‹ Les amies de pensionChapitre 1 sur 12 · CHAPITRE PREHIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREHIER

Vexation singulière. — Cause de l'amitié dans l'enfance. — Curiosité déplacée. — Talents mal dirigés.

Dans un nombreux pensionnat, situé à quelques milles de Londres , se trouvaient deux jeunes demoiselles qui , au milieu des agréables distractions que leur oflrait cette maison d'éducation , éprouvaient un désagrément qui leur était particulier. Ce n'était pas qu'elles fussent moins considérées que les autres pensionnaires , car la

supérieure avait pour toutes mêmes soins et mêmes attentions; ce n'était pas non plus qu'elles eussent moins d'argent dans leurs bourses , ou qu'elles fussent moins bien habillées que leurs compagnes. Et quelle était donc , demanderont mes jeunes lectrices, la cause de leur tourment? Hélas! il n'y en avait pas d'autre que leurs noms : toutes deux étaient désolées de se nommer, Tune Marguerite, l'autre Brigitte.

Parmi les Caroline , les Louise , les Charlotte et les Henriette, dont les noms résonnaient à chaque instant à leurs oreilles, combien il était pénible, dans un jour de*fête, au milieu d'une fête, de s'entendre appeler mademoiselle Marguerite et mademoiselle Brigitte ! Mais ce qui aggravait encore leur position, c'est qu'il y avait eu avant elles, dans la pension, deux demoiselles dont les prénoms étaient les mêmes.

Marguerite et Brigitte avaient la douleur de voir le sourire sur tous les visages, aussitôt qu'on prononçait leurs noms. Cependant Brigitte avait sur sa compagne un double avantage, celui d'être jolie et de se présenter avec grâce.

DE PENSION. y

Je note ceci comme un avantage, parce que, dans un jour de fête, la chose pouvait être considérée comme telle ; mais dans toute autre circonstance de la vie, ce seraient des avantages de bien peu d'importance, s'ils n'étaient soutenus de quelque mérite plus solide.

Ces jeunes demoiselles étaient appelées les deux amies; non qu'elles eussent même caractère et mêmes goûts , elles ne se connaissaient même pas avant leur arrivée à la pension; mais elles y étaient entrées le môme jour, et leurs noms malencontreux, qui faisaient la risée de toutes les pensionnaires , avaient été la cause première de leur liaison, qui devint bientôt une amitié inaltérable, comme toutes celles qui commencent dans le jeune âge. Pour faire mieux connaître encore l'origine de leur amitié , et les causes qui servirent à la fortifier , il est bon de rapporter ce qui se passa lors de leur première entrevue. A peine furentelles arrivées que ces paroles : Avez-voiis vu les nouvelles pensionnaires, mademoiselle Marguerite et mademoiselle Brigitte ? furent répétées plus de vingt fois, et avec une affectation marquée, par les demoiselles qui étaient

alors en récréation dans le jardin. « Avezvous jamais entendu des noms si bizarres? disait Tune. — Oh ! si j'en avais un semblable, disait l'autre, et que mon père fût membre du parlement , je le prierais de présenter une pétition pour être autorisée à le changer. — Et moi, disait une troisième, je voudrais qu on me baptisât de nouveau. — Mademoiselle Marguerite vient sans doute du pays de Galles? ajouta la première, il faut que je le lui demande ; je suis sûre qu'elle parle gallois. »

Dans l'espoir d'entendre parler un langage qu'elles n'entendaient ni Tune ni l'autre , les deux demoiselles se mirent à la recherche des nouvelles venues. Du moins, si c'eût été dans l'intention de faire tout simplement leur connaissance , ou de leur offrir leurs services! mais non, c'était uniquement pour satisfaire leur curiosité.

Elles les aperçurent bientôt dans un endroit écarté du jardin, occupées toutes deux à admirer une rose que Marguerite tenait à la main. « Elles se content sans doute leurs peines ! » dit M"^ Cherche ( nom que lui avait fait donner son insatiable curiosité).

Je laisse à juger à mes jeunes lectrices si un pareil nom , provenant d'une telle cause , n'était pas infiniment plus désagréable que ceux de 3Iarguerite et de Brigitte , qui n'avaient rien en eux de ridicule. Du reste, M"" Sorrel n'y faisait pas attention ; les sobriquets étaient choses reçues dans la pension , et il y avait peu d'élèves dont le caractère ne fût ainsi désigné. Sur sa proposition , elle et son amie se cachèrent derrière quelques arbrisseaux auprès desquels se trouvaient les deux nouvelles pensionnaires; et de là elles écoutèrent leur conversation sans pouvoir être aperçues.

Voilà un échantillon du caractère de M"'' Cherche ; ce début peut donner une idée de ce que les deux amies devaient s'attendre à trouver dans sa société.

« On dirait que c'est un petit rosier ! disait Brigitte; je crois qu'il pousserait si vous le plantiez. — Croyez- vous? répondit l'autre ; oh bien , il me vient une idée ! il a ses racines, j'ai envie de le replanter; et lorsque je le verrai croître, fleurir, j'aurai du plaisir à dire : « C'est un rosier que j'ai planté à mon arrivée à la pension. »

iÔ LES AMIES

— Aussitôt dit , aussitôt fait ! répondit Brigitte en Toyant sou amie se disposer à exécuter son dessein; mais combien de temps pensez-vous qu'il restera-là? au milieu de tant de jeunes personnes , il ne tardera pas à être arraché ou foulé aux pieds.

— Il faut espérer que non , reprit Marguerite; il est dans un coin très-retiré, où j'imagine qu'il ne sera pas aperçu. Et mais , quand même on le verrait, pourquoi me r arracherait-on? il n'en reviendrait certainement rien à celles qui commettraient une pareille méchanceté.

— Ignorez- vous donc, répondit Brigitte, que beaucoup de petites filles se plaisent à faire le mal, et surtout lorsqu'elles n'ont rien de bon à faire.

— Rien de bon à faire ! reprit Marguerite étonnée; eh! n'ont-elles pas ici une infinité de choses à apprendre?

— Oh oui! mais je parle des heures de récréation.

— J'espère que je trouverai bien à employer ce temps de quelque autre manière , répondit Marguerite avec une extrême douceur ; il me semble que la culture des fleurs

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qui croissent en abondance dans ce jardin , peut occuper fort agréablement nos instans de loisir.

— Mais , dit Brigitte , la maitresse a dit à maman , lorsque nous sommes venues voir la pension , qu'elle prenait un jardinier pour avoir soin du jardin; et que quand les pensionnaires s'y rendaient pour la récréation, ce jardinier rentrait pour prendre ses repas.

— Alors, j'ai bien peur qu'il ne détruise mon rosier! reprit Marguerite; mais voici ce que je ferai , continua-t-elle en souriant : la première fois que je verrai la maitresse dans le jardin, je lui montrerai mon rosier , et je la prierai de défendre au jardinier de l'arracher. Alors je le cultiverai , je l'arroserai, j'observerai ses progrès, je verrai de combien il grandira la première année, la seconde, et enfin tout le temps que je resterai en pension.

— Vraiment! s'écria Brigitte, étonnée de voir avec quelle facilité elle parlait de demeurer si long-temps : est-ce que vous avez l'intention de rester ici deux ans? Pour moi, j'espère bien que je n'y res-

terai qu'un an ; et c'est déjà l)eaucoup.

— Je resterai ici aussi long-temps que papa et maman le jugeront à propos ! répondit Marguerite.

— Vraiment ? oh bien , je ne suis pas dans le même cas : mes parens me feront revenir auprès d'eux dès que j'en témoignerai le désir ; et je ne resterai ici qu'autant que je m'y plairai. A dire vrai , je doute que j'y fusse jamais venues! j'avais prévu tous les désagrémens que devait m' attirer mon nom, ou bien je l'aurais changé.

( — Entendez- vous , dit tout bas Mlle Cherche , en pressant le bras de sa compagne, elles ont déjà remarqué que l'on se moquait d'elles. )

— Et pourquoi l'auriez-vous changé, demanda Marguerite.

— Pourquoi ? et ne voyez-vous pas à quels chuchotemens moqueurs nous donnons lieu ! Combien de fois ai-je déjà entendu dire en ricanant : Mademoiselle Brigitte et mademoiselle 3Iarguerile! je regrette ])ien de n'avoir pas songé à prendre le nom de Caroline , lorsque je suis arrivée dans la pension , en somme , je crois que votre

nom est encore plus drôle que le mien. Eu effet , Marguerite , n'est-il pas vrai que vous seriez bien aise d'en avoir un autre ?

— Je n'ai pas encore trouvé qu'il m'ait causé le moindre désagrément, dit alarguerite qui était beaucoup plus raisonnable que sa compagne ; mais , au surplus , comment ferions-nous pour changer nos noms ? Vous savez que nous ne pouvons être baptisées une seconde fois.

— Cela est vrai ; mais nous pourrions dire que ce ne sont pas nos noms, répondit Brigitte.

— Et faire une histoire à ce sujet? oh non ! je ne voudrais jamais avoir un semblable mensonge sur la conscience.

— Pourquoi donc, dit Brigitte ; quel mal y voyez-vous donc ?

— Quel mal ? pouvez-vous me le demander ? D'abord ce serait un mensonge , vous ne l'ignorez pas; et puis je suppose que quelqu'un vienne nous voir , et nous appelle par nos vérital)les noms : c'est alors que nous mériterions qu'on se moquât de nous.

— Il n'y a guère que papa ou maman

qui puissent me venir voir , dit Brigiltti , et certes je n'aurais pas de peine à leur persuader de m' appeler comme il me plairait ; mais il est trop tard maintenant , toute la pension sait mon nom , et j'aurai la douleur de m'entendre appeler Brigitte tout le temps que je resterai ici.

Marguerite prit un air plus grave et plus sérieux , en entendant son amie faire la récapitulation d'une foule de petits désagrémens auxquels elle devait s'attendre. •- Il est malheureux , dit-elle , d'avoir de pareils noms , dès qu'ils peuvent causer de tels ennuis ; pourtant je sais fort bien que des reines et des princesses ont porté le mien sans en rougir. Espérons toutefois que cette vexation n'aura qu'un temps , ou qu'il viendra dans la pension quelque nouveau nom dont la singularité fera oublier les nôtres. « Elles entrèrent alors dans le sentier où les deux curieuses s'étaient aspostées pour écouter. Marguerite les avait déjcà remarquées pendant qu'elle plantait son rosier; et eUe ne fut pas jîeu surpris€ de les retrouver encore à la même place. Elle fut d'abord sur le point de les apostropher comme elles le

méritaient ; mais ayant réfléchi que le motif qui les avaient amenées là n'était peutêtre pas celui qu'elle leur supposait , et se rappelant d'ailleurs le sage conseil de sa mère qui lui avait souvent recommandé de ne pas juger trop précipitamment , elle pensa qu'il était plus convenable de garder le silence.

Pendant qu'elle faisait ces réflexions , M'"' Sorrel , autrement dit M"^ Cherche , s'avança à sa rencontre. « Pardon , M"" Marguerite, dit-elle; y aurait-il de l'indiscrétion , je vous prie , à vous demander si vous n'êtes pas du pays de Galles ?

— Non, mademoiselle, répondit celle-ci un peu surprise de la singularité de la question ; mais , ajouta-t-elle sans se déconcerter, ne serait-ce pas le désir de trouver en moi une compatriote, qui vous engage à me supposer d'origine galloise ?

— Oh non ! répondit la moqueuse en riant , mais votre nom ressemble tant à celui des montagnards du pays de Galles.

Marguerite sourit.-^ J'ai toujours entendu dire qu'ils étaient charmans; et c'est une qualification qui n'est certainement pas applicable au mien.

— Je Yeux dire qu'il sonne comme si vous aviez sans cesse vécu dans les montagnes ; ce qui m'a fait supposer que vous pouviez parler le langage du pays.

— Est-ce que vous le connaissez ? demanda Marguerite.

— Moi ! non , répondit M"" Sorrel ; mais il aurait été si singulier de vous entendre parler une langue qu'aucune de nous no comprend.

— Vraiment î dit Marguerite , en laissant entrevoir le mépris que lui inspirait une pareille sottise ; je ne me serais jamais imaginé qu'il y eût rien d'amusant à cela.

— Bien? mais dites-nous maintenant d'où vous venez , et comment il se fait que vous ayez un si vilain nom.

Brigitte allait prévenir la réponse de Marguerite , en demandant à l'impertinente pensionnaire comment il se faisait qu'elle s'appelât M"*' Cherche (car elle avait été instruite des secrets de la pension par une jeune demoiselle qui en était sortie tout récemment) ; mais la cloche du dîner sonna et au lieu d'offrir aux deux étrangères de les accompagner au réfectoire , ces char-

mantes demoiselles coururent en toute hâte du côté de la maison , pour voir ce que la maîtresse allait décider à l'égard de l'une d'elles qui avait été punie le matin , et qui ne devait pas manger à table.

Brigitte et Marguerite les suivirent , mais sans se presser; car d'après l'interrogatoire qu'elles venaient de subir, elles n'étaient pas fort impatientes de faire connaissance avec les autres demoiselles de la pension.

« Pour moi , disait Brigitte , quand elles viendront me questionner ainsi, je veux leur dire que je tiens mon nom de ma marraine , qui doit me laisser une fortune considérable ; ce n'est pas que je sois réellement dans ce cas-là , ajouta Brigitte en riant , mais je me propose de le leur dire, pour leur faire croire que je dois être trèsriche un jour. »

3farguerite ne pouvait approuver le dessein de son amie ; elle'allait encore une fois lui représenter qu'il ne fallait point mentir, mais par délicatesse , elle s'abstint de faire l'office de censeur , et répondit : « Je puis sans blesser la vérité , dire que je tiens mon nom de ma marraine ; mais pour ce

qui est de la fortune, je n'en parlerai point, car je n'ai jamais entendu dire qu'elle en eût à me laisser. »

En s'entretenant ainsi , elles arrivèrent insensiblement auprès de la maison, où elles rencontrèrent la maîtresse de pension M™^ Comagène qui , les abordant d'un air affable et plein de douceiii* , les prit toutes deux par la main et les conduisit au réfectoire.

Là , elles eurent encore l'occasion de remarquer un sourire ironique sur tous les visages ; mais comme elles se trouvaient assises auprès de la première sous-maîtresse ( places d'honneur assignées par l'usage aux nouvelles venues ) , elles n'eurent pas le chagrin d'entendre les observations malignes dont ce sourire était accompagné.

M™** Comagène prit place à une des extrémités de la table ; et après avoir dit le Benedicite, le dîner commença.

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