‹ Les amies de RousseauChapitre 2 sur 6 · LES PETITES AMIES D ENFANCE · texte numérisé non relu

LES PETITES AMIES D ENFANCE

A « onze ans », dit-il, mais il en avait treize, puisqu'il était de retour de Bossey à Genève, il connut à Nyon, où il allait de temps en temps voir son père, M"® Vulsonet M"® Goton et il les aima toutes deux. M"® Goton, un peu plus âgée, ce semble, que Jean-Jacques, puisqu'elle avait, peut-être, « cessé d'être une enfant », était une petite personne qui « sans être belle avait une figure difficile à oublier des yeux, une taille et un maintien de jeune fille et un petit air imposant. C'était une demi- vicieuse. Elle ne permettait à Jean-Jacques aucune privauté, et celle qu'elle se permettait à son égard était celle que M^^^ Lambercier avait pratiquée sur lui à titre de châtiment et comme maîtresse d'école. Cela paraissait à Rousseau « le bonheur suprême », et l'on sait par lui que plus-tard et très long temps c'est ce traitement qu'il souhaitait de celles qu'il aimait et qu'il aurait voulu leur demander

et qu'il n'osa jamais solliciter d'elles. Ceci est d'une très grande importance: Rousseau a commencé par le masochisme, par un masochisme enfantin sans doute, mais par le masochisme, et c'est-à-dire par le goût d'une excitation nerveuse dérivant de la douleur, par le goût d'une volupté naissant de la souffrance ; et ce qu'il a presque toujours demandé aux femmes ou souhaité d'elles, c'est d'en être torturé ; et ce qu'il a demandé à la vie ou souhaité d'elle le plus souvent, c'est un supplice moral d'où naissait pour lui une volupté âpre et triste. W^^ Lambercier, en toute innocence, M"^ Goton, gamine vicieuse et curieuse^ je ne dis pas ont formé Rousseau, mais ont rencontré la tare de son tempérament et l'ont développée jusqu'à en faire un des éléments principaux, très notable au moins, de son caractère.

On sépara vite ces deux enfants. Le souvenir de Goton hanta toute l'adolescence de Rousseau, comme ses pratiques d'exhibitionniste à Turin le prouvent et comme il le fait entendre luimême; et jusqu'à Tâge de cinquante-six ans « il se la rappelait encore, souvent beaucoup trop pour un vieux fou». On peut noter, sans y insister et sans en tenir grand compte, que la manie de la persécution se marque déjà à cet âge chez Rousseau. De retour de Nyon à Genève, il en-

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tendit, en passant dans la place Coutance, de petites filles lui « crier à demi-voix: Goton tic-tac Rousseau». Quelle apparence que les petites filles de Coutance connussent les petites histoires de Jean- Jacques et de Goton à Nyon? Il est probable qu'il a cru entendre, comme cinquante ans plus tard à Paris.

M"® Vulson était plus réservée que M"^ Goton. Sa mère connaissait le petit Jean-Jacques ; elle, qui avait vingt-deux ans, prit par badinage Jean- Jacques pour son attentif. Jean- Jacques prit la chose très au sérieux et fut amoureux fou de y^ue Vulson, sans qu'aucune pensée sensuelle se mêlât à cette adoration. Rousseau dit que « tout le cours de sa vie s'est partagé entre ces deux sortes d'amour » : le sensuel et l'idéaliste, sans que je voie quelle est la femme qu'il a aimée d'amour sans la désirer, si ce n'est peut-être W^^ de Warens elle-même, et encore c^est très confus. Quoi qu'il en soit, il adora M"® Vulson ; il souffrait quand elle était malade, il aurait donné sa santé pour rétablir la sienne ; il en était furieusement jaloux. Chose très particulière et à quoi je crois à peine, il était très brillant auprès d'elle en grande compagnie: « Je Taimais surtout en grande compagnie ; les plaisanteries, les agaceries, les jalousies même m'attachaient, m'intéressaient ; je triomphais avec orgueil de ses

préférences près des grands rivaux qu'elle paraissait maltraiter. J'étais tourmenté ; mais j'aimais ce tourment. J'avais des emportements, des saillies et j'étais transporté d'amour dans un cercle. Tète àtête j'aurais été contraint, froid, presque ennuyé. »

11 faut conclure de ceci {f aurais été...) que Jean- Jacques n'a pas vu ou a très peu vu IVP® Vulson tête à tête. Quant à sa brillante conversation en grand cercle, c*estune chose qui s'est peut être produite une fois etque, parce qu'il s'en souvient avec plaisir, il s'exagère.

Ces amours-ci, eux aussi, durèrent peu.

Rousseau rentra à Genève. Il écrivit à M'^'' Vulson ; elle lui répondit ; puis elle vint, resta deux jours ; Rousseau, ne doutant point qu'elle ne fût venue pour lui, devint fou de bonheur et fou de douleur quand elle partit ; elle s'en retourna chez elle et lui envoya des bonbons et des gants. En les recevant, Jean- Jacques apprit en même temps qu'elle était venue à Genève surtout pour s'acheter des habits et tout ce qu'il lui fallait pour son mariage. Vingt ans après Rousseau la rencontra, elle et lui se promenant en bateau, sur le lac de Genève. Il le sut parce que son père la lui nomma. Elle ne le reconnut point. Rousseau semble croire qu'il « aurait eu assez beau jeu à prendre

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sa revanche ». Il me semble qu'il se trompe et que le plus probable est que M"^® Criston, née Vulson, ignorait parfaitement, en 1754, le nom de Jean- Jacques Rousseau, alors très récemment promu à la notoriété. Quoi qu'il en soit, Rousseau dit à ses bateliers de changer de route. Des amours de M"® Vulson et de Jean- Jacques Rousseau, Tôpffer a fait une grande partie de son agréable nouvelle, La Peur.

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