CHAPITRE II
Le père de Marguerite. — Son enfance. — Mère aimable- — Danger de l'indulgence.
Peur éviter à mes héroïnes la tâche pénible de rapporter leur histoire dans des détails aussi circonstanciés que pourraient le désirer nos lecteurs, je dirai que Marguerite était fille unique de M. David et de M™*^ Jones , et concentrait en elle toute la tendresse et toute l'affection de ses parens.
La famille de M. David était originaire du pays de Galles; et s'il eût été d'un caractère à tirer vanité de ce que tant d'autres considèrent comme un avantage, il aurait pu compter parmi les nombreux ancêtres de sa mère un des premiers princes du pays.
M""" Jones aurait désiré élever sa fille auprès d'elle ; mais elle avait craint que l'excessive tendresse de son mari pour cette
enfant ne nuisît au succès de son éducation. Pendant onze ans, Marguerite avait été l'objet des tendres soins de sa mère. Elle n'avait pas été moins choyée de son père ; qui , jaloux de la rendre heureuse , avait cru travailler à son bonheur en satisfaisant avec empressement à tous ses désirs. Mais rien n'est moins capable de préparer le bonheur des enfans , qu'une trop grande indulgence à leur égard.
M. David était sujet à la goutte ; et au milieu des fréquens accès de cette maladie qui aigrissait son caractère , il trouvait dans la société de sa chère fille une source de consolations qui lui faisaient quelquefois oublier ses souffrances. Il approuvait tout ce que faisait , tout ce que disait Marguerite ; et lorsqu'il la trouvait en défaut, il s'abstenait de lui en faire l'observation , dans la crainte de chagriner cette pauvre enfant. S'il remarquait sur son visage quelque signe de tristesse , il s'attristait avec elle , il l'embrassait , et cherchait , par ses caresses , à dissiper son chagrin ; les gâteaux , les bonbons et mille autres friandises qu'il mettait en réserve pour ces sortes d'occasions, lui
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étaient prodiguées ; et si , malgré tous ses soins , il ne pouvait parvenir à lui rendre sa bonne humeur , il ne manquait pas de se déchaîner aussitôt contre M""" Jones , disant que c'était elle qui sans doute avait fait quekpie sévère remontrance à sa fille.
C'est ainsi que Marguerite avait passé les premières années de son jeune âge. Lorsque son père la voyait bouder devant son livre, ou tortiller autour de ses doigts une aiguillée de fil que sa mère lui avait mise entre les mains , ce qui arrivait assez souvent : « Elle est trop jeune encore pour apprendre , disait-il ; pourquoi tant d'impatience ? elle n'est pas si éloignée de l'âge où ces choses s'apprennent d'elles-mêmes. » Ce n'est pas que, dans le fond de son àme , il ne pensât plus raisonnablement , mais il n'aimait pas à voir ]\Iarguerite triste et boudeuse ; et elle aurait fort bien pu rester dans l'ignorance pendant toute sa vie , si sa mère n'avait eu soin de prévenir les mauvais effets d'une pareille faiblesse, en répétant sans cesse qu'il y avait nombre d'enfans de sa connaissance qui savaient lire et écrire àl'àge de Marguerite (celleci avait alors environ six ans). «Si ellevou-
lait prendre l'habitude du travail, ajoutait M"" Jones , ce genre d'occupation lui plairait infiniment davantage; et elle aimerait mieux s'amuser à lire et à écrire , qu'à jouer avec la chaîne de montre de son papa, ou avec les boutons de son habit, ^>
Il faut le dire augsi , le chevalier David ne trouvait pas un bien gra ndplaisir à entendre épeler sa fille , non plus qu'à lui voir faire semblant de travailler. Du moment qu'il se trouvait seul, sa goutte se faisait sentir avec une nouvelle force : c'est pourquoi , sa femme était obligée de demeurer auprès de lui pour lui prodiguer des soins ; et le peu d'instans qui restaient à sa disposition ne suffisaient point à cette bonne mère pour exécuter le projet qu'elle avait conçu de faire l'éducation de sa fille.
Cependant , avec du temps et de la patience , elle vit ses efforts couronnés de quelques succès. Mais elle les dût en partie à la docilité de Marguerite et à l'émulation qu'excitaient en elles les enfans du voisinage , auxquels son papa lui permettait quelquefois de rendre visite , parce qu'il savait qu'à son retour , elle avait cou-
tume de lui faire le récit de tout ce qu'elle avait vu et entendu.
Malgré l'ascendant qu'elle avait sur le cœur de son père, Marguerite , dès l'âge le plus tendre, s'était fait [un besoin de l'approbation de sa mère. En vain le chevalier riait-il des histoires plaisantes qu'elle s'amusait à raconter ; si M™" Jones ne riait pas aussi , Marguerite ne tardait pas de s'en apercevoir , et il manquait quelque chose à sa satisfaction. W^ Jones avait reconnu qu'il était inutile de reprendre Marguerite en présence de son père , qui embrassait aussitôt sa défense ; le silence était donc le seul parti qui lui restât à prendre dans de semblables circonstances , et ce moyen lui paraissait plus propre à faire paraître son mécontentement. Quand Marguerite commettait quelque faute , sa mère se contentait de la regarder sans rien dire ; mais oe regard et ce silence faisaient plus d'impression sur le cœur de la petite demoiselle , que tous les applaudissemens de son père.
Lorsque Marguerite eut atteint l'âge de huit ans , elle commença à devenir chaque jour de plus en plus capable d'apprécier la
bonté supérieure de sa mère ; elle la préféra bientôt à l'aveugle tendresse de son père ; dans laquelle elle eut le bon esprit de ne voir qu'une indulgence poussée à l'excès ; et les préceptes de M™^ Jones se grayèrent plus profondément dans son esprit.
Ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés que M™" Jones parvint à obtenir de son mari que sa fdle ne resterait point auprès de lui le matin pendant qu'il était au lit ; mais elle bii fit si bien sentir la nécessité de lui laisser quelques heures à sa disposition, qu'il ne put s'y refuser. Ces instans furent entièrement consacrés à l'instruction de Marguerite : la lecture, l'écriture et l'arithmétique l'occupaient tour à tour ; et ses progrès furent si rapides , qu'elle fut bientôt en état de former quelques lettres et de lire une fable presque aussi bien que Marie Sommers, une petite savante du voisinage. Tous les jours après midi , quand le père s'était retiré pour faire sa méridienne , M°" Jones prenait sa fille en particulier, et lui montrait à travailler à l'aiguille. Marguerite avait de l'intelligence et apprenait tout aveo facilité ; mais aussi elle écoutait atten^
un mois d'apprentissage elle eut la satisfaction de présenter au chevalier une paire de manchettes qu'elle avait brodées ellemême pour les lui offrir en présent.
Ces premiers succès donnèrent au chevalier ridée de vanter l'excellence de son système d'éducation. « J'avais bien raison , disait-il, de vouloir qu'on la laissât tranquille : je savais bien qu'elle apprendrait tout d" elle-même. « Mais M"" Jones , qui aimait la vérité , ne crut pas devoir garder le silence , et répondit que ce que sa fdle savait , elle ne l'avait pas acquis sans beaucoup de soins et de difficultés.
'< Marguerite ne dira pas , ajouta-t-elle , qu'il ne lui en ait rien coûté pour apprendre le peu qu'elle sait ! aussi elle éprouve maiu" tenant, d'une manière bien vive, le piai- /'. sir de pouvoir employer utilement son temps, et je ne doute pas qu'encouragée par ses premiers succès , elle ne fasse tous ses efforts pour en obtenir de nouveaux.
< Oh oui , papa ! dit la petite fille , je t'assure que j'ai trouvé les commcncemens bien pénibles , au point que je désespérais de pouvoir jamais rien apprendre. Tu m'as
répété bien souvent , si tu te le rappelles , que l'étude, à mon âge, ne pouvait qu'être une source d'ennui et de désagrémens ; eh bien ! maintenant , je te le dis dans toute la sincérité de mon coeur , j'aime mieux étudier que de jouer avec toi. »
M. David sourit; et prenant Marguerite sur ses genoux , il lui dit qu'elle était une bonne petite fille , de ne point déguiser la vérité, mais qu'elle aurait pu s'exprimer d'une manière un peu plus respectueuse.
]>[arguerite ayant tourné ses regards du côté de M™* Jones , fut surprise de ne point voir le sourire sur ses lèvres ; elle savait combien sa mère était jalouse de lui inspirer l'amour de l'étude, et s'étonnait qu'elle îj eût pas encore approuvé ce qu'elle veiiait de dire. Mais bien loin de là, celle-ci Ij^ardait un profond silence ; et 3Iarguerite , iiùerdite et confuse, attendit avec inquiétude que l'heure du coucher fût arrivée. Sa bonne mère avait coutume de l'accompagner tous les soirs à sa chambre , et profitait de ce moment où elle se trouvait seule avec elle , pour lui rappeler les fautes qu'elle avait commises durant la journée.
La domestique qui les accompagnait ne se fut pas plustùt retirée , ce soir-là , que Marguerite , prenant la parole : « Maman , dit-elle , il me semble que tu n'as pas été contente, lorsque j'ai dit à papa que j'aimais mieux recevoir tes leçons que jouer avec lui ; est-ce que j'aurais eu tort ? C'était cependant la vérité !
— Il faut avoir plus de discernement que cela , ma fille. Il est certainement ])ien de dire la vérité , lorsqu'on vous la demande ; mais il faut prendre garde de choquer personne, en la disant sans nécessité. Ou ne vous demandait pas ce que vous préfériez ; c'est pourquoi vous auriez fort bien pu vous dispenser de dire quelque chose de désobligeant à votre père. Il faut qu'il soit bien bon , en vérité , pour ne s'être pas mis en colère.
— Oh ! je le vois bien, maman, j'ai eu tort ; et il faut que mon papa soit bien bon ! Mais vous ne devez pas m'en vouloir ; je songeais uniquement à vous faire plaisir.
— Soyez persuadée , ma chère , que vous ne me plairez jamais en déplaisant à votre père.
— Pourquoi donc alors , dit Marguerite , en regardant avec inquiétude sa mère qui était assise auprès du lit , pourquoi ne prenez-vous pas toujours part à sa joie ? Je vous vois sérieuse quand il rit ; et quoique vous ne disiez rien, je m'aperçois bien que vous n'êtes pas contente.
— J'aime à voir que ma chère Marguerite s'occupe ainsi d'étudier mes regards ; puisse-t-elle y puiser long-temps les conseils de V amitié f ( Et en même temps elle serra tendrement sa fille contre son sein.) Voici, ma chère, continua-t-elle , quand je ne suis pas contente : c'est, par exemple, lorsque vous faites rire votre père parce que Georges Sommers à jeté son couteau à terre , qu'il a fait tomber sa fourchette une douzaine de fois pendant le dîner , et qu'il a renversé la table en voulant prendre quelque chose qu'il ne pouvait atteindre ; ou bien , lorsque vous lui parlez des colères de Marie , et que vous lui racontez comment elle se dédésolait et frappait du pied quand on contrariait ses volontés. Je ne conçois pas que les fautes de vos camarades puissent vous fournir des sujets de plaisanteries. Les mal-
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adresses de Georges proviennent du funeste accident dont il a été la victime : vous savez que , pendant son enfance , il a eu le malheur de se casser le bras ; et cette considération est certainement plus propre à exciter votre compassion que vos rires pour ses fautes , ainsi que pour celles de Marie. J aimerais beaucoup mieux que vous n'en pariassiez pas du tout.
» — Mais , maman , cela amuse papa !
et vous m'avez dit que je devais sans cesse m' appliquer à lui plaire.
— Oui , ma chère , mais sans que cela nuise à personne. Ce n'est certainement pas le caractère de votre père , de rire aux dépens des autres ; mais sa tendresse pour vous l'aveugle , et l'empêche quelquefois d'apercevoir vos torts. C'est à moi spécialement qu'il appartient de vous garantir de ces sortes de fautes ; et son devoir , à lui , serait de ne pas les encourager en les tolérant complaisamment. Si Georges avait été là ce matin , quand vous appreniez à faire la lettre K , et qu'il fût allé chez lui rire de voti'e maladresse, comment auriez vous trouvé celai* Il n'y a pas de doute que s" il était
là pour vous entendre toutes les fois que Yous égayez votre père à ses dépens , il ne manquerait pas de dire que vous avez un bien vilain caractère. C'est donc pour cela que vous ne devriez pas , même pour amuser le chevalier , vous occuper de redire les choses qui sont de nature à faire de la peine à autrui , pas plus que vous ne lui diriez des choses dont il pourrait s'affliger lui-même.
— Je vous entends , maman ; et cela ne m'aiTivera plus. Mais , je vous en prie , faites-moi le plaisir de dire à mon papa que je suis bien fâchée de ce que je lui ai dit cette après-midi.
— Non, ma chère, à moins qu'il ne m'en parle le premier ; cela pourrait lui rappeler une faute , que son affection pour vous lui a peut-être empêché d'apercevoir. Soyez plus attentive à l'avenir ; et souvenez-vous que la vérité n'est pas toujours bonne à dire. ^>
Marguerite se remit à ses études avec une nouvelle ardeur ; et , pénétrée des conseils de sa mère , elle ne s'estimait pas moins heureuse quand elle pouvait dissiper la mélancolie de son père, que lorsqu'elle s'occupait à lire ou à écrire. L'oisiveté n'a-
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vait plus pour elle aucun attrait ; et , jalouse de mettre à profit les instans qu'elle passait avec le chevalier , elle le priait de vouloir bien lui entendre faire la lecture.
'< Peux-tu me lire la Gazetle ? disait quelquefois le chevalier.
— Non , papa , répondit Marguerite , mais, si tu le veux, une de mes jolies histoires. Laisse-moi te la lire. «
Le père y consentait , et était charmé du plaisir qu'il lui voyait prendre à saisir le sens des histoires , à mesure qu'elle les lisait; ce qu'il appelait de la vivacité d'esprit. Après cela , il l'engageait à lui faire le récit de quelque conte ; mais ce n'était pas tant le conte lui-même qui plaisait à M. David , que les remarques dont Marguerite avait coutume de l'assaisonner. Quand elle lisait sans faire ses observations , le livre lui paraissait ennuyeux, et il fallait le laisser de côté. Marguerite savait cela; et, sûre de l'approbation de son père, elle ne manquait jamais d'exprimer toutes les pensées qui lui venaient à l'esprit. Elle aurait même souvent passé les bornes des convenances, et se serait trompée plus d'une fois, si les regards
de sa mère ne l'avaient avertie de se tenir en garde contre la facilité de son babil.
Un jour qu'elle revenait de faire une visite à ses jeunes amies , Georges et Marie Sommers, elle exprima le désir d'apprendre la table de multiplication.
« Ce serait une affaire à n'en plus finir ! dit le chevalier David, dans deux ou trois ans ce sera assez tôt : tu l'oublirais vingt fois avant d'être dans le cas de t'en servir.
— Non, papa! Marie Sommers n'est pas si âgée que moi , et elle la sait parfaitement d'un bout à l'autre. J'ai appris la première ligne pendant que j'étais avec elle; écoutemoi seulement : Deux fois deux font quatre, deux fois trois font six , etc. , etc.
— Quelle admirable enfant ! s'écria le père enchanté; c'est vraiment un prodige ! Marguerite sera bientôt une mathématicienne.
— Ce qu'on apprend trop promptement s'oublie de même, dit M""" Jones, moins transportée d'admiration que son mari ; mais si ^Marguerite veut s'en donner la peine , elle peut apprendre la partie la plus difficile de la table, aussi bien que la plus aisée.
— Oh ! oui maman , je le veux bien ; je se-
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rai si contente quand je la saurai tout entière! je pourrai alors passer à la inultijjlication.
— Pas si vite , ma chère ! dit la mère en souriant, il faut avant que vous fassiez la soustraction ; mais , avec un peu d'attention, cette règle ne présentera aucune difficulté à ma chère Marguerite. »
Elle avait raison, car Marguerite avait beaucoup d'intelligence , et à cet avantage , elle joignait celui d'une mémoire très-fidèle. Ces paroles de sa mère flattèrent son amourpropre, et firent plus d'impression sur elle que les éloges exagérés de sou père. .
M. David était loin de désirer que sa fille restât dans l'ignorance ; mais il n'aimait pas la voir occupée d'autre chose que de ses jeux et de ses petits commérages. Pourtant il avait lui-même reçu une excellente éducation; et, jusqu'au moment où la maladie était venue renforcer son indolence naturelle, l'étude de la littérature avait eu pour lui un charme particulier. Mais , depuis quelques mois, il ne voyait que Marguerite; Marguerite était l'unique objet de sa pensée. Elle réussissait si bien à le captiver par ses jeux et son petit babil , que le chevalier ne pou-
Tait se passer de sa conversation , qui , avec la Gazette , le jeu de dames et quelques visites d'amis , faisaient sa principale et presque unique occupation. Mais c'était encore sa fille qui l'emportait sur tout : le journal n'était jamais si intéressant , qu'il ne le quittât aussitôt qu'il voyait arriver Mar-r guérite, les tables de jeux ne se formaient que lorsqu'elle s'était retirée ; et il n'éprouvait aucun plaisir à voir ses amis, s'ils ne partageaient son admiration pour sa fille chérie. Avec un père aussi bon , dont la santé demandait des distractions continuelles , on ne peut disconvenir que notre petite héroïne ne fût en grand danger d'être gâtée. Le chevalier aurait désiré qu'elle n'éprouvât aucune contradiction , qu'on ne la contraignît point à faire ce qui ne lui plaisait pas ; mais heureusement que la mère, plus soigneuse de son véritable bonheur, s'efforçait de lui persuader qu'elle aurait tort de ne chercher que son propre agrément.
'<■ Souvenez-vous , mon enfant , lui disaitelle , que ceux-là seuls sont véritablement heureux, dont le bonheur fait celui des autres ! »