparaître pour faire place à la magnifique constellation de la croix du Sud. Dans ses heures de solitude et de rêverie, Roger n'oubliait -point Hélène. Souvent il l'associait aux puissances de sa pensée , il l'appelait près de lui, il eût voulu la voir assise à ses côtés partageant ses émotions et lui donnant un idéal de plus par sa présence. Mais déjà la poésie de l'amour s'atténuait en lui , à son insu , devant la poésie de l'espace. Si la tendresse d'Hélène avait exalté son cœur assoupi, ce voyage exaltait son imagination. Dans le mouvement de son esprit et la succession perpétuelle de ses impressions, il lui semblait qu'il venait comme la princesse des contes de fées, de s'éveiller à une nouvelle vie, et d'avance il se représentait avec enthousiasme les plages qu'il allait parcourir, les villes qu'il allait voir. Au lieu de l'arrêter dans les bornes convenues, il prolongeait en perspective son itinéraire,

oubliant qu'il trahissait ainsi ses engagements avec Hélène. Tout en caressant avec bonheur ses projets de mariage, il accordait déjà une égale part d'amour à la beauté de la nature et à la beauté d'Hélène. Comme le doge de Venise, il se mariait avec la mer, du haut de son Bucentaure.

Un séjour de quelques semaines à Yalparaiso, une excursion dans les plaines de Santiago jusqu'au pied des Andes, puis une riante navigation sur l'océan Pacifique, le long des côtes occidentales du continent américain, ne firent que développer et affermir en lui ce besoin de voir, cette soif de l'inconnu, puissance et maladie des vrais voyageurs.

A Lima , Roger trouva des lettres d'Hélène qui l'avaient devancé par la voie des bateaux anglais, des lettres tristes, expansives où l'on voyait perler une larme de douleur dans un effort de résignation. « Mon ami, disait-elle, j'espère que vous êtes maintenant arrivé au terme de votre voyage. J'ai prié Dieu pour vous avec tant de ferveur qu'il doit avoir écouté mes vœux. Mais que de fois j'ai frémi au souffle du vent qui agitait mes fenêtres, et avec quelle terrible curiosité je lis maintenant, dans les journaux, les récits d'orages et de sinistres maritimes ! Je Us aussi dans la vie solitaire, à laquelle je me suis vouée en vous attendant, tout ce qui se rattache au pays que vous allez voir. Mes études géographiques étaient très- négligées dans ma pension ; l'amour complète mon éducation. Je vous suis de point en point

sur la carte. J'apprends la géographie de l'Océan et du continent américain en voyageant avec vous. N'allez pas croire au moins qu'en m'appliquant à ce travail, je prétende jamais m'élever à l'état de femme savante, ni que je veuille savoir par Prescott, par Stevenson, par Tschudi l'histoire du Pérou, pour vous dispenser de me raconter vos observations dans cette contrée. Non, non, mon beau monsieur, vous me rendrez un compte exact de chaque pas que vous aurez fait dans le nouveau monde, de chaque impression que vous aurez éprouvée, de tous vos ennuis et de toutes vos joies, s'il vous est permis d'avoir quelque joie loin de moi. Mais, au nom du ciel, n'allez point, pour le cruel plaisir de m'apporter une relation plus complète, prolonger votre séjour sur celte vilaine terre d'Amérique. Je me suis affligée de cette fortune que vous deviez aller chercher à quatre mille lieues de moi, ne me la rendez pas à jamais odieuse, en employant à la recueillir, un jour, une heure de plus qu'il ne faudra. Si, pour en prendre possession, vous éprouviez des difficultés inattendues, renoncez-y, laissez-la aux pauvres. Voyez, mon ami, la vie est courte, et les moments de bonheur que Dieu y a semés dans sa miséricorde sont rapides etpeunombreux. Nous en viendrons un jour à regretter ces beaux mois de printemps de notre amour perdus dans une fatale séparation. Et nous les regretterons en vain. Les dollars que vous allez amasser ne les feront point revivre. L'or du Pérou ne les tirera pas de l'abîme du

passé. Revenez donc, je vous en conjure. Revenez, c'est mon vœu de chaque instant. C'est l'ardent*^ prière de votre amie dévouée. »

Roger s'attendrissait en lisant ces lettres, puis la grande ville de Lima, avec son beau ciel, ses églises et ses palais, sa vive et joyeuse population, occupaient son esprit, détournaient sa pensée des promesses qu'il avait faites à Hélène. Grâce au zèle intelligent du consul de France, sa succession avait été promptement réglée. Toutes les formalités remplies , tous les legs acquittés, il avait reçuen lettres de change une somme ronde de deux cent mille francs. Il eût pu partir, et il ne partait pas. Il faut lui rendre cette justice que, dans ces délais si longs pour la pauvre fille qui l'attendait avec tant d'impatience , il ne se laissa séduire ni par les plis coquets de la saya , ni par les petits pieds des Liméiennes, ni par la flamme de leur œil noir étincelant entre les bords de la manta. Non, il gardait à Hélène une intégrale fidélité. Il errait le long des rives pittoresques du Rimac, il se rendait à l'heure de la promenade sur VAlamadita nueva , il courait avec la foule aux combats de taureaux sans se laisser émouvoir par la démarche voluptueuse des ninas péruviennes , par le regard significatif que plus d'une dardait sur lui en glissant à ses côtés sous les galeries de la place du Palais, ou en se penchant sur les coussins de la calesa. Mais il se plaisait à voir les différents spectacles de la cité , à suivre au cirque , au théâtre , dans les églises , cette population dont ni le temps ,

ni les désastres révolutionnaires n'ont pu changer encore le caractère primitif, dans son singulier mélange de tempérament sensuel et de pratiques religieuses. Puis la Cordillère était près de là , avec ses vallées profondes , ses cimes gigantesques. Roger y fit une excursion qui dura plusieurs semaines.

A son retour à Lima, au lieu de songer à revenir directement en France , il n'aspirait qu'à connaître d'autres lieux. Il en est de l'amour des voyages comme de la plupart des passions dont l'intensité s'accroît par les satisfactions mêmes qu'on leur accorde ; plus on a vu, plus on veut voir. Un point d'observation conduit à un autre, et tel désir d'exploration qui d'abord n'était que le louable élan d'un esprit avide d'instruction peut aisément, par le libre espace qu'on lui ouvre, dégénérer peu à peu en un besoin incessant de locomotion , en une maladie.

Roger écrivit à Hélène qu'il allait, par l'isthme de Panama, à la Havane, où il s'embarquerait pour la France. Il disait que ce trajet serait plus commode et tout aussi rapide que celui qu'il ferait en doublant de nouveau le redoutable cap Horn. Cette fois , il la trompait sciemment , car il ne se dissimulait pas qu'il lui fallait plus de six semaines pour arriver à la Havane, autant pour se rendre de là en France, et qu'il s'arrêterait à Panama, à Chagres et dans l'île de Cuba. Il resta là en effet des mois entiers, subjugué par les enchantements de la délicieuse Havane , de la reine des Antilles, assoupi dans sa chaude température,

enivré pour ainsi dire par l'arôme de ses plantes, par les brises embaumées de ses champs et de ses collines, par les charmes de cette ville magique.

Embarrassé d'expliquer à Hélène ces retards, il écrivait des lettres plus courtes et moins fréquentes. L'amour s'y déployait pourtant, mais non plus comme naguère dans son plein et heureux abandon. Une contrainte en restreignait l'essor, un nuage en voilait la vive clarté. Quant à Hélène, après avoir de nouveau ardemment, tendrement supplié son vagabond ami de revenir, elle n'exprimait plus dans sa correspondance qu'une morne résignation où çà et là éclatait comme une lueur sinistre sur un horizon orageux , un sombre pressentiment.

De la Havane, Roger voulut aller aux États-Unis, bien résolu cette fois à prendre immédiatement à New- York le bateau à vapeur de Liverpool.

Le bâtiment sur lequel il s'embarqua était rempli d'Américains orgueilleux et dédaigneux , boutonnés comme des diplomates qui porteraient dans leur sein le secret de la chute ou de la prospérité d'un empire, passant leur journée sans se dire un mot, errant comme des ombres muettes, la pipe entre les lèpres, absorbés dans les combinaisons de leur commerce , dans le calcul de leur trafic et ne s'arrachant à ces graves méditations que pour se précipiter comme des animaux voraces dans la salle à manger, aux sons de la cloche qui annonçait le luncheon ou le dîner. Après avoir essayé

d'apprivoiser plusieurs de ces ours de magasins, Roger voyant qu'il n'obtenait d'eux par ses prévenances qu'un sourd grognement à la place d'une parole humaine , dut , bon gré mal gré, faire comme eux et se tenir à l'écart. Une telle situation l'ennuyait fort. Il regrettait l'urbanité des mœurs espagnoles, l'exquise courtoisie des habitants de Lima, de la Havane, et mesurait avec effroi tout le temps qu'il avait à passer au milieu de cette horde démocratique.

Un matin , tandis qu'il se promenait mélancoliquement sur le pont , il vit venir à lui un passager qu'il n'avait pas encore remarqué, c'était un petit vieillard d'une figure avenante, assez coquettement vêtu, et portant des lunettes en or à travers lesquelles brillaient, sous deux épais sourcils, deux yeux intelligents et pénétrants. C'était un Américain aussi , mais un Américain qui avait voyagé dans l'ancien monde et effacé dans le contact des Européens la rudesse et la morgue du yankee. Aprèsavoir quelques instants observé à distance le promeneur solitaire , il se rapprocha de lui et engagea lui-même la conversation. « Dieu soit loué, » se dit Roger, en l'entendant parler français et en le voyant accompagner chacune de ses paroles d'un sourire bienveillant, «voici du moins un être civilisé, » et dans le plaisir que lui causait cette découverte, il se mit à causer avec expansion. L'étranger, de son côté, semblait heureux du hasard qui l'avait conduit à cet entretien. Il interrogeait Roger avec une parfaite politesse, l'écoutait avec intérêt , et à son tour

lui disait sa propre situation. Bientôt Roger apprit que cet aimable étranger s'appelait Wilkinson , qu'il était négociant à New-York et venait de faire à la Havane une importante spéculation. Le digne Américain apprenait en même temps que le jeune voyageur français emportait de Lima un héritage de deux cent mille francs.

« Il faut que je vous quitte, dit M. Wilkinson à Roger, j'ai voulu faire faire à ma fille un voyage d'agrément en l'amenant à la Havane, et la pauvre enfant souffre du mal de mer. Je vais voir dans quel état elle se trouve et si elle ne peut monter sur le pont. A revoir, j'espère vous retrouver et j'aurai grand plaisir à vous entendre parler de la France, le pays d'Europe que j'aime le mieux. »>

Un instant après, il revenait donnant le bras à une jeune fille dont un grand chàle négligemment jeté sur les épaules ne cachait qu'à demi les formes délicates, et dont un voile de gaze laissait suffisamment entrevoir l'intéressante figure. Elle s'avança à pas lents, s'appuyant sur son père comme si elle pouvait à peine marcher. En posant le pied par mégarde sur un cordage, elle trébucha, et Roger, qui la regardait venir, se précipita au-devant d'elle pour la soutenir; elle leva sur lui deux grands yeux bleus pleins de langueur, puis les baissa aussitôt avec une pudeur virginale en balbutiant d'une voix faible quelques mots de remercîment.

Roger se hâta d'aller lui chercher un pliant et l'aida

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avec son père à s'y asseoir, car elle semblait avoir perdu la faculté de se mouvoir.

« Ma pauvre fille! dit le père, comme ce mal de mer l'a abattue ! » Puis, la regardant avec attendrissement : « Voyez, monsieur Roger, c'est la consolation, la joie de mes vieux jours. Quand vous serez marié (car vous m'avez dit, je crois, que vous ne l'étiez pas encore), vous connaîtrez ces ravissements et ces anxiétés de la paternité. C'est mon unique enfant, unique en vérité, quoique j'aie encore un fils, mais celui-là ne m'a causé que des chagrins, et ma chère Mina est le bon ange que Dieu , dans sa compassion, a placé près de moi pour me rendre la vie douce. Sa mère est morte en lui donnant le jour. Elle avait , par ce deuil qui assombrit sa naissance, un grand vide à combler dans mon existence, et elle n'y a pas manqué. Elle occupe si bien toutes les pensées de mon cœur, elle m'est devenue si nécessaire que je tremble à l'idée seule que quelque jour, un mari entrera avec moi dans le partage de ses affections.

— Mon père, mon bon père , » dit la jeune fille d'une voix suppliante, » vous savez bien que je n'aspire qu'à rester constamment avec vous.

— Oui, oui, reprit le père, tu me l'as souvent répété, et je t'en rends grâces, et je le crois. Mais telle est la destinée de la femme, surtout quand cette femme ressemble à ma jolie Mina, et quand elle a, dans la Wallstreet , une belle dot en beaux dollars comptant.... Allons.... laissons cette idée qui m'at-

triste et à laquelle j'ai toujours la faiblesse de revenir. Parlons d'autre chose. Tiens, mon enfant, voilà un voyageur parisien qui peut te dire si les maîtres qui , à New-Nork , t'ont donné des leçons de français étaient dignes de professer cette langue, ou si tu n'as pas su toi-même profiter de leur enseignement.

— Au peu de mots, repartit Roger, que mademoiselle vient de prononcer, il me semble qu'il n'y a aucun reproche à adresser à ses précepteurs, et qu'elle ne mérite elle-même que des compliments. »

La conversation ainsi engagée s'anima par le plaisir que Roger et M. Wilkinson éprouvaient à la continuer et par l'intérêt visible avec lequel la jeune fille les écoutait. Soit par l'effet de cette distraction inattendue, soit par l'effet du grand air, miss Wina se trouva , vers les cinq heures , si bien remise de son abattement, qu'elle se sentait la force d'assister au dîner. Roger lui offrit galamment son bras pour descendre dans la salle à manger. « Vous ignorez , lui dit-elle en souriant , qu'une Américaine ne peut donner le bras qu'à son mari. Mais nous ne sommes pas ici à New-York, et les voyages ont leurs privilèges. »

En prononçant ces mots, elle regardait pourtant son père d'un air soumis, comme pour demander son assentiment,

« Va, va, mon enfant , dit M. Wilkinson , c'est un des usages de politesse de ce beau pays de France , la contrée la plus polie du monde, et je ne vois rien qui t'empêche de l'accepter. »

Miss Mina passa légèrement son petit bras sous celui du voyageur, et descendit les marches de l'escalier d'un pas plus ferme qu'on ne l'eût attendu après sa récente apparence de faiblesse.

A table, Roger s'assit près d'elle, et prit à tâche de la servir avec l'empressement d'un courtois chevalier et avec cette sorte d'amour-propre qu'un jeune homme ressent naturellement à s'occuper d'une belle personne. Les Américains, selon leur coutume, ne s'occupaient que d'eux-mêmes , buvant et mangeant en silence avec avidité , comme s'ils craignaient que les mets étalés devant eux ne leur fussent trop tôt ravis. L'un d'eux , pourtant , placé de l'autre côté de Roger, jetait de temps à autre sur lui un regard expressif dans lequel un observateur eût pu reconnaître un singulier mélange de surprise inquiète et de commisération. En un certain moment, où Roger redoublait d'attention pour la jeune fille, l'Américain se pencha vers lui et lui dit à voix basse : « Take care. (Prenez garde.) Pardon, monsieur, répondit Roger, je ne comprends pas l'anglais. »

L'Américain se pencha sur son assiette sans rien expliquer, mais miss Mina l'avait parfaitement entendu , et une légère rougeur se répandit sur son pâle visage.

Le lendemain et les jours suivants , elle s'établit à poste fixe sur le pont. « Son père , disait-elle , avait raison. Le grand air était le meilleur remède au mal de mer; elle le respirait avec délices et ne pouvait plus

rester dans sa cabine. » Roger était là dès qu'elle arrivait, s'asseyait dès qu'elle était assise , se promenait quand elle voulait se promener, la conduisait à table, la ramenait à son pliant, et ne la quittait que le soir. Nul autre que lui ne s'approchait d'elle, et de son côté elle se montrait parfaitement indifférente à tout ce qu'il y avait de passagers sur le bâtiment. Roger s'était constitué son cavalière servente et jouissait en paix de ce rôle délicat. Tantôt, pendant qu'elle travaillait à quelque ouvrage de tapisserie, il parlait avec elle des pays qu'il avait vus et de ceux qu'il désirait voir ; de la France et des États-Unis. Tantôt il lui lisait les livres qu'il avait apportés avec lui , et il admirait la finesse de sentiment avec laquelle cette fille d'Amérique saisissait les passages les plus notables de nos écrivains. Quelquefois elle lui prenait elle-même le volume des mains pour en faire la lecture h son tour, et sa voix suave, fraîche, légèrement marquée d'un accent exotique, caressait l'oreille de Roger comme une musique.

Ces longues et fréquentes causeries , ces lectures qui étaient encore une espèce d'entretien, ne laissaient pas que de troubler l'âme de Roger. Quand il se retrouvait seul , et qu'il faisait un retour sur lui-même, il était forcé de convenir qu'en peu de temps la présence de la jeune Américaine lui était devenue bien nécessaire, et cette découverte alarmait son honnête conscience. Un soir qu'elle l'avait quitté plus tôt que de coutume pour se retirer dans sa chambre , il se

sentit si triste en la regardant s'éloigner, qu'il se demanda s'il n'aurait point déjà conçu pour elle une affection qui serait réprouvée par Hélène; puis aussitôt, repoussant avec effroi cette pensée : « Non , non , se dit-il, ce n'est qu'un attrait innocent et passager, un attrait de circonstance. Je n'aime, je ne puis, je ne veux aimer que ma noble Hélène. »

Cependant peu à peu , sans qu'il y fît attention , ses conversations avec miss Mina prenaient un caractère plus intime. Les phrases galantes qu'il arrondissait naguère d'un ton enjoué, il en venait à les prononcer d'un ton plus sérieux et en fixant sur l'Américaine un regard plus vif. Il était sur la pente du sentiment, il y glissait à son insu. Le père, qui d'abord assistait assidûment à leurs entretiens, les laissait maintenant seuls, obligé, disait- il, de mettre en ordre ses comptes avant d'arriver à New- York.

Un jour qu'ils étaient l'un à côté de l'autre, à l'écart des autres passagers, miss Mina demanda à Roger comment il n'avait pas encore songé à apprendre l'anglais?

« Vous avez raison, répondit-il, de me reprocher mon ignorance. C'est une langue que tous les hommes d'étude devraient connaître, et depuis que je vous ai rencontrée, je désire la savoir, parce que c'est votre langue maternelle. Mais est-il vrai qu'elle soit agréable et expressive? Quand je l'entends parler par les gens qui nous entourent, elle ne vibre à mon oreille que comme un siftlement aigu.

— N'en jugez pas, reprit M"* Wilkinson, par l'accent de mes compatriotes, qui la dénaturent impitoyablement. Elle est au contraire fort douce et trèséloquente.

— Eh bien! pour eu avoir un exemple, comment dit-on en anglais : je vous aime? »

A cette question , miss Mina rougit , baissa les yeux, puis, après un instant de silence, comme si elle venait de recueillir la force nécessaire, elle balbutia d'une voix émue : / love y ou.

« I love you, répéta Roger, oui, c'est assez joli. Mais vous avez dans cette même langue, deux langues ; l'une parlée et l'autre écrite. Je suis sûr que vous écrivez ces mots : 1 love you, tout autrement que vous ne les prononcez.

— Non. Il y a très-peu de différence ; tenez. >. Puis tirant de son nécessaire un carnet en écaille avec un porte -crayon en or, « tenez : vous vous souviendrez que je vous ai donné votre première leçon d'anglais ; écrivez : I 1-o-v-e y-o-u.

— C'est très-simple en effet, reprit Roger, et me voilà, après un tel commencement, on ne peut plus déterminé à apprendre cette poétique langue de Shakspeare , de Byron , dont je n'ai encore pu lire les œuvres que dans des traductions. »

Miss Mina se leva pour aller voir ce que faisait son père et emporta le carnet.

Un autre jour, Roger lui disait : « Il faudra bientôt que je vous quitte pour retourner en France , vous

laissant à quinze cents lieues de moi, sans espoir de jamais vous retrouver. Ah ! je voudrais être un de vos parents. Je voudrais être votre frère. Comment diton en anglais : je voudrais être à vous ? >'

Avec une vivacité de mouvement qui ne lui était pas habituelle, et une expression de figure joyeuse et fière , miss Mina tira de nouveau son carnet et lui dicta ces mots : / should wish to be your's.

•« Est-ce bien? demanda Roger.

— Très-bien et très-nettement écrit. Mais joignezy votre nom. Il me plaira de le garder avec le souvenir du vœu généreux que vous venez de m'adresser, » et au bas de sa candide déclaration, Roger traça gaiement sa signature.

Le jour suivant, le navire arrivait à New-York et jetnit l'ancie au milieu d'une légion d'autres navires, dans la magnifique rivière de l'est. M. Wilkinson se chargea lui-même d'accomplir pour Roger toutes les formalités de douane, lui fit venir une voiture, le conduisit dans un hôtel, le recommanda aux bons soins du maître de maison, et ne le quitta qu'en lui laissant sa carte, après l'avoir engagé à diner pour le lendemain.

Roger n'avait garde de manquer à ce rendez-vous. Il n'avait aucune lettre de recommandation pour cette métropole coumierciale des États-Unis , il n'y connaissait personne et se réjouissait du hasard qui l'avait mis en rapport avec un aimable négociant et une gracieuse jeune fille.

A l'heure dite, il entrait dans la demeure de M. Wilkinson. Un domestique en habit noir et en cravate blanche le reçut sur le seuil , un autre le conduisit respectueusement au premier étage; un troisième lui ouvrit la porte d'une antichambre pavée en marbre et élégamment meublée. Roger s'était attendu à une de ces modestes réunions improvisées qui se restreignent à un cercle de famille. Il fut fort surpris de voir dans le salon une vingtaine de personnes. Miss Mina était en grande toilette, assise sur un canapé entre deux femmes d'un âge mûr qui lui serraient les mains d'un air maternel. M. Wilkinson était debout devant la cheminée au milieu d'un groupe d'hommes auxquels il semblait faire un récit intéressant, car chacun l'écoutait avec une attention marquée.

A l'aspect de Roger, il les quitta brusquement, s'avança à la rencontre de son jeune compagnon de voyage, le prit par la main, et le conduisant au milieu de ses hôtes : << Messieurs, leur dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. Roger de Frasnes, mon gendre.

— Votre gendre ! s'écria Roger en frémissant, je ne comprends pas.

— Oui, mon jeune ami, répliqua M. Wilkinson d'un air de triomphe et de sarcasme diabolique. Il est bien possible que dans la timidité de votre caractère, car vous m'avez dit que vous étiez timide, vous n'ayez pas osé me demander ce titre , mais moi qui ai reconnu vos intentions, je vous l'accorde généreusement et avec joie comme à un brave et digne garçon.

— pardon, monsieur, reprit Roger d'une voix tremblante, il y a là une méprise qui m'afflige et que je dois en conscience faire cesser au plus vite: Je rends parfaitement justice aux aimables qualités de mademoiselle votre fille, je suis fort reconnaissant de l'honneur qu'elle a bien voulu me faire de m'associer, pendant notre voyage , à ses lectures et à ses entretiens, et je ne doute pas que celui qu'elle choisira pour époux ne s'estime fort heureux de lui appartenir. Mais moi, monsieur, je n'ai jamais pu aspirer à être cet homme de son choix. Je suis fiancé en France, j'y retourne pour me marier, et je compte partir la semaine prochaine avec le Fulton. »

A ces mots, miss Mina poussa un cri lamentable et tomba dans les bras des deux femmes assises à ses côtés, qui l'emportèrent dans une chambre voisine. M. Wilkinson les y suivit. Roger se dirigea vers la porte pour sortir. Mais trois ou quatre amis du négociant lui barrèrent le passage.

« Quoiî s'écria le malheureux jeune homme, avec une agitation fébrile, suis-je donc prisonnier?

— Vous êtes sur une terre libre, dit l'un d'eux avec emphase, sur la libre terre des États-Unis, où tous les hommes sont frères, où pour le pauvre, comme pour le riche, il n'y a qu'une loi et qu'une justice. Mais nous vous prions de vouloir bien rester ici jusqu'à ce que vous ayez donné une explication satisfaisante à notre honorable concitoyen, M. Wilkinson. »

Au même instant , le négociant rentrait dans son

salon. Après avoir répondu en quelques mots rassurants aux questions qu'on lui adressait sur la santé de sa fille, il ramena par le bras Roger au milieu du cercle de ses convives, et se posant en face de lui comme un juge devant un accusé :

« Monsieur, lui dit-il, il so peut que dans votre pays on fasse la cour à une jeune fille pour passer quelques instants agréables; il se peut qu'on lui adresse des déclarations pour le plaisir de s'essayer au langage sentimental; il se peut qu'on la compromette sans crainte par ses assiduités et qu'on l'abandonne sans scrupule ; il se peut même qu'on lui remette par écrit l'aveu le plus positif, et qu'on se joue impunément de sa crédulité. Mais dans notre austère et vertueuse Amérique, nous n'admettons pas de tels usages. En Amérique , quand on cherche à se rapprocher d'une jeune fille, c'est avec une loyale intention, et quand on la courtise, c'est pour l'épouser. Nos lois ici sont d'accord avec notre morale. Nos lois protègent les cœurs inexpérimentés, poursuivent la trahison et châtient les séducteurs. Cela posé, qu'avez -vous à répondre? N'avez-vous pas, aux yeux de cent personnes, été perpétuellement occupé de ma fille? Ne vous a-t-on pas vu la suivre sans cesse dans ses promenades, vous asseoir obstinément à ses côtés, et lui donner le bras , malgré nos coutumes, pour la conduire à table, et la ramener sur le pont? N'avezvous pas fixé sur elle des regards dont personne ne pouvait méconnaître la signification? Enfin, ne lui

avez-vous pas donné, avec votre propre signature, la déclaration la plus nette et la plus incontestable? » A ces mots, M. Wilkinson tira de sa poche le carnet de miss Mina et montra à ses hôtes les feuillets où le pauvre Roger avait fait un si fatal début dans l'étude de la langue anglaise. Tous les amis de M. Wilkinson, après avoir lu les deux phrases terribles, se retournèrent vers Roger avec de sourds murmures et une sombre expression de physionomie. Atterré d'une telle scène, l'infortuné restait devant eux la tête baissée, ne sachant plus comment plaider sa cause , et s'accusant lui-même par son silence. Celui des convives qui lui avait déjà fait une si belle tirade s'approcha de lui, et d'un air compatissant lui dit : « Je vous vois avec peine dans une fâcheuse position. Vous êtes étranger, et à ce titre seul vous avez droit à l'intérêt de tout vrai Américain. Je crois vous donner une preuve de cet intérêt en ne vous dissimulant point la vérité. Après ce que M. Wilkinson nous a raconté de votre conduite pendant la traversée, après ce que je viens de lire de mes propres yeux, je puis vous assurer que vous n'avez que deux partis à prendre : ou de vous résoudre à un procès dans lequel vous serez indubitablement condamné , ou de vous marier paisiblement , honnêtement , sans attendre que vous y soyez contraint par un arrêt du tribunal. Croyez-moi, je connais ces sortes d'affaires. J'en ai, comme juré, examiné et jugé plusieurs du même genre, mais je ne sache pas en avoirvujamaisune plus claire quecelle-ci.»

Le digne Américain achevait à peine sa période , quand une des femmes qui avait aidé à porter miss Mina dans une autre chambre rentra dans le salon et dit que son amie demandait instamment à parler à M. Roger.

Étourdi , démorahsé dès le commencement de ce drame domestique, ne sachant s'il veillait ou s'il dormait , tant il avait les sens et l'esprit troublés , Roger se laissa machinalement conduire près de la jeune fille. Elle était couchée sur un divan , la figure pâle, les cheveuxépars, la robe à demi entr'ouverte sur la poitrine, une de ses mains blanches tombant vers le parquet , l'autre posée sur son cœur, comme pour en comprimer les élans. Tout dans son attitude, dans ses traits, indiquait un profond abattement, et le désordre de sa toilette, l'expression douloureuse de sa physionomie lui donnaient une beauté si touchante que l'homme le plus froid n'eût pu la voir sans émotion. « Venez, ditelle d'une voix languissante, venez me dire adieu.... Je me suis trompée ! hélas ! Quoi qu'il en coûte à une pauvre malheureuse fille de faire cet aveu, ma conscience m'oblige à le faire. J'ai cru à votre amour et je vous ai aimé , sans pouvoir vous le déclarer. Je vous ai aimé mystérieusement, religieusement, avec la pureté et la ferveur d'une âme qui, pour la première fois, s'ouvre aux promesses d'un sentiment qu'elle regarde comme l'arrêt de son destin. Je me suis trompée. J'ai pris pour un témoignage de sympathie sérieuse, pour un signe d'amour ce qui , de votre part , n'était qu'une vaine galanterie employée

à abréger l'ennui ordinaire d'une traversée. Pardonnez-moi une erreur qui vous a jeté malgré moi dans une position embarrassante. Si mon père veut bien , comme j'en ai la confiance , écouter mes supplications, il ne cherchera point à vous faire contracter de force une union à laquelle vous n'avez jamais pensé, et qui ne serait pour vous qu'un malheur. Adieu! partez, oubliez-moi. Soyez heureux près de celle qui vous est chère. Quant à moi , qui ai toujours souffert d'une organisation faible et délicate, j'ai dû depuis longtemps me résigner à une mort précoce , et je mourrai avec moins de peine, maintenant que je vois s'évanouir le rêve qui m'eût fait bénir la vie. Adieu , » reprit-elle en tendant une de ses mains à Roger, et de l'autre couvrant ses yeux.

« Oh ! ma fille, ma pauvre fille ! « s'écria Wilkinson qui pendant ce discours était entré sans bruit dans la chambre, « qu'ai-je donc fait au ciel pour qu'il m'impose une telle torture, pour qu'il me condamne à voir souffrir, à voir chanceler et dépérir l'ange de bénédiction qu'il m'avait donné. Oh! monsieur, ^> ajouta-t-il en se tournant vers Roger, «c n'y a-t-il donc en vous pas une fibre humaine; ne voyez-vous pas la cruauté que vous avez commise , et ne pouvez-vous la réparer? >»

Tandis qu'il parlait ainsi , en se frappant le front , en sanglotant, la main de sa fille tenait celle de Roger ; elle la serrait convulsivement , elle l'attirait , et sans se rendre compte de son mouvement, la tête égarée ,

l'esprit éperdu, il se pencha vers la jeune fille qui , soudain, se relevant comme par une commotion électrique, l'entoura de ses deux bras, et le tint serré sur son sein.

« Dieu de miséricorde, s'écria le père , vous avez eu pitié de moi. » Puis, ouvrant la porte du salon : «» Venez, venez, dit-il, prendre part à ma joie. »

Roger, en s'arrachant de l'étreinte passionnée de sa fiancée, vit tous les convives du négociant rangés autour de lui , et entendit , sans pouvoir prononcer un mot, bourdonner leurs félicitations.

Un instant après, le dîner était servi ; un instant après, miss Mina reparaissait avec un bouquet de fleurs dans les cheveux , un bouquet de fleurs à la ceinture, vive et riante, et s'asseyait à table d'un air radieux à côté de son futur époux.

« Oh ! pauvre Hélène ! « se disait Roger en la regardant. «Oh! pauvre moi! J'ai eu tort. La Providence m'a puni. Mais la noble et généreuse Hélène, pourquoi doit-elle aussi souff'rir de ma punition ? »

Avec plus de fermeté de caractère, il eût, sans beaucoup de peine, brisé les mailles du filet dans lequel il venait de se laisser prendre. Avec un peu de temps, il eût appris que nul tribunal américain ne pouvait l'obliger à se marier, et qu'en engageant un procès, il n'encourrait d'autre risque que d'acquitter sa prétendue dette de cœur par un certain nombre de dollars. Mais il ne savait rien des moyens de salut qui lui restaient encore dans son désastre, et il se maria.

Il écrivit à Hélène une longue lettre dans laquelle il racontait franchement en détail toute son histoire. 11 s'accusait , il pleurait et ne demandait plus qu'un sentiment de pitié.

Le matin même de ses noces, il reçut un billet daté d'un couvent de Lyon. Hélène lui disait un éternel adieu , sans un reproche , sans un mot amer. Elle était , disait-elle, abritée sous l'aile de Dieu , et allait passer le reste de ses jours à prier pour lui. Ce billet si doux et si triste lui fit plus de mal que tout ce qu'il avait jamais éprouvé jusque-là.

Un mois après le mariage de sa fille, M. Wilkinson fit faillite et partit pour la Californie, emportant avec lui , sans doute par mégarde, une partie des traites que Roger lui avait remises pour les encaisser. Dans le même temps, Roger s'aperçut qu'un des cousinsde sa femme, un jeune et jovial marin , venait souvent chez lui et traitait M"'^ Mina d'une façon un peu familière. Il en fit l'observation à sa femme qui d'abord se mit à rire, puis se fâcha, et déclara qu'elle ne s'était point mariée pour être asservie à un joug tyrannique, et qu'elle continuerait à recevoir, sans s'inquiéter de ses reproches, qui bon lui semblerait. De contestations en contestations , les choses en vinrent au point que Roger se vit forcé de rompre par un divorce le lien qui lui avait été imposé par une affreuse surprise. Cette fois, il ne craignit pas de recourir aux tribunaux ; il exposa ses griefs et obtint sa séparation, mais à la condition de laisser entre les mains de sa

femme à peu près tout ce qui lui restait de la fatale fortune qu'il avait été chercher à Lima.

Il revint avec un sombre désespoir dans ce même port du Havre d'où il était parti un an et demi auparavant , avec tous les prestiges de l'imagination et toutes les joies du cœur. En rentrant à Paris, et en passant devant la demeure d'Hélène, il s'arrêta , regarda avec des larmes dans les yeux cette porte dont il avait franchi le seuil avec tant d'amour, ces fenêtres d'où, souvent de loin, Hélène le regardait venir : «t Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I dit-il, là était le bonheur, et je l'ai perdu ! »

W se retira dans son ancienne demeure de la rue de l'Ouest ; mais en vain essaya-t-il de reprendre ses premiers travaux, ses paisibles études. Son cœur était en proie à un chagrin que ses efforts ne purent surmonter, il contracta une maladie de consomption dont il mourut. A ses derniers moments, le nom d'Hélène errait sur ses lèvres. Ses yeux se fermèrent en regardant un Christ en ivoire qu'elle lui avait donné , et sa main droite se roidit sur la médaille qu'elle lui avait remise à Hontleur.

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