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n'ai pas pris là-dessus de résolution. Quand le désir m'en viendra, je serai prompt à le satisfaire ; mais il n'est point encore venu. Tout ce que je puis vous dire sur l'avenir, c'est que, si jamais je fais ce voyage, ce ne sera poiilt sans me présenter chez vous, et que dans mon système actuel, f aurai peut-être quelques reproches à me faire du motif qui m'y conduira, » — Mon Dieu, que cet homme est spirituel quand il est intelligent et qu'il est délicieux quand il est aimable !
A partir de 1759, nous avons les lettres (ou quelques lettres) de M°^^ de Créqui à Rousseau. Au premier janvier elle lui envoya de ses nouvelles, des vœux et quatre poulardes. Que voulez-vous ? Comme dit Sainte-Beuve, elle était du Maine. Sa lettre est charmante : « Je commencerais très mal l'année. Monsieur, si je ne m'informais de vos nouvelles. Je ne vous dirai pas que je vous souhaite du bonheur ; il n'y en a point dans ce monde; je me borne à vous assurer que, de toutes les consolations dont je suis susceptible, aucune n'approche du plaisir que j'ai à penser que j'existe dans votre souvenir et que vous avez encore un peu d'amitié pour un être infirme et inutile. Je vous envoie quatre poulardes du Mans ; j'ai appris que vous étiez enrhumé et je crois que c'est un régime fort sain que celui que je vous propose [proverbe
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populaire français : il faut nourrir le rhume]. Je ne vous dirai point de nouvelles, sinon que mon peste d'enfant (sic) est à la chienne d'armée de Soubise. Si j'étais telle que je voudrais être, je bénirais Dieu de permettre que je sois ruinée en me désespérant... Votre ouvrage [la Lettre à M. d'Alembert] a eu un plein succès. M. de Marmontel vous réfute en ne vous répondant point. Les femmes sont un peu furieuses. Laissez dire tous ces oisons-là et pensez que jamais vous ne donnez quatre lignes sans qu'elles fassent sensation. (( J'en connais de plus misérables. » Depuis huit jours j'ai des maux de toutes les espèces... S'il en est ainsi de vous, mettez sur une carte : <( fai reçu renvoi de la Créqui )),etpuis vous me ferez réponse quand vous pourrez ou vous ne me la ferez pas; car, pourvu que vous ayez un peu d'amitié pour moi, c'est tout ce qu'il me faut ; mais il est d'un bon cœur de ne me point prendre au mot. Adieu, Monsieur. » — Rousseau ne fut pas très content de l'envoi des poulardes; mais il fut ravi du billet, recommanda àM™^,^de Créqui de ne pas contribuer à ce luxe des officiers français et à ces ridicules équipages qui font battre nos armées et mépriser nos officiers ; et, ce qui est singulièrement honorable pour M""^ de Créqui et dut lui faire un plaisir sensible, lui demanda des conseils en ^ue de VÉmile : « A
propos de 1 éducation, j'aurais quelques idées sur ce sujet que je serais bien tenté de jeter sur le papier si j'avais un peu d'aide. Vous êtes mère, Madame, et philosophe, quoique dévote ; vous avez élevé un fils, il n'en fallait pas tant pour faire penser. Si vous vouliez jeter sur le papier, à vos moments perdus, quelques réflexions sut cette matière et me les communiquer, vous seriez bien payée de votre peine si elles m'aidaient à faire un ouvrage utile, et c'est à de tels dons que je serais vraiment sensible. Bien entendu pourtant que je ne m'approprierais que ce que vous me feriez penser et non pas ce que vous auriez pensé vous-même.., »
M""^ de Créqui se récusa. Elle déclara que dans l'état où elle était elle était incapable de penser : «... Je suis donc nulle et incapable de la moindre idée ; ainsi je ferais des efforts vains sur la matière de l'éducation qu'à tous égards vous êtes si propre à traiter [ironie involontaire]. J'ai suivi les routes battues sans les croire bien bonnes ; mais je n'ai pas pu faire voyager mon fils dans des pays inaccessibles. Tout ce que je vous puis dire, c'est que la bonne éducation, comme je l'entends, est impossible tant que les hommes n'auront nulle idée juste du grand et du petit, que les campagnes, les provinces, la capitale sont infectées sur ce point essentiel et
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que de là les têtes naissantes sont abreuvées de faussetés sur leurs entours, parents, amis, domestiques. [S'il y a par et non sur, l'idée essentielle de YEmile est là : soustraire Fenfant à l'éducation des parents ; et M""^ de Créqui a collaboré àVEmile; or il y a sur, mais, d'après le contexte, je crois bien que M""® de Créqui a pensé par, sur ne donnant guère de sens] . Si une mère dit : «Mais, mon fils, la grandeur consiste-t-elle à dépenser en ostentation, à faire mille bassesses pour obtenir des grâces qui ne firent jamais le bonheur, à ne jamais payer ses dettes et à se ruiner en folies ? » on vous répond que tout le monde est de même, on vous cite celui-là, que vous méprisez, l'autre qui est un fat, le troisième un sot ; vous communiquez vos lumières , il en résulte des rapports et point de conversion. Les amis nous servent de censeurs et le plus court parti est celui du silence ; j'y suis vouée et je m'y voue de plus en plus. Ne trouvant à personne la tête sur les épaules, je la crois sous les talons... »
de Créqui ayant perdu un ami, le chevalier d'Aydie, Rousseau lui donna cette consolation un peu dure: « Eh! Madame, c'est une perte bien plus cruelle d'avoir à pleurer son ami vivant. » — Ma foi, non, répondit M™^ de Créqui avec son beau bon sens français : ce j'aime mieux
un outrage qu'un malheur et je désire plutôt Finfidélité que la mort. »
Puis, Rousseau lui ayant envoyé la Nouvelle Héloïse^ en bonne dévote elle lui demande ce qu'elle en peut lire : « Je ne me suis permis que la préface et une lettre au hasard où il est question d'une joue qui est vraiment brûlante ; or je vous dis que je ne me permettrai point ces passe-temps, malgré mon âge et ma caducité. Mais il est impossible que Jean-Jacques ait écrit six volumes qui ne tiendraient [qui ne ressortiraient] qu'à T érudition du coucher ; sûrement il y a de bonnes choses, des mœurs, des caractères. Fixez-moi donc ma portion ; car dans tout ce que vous écrirez il y aura des choses profitables... »
Elle accompagnait cette lettre d'un petit présent, je ne sais lequel. Rousseau se fâcha, déclarant qu'il ne vendait pas ses livres. Pour ce qui était de la portion à prescrire, il répondait bonnement que M™*" de Créqui n'avait qu'à lire, surtout la seconde partie, en suspendant sa lecture quand elle la scandaliserait. Il ajoutait que son livre serait très attaqué par les philosophes, parce qu'il était religieux, et par les dévots, parce qu'il n'était pas intolérant. M""^ de Créqui lui répondit qu'un souvenir amical n'a jamais été un paiement; puis, sur les philosophes et le monde litté-
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raire en général : « J'ai perdu successivement tout ce que je voyais de gens de lettres; je n'ai pas à me reprocher d'avoir manqué à aucun. Il m'est revenu, sans le chercher, qu'ils n'étaient pas bien les uns avec les autres ; ce serait un petit malheur s'ils étaient bien avec eux-mêmes ; mais je les en défie et j'en sais bien la raison. Les académiciens meurent beaucoup, et malgré cette peste l'abbé Trublet est sans place ; il me vient voir quatre fois par an et me convainc de ma bêtise, car il est si instruit, si savant et si disert, qu'en vérité c'est perdre le temps que de le passer avec moi. Ce Marmontel est sur les rangs pour l'Académie. J'avoue (1) qu'il faut être un sot pour s'être fâché de votre adresse ; mais c'est qu'il l'est avec tout son bel esprit. Je crois qu'il est plus fâché de la supériorité du vôtre que de toute autre chose ; c'est un crime impardonnable aux yeux de ces messieurs-là. »
Sur la Nouvelle Héloîse^ l'ayant enfin lue et je crois bien tout entière, elle lui écrit un peu plus tard : « J'ai lu beaucoup des trois volumes et la mort de votre héroïne qui fend le cœur et qui
(1) On sait que Rousseau lui ayant envoyé sa Lettre à d'Alembert avec ce mot : (( A Monsieur Marmontel et non au directeur du Mercure », voulant dire qu'il l'adressait à M. Marmontel et qu'il ne sollicitait pas un article, Marmontel prit ce compliment pour une injure.
me paraît mourir en sainte, comme on dit, après avoir assez mal employé sa première jeunesse. Beaucoup de gens l'imitent dans le vice ; mais très peu mettent leur dévotion à élever leurs enfants avec soin, à vivre en paix dans leur domestique et à honorer leur mari. J'ai entendu louer le premier et le sixième volume à des gens du monde. Peut-être n'en ont-ils pas lu davantage ; car tout ne fait ici que passer. Pour des gens de lettres, je n'en ai vu aucun ni n'en vois; ce sont eux que Ton en croira. On ne peut les moins désirer que je fais ; moins on les voit plus on est tranquille . . »
De quel ouvrage de Rousseau est-il question dans la lettre de M^^ de Créqui que l'on donne comme étant « du commencement de 1762 » ? Je préviens tout de suite que je n'en sais rien. Mais lisons-la et cherchons un peu : « Quoique je me sois interdit, Monsieur, tout ce qui est lecture profane, je m'étais déjà procuré l'ouvrage que vous venez de donner au public, parce que j'étais persuadée qu'il serait aussi différent des principes qui régnent que vos mœurs le sont de celles de nos philosophes. Je suis certaine actuellement de la bonté de mon jugement sur ce point, mais je ne vous réponds pas du succès; car vous demandez des réformes auxquelles nous n avons garde de souscrire. Quoi ! des personnes aussi
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savantes que nous, ^ théologiennes , politiques, bel esprit [sic] seront obligées de s'occuper de leurs devoirs respectifs ? Oh ! Monsieur, je vous en souhaite ; mais en vérité cela n'est bon qu'à Genève. Ici on se ruine pour mettre sa fille en état d'entrer dans le sérail ; et puis on la blâme de répondre à la vocation qu'on lui adonnée et qui a été accompagnée trop souvent de son propre exemple. Je serais intarissable sur ce point et j'aime bien mieux vous remercier d'un souvenir dont je fais tout le cas que je dois [elle s'était procuré l'ouvrage ; mais Rousseau, de son côté, le lui avait envoyé] ; cela est immense. J'ai toujours eu pour vous une estime et une amitié qui sont d'un prix médiocre à la vérité ; mais c'est un présent que je ne fais pas à tout le monde. Tai eu le cœur déchiré de voir dans votre préface quun de vos amis vous a manqué. Hélas ! je connais d'autres personnes qui en ont trouvé de cette trempe ; mais quelle que soit mon expérience, je suis toujours affligée lorsque je vois d'honnêtes gens éprouver les mêmes malheurs. J'en reviens à dire que l'amitié est une belle terre ; mais ou elle est enlevée, ou les non-valeurs et les réparations en absorbent le revenu ; ainsi ce bien si désiré est introuvable ou inconservable. Adieu, Monsieur ; ne nous reverrons nous plus?... » Les mots: « Vous demandez des réformes...
dirigent l'esprit vers le Contrat social, et c'est pour cela que Streckeisen-Moultou a mis en note : Contrat social ; mais les mots « des personnes aussi savantes que nous... seront obligées de s'occuper de leurs devoirs respectifs... » désignant un livre de morale, on songe à Emile. Mais les mots : « ... voir dans votre préface qu'un ami vous a manqué... » excluent le Contrat social qui n'a pas de préface, et V Emile dans la préface duquel il n'y a pas un mot sur le manquement d'un ami. Il faut absolument songer à la Lettre à d'Alembert, — Mais il n'est pas beaucoup question de devoirs dans la Lettre à dAlembert, — A peu près autant que dans V Emile et plus que dans le Contrat. C'est donc sans doute de la Lettre à dAlembert qu'il est question, et la date est fausse et il faut remonter cette lettre de 1759 à une date un peu antérieure, celle de la première lettre de M""® de Créqui, dans le recueil de Streckeisen-Moultou, laquelle est certainement des deux ou trois premiers jours de 1759 ; et alors cette lettre des premiers jours de 1759 ferait très bien suite à celle que nous venons de transcrire, disant : « Votre ouvrage [dont je vous ai remercié il y a quinze jours] a un plein succès. » — Mais encore dans la Lettre à dAlemhert il n'est guère question des
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devoirs respectifs... — Mais « c'est bon pour Genève » se rapporte très bien à la Lettre à dAlembert,.. Vous pouvez continuer ce dialogue.
Elle s'invitait à dîner en 1762 chez Rousseau, mais à la condition qu'elle ne vît ni n aperçût M. et de Luxembourg, et ceci non par aversion, mais parce que je « ne veux ni des commérages ni des redites [des choses que Ton redit par le monde], plus dégoûtée de ce bas monde que jamais » et ragoûtée des solitaires par conséquent et remettant sa visite de juin à juillet, « puisque M. et M^^ de Luxembourg ont la fantaisie d'être chez eux ».
Rousseau regimbait, déclarant que « quand on ne parlait pas de ses hôtes avec éloge il aimerait mieux qu'on n'en parlât pas du tout ». Elle répondait qu'elle n'avait pas à faire l'éloge de gens qu'elle ne connaissait point et que son seul motif, à elle vivant en recluse, était le désir de ne point faire de nouvelles connaissances.
Quand Rousseau fut décrété de prise de corps, elle lui envoya, dans une lettre qui ne peut pas être du 9 juin, comme le marque Streckeisen-Moultou, puisque Rousseau y répondit le 7, le conseil de fuir au plus vite, à quoi Rousseau répondit que Jean-Jacques
Rousseau ne savait pas se cacher ^ On sait qu'il céda pourtant au conseil de tous ses amis.
Comme il était à Motiers et à l'époque de la mort de M. de Luxembourg, elle lui écrivait qu'elle prenait toute la part possible à la perte qu'il venait de faire ; mais que l'orage qui l'avait déraciné pouvait s apaiser ; que M™^ de Luxembourg y pouvait contribuer, en agissant avec précaution, et qu'enfin l'on se reverrait en ce monde au moins. Elle lui disait en finissant, doucement familière pour la première fois ce me semble : « Adieu, Jean-Jacques ; croyez que Caroline est la meilleure, la plus zélée, la plus fidèle de vos amies. »
1. Il n'y a pas contradiction entre ce fait que Rousseau, sur une lettre du Prince de Conti, du 7, adressée à Mme de Luxembourg, fut appelé au milieu de la nuit du 7 au 8 du petit château au grand château, et ce fait que le 7 Mine de Créqui Tavait déjà prévenu du décret du Parlement, puisqu'il lui répond le 7. Le bruit que le Parlement délibérait sur le cas Rousseau s'était certainement répandu plusieurs jours avant le 7. Il n'en est pas d'un décret du Parlement comme d'une lettre de cachet. M^e de Gréquy a donc pu écrire le 6 : (( Il n'est que trop vrai que vous avez un décret de prise de corps sur le dos... )) ; Rousseau lui répondre le 7 la lettre que Ton connaît ; être ébranlé dans la nuit du 7 au 8 par la scène nocturne du grand château suscitée p^ir la lettre du Prince de Conti et changer de résolution. Tout cela se tient. Il n'y a que la date du 9 sur la lettre de Mnie de Créqui qui est impossible. Cette lettre est au plus tard du 6.
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Rousseau fut très touché. Il répondit que ce témoignage de fidélité, surtout en ces circonstances, lui était infiniment précieux; mais qu'il n'exposerait pas les parlementaires à faire une seconde sottise et qu'il ne reviendrait jamais à Paris. Quant au « en ce monde au moins », qui aurait pu le blesser, mais qui, ce me semble. Ta fait sourire : « Je reconnais avec joie toutes vos anciennes bontés pour moi dans les vœux que vous daignez faire pour ma conversion. Mais, quoique je sois trop bon chrétien pour être jamais catholique, je ne m'en crois pas moins de la même religion que vous ; car la bonne religion consiste beaucoup moins dans ce qu'on croit que dans ce qu'on fait. Ainsi, Madame, restons comme nous sommes, et, quoi que vous en puissiez dire, nous nous reverrons bien plus purement [? sûrement ?] dans l'autre monde que dans celui-ci... »
Cette lettre fut une très grande joie pour M"'^ de Créqui. Elle croyait — à cette époque je ne sais pourquoi — que Rousseau ne recevrait pas signe d'elle avec contentement : « Vous avez reçu ma lettre avec plaisir. Oh ! je ne m'y attendais pas ; car sans cela vous en auriez reçu plus tôt. » Aussi lui promit-elle de lui écrire tous les trois mois très régulièrement, et pour commencer, se trouvant alors en son château
du Maine^ elle lui fait un rapport sur le coin de province où elle habite, comme nous voudrions en avoir beaucoup relativement à cette époque : a Je suis venue dans ce vieux château de mes pères qui ont eu la bonté de me le laisser. C'est une grande halle où on périt de froid et d'incommodités ; mais c'est mon air natal et mon unique bien, chargé à cartouche par ces vilains douaires, rentes et impositions royales. Mais avec tout cela on y vit et on y a la tête plus tranquille qu'à Paris. Les habitants ne sont ni logés, ni nourris, ni vêtus, et lorsqu'ils sont debout ils sont plus gais que nos sybarites. Les gentillâtres y sont pitoyables et leurs femmes itou ; cela arrive pour me faire la révérence, à six heures du matin, boit mon vin en attendant mon apparition, dîne ensuite comme si de rien était et puis s'en vont (sic). Les gros bourgeois sont plusde mise^ mais cela est flétri par une soif de ïor odieuse. Ils sont tous assez riches; mais ils ne font guère plus de dépenses que le peuple et ils achètent et amassent. Cela fait des gens très faciles [avec lesquels les rapports sont faciles]^ car, quelque petit que soit mon état, je sais bien qu'ils y sont toujours bien par comparaison. En gros, ce peuple veut être tranquille et trouve Vavarice un calmant. Ils sont patients et prudents au suprême degré, pesant tout, ne risquant rien
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et ne connaissant ni sentiment ni sensation agréable ; et je vous assure, Monsieur, qu'ils sont sereins et que ce sont des existences assez désirables. Je ne sais comment je barbouille tant de papier pour vous dire des choses si peu intéressantes. [Est-ce assez du temps ! Elle trouve sans intérêt ce qui dans toute sa correspondance nous intéresse le plus ! Mais ce ne sont pas des idées ; ce n'est pas digne d'être écrit. En attendant elle ne laisse pas de l'avoir observé.] Vous jugez bien que je viens faire des affaires [m'occuper de mes affaires d argent] dans ce pays et qu'il y faut bien séjourner quelquefois dans ma position. C'était autrefois avec chagrin ; présentement je ne m'afflige que des choses qui ont rapport à mon cœur. Plus de bien et d'aisance ne me donnerait ni des amis fidèles, cela ne s'achète pas, ni une société qui me fît plaisir, ni rien de tout ce que je voudrais. Je vis à Paris dans une solitude entière, et c'est ce qui me plaît de la capitale ; l'unique moyen d'être en paix, c'est celui-là. Pourquoi toujours ce lieu commun : V homme est fait pour la société ? Non ; car il n'est pas sociable... J'envoie ma lettre pour l'affranchir à Paris jusqu'à Pontarlier ; car ici nous n'avons qu'un postillon à pied à Ernée qui va porter nos lettres à Mayenne et
qui nous rapporte nos réponses. Il est souvent saoul de poiré, mais d'ailleurs bon enfant et conservant sa boîte de bois dans nos précipices et dans ses rafraîchissements. Adieu encore une fois, Jean- Jacques ; plût à Dieu vous revoir bientôt. »
Jai retardé jusqu'ici la lettre de M""® de Créqui sur VEmile, parce que c est la plus importante. Elle nous montre Jean-Jacques en face d'une catholique et qui est obligée de marquer avec précision ce qui est pour qu'elle aime Rousseau et ce qui la sépare de lui . Cela est curieux :« J'ai lu votre roman de l'éducation. Je l'appelle ainsi, parce qu'il me paraît impossible de réaliser votre méthode; mais il y a beaucoup à apprendre, à méditer, à profiter. Il m'a donné des maux de nerfs insupportables. C'est le meilleur signe du monde pour votre ouvrage. Lorsque mes lectures ne me font point crisper le nez, c'est une preuve que tout est froid ; mais lorsque je ne puis remuer ni pieds ni pattes, que mes yeux clignotent et surtout que le bout de mon nez tire, alors c'est une preuve de style supérieur. Voilà donc l'état présent où je suis et que je ne vous reproche pas, parce que je prévoyais le danger et que je m'y suis exposée. Il y a un seul article sur lequel j'aurais beaucoup à dire, c'est celui
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qui commence le troisième volume [Vicaire savoyard]. Je vous avoue que le manuscrit dont vous avez tiré de pareilles choses ne me paraît bon quà mettre les passions à Vaise et que le frein d'un doute sur les objets les plus sérieux est aisé à rompre par les goûts les plus passagers [que le fait de n'avoir sur la vie future qu'une incertitude constitue un frein qui est extrêmement faible et susceptible d'être brisé par la moindre concupiscence]. Car enfin ne prétendez pas que j'immole mon caprice [ne vous imaginez pas que je vais immoler mon caprice], ma fantaisie, mon humeur, beaucoup moins, mon amour [prétendez encore moins que j'immole mon amour], mon ambition, mon orgueil, ma paresse, etc., à l'idée que peut-être j'en serai punie, peut-être ne le serai-je pas. [Il faut plus que cet état de probabilisme ; il faut une certitude pour nous retenir.] La source de toutes les méprises en ce genre c'est de sauter à pieds joints par-dessus le péché originel et d'avoir trop de confiance dans des principes [de moralité] qui partent d'une nature corrompue. Vous la voyez, cette nature, mieux que moi, mais je la sens apparemment mieux que vous... »
Elle va admirablement tout droit à la racine même des conceptions générales de Rousseau. Rien de plus vrai : Rousseau croit à la chute ;
il croit que l'homme est né bon et qu'il s'est dépravé ; il croit qu'il est né libre et que par sa faute il est tombé dans les fers ; il croit que « tout est bien sortant des mains de l'auteur de la nature et que tout dégénère entre les mains de Thomme ; il croit à la chute aussi profondément qu'un chrétien ; mais, quand il fait son système, il n'y croit plus ou, comme dit très bien W^^ de Créqui, il la voit sans la sentir ; il prétend, de cette nature qu'il sait corrompue, tirer des principes de régénération ; il n^'est plus pessimiste ; il est optimiste tout autant que les philosophes de son temps qui ne croient pasà la chute et qui croient au progrès...
M""^ de Créqui, à qui je demande pardon de l'avoir interrompue, continue : « Je vous jure de bonne foi que l'idée du bien charme mon âme [que j'ai donc du bon dans ma nature corrompue], mais que la pratique m'en déplaît si fort que j'ai besoin de grands motifs [crainte de Dieu, amour de Dieu] pour faire des choses communes [pour agir bien d'une façon même très ordinaire]. J'ai remarqué que la jeunesse agissait quelquefois fort bien par des vues intéressées [noblement intéressées, motifs d'honneur], mais qu'à mesure que l'illusion tombe, que le cœur se détache et qu'enfin on connaît les hommes, leurs jugements deviennent indif-
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férents, Tesclavage de ropinion tombe et on voit alors clairement que l'on n'a jamais obligé quà usure, comme vous dites fort bien, et que la sagesse, la vertu, la bonne conduite, ont eu pour principe l'orgueil d'être mieux que les autres et peut-être de le leur faire sentir. [OrJ comme leur intention n'est pas de reconnaître le mérite, mais bien plutôt de l'amoindrir, les amours-propres se braquent les uns contre les autres [et se neutralisent et l'on ne sent plus le besoin de faire le bien pour mériter une approbation que Ton voit bien qu'on n'aura pas], et si Famour de Dieu ne s'en mêle pas, alors je doute fort que la vertueuse ne se fatigue et je suis certaine de la plaie que cette découverte fait dans le cœur. »
Ce n'est pas mal raisonné ; sauf quelques idées intermédiaires omises et qu'il faut rétablir, comme dans tous les raisonnements de femme; les femmes ne mettent pas le mortier ; elles raisonnent en pierres sèches; ce n'est pas mal raisonné. — « [Mais] dès que le péché originel est admis, je trouve que je ne vaux pas mieux que les autres [et par conséquent ce ne sera pas la morale de l'honneur qui me guidera, quitte à me laisser sur le vert aux environs de la quarantaine] et je cherche à me corriger et à travailler sur ma corruption. Il est vrai que je
fuis les occasions de faire des épreuves de ma faiblesse ; mais je cherche toujours à faire le bien, parce que Dieu me l'ordonne et m'en donne l'exemple . Il me fera miséricorde à ce prix ; et c'est en vérité bon marché ; mais il ne me faut pas moins. En un mot je connais ma misère et je vois d'où elle vient. Source (Tindiilgence pour les autres^ la loi parle et m'ordonne et je me soumets. Si la pratique n'est pas parfaite, la volonté est entière. » — Cette petite consultation catholique est d'une essence très fine et très pénétrante. Elle est suivie d'une consultation littéraire et mondaine fort intéressante encore ; car M""® de Créqui ne laisse pas d'être une femme et, dans Emile, à quoi vous ne songez guère, s'est intéressée au roman, a Vous conduisez au reste votre Emile à merveille ; mais vous nous devez le détail de ce ménage ; car enfin il est très amoureux et ne sera-t-il pas faible dans les occasions où Sophie a besoin d'un chef ? [Excellent ; celle qui parle est une femme qui sait très bien que dans « lé ménage » celui qui est chef est celui qui aime sans être amoureux ; que, par conséquent, si Emile est amoureux, le chef sera Sophie. Or, Rousseau a élevé Sophie de manière qu'elle ne peut pas être un bon chef.] Ne sera-t-il point trop fort lorsque l'amour se changera en amitié ? [Excellent encore. Quand
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Emile ne sera plus amoureux, mais simple ami, alors il sera chef ; mais trop, parce que Sophie a été élevée à n'avoir aucune personnalité et à être beaucoup trop inférieure à Emile.] Sophie n'aura-t-elle nul de ces caprices auxquels notre complexion, notre sexe, semble nous assujettir? [En bon français, Sophie, étant une Agnès, ne court-elle pas le risque de devenir une dépravée? Il y a quelque lieu d'avoir un peu cette appréhension.] Je vois bien le plan de ses devoirs, je lui suppose la volonté de les remplir; mais il y a si loin de la spéculation à la pratique ! Il est vrai qu'elle n'aura pas plus les travers de nos poupées de Paris que leur plâtre ; cependant elle pourrait bien en avoir d'autres et il serait bon de voir ce modèle jusquau fond du cœur », Se mettant à rêver là-dessus, M""^ de Créqui fait tout un roman, suite de YEmile^ et c'est à savoir Emile et Sophie à Paris et corrompus par Paris parce qu'ils n'ont pas le fond solide qu'elle voudrait qu'ils eussent : « ...Je voudrais qu'Emile eût un procès, que Sophie malgré lui vînt ici et que, nécessitée d'aller dans le monde, elle entendît une femme se plaindre du malheur affreux qu'elle essuie : son mari ne veut plus payer sa loge à l'Opéra et elle ne peut, sur une pension de dix mille livres, faire cette dépense ; c'est lui ôter le bonheur de sa vie et pour faire
quoi ? pour des équipages d'une guerre dont elle ne se soucie pas du tout, etc., et une autre dire qu elle ne veut point avoir d'enfant, qu'elle ne s'est pas mariée pour cela, etc. ; toutes avilir tant qu'elles peuvent leur mari et dire, d'un sangfroid à souffleter : cette maison n'a qu'un bel appartement ; c'est assez ; l'autre est vilain, mais « cela est bon pour un mari ». Quelles réflexions, quels raisonnements le secrétaire de Sophie [l'auteur, Rousseau ne fera-t-il pas sur ces filles ; car c^est ainsi qu'il faut appeler nos dames ; la loi avoue leurs enfants ; mais elles sont d'ailleurs filles entretenues et en ont tous les attributs. » — Voilà pour Sophie à Paris ; mais Emile à Paris « D'un autre côté, Emile réfléchirait sur les maris qu'il voit et qui ne valent pas mieux. Ils retourneraient ensuite chez eux... »
Or cette suite à Emile et à Sophie que rêvait M'"® de Créqui, Rousseau, je ne vous l'apprends pas, l'a écrite et tout à fait selon les indications de M""^ de Créqui, et je ne crois point du tout qu'il y ait là une simple coïncidence ; il l'a écrite dans son roman Emile et Sophie ou les Solitaires. Dans son roman Emile et Sophie ouïes Solitaires, Emile et Sophie, après quelques années de mariage, viennent à Paris ; dans cette « fatale ville » ils sont très vite dénaturés par les exemples qu'ils reçoivent. Ils se lient avec
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un ménage excellemment parisien,où chacun des époux, par affection pour l'autre, lui laissait une liberté absolue : « Que mon mari vive heureux sur toute chose, disait la femme. — Que j'aie ma femme pour amie, je suis content, » disait le mari. Emile se détache de sa femme, Sophie prend un amant. Emile ^n devient fou, momentanément, et fuit bien loin de Paris, ne maudissant pas sa femme, mais maudissant la « ville fatale » et se disant : « N'as-tu pas excité ton épouse en vivant dans les lieux où tout ce qui est honnête est en dérision, où les femmes rougiraient d'être chastes, où le seul prix des vertus de leur sexe est la raillerie et l'incrédulité. . . )> On n'a pas fait assez attention à cette suite d'Emile et de Sophie. On ne comprend rien à Emile et à Sophie si l'on n'a pas lu et médité les Solitaires. Par les Solitaires Rousseau a voulu dire : on se demandera ce que, élevés comme ils sont, doivent devenir dans la vie Sophie et Emile? Le voici : ils deviennent un assez malhonnête homme et une tout à fait malhonnête femme; ne croyez donc pas un mot du système d'éducation d'Emile et du système d'éducation de Sophie. Je ne les ai faits que pour montrer où ils mènent et par conséquent à quel point ils ne valent rien Voilà de quoi, par les Solitaires, Rousseau nous prévient ; et cela est considérable.
Il y a peut-être un peu de paradoxe dans ce que je viens d^avancer, mais il reste entons cas que ridée des Solitaires est de M""® de Créqui ; que, si Rousseau a demandé des idées à M™® de Créqui pour Emile sans en obtenir, il en a reçu d'elle sans les demander pour Emile et Sophie^ et qu'enfin les réflexions de pince-sans-rire de M""^ de Créqui me paraissent contenir beaucoup de vérité.
A notre grand regret, les lettres de M™® de Créqui qui nous ont été conservées s'arrêtent au 8 août 1764, à sa lettre sur les gentillâtres et les bourgeois du Maine. Mais par les billets de Rousseau à elle qui nous sont parvenus, nous voyons que la correspondance (probablement très peu active) se poursuivit jusqu'en 1770. Quand Rousseau passa à Paris, se rendant en Angleterre, en décembre 1765, il reçut une prière de M""^ de Créqui d'aller la voir ou de la recevoir. Pour une raison qu'on ignore il se déroba ; il écrivit, 1^^ janvier 1766 : « Le désir de vous revoir. Madame, formait un de ceux qui m'attiraient à Paris ; la nécessité, la dure nécessité qui gouverne toujours ma vie, m'empêche de le satisfaire. Je pars avec la cruelle certitude de ne vous revoir jamais ; mais mon sort n^a point changé mon âme ; l'attachement, le respect, la reconnaissance, tous
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les sentiments que j'eus pour vous dans les moments les plus heureux m'accompagnent dans mes traverses jusqu'à mon dernier soupir. » A Wotton elle lui écrivit ; Rousseau lui répondit à la fois avec politesse et de manière à lui ôter l'idée de continuer la correspondance : « Bien loin de vous oublier, Madame, je fais un de mes plaisirs dans cette retraite de me rappeler les instants heureux de ma vie. Ils ont été rares etcourts ; mais leursouvenir les multiplie ; c'est le passé qui me rend le présent supportable et j'ai trop besoin de vous pour vous oublier. Je ne vous écrirai pas, pourtant, Madame, et je renonce à tout commerce de lettres hors les cas d'absolue nécessité. Il est temps de chercher le repos et je sens que je n'en puis avoir qu'en renonçant à toute correspondance hors du lieu où j'habite. [Pourquoi ? Parce que ses lettres étaient ouvertes — c'est le moment où il s'en plaint le plus — et que ses correspondances avec des dames lui attiraient des querelles qui troublaient son « repos » ? On ne sait.] Je prends donc mon parti, trop tard sans doute, mais assez tôt pour jouir des jours tranquilles quon voudra bien me laisser. Adieu, Madame ; Tamitié dont vous m'avez honoré me sera toujours présente et chère ; daignez aussi vous en souvenir quelquefois. »
Quand il fut de retour à Paris (1770), M"'" de Créqui et lui semblent s'être revus et même assez souvent. Mais M"^® de Créqui ayant demandé à Rousseau quelque chose qu'on chercherait en vain, je crois, à découvrir, Rousseau lui répondit par le billet suivant, qui reste énigmatique : « Vous m'affligez, Madame, en désirant de moi une chose qui m'est devenue impossible. Elle peut un jour cesser de l'être. Tous les obscurs complots des hommes, leurs longs succès, leurs ténébreux triomphes ne me feront jamais désespérer de la Providence, et si son œuvre se fait de mon vivant je n'oublierai pas votre demande ni le plaisir que j'aurais d'y acquiescer. Jusque-là, Madame, je vous conjure de ne m'en plus reparler. Ma femme est comblée de rhonneur que vous lui faites de penser à elle et de votre obligeante invitation. Si elle était un peu plus allante, elle en profiterait bien vite, moins pour voir le jardin que pourfaireTsa révérence à la maîtresse ; mais elle est d'une paresse incroyable à sortir de sa chambre et j'ai toutes les peines du monde à obtenir, cinq ou six fois l'année, qu^elle veuille bien venir promener (sic) avec moi. Au reste, elle partage tous mes sentiments, Madame, et surtout ceux de respect et d'attachement dont mon cœur est et sera pénétré pour vous jusqu'à mon dernier
MADAME DE CRÉQUI
soupir. Je me proposais de vous porter ma réponse moi-même, mais des contrariétés me font prendre le parti d'envoyer toujours ce mot devant. » — Un peu plus tard (sans doute pour qu'elle ne vînt pas chez lui) : « Je reçois votre lettre. Madame, en revenant d'une course, et j'y réponds à la hâte en repartant pour une autre. L'air malsain pour moi de mon habitation et l'importunité des désœuvrés de tous les coins du monde me font rechercher le soulagement et la solitude dans des pèlerinages continuels. » Un peu plus tard encore (on suppose 1771), faisant quelques nouvelles connaissances mais voyant des conspirateurs et des espions dans toutes les anciennes, surtout rompant avec toutes les femmes, sans exception, qu'il avait connues, Rousseau éliminait définitivement M*^® de Créqui par le cartel suivant : « Rousseau peut assurer M""® la marquise de Créqui que, tant qu'il croira trouver chez elle les sentiments qu'il y porte [voilà ce qui me faisait dire qu'ils s étaient revus] et dont le retour lui est dû, loin de compter et regretter ses pas pour avoir l'honneur de la voir, il se croira bien dédommagé de cent courses inutiles par le succès d'une seule. [Voilà ce qui me faisait dire qu'ils s'étaient revus assez souvent.] Mais en tout autre cas il déclare qu'il regarderait un seul pas
comme indignement perdu et ses visites reçues comme une fraude et un vol, puisque Vestime réciproque est la condition sacrée et indispensable sans laquelle, hors la nécessité des affaires, il est bien déterminé à n'en honorer jamais volontairement qui que ce soit. Je reçois chez moi, j^en conviens, des gens pour qui je n'ai nulle estime; mais je les reçois par force; je ne leur cache pas mon dédain, et comme ils sont accommodants, ils le supportent pour aller à leurs fins. Pour moi, qui ne veux tromper ni trahir personne, quand je fais tant que d'aller chez quelqu'un, c'est pour l'honorer et en être honoré. Je lui témoigne mon estime en y allant ; il me témoigne la sienne en me recevant ; ^'[7 a le malheur de me la refuser et qu'il ait de la droiture, il sera bientôt désabusé ou bientôt délivré de moi. Voilà mes sentiments. S'ils s'accordent avec ceux de M""® la marquise de Créqui,j'en serai comblé de joie; s'ils en diffèrent, j'espère qu'elle voudra bien me dire en quoi. Si elle aime mieux ne rien dire, ce sera parler très clairement. Je la supplie d'agréer ici mes sentiments et mon respect. »
Il est assez naturel que ce billet ait été le dernier entre la marquise de Créqui et Rousseau.
MADAME DE BOUFFLERS
Marie- Charlotte -Hippoly te de Campet de Saujon était née à Paris en 1725. Elle se maria en 1746 avec le comte de Boufflers-Rouvenel. Elle devint très vite, vers 1750, croit-on, la maîtresse du prince de Conti, qui était veuf. Bientôt séparée de son mari, elle n'eut pas à dissimuler sa liaison et habita souvent leTemple, dont le prince de Conti était grand prieur. M"^^ du Deffand l'appelait « l'idole du Temple ». Elle était extrêmement belle, instruite, spirituelle, très amateur de littérature et particulièrement de littérature étrangère. En 1765, son mari étant mort, elle espéra beaucoup épouser le prince de Conti. Celui-ci s'y refusa. Le bruit de leur mariage avait couru très fort. M"^'' de Verdelin écrivait à Rousseau dans ce temps-là : (( On dit qu'elle épousera le prince de Conti ; il serait, je crois, beau et sage de le refuser. J'ai du goût et de l'estime pour M""^ de Boufflers que je ne connais pas ; je serais fâchée qu'elle eût cette vanité. Je vois dans tout cela une autre manière dont ma gloire tirerait profit ; mais les
hommes n'ont pas tous la même manière de voir. y> [Je ne comprends pas cette dernière phrase ; c'est pour la livrer à votre sagacité que je la donne.] Rousseau dit d'elle qu'elle affectait l'esprit romain, c'est-à-dire sans doute le goût du grand et du généreux, à la Corneille.
Ses relations avec Rousseau commencèrent en même temps que celles de M""^ de Luxembourg avec lui, même un peu plus tôt peut-être. Jtîitant au château de Montmorency chez son intime amie, M""^ de Luxembourg, M^^ de Boufflers envoya savoir des nouvelles de Rousseau et lui proposa de venir le voir. Rousseau « répondit comme il le devait, mais ne démarra pas ». Plus tard elle vint le voir accompagnée du chevalier de Lorenzi. Rousseau en devint amoureux, u S'il ne devint pas le rival du prince de Conti, il s'en fallut de peu. » Car (< elle était encore la maîtresse du prince et je n'en savais rien ». Elle était belle et jeune encore [1759 ; trente-quatre ans ; au xviii® siècle c'est « jeune encore ))]. Je faillis nie prendre ; je crois qu'elle le vit, le chevalier le vit aussi ; du moins il m'en parla et de manière à ne pas me décourager. Mais pour le coup je fus sage ; et il en était temps à cinquante ans. Plein de la leçon que je venais de donner aux barbons dans ma lettre à d'Alembert. . . mal guéri peut-
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être encore de ma passion pour M^^ d'Houdetot, en apprenant ce que j'avais ignoré [à qui appartenait M""^ de Boufflers]... je fis mes adieux à lamour pour le reste de ma vie. » — Mais en revanche, à en croire Rousseau, M'"® de Boufflers fut amoureuse de lui. « Je ne suis ni assez fou ni assez vain pour croire avoir pu lui inspirer du goût à mon âge ; mais sur certains propos qu'elle tint à Thérèse [c'est-à-dire sur certains propos que M"^ Le Vasseur dit que M""^ de Boufflers lui avait tenus], j'ai cru lui avoir inspiré de la curiosité. Si cela est et qu'elle ne m'ait pas pardonné cette curiosité frustrée, il faut avouer que j'étais bien né pour être victime de ma faiblesse, puisque l'amour vainqueur [de moi] me fut si funeste iet que l'amour vaincu [par moi] le fut encore plus. » Ailleurs : (( Outre l'abbé de Boufflers, qui ne m'aimait pas, outre M""^ de Boufflers auprès de laquelle j'avais des torts que jamais les femmes ni les auteurs ne pardonnent... »
Vous voyez la suite des idées de Rousseau : M"^ Le Vasseur lui a dit que M"'^ de Boufflers s'était informée de lui bien curieusement ; c'est qu'elle était amoureuse de lui ; lui aussi, du reste, était amoureux d'elle ; mais, pour différents motifs, il ne l'a pas priée d'amour ; elle lui en a gardé rancune et elle n'a pu, quand elle
en a eu l'occasion, que l'attirer dans un guetapens; — ou, et plutôt, àl'inverse : Rousseau a été attiré dans le guet-apens de Wootton et dans le guet-apens de Trye ; par qui dans le premier? Par David Hume. Par qui dans le second? Par le prince de Conti. Or David Hume est l'ami, le confident de M™*' de Boufïlers, le prince est son amant. C'est à l'instigation de M^^ de Boufflers qu'ils ont ainsi agi; mais pourquoi M'"® de Boufïlers en voulait-elle à Rousseau ? Pour quoi lui en voulait-elle ? Parce qu'elle était amoureuse de Rousseau, ce qui est prouvé par certains propos de Thérèse rapportant que M^^ de Boufïlers l'avait interrogée sur Rousseau; et parce que M""^ de Boufïlers a été irritée que Rousseau n'ait pas répondu à sa flamme ; spretœ injuria formae. Voilà la suite des idées de Rousseau.
Il semble qu'il y ait là quelques illusions. Et du reste, après tout, que M""*" de Boufïlers, âgée de trente-quatre ans, ait été amoureuse de Rousseau âgé de quarante - sept, il n'est pas impossible, et il s'est passé dans le monde des choses plus extraordinaires. — Rousseau crut aussi queM""^ de Boufïlers lui en voulut de ce que^ prié de lire un petit ouvrage d'elle, il y reconnut ou crut y reconnaître un ouvrage anglais qu'elle aurait plagié et le lui dit sans détours ni alibi-
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forains. Il est possible encore. Il est possible ; mais on ne voit rien dans la conduite de M"^® de Boufflers qui autorise à dire que ce soit vrai. Elle est avec lui d'une bonne grâce simple, douce et rassurante à tous les égards. Dans les premiers mois de 1760 elle lui écrivait : « M. le prince de Conti a su, Monsieur, que vous aviez été incommodé ; il craint que vous ne vous fatiguiez en copiant la musique qu'il vous a donnée et il ma chargée de vous dire qu'il n'en est pas fort pressé maintenant et qu'il vous prie de ne vous en point tourmenter. Je le suis beaucoup. Monsieur, de ce que j'ai appris de votre santé. Le désir d'en savoir des nouvelles plus particulièrement me fera hâter le projet que j'avais déjà de vous faire une visite ; je m'ennuie beaucoup d'être si longtemps sans vous voir. Le manque de chevaux et quelques petites indispositions que j'ai eues moi-même m'ont empêchéejusqu'à présent d'aller à Montmorency ; mais, plutôt que de retarder davantage, je me sens le courage de faire une partie du chemin à cheval, quoique je ne sois ni fort habile ni fort hardie. Je crains. Monsieur, lorsqu'il se passe un temps aussi considérable sans que vous entendiez parler de moi, que vous ne vous figuriez que je vous oublie, ou bien que vous ne m'oubliez vousmême ; Fun et l'autre seraient fort injustes et
me feraient une peine extrême. Vous savez sur quel fondement s'est établie l'amitié que j'ai pour vous ; rien ne peut la détruire, et pour celle que j'attends de vous et que vous m'avez promise, il me paraîtrait bien fâcheux d'en être privée lorsque j'en sens plus que jamais le prix. » Un mot piquant pour finir, mais non à l'adresse de Jean- Jacques : « Je ne doute pas que le chevalier de Lorenzine vous ait écrit... Ses affaires vont bien et il joint au plaisir que lui donnent ses heureux succès celui de se les attribuer. » — Un peu plus tard : « ... Est-ce tout de bon. Monsieur, que vous me demandez la continuation de mon amitié ? Et puisqu'elle ne dépend pas du caprice, puisque les raisons qui vous l'ont acquise ne peuvent cesser et qu'étant vertueux vous ne pouvez pas être ingrat, croyezvous qu'il soit possible qu'il arrive aucune altération dans nos sentiments ? Pour moi je ne le pense pas, et s'ils sont susceptibles de quelque changement, ce n'est qu'en augmentation si j'avais le plaisir de vivre davantage avec vous ; car il est certain que la fréquentation augmente la véritable amitié. » — Un autre jour, comme elle pouvait croire que Rousseau, avec quelque raison, fût étonné d'une négligence de sa part, elle lui écrit : « J'ai vu, Monsieur, par une lettre que vous avez écrite au
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chevalier de Lorenzi où vous ne faites nulle mention de moi, qu'il ne s'est pas acquitté de la commission que je lui avais donnée et que par conséquent je puis paraître coupable envers vous d'une négligence très impolie. M. le prince de Conti, à qui je montrai la dernière lettre que j'ai reçue de vous, me dit qu'il avait quelque chose à vous mander et même quelques reproches à vous faire de votre délicatesse qu'il qualifie d'outrée, dont il voulait me charger. Plusieurs affaires et un monde prodigieux qui est venu lui faire la cour à FIsle-Adam l'ont fait différer d'un jour à l'autre de me dicter ce qu'il voulait vous faire savoir. Voyant qu€ le temps s'écoulait et craignantque vous ne me soupçonnassiez d'une paresse dont je n'étais pas coupable, j'ai prié le chevalier de vous mander ce qui m empêchait de vous faire réponse ; non seulement il me l'a promis ; mais il m'a assuré même qu'il l'avait fait. J'ai bien vu par votre lettre qu'il m'avait trompée et je ne lui ai pas caché combien j'en étais mécontente. En général son indifférence pour la vérité me révolte ; mais dans cette occasion particulière, comme j'en souffre, j'avoue que j'en suis encore plus blessée qu'à l'ordinaire. Je me flatte pourtant qu'après cette explication je serai justifiée à vos yeux et je vous assure que c'est un point qui m'intéresse infiniment par la per-
suasion où je suis de la sensibilité de votre cœur et par la sincère amitié que j'ai pour vous... »
L'affaire en question dans la lettre précédente était bien grave. Le prince de Conti avait envoyé à Rousseau du gibier de sa chasse, une première fois, une seconde fois. Rousseau, dans une lettre dont il dit lui-même dans ses Confessions qu'elle « annonçait moins la délicatesse d'un homme fier qui veut conserver son indépendance que la rusticité d'un malappris qui se méconnaît », avait écrit à M^^ de Boufflers que par deux fois il n'avait songé qu'à ce qu'il devait à Monsieur le prince, mais qu'à la troisième il devrait songer à ce qu'il se doit ; qu'à la vérité il n'avait jamais rien vu dans le prince qui ne fût selon son cœur, excepté son titre, mais que, cependant, il n'enfreindrait plus ses maximes même pour lui ; qu'il aimait mieux sa conversation que ses dons ; qu'à la vérité ce n'était que du gibier, mais que, quand on commence à accepter, bientôt on ne refuse plus rien, et que quand on ne refuse rien, bientôt on demande ; qu'à la vérité il recevait du gibier de M. de Luxembourg, mais qu'il y était bien forcé étant à lui et que ce cas devait rester unique. C'est à cette affaire considérable que M""® de Boufflers faisait allusion dans sa lettre précédente, et c^'est
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cette affaire qu'elle traite à fond dans la lettre qui suit : « Ce que vous nommez défaut, Monsieur, je le regarde comme une qualité néces- ' saire et flatteuse à trouver dans ses amis. Les personnes si modérées, si désintéressées et si justes dans l'amitié sont ordinairement peu sensibles ; bien loin donc de trouver mauvais que vous vous soyez un peu fâché contre moi, je vous en remercie, et tout ce que je regrette c'est de vous avoir causé involontairement quelque peine. Je vous ai mandé en deux mots la substance de ce que M. le prince de Conti voulait me charger de vous dire. Il vous estime, il vous aime et n'aura jamais de commission à donner pour vous dont il soit embarrassant de s'acquitter. Il est vrai qu'il désapprouve l'excès de votre délicatesse, et quoique bien éloigné de la soupçonner lui-même, il craint que d'autres ne la taxent d'affectation. C'est une accusation à laquelle'vous devez prendre garde de donner lieu, dans la crainte qu'elle n'obscurcisse l'éclat de votre vertu et qu'elle ne l'empêche de produire tout l'effet dont elle serait capable sans cela. Pensez-y bien. Monsieur, peut-on regarder comme un présent qui tire à conséquence quelques pièces de gibier envoyées par M. le prince de Conti ? Ce sont de simples marques de son estime, honorables par cette raison et nulle-
ment profitables. Fabius, Quinctius et Regulus les eussent acceptées sans avoir blessé par là leur désintéressement et leur frugalité... Vous ne me connaissez pas encore assez pour me rendre une entière justice sur ces différents points. La suite vous prouvera que mon cœur est fait pour l'amitié, que je n'en promets pas par delà ce que j'en veux donner, que je ne suis pas susceptible de dégoût sans cause et que j'ai quelque discernement pour juger du mérite. »
Comment elle a jugé la Nouvelle Héloïse, c'est chose, sans doute, qui intéresse le lecteur beaucoup plus que le gibier mal reçu. Elle en a été ravie et ravie avec discernement : « .. . J'ai vu une lettre que vous écrivez à M. de Luxembourg où vous parlez de plusieurs critiques qu'on vous a faites sur votre livre ; je voudrais savoir en quoi elles consistent et s'il y en a que vous trouviez justes, car je suis bien sûre que si Ton vous persuade, vous en conviendrez. Pour moi, je l'ai lu avec tant de rapidité et tant de prévention pour l'auteur qu'il pourrait bien arriver qu'il y eût quelques défauts que je n'eusse pas aperçus. Je n'ai pas laissé pourtant de vous faire plusieurs objections [en le lisant et se parlant à elle-même], mais en général ce qui m'a frappée le plus dans cet ouvrage c'est un fond
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admirable de vertu, beaucoup dénergie, dintérêi et de sentiment. »
Sur laffaire de l'ouvrage de M""^ de Boufflers critiqué par Rousseau comme n'étant qu'au naoins une réminiscence d'un livre anglais, voici les pièces du procès, M^^ de Boufflers a simplement raconté — cela ressort de la lettre qui suit — à Rousseau, l'ouvrage qu'elle vient d'écrire et qui n'est encore qu'à l'état de scénario ou de brouillon. Rousseau a déclaré, tout de go, à M'"** de Boufflers que sa tragédie ou drame (car il s'agit d'un ouvrage dramatique, à sujet indien) ofifre des ressemblances fâcheuses avec un ouvrage anglais, et que selon toute vraisemblance c'était à cette œuvre anglaise que M™^ de Boufflers avait emprunté la sienne. M™® de Boufflers lui répond : « Je suis fort touchée de votre bon cœur, de votre franchise et de votre amitié pour moi. Monsieur ; je vous en remercie ; mais je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Je suis incapable de m'approprier ce qui ne m'appartient pas et ce n'est pas simplement par franchise ; c'est aussi un peu par orgueil ; tous les vices et les vertus se trouvent souvent mêlés et viennent quelquefois à l'appui les uns des autres. Pour vous convaincre de votre erreur et de ma sincérité, je vous envoie ma pièce tout informe qu elle est^ quoique f eusse mieux aimé vous
280 LES AMiES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
la lire, parce que les défauts qui y sont ne yous auraient pas tant frappé. Elle en est pleine et je n'en ai pas pu corriger un seul ; elle n'est même pas finie . . . Renvoyez-moi le tout d'abord que vous l'aurez lu ; mon laquais a ordre d'attendre pour me le rapporter... »
A cela Rousseau répond, à ce qu'il paraît, car nous n'avons pas sa lettre, qu'après avoir lu la pièce de M""^ de Roufïlers il est de plus en plus frappé des ressemblances extraordinaires qui existent entre elle et l'ouvrage anglais qu'il a signalé. M™^ de Boufïlers est désolée de cette mésaventure et écrit à Rousseau : « Plus je pense à l'événement qui m'arrive, plus je sens. Monsieur, l'obligation que je vous ai. Je vais écrire en Angleterre pour avoir la pièce dont vous me parlez. Si elle ressemble assez à la mienne pour qu'il faille avoir ou beaucoup de foi ou une parfaite connaissance de mon caractère pour se persuader que le hasard seul a part à cette aventure, je serrerai mon ouvrage et ne le montrerai jamais à personne. Je n en cacherai pas la raison ; car je suis ennemie-née de toute dissimulation ; je l'ai même dit d'avance pour excuser mon refus à ceux qui, depuis votre lettre, ont eu la curiosité de lire cette tragédie. Cependant je ne puis croire que dans la distribution des scènes, dans les sentiments et dans les exprès-
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sions, il n'y ait des différences assez marquées pour me justifier. En attendant que cette affaire soit éclairée, j'ai suivi votre conseil ; je refonds ma pièce mais je crains à la vérité de rendre mes Indiens moins intéressants. Je ne me sens pas Fart nécessaire pour colorer leur férocité de manière à les rendre supportables.. • »
Suit un rendez-vous pour s'entretenir de tout cela. On doit dîner ensemble, M. de Lorenzi en tiers, peut-être pour les convenances. Billet de Rousseau pour demander si l'on pourra parler librement de cela devant M. de Lorenzi. Certainement, répond M^^ de Boufflers, « l'avis que vous avez bien voulu me donner n'est point un secret, pour le chevalier ni pour personne ; je n'ai point vu de raison pour en faire un mystère. C'est un service que vous m'avez rendu, digne de votre honnêteté et de votre bon cœur ; il l'est de ma franchise et de ma reconnaissance de ne le point cacher. Ainsi, Monsieur, nous pouvons parler librement de la pièce.., »
Je ne vois rien dans tout cela qui sente l'auteur blessé et tout, dans tout cela, est pour rendre M™^ de Boufflers très sympathique. Il est possible, pourtant, qu'avec le temps le souvenir de cet « événement » et de cette « aventure » ait été pénible à M™^ de Boufflers. Spreti injuria libri. Il est possible.
Quand YEmile fut publié et le Contrat et que le bruit courut que Rousseau allait être l'objet des attentions du Parlement, il y eut grande émotion à Montmorency. M™® de Luxembourg, à en croire les Confessions, ne disait rien ; M. de Luxembourg demandait : « Vous n'avez rien dit de mal de M. de Choiseul dans le Contrat ? » M'^^ de Boufflers ne tenait pas en place, elle allait et venait, se donnant beaucoup de mouvement, assurait Rousseau que le prince de Conti s'en donnait beaucoup aussi pour parer le coup qui était assené à Rousseau et qu'elle attribuait toujours aux circonstances présentes, «dans lesquelles il importait au Parlement de ne pas se laisser accuser par les Jésuites d'indifférence sur la religion. »
Elle parut dans ces circonstances à Rousseau jouer un double jeu très perfide. D'une part elle rengageait à fuir, en Angleterre, avec son vieil ami David Hume. Pourquoi ? Pour ne pas subir les interrogatoires d'un procès en Parlement dans lesquels il serait amené à parler de la coopération de M""^ de Luxembourg à la publication de YEmile et à la compromettre. D'autre part elle lui parlait de « la Bastille pour quelques semaines », ce qui le sauvait. Il faut comprendre : un moyen, à cette époque, de soustraire un homme au Parlement était de le mettre à la
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Bastille par lettre de cachet , faisant ainsi de l'affaire une affaire du Roi, et de le relâcher au bout d'un certain temps. Or cette rigueur, qui « était une adroite mesure de clémence, rien, sans doute, n'était plus facile au prince de Conti que de l'obtenir. » Voilà pourquoi de Boufflers en parlait. Mais, croit Rousseau, elle en parlait mensongèrement ; car elle n'en parla qu'en passant et « n'en parla plus ». Rousseau ajoute : « J'ai jugé dans la suite qu'elle n'avait proposé cette idée que pour me sonder et qu'on n'avait pas voulu d'un incident qui finissait tout. » Au fond, dans les idées de Rousseau, M.^^ de Boufflers, sinon avait trempé dans le complot juridique qui avait pour but de perdre Rousseau, du moins n'était pas autrement fâchée qu'il poursuivît son cours et aboutît. Ce qui le confirma dans ces sentiments, que depuis il eut toujours, c'est que M™^ de Boufflers lui fit il ne sait quelle distinction subtile et il l'a oubliée, entre le décret de prise de corps et l'assignation à être ouï, distinction d'après laquelle le décret de prise de corps était, des deux mesures, la moins défavorable; ce qui l'y confirma encore, c'est qu'on lui dit que l'éditeur Guy avait vu, chose bien invraisemblable, sur le bureau du procureur général, un réquisitoire tout prêt contre Rousseau. Il vit bien, dans ces absurdités dont on
lui rebattait les oreilles, « qu'il y avait quelque mystère qu'on ne voulait pas lui dire » .
Dans la nuit tragique du 8 au 9 juin où tout le monde conseillait à Rousseau de partir, M^^ de Boufflers ne fut pas d'un avis différent ; mais conseilla, comme elle avait fait toujours à Rousseau, l'établissement en Angleterre. C'est ce qui le décida à aller en Suisse. Il se défiait, au moins depuis quelque temps, de M""® de Boufflers : «Toute 1 éloquence de M""® de Boufflers, loin de vaincre ma répugnance [à alleren Angleterre], semblait l'augmenter, sans que je susse pourquoi. » On sait qu'il se rendit en Suisse. Dès qu'il y fut, M^^ de Boufflers, qui était unefemme et qui était une femme contredite et qui du reste avait raison, pour ces trois motifs et surtout pour les deux premiers, ne s'occupa plus que de retirer Jean-Jacques Rousseau de Suisse pour le diriger sur l'Angleterre et écrivit (16 juin) à David Hume la lettre suivante que nous donnons surtout comme témoignage très précis et sûr (puisque ce n'estpas àRousseau qu'elle écrit) de ce que, à cette époque, M^^ de Boufflers pensait de son ami Jean-Jacques : « Jean- Jacques Rousseau, citoyen de Genève et auteur de plusieurs écrits, qui, vraisemblablement, vous sont connus, vient de composer un traité sur l'éducation en quatre volumes où il expose plu-
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sieurs principes contraires aux nôtres, tant sur la politique que sur la religion. Comme nous ne jouissons pas ici de la liberté de la presse, le Parlement, par un arrêt juste, s'il est, comme je n'en doute pas, conforme aux lois du royaume, mais néanmoins rigoureux [il est curieux que M""® de Boufflers ne relève pas, soit pour le reconnaître juste, soit pour le discuter, le principal chef d'accusation qui a été sévèrement établi contre Rousseau, celui d'avoir signé son livre, ce qui pour le procureur général de ce temps, Omer de Fleury, et de nos jours pour M. Gaston Maugras, est une chose absolument révoltante], l'a décrété de prise de corps, et l'on prétend que, s'il n'avait pas pris la fuite, il aurait été condamné à mort. J'ai de la peine à croire qu'on eûtpu aller si loin surlaqualitéd'étranger. Mais, quoi qu'il en soit, il eût été imprudent à lui de rester en France dans de pareilles circonstances. Il est donc parti, incertain quel asile il choisirait. Je lui ai conseillé de se retirer en Angleterre, lui promettant des lettres de recommandation pourvous, Monsieur, et pour d'autres personnes de mes amis. Je m'acquitte de mes promesses et je ne puis pas, à mon avis, lui choisir dans toute l'Europe un protecteur plus respectable par ses liaisons et plus recommandablepar son humanité. M. Rousseau passe, pour
la plupart des gens en ce pays, pour un homme singulier. A prendre cette épithète selon sa vraie signification, elle est justement donnée, car il diffère à beaucoup d'égards de la façon d'agir et de penser des hommes du jour. Il a le cœur droit, Tâme noble et désintéressée. Il craint toute espèce de dépendance, et par cette raison il a mieux aimé, étant en France, gagner sa vie en copiant de la musique que de recevoir les bienfaits de ses meilleurs amis qui s'empressaient de réparer sa mauvaise fortune. Cette délicatesse peut paraître excessive ; mais elle n'a rien de criminel et même elle suppose des sentiments élevés. Il fuit le commerce du monde et ne se plaît que dans la solitude ; ce goût pour la retraite lui a fait des ennemis ; Tamour-propre de ceux qui Font recherché s'est trouvé blessé de ses refus. Mais malgré sa misanthropie apparente, je ne crois pas qu'il y ait nulle part un homme plus doux, plus humain, plus compatissant aux peines des autres et plus patient dans les siennes. En un mot sa vertu paraît si pure, si constante, si uniforme, que jusqu'à présent ceux qui le haïssent n'ont pu trouver que dans leur propre cœur des raisons de le soupçonner. Pour moi, avec des apparences aussi avantageuses, j'aimerais mieux en être trompée que de me défier de sa sincérité. D'après l'opinion que
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j'en ai, Monsieur, je l'ai jugé digne d'être connu de vous, et en lui procurant cet honneur, je crois lui donner la preuve la plus marquée du cas que je fais de lui. »
Et, presque exactement dans le même temps, le 24 juin 1762, elle écrivait à Jean-Jacques Rousseau : « J'ai des reproches à vous faire. Monsieur, de ne m'avoir pas écrit personnellement. [Il avait écrit à M. le prince de Conti et à M. de Luxembourg.] Vous savez que je n'habite pas toujours Montmorency et que par conséquent je ne suis pas à portée des détails très intéressants pour moi que vous avez pu faire sur votre situation présente . En effet, étant partie hier très inquiète de ce qu'on ne recevait rien de vous, en arrivant à Paris on me remit votre lettre pour M. le prince de Conti [probablement celle du 17 juin] ; il a eu la bonté de me la montrer, mais je n'y ai rien trouvé de ce que j'y cherchais principalement, et j'ignore absolument tout ce que je souhaiterais de savoir. J'ai vu trois foisM""" LeVasseur ; j'ai même été une fois me promener chez vous. J'ai visité votre chambre, votre cabinet ; j'ai ouvert vos armoires ; je désirais de trouver quelques lignes écrites de votre main ; j'avais le cœur serré et les larmes aux yeux. Je me suis efforcée pourtant de cacher ma sensibilité de crainte d'augmenter la
peine de M^^^ Le Vasseur. Son attachement pour VOUS lui assure à jamais mon estime et mes bons offices toutes les fois qu'elle en aura besoin et que je pourrai lui être utile. M. le prince de Conti Ta envoyée chercher ; vous auriez été attendri des bontés qu'il lui a témoignées. Il a fait voir en cette occasion son excellent cœur et l'estime qu'il a pour vous. Rien n'est plus glorieux [pour vous], Monsieur, que de vous être acquis, sans soins, sans intrigues et par la seule force de votre mérite un protecteur cent fois plus respectable encore par ses vertus que par sa haute naissance. A la vérité, l'intérêt qu'il vous montre augmenterait s'il était possible l'opinion qu'on a de sa magnanimité et de sa bienfaisance, et les personnes comme vous ont des droits naturels sur une âme comme la sienne. Ayant imaginé. Monsieur, qu'après avoir demeuré quelque temps où vous êtes, vous pourriez être bien aise de voir l'Angleterre et même de vous y établir, j'ai écrit à des gens propres à vous en rendre le séjour agréable, et particulièrement à M. Hume, pour qui j 'ai la plus grande admiration, en le prévenant d'une chose qu'il découvrira en peu de temps, c'est le désir qu'on sent d'abord qu'on vous connaît de vous être utile et r impossibilité delobtenir de vous.Je vous avouerai que lorsque je pense à votre situation
MADAME DE BOUl 1 LERS
j éprouve la peine la plus sensible. Vous voulez devoir votre subsistance à votre travail ; mais dans le lieu que vous avez choisi, dans l'état où vous êtes, quelles occupations peuvent vous convenir ? Vous n'avez aucun revenu [il avait très largement de quoi vivre depuis ses grands ouvrages ; mais il cachait cela à ses amis aussi soigneusement qu'il pouvait], vous nevoulezplus écrire ; comment pourrez^vous vivre si vous vous obstinez à refuser à vos meilleurs amis le plaisir et la gloire de vous secourir. . . Je voudrais aussi. Monsieur, que vous modériez l'indignation que vous témoignez contre le Parlement. [Il avait écrit au prince de Conti : « Je dois à V. A. S. ma vie, ma liberté, mon honneur même, plus augmenté par l'intérêt que vous daignez prendre à moi qn altéré par Y iniquité du Parlement de Paris...] Que le malheur n'altère pas votre vertu ; c'est une épreuve dont les âmes comme la vôtre doivent sortir victorieuses ; en un mot soyezjustedans votre propre cause ainsi que vous avez coutume de l'être. Une loi pourrait être rigoureuse et même nuisible ; mais tant qu'elle subsisterait son observation n'en serait pas moins un devoir. Les magistrats qui ont condamné votre livre ne sont pas législateurs ; ils sont préposés pour exécuter ce qui a été ordonné, et quand ils remplissent leurs
obligations, il faut souffrir sans les accuser. Que parlez-vous, Monsieur, d'opprobre et d'humiliation ? [Cela suppose une autre lettre à M. de Conti où ce qu'il lui dit dans sa lettre du 17 juin et que nous rapportons plus haut est dit avec plus de force ; du reste, cette supposition est presque inutile ; car après tout M""^ de Boufflers, ici, peut traduire par « opprobre et humiliations » ce que Rousseau dit dans sa lettre du 17 juin.] Votre gloire et votre réputation seront immortelles et ne dépendent point des coutumes locales. Votre livre contient à la vérité des principes de religion contraires aux nôtres et je le crois, par cette raison, légitimement défendu dans un pays comme celui-ci ; mais en plaignant les erreurs où la fragilité humaine peut entraîner les plus grands hommes, qui pourra s'empêcher d'admirer une des plus excellentes productions qui aient encore paru ? La comtesse de La Mark... [vous offre un château en Allemagne] . Miss Becquet a conçu tant d'estime et s'est intéressée si vivement pour vous qu'elle mérite que je vous fasse mention d'elle... Si vous allez en Angleterre, nous pourrons un jour vous y voir l'une et l'autre... »
Tout cela est la sensibilité même et le même bon sens. Quel effet cela a-t-il dû produire surRousseau? Voyez-le lisantcette lettre; enten-
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dez-le : <( Elle va chez moi ; elle ouvre mes armoires, cherche mes lettres, voudrait trouver quelque chose, écrit par moi. Pourquoi? Elle étale la protection dont le prince de Conti me couvre. Dans quel but ? Elle voudrait m*engager à m'en défier, elle ne pourrait mieux faire. L'Angleterre ? Je m'y attendais. Elle y tient. Maintenant la voilà qui fait l'éloge du Parlement de Paris? Je devrais le remercier. L'Angleterre encore ! Elle s'y obstine. L'Angletere encore I Elle n'en démord pas. Quelle est sa pensée de derrière la tête à vouloir à toute force m'envoyer en Angleterre ?» — Il répondit et, en effet, sur un ton assez rude : « ... Vous m'étonnez, Madame, en me reprochant mon indignation contre le Parlement de Paris. Je le regarde comme une troupe d'étourdis qui, dans leurs jeux, font sans le savoir beaucoup de mal aux hommes ; mais cela n'empêche pas qu'en ne l'accusant envers moi que d'iniquité, je ne me sois servi du mot le plus doux qu'il était possible... C'est sur ce libellé [le réquisitoire] qu'on se hâte de méjuger en Europe... qu'on me décrète à Genève de prise de corps... que ceux de Berne vont me chasser de leur territoire... Vous pouvez bien juger. Madame, que toutes ces circonstances ne peuvent que me rendre encore plus précieuses les offres de Madame [de la Mark]... Mais
OÙ est ce château ? Faut- il encore faire des voyages, moi qui ne peux plus me tenir ? Non, dans Fétat où je suis, il ne me reste qu'à me laisser chasser de frontière en frontière jusqu'à ce que je ne puisse plus aller. Alors le dernier fera de moi ce qu'il lui plaira. A legard de l'Angleterre, vous jugez bien qu'elle est désormais pour moi comme l'autre monde : je ne la reverrai de mes jours. »
Pourquoi dit il reverrai? Il n'y a jamais été. Peut-être croit-il y avoir été parce qu'il a été jeune gentilhomme anglais pendant huit jours avec de Larnage ; peut-être, avec son
habitude de se donner un passé circonstancié, a-t-il dit à W^^ de Boufflers y avoir séjourné dans sa jeunesse ; et peut-être n'y a-t-il qu'une faute de transcription. Ce qui peut le faire croire, c'est que dans une autre lettre il dit simplement : « J'ai cent fois désiré et je désire encore voir l'Angleterre. Je devrais maintenant vous parler de vos propres offres, Madame, de ma reconnaissance, du chevalier de Lorenzi, i de miss Becquet et de mille autres choses qui \ dans vos bontés pour moi m'importent à vous 1 dire. Mais voilà du monde, le papier me manque et la poste partira bientôt. Il faut finir pour aujourd'hui. » î
M""^ de BoufQçrs répondit qu'elle avait voulu ;
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excuser le jugement et non point du tout le réquisitoire, et insista sur l'Angleterre en lui envoyant le post-scriptum d'une lettre de Hume à elle adressée dans lequel il se mettait avec émotion à la pleine disposition du proscrit.
Dans une autre lettre elle proposait par ordre de ses préférences : TAngleterre avec Hume, l'Allemagne avec le château de M""® de La Mark, le château de Trye, en France, appartenant au prince de Conti. Dans une autre lettre encore elle s'entête à l'Angleterre, à un établissement dans un joli village près de Londres. Rousseau s'y rendrait en passant par la France : la comtesse et quelqu'un de plus puissant qu'elle lui garantissant un sauf-conduit. Rousseau, tout en faisant un éloge enthousiaste de Hume, refusa l'Angleterre et aussi les deux autres propositions ; mais quelques jours après, ayant été conseillé par milord Maréchal dans le même sens que par M""® de Roufflers, il se montra disposé à essayer du climat anglais au printemps suivant.
Ici une pique. M"^^ de Roufflers a appris que Rousseau a demandé au pasteur Montmollin la permission de participer à la communion des fidèles. Elle est blessée de cette infidélité du philosophe à ses principes, surtout elle voit très bien le parti que les ennemis de Rousseau en
pourront tirer, et de fait l'on sait assez combien Voltaire, qui avait fait précisément la même capucinade, dauba sur la « manducation » de Rousseau. Elle écrivit donc à Rousseau: «J'avais fermé ma lettre dans l'intention de ne vous point parler d'une Lettre à un ministre qu'on dit de vous ; mais mon amitié ne souffre point de réserve et je ne puis m'empècher de vous dire combien j'ai été affligée que dans la circonstance où vous êtes vous donniez cette prise à vos ennemis. J'ai lu cette lettreet je vous avoue que je ne l'approuve point du tout. Quand un ange serait venu du ciel pour vous dessiller les yeux, le bien même delà religion dont il vous aurait découvert la vérité demandait que vous attendissiez d'autres circonstances pour la professer. Au nom de votre réputation, attendez pour écrire davantage [pour vous engager plus loin, publiquement, dans cette voie] que votre situation soit meilleure et votre âme plus tranquille » [moins susceptible d'accueillir les inspirations de la peur, de la timidité, de TinquiétudeJ. Elle avait tellement raison que Rousseau fut très irrité. Il répondit très vite [la lettre de M""^ de Boufîlers est du 22 octobre, date certifiée par Rousseau luimême, et celle de Rousseau est du trente, et huit jours sont précisément le temps à très peu près qu'il fallait à une lettre pour aller de Motiers à
MADAME DE BOUFFLERS
Paris] : « ... Je viens maintenant - au dernier article de votre lettre auquel j'ai peine à comprendre quelque chose et qui me surprend à tel point, surtout après les entretiens que nous avons eus sur cette matière, que j'ai regardé plusieurs fois à l'écriture pour voir si elle était bien de votre main. Je ne sais ce que vous pouvez désapprouver dans la lettre que j'ai écrite à mon pasteur dans une occasion nécessaire. A vous entendre, avec votre ange, on dirait qu'il s'agissait d'embrasser une religion nouvelle, tandis qu'il ne s'agissait que de rester, comme auparavant, dans la communion de mes pères et de mon pays dont on cherchait à m'exclure ; il ne fallait pas pour cela d'autre ange que le vicaire savoyard. S'il consacrait en simplicité de conscience dans un culte plein de mystères inconcevables, je ne vois pas pourquoi Rousseau ne communierait pas de même dans un culte où rien ne choque la raison ; et je vois encore moins pourquoi, après avoir professé ma religion chez les catholiques sans que personne m'en fît un crime, on s'avise tout à coup de m'en faire un fort étrange de ce que je ne la quitte pas en pays protestant. »
Mais pourquoi cette solennité, cet « appareil » d'écrire une lettre? Parce que Voltaire et sesamiâ> persuadent aux gens de Genève, de Lausanne, de
Berne et de Neuchatel qvfe Rousseau est un déserteur de sa religion, ceci pour le faire chasser de tous les cantons suisses. Pour parer à cela, Rousseau a demandé publiquement au pasteur de Motiers l'autorisation de communier. Celui-ci a eu avec Rousseau quelques conférences dans lesquelles Rousseau lui a développé franchement ses sentiments tels à peu près qu'ils sont exposés dans la «Profession de foi du Vicaire savoyard », appuyant avec vérité sur son attachement constant à r Evangile et au christianisme [rapprochez simplement de ces paroles le chapitre viii du livre IV du Contrat social] et ne lui déguisant pas non plus ses difficultés et ses doutes. Le pasteur ne lui demanda aucune rétractation et l'admit. Or que M"^^ de Boufïlers veuille bien remarquer que, par cette manœuvre, ce n*est pas Rousseau qui s'est annexé à la religion du pasteur, c'est le pasteur qui a été annexé à la religion de Rousseau : « Bien des ministres sont mécontents. Voilà pour ainsi dire la Profession de foi du Vicaire savoyard approuvée en tous points par un de leurs confrères. » Rousseau doit-il maintenant abandonner le pasteur, et en faisant un pas en arrière, en démentant la démarche qu'il a faite, lui laisser toute la honte et tout le repentir de s'y être prêté ? Non. « On traitera Rousseau d'hypocrite tant qu'on voudra ; il ne sera
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ni un perfide, ni un lâche. » I) restera dans la religion de ses pères « si raisonnable, si pure, si conforme à la simplicité de TEvangile où il est rentré de bonne foi depuis nombre d'années et qu'ila toujours hautement professée, » Rousseau voudrait bien savoir ce que M""^ de Boufïlers a trouvera à répondre à tout cela ».
Cette lettre, qui fait bien un peu songer à Tartuffe, est, déplus, bien maladroite. Les deux parties essentielles dont elle est faite s'y opposent assez fortement Tune à l'autre. D'une part Rousseau s'y représente comme un dévot protestant qui a toujours eu pour la religion protestante des sentiments de fils fidèle et attendri, et d'autre part il se vante comme d'un coup de maître d'avoir fait déserter la religion protestante par un pasteur pour l'amener à la théologie de Rousseau. Il faudrait concilier ces deux propositions qui, du reste, sont mensongères l'une et l'autre; car on voit très bien, d'une part que Rousseau qui a dit dans le Contrat social a qu'une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d'hommes », qui a dit dans le Contrat social que « le christianisme ne prêche que servitude et dépendance », qui a dit dans le Contrat social que (( les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves )),quia dit dans le Contrat social que le christianisme « a rendu toute bonne politie im-
possible dans les pays chrétiens », qui a dit dans le Contrat social que « la religion chrétienne est au fond plus nuisible qu'utile à la forte constitution de TEtat », ment parfaitement quand il dit qu'il a toujours été protestant. Il peut l'être maintenant, mais il ment en disant qu'il Ta toujours été. Et d autre part on voit très bien aussi que, dans ses conférences avec M. de MontmoUin, il n'a nullement tiré M. de Montmollin à lui, mais qu'exposant ses idées à peu près telles qu'elles sont dans le Vicaire savoyard et point du tout telles qu'elles sont dans le Contrat, il a simplement ou « à peu près » donné la main à M. de MontmoUin, plié ses sentiments à ceux que M. de MontmoUin voulait qu'il eût. Il a tout simplement répété ce qu'il lui avait dit dans sa lettre, à savoir qu'il a toujours fait, même en France, ce qui était méritoire, profession de la religion réformée, qu'il « est attaché de bonne foi à cette religion sainte, qu'il le serait jusqu'à son dernier soupir ; qu'il désire être toujours uni extérieurement à l'Eglise comme il l'est dans le fond de son cœur. »
Et voilà ce qui révoltait le sens droit de M*^® de Boufflers qui avait lu de près, à la vérité, la Nouvelle Héloïse^ où je reconnais formellement qu'il y a, parce que Rousseau est plus anticatholique qu'antichrétien, des passages très
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favorables au protestantisme ; mais qui avait lu de près aussi Emile, où Rousseau n'est pas plus protestant que catholique et est un chrétien libre, et le Contrat social où il est purement et violemment antichrétien. Et de Boufflers aurait pu triompher des circonstances, des opportunités invoquées par Jean-Jacques Rousseau en lui disant, puisqu'elle avait « l'esprit romain », que c'est précisément au moment juste où une profession de foi vous est utile qu'il ne faut pas la faire, fût-elle sincère absolument, pour ne pas la faire soupçonner de ne l'être pas. C'est cette objection que Rousseau, la prévoyant, bien entendu, a voulu réfuter dans le dernier paragraphe de sa lettre : « Je n'ai fait aucune démarche tant que les ministres m'ont persécuté ; mais quand une fois j'ai été sous la protection du roi [de Prusse] et qu'ils n'ont plus pu me rien faire, alors j'ai fait mon devoir ou ce que j'ai cru l'être. » — Oui bien; mais alors pourquoi tout le reste presque de la lettre est-il consacré à prouver qu'il était nécessaire de communier pour déjouer les manœuvres de Voltaire et de ses amis et pour éviter d'être chassé de tous les cantons de Suisse successivement ? — M^^ de Boufflers aurait eu beau jeu de lui écrire : « Que vous disais-je ? Il ne fallait pas aller en Suisse. » Mais M'"^ de Boufflers me
semble n'avoir pas aimé à discuter. Elle se borna à répondre : je vous ai dit mon sentiment ; il est celui de tout le monde ici : «... Pour ce qui est de votre lettre à M. de MontmoUin, je persiste à penser qu'elle était peu nécessaire ; je sais d'ailleurs qu'elle n'a pas fait un bon effet ; mais si vous soupçonnez qu'elle ait été falsifiée, vous auriez dû m'envoyer une copie fidèle. »
La discrétion même, un peu dédaigneuse, je le reconnais, de cette réponse, irrita profondément Rousseau. Il était peuple ; il aimait qu'on querellât avec lui, et si la dispute l'exaspérait, le refus de disputer l'exaspérait davantage Aussi : « Je reçois à l'instant, Madame, la lettre dont vous m'avez honoré le 10 de ce mois sous le couvert de milord Maréchal, et je vous avoue qu'elle me surprend plus encore que la précédente. J'ai tant d'estime et de respect pour vous que, dussiez-vous continuer à m'en écrire de semblables, elles me surprendraient toujours... Vous persistez, dites-vous, à croire que ma lettre à M. de Montmollin était peu nécessaire. Je ne vois pas bien comment vous pouvez juger de cela. Je vous ai dit les raisons qui m'ont fait croire qu'elle l'était ; vous auriez dû me dire celles qui vous font penser autrement. Vous dites qu'elle a fait mauvais effet ; sur qui ? Si
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cest sur MM. d'Alembert et Voltaire, je m'en félicite. J'espère n'être jamais assez malheureux pour obtenir leur approbation. Il était inutile que cette lettre courût et je ne l'ai jamais montrée à personne [croyait-il que, M. de Montmollin l'ayant, elle fût destinée à rester secrète ? Peut-être ; il a de ces naïvetés]. Vous dites l'avoir vue à Paris. Je sais qu'elle a été falsifiée et je vous Tai dit ; cela n'emporterait pas la nécessité de vous la transcrire, puisque cette pièce ayant fait ici son efifet n'importe, au surplus, ni à vous, ni à moi, ni à personne. Cependant, puisqu'elle vous fait plaisir [puisque cela vous fait plaisir que je vous l'envoie], la voilà telle que je l'ai écrite et que je l'écrirais tout à l'heure si c'était à recommencer. » — Et comme, parce qu'il se sent en faute, il est en colère, il devient dur, et même, étant donné qu*il parle à une femme, insolent : « J'ai toujours approuvé que mes amis me donnassent des avis; mais non pas des lois. Je veux bien qu'ils me conseillent, mais non pas qu'ils me gouvernent. Vous avez daigné, Madame, remplir avec moi les soins de l'amitié ; je vous en remercie. Vous vous en tenez là ; je vous en remercie encore ; car je n'aimerais pas être obligé de marquer moi-même la borne de votre pouvoir sur moi. »
Il ne se pouvait qu'il n'y eût pas un refroidissement. Il y en eut un. La correspondance cessa pendant treize mois. Au bout de treize mois, Rousseau ayant témoigné à milord Maréchal qu'il craignait que M^® de Boufflers ne fût fâchée contre lui et qu'il en avait de la peine, M""^ de Boufflers lui adressa cette lettre dont tous les mots sont à peser par le lecteur comme ils ont été pesés par elle et qui me paraît une merveille de mesure et de navigation adroite entre différents sentiments qu'il faut tous toucher de la rame sans échouer, ni même sans s'attarder à aucun d'eux. Il me semble que jamais on n'a écrit mieux que cela : « J'apprends, Monsieur, par une lettre de milord Maréchal, que vous craignez que je ne sois fâchée contre vous et que, par un effet de votre amitié pour moi, cette crainte, toute mal fondée qu'elle est, vous cause de la peine et de l'inquiétude. J'en suis à la fois touchée et offensée. Il faut, Monsieur, que vous me croyiez bien injuste ! Que m'avez-vous fait pour que je sois fâchée ? Est-ce un crime de n'être pas de mon avis ?... J'ai désapprouvé récrit à votre ministre ; vous l'avez défendu ; je puis m'être trompée dans cette occasion, comme dans bien d'autres, quoique vous ne meVayezpas démontré. Vous avez mis dans vos réponses un peu de
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chaleur ; cette chaleur fait partie de votre caractère ; c'est une des sources qui ont produit les chefs-d'œuvre qu'on admire avec tant de justice. Si elle a eu pour moi quelques effets moins agréables^ une telle considération et celle de l'état où vous êtes ne me permettraient pas d'en garder de ressentiment ; mais (Tailleurs je ri étais nullement disposée à en avoir. J'ai cessé de vous écrire jusqu'à ce que j'eusse quelque chose d'intéressant à vous dire [dans la disposition où nous étions tous deux,étant inutile de s'écrire pour se donner réciproquement de ses nouvelles]. J'ai été quatre mois en Angleterre pendant lesquels je ne vous ai point oublié. J'ai parcouru plusieurs provinces et dans mes courses j'ai observé les situations qui pouvaient nous convenir ; je me suis informée de quelle façon vous pouviez vivre et à quel prix. J'ai employé mes amis dans ces recherches. Je comptais faire un résumé de tout ce que j'avais recueilli et vous l'envoyer ; mais une mélancolie profonde et trop justement fondée [Rousseau peut prendre cela pour lui et en être flatté ; car faire le désespoir d'une femme a toujours fait un grand plaisir à un homme ; mais la comtesse n'a nullement dit que sa mélancolie lui vint de Rousseau] suivie de la rougeole et d'un long état de langueur, m'ont
concentrée en moi-même et m'ont empêchée de suivre mon dessein. Ma santé est maintenant meilleure ; mon esprit est aussi plus tranquille ; néanmoins je n'entrerai pour cette fois dans aucun détail ; j'attends de vos nouvelles et de savoir quels sont vos projets. J'ai envoyé mon fils étudier le droit public à Leyde ; il y restera deux ans. Adieu, Monsieur ; j'espère que ce sera la dernière fois que j'aurai besoin de vous rassurer sur la continuation de mon amitié.., »
Rousseau répondit par une lettre très sombre, où il n'était guère question que de son trépas prochain, et, pour ce qui était de M"^^ de Boufflers, extrêmement entortillée et sans âme : « Je me réjouis de n'apprendre votre rougeole et votre mélancolie qu'après votre guérison. Tâchez d'être aussi bien quitte de Tune que de l'autre. Eh ! comment la mélancolie osait-elle se loger dans une âme si belle, parée d'un habit qui lui va si bien, faite à tant d'égards pour faire adorer la vertu et pour se rendre heureuse par elle?... »
Six mois après environ, elle lui écrit pour lui dire qu'elle sait par le chevalier Lorenzi que Rousseau a désapprouvé le choix de Leyde pour lieu d'éducation de son fils, qu'elle sait aussi qu'à peu près tout le monde est du même avis que Rousseau là-dessus, que, néanmoins, elle
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croit encore avoir bien fait de placer son fils comme étudiant en pays savant et en pays républicain ; qu'elle revient de Hollande et qu'elle est en grande estime de ce pays ; qu'elle est très affligée de la mort de M. de Luxembourg ; que le chevalier de Lorenzi est toujours aussi déraisonnable qu'il faut pour la divertir et que, toujours tourmentée de l'idée que Rousseau peut manquer d'argent, elle lui demande pardon de le supplier de lui dire s'il a des besoins. Rousseau répondit, sur un ton très acceptable du reste, par ses éternelles plaintes sur sa santé déplorable et par l'expression de la satisfaction qu'il éprouvait à habiter Motiers
Vient le voyage en Angleterre. La première lettre, ce semble, de Rousseau en Angleterre fut pour M""^ de Boufflers. Elle est extrêmement amicale. Rousseau y rend compte des premières démarches faites pour l'installer, des attentions de M. Hume à son égard et de tout le bien qu'il entend dire de M""^ de Boufflers en pays anglais où l'on sait qu'elle est très connue. Aussitôt qu'il fut à Wootton il écrivit encore, pour se féliciter d^y être. Il se dérobe à parler des Anglais qu'il ne connaît pas encore. Du reste, il ne doit pas juger ses hôtes ; « on lui a trop bien appris cela en France pour qu'il puisse l'oublier ici. » Pour ce qui est des livres, qu'on ne lui parle pas
d'en faire de nouveaux. Pour ce qui est de ceux qu'il a faits, il s'amuse également des critiques qui lui reprochent ses paradoxes et des critiques qui Fincriminent de n'avoir rien mis dans ses ouvrages qui fût de lui. Il ne se plaint pas encore de M. Hume, mais déjà de ce que ses lettres sont ouvertes.
Mais voici les orages. Hume a écrit à M™^de Boufflers que Rousseau à Wootton est « accablé d'un violent chagrin ». M°^® de Boufïlers s'inquiète. Est ce la fausse lettre du roi de Prusse qui Ta irrité ? Ce ne peut être^^cette « folie » qui rend Rousseau malheureux. « Elle m'a déplu et je l'ai témoigné à l'auteur », mais elle n'a eu aucune influence sur l'accueil fait à Rousseau en Angleterre. M""^ de Boufflers s'enquiert auprès de Rousseau et va s'enquérir auprès de Hume pour savoir si Rousseau a quelque autre sujet d'inquiétude. Le 27 juillet ou la veille, de Boufflers reçoit de Hume la grande lettre de récriminations que Rousseau lui a adressée et que tout le monde connaît. M""® de Boufflers est atterrée et n'en peut croire ses yeux. Elle écrit à Rousseau : « M. Hume m'a envoyé, Monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite. Je n'en vis jamais de semblable. Tous vos amis sont dans la consternation et réduits au silence. Ah ! que peut-on dire pour vous. Monsieur,
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après une lettre si peu digne de votre plume qu'il vous est impossible de vous en justifier, quelque offensé que vous puissiez vous croire... M. Hume un lâche, un traître ! Grand Dieu ! Mais quelle apparence qu'il eût vécu cinquante ans passés, aimé, respecté, au milieu de ses compatriotes sans en être connu ! Attendait-il votre arrivée pour lever le masque, pour ternir une vie glorieuse plus qu'à moitié passée ? ... M""® la Maréchale de Luxembourg et moi nous attendons impatiemment vos explications sur cette incompréhensible conduite. De grâce. Monsieur, ne les différez pas, que nous sachions au moins comment vous excuser siV on nepeutvous disculper entièrement . Le silence auquel nous sommes forcés vous nuit plus que toute chose. »
Comme on peut s'y attendre, Rousseau fut outré et il répondit le 30 août avec une irritation dont on va juger. Mais notons d'abord que la lettre de M"'" de Boufflers, datée du 27 juillet et sans doute envoyée ce jour-là ou le lendemain, n'est parvenue àRousseau — c'estluiqui le dit — que «peu de jours » avant leSOaoût. Elle a donc été interceptée. Par qui ? Par Hume ? Soit ; mais puisqu'elle est toute en faveur de Hume, à supposer qu'il Fa ouverte, pourquoi l'a-t-il gardée trois semaines au lieu de renvo5^er à Rousseau une minute après l'avoir lue ? Cela
est étrange et fait songer à un autre décacheteur entre Hume et Rousseau. Mais passons à la lettre même de Rousseau : a ... Vous dites, Madame, n'avoir jamais Yu de lettre semblable à celle que j'ai écrite à M. Hume. Cela peut être ; car je n'ai, moi, jamais rien vu de semblable à ce qui y a donné lieu ; cette lettre ne ressemble pas du moins à celles qu'écrit M . Hume [allusion peut-être à « la lettre du roi de Prusse » à laquelle Hume a collaboré ; peutêtre aux lettres que Rousseau lui-même reçoit de Hume ; plus probablement, comme la suite le fait croire, aux lettres que Hume écrit à ses amis sur la querelle et dont Rousseau a plus ou moins connaissance]. Vous me reprochez de me livrer à d'odieux soupçons ; à cela je réponds que je ne me livre pas à des soupçons ; peut-être auriez-vous pu. Madame, prendre pour vous un peu des leçons que vous me donnez, n'être pas si facile à croire que je croyais si facilement aux trahisons et vous dire pour moi une partie des choses que vous vouliez que je me disse pour M. Hume. Tout ce que vous me dites en sa faveur forme un préjugé très fort, très raisonnable, d'un grand poids, surtout pour moi, et je ne cherche pas à le combattre ; mais les préjugés ne font rien contre les faits. Je m'abstiens de juger du caractère de M. Hume que je ne connais pas ; je
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ne juge que sa conduite avec moi que je connais. Peut-être suis-je le seul homme qu'il ait jamais haï, mais aussi quelle haine I Un même cœur sufïîsait-il à deux comme celle-là ?... M. Hume s'y est pris un peu autrement, je l'avoue ; tandis qu'en réponse à cette même lettre, il m'écrivait en termes décents et honnêtes, il écrivait à M. d'Holbach et à tout le monde en termes un peu différents ; il a rempli Paris, la France, les gazettes, l'Europe entière de choses que ma plume ne sait pas écrire et qu'elle ne répétera jamais : était-ce comme cela, Madame, que j'aurais dû faire ? [Vous me dites :] Les liens de r amitié sont respectables même quand ils sont rompus : cela est vrai, mais cela suppose que ces liens ont existé ; malheureusement ils ont existé de ma part ; aussi le parti que j'ai pris de gémir tout bas et de me taire est-il l'effet du respect que je me dois. [Vous me dites : ] et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi. Voilà, Madame, la plus étonnante maxime dont j'aie jamais entendu parler. Comment I Sitôt qu'un homme prend en public le masque de I l'amitié pour me nuire plus à son aise, sans même daigner se cacher de moi ; sitôt qu'il me I baise en m'assassinant, je dois n'oser plus me I défendre, ni parer ses coups, ni me plaindre, pas même à lui I Je ne puis croire que c'est là ce que
VOUS avez voulu dire ; cependant, en relisant ce passage de votre lettre, je n'y puis trouver aucun autre sens. Je vous suis obligé, Madame, des soins que vous voulez prendre pour ma défense ; mais je ne les accepte pas : M. Hume a si bien jeté le masque qu'à présent sa conduite parle et dit tout à qui ne veut pas s'aveugler ; mais quand cela ne serait pas, je neveux point qu'on me justifie, parce que je n'ai pas besoin de justification, et je ne veux pas qu'on i m'excuse, parce que cela est au-dessous de moi; ; je souhaiterais seulement que dans l'abîme de malheurs où je suis plongé, les personnes que j'honore m'écrivissent des lettres moins accablantes, afin que j'eusse la consolation de con- ^ server pour elles tous les sentiments qu'elles J m'ont inspirés. » ;
Il n'étonnera personne et Rousseau seul put en être étonné qu'après cette lettre la corres- : pondance cessa. Elle ne reprit, d'une façons régulière, jamais. Seulement, en 1768, Rousseau étant à Trye, chez le prince de Conti, et se sentant là aussi persécuté qu'à l'Hermitage, à Motiers-i Travers et à Wootton, se ressouvint de M""^ de Boufflers et lui écrivit ce qui suit : « Je vieillis| dans les ennuis, mon âme est affaiblie, ma têt^ est perdue ; mais mon cœur est toujours lé même : il n'est pas étonnant quïl me ramène ài
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VOS pieds. Madame. Vous n'êtes pas exempte de torts envers moi ; je sens vivement les miens ; mais tant de maux soufferts n'ont-ils pas expié ? Je ne sais pas revenir à demi ; vous me connaissez assez pour en être assurée. Ne dois-je donc plus rien espérer de vous ? Ah ! Madame, rentrez en vous-même et consultez votre âme noble. Voyez qui vous sacrifiez et à qui? Je vous demande une heure entre le ciel et vous pour cette comparaison. Souvenez-vous du temps où vous avez tant fait pour moi. Combien vos soins bienfaisants seront honorés un jour. Et pourquoi détruire ainsi votre propre ouvrage ? Pourquoi vous en ôter tout le prix ? Pensez que dans l'ordre naturel vous devez beaucoup me survivre [lui treize ans de plus qu'elle] et qu'enfin la vérité reprendra ses droits. Les hommes fins et accrédités peuvent tout pendant leur vie ; ils fascinent aisément les yeux de la multitude, toujours admiratrice de la prospérité ; mais leur crédit ne leur survit pas et sa chute met à découvert leurs intrigues. Ils peuvent produire une erreur publique ; mais ils ne la peuvent éterniser et j'ose prédire que vous verrez tôt ou tard ma mémoire en honneur. Faudra-t-il qu'alors mon souvenir, fait pour vous flatter, vous trouble ? Faudra-t-il que vous vous disiez en vous-même : j'ai vu sans pitié
entraîner, étouffer dans la fange un homme digne d'estime dont les sentiments avaient bien mérité de moi ? Non, Madame, jamais la générosité que je vous connais ne vous permettra d'avoir un pareil reproche à vous faire. Pour l'amour de vous tirez-moi de l'abîme d'iniquités où je suis plongé. Faites-moi finir mes jours en paix : cela dépend de vous et fera la gloire et la douceur des vôtres. Les motifs que je vous présente vous montrent de quelle espèce sont ceux que je crois faits pour vous émouvoir. De toutes les réparations que je pouvais vous faire, voilà. Madame, celle qui m'a paru la plus digne de vous et de moi. »
M""^ de Boufflers s'empressa de répondre par une lettre un peu froide, mais amicale, où elle l'assurait que de sa part elle n'avait aucun ressentiment contre lui. Cette lettre est encore, comme toutes celles de M'"® de Boufflers, pleine de mesure, de délicatesse, de sûreté et de droiture. « Je ne sais pas. Monsieur, quels sont mes torts envers vous ; je ne m'en reproche aucun et je n'en aurai jamais de suivi ni de volontaire. Je vous en trouve, à mon égard, quelques-uns, peu considérables et d'un genre auquel je suis accoutumée et qui na jamais altéré mon amitié. Ces torts sont de n'avoir pu souffrir sans vous fâcher que je vous disse ce que je croyais la
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vérité. Vous m'avez répondu durement ; j*ai cessé de vous écrire comme j'avais déjà fait deux fois, pour le même sujet : l'une quand vous quittâtes la France [pour aller en Suisse où M™^ de Boufflers souhaitait qu'il n'allât point], l'autre quand vous voulûtes être admis à la communion. Dans cette dernière occasion, comme dans les précédentes, nous ne nous sommes pas trouvés de même opinion et vous avez paru mécontent de ce que je vous le disais, tandis que moi je croyais du devoir de l'amitié de vous le dire. Mais qu'importe tout cela et pourquoi faut-il que vous en concluiez que je vous ai sacrifié, que vos malheurs ont lassé mon amitié et que je ne m'intéresse plus à vous ? Cela n'est ni dans la vérité, ni dans mon caractère, et c'est ce que vous éprouverez s'il se présente des occasions de vous servir. Offrez-m'en, Monsieur, vous ne pouvez pas me faire un plus grand plaisir, ni mieux réparer la seule offense que vous m avez faite qui est de douter de mes sentiments. J'espère que vous ne me laisserez pas longtemps dans l'incertitude sur ce que je puis faire pour vous tirer de l'état dont vous vous plaignez, et je vous le demande instamment. »
On remarquera que M^® de Boufflers ne fait pas la moindre allusion dans cette lettre aux
persécuteurs dont Jean-Jacques parle tant dans la sienne, parce qu'il faudrait prendre parti, comme l'en somme Rousseau, entre David Hume et Rousseau, et qu'elle veut faire entendre à Rousseau, qu'il n'ait pas à compter qu'elle reniera ou condamnera David Hume. Ne doutez point que Rousseau n'ait compris. Aussi, comme son but principal dans sa lettre était moins de se faire secourir que de faire désapprouver ses ennemis par M™^ de Boufflers, il répondit d'une manière très vague et, ce me semble, très gênée, et vingt jours après, par le court billet suivant : « Votre lettre me touche. Madame, parce que j'y crois reconnaître le langage du cœur^ ce langage qui, de votre part^ m'eût rendu le plus heureux des hommes et à bien peu de frais. Mais n'espérant plus rien et ne sachant même plus que désirer, je ne vous importunerai plus de mes plaintes . Si mon sort, quel qu'il soit, vous en arrachait quelqu'une, je m'en croirais moins malheureux. La lettre de M. le prince de Conti me met en grande peine sur son état actuel. Oserais-je espérer. Madame, que vous voudrez bien m'en faire écrire un mot par quelqu'un de vos gens ou de ceux de Son Altesse. Je finis brusquement, étant attendu à Gisors. »
Très évidemment il était blessé du peu de
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chaleur que M'""^ de Boufflers, tout en montrant du dévouement à son égard, mettait à se déclarer contre ses persécuteurs et assassins. A une date inconnue, mais très certainement circonscrite entre mars 1768 et juin 1768, sur une lettre à M. le prince de Conti où Rousseau se plaignait sans doute des vexations qu'il avait à subir au château de Trye, M^^ de Boufflers lui adressait ce dernier billet : « Je vous aurais écrit plus tôt, Monsieur, si je n'avais pas mieux aimé m'en rapporter à ce que M. le prince de Conti voulait bien se charger de vous dire pour éclaircir tous les doutes que vous avez formés injustement de l'intérêt que j'ai toujours pris et que je ne cesserai jamais de prendre à vous ; mais comme son voj^age [de Paris à Trye] est différé, je ne veux pas retarder davantage à vous en assurer moi-même, quoique cela ne dût pas être nécessaire après toutes les preuves que vous avez eues de mon amitié et de ma sincérité. Je pense que la visite qu'il vous fera vraisemblablement bientôt achèvera de vous tranquilliser sur ce point et sur tous les autres. C'est ce que je désire passionnément ; car ce que vous me mandez de votre situation me fait beaucoup de peine et voire bonheur contribuera au mien. »
A partir d'avril (ou mai) 1768 on ne connaît
plus de lettre de M""® de Bouffîers à Jean-Jacques Rousseau. Le dernier jugement de Jean-Jacques Rousseau sur M""® de Boufflers n^est pas — très probablement — dans les Confessions^ terminées en 1770 ; il est dans la lettre de Rousseau à M. de Saint-Germain, qui fut écrite à la fin de février 1770. D'après tout ce que nous connaissons de M""® de Boufflers, il est un peu sévère. Le voici : « M""® la comtesse de Boufflers me hait, et enfemme, c^esttoutdire. Quels sont sesgriefs ? Les voici. Le premier : j'ai dit dans VHéloïse que la femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un prince ; mais quand j'écrivis ce passage je ne songeais ni à elle ni à aucune femme en particulier ; je ne savais pas même alors qu'il existât une comtesse de Boufflers, encore moins qu'elle pût s'offenser de ce trait, et je n'ai fait que longtemps après connaissance avec elle. Le second : M^^ de Boufflers me consulta sur une tragédie en prose de sa façon, c'est-à-dire qu'elle me demanda des éloges. Je lui donnai ceux que je crus lui être dus ; mais je l'avertis que sa pièce ressemblait beaucoup à une pièce anglaise que je lui nommai ; j'eus le sort de GilBlas auprès de l'évêque prédicateur. Le troisième : de Boufflers était aimable alors et jeune encore. Les amitiés dont elle m'honora me touchèrent plus qu'il n'eût fallu
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peut-être ; elle s'en aperçut. Quelquetemps après j'appris ses liaisons, que, dans ma bêtise, je ne savais pas encore . Je ne crus pas qu'il convînt à Jean-Jacques Rousseau d'aller sur les brisées d'un prince du sang et je me retirai. Je ne sais, Monsieur, ce que vous pensez de ce crime ; mais il serait singulier que tous les malheurs de ma vie fussent venus de trop de prudence chez un homme qui en eut toujours si peu. »
M"^® de Boufflers n'était plus «jeune encore », mais elle était toujours aimable quand Rousseau écrivait ces lignes. Elle avait juste quarante-cinq ans. Elle ne revit certainement pas Rousseau quand Rousseau fut revenu à Paris. Elle eut, comme à peu près tout le monde, un âge mûr et une vieillesse tristes. Elle perdit la même année et le même mois (août 1776) le prince de Conti et David Hume. Elle vieillit gracieusement, fut arrêtée, naturellement, pendant la Terreur (22 janvier 1794) et mise en liberté deux mois après, le 9 thermidor. On ne connaît pas la date de sa mort. En 1794 elle avait soixante-neuf ans.
Julienne Roguin était née en 1715 à Yverdun ; elle était nièce de ce Roguin, vieil ami de Rousseau, qui fut le premier qui l'accueillit et qui l'hospitalisa quand il vint en exilé de Paris en Suisse, en 1762. Elle avait épousé son cousin, Boy de la Tour, originaire de Lyon, neveu aussi de Roguin, né à Yverdun, banquier à NeuchateL Son mari était mort, depuis quelque temps déjà, semble-t-il, quand Rousseau arriva en Suisse, fuyant le Parlement de Paris. Elle avait continué de gérer la banque. Puis, avec ses fils, elle avait fondé ou acquis à Lyon une grande maison de commerce qui paraît avoir été très florissante.
Elle se trouvait à Yverdun, chez ses sœurs, quand Rousseau, en 1762, y arriva. Elle lui proposa, pour y habiter, une petite maison qu'elle possédait à Motiers-Travers, proche d'Yverdun, de l'autre côté de la montagne. Elle avait loué sa maison à Rousseau pour si peu que c'était presque une location fictive ; mais elle répétait à
Rousseau que c'était tout ce que cet immeuble valait et pouvait rapporter. Rousseau, en protestant un peu, laissait dire. Il avait placé dans la maison de commerce de M""^ Roy de la Tour et de son fils tout ou partie de sa petite fortune. M""® Roy de la Tour faisait infatigablement ses commissions à Lyon., achetant pour lui et lui envoyant toutes sortes de choses utiles à son ménage, dont le détail serait très fastidieux au lecteur, mais dont la mention prouve que Rousseau à Motiers ne se privait de rien et vivait largement. Rousseau la remerciait très agréablement, avec émotion même, se déclarait très heureux et ne se plaignait jamais — sauf une fois (1) — du caractère insociable des habitants du lieu. Quand il eut quitté Motiers-Travers, on sait dans quelles circonstances, il est remarquable qu'il ne raconte rien du tout, contrairement à l'habitude qu'il a de se plaindre. Voici toute sa lettre à cette date : « A Tîle Saint-Pierre, 13 octobre 1765. — Pardon mille fois, ma bonne amie, d'avoir tardé si longtemps à vous écrire après avoir quitté votre maison si brusquement et si à regret. Vous savez quel plaisir
(1) Dans une lettre que nous n'avons pas mais que suppose une lettre de M"^^ Boy de la Tour et dont la lettre de M™^ Boy de la Tour fait supposer le sens — et il se peut que ce ne fut pas des habitants qu'il s*agît. (Voir plus loin.)
je prenais à vivre chez vous ; mais au moment que je venais de vous constituer en de nouvelles dépenses, il a fallu tout abandonner. Toutefois ma retraite n a pas été sans consolation de la part de nos amis ; je sais en particulier 1 intérêt que vous avez bien voulu y prendre, et la lettre affectueuse et obligeante dont vous avez honoré M"® Le Vasseur dans cette occasion me marque assez combien votre bon cœur vous donne d'attentions et de soins pour vos amis dans leurs disgrâces. Maintenant je suis, grâce au ciel, dans cette île, en paix et en sûreté ; mais je suis fort en peine de votre santé dont, depuis fort longtemps, je nai pas de nouvelles ; car notre lac est si orageux depuis quelque temps que nous n'avons aucune communication régulière avec la terre ferme. Je ne sais pas même si vous êtes de retour à Lyon, quoique je le présume d'après ce que vous m'aviez dit de vos résolutions. Où que vous soyez, très bonne amie, vous êtes la même pour moi, j'en suis très sûr, et moi je serai le même pour vous jusqu'à mon dernier soupir. Je ne compte pas moins sur la solide et constante amitié de Taimable Madelon qui m'en a donné tant et de si touchants témoignages qui ne sortiront jamais de mon cœur. Je la prie de vouloir bien, en cette occasion, me favoriser encore d'une petite lettre sur
votre état présent. Il ne tient pas à ses soins et je suis persuadé qu'il ne tient qu'à vous qu'il ne soit très bon. Je vous conjure donc, chère amie^, de laisser gouverner votre santé à cette excellente fille afin qu'elle conserve à ellemême la meilleure des mères et à moi une si chère et bonne amie... Recevez les respects et les remerciements de M"^ Le Vasseur. »
Rousseau aime tendrement M""^ Boy de la Tour et aime à être servi par elle. Il lui dit, ce qui est d'un ami véritable : « Eh quoi ! chère amie, ne prendrez-vous jamais dans mes sentiments la confiance que j'ai dans les vôtres et pouvez- vous croire que je voulusse aisément avoir à d'autres l'obligation des embarras dont vous vous chargez de si bon cœur ? Ah ! croyez une fois pour toutes que c'est à vous, à notre Madelon. à votre famille à cause de vous, que j'aime à être redevable, et que si je le suis à d'autres, c'est malgré moi. » C'est chez ]^jme 1^ Tour que Rousseau, après son
séjour à Monquin, descendit, à Lyon, et séjourna pendant un temps que l'on peut évaluer à environ deux mois et demi. Quittant Lyon ou tout près de le quitter, le 7 juin 1770, il lui écrivait, car elle était « à sa campagne » : « Après avoir goûté si délicieusement le plaisir de vivre auprès de la meilleure des mamans [elle
LES AÎIIES 21
a trois ans de moins que lui] , pourquoi faut-il que je m'en éloigne et que je sente aussi cruellement la privation d'un bien qui m'était si cher et auquel vous m'aviez accoutumé ? Je veux espérer que cette privation ne sera que passagère et qu'enfin il me sera permis de ne suivre que mes penchants. Vous savez à combien de titres ils me rapprocheront de vous, et votre adorable Madelon, que j'ai eu le plaisir de posséder ici quelques heures avec son frère aîné, n'est pas, comme vous le savez bien, la seule personne qui rappelle mon cœur en ce pays... En attendant que je revienne goûter un bonheur dont je sens le prix, je vous laisse ma figure que je désire qui reste au milieu de vous autrement que sur la toile et qui ne vous soit jamais étrangère, et moi j'emporte en échange un cœur plein de vous et de tout ce qui vous appartient... »
Un mois après, étant à Paris, il lui écrit cette lettre où l'on cherche plus qu'on ne les y trouve les raisons qu'il a eues d'y venir : (( J'attendais, Madame, depuis mon arrivée, le moment de vous écrire au long et plus à mon aise quand je serais un peu délivré des premiers tracas. Dans cet intervalle j'ai eu le plaisir de voir ici Monsieur votre frère qui s'est chargé de vous donner de mes nouvelles ; mais je ne
puis différer plus longtemps à vous demander des vôtres et à vous témoigner le tendre souvenir que l'aimable accueil que j'ai reçu de vous et de toute votre charmante famille a laissé dans mon cœur... Nous ignorons comment le ciel et les hommes disposeront de nous ; mais vous nous avez rendu le séjour de Lyon si désirable que nos vœux ne sauraient être comblés tant que nous vivrons éloignés. J'ai repris ici mon ancien logement et mes anciennes connaissances [non pas toutes et presque point], j'ai eu du plaisir à les retrouver et elles ont aussi marqué de la satisfaction à me revoir. A tout prendre, l'habitation de Paris peut avoir pour moi ses agréments ainsi que ses avantages, et puisque ma situation présente m'en fait une nécessité [? vivre de son métier de copiste?] je m'y soumettrai sans beaucoup de peine. Ainsi, résolu de m'y fixer, au moins pour un certain temps, je me détermine à y faire venir mon herbier et mes effets... »
Dans ses lettres. M"™® Boy de la Tour se montre la meilleure « maman » du monde. Elle assure à Rousseau quand il est à Motiers qu'il paye de la maison qu'il habite un loyer très honnête, (( qu'à trente francs de France il est surpayé ; que ce n*est pas dans ce pays que l'on tire parti des maisons, qu'elle n'en a jamais
tiré un liard, qu'elle l'a souvent prêtée et qu'elle avait de l'obligation à ceux qui l'occupaient. » Elle prend les réparations pleinement à sa charge. Elle le plaint en juin 1763 des ennuis qui lui viennent [très probablement du côté de Genève et deFerney ; car si c'était des tracasseries locales elle serait sans doute plus précise en ses expressions] en lui disant, d'une façon touchante : « Quoi ! Est-il possible que l'on puisse vous inquiéter et vous faire peine^ vous qui devriez avoir toute la terre pour amis et protecteurs ! Je suis outrée qu'il y ait des créatures inhumaines qui pensent si mal. Que tout cela ne vous inquiète pas et n'influe pas sur votre santé. Vous avez, cher ami, des ressources en voas-même que personne ne peut vous ôter dont je vous prie de faire usage... »
En avril 1764 elle se montre indignée peutêtre contre les habitants de Motiers -Travers et je le crois, peut-être des persécutions générales dont Rousseau lui a dit qu'il souffrait :<(... Ne doutez pas, cher ami, du chagrin que j'ai ressenti des tracasseries qui vous ont été faites ; je ne serai tranquille que quand je saurai par vous que votre chère santé n'en n'est point altérée... » C'est le mot tracasseries^ plus applicable aux vexations locales qu'aux persécutions générales, qui m'incline à penser que c'est des
habitants de Métiers qu'il s'est plaint ; mais l'exacte propriété des termes n'est pas telle dans les lettres de M""^ Boy de la Tour que l'on puisse tirer argument très sûr.
Des billets sans date nous apprennent que M™® Boy de la Tour vint à Paris et y vit Rousseau plusieurs fois, mais on ne sait à quelle époque. La dernière lettre datée, de Rousseau à M'""^ Boy de la Tour, qui nous soit parvenue, est du 13 janvier 1773.
M"^" de la Tour était née le 10 novembre 1730, comme elle le dit elle-même et de façon qui n'est pas suspecte, dans une lettre à Jean- Jacques. L'éditeur anonyme de ses lettres (1803), qui paraît avoir connu des personnes qui l'ont connue et qui par parenthèse est homme d'esprit, nous donne sur elle le trop peu de renseignements suivants : « Son père, très vertueux et très sévère, la maria à un homme qui n'était pas digne d'elle. Après plusieurs années de souffrances, son père exigea lui-même qu'elle plaidât en séparation. Dès lors, M"^'^ de la Tour de Franqueville se consacra entièrement à l'étude. Sa sensibilité en devint plus vive ; elle parlait avec autant de charme qu'elle écrivait ; mais elle voulut toujours rester ignorée... Les personnes qui l'ont connue s'accordent à dire qu'elle fut une des femmes les plus aimables de son temps. »
Physiquement, sans être ni belle ni très jolie, elle était très agréable. Elle avait, raisonnablement chaussée, quatre pieds et demi de haut,
de rembonpoint tout ce qu'il faut en avoir ; son visage, qui, grâce à la petite vérole dont elle était un peu marquée, était la partie la moins blanche de sa personne, ne Tétait pas encore trop mal pour une brune. Son contorur était d un ovale parfait et son profil agréable. Elle avait les cheveux fort bruns et très avantageusement placés, le front un peu élevé et d'une forme régulière, les sourcils noirs et bien arqués, les yeux à fleur de tête, grands, d^un bleu foncé, la prunelle petite et les paupières noires ; le nez ni gros, ni fin, ni court, ni long, point aquilin, contribuant cependant à lui donner la physionomie d'un aigle. Sa bouche était petite et suffisamment bordée ; ses dents saines, blanches et bien rangées, son menton bien fait et son cou bien pris, quoique un peu court. Elle avait les bras, les mains, les doigts, les ongles même dessinés comme les aurait une fantaisie de peintre . Sa physionomie, car elle en avait une, annonçait plus de contentement que de gaieté, plus de bonté que de douceur ; plus de vivacité que de malice, plus d'âme que d'esprit. Elle avait le regard accueillant, le maintien naturel et le sourire sincère. Ses cheveux composaient ordinairement toute sa coiffure ; elle les relevait le plus négHgemment qu'il lui était possible et n'y ajoutait aucun or-
nement, et à la vérité elle les aimait avec assez d'excès pour que cela dégénérât en petitesse. A la fois parce qu'elle était modeste et parce qu'elle était frileuse, on voyait moins d'elle que d'aucune autre jeune femme. Rien dans son habillement ne méritait le nom de parure. On ne pouvait pas lui dire : « ne pouvant te faire belle, tu te fais riche. » Elle ne portait ni dorure ni diamants, que dans les cérémonies et par égard pour la vanité des autres. — Si je suis si exactement renseigné sur la personne physique de M™® de la Tour, c'est qu'elle s'est décrite telle que nous venons de la voir dans une lettre à Rousseau et que je n'ai fait que copier cette lettre mot pour mot.
En mars 1775 ou un peu avant, il semble que, son mari étant mort, elle s est remariée ; car elle adressait ce billet à Rousseau (mars 1775) : « M""^ de Franqueville, autrefois M'"^ de la Tour et toujours votre plus ardente amie, demeure actuellement rue Beauregard au coin de la rue Sainte-Barbe. C'est là que vous la trouverez disposée à faire tout ce qui pourra dépendre d'elle si elle est assez heureuse pour pouvoir vous être bonne à quelque chose. » Et le 15 novembre elle lui écrivait : «... Bien que le changement de mon nom ne vous ait pas inspiré la moindre inquiétude sur celui de mon sort... »
Il est donc presque certain qu'elle se remaria en 1775. Revenons en arrière.
Le 28 septembre 1761, Jean- Jacques Rousseau reçut d'une femme qui venait de lire la Nouvelle Héloïse la lettre suivante : « Ah ! que voilà bien l'inconséquence des femmes ! En lisant la Nouvelle Héloïse^ je m'étais promis de n'écrire de mes jours ; je l'ai dit à tout le monde, bien décidée à ne pas changer de résolution.
Projets évanouis aussitôt que formés
« Voilà que j'écris et à qui? à M. Rousseau luimême. Je ne puis plus sauver mon amourpropre qu'en gardant l'anonyme. Une chétive créature qui sait à peine assembler quatre lettres de Falphabet, oser entrer en lice à visage découvert avec la plus célèbre plume des siècles passés, présents et sans doute futurs, cela serait d'une audace par trop insoutenable. Vous ne saurez donc pas, Monsieur, qui je suis ; mais vous saurez que Julie n'est point morte et qu'elle vit pour vous aimer. Cette Julie n'est pas moi ; vous le voyez bien à mon style ; je ne suis iout au plus que sa cousine, ou plutôt son amie, autant que Tétait Claire. Si je n'ai pas le mérite de celle-ci, j'en ai du moins le sentiment et le zèle. J'ai soutenu à ma divine amie que l'âme de
Julie respirait en elle, à sa faute près ; elle s*en défend par excès de modestie et nous assure avec cette belle candeur qui ne la caractérise que mieux ce qu'elle n'avoue pas être, qu'elle voudrait, au prix de la faute de Julie, lui ressembler en tous points, et qu'elle n'est sûre de ne pas la commettre que parce qu'elle l'est de ne pas trouver un Saint-Preux... J'ai dit que je vous le dirais ; on m'en a défiée ; je vous le dis ; voilà le sujet de ma lettre..) Je reviens à ma Julie, dont sûrement vous n'avez jamais supposé l'existence que dans votre brillante et féconde imagination. Soyez pourtant certain que vous l'avez calquée d'après mon original [d'après l'original de mon amie] trait pour trait, comme s'il vous était connu. Même sublimité dans l'âme, même délicatesse, même piété envers ses parents, même ton avec ses gens, dont elle est adorée, même sensibilité pour les malheureux ; autant d'esprit, autant de grâces, autant de talents, autant de sagacité, autant de facilité à s'énoncer et, plus que tout cela, les procédés les plus généreux pour un mari bien différent de Wolmar. Croyez-en une femme qui en loue une autre... Julie existe, Monsieur, n'en doutez pas. Et pourquoi en douteriez-vous ? M. Rousseau existe bien ; Tun est-il plus surprenant que l'autre ? Cette Julie, qui a une antipathie déci-
dée pour les nouvelles connaissances, donnerait tout au monde pour faire la vôtre. Elle n'ose s'en flatter ; mais elle espère au moins que je lui montrerai une réponse de vous... Elle ne vous dira pas qui je suis; elle ne me connaît pas plus que vous, de qui j'ai l'honneur d'être, avec les sentiments que vous savez si bien inspirer, la très humble et très obéissante servante »
Ce jeu de cache-cache proposé amusa Rousseau. Il écrivit dès le lendemain : « J'espère, Madame, malgré le début de votre lettre, que vous n'êtes point auteur, que vous n'eûtes jamais l'intention de l'être et que ce n'est point à un combat d'esprit que vous me provoquez, genre d'escrime pour lequel j*ai autant d'aversion que d'incapacité... Vous parlez de faire connaissance avec moi. Vous ignorez sans doute que l'homme à qui vous écrivez, affligé d'une maladie incurable et cruelle, lutte tous les jours de la vie entre la douleur et la mort et que la lettre même qu'il vous écrit est souvent interrompue par des distractions d'un genre très différent... Malgré les ans, les maux, la raison, l'expérience, un solitaire ne doit point s'exposer à voir des Julie et des Claire quand il veut garder sa tranquillité... »
L'anonyme répondit que désormais, elle jouant
Claire d'Orbe et son amie jouant Julie, écriraient à Rousseau. Elle ajoutait qu'elle savait très bien que Rousseau était souffrant et même de quelle maladie il Tétait, et qu'elle le suppliait de consulter le frère Côme, célèbre à cette époque comme chirurgien. Et très peu de temps après, en effet, « Julie » écrivait à Rousseau : « Je suis, Monsieur, celle de vos admiratrices dont une femme fort éclairée à tout autre égard qu'au mien vous a parlé sous le nom de Julie. Je suis bien éloignée d'apercevoir tous les rapports que ma Claire trouve entre cette admirable femme et moi... De tous les avantages que ma séduisante Claire a sur moi je ne lui envie que celui d'avoir obtenu une lettre de vous. Monsieur ; et je vous prie en grâce de me traiter aussi favorablement qu'elle. Je craindrais que cette prière fût indiscrète si mon intention était de prendre plus d'une fois sur un temps aussi précieux que le vôtre. Mais je désire passionnément d'avoir une de vos lettres et je ne vous écrirai plus. Que la cessation d'un commerce que je n'aurais pas dû entamer ne vous laisse aucune <( inquiétude » ; est-ce à vous qu'il peut manquer quelque chose ? Si Julie a réellement existé, vous êtes certainement Saint - Preux^ et dans ce cas sa mémoire doit vous occuper tout entier ; si elle n'est que le chef-
d'œuyre de votre imagination, croyez-moi, tenez-vous-en à votre chimère ; le Créateur n'a pas fait d'ouvrage aussi charmant que le vôtre... »
Rousseau répondit, agréablement du reste, quoique avec une pointe d'impatience commençante, qu'il soupçonnait fort « Julie » d'être un homme d'accord avec « Claire » pour « persifler » — le mot éternel, exprimant l'éternelle crainte de Rousseau, y est déjà — le pauvre malade solitaire ; mais que du reste il n'a pour Claire, à moins qu'il ne faille dire Claire-Julie, que des sentiments affectueux. — Mais si ! Julie^ existe, répondait « Claire » . De ce qu'elle a un style mâle il ne faut point conclure que ce soit un homme, et elle poursuivait en un badinage un peu laborieux dont on peut rejeter la responsabilité sur la lecture récente qu'elle avait faite des lettres de Claire dans la Nouvelle Héloïse. — De son côté, « Julie » se plaignait avec beaucoup trop d'amertume des injustes suppositions de Rousseau et de ce que la lettre à « Claire » contenait d'offensant pour elle « Julie » et de ce qu'il se refusait d'écrire à <( Julie » elle-même.
Rousseau répondit, à « Claire » : « Aux inséparables^ hommes ou femmes. — Il faut l'avouer. Messieurs ou Mesdames, me voilà tout aussi fou que vous l'avez voulu. Votre commerce me
334 LES AMIES t)E JEAN-JACQUÈS ROUSSEAU
devient plus intéressant qu'il ne convient à mon âge, à mon état, à mes principes. Malgré cela, mes soupçons mal guéris ne me permettent plus de le continuer sans défiance. Voilà pourquoi je n'écris pas nommément à Julie, parce que si elle est ce que vous dites, ce queje désire, ou plutôt ce que je dois craindre, l'offense est moindre de ne lui point écrire que de lui écrire autrement qu'il ne faudrait. Si elle est femme, elle est plus qu'un ange et il lui faut des adorations ; si elle est homme, cet homme a beaucoup d'esprit ; mais Fesprit est comme la puissance ; on en abuse toujours quand on en a trop. Encore un coup cela devient trop vif pour continuer l'anonyme. Faites-vous connaître ou je me tais; c'est mon dernier mot. »
« Julie » répondit : « Pour cette fois, Monsieur, vous m'écrirez nommément ou vous n'écrirez point du tout ; du moins je ne présume point que vous poussiez le soin de m'affliger jusqu'à répondre à Claire quand c'est moi qui vous écris... Dans quelque classe que votre imagination me range, vous me voyez sous le jour le plus désavantageux; je vous parais une femme imprudente ou un homme impertinent ; l'alternative n'est évidemment pas flatteuse et l'humeur qui éclate dans votre lettre prouve bien que, qui que je sois, je ne suis pas ce qu'il faudrait être pour
obtenir quelque chose de vous... Quelque choquante que soit votre conduite à mon égard, j'aimerais bien mieux avoir à vous en gronder qu'à la pardonner à la tristesse de votre situation. Je suis cependant peut-être la seule auprès de qui elle pût vous excuser ; car enfin le malaise qui vous rend les objets ou désagréables ou insipides ne change pas leur nature ; pour être souffrant on n'est pas diwspensé d'être juste et l'obligation en est encore plus étroite pour vous que pour tout autre, si l'on doit à proportion de ce qu'on promet. Quoi I Vous êtes à l'épreuve de la persuasion 1 Vous ne voulez ni me croire ni m'écrire ! Lame qui se montre dans vos ouvrages nest donc pas la vôtre. [Eternelle illusion des lecteurs, qui s'imaginent que les personnages sympathiques d'un auteur sont l'auteur lui-même et aussi que, même quand l'auteur dit /e, il se peint dans ses ouvrages tel qu'il est, ] C'est donc à de fausses apparences que j'ai accordé l'estime la plus vraie ? Mon culte que j'ai cru si pur n'était donc qu'une idolâtrie ? Comment un cœur qui paraît si fait aux sentiments honnêtes peut-il être insensible au respectable intérêt que vous m'avez inspiré ? Ne vouloir ni me croire ni m'écrire I... Vous paraissez avoir la plus grande envie de savoir qui je suis ; si vous voulez acquiescer à la proposition
que j'ai à vous faire, je vous jure que la joie de vous avoir servi arrachera le masque qui me cache à vos yeux ; et, ce qui vous paraîtra bien plus intéressant encore, ma Claire se fera connaître enfin... Il ne vous en coûtera que de consentir à voir un homme dont j'espère tout pour votre santé. Il a fait à ma connaissance des cures plus étonnantes que ne serait la vôtre ; je suis sûre de sa capacité, de sa prudence et de son désintéressement... »
Par cette lettre, Rousseau fut persuadé du sexe de Julie et touché de sa sollicitude. Il répondit : « A Julie, Je joindrais une épithète si fen savais quelqu'une qui pût ajouter à ce mot [peu modeste]. Oui, Madame, vous êtes femme, j'ensuis persuadé; si, sur les indices contraires que je vous dirai quand il vous plaira, je m'obstinais, après vos protestations, à en douter encore, je ne ferais plus de tort qu'à moi... » Il continuait en lui disant qu'il supposait que l'homme qu'elle voulait qu'il vît était le frère Côme, qu'il l'avait vu Tannée précédente, qu'il l'avait singulièrement apprécié, mais qu'il n'en était pas moins malade. Pour certain abus de l'esprit que « Julie » lui reprochait de faire, il répondait : « Je n'ai jamais cru avoir assez d'esprit pour en pouvoir abuser, et je n'en fais pas assez de cas pour le vouloir. »
« Julie » répondit qu'il ne s'agissait pas du frère Corner, mais de M. Sarbourg, et qu'elle aimerait savoir sur quels indices flatteurs ou non Rousseau avait supposé qu'elle fût un homme. Rousseau répondit qu'il verrait M. Sarbourg par complaisance et sans du reste en espérer rien ; que maintenant qu'il était sûr que Julie était une femme, il n'insistait plus pour savoir qui elle était ; que s'il l'avait prise pour un homme, c'était à cause de son orthographe, de la correction de sa langue, du bon ordre de ses idées, de son écriture ferme, de sa signature suivie d'un trait accolé de deux points ( /.)> manière qui n'est usitée que dans les bureaux [erreur ; cette graphie est assez usitée aux XVII® et xviii® siècles. Racine, par exemple, a signé ainsi]. Sa lettre continuait par certaines considérations sur la façon dont il entendait l'amitié, qu'il voulait telle qu'elle n'entravât aucunement l'indépendance, et elle finissait par cette recommandation amusante : « N'affranchissez pas ; c'est le vrai moyen de faire perdre les lettres. » On savait déjà au xviii® siècle, ce qui du reste est bien naturel, que le moyen le plus sûr pour qu'une lettre arrive n'est point de la recommander, mais de ne la point affranchir, parce que commission payée, on a tendance ne pas la faire, tandis que commis-
sion dont on attend paiement, on la fait toujours, j Quelques jours après (14 novembre 1761), 1 « Claire » et non « Julie » écrivait à Rousseau que Julie était malade, qu'elle, a Claire » avait précédemment recommandé à Rousseau le frère Côme, que maintenant elle priait Rousseau de ; voir M. Sarbourg, puisque « Julie » le désirait. Dans cette lettre de « Claire )) était contenu un billet de « Julie » à « Claire )> disant qu'elle était ; malade d'une esquinancie et qu'on l'avait ^ saignée deux fois. » Ils la feront mourir avec leurs saignées, répondait Rousseau ; des garga- < rismes et les pieds dans Teau chaude. « Claire » répondait le surlendemain que (c Julie » était ] beaucoup mieux. — Un peu plus tard, « Claire » écrivait à Rousseau une longue lettre qui sous nos yeux est très courte, pour la raison qu'on va voir : « Vous désirez, Monsieur, de connaître^ une femme dont je vous ai vanté le caractère ] dans quelques-unes de mes lettres ; il est plus] facile de vous dire qui elle est que ce qu'elle est. Je sais l'admirer et l'aimer, mais il ne m'ap-| partient pas de la peindre. Vous démêlerez^ une partie de ce qu'elle vaut dans quelques traits dont ce narré sera suivi ; peut-être^ suffirait-il de vous la nommer ; ses vertus,! son mérite, ses talents ont étendu sa réputatioul assez loin pour avoir pu percer jusqu'à vous.«
M^is je VOUS ai promis un détail et je serai d'autant plus fidèle à ma parole que je ne parle même jamais d'elle ni trop ni trop longtemps à mon gré. Attendez-vous donc à une longue épître ; je ne vous en fais point d'excuses. Le sujet est assez intéressant pour vous faire passer sur les défauts du style. Mon héroïne est... » Ici trois lignes de points qui représentent trois ou quatre pages de texte, puisque nous avons lu plus haut : « Attendez-vous à une longue épître, » et puisque ce qui est resté de la longue épître est une courte lettre. de la Tour a supprimé toute ou presque toute la peinture de « Julie » par « Claire » parce que « Julie » c'est elle-même et que la modestie l'empêchait de publier ce panégyrique. Mais c'est très fâcheux pour nous, parce que c'est là que nous aurions trouvé des détails sur le caractère et sur l'histoire de M"^^ de la Tour. La lettre, après la lacune, reprend ainsi : « J'en pourrais citer mille autres [traits] qui l'immortalisent, àlegardde ce mari, de ses parents, de ses alliés, de ses amis, de ses connaissances, de gens inconnus. J'en pourrais citer mille autres d'ingratitude de la part de presque eux tous qui ne se lassent pas de les accumuler ; mais je m'aperçois que vous devez l'être [lassé] de voir tant de vertus si peu récompensées . Je ne dirai donc plus qu'un mot sur une phrase d'une de vos lettres : ne
cherchez pas ailleurs que dans la plus belle âme qui ait jamais existé cette tendre sensibilité que vous attribuez à son malheur. Dans les plus heureux instants de sa vie, les infortunés ont toujours eu des droits sur son cœur. Comme je publie hautement, malgré elle, les obligations infinies que je lui ai, il en pourrait transpirer quelque chose jusqu'à vous et me rendre suspecte d'enthousiasme. Gardez-vous bien de le penser. Longtemps avant de lui en devoir aucune, je lui étais aussi dévouée que je le suis aujourd'hui. La reconnaissance me porterait sans doute à taire ou à pallier ses défauts, s'ils m'avaient frappé les yeux, mais non pas à lui prêter des qualités qu'elle n'aurait pas. J'ai pour garants de ne l'avoir pas flattée tous ceux dont elle est connue un peu à fond et qu'une basse envie n'empêche pas de lui rendre justice. Comment vous portezvous ?.. . »
Le surlendemain, Claire demande impatiemment des nouvelles de Rousseau. Quelques jours après, Rousseau écrivait à Julie une lettre enthousiaste sur ses mérites : «... Providence éternelle ! Il y a donc de la vertu sur la terre... » Peu de jours après, lettre de « Julie » se plaignant que Rousseau ne donne pas de ses nouvelles, et de « Claire » badinant agréablement sur des riens
OU sur des choses qui sont peu de chose. Lettre insignifiante de Rousseau. Lettre de « Julie » où est tracé le caractère de « Claire » et racontée son histoire ; nmais comme le portrait de « Julie » est tronqué dans une lettre précédente de « Claire », tout de même le compte rendu du caractère et de l'histoire de « Claire d est tronqué ici, par la raison sans doute que M°^® de la Tour n'a pas voulu que le public sût qui était « Claire » et la lettre en son milieu se présente ainsi : « Cette aimable femme qui, à mon gré, a un droit de trop au respect des honnêtes gens est... Voilà, Monsieur, où le hasard avait placé mon amie, voilà aussi ce qu'il y avait de plus facile à dire ; de ce moment chacun de ses traits deviendra moins facile à saisir. Je ne vous parle point de son esprit. Il n'en est pas qu'on aperçoive plus aisément. Vous saurez seulement que sa figure l'annonce et fait désirer de le connaître. Mais comment vous rendrais-je les perfections de son âme, l'élévation de ses sentiments, la droiture de ses intentions, la régularité de ses mœurs, l'étendue de ses lumières... Je vous en dirai du mal. Ainsi, quoiqu'elle ne vous ait pas parlé d'un seul de mes défauts, qu'elle connaît, dussiez-vous me juger moins bonne amie qu'elle, je vais vous entretenir du seul que je lui connaisse. Est-ce ma faute à moi si elle n'a pas
besoin d'indulgence ? Cette même femme qui fait si bien mon éloge et qui par conséquent sait tout faire valoir, a la manie insupportable à ses amis de ne jamais terminer une phrase sans s'être dit une injure. Jai beau me tuer à lui répéter que pour ne blesser ni la vérité ni l'amour propre des autres, il ne faut dire ni bien ni mal de soi. Fhabitude l'emporte et elle prend à tâche l'occasion de se dépriser... »
Les lettres s'étaient gravement multipliées en novembre 1761. En décembre on voit Piousseau un peu fatigué de faire la chouette avec ses deux correspondantes et écrivant : «... Il n'est pas naturel que vous vous mettiez à ma place, vous qui avez du loisir et de la santé ; mais faites donc comme les dieux, donnez en commandant le pouvoir d'obéir. Il faut malgré moi finir une correspondance dans laquelle il m'est impossible de mettre assez du mien et qu^avec raison vous n^êtes point d'humeur à entretenir seules... »
Désolation et lettre désolée de a Julie » . Lettre de « Claire » où il est dit, très joliment, à l'ours : «... Faites-vous connaître ou je me tais; ces paroles sont tirées de la troisième de vos épîtres. Nous avons, depuis cette annonce, gardé l'incognito encore long temps, pendant lequel vous avez bavardé comme une pie ; et c'est du
moment que vous ne connaissez qu'il vous plaît de nous planter là. Je ne sais si cela est bien conséquent ; mais je sais bien que cela n'est pas flatteur. Parlez vrai, « Julie » vous obstine ou vous intéresse trop ; la pauvre « Claire » vous ennuie ; voilà l'histoire, et sans autre forme de procès vous les congédiez toutes deux très philosophiquement. » — Rousseau semble n'avoir répondu à aucune de ces lettres. Au 30 décembre « Julie » écrivait : « Ecrirai-je à Saint-Preux ? (Mon cœur ne vous connaît que sous ce nom)... A peine Saint-Preux me connaissait-il quand il a paru faire cas de mon commerce, et depuis qu'il sait mon nom, mon état, mes malheurs, et les principaux traits qui constatent [ ? qui constituent ?] mon caractère, son empressement s'est affaibli par degré jusqu'à extinction totale, et rien de ce qu il m'a dit n'a été si médité, si clair, si positif que le congé qu'il me donne... Votre Traité de V éducation va donc paraître, f aurais voulu V apprendre par vous [vrai mot de femme], mais tout Paris le dit ; il faut bien que je lentende. Avec quelle avidité je vais dévorer cet ouvrage I Oh ! je n'y trouverai pas de paradoxes ; jamais vos idées nen contiennent pour moi ; je nose pas toujours m'en vanter ; car, plutôt que de croira que je pense comme vous, on imaginerait que ie
ne vous admire que parce que je ne vous entends pas. Il est pourtant vrai que je n'ai encore rien trouvé dans vos écrits, la musique à part, qui ne m'ait paru avoir toujours été dans mon âme. Celui que nous attendons serait aussi utile qu'il est nécessaire [?], si tout le monde avait autant de penchant que moi à suivre le plan qu'il tracera. Votre «aison lumineuse se sera sans doute attachée à répandre le plus grand jour sur les objets qu'il est le plus important de bien voir, et vous^^aurez prescrit qu'on s'appliquât à former le cœur des hommes, dût-on négliger leur esprit. »
Rousseau ne répondit pas. La même « Julie » lui écrivit le 9 janvier 1762. « Par Dieu, Madame, vous qui devez faire des miracles, métamorphosez en femme votre chimérique Julie, et je vous donnerai à toutes deux les cœurs de mille Saint-Preux dans un seul — Ainsi s'expliquait le 19 octobre dernier sur le compte de Claire et de Julie, Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, ni plus ni moins. On imaginerait qu'un homme de ce caractère ne s'avance pas jusque-là sans avoir de fortes raisons de croire qu'il ne reculera pas. Point du tout : ces mêmes femmes qui, sous le voile de l'anonyme, lui paraissent si intéressantes, n'attirent plus son attention. Elles ont tout perdu en se faisant
connaître, quoique, peintes l'une par l'autre, elles n'eussent rien dû montrer qui pût déroger à l'idée qu'il en avait prise... Claire, son digne mari et son estimable famille, seuls témoins du désobligeant procédé que j'éprouve, sont tout prêts à vous accuser de caprice, et puis, ne pouvant penser que vous trouviez dans votre propre fond de quoi résister à un intérêt que si peu de personnes inspirent et dont aucune ne peut se dispenser desavoir gré, z7s imputent tout ce qui vous approche et croient voir d'ans votre chiangement le fruit de quelque propos tenu à mon désavantage. ..[Mais je n'en crois rien.] Je pense, je dis que vous pouvez avoir des motifs que je ne pénètre pas et dont la manifestation vous réhabiliterait dans notre société. A la vérité vous m'en devez compte et vous ne pouvez me le refuser sans vous nuire à vous-même... L'auteur d'Héloïse doit être le meilleur ou le plus faux de tous les hommes, et comment croire que vous n'êtes pas le meilleur? — Ici je reçois le billet d'un homme qui fait grand cas de vous... Il me prend envie de vous le copier ; il me paraît original ; le voici : « Il n'est point d'engagement qu'on ne sacrifie au plaisir d'un tête-à-tête avec les belles ; à plus forte raison quand une belle est en même temps une sage. Mardi, M . de aura l'honneur de se rendre chez M""'^ de (pour vous cette dame s'appelle
Julie). L'ennui ne sera point de la fête. M. de doit faire ce jour-là une visite à un grave prélat ; il aura soin de laisser ce Dieu chez Sa Grandeur. C'est à Madame à mettre de la partie l'esprit, la raison et les grâces. » Cette copie est exacte. Le pauvre homme, il s'y connaît bien. U esprit, la raison j les grâces. Saint-Preux serait bien muet si je possédais tout cela ! [Est-ce que Saint-Preux serait muet si...] En vérité je suis bien folle : aussi vous voulez que je vous écrive ; et je ne puis pas vous parler de ce que vous m'écrivez ; il faut bien que je vous parle de ce que m'écrivent les autres ; si je vous parlais toujours d'après moi, je vous gronderais toujours. Adieu, désespérant Saint-Preux, ne vous scandalisez pas de ce que je déraisonne ; si je raisonnais je ne vous écrirais pas. Le 20 décembre, le 30 décembre, voilà les dates de mes deux dernières lettres ; les avez- vous reçues ? Faites au moins que je le sache. »
Rousseau répondit immédiatement par la terrible lettre du 11 janvier 1762. Cette lettre de Rousseau paraît atroce et même infâme quand on la lit, non précédée de celle de « Julie », dans sa correspondance générale. Elle reste impardonnable, mais a quelque excuse quand on a lu celle de Julie que nous venons de transcrire. Cette lettre de Julie est sotte. Elle a des exprès^
sions : « Vous réhabiliter dans notre société.., un intérêt dont personne ne peut se dispenser de savoir gré, » qui sentent la fausse grande dame parlant à un homme de peu ; elle donne, complaisamment encadré, le billet d'un maître imbécile ; elle est bien maladroite en exprimant des soupçons sur ce qui approche Rousseau^ c'est-àdire, soit surM"^ Le Vasseur et toucher à celle-ci met Rousseau en fureur, soit sur les amis de Rousseau ; enfin c'est une sotte lettre et, sans l'excuser, on comprend Rousseau y répondant par celle-ci : « Saint-Preux avait trente ans, se portait bien et n'était occupé que de ses plaisirs ; rien ne ressemble moins à Saint-Preux que J.-J. Rousseau. Sur une lettre pareille à la dernière Julie se serait moins oflTensée de mon silence qu'alarmée de mon état ; elle ne se fût point, en pareil cas, amusée à compter des lettres et à souligner des mots. Rien ne ressemble moins à Julie que M™® de Vous avez beaucoup d'esprit, Madame, vous êtes bien aise de le montrer, et tout ce que vous voulez de moi ce sont des lettres. Vous êtes plus de votre quartier [« Julie » habitait près du Palais Royal, rue de Richelieu] que je ne pensais. »
d Julie » répondit par cette lettre à mon avis admirable de tout point et où la dignité vraie
trouve des expressions étonnantes de justesse et d'éloquence sobre : « 14 janvier 1762. — Je reçois votre lettre dans Tinstant, quoique datée du 11, et je suis bien plus portée à croire que c'est la faute de la poste qu'une distraction de votre part ; car elle a bien Vair d'être Veffet diin premier mouvement. Peut-être vous serait-il plus agréable que je n'y répondisse pas ; mais ce n'est pas ici le moment de me taire. Bien moins différente de Julie que vous n'affectez de le penser, il ne me convient pas de me condamner à un silence qui n'étant que l'effet de ma déférence à vos idées ne manquerait pas d'être attribué au ressentiment de mon amour-propre. Voilà donc cette femme à qui il fallait des adorations, que vous vouliez aimer autrement que tous ceux qui Vapprochent^ dont les procédés vous ont touché jusqu'aux larmes^ dont le mérite était supérieur aux éloges, dont le souvenir, quoi qu'il arrivât, devait vous être toujours cher. La voilà déchue du rang qu'elle occupait dans votre estime, parce que, dans la crainte que la monotonie n^ajoutât au dégoût que vous laissiez déjà entrevoir, elle s'est permis une innocente plaisanterie ! On m'assura avant-hier que vous étiez heureux ; on ne me convainquit point : votre brusque incartade me persuade. Quand on est injuste et dur, il y a cent à parier contre un
qu'ion est heureux. Vous l'avez dit vous-même d'un façon plus affirmative parce qu'il vous sied de décider. De votre propre aveu vous êtes donc heureux ? Vous m'en devenez bien moins cher ; mais du moins cest perdre Vintérêt que je prenais à vous, de la seule manière dont je pusse ne pas le regretter... J'ai bien moins souligné mes mots pour mon amusement que pour le vôtre ; la preuve en existe dans le billet que j'écrivis à Claire (en lui envoyant ma dernière lettre à vous) où je me rappelle que je lui disais, après m'être étendue sur le chagrin que me cause la mort d'un de mes oncles. . . : « N'est-il pas ridicule de t'envoyer, à côté de mes plaintes, la lettre que j'écris à Saint-Preux. Non, les regrets que l'on donne à la perte d'un ami ne déparent point les efforts que l'on fait pour aider à la conservation d'un autre. Pour cette fois je ne dénigre ni ne défends ma lettre ; si j'ai bien pensé elle est bonne ; car j'y dis bien ce que je pense. Le commencement en est conforme à ma situation ; une circonstance en a rendu la fin badine : Saint-Preux a plus besoin de folie que de raison. » Voilà mon apologie. Monsieur, je ne vois rien dans mes motifs que je me doive reprocher, sinon une trop grande confiance dans l'efficacité de mes attentions pour vous ; vous en avez fourni le fondement, je l'ai bêtement adopté ;
qui de nous deux vous paraît le plus coupable ? Pour moi, je vois entre nous la différence qu'il y a entre un homme fin et sa dupe. Tout ce que je veux de vous ce sont des lettres, dites-vous. Eh ! que sont donc vos lettres, s'il vous plaît, quand elles ne contiennent point l'expression d'un sentiment flatteur ? Est-il un être que vos dédains honorent ? Et s'il en est un, croyez-vous pouvoir penser que c'est moi ? L'enthousiasme peut bien me faire trouver à une chose plus de valeur qu'elle n'en a sans m'aveugler jusqu'à en trouver à celle qui n'en a point du tout. J'ai voulu de vous de l'estime^ de l'amitié, des égards, de tout cela plus qu'on en accorde au commun des gens en qui on reconnaît du mérite^ et je nen ai rien désiré que je ne dusse Vobtenir. Malgré cela, si mon âme pouvait désavouer un de ses mouvements^ je désavouerais celui qui me porta à vouloir vous connaître. En vérité on pardonnerait à peine aux trente ans de Saint-Preux ce que l'expérience de J.-J. Rousseau ne l'empêche pas de faire. Au reste, vous avez beau m'ôter le nom de Julie, je vous défie de m'en ôter le cœur. C'est dommage que vous ne puissiez pas me faire tout le mal que vous me souhaitez, d'autant plus que si le peu que vous m'en faites me paraît encore trop difficile à soutenir, je suis libre de penser que le nom de Julie même me convenait,
mais ne me relevait pas. Je n'insiste plus sur la continuité d'un commerce qui ne me promet plus de douceurs et qui sans doute ne vous en a jamais procuré. Vous savez que fai de V esprit ; je sais^ moi, que vous n'avez quede V esprit ^ Ce commerce m'a détrompée de la philosophie ; que pourrait-il me valoir encore ? Il fallait bien qu'il finît ; c'est le sort de tout ce qui commence. Si vous devez le subir avant moi, votre injustice présente me rend un grand service. Adieu, Monsieur, je serais bien fâchée d'avoir empoisonné les derniers moments de notre existence relative [de notre existence à tous deux en tant que nous avons des relations l'un avec l'autre] par quoi que ce fût qui eût pu vous coûter un sentiment pénible. Grâce au ciel, tout est dans l'ordre ; vous avez les torts et le courage quil faut pour les supporter, »
Oui, cette lettre — et voilà bien la mobilité féminine ; elle vient après une autre qui était sotte — est pleine de dignité, d intelligence et de sentiment sain et juste. Peut-être, cependant, y aurait-il eu plus de dignité encore à ne pas l'écrire. Ce fut le sentiment de « Claire » . Elle écrivit à « Julie d : « C'est sans doute, ma Julie, parce que Molière consultait sa servante que tu veux avoir mon avis sur ta lettre à Jean- Jacques. Eh bien ! le voilà : elle est délicieuse, non moins
pleine de dignité que de délicatesse et d'esprit. J'aimerais mieux l'avoir faite que le roman d\Héloïse. Je ne puis t'exprimer, ni bien comprendre moi-même tout ce que m'inspire en revanche la lettre de ton ours. Si je n'y avais remarqué que du caprice, cela ne me surprendrait pas ; mais en me rappelant les précédentes, je trouve dans Fensemble de l'inconséquence, de la fausseté, de Fimpertinence, etc. Je me suis donné trois fiers coups de poing sur la poitrine du commerce que je me suis avisée de lier entre vous . Socrate disait qu'il se mirait quand il voulait voir un fou. Donnons cette recette à notre animal pour lui épargner la peine de quitter son antre quand il aura pareille curiosité. En vérité, si Diogène vivait, il brûlerait encore plus d'une chandelle. Comme tu l'as très bien dit un jour, ma Julie, la portion d'estime que Dieu t'a départie ne sera pas perdue. Tu peux en ajouter pour toi tout ce que tu en ôteras à bien des gens. La mienne va toujours en augmentant et n'est pourtant que le moindre des sentiments que je t'ai voués. Mon mari, qui se prie chez toi pour jeudi, prétend qu'il faui enterrer Jean-Jacques auprès de son chien. Je trouve, moi, qu'il lui fait encore trop d'honneur. »
Et « Claire » n'écrivit plus jamais à Jean-
Jacques Rousseau. Et cest le moment de se
I demander ce qu'il y a de vrai dans tout ce qui j précède et si ce qui précède ne contient pas une j mystification, tout au moins un arrangement i romanesque. « Julie » existe, c'est M™® de la Tour ; (plus tard M"® de Franqueville) et nous l'appeli lerons désormais de ce nom. Mais « Claire » ;' a-t-elle existé ? « Claire » n'est-elle pas une ; invention de M""^ de la Tour imaginant un jour,
II après la lecture de la Nouvelle Héloïse, déjouer, I par lettres à Jean-Jacques Rousseau, le double { rôle de Claire d'Orbe et de Julie d'Estanges, I écrivant d'abord ou faisant écrire à titre de Claire, î se faisant présenter comme Julie par Claire, I écrivant à titre de Julie en même temps qu'elle i continue d'écrire ou faire écrire à titre de Claire, |i et continuant quelque temps déjouer ce double I; personnage, jusqu'au jour où elle reste seule, est
franchement M""^ de la Tour et abandonne com- ; plètement la fiction ? Ou tout simplement tout j est-il vrai dans ce qui précède ? Il y a d'assez
bonnes raisons pour Tune et l'autre de ces deux
hypothèses.
i Hypothèse selon laquelle « Claire » serait une fiction : Le commencement de la correspondance sent bien le roman. Dès la première lettre, qui
I est de « Claire », « Claire » n'écrit à Rousseau que pour lui annoncer <( Julie », que pour lui
LES A.U1ÎS
dire qu'il y a une Julie de par le monde qui Ini écrira s'il le permet. Gomme c'est vraisemblable ! Si (c Claire » a existé, elle a pu, en sa première lettre, parler de « Julie », mais elle a dû surtout parler d'elle et ne parler de « Julie » qu'incidemment. Ne voyez-vous pas M""® de la Tour supposant une Claire pour se faire introduire, pour faire dire par elle librement tout le bien qu'elle, « Julie, » pense d'elle-même et ainsi allécher Rousseau et aussi pour faire le roman de Claire d'Orbe et Julie d'Estanges amoureuses toutes deux de Saint-Preux et lui écrivant ? Cela se présente très naturellement à l'esprit. Il y a des traces, comme matérielles, au moins très sensibles, de roman dans les premières lettres : dans sa quatrième lettre, Claire avoue ou prétend que sa troisième lettre est tout entière de son mari qui la lui a fait copier « le pistolet sur la gorge)), c'est-à-dire avec mille « suppliques affectueuses » ; elle explique pourquoi, à peu près, mais encore, oui, cela sent bien le roman.
Ce qui ne le sent pas moins ou au moins ce qui le sent encore , ce sont ces deux portraits parallèles, Tun de « Julie » par « Claire » et l'autre de « Claire » par « Julie ». Il n'y a rien d'impossible à cela ; mais encore il est malheureux que ce qui a pu être vrai soit si exactement semblable à un procédé continuel des romanciers
I MAt)AME DE LA TOUR DE FRANQUEVILLE 355
' et tout à fait de nature à être adopté par une lliseuse de romans qui est en train d'en faire un.
' Cela vous a tout à fait une odeur d'artificiel. Notez que nous n'avons pas les véritables originaux de ces lettres de Rousseau ni des lettres de M""® de la Tour de Franqueville. Du Peyrou, dans son testament, dit : les originaux : « La correspondance originale entre Jean- Jacques Rousseau et M"*^ de la Tour de Franqueville que celle-ci m'a léguée sera aussi déposée avec les autres papiers... » Mais par correspondance originale il entend ce que lui a légué M""^ de la Tour àe Franqueville : une copie des lettres de Rousseau et une copie de ses lettres à elle. Nous le savons par M""^ de la Tour de Franqueville elle-même. Les lettres de Rousseau lui ont été rendues, puisque M™® de la Tour de Franqueville dit dans sa lettre à Rousseau du 8 juillet 1771 : |« Surtout souvenez-vous, quand on vous remettra vos lettres, que je vous demande ces noms. » Très évidemment, à partir du moment où de la Tour a manifesté l'intention, très vite abandonnée du reste, de publier de son vivant les lettres de Rousseau, Rousseau a exigé la restitution à lui des autographes, certain, puisque aussi bien M""*" de la Tour le lui avait dit, qu'elle en lavait pris copie ; mais on est toujqurs plus sûr avec les autographes en mains parce qu'on peut
démentir les copies ; et ces autographes il les a eus, en effet, puisque M""® de la Tour lui dit : « Quand on vous remettra vos lettres... », ce qui indique qu'elle s'en est déjà dessaisie. Ce que M""® de la Tour de Franqueville a légué à du Peyrou, ce sont donc des copies des lettres de Rousseau. Ce qu'elle lui a légué aussi, ce sont des copies de ses lettres à elle-même ; car elle dit à Rousseau : « J'ai soigneusement gardé toutes les lettres que j'ai reçues de vous et les copies de toutes celles que je vous ai adressées (8 septembre 1770). Ce que M""^ de la Tour de Franqueville a légué à du Peyrou, ce sont donc des copies dont elle était et restait maîtresse jusqu'au moment de sa mort et qu'il a dépendu d'elle qui fussent remaniées, altérées, tronquées, etc. De ces remaniements il reste cette trace matérielle que les deux portraits de Claire et de Julie sont remplacés par des points dans l'unique édition de ces lettres, (Giguet et Michaud, Paris, 1803.) De plus, dans sa lettre du 13 avril 1771, M^^ de la Tour de Franqueville compte comme lettres lui ayant été écrites par Rousseau, 55 lettres, comme lettres ayant été écrites par elle à Rousseau, 94 ; comme lettres ayant été écrites par Madame (Claire), 9. Or. jusqu'au 14 avril 1771 je compte comme lettres écrites par M""^ de Franqueville très
exactement 94 ; mais comme lettres écrites par Rousseau, 56, et comme lettres écrites par Madame 11. Il n'y a nulle conclusion à tirer de là, M""® de la Tour ayant pu mal compter et étant ignorée la façon dont M""® de la Tour comptait, étant ignoré si elle comptait pour une lettre un billet inséré dans une lettre ou une lettre adressée à elle et non à Rousseau par M""^ ; et par exemple écrivant à Rousseau elle ne devait pas compter la lettre de M™®***, lettre inconnue de Rousseau, où il était dit qu'il fallait enterrer Rousseau avec son chien si ce n'était pas faire trop d'honneur à celui-là. Je ne tire donc aucune conclusion de ces divergences de comptabilité ; cependant cela inquiète un peu. — Ce qui est plus inquiétant c'est que dans cette même lettre du 14 avril 1771 , M^® de la Tour dit à Rousseau : « Sur ces 55 lettres de vous, il y en a 34 où vous êtes à mes pieds, 6 où vous me mettez sous les vôtres, 9 où vous me traitez de simple connaissance, et 6 où vous vous livrez aux épanchements de la plus intime amitié ; vous m'y parlez de vos disgrâces^ de vos affaires, de vos desseins, de votre fortune^ de vos ennemis et des gens qui vous en^ tourent avec une confiance.,. » Or voyez-vous dans les lettres de Rousseau à M""^ de la Tour qui ont été publiées 6 lettres, ou une seule, où il parle à M^^ de la Tour... de ses disgrâces.
oui ; de ses affaires, très rarement ; de ses desseins, très peu ; de ses ennemis, oui, non pas beaucoup ; de sa fortune, jamais ; des gens qui l'entourent, si cela veut dire de M""" Le Vasseur, jamais,; si cela veut dire des fâcheux qui viennent l'assaillir à Motiers, oui ; mais l'expression de la part d'une femme qui écrit aussi bien que M""^ de la Tour serait bien impropre, et ce sont là gens qui entourent d'un peu loin.
Les confidences qu'on peut tirer des lettres de Rousseau à M""^ de la Tour sont celles-ci. Lettre du 26 septembre : « Je crois que vous connaissez M. du Terreaux ; il faut que je vous dise une chose que je souhaite qu'il sache. J'avais demandé par une lettre qui a passé dans ses mains un exemplaire du mandement que M l'archevêque de Paris a donné contre moi. M. du Terreaux, voulant m'obliger, a prévenu [devancé] celui à qui je m'adressais et m'a envoyé un exemplaire de ce mandement par Monsieur son frère, qui avant de me le donner a pris soin de le faire promener par tout Motiers, ce qui ne peut faire qu'un fort mauvais effet. . . Entre nous il y a bien de la différence entre les deux frères par le mérite. Engagez M. du Terreaux^ si jamais il m'honore de quelque envoi, de ne le point faire passer par les mains de son frère, et prenez, s'il vous plaît, la n^ême requête
pour VOUS... » Voilà une lettre où il est question d'affaires et d'ennemis. Ce doit être une des six lettres. Lettre du 25 décembre 1763 : ((... J'avais chez moi un Genevois... j'eus un gentilhomme westphalien... J'eus deux Zuriquois... j'eus un Genevois convalescent... » Il est ici question de gens qui obsèdent Rousseau à Motiers ; mais aucun d'eux n'est nommé ; la lettre est peu compromettante. Cependant ce peut être une des six lettres. Lettre du 10 février 1765 : « L'orage nouveau qui m'entraîne... Vous avez un ami bien malheureux, mais vous l'aurez toujours. » Ici coup de ciseaux de M^^ de la Tour. Deux lignes et demie de points ; puis : « Je ne vous cache pas ma faiblesse en vous écrivant ; vous sentez ce que cela veut dire. » Voilà certainement une des six lettres. Là où il y a deux lignes de points il y avait des confidences de Rousseau^ assez graves pour que, même après sa mort, M™® de la Tour ait cru devoir les soustraire à notre curiosité. Lettre du 20 janvier 1768 : « ... L'interception d'une correspondance directe [entre vous et moi] étant plus que probable, je comptais entre autres épancher ce cœur dans le vôtre par une voie qui me paraissait aussi sûre que douce [très probablement M™® de Luxembourg]. Il n'en est plus question... » Cette lettre touchant un peu par allusion quelqu'un que le
lecteur pourra deviner ou supposer peut, à la rigueur,, être comptée pour une des siçc lettres ^
Voilà tout ce que je trouve de confidentiel dans les cinquante-cinq lettres (ou 56) de Rousseau. Et c'est-à-dire que je n'en trouve que quatre,et non six, qui fussent à supprimer. Gardez-vous decroireque j'en conclue que, Rousseau mort, M""® de Franqueville en ait encore supprimé deux, en en laissant quatre. Elle a pu juger tout autrement que moi ce qui était confidentiel et ne l'était pas. Aussi, je crois bien qu'elle n'a supprimé aucune lettre. Mais que dans les lettres elle ait supprimé quelques passages, j'ai tendance à le supposer. Il y en a une pour laquelle c'est certain, puisqu'elle fait une coupure ; c'est la lettre que je viens de citer, celle du 10 février 1765 : « L'orage nouveau qui m'entraîne.., » — Précisément, me dira-t-on, si M""® de Franqueville, là où elle croit devoir couper , coupe loyalement, ouvertement, en marquant qu'elle coupe, on peut avoir pleine confiance en { elle là où elle n'indique aucune coupure. Très bien raisonné ; mais cependant voici qui me ; tracasse encore. Dans la dernière lettre de Rousseau que j'ai donnée pour une des six, Rousseau | fait une simple allusion à une voie par laquelle I il pouvait correspondre avec de la Tour et ' qui désormais lui est fermée. Bien, il n'y a rien
déplus, comme confidentiel, dans sa lettre, rien. Or dans sa lettre suivante, 8 jours après, il dit : « Je crains fort qu'une lettre que je vous écrivis il y a dix ou douze jours ne se soit égarée par ma faute... Ce qui augmenterait mon chagrin de cette perte est que j'entrais, dans cette lettre, dans bien des détails que /aurais désiré nêtre sus que de vous,..)} Bien des détails ! Et dans la lettre en question telle que nous la possédons, il n'y en a aucun ! Sans doute les mots sont élastiques et « bien des détails » peut à la rigueur signifier une allusion ; sans doute aussi la mémoire de Rousseau peut le tromper et, comme il se trompe un peu de date, il peut se tromper aussi sur le contenu de sa lettre et croire avoir dit d'une façon circonstanciée ce qu'il n'a dit qu'en un mot et de la façon la plus obscure.
Un doute cependant subsiste. — Tant y a que M"^® de Franqueville signale dans la correspondance de Rousseau telle qu'elle l'a sous ses paupières noires, au 14 avril 1775, six lettres de Rousseau pleines de confidences sur sa fortune, ses affaires et son entourage, et que nous n'en trouvons que quatre un peu confidentielles et où il n'est presque pas question de ses affaires, point'du tout question de son entourage et de sa fortune. La conséquence serait qu'il y a des différences entre la correspondance de Rousseau telle que M""® de la
Tour lavait en mains en avril 1770 et la correspondance de Rousseau telle que M*"® de Franqueville Ta léguée à du Peyrou. Il y a lieu de croire à Vintégrité de la publication de la correspondance de Rousseau avec M*"^ de la Tour, peutêtre point à son intégralité. Et par conséquent, pour revenir, il est possible qu'il y ait quelque invention dans le personnage de « Claire ».
Hypothèse d'après laquelle « Claire » a réellement existé et d'après laquelle, tout simplement, tout est vrai dans ce que nous avons vu jusqu'ici. Il éclate aux yeux qu'il y a bien là deux personnes et non pas une divinité en deux personnes. Les deux caractères sont essentiellement différents, Tune gaie et enjouée, l'autre sensible et sentimentale... — C'est, répondra le sceptique, précisément ce qui plaide pour moi ; « cela fait pour moi », comme on disait en ce temps-là. La différence est trop marquée pour ne pas être affectée, d'autant qu'il s'agit précisément de copier et de calquer les caractères de Claire et de Julie de 7a Nouvelle Héloïse. — Mais pourquoi ne se serait-il pas rencontré deux personnes qui se trouvant être, l'une d'un caractère analogue à Claire, l'autre d'un caractère analogue à Julie, aient pris ces deux rôles et les aient joués en « mettant l'accent » seulement, un peu, sur leurs caractères vrais, le tout n'empêchant nulleinent
qu'elles fussent réellement deux ? — Peut-être ; mais seulement il se peut. — Les styles, chose si importante pour ce qui est d'identifier, de reconnaître une personnalité, sont infiniment différents. — Oui, ils le sont même un peu trop. Pour que deux styles soient différents à ce point, il faut peut-être qu'ils veuillent l'être. — L une sait l'italien et en cite volontiers. — C'est une indication assez intéressante, ce n'est pas une preuve. — Sur les lettres qui sont de « Julie », ^me Tour de Franqueville, avant de léguer cette correspondance à du Peyrou, a mis en tête ces mots : « de moi », et sur les lettres qui sont de Claire elle a mis ces mots : « de Madame*** — Ne voit-on pas que M™^ de la Tour de Franqueville a continué pour la postérité la disposition romanesque, très innocente du reste et agréable, qui consistait à présenter à Rousseau les lettres d'une seule personne comme étant de deux ? — Mais il y en a de Julie qui sont adressées à Claire et non à Rousseau, et de Claire qui sont adressées non à Rousseau, mais à Julie. — Ce peut être la suite et une des formes de la mystification, non pour Rousseau, mais pour la postérité. ]y[me Tour de Franqueville, parce qu'elle
était devenue l'amie vraie, sérieuse, sincère et passionnée de Rousseau, n'a pas voulu devant la postérité avoir l'air d avoir commencé par mysti-
fier Rousseau, même partiellement, et c'estprécisément pour cela qu'elle a continué la mystification à l'adresse de la postérité, afin que celle-ci ne fût pas informée qu'il y en avait eu une et pour qu'elle ne crût pas qu'il y en avait eu. — Mais Rousseau a connu nommément les deux personnes. Plusieurs fois, à partir d'un certain moment, à partir de décembre 1765, reviennent dans les lettres de «Julie » et de « Claire » ces mots: « maintenant que vous nous connaissez toutes deux, y) Les deux amies ont été nommées à Rousseau. Donc elles étaient deux. — Il y a apparence; mais il est fâcheux cependant qu'elles aient été nommées, très vraisemblablement, mais dans les passages supprimés par M^^^^ de la Tour de Franqueville et remplacés par des points dans ce qu'elle a remis à M. du Peyrou. Cela laisse une incertitude. — Elles sont bien deux, puisque M""® de la Tour parle de son amie Claire, qu'elle nomme maintenant M""^ jusqu'à la fin de sa correspondance, vingt fois, et à Rousseau et à Guy, et toujours dans les mêmes termes et toujours en disant qu elle a été mise en rapports avec Jean- Jacques Rousseau par une de ses amies qui du reste ne le connaissait pas plus que ''lui. Si « Claire » avait été une invention, |elle aurait disparu dès que la correspondance de M™^ de la Tour avec Rousseau devient sérieuse, directe
et ouverte ; ou tout au moins, si M""'' de la Tour avait voulu soutenir quelque temps son invention par quelques rappels bien placés de son amie <( Claire )>, oes rappels auraient fini par cesser au cours des années, et ce n'est pas en 1770 et dans une lettre à Guy qu'elle en parlerait encore.
Il est évident que ce dernier argument est très solide, et c'est même celui qui a le plus de force sur moi, encore que j'en ajoute quelques autres. Elles sont bien deux, puisque Rousseau, dans sa lettrée du samedi 29 juin, dit à M"''' de la Tour : « La preuve que je n'ai pas voulu mettre en égalité votre amie et vous est que son exemplaire vous a été remis quoique /eusse son adresse ainsi que la vôtre.» Il y a peu à répondre à cela, à moins que ce passage lui-même n'ait été altéré, ce qui est très peu probable. Elles sont bien deux, puisque Rousseau, très méfiant, constate une diff^érence d'écriture à lui faire croire que l'une est une femme et l'autre un homme... — Cela va sans dire : Julie écrivait les lettres de Julie et faisait écrire les lettres de Claire ; c'est élémentaire. — Mais Rousseau a très bien démêlé dès le commencement que les lettres de Julie n étaient pas écrites dans la même maison que celles de Claire. Lettre de Rousseau du 19 octobre (quand il croit encore que Julie est un personnage inventé par « Claire » que « Julie » est un homme ami de
« Claire » et s entendant avec « Claire » pour le mystifier) : <( En lisant cette désolante lettre [de Julie], en l'examinant par tous les recoins pour y chercher cette chimérique Julie, que je ne puis m'empêcher de regretter presque jusqu'aux larmes, j'ai été découvrir que le timbre de la petite poste avait fait impression au papier à travers l'enveloppe, d'où j'ai conclu que l'auteur de cette lettre ne l'avait point écrite dans votre chambre. Cette découverte a sur-le-champ désarmé ma furie et j*ai compris par là que je vous pardonnais plutôt le complot de me tromper que le tête-à-tête de l'exécution... »
Vous entendez bien. Dans une lettre de « Claire » il y a incluse une lettre de « Julie ». Cette lettre. Rousseau suppose bien qu'elle a été écrite par le complice de « Claire » s'amusant avec elle à mystifier Jean-Jacques. Mais le timbre de la poste a laissé une empreinte à travers l'enveloppe sur le papier même de la lettre de Julie. Donc cette lettre, avant d'être incluse dans la lettre de « Claire » a été envoyée à « Claire » par la poste et non écrite chez elle. Donc « Claire » et (( Julie » sont deux. Rousseau croit encore que « Julie » n'en est pas moins un homme ; mais comme depuis il a été suffisammen t démontré que « Julie » est une femme et qu'elle est M""^ de la Tour, il est acquis que M™^ de la Tour a envoyé
MADAME Ï)E LA tOUR DE FRANQUEVILLE 367
des lettres pour Rousseau à une femme qui les faisait passer à Rousseau en lui écrivant ellemême. Donc il y a eu deux femmes, C. Q. F. D.
Je crois que Claire a existé, quoiqu'il reste toujours quelque chose d*un peu suspect, sinon d'invention du moins de diascévastisme dans la première partie de cette correspondance ; et pour ce qui est de la seconde partie je la crois très authentique, en inclinant seulement à supposer qu'il y a eu quelques suppressions non déclarées.
Maintenant revenons à 1762 ; il n'y a plus en présence que M""^ de la Tour, connue de Rousseau, et Rousseau lui-même, etnous sommes désormais à coup sûr dans l'histoire sans aucun mélange. A la lettre de dignité offensée (14 janvier 1762) Rousseau n'avait rien répondu. A une lettre perdue que suppose la sienne du 21 janvier, ou à un message verbal, il répond qu'on veut savoir de ses nouvelles, qu'on demande qu'à défaut de lui sa gouvernante écrive, que sa gouvernante n'a pas d'autre secrétaire que lui, qu'il fut très malade, que du reste « un commerce de querelles n'a pas pour lui d'assez grands charmes pour qu'il se fatigue à l'entretenir » et que quant à la restitution de l'estime de M""^ de la Tour, « c'est une restitution dont il ne se soucie point ». M""^ de la Tour lui répondit pour lui demander <|uels étaient ses torts. A cette lettre, à une autre,
368 LES AMIES i)E JEAN-JACQUES ROUSSEAU
à une troisième Rousseau ne répondit pas. Enfin, le4 avril, il écrivit quatrelignes presque aimables, du moins indulgentes, ce qui laisse supposer que M'"^ de la Tour avait eu de véritables torts à son endroit, car il pardonnait quelquefois les offenses qu'on lui avait faites, jamais celles qu'il avait faites aux autres.- M""® de la Tour lui demanda pardon, ce qui dut paraître à Rousseau tout naturel, lui expliqua le silence de « Claire » qui avait été offensée de la façon dont Rousseau ?vait traité « Julie », à quoi Rousseau répondit agréablement que (( cette fierté ne lui déplaisait pas et qu'elle était d'un bon exemple 5). Vous voulez dire, répondit M°^® de la Tour, que je devrais l'imiter ; mais songez que c'est moi et non elle qui suis enthousiaste de vous depuis la Nouvelle Héloïse, et que (('si j'avais plaisanté comme elle et qu'elle eût senti comme moi, je ne sais si elle ferait à présent comme moi, mais certainement je ferais comme elle ».
Au milieu de l'année 1762, M""® de la Tour et Rousseau étaient ensemble dans les meilleurs termes. M""^ de la Tour s'enhardissait jusqu'à exprimer à Rousseau le désir d'aller le voir à Montmorency. Rousseau répondait galamment : (( C'est à méditer ; car je vous avoue que, malgré mon état, j'ai grand peur de vous. » Il lui demandait la permission de parler d'elle et de la
nommer à M^^ de Luxembourg. Elle le suppliait hâtivement et fébrilement de n'en rien faire, dans une lettre où elle parle de sa position, de la manière la plus obscure. Ils en étaient là lorsque le 7 juin M°^®dela Tour fut prévenue parle bruit public de ce que le Parlement tramait contre Rousseau. Elle en écrivit à celui-ci, sans exprimer aucune crainte pour elle (à moins que la partie de la lettre où elle exprimait ces craintes n'ait été plus tard supprimée par elle). Rousseau lui répondait le 7 juin que toutes les précautions seraient prises pour que les lettres qu'il avait reçues d'elle ne la désignassent point. Quand il fut en Suisse, elle lui écrivit pour lui demander avec instance et avec larmes comment il était ; ne recevant pas tout de suite de réponse, elle soupçonnait d'indiscrétion et d'interception M"^® de Luxembourg et M. Roguin, par qui elle faisait passer ses lettres. Rousseau lui répondait enfin qu'elle avait toujours mauvais caractère. Elle répliqua assez vertement : «... Quant aux circonstances présentes que vous prétendez avoir dû me faire supporter patiemment de n'entendre pas parler devons, cette allégation est une bêtise, passez-moi le mot, et qui pis est une bêtise de cœur ; c'est précisément parce que vous étiez dans une position où j'avais tout à craindre qu'il m'était plus insupportable d'ignorer tout ce qui
VOUS arrivait ...» Elle ajoutait plus doucement, dans son style d'un si joli tour : « Une lettre de vous mérite bien d'être payée par la petite mortification de ne la devoir qu'à votre impatience. » Elle lui envoyait des vers, d'elle ; — « vous faites bien des lacets » — et lui traçait d'elle un bref portrait qu'on voudrait plus détaillé : « Cet amusement ne me fait point dédaigner ceux qui conviennent plus spécialement à mon sexe et sans doute à ma capacité ; il n'empêche pas que je ne sache coudre, broder, tricoter aussi bien qu'il soit possible ; que je ne joue du clavecin, de la guitare, de la harpe, que je ne veille avec le plus grand soin aux besoins et à la conduite d'un domestique assez nombreux à mon gré et assez heureux au sien même ; car jen'aipointd'enfants, et c'est en adoptant pour tels les gens qui me servent que je sais m'en dédommager... »
Une lettre d'elle, du même temps, est historiquement intéressante, donnant une idée de la façon, de la chaleur surtout dont on parlait de Rousseau à Paris en 1762 : « ... 11 y a quelque temps que j'allai à une assez sotte comédie tirée des contes de Marmontel. Le public, encore plus sot que cette pièce, croyait y voir des allusions sans nombre et votre nom retentissait autour de moi. Comme ma loge n'était pas louée, il y était entré des hommes que je ne connaissais pas et
ils remplissaient les entr actes par une conversation très vive sur votre compte. Pour mon bonheur, il s'en trouva un bien digne de faire votre apologie par Tesprit et la chaleur qu'il y mettait. L'attention avec laquelle je Fécoutais, la satisfaction qui animait mes yeux et l'approbation que mon air donnait aux magnifiques éloges qu'il faisait de vous l'engagèrent à m'adresser la parole. Oh ! sans cette décence parfois si ridicule, comme je l'aurais prévenu ! Enfin, sans beaucoup parler, je trouvai le secret de faire taire les autres, et la conversation se continua seulement entre mon inconnu et moi. Je ne puis pas vous rendre tout ce qu'il me dit de vous ; il semblait que je fusse son génie ; aussi Tentendais-je avec autant de plaisir qu'en procurent les triomphes de Famour-propre ; mais revenons à notre orateur. Il dit qu'il vous connaissait beaucoup ; qu'il vous avait vu pendant trois ans à Epinay ; qu'il vous avait l'obligation de tout ce qui valait quelque chose en lui, quan jour d entretien avec vous était pour un esprit bien disposé plus utile que dix ans d'expérience ; que vos discours étaient aussi lumineux que vos écrits ; que vous lui aviez donné des conseils qui vous avaient acquis des droits éternels sur sa reconnaissance ; que votre commerce était aussi doux {] aurais pu ï arrêter la) que vos talents sont
supérieurs ; enfin que vous aviez poussé la complaisance jusqu*à mettre en musique quelques vers qui étaient échappés au dérèglement de son imagination. Voilà une partie de ce qu'il me dit ; venons à son signalement. Il est d'une taille médiocre, il porte ses cheveux ; il est brun et d'une assez jolie figure ; il a le visage rond, l'air jeune, les yeux très vifs, l'élocution très facile et le maintien très honnête. A l'égard du son de sa voix, celle qui chante vos louanges ne saurait me paraître rauque ; il est mis sans affectation de négligence ni de luxe ; ce qui lui est plus particulier, c'est qu'il a, au défaut du sourcil droit du côté de la tempe, un poireau trop considérable pour n'être pas remarqué. Si cet homme n'est pas un menteur, vous devez le connaître. Qui est-il ? ...Adieu, Monsieur; ne me ditesplus qu'il y a longtemps que vous ne doutez pas que je sois femme ; il y a longtemps aussi que je ne me plains pas que vous en doutiez, et si je ne sentais à combien de modestie cette qualité m'oblige, j'oserais me plaindre de ce que vous le croyez trop . »
Rousseau répondit qu'il ne reconnaissait pas l'homme au poireau, il ne fut plus question de l'homme au poireau, et il va sans dire que je sais moins que M'"^^ de la Tour et moins que Rousseau qui était l'homme au poireau. Elle envoyait
à Rousseau son « portrait », c'est-à-dire la description faite par elle-même de sa personne (ce qui fait que quand on lit les lettres de Rousseau seules, dans la correspondance générale, on n'y comprend rien, le voyant remercier d'un portrait de M™*" de la Tour en janvier 1763 et solliciter le portrait de M^^ de la Tour en mai 1763. En janvier 1763 il s'agit du portrait en mots, et en mai 1763 il s'agit du portrait à l'huile). Il remerciait de cette description si minutieuse, comme nous l'avons vu, car c'est celle que nous avons donnée plus haut, et, par une de ces « lourdises » dont il s'accuse, il écrivait : « ... Voir ce joli visage d'un ovale parfait qui nest pas la partie la moins blanche de votre personne », et il ajoutait lourdement, car lorsqu'on est en train d'être bête... : « J'aurais peur que, pour mieux apprécier le teint du visage, quelque frileuse que vous puissiez être, mon esprit indiscret n'allât à travers mille voiles chercher des pièces de comparaison. » Il terminait, avec excuses, il est vrai, en lui demandant son âge. Elle lui répondait qu'elle avait trentedeux ans et le raillait doucement d'avoir dit et de lui avoir fait dire que son visage n'était pas la partie la moins blanche de sa personne, et c'est-à-dire était plus blanc que le reste, ce qui en effet était peu heureux. Rousseau s'excusait d'avoir « pris », c'est-à-dire mis « un mot pour
un autre » et, se rappelant 1 âge de M"'^ d'Houdetot en 1656 : « Je me souviens que ma dernière passion, et ç'a été certainement la plus violente, fut pour une femme qui passait trente ans [il la vieillit]... elle était charmante toujours, coiffée en cheveux elle était adorable... Elle en aimait un autre et n'eut jamais pour moi que de la bienveillance... »
Du 17 juin au 13 août 1763, M"^" de la Tour n'ayant absolument rien reçu de Rousseau écrivit, pour demander de ses nouvelles, à M""*" Boy de la Tour, qui lui répondit une lettre rassurante, et Rousseau lui écrivit au 21 août 1763 qu'il avait souffert d'une « paralysie ». [Rousseau n'a aucune intelligence des termes scientifiques, et ils ne sont sous sa plume que des termes littéraires.] Rousseau avait remarqué dans la dernière lettre à lui écrite par M^^ de La Tour de « précieuses taches dont elle était enrichie », ce qui veut dire évidemment des traces de larmes. Entre temps, M™^ de la Tour dissuadait Rousseau d'aller s'établir en Ecosse avec milord Maréchal, projet qu'il avait eu un instant, et lui disait avec son intelligence ordinaire : « Que fuyez- vous et qu'espérez-vous en quittant des hommes pour aller trouver des hommes ? Est-ce quelque climat où leurs défauts ne l'emportent pas sur leurs qualités ? Et n'est-ce pas à celui qui vous a
VU naître que vous devez l'exemple de vos vertus?... » Elle lui envoie son portrait enfin achevé et dont elle n'est pas contente. Dieu sait de quel œil il le verra. Il en fut à moitié content, badinant très agréablement sur les deux « portraits », celui qui avait été tracé à la plume par M°^® de la Tour elle-même et celui de l'artiste peintre. «... Désormais pour moi vous êtes double ; j'ai le plaisir de vous aimer sous deux figures ; c'est comme avoir deux maîtresses à la fois ; c'est passer délicieusement de Tune à l'autre; c'est goûter les plaisirs de Tinconstance sans manquer de fidélité. »
M""® de la Tour comprit bien qu'il ne l'avait pas trouvée très jolie dans son portrait à l'huile, et très spirituellement elle répondit : « Comment Jean-Jacques Rousseau s'abaisse-t-il jusqu'à la galanterie ? Ne valait-il pas mieux qu'il me dît : « Votre figure nest pas jolie ; mais elle me plaît ; ou : votre figure est jolie; mais elle ne me plaît pas ; ou enfin : votre figure riest pas jolie et elle ne me plaît pas ; mais ai-je besoin (Telle pour vous aimer ? » Puis cédant à cette démangeaison récriminatrice que Rousseau avait parfaitement démêlée en elle et qui était, ce me semble, son seul défaut, elle revenait sur un mot de fin de lettre de Rousseau : « On ne me laisse aucun loisir... Adieu, on ne me laisse pas écrire un mot
de plus », pour lui dire avec une sourde colère jalouse qu'on lui peut pardonner, mais qui devait être insupportable à Rousseau : « Votre cœur s'est fermé au moment que j'en attendais davantage. Tout vous éloigne de moi ; vous voulez que je n'exige rien et vous me refusez ce que je vous demande à titre de grâce précisément pour vous livrer à ce que les autres exigent de vous. Ce nest donc que de moi que vous ne voulez pas dépendre ? Si ce goût d'indépendance était général, je ne m'aviserais pas de trouver mauvais que vous ne m'exceptassiez pas ; mais comment voulez-vous que mon attachement pour vous doive prendre l'exception contraire?... Encore une fois, mon ami, que ne me détailliez- vous les différences qu'il y avait entre celui de mes portraits qui ne peut vous quitter [le portrait écrit] et Tautre et les impressions que celui-ci vous avait faites? Quelque désobligeantes qu'elles fussent, elles Tétaient moins que votre silence. Mais pour cela il aurait fallu que vous écrivissiez davantage, et de plus heureux que moi ne le voulaient pas.. . »
En revanche, elle lui contait une anecdote qui dut lui faire le plus grand plaisir et qui pour nous est de première importance pour ce qui est de ce que nous devons penser du caractère et dji cœur de Jean-Jacques Rousseau. En faisant la part d'un
peu d'exagération qu'a pu y mettre la sensibilité de M""^ de la Tour, lisez et jugez : « II y a quelque temps, deux Anglais de distinction engagèrent M. le chevalier de Méhégan à les accompagner à Montmorency pour qu'il leur fît voir la maison que vous y aviez occupée... La partie fut exécutée le dimanche 25 septembre. A peine ces messieurs étaient-ils arrivés sur la place que quelques-uns des habitants, reconnaissant M. de Méhégan pour l'avoir vu aller chez vous, en appelèrent d'autres, et il fut entouré de tous ces bons paysans qui s'assemblèrent tumultueusement pour demander de vos nouvelles. Eh ! Monsieur, comment se porte votre ami ? disait l'un ; nous sommes bien malheureux quon nous Fait enlevé ; il était si charitable ; c était notre père à tous. Il nous donnait du vin quand nous en avions besoin, disait l'autre ; ï7 ny avait sorte de bien quil ne nous fit; nous ne V oublierons jamais. Un autre ajoutait : C'était notre protecteur auprès de Monseigneur le maréchal ; nous avons tout perdu en le perdant ; nous le regretterons jusquà notre dernier soupir. Et ces bonnes gens de s'attendrir jusqu'à pleurer... Ce qui vous surprendra, c'est la raison que ces honnêtes villageois donnèrent de votre absence. Il ne faut pas s'étonner si on l'a traité comme ça, ce bon M. Rousseau, dirent-ils à M. de Méhégan, cest quil prédisait V avenir.
[Voilà des simples qui, sans s'en douter, ont dit la plus grande vérité du monde.] Tout cela n'a pas besoin de commentaire... M. de Méhégan parla à l'aubergiste de ce qui venait de lui arriver; cet homme lui répondit qu'il en arrivait autant à tous ceux qui étaient reconnus pour être de votre connaissance, que V amour et la vénération que tous les habitants vous portaient ne peuvent pas s'imaginer^ et que si vous aviez été d'humeur à profiter de leur bonne volonté, il n y en avait nas un seul qui ne se fût fait hacher pour vous. Et je ne vous aimerais pas !... Je tiens cette anecdote de M. de Méhégan luimême. »
Comme vous pouviez un peu le prévoir, Rousseau ne répondit qu'à la partie de cette lettre qui était récriminatrice et il le fit avec sa verdeur accoutumée : (( ... Vous êtes, Madame, une femme très aimable, je ne connais personne qui écrive des lettres mieux que vous. Je vous crois le cœur aussi bon que vous avez l'esprit agréable et votre amitié m'est très précieuse ; mais, dans l'état où je suis, ma tranquillité me l'est encore plus, et puisque je ne puis entretenir avec vous qu'une correspondance orageuse, j'aime encore mieux n'en avoir pas du tout. Au reste, je vous déclare que c'est ici ma dernière apologie et je vous préviens qu'il suffira désormais que vous
exigiez une prompte réponse pour être sûre de n'en pas recevoir du tout. »
La correspondance ne laissa pas de continuer. Très rarement, quelquefois cependant, M^^ de la Tour discute avec Rousseau une question relative aux ouvrages de Rousseau. Par exemple, et il me semble qu'elle a parfaitement raison dans son objection : «... Je voudrais savoir pourquoi vous faites dire à Julie, après son mariage, que si elle était libre et la maîtresse de disposer d'elle, ce serait M. de Volmar qu'elk épouserait et non pas Saint-Preux. Il me semble que cela ne cadre point avec cette passion impérieuse que ni l'empire de la nécessité ni l'autorité du devoir n^ont pu déraciner et qu'elle va emporter au tombeau dans sa première vivacité , Si c'est un enthousiasme de vertu qui Ta entraînée trop loin, comment n'a-t-elle pas détruit ce qu elle avait avancé lorsque son imagination calmée a laissé parler son cœur ? Si elle a tenu ce cruel discours à Saint-Preux contre le témoignage de sa conscience à dessein d'en imposer à la passion de ce malheureux amant ou dans Fintention de lui donner du bonheur dont elle jouissait une opinion capable de le soutenir contre les maux dont il était accablé, croyezvous qu'il soit des cas, hors celui de garder le secret d'un ami, où l'intérêt de la vérité puisse
être légitimement sacrifié à un autre ? Et enfin si ce que cette adorable femme a dit était vrai, comment cela pouvait-il être ?... »
Rousseau ne répondit pas à cette question. De Motiers le 10 février 1765 (brûlerie de son livre à la Haye, à Genève, Sentiments des citoyens, condamnation à Berne, etc.) Rousseau écrivait à M""^ de la Tour : « L'orage nouveau qui m'entraîne et me submerge ne me laisse pas un moment de paix pour écrire à Faimable Marianne... Mon cœur, quoique vous en disiez, est pour vous toujours le même, et si tant d'atteintes cruelles le forcent à se concentrer plus en dedans, il y nourrit toutes les affections qui lui sont chères. Vous avez un ami bien malheureux ; mais vous l'avez toujours [ici un passage supprimé par M""® de la Tour]. Je ne cache point ma faiblesse en vous écrivant, vous savez ce que cela veut dire. » Et, à cause du coup de ciseaux de M*"^ de la Tour, nous ne le savons pas précisément. Nous le savons à peu près ou à beaucoup près, par la lettre de M""^ de la Tour en réponse à la précédente. Cette lettre, d'une très haute sagesse et d'une amitié vraie, j'entends de cette amitié qui console avec de la vérité mêlée de tendresse, contenait ceci : «... Je respecte votre faiblesse, mon cher Jean- Jacques ; mais je ne la conçois pas ; en consacrant votre plume à
la vérité, n'avez- vous pas dû préparer votre âme à la constance ? Vous qui paraissez si bien connaître les hommes, comment avez-vous pu penser qu'ils accueilleraient celui qui condamne leurs mœurs par ses exemples et foudroie leurs préjugés par ses écrits ? La route que vous avez prise ne devait pas vous conduire au repos, mais à la célébrité ; vous n'avez pu l'ignorer. Après avoir eu l'audace qu'il fallait pour l'atteindre à son plus haut degré, manqueriez-vous de la fermeté nécessaire pour supporter les adversités dont elle est accompagnée et ne seriez- vous pas aussi fort, d'avoir publié VEmile, devant vos ennemis et devant vous-même que devant Dieu?... Je vous l'avoue: votre sort m'irrite contre votre zèle et je voudrais que vous fussiez plus tranquille et moins illustre... [Mais] il faudrait que vos derniers ouvrages produisissent plus de bien que vous ne pouvez en attendre pour que les choses se retrouvassent dans l'équilibre où elles étaient avant qu'ils parussent. Ce qui vous concerne excepté, tout va à peu près comme tout allait avant la publication de VEmile ; la clarté que vous y jetez sur des matières qu'on n'est pas accoutumé à bien voir éblouit plus de gens qu'elle n'en éclaire, et presque tous ceux qu'elle attire cessent d'apercevoir non seulement l'objet éclairé, mais la lumière elle-même. A la vérité,
quelques cœurs bien disposés recueillent les semences de vertu que vous répandez à pleines mains dans cet inestimable écrit. // nest donc utile quà ceux qui auraient pu s en passer... Mon ami, il existe plus dun V... [Voltaire]; tous ne sont pas aussi maladroitement méchants que l'auteur du libelle, et la vertu, presque toujours dérivée de secours étrangers, se doit le ménagement de ne pas lutter [contre le vice. Voilà ma façon de penser sur tout ce qui se passe à votre égard depuis que je vous connais. ADieuneplaise qu'en vous la découvrant je veuille porter atteinte à la satisfaction intérieure qui doit vous consoler de tout, que je croie avoir ce pernicieux crédit sur vous ou que je l'ambitionne ! Vous seriez trop malheureux s'il vous venait des doutes sur la bonté des raisons qui vous ont déterminé à combattre tant d'opinions reçues ; car, à moins de faire l'entier sacrifice de votre amour-propre, vous vous êtes ôté tout moyen de revenir sur vos pas. Croyez, cependant, cher Jean- Jacques, que je suis toute prête à m'accuser d'injustice quand l'opposition que la nature a pour la douleur me force à blâmer votre conduite et que les suites funestes qu'elle a eues et qui en ont ellesmêmes de non moins cruelles m'attachent toujours plus à vous. Je vous plains d'avoir éprouvé l'ingratitude de votre patrie, davantage encore
d'avoir été obligé d'exposer aux regards de toute l'Europe la tyrannie de ses magistrats et la mauvaise foi de ses ministres après avoir été l'apologiste des uns et des autres ; mais surtout après avoir dit : a II faut se taire et ne pas imiter le crime de Cham. » Adieu, très cher Jean- Jacques, je ne vous crois pas capable de me savoir mauvais gré de ma franchise. Si vous Tétiez, il serait bon de le savoir. »
Jean-Jacques était le plus capable du monde de savoir mauvais gré de la franchise, et il fut irrité. Il répondit très vite : «... Vous étiez flatteuse durant ma prospérité; vous devenez franche dans mes misères ; à quelque chose malheur est bon. J'aime la vérité sans doute ; mais si j'ai le malheur d avoir un ami dans l'état où je suis et que je ne trouve aucune vérité consolante à lui dire, je mentirai. On peut donner en tout temps à son ami le blâme qu'on croit qu'il mérite ; mais quand on choisit le moment de ses malheurs, il faut s'assurer qu'on a raison.,. » M^® de la Tour s'excusa comme elle put. Rousseau bouda. M™^ de la Tour accumula lettres sur lettres. Rousseau bouda encore. Elle cria qu'elle avait eu tort, que c'était une faute, que quelque chose qu'elle ne pouvait pas dire avait aliéné son jugement, qu'elle se repentait ; mais que Rousseau était bien barbare ; elle terminait une de ses lettres
par ce beau cri : (( En vérité, la tête me tourne ; je ne sais ce que je dis ; mon penchant me ramène, aux dépens de mon raisonnement, à vous supposer tel que vous devez être. Vous justifierez mes notions, mon cher Jean- Jacques ; vous me pardonnerez; vous me rendrez mon ami; vous récompenserez une persévérance capable d'effacer les plus grands torts et de fléchir le caractère le plus féroce. Hélas ! la vie se passe à souffrir et Ton meurt en disant : j'espère. »
Rousseau résista encore pendant cinq semaines, ]\j^me Tour lui fit écrire par son intime amie,
fille de M. Brégent, M"'-^ Prieur : « L'amie de mon cœur, celle qui avec le plus sincère désir d'arrêter le cours de vos disgrâces eut le malheur de vous blesser est elle-même dans l'affliction ; une maladie contagieuse (la petite vérole et le ' pourpre) vient de lui enlever sa sœur unique. Si votre cœur n'était pas disposé à lui rendre toute son affection, la nature m'aurait trompée cruellement en me donnant quelques traits de ressemblance avec vous. Mais non, votre portrait, que je contemple souvent avec une tendre admiration, m'inspire cette douce confiance que vous ne rejetterez pas les désirs unis de vos deux amies en qui vous avez augmenté l'amour de la vertu et qui vénéreront à jamais votre personne. » Rousseau fut enfin attendri et pardonna.
Quand Rousseau eut quitté Motiers et aussi l'île Saint-Pierre et aussi Strasbourg, en décembre 1765, M""^ de la Tour, entendant affirmer que Rousseau était à Paris, lui adressa cette lettre écrite pour Rousseau en italien et dont elle donne cette traduction : (( On dit partout que vous êtes à Paris ; si cette importante nouvelle est vraie, pourquoi me la laissez-vous ignorer ? Comment la voix publique arri ve-t-elle à moi avant la vôtre ?...»; puis une seconde lettre répétant à peu près la première avec plus d'emportement tendre. A cette seconde Rousseau répondit très froidement qu'il était à Paris, mais qu'il ne pouvait aller la voir. Et « toujours des reproches », ajoutait-il, ou plutôt il commençait par là. Elle répondit le 24 qu'il n'entendrait plus parler d'elle de toute sa vie et le 28, ayant su où il demeurait, elle était à sa porte et lui faisait passer le billet suivant: « ... Si vous êtes seul et qu'il vous soit possible de me recevoir..., je suis si timide et votre présence m'en imposera tant que je serais au désespoir de trouver du monde chez vous...))
Il n'était pas seul, mais il lui écrivit qu'elle pouvait entrer et elle entra. C'était la première fois qu'ils se voyaient II y avait quatre ans qu'ils étaient amis. Rousseau lui avait promis de la revoir avant de quitter Paris. Il partit
LES AIMIES 25
sans la revoir, un peu pressé, à ce que Ton croit voir par ailleurs, par les prières du gouvernement et partant plus tôt qu'il n'avait pensé faire ; il lui écrivit en partant le charmant billet qui suit : « Je pars, chère Marianne, avec le regret de n'avoir pu vous revoir. Je n ai pas plus oublié que vous ma promesse ; mais ma situation la rendait conditionnelle ; plaignez-moi sans me condamner. Depuis que je vous ai vu j'ai un nouvel intérêt de n'être pas oublié de vous, je vous écrirai, je vous donnerai mon adresse. Je désire extrêmement que vous m'aimiez, que vous ne me fassiez plus de reproche, et encore plus de n'en point mériter. Mais il est trop tard pour me corriger de rien. Je resterai tel que je suis et il ne dépend pas plus de moi d'être plus aimable que de cesser de vous aimer. »
Rousseau n'envoya pas son adresse, et M™^ de la Tour, moins parce qu'elle ignorait son adresse, car elle pouvait bien facilement lui écrire par le canal de David Hume, que parce que, à ne pas recevoir de lui son adresse, elle voyait bien qu'il ne tenait pas à recevoir de lettres d'elle, ne lui écrivit pas depuis le 1^^ janvier jusqu'au 4 septembre 1766.
En août 1766, le bruit des altercations entre Rousseau et David Hume vint à Paris. Chose bien curieuse. M"'*' de la Tour, qui était prompte
aux récriminations, fut la seule personne à Paris ou quasi la seule, même parmi les amis de Rousseau, qui donna tort à David Hume et raison à Jean -Jacques. On dira que M™® de la Tour n^était prompte qu'aux récriminations personnelles. Je répondrai : non point tout à fait ; car elle avait bien admonesté Rousseau qiiand il était à Motiers sur des questions très générales. Quoi qu'il en soit, M^^ de la Tour fut quasi la seule personne à Paris qui fui sûre que Rousseau n'avait pas tort et qui n'en démordit jamais. Elle sut que Guy, le libraire, avait en mains une lettre apologétique de Rousseau. Elle alla le voir. Elle rend compte de sa visite à Guy delà façon suivante dans une lettre à Rousseau datée du 4 septembre : « Mon cher Jean- Jacques, indignée des bruits que la calomnie a répandus depuis quelque temps sur votre compte et bien sûre de trouver la confirmation de mes idées sur celui de M. Hume dans votre lettre à M. Guy, j'ai été le prier de me la communiquer. Ma physionomie indique apparemment un cœur qui vous est dévoué ; car cet honnête homme m'a fait l'accueil le plus distingué et il m'a bien l'air de recevoir mal vos ennemis. Les infidélités que vous avez sans doute éprouvées [interceptions de lettres], puisque vous vous plaignez du silence de vos meilleurs
amis, m'ont déterminée à lui demander s'il voulait bien se charger de vous faire passer une lettre. Il m'a répondu qu'oui... Il m'était bien difficile de résister à une occasion si séduisante ; mon illustre ami, j'y ai cédé, je vous écris; j'espère que vous pardonnerez cette démarche un peu hasardée à un attachement que son espèce rend si rare et que son objet devrait rendre si commun. Souffrant, persécuté, dégoûté du commerce des hommes malgré votre pente à les aimer, il est tout simple que vous me confondiez dans la foule ; mais je dois m'en distinguer ; je ne puis vous savoir malheureux, vous admirer, vous plaindre, et vous le laisser ignorer... Je récuserais le témoignage de mes yeux s'ils se laissaient frapper à des apparences désavantageuses à votre caractère. Je crois fermement que tous les torts sont du côté de vos adversaires, et je sens que quand vous en auriez quelques-uns, ils seraient tous surpassés par celui de se déclarer contre vous... Au reste, nlmaginez pas que le déchaînement que la méchanceté s'efforce d'exciter contre vous soit général ; malgré la licence des opinions et la perversité des mœurs qui caractérisent notre siècle, il y a encore des esprits dont la trempe résiste à la contagion. Tous ceux qui ont l'âme sensible, le cœur droit et la tête saine tiennent pour vous ; et si ce
n'est pas le plus grand nombre, c'est celui qui mérite d'être compté... »
En même temps M""® de la Tour descendait sur le champ de bataille de la polémique et un anonyme (probablement Laliand) ayant publié un Précis pour M. Jean-Jacques Rousseau en réponse à V Exposé succinct de M. Hume, elle y ajouta une Lettre de Madame à Fauteur de la justification de M. Rousseau. Cette pièce, à vous dire le vrai, n'est pas d'une très grande force. L'auteur y attaque surtout M. Walpole en tant que coupable d'avoir méchamment dénoncé à l'Europe comme un hypocrite un homme que du reste il déclare ne pas cônnaître. Il nie par ironie que le Docteur Jacques Pansophe soit de Voltaire. Trois bonnes raisons pour le nier, r* // a paru sous son nom. 2® On y relève de prétendues contradictions de Jean- Jacques. M. de Voltaire relever des contradictions ! Peut-on le croire sans s'écarter de l'opinion que l'on a de sa prudence ?... S'' Citation de phrases de Rousseau tellement altérées qu'il faut qu'elles aient été mises en cet état par quelqu'un dont la tête est aliénée ou dont le cœur est corrompu. Or la justesse de Tesprit et la droiture deTâme sont les attributs distinctifs de M. de Voltaire...
Le précis et la lettre furent envoyés à Rousseau
qui écrivit à Guy : « J'ai lu avec attendrissement l'ouvrage de mes défenseurs, dont vous ne m'aviez pas parlé. Il me semble que ce n'était pas pour moi que leurs honorables noms devaient être un secret, comme si l'on voulait les dérober à ma reconnaissance. Je ne vous pardonnerais jamais, surtout, de m'avoir tu celui de la dame si je ne l'eusse à l'instant deviné. C'est de ma part un bien petit mérite ; je n'ai point assez d'amies capables de ce zèle et de ce talent pour avoir pu m'y tromper. Voici une lettre pour elle... » Cette lettre était de cinq lignes. La voici : « Je viens de recevoir dans la même brochure deux pièces dont on ne m'a point voulu nommer les auteurs. La lecture de la première m'a fait chérir le sien sans me le faire connaître. Pour la seconde, en la lisant le cœur m'a battu et j'ai reconnu ma chère Marianne. J'espère qu'elle me connaît aussi. »
Ces deux lettres, celle qui était pour Guy et celle qui était pour M""® de la Tour, étaient du 7 février. Il paraît que Guy avait bien tardé à faire parvenir à de La Tour celle qui était pour elle ; cai- au 20 février elle écrit à Rousseau : (( Mon ami, vous m'affligez et vous le savez bien. Vous savez bien que vous m'aviez promis de me donner votre adresse ; vous saviez bien aussi combien j'aurais été sensible à cette
faveur et vous ne me l'accordez point... M. Guy ma dit que vous lui aviez accusé réception d'un paquet dans lequel il avait mis une lettre que je vous écrivais le 4 septembre dernier. Vous l'avez donc reçue, cette lettre ? Et vous ne me répondez point et vous ne dites pas à M. Guy un seul mot qui me concerne !... Ah I cher Jean- Jacques... on vous a servi, on vous a recherché, on vous a loué, sans doute on vous a aimé ; mais jamais, jamais personne n'a conçu pour vous un attachement pareil au mien. S'il ne lui est pas réservé de vaincre votre froideur, du moins il lui est donné de n'être pas vaincu par elle. J'avoue que ma tendresse n'a plus la même vivacité ; les regrets que m'a laissés la perte que j'ai faite [sa sœur morte], en altérant ma gaîté naturelle portent la langueur dans toutes mes affections ; mais elles n'en sont que plus profondes et plus propres à me tourmenter ; je n'en saurais douter, puisque celle que vous m'avez inspirée m'occasionne autant de peine qu'elle m'avait promis de plaisirs... Le croirez- vous, mon cher Jean-Jacques, mes lettres ont embelli votre solitude, suspendu vos chagrins, charmé vos souffrances, enchanté votre esprit ; mon idée a rempli votre cœur ; vous m'avez montré des inquiétudes si tendres ; vous m'avez dit des choses si délicates que l'amour seul pourrait
avoir des émotions plus touchantes et un langage plus séduisant. Il faut que vous ayez beaucoup changé pour ne retrouver en vous-même aucune trace d'un sentiment qui vous procura de si douces distractions. Si c'eût été le bonheur qui vous eût entraîné loin de moi, je trouverais dans la cause de votre changement un bien préférable à votre persévérance même ; mais vous savoir plus malheureux que jamais et ne plus être rien pour vous, c'est un état insupportable... Si le souvenir de votre amie n'ébranle plus votre imagination, si l'embrassement que vous me donnâtes quatre jours avant voire départ n'était pas le gage d'une amitié sincère, si vous n'avez rien à me dire ou bien s'il est piquant pour vous d'éprouver jusqu'où ma constance peut se soutenir malgré votre indifférence, ne m'écrivez point. Je ne saurai vous dire si je vous aimerai encore longtemps ; les maux du cœur usent promptement le principe de la vie ; mais je vous jure que je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. »
Quand Rousseau écrivit à Guy, il mit dans sa lettre cette mention pour M™® de la Tour (il est clair que, dans sa crainte des interceptions, il ne voulait pas lui écrire à elle-même) : «... J'ai aussi reçu une lettre de ma généreuse avocate (car je suis parfaitement sûr que c'est elle.
quoique ni elle ni vous ne m'en disiez rien). Elle doit être certainement exceptée de la règle[que je me suis faite de n'écrire à personne] et le sera. J'espère en attendant que vous lui avez remis le petit mot que je vous ai envoyé pour elle. Il était assez difficile que je me trompasse à sa plume; mais je l'ai reconnue encore plus sûrement à son cœur. »
Par une occasion, dont elle ne dit pas quelle elle est, M""^ de la Tour écrit à Rousseau le 27 juillet 1767 et nous apprend par cette lettre qu'elle avait composé une seconde brochure sur Tafifaire Rousseau, que la publication en avait été retardée par la détention de M. Guy, que, l'opportunité n'existant plus, elle l'avait retirée, qu'elle la gardait comme bon souvenir ; elle disait de plus qu'elle avait reçu, elle ne met point à quelle date, le billet de Rousseau à elle adressé en février par le canal de Guy.
Au 6 août 1767, dans une lettre envoyée « de Normandie » (c'est-à-dire, très évidemment, de Trye, qui est près de Gisors) à Guy, Rousseau écrit : « Remerciez mon excellente amie M""® de L. T. de son petit billet et dites-lui que les premiers épanouissements de mon cœur seront pour elle , je ne peux rien de plus quant à présent. Elle m'avait envoyé son adresse ; mais sa lettre est restée avec mes papiers et il m'est impossible
de m'en ressouvenir. » Billet pour elle : « Chère et respectable Marianne, ce n'est pas sans souffrir que je me suis abstenu si longtemps de vous écrire. Dans peu vous aurez de mes nouvelles par une voie sûre ; daignez attendre et ne pas mal penser de votre ami. )>
Le 25 novembre de cette année elle n'avait encore rien reçu et se plaignait. Rousseau, éternellement poursuivi par la crainte de Finterception des lettres, lui répondait : « Lorsque je vous écrivis un mot il y a trois mois, ma chère Marianne, j'avais le cœur plein d'espérances flatteuses qui se sont cruellement évanouies. L'interception d'une correspondance directe étant plus que probable, je comptais, entre autres, épancher ce cœur dans le vôtre par une voie qui me paraissait aussi sûre que douce. [? M""^ de Luxembourg, par laquelle M""® de la Tour avait fait passer ses premières lettres adressées à Rousseau en Suisse ?] Il n'en est plus question : le ciel, qui veut que rien ne manque à ma misère, m'ôte la plus précieuse consolation des infortunés... Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, recevez des miennes avec bonté... » Le 30 janvier 1768 de la Tour, par le canal de Guy, car elle savait que Rousseau était à Trye mais non pas peut-être sous quel nom il y était, demandait à Rousseau la permission de lui en-
voyer la seconde brochure d'elle sur lui, restée manuscrite, et lui envoyait ces vers qui très probablement sont d'elle ; (car elle faisait des vers ; il est question dans cette correspondance, au temps où Rousseau était en Suisse, d'un poème, également d'elle sur lui, qu'elle lui soumettait) :
Rousseau, prenant toujours la nature pour maître (1),
Fut de rhumanité l'apôtre et le martyr.
Les mortels qu*il voulut forcer à se connaître
S'étaient trop avilis pour ne Ten pas punir.
Pauvre, errant, fugitif et proscrit sur la terre,
Sa vie à ses écrits servit de commentaire.
La fière vérité dans ses hardis tableaux
Sut en dépit des grands montrer ce que nous sommes.
Il devait de nos jours trouver des échafauds ;
Il aux a des autels quand il naîtra des hommes.
Un an seulement après, Rousseau lui écrivait une lettre, non pas froide, mais un peu compassée, où il l'assurait que le « service » qu'elle lui avait rendu lui « imprimerait toujours un sentiment plus fort que tout autre attachement, un sentiment que l'absence ni le temps ne peuvent prescrire. . . » Il se plaignait de différentes incommodités qu'il attribuait au pays marécageux de Rourgoin. M"^ de la Tour, très effrayée, lui répondait : « Quittez ce pays ! Est-ce qu'on
(1) Ce n'est nullement une faute de français : Racine a dit : (( La mort est le seul Dieu que j*osais implorer. ))
VOUS tourmentait à Trye ? Comment l'heureuse M""® Rousseau n'emploie-t-elle pas son crédit sur vous à vous arracher d'un séjour où vous courez les plus grands risques ? Mais sans doute elle le fait et vous résistez à ses instances... Mon cher ami, si vous croyez me devoir quelque chose, à moi qui voudrais tout faire pour vouSj revenez... » [assurément elle veut dire à Trye].
En mars 1769 Rousseau l'assure que le changement d'air — il est maintenant à Monquin — lui a fait du bien. Il ne manquait pas de lui dire quelque chose de désagréable et terminait son billet par ces mots : « ... Une amitié aussi chère à mon cœur qu'elle parut jadis l'être au vôtre. »
La correspondance se poursuivit, espacée mais très affectueuse, sans rien de notable, jusqu'au 4 juillet 1769. A partir de ce moment, silence absolu de Rousseau, de quoi M*"^ de la Tour, qui multiplie ses lettres, est désespérée. Ce qui la rassure un peu, c'est qu'elle entend dire qu'il n'écrit plus à personne fil écrivait encore, mais beaucoup moins, et quasi jamais à Paris~\ ;ce qui la console un peu, c'est qu'on dit qu'il est en bonne santé et qu'il se répand en bons offices et charités, <( comme à Montmorency )).Le 25 juillet 1770, après une lecture de la Nouvelle Héloïse,
« la septième ou huitième )),elle lui adresse une lettre de critique littéraire, ce qui est rare et ce qui nous intéresse particulièrement : « Elle m'émut plus que la première fois. Que J.-J. Rousseau doit être content de lui I [Songez qu'elle écrit à « M. Renou » et qu'elle affecte de parler de M. Rousseau comme d'un tiers.] Quel génie il faut avoir pour créer tant de caractères estimables qui ne se ressemblent qu en ce seul point; pour les faire penser, parler, agir sans que leurs traits se confondent ; pour soutenir pendant si longtemps leurs différences jusque dans les plus petits détails ; pour tirer d'un fonds si simple des situations si touchantes ; pour se passer de Teffet des contrastes si utilement employés par tous les autres auteurs ! Cependant ces personnages si admirables ne sont point des personnages de roman dont la perfection fatigue. Ce sont des gens sensibles, honnêtes, droits, qu'on ne peut s'empêcher de prendre pour modèles . Tous inspirent l'émulation parce que tous participent aux faiblesses de l'humanité, la tendre Julie, la charmante Claire, le bouillant Saint-Preux, le sage Wolmar, le sublime Edouard, tous sont capables d'erreur, tous ont des torts et mille fois plus de vertus qu'il n'en faudrait pour en racheter de plus grands. Mais Julie I Quelle femme ! Avec quelle autorité elle m'entraîne !
Je l'entends, je la vois, je Fadore, ou plutôt, comme si mon âme était identifiée avec la signne, j'aime, combats, triomphe, pleure, prie, souffre et meurs avec elle. Ah ! Je ne méritais pas que son nom me fût donné ni qu'il me fût ôté. Quelle magnifique idée Jean-Jacques donne de l'Être suprême non seulement par ce qu il en dit, mais par les talents qu'il déploie I Qui a jamais porté si loin l'éloquence du cœur ? Avec lui on pourrait se passer de principes ; le sentiment suffirait pour rendre vertueux. Mon ami, se pourrait-il que l'enthousiasme qui a produit la Nouvelle Héloïse et qu'elle produit à son tour en qui sait la lire se fût refroidi en vous ? Pour moi, je ne la lis jamais, si ce n'est sans être meilleure, au moins sans désirer de le devenir. On a pourtant osé avancer que cet ouvrage unique et destiné à toujours Vêtre était imité de Clarisse. Si cette platitude en valait la peine, elle serait bien aisée à réfuter ; car en quoi deux ouvrages de ce genre peuvent-ils se ressembler ? Ce ne peut être, je crois, que par le plan, les caractères, les incidents, les situations, la catastrophe et le style : or, je ne vois de commun entre ceux dont il s'agit que la forme. J'aimerais autant qu'on dît que les Lettres de Catuby sont imitées des LeWres persanes. Voulez-vous que je vous dise, mon cher ami, de quoi je tire vanité quand mes
chagrins m'en laissent le courage ? c'est d avoir l'âme la plus capable de saisir les beautés de Jean- Jacques ; je disputerais cet avantage à toute la terre ; je doute que lui-même les sente mieux que moi. Aussi rien n'excite plus ma reconnaissance envers la Providence que le bonheur d'être née dans le même siècle que lui... »
Le 2 août 1770, M""® de la Tour savait que Rousseau était à Paris « depuis plus d'un mois et logé presque à sa porte ». [Elle demeurait rue du Croissant et lui ruePlâlrière, maintenant rue Jean-Jacques Rousseau]. Elle lui écrivait pour lui « marquer son étonnement de ce qu'il ne l'avait prévenue d'aucune de ses démarches et pour lui demander quels torts elle avait pu avoir... » Je crois que Rousseau, avant de rentrer à Paris, s'était promis et peut-être avait promis à une autre personne qu'il romprait, à Paris, avec toutes ses relations féminines d'autrefois. La coïncidence chronologique de toutes ses ruptures semble l'indiquer . Tant y a qu'il répondit verbalement, par le laquais de M"^^ de la Tour, qu'il verrait celle-ci aussitôt qu'il lui serait possible. Un mois juste après il ne l'avait pas vue. Elle lui écrivait qu'elle partait le 10 pour aller passer deux mois à la campagne et elle lui demandait la permission d'aller le voir.
Cette menace eut son effet. Il répondit dès le
lendemain ou le surlendemain : « Je n'accepte point, Madame, l'honneur que vous me voulez faire. Je ne suis pas logé de manière à pouvoir recevoir des visites de dames, et les vôtres ne pourraient manquer d'être aussi gênantes pour ma femme et pour moi que gênantes pour vous. L'inconvénient que vous trouvez vous-même à recevoir les miennes suffirait pour m'engager à m'en abstenir, et tout autre détail serait superflu. Agréez, Madame, je vous en supplie, mes salutations et mon respect* » M"^® de la Tour comprit très bien ce qui ou plutôt qui s'opposait à sa visite chez Jean- Jacques : «... Je ne vous demande pas la cause de ce changement ; je la devine ; je vous plains et je gémis de ce que les plus mauvais effets résultent des actions les plus louables » [son mariage] et elle lui proposa de venir, lui, chez elle, sur quoi elle avait d'abord hésité, et elle l'interrogea aussisurleprojetqu'elle avait de renoncer au secret dont elle avait entouré sa correspondance avec Rousseau et au contraire de la publier avec la seconde brochure qu'elle avait écrite pour la défense de Rousseau contre Hume. Il est probable, à peu près certain même, que Rousseau ne répondit rien.
Sept mois après j au 14 avril 1771, elle demande à Rousseau pourquoi il ne vient pas lavoir ; elle lui parle de son projet de publication, sur quoi il
a gardé le silence^ et le prévient qu'elle a changé d'avis parce qu'elle a relu toute la correspondance et conclu de cet examen qu'elle ne devait être publiée qu'après la mort des deux correspondants. En efifet : « Elle consiste en 158 lettres dont 9 sont de M""^ **\ 94 de moi et 55 de vous. De ces 55 lettres il y en a 34 où vous êtes à mes pieds, 6 où vous me mettez sous les vôtres, 9 où vous me traitez en simple connaissance et 6 où vous vous livrez aux épanchements de la plus intime amitié , vous m'y parlez de vos disgrâces, de vos affaires, de vos desseins, de votre fortune, de vos ennemis et des gens qui vous entourent, avec une confiance qui m'impose des devoirs aussi chers que sacrés et que je ne trahirai certainement jamais. Ce sont ces six lettres qui mettent un obstacle que je voudrais qui fût éternel à un projet que je n'aurais pas conçu si je mêles étais rappelées. . »
Du reste, elle le suppliait encore une fois de lui permettre de le voir : « ... Comment pouvezvous repousser avec une dureté inflexible ou un ressentiment implacable les effbrts d'une amie qui n'a pas varié un instant dans son attachement pour vous et qui, à votre jugement même, ne saurait être coupable envers vous, puisqu'elle n'a jamais consenti à le devenir? Qui pourrait se représenter le plus aimant des
hommes, Jean-Jacques Rousseau, enfonçant d'une main sûre un fer empoisonné dans le sein de l'amitié, qui, sous les traits d'une femme qu'il craignit de trop aimer, ne cesse de lui tendre les bras ? Serait-ce M™^ Rousseau qui s'opposerait...? Mais en quoi notre liaison blesserait-elle ses droits ? Et puis, ne m'avez- vous pas fait, depuis votre mariage, une agacerie cent fois plus suspecte, si quelque chose pouvait l'être entre nous, que la faveur que je sollicite? [S'il s'agit de lettres, soit la lettre du 3 janvier 1769, soit celle du 19 juin 1769 : toutes deux sont d'amitié amoureuse.] Jean- Jacques, songez-y : il se peut que je meure avantvous : si cela arrive,je connais mal la trempe de votre cœur ou vous vous reprocherez amèrement tout le chagrin que vous me faites.» — Rousseau, furieux, dévoila alors <îe qu'il avait dans le cœur^ depuis sans doute assez longtemps, contre M""^ de la Tour. Il se défiait d'elle comme de tout le monde, mais particulièrement, surtout, à cause du service qu'elle lui avait rendu ; car ce service ostentatoire, cette défense qu elle avait prise de lui, avec éclat, contre ses ennemis, ne pouvait être qu'un piège : « Je n'ai eu l'honneur de vous voir. Madame, qu'une seule fois en ma vie ; j'ai eu souvent celui de vous répondre et, sans prévoir que mes lettres seraient un jour exposées à être imprimées, je mç suis livré pleinement aux
diverses impressions que me faisaient les vôtres. Vous avez pris ma défense contre les trames de mes persécuteurs durant mon séjour en Angleterre ; cette générosité m'a transporté ; vous avez dû voir combien j'y étais sensible. Depuis lors, ma situation se dévoilant davantage âmes geax, j'ai trouvé qu'avec autant de franchise et même d'étourderie [que j'en ai], il ne me convenait de rester en commerce avec personne dont je ne connussehien le caractère et les liaisons; fai vu que V ostentation des services quons empressait de me rendre ii était souvent quun piège plus ou moins adroit pour me circonvenir, ou pour m' exposer au blâme si je 1 évitais. De toutes mes correspondantes, vous étiez en même temps la plus exigeante, celle queje connaissais le moins et celle qui m'éclairait le moins sur les choses quïl inimportait de savoir et que vous n ignoriez point [ces trois mots derniers soulignés par Rousseau]. Cela m'a déterminé à cesser un commerce qui me devenait onéreux et dont le vrai motif de votre part pouvait m' échapper. J'ai toujours cru que rien n'était plus libre que les liaisons d'amitié, surtout les liaisons purement épistolaires, et qu'il était toujours permis de les rompre quand elles cessaient de nous convenir, pourvu que cela se fît franchement, sans tracasserie, sans malice et sans éclat, tant que cet
éclat n'était pas indispensable. J'ai voulu. Madame, user avec vous de ce droit, avec tous ces ménagements. Vous m'en avez fait un crime exécrable, et dans votre dernière lettre vousappelez cela « enfoncer d'une main sûre un fer empoisonné dans le sein de l'amitié » . Sans vous dire, Madame, ce que je pense de cette phrase, je vous dirai seulement que je suis déterminé à n'avoir, de mes jours, de liaison d'aucune espèce avec quiconque a pu l'employer en pareille occasion. »
M""® de la Tour fut atterrée ; mais elle tint à se disculper. Elle protesta : qu'elle n'avait jamais rien su. Dieu lui en était témoin, qu'il importât à Rousseau de savoir et qu'elle pût lui apprendre ; qu'on lui avait sans doute tendu des pièges, mais elle jamais ; qu'elle n'avait mis aucune ostentation en écrivant pour lui anonymement ; que ses lettres ne seraient jamais imprimées ; qu'elle voudrait même avoir la force de les lui renvoyer ; mais qu'elle n'avait pas (( le courage de commencer à mourir » ; qu'elle ne connaît que gens honorables et tous aimant Rousseau ; qu'elle n'a mis aucune mauvaise intention dans la phrase incriminée par Rousseau et qu'elle ne démêle pas quelle mauvaise intention on peut y voir. Elle joignait à sa lettre « le petit écrit » qu'elle avait fait pour
Jean-Jacques, le second, celui qui n'avait pas été imprimé.
De la date de cette lettre (26 avril 1771) au 8 juillet, M""^ de la Tour parla à Guy de ce petit écrit. Rousseau, instruit de cela, le renvoya immédiatement à M""® de la Tour, en êlui écrivant : « Voici le manuscrit dont M""® de L'"** a paru être en peine et que je ne tardais à lui renvoyer que parce qu'elle m'avait dit de le garder. Je l'ai trouvé digne de sa plume et d'un cœur ami de la justice. J'ai pourtant été plus touché, je l'avoue, de Técrit qui a été lu de tout le monde que de celui qui n'a été vu que de moi... » Rousseau, pourtant, était ce jour-là un peu radouci; car il ajoutait :« Madame, je ne reçois pas votre adieu pour jamais ; jen'ai point songé à vous en faire un semblable [on eût pu le croire]. Les temps peuvent changer et, quoi que fassent les hommes, je ne désespère pas de la Providence, Mais en attendant, je crois porter bien plus de respect à nos anciennes liaisons en les interrompant jusquà déplus grandes lumières que de les entretenir avec une confiance altérée et des réserves indignes de vous et de moi. » — M"® de la Tour répondit qu'elle n'avait jamais été en peine de son manuscrit, ni rien dit à Guy poiir que cette pièce lui fût rendue, ce qui aurait été bien inconséquent puisqu'elle avait écrit à
Rousseau de le brûler ; mais, Guy lui ayant fait espérer une réponse de Jean- Jacques et elle ayant naturellement paru la souhaiter, Guy avait sans doute pensé que ce qu'elle désirait était le retour à elle de son manuscrit, méprise qui a entraîné celle de Jlousseau lui-même. Elle ajoutait qu'elle attendait avec quelque confiance le retour de celle de Rousseau. Enfin elle lui demandait, je ne sais pourquoi, peut-être pour une biographie de Rousseau qu'elle projetait, les noms de famille et de baptême de Rousseau, avec cette
sorte de note que je ne comprends pas : « Surtout souvenez-vous, quand on vous remettra vos lettres, que je vous demande ces noms et que je ne suis pas fausse. » Cela peut vouloir dire qu'il a été convenu, dans un entretien avec Guy, par exemple, que les lettres de Rousseau à M""® de la Tour seraient rendues à Rousseau, que de la Tour, voulant écrire une biographie de Rousseau, désirait connaître avec précision les noms de M""^ Rousseau, mais qu'elle désirait que Rousseau se souvînt bien que ce serait de lui-même qu'elle les aurait tenus. Du reste, tout compte fait, je ne comprends pas.
Quelque temps après (entre le 8 juillet 1771 et le 7 avril 1772), M""^ de la Tour, que Rousseau n'allait jamais voir, usa du procédé dont beaucoup se servaient pour voir Rousseau. Elle vint
chez lui sous prétexte de lui faire copier de la musique. Or cette visite, on la voit très bien à travers la lettre de M^^ de la Tour du 7 avril, fut curieuse. Jean- Jacques Rousseau, d'abord, ne reconnut pas du tout M""® delà Tour qu'il n'avait vue qu'une fois et,semble-t-il,trèscourtement. Il la reçut, avec froideur regarda sa musique, et, comme il n'avait aucun besoin de copier de la musique pour vivre, il lui promit la copie à trois mois, afin de la dégoûter de lui en demander. Puis il la reconnut (ou elle se fit reconnaître) et il ne revint pas sur cet atermoiement. D'autre part, M""^ de la Tour apprit que Rousseau servait avec plus d'empressement d'autres « pratiques », comme il disait lui-même. Delà sa lettre du 7 avril : « Que vous ne m'ayez pas reconnue, mon cher Jean- Jacques, cela est tout simple : sans compter l'altération que six ans de chagrin ont apportée dans mes traits, vous ne m'aviez vue qu'une seule fois et je n'avais pas dû vous faire une impression à l'épreuve de la diversité des objets qui vous ont frappé depuis cette époque. Que, ne voyant en moi qu'une femme que la curiosité attirait peut-être et qui ne vous en inspirait aucune, vous m'ayez remise à trois mois pour me rendre quatre pages de musique, cela est encore tout naturel. Mais qu'après avoir su qui j'étais, vous n'ayez pas
rapproché ce terme, ce procédé est clair, et si je ne me conduis pas en conséquence, ce n'est pas que je ne sache bien l'expliquer. Au bout de dixsept jours, qui n'ont pu détruire la sensation qu'il m'a faite, j'apprends que vous avez trouvé bon que M^^ Pasquier allât trois fois chez vous pour le même morceau de musique, que vous lui avez paru fâché de terminer un objet qui servait de prétexte à ses visites; que vous lui avez marqué des regrets sur l'absence qu'elle va faire ; qu'enfin vous l'avez engagée à vous voir à son retour. [Jalousie, très naturelle, de M'^^^de la Tour. Caractère de Rousseau, bien connu : bienveillance extrême pour les nouvelles connaissances; horreur pour les anciennes, sur lesquelles il a réfléchi.] Cher Jean-Jacques, je compare etje me tais... Si je ne me trompe, M"^^ Rousseau m'a vue sans répugnance^ du moins quand elle a su mon nom : je réclame ses bons offices ; je m'adresserais à elle-même pour les lui demander si vous ne m'aviez pas dit autrefois que vous étiez son secrétaire. [D'où M""® de la Tour a conclu, faussement, qu'elle ne savait pas lire.] Je la prie d'appuyer mes représentations auprès de vous; l'espèce d'intérêt qui les dicte n'est pas audessous de la médiation d'une épouse et ma délicatesse s'applaudira de lui devoir leur succès... Je ne souhaite pas, cher Jean-Jacques, que vous
me donniez la préférence, pour Tair italien que je vous ai porté, sur les personnes avec qui vous avez des engagements, je souhaite seulement que vous me permettiez de vous faire, sans que vous me la rendiez, la visite que vous avez consenti que je vous fisse pour le reprendre... Je reviens bien des fois à la charge, il est vrai, surtout n'ayant pas oublié que vous trouvâtes la fierté de M™® de fort bon exemple. Cependant je suis fière aussi : avec une imagination vive, un cœur sensible y des sens froids, jamais femme ne manqua de F être. Mais je ne le suis pas sans discernement ; et traiter avec vous, qui ne ressemblez à personne, comme je traite avec tout le monde me paraîtrait le comble du ridicule... »
Quelques jours avant le 24 juin, M"^^ de la Tour fit visite à Jean-Jacques Rousseau pour cherchersamusique, lui porta/a Reine Fantasque^ qui était de lui, probablement pour un remaniement ; lui proposa de faire une revision de ses ouvrages et une collation des diverses éditions ; et Rousseau, qui décidément ne pouvait plus la souffrir, lui envoya sa musique, car il y avait eu « quiproquo » , ce qui veut dire évidemment qu'il lui avait remis de la musique qui n'était pas celle qui était pour elle ; lui renvoya la Reine Fantasque, qu'il n'avait pas, disait-il, le temps d'examiner ; repoussait le projet de collation des
éditions comme devant être trop onéreux et dispendieux pour elle et ajoutait: « J'ai eu l'honneur. Madame, de vous voir pour la troisième fois de ma vie; j'ai réfléchi sur l'entretien où vous in avez engagé et sur les choses que vous m'y avez dites. Le résultat de ces réflexions est de me confirmer pleinement dans la résolution dont je vous ai fait part ci-devant et à laquelle vous vous devez selon moi de ne plus porter d'obstacle, à moins que vous n ayez pour cela des raisons particulières que je ne sais pas et auxquelles^ pour cette raison, jesuis dispensé de céder. » Il n'était pas douteux que Jean- Jacques ne la prît pour une espionne. — Elle n'était pas fière , quoi qu elle en dît, etelleétait entêtée. Des raisons particulières, répondit-elle, eh I oui I j'en ai, c'est que je vous aime. « Ce n'est donc pas pour vous, c'est pour moi que je respecte le changement que vos réflexions ont opéré en vous depuis hier, changement qui ne m'était certainement pas annoncé par le mouvement involontaire que vous fîtes quand je vous quittai [sans doute il l'avait embrassée] et dont vous semblez ne m'avoir fait goûter la douceur que pour me rendre la résolution qui le suit plus amère. Quoi qu'il en soit de vos desseins, le mieux est à perpétuité de faire ce que je croirai vous êtes agréable et par conséquent de vous délivrer de ma présence
jusqu'à ce que vous soyez libre des incroyables soupçons qui vous obsèdent. Que ne partagezvous la façon de penser qua M^^ Rousseau sur mon compte ? [M""^ Rousseau avait été séduite par la bonne grâce de M*"® de la Tour envers elle, ce qui est un peu invraisemblable, mais possible; ou, jouant double jeu, faisait bonne mine à M""® de la Tour et la détruisait dans Tesprit de Rousseau quand elle était partie.] Qui aurai-je cru plus clairvoyant que vous ? . . . »
Trois ans de silence. M""® de la Tour, devenue M^®de Franqueville, annonça à Rousseau son changement de destinée et son changement d'adresse par le billet suivant : « M"^® de Franqueville, autrefois M""® delà Tour et toujours votre plus ardente amie, demeure actuellement rue Beauregard, au coin de la rue Sainte-Barbe. C^est là que vous la trouverez disposée à faire tout ce qui pourra dépendre d'elle si elle est assez heureuse pour pouvoir vous être bonne à quelque chose. »
Quinze mois après, partant pour la campagne, où elle devait rester cinq mois, elle écrivait encore à Rousseau : « ...Je voudrais bien ne pas partir sans avoir de vos nouvelles ; je ne vous demande rien de plus, mon malheur m'en a ôté le droit et ma raison l'envie. Mais.., n'ai-je pas la certitude que je souffre bien plus parce que vous
rendez justice aux autres [ à qui la rendait-il?] que parce que vous me la refusez ? Cher Jean- Jacques, je nç sais s'il est possible de cesser de vous aimer ; ce que je sais, c'est qu'indifférent ou sensible, je vous verrai toujours tel quevousfûtes pour moi pendant quelques années et je serai toujours ce que je suis pour vous. »
Enfin en novembre 1776, lors de son accident (le chien de Ménilmontant), elle lui écrit : « Je reviens de la campagne, mon cher Jean-Jacques. J'apprends l'accident qui vous est arrivé et j'envoie, avec le plus inquiet empressement, savoir s'il n'a pas eu de suites fâcheuses ; car, bien que le changement de mon nom ne vous ait pas inspiré la moindre inquiétude sur celui de mon sort, bien que vous me traitiez avec une indifférence assommante, jamais, non, jamais, je n'en concevrai pour vous. »
A ces quatre dernières lettres Rousseau ne répondit pas. Il avait écrit le 19 juin 1769 : «Le besoin de vous aimer et la douceur de le satisfaire feront partie de mon être aussi longtemps qu'il sera ce qu'il est. »
En 1772 son être n'était certainement plus ce qu'il avait été ou plutôt il était encore ce qu'il avait toujours été, mais il l'était beaucoup davantage. — M™^ de la Tour de Franqueville ne cessa pas de pleurer sa mort, l'appelant, d'après
les éditeurs de ses lettres, son grand ma-nitou, son modèle^ lame de son âme. Elle légua sa correspondance avec Rousseau à du Peyrou, qui la légua à Franch-Borel, libraire à Neuchatel. Elle mourut en septembre 1788, presque jeune encore ; elle s'était toujours plainte d'être maladive. Aucune femme n'aima plus Rousseau, et précisément pour cela ne lui fut plus importune.
On voit que Rousseau a été extrêmement aimé d'un grand nombre de femmes de son temps, et qui étaient très distinguées^ et autant par leur cœur que par leur esprit. On peut se demander pourquoi et chercher des réponses justes, psychologiques, et d'où toute déclamation soit écartée. Tout d'abord et en trois mots, il faut dire que c'est parce qu'il avait du génie. Joubert a parlé, et avec sa finesse habituelle, de eette admiration littéraire qui chez les femmes n'est qu'une forme de Tamour, Il faut dire aussi que chez les femmes l'admiration se tourne en amour ; car il est de leur nature, dont il n y a pas lieu de les blâmer, que tous les sentiments forts se transforment chez elles en passion qui tient de la passion amoureuse. Bien des femmes, en France et en Europe,, ont eu pour Jean- Jacques un sentiment très vif uniquement parce qu'il avait du génie. M""^ d'Epinay, qui a cette particularité d'avoir aimé Rousseau avant la Nouvelle Héloïse, et qui avait comme tendance maîtresse
d'aimer les hommes intelligents (Grimm, Diderot, d'Holbach), a aimé Rousseau qui n'était encore que l'auteur de V Allée de Sylvie^ puis l'auteur des Discours, à cause de l'originalité de sa pensée. A partir de la Nouvelle Héloïse, les femmes qui aiment Rousseau se multiplient, parce qu'il est homme de génie et homme de génie élégiaque et lyrique. Notez ce points, dont je ne suis pas très sûr, mais sur lequel j'ai en somme peu de doutes, que Rousseau écrivait en prose, et qu*en majorité les femmes n'aiment pas les vers et n'y comprennent rien ; mais qu'elles adorent la poésie en prose et la prose poétique, et même ne comprennent la prose que poétique : Rousseau était le grand écrivain le plus propre à être entendu par elles et qu'elles attendaient. Elles ne devaient le retrouver que sous la forme de Chateaubriand.
Les femmes ont aimé ensuite Jean-Jacques Rousseau à cause de sa vertu: Vous savez assez, si vous avez lu ce volume, que le mot « votre vertu » revient mille fois dans les lettres que les femmes lui écrivent. Comment des femmes, et vertueuses, ont-elles pu croire à la vertu de Jean- Jacques Rousseau? J'ai dit « et vertueuses ». Ne souriez pas trop. M'^Me Créqui,M"'® de la Tour, M""® de Luxembourg, à l'époque où Rousseau la connut, sont des femmes irréprochables ; M""® de
Boufïlers, M""" d'Houdetot, M"^^ de Verdelin, sont des femmes qui, mariées contre leur gré, ou sans la participation de leur volonté, selon les usages du temps, se sont séparées de leur mari et n'ont qu'un amant toute leur vie, et on les tient pour honnêtes femmes, et j'estime que l'on n'est pas si loin d'avoir raison. Donc je reviens et je dis : comment des femmes ou parfaitement vertueuses ou estimables ontelles pu croire à la vertu de Rousseau ? Mais d'abord parce qu'il faut être juste et convenir que Rousseau avait quelque vertu réelle. Il était charitable, généreux, très pitoyable, très donnant. Depuis le témoignage de Diderot lui reprochant d'avoir abandonné ses pauvres du boulevard qui le considéraient comme leur banquier, jusqu'au témoignage de M'"® de la Tour sur les paysans de Montmorency qui le tenaient pour leur père et qui pleuraient à son souvenir, jusqu'au témoignage de M. de Saint-Germain sur les charités de Rousseau à Bourgoin et à Monquin, tout prouve parfaitement que Rousseau avait très bon cœur. Et si vous me dites qu'avec cela il était avare, je vous répondrai que précisément c'est une vertu singulière d'être charitable quand du reste on aime l'argent. Donc il y avait de la vertu dans Rousseau^ et les femmes qui l'ont aimé ne se sont pas trompées sur ce point. — De plus
il avait des apparences de vertu. Il était simple, il était de mœurs simples, il était rustique ; quoique gourmand, il était sobre ; il faisait figure d'homme vertueux. Songez surtout aux comparaisons : à ce petit homme sobre quoique gourmand, et simple, quoique douillet, les femmes comparaient le goinfre Diderot, le goinfre d'Holbach, ces hommes à indigestions, le fastueux Voltaire, et se croyaient en présence d'un stoïcien antique. Et très véritablement, quoiqu'il y eût beaucoup de concerté dans la vie de Rousseau, il donnait au moins un exemple qui était meilleur ou moins mauvais que celui de beaucoup d'autres. Ses habiletés, même, pour sefaire donner beaucoup en affectant de refuser toujours, et pour accepter de grandes largesses en repoussant des bagatelles, sont, si vous voulez que je vous l'accorde, de petites tartufferies ; mais encore il est bien vrai qu'il n'acceptait pas tout et qu'il aurait pu, exactement, se rouler et vautrer dans le luxe des autres et qu'une réelle pudeur, outre le souci de soigner son rôle, l'en a toujours empêché.
Il s'est composé ainsi, moitié instinct, moitié extrême adresse, une figure de grand vertueux où je reconnais que qui s'y trompe n'échappe point à un certain ridicule, mais où je ne trouve pas très étonnant qu'on se trompât ; et dans
laquelle il y avait encore, comme disait Spencer, une âme de vérité. — Et enfin il parlait de vertu continuellement, (« ses discours éternels de sagesse et d'honneur > ,) ce qui met immédiatement en défiance les hommes intelHgents ; mais ce qui trompe infailliblement les âmes sensibles et les esprits de premier mouvement. Et encore il faut dire que cela met en défiance un peu trop les hommes intelligents, qui, s'ils Tétaient davantage, reconnaîtraient qu'il y a un peu de vertu à en parler toujours ; que, si le grand honnête homme ne parle jamais d'honnêteté, l'homme qui en parle toujours en a au moins le goût, ou le regret, ce qui est en avoir le goût, et que le goût de la vertu est un peu de vertu qui commence, pour finir vite, oui, peut-être, mais enfin un peu de vertu qui commence. — Et le goût de la vertu a ceci, qui au moins mérite bien d'elle, que, par contagion, il inspire la vertu elle-même. Or que Rousseau ait eu le goût de la vertu et que, dans ses propos sur elle, il fût sincère, c'est pour moi absolument incontestable. Les femmes du XVIII® siècle Pont senti, avec raison ; elles en ont conclu, un peu vite, que le professeur de vertu était vertueux ; je dirai presque : qu'importe ? Noyées dans le vice, je veux dire entourées, pressées, assiégées de vices énormes et de justifications du vice et de théories vicieuses, à celui
LES AMIES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 4l9
qui au moins prêchait la vertu et ne la compromettait pas trop par un contraste trop violent entre sa façon de parler et sa façon de vivre, elles ont été tout droit, avec un instinct qui ne s'abusait qu a moitié. C'est ainsi qu'on s'explique le mot, qui ne doit pas faire tout à fait hausser les épaules, de M^^ de la Tour :
Sa vie à ses écrits servit de commentaire.
C'est ce qui explique, ce que vous n'avez pas remarqué sans étonnement, qu'une catholique convaincue et pratiquante, comme M^^ de Créqui, tout en discutant avec Rousseau, comme il est naturel, ne cessa pas de l'aimer chèrement. C'est ce qui explique — j'ai exprès réservé cet incident — le moment de froideur de M""^ de la Tour. Vous vous rappelez : Rousseau est à Motiers, en pleine lutte contre les gouvernants de Genève, Les Sentiments des citoyens, de Voltaire, viennent de paraître. M^^ de la Tour écrit à Rousseau une lettre parfaitement raisonnable et vraie, celle du 25 février 1765, mais un peu rigoureuse et désapprobatrice de la conduite générale de Rousseau. Rousseau répond avec véhémence, comme nous avons vu. M""^ de la Tour, non pas tout de suite, mais après trois lettres écrites, sans réponse, à Jean-Jacques Rousseau, se décide à lui dire le 3 juillet :((... Quand je vous ai blâmé^ fêtais
ulcérée. Peut-être avais-je tort; quoi qu il en soit, je vous aime trop pour vous dire ce qui aliénait mon jugement. » Je suppose ceci : en écrivant la lettre très sensée mais désapprobatrice de sa conduite générale qu'elle lui écrivait le 25 février 1765, M"^^ de la Tour était ulcérée, obéissait à un sentiment d'animosité à son égard, mais ne lui disait pas à quel sentiment elle obéissait, puisque le 3 juillet suivant elle lui dit encore qu'elle l'aime trop pour lui révéler ce qui aliénait son jugement. C'est que le 25 février elle venait d'avoir connaissance des Sentiments des citoyens et d'apprendre les crimes de Rousseau^, qu'elle pouvait très bien avoirignorés jusqu'alors, n'étant de l'intimité ni de M™® d'Epinay, ni de Diderot, ni de M°^^ de Luxembourg. Elle s'était dit : « Quoi! Rousseau n'est donc pas vertueux ! » elle avait été ulcérée et sa lettre s'en était ressentie, sans que ni de cette ulcération ni de sa cause elle dît rien. Plus tard, elle s'était dit sans doute que les crimes de Rousseau étaient plutôt ceux de M}^^ Le Vasseur. Et puis elle aimait. Et elle est revenue.
Mais de tout cela il résulte que pour M"^^ de la Tour Rousseau était la vertu même, à ce point qu'elle était ulcérée et qu'elle perdait le jugement quand une révélation soudaine venait lui apprendre qu'il était un criminel ; à ce point
aussi que, l'effet de la révélation étant peu à peu détruit par cette idée, aussi familière aux amies de Rousseau qu'à Rousseau lui-même, que Rousseau ne pouvait pas être coupable quand bien même il aurait voulu l'être, elle en revenait assez vite à se prosterner devant l'immaculité de sa vertu. — Un peu de vertu en effet, à la vérité très facile, mais incontestable, des apparences de vertu très savamment composées et très capables de faire illusion et sous lesquelles il y avait du reste un goût de simplicité et dévie innocente qui était réel ; des discours vertueux qui étaient sincères et qui sonnaient vrai : voilà cette vertu de Rousseau qui a attiré à lui tant de femmes délicates que le cynisme de l'immoralité répandu autour d'elles écœurait et qui y auraient préféré l'hypocrisie elle-même, comme au moins plus décente. Il ne m'étonnerait pas que M""® de Créqui, par exemple, eût dit à un philosophe du temps : «Ne vous y trompez pas ; je crois qu'il est hypocrite ; aussi je ne l'aime pas... — Ah! Ah ! — Mais je le préfère. »
Ajoutez à cela son mauvais caractère lui-même. Les pointilleux, les vétilleux, les chicaneurs, les grondeurs, les tempétueux, les irascibles, les susceptibles, sont, en général, extrêmement aimés des femmes. Le « bon garçon » est l'être que les femmes méprisent le plus. Elles s'en moquent.
elles le raillent, elles le bafouent, et si elles Tont épousé, elles le trompent. Le désagréable les irrite souvent ; mais leur plaît par le soin qu'il leur donne et la nécessité où il les met de le désarmer sans cesse et de le conquérir toujours. Tous les hommes à femmes savent cela et agissent en conséquence. — C'est des femmes d'une très basse classe que vous parlez ? — Oui ; mais même chez les femmes d'esprit cultivé et d'éducation supérieure il reste beaucoup de cela, quelque chose au moins; et cela ne disparaîtra, même chez celles-ci, que quand la révolution féminine qui se fait en ce moment, et qui au xviii® siècle n'était même pas commencée, sera accomplie .
Enfin, c'est à partir de la Nouvelle Héloïse que se multiplient les femmes amoureuses de Rousseau, rares après tout, jusque-là. C'est que la Nouvelle Héloïse est l'apothéose de la femme, à quoi les femmes ne se sont pas méprises un seul instant. Qu'une femme, même ayant commencé par être coupable et un peu sotte; qu'une femme, même dissimulatrice et menteuse pendant plusieurs années d'union conjugale ; qu'une femme enfin ayant les défauts et les faiblesses les plus caractéristiques de son sexe, soit du reste, ou devienne, d'une haute raison, d'un caractère angélique, d'un cœur admirable; qu'elle gouverne
sa maison et élève ses enfants, morigène ses domestiques en toute perfection ; qu'elle domine d'une incomparable hauteur son mari, son ancien amant, son amie, tous ceux qui l'entourent; que, médiocrement instruite, elle soit un philosophe en passe de comprendre toutes les questions et de les résoudre ; qu'elle soit grand écrivain et grand orateur ; qu'elle ait une mort touchante et que tous ceux qui l'ont connue restent liés à son souvenir, purifiés par lui et entourent sa tombe comme celle d'une sainte ; cela a fait, d'abord^que toutes les femmes se sont reconnues en elle ; ensuite qu'elles ont compris que celui était venu qui venait dire au monde : (( La femme est l'égale de l'homme, si tant est qu'elle ne lui soit pas supérieure. » A quoi l'on conviendra qu'il était difficile qu'elles résistassent.
Chose amusante : Rousseau n'était pas du tout de cet avis. Il était antiféministe, le plus antiféministe des philosophes. Il l'a prouvé dans Sophie. Seulement quand Sophie parut, le mal, ou le bien, comme vous voudrez, était fait. Rousseau était l'auteur de Julie et devant Julie la pâle Sophie s'éclipsa. Sophieneiui pas lue et du reste était assez incohérente pour que l'effet produit par la Nouvelle Héloïse n'en fût ni détruit, ni entamé, ni troublé. Rousseau resta le glorifica-
teur de la femme. Les femmes du xviii® siècle lui en furent reconnaissantes. Celles du siècle suivant aussi ; et un antiféminigte radical est resté le père du féminisme. Ces choses-là arrivent quand, chez un auteur, l'imagination est en contradiction avec la doctrine ; c'est en vain que la doctrine donne des démentis à l'imagination.
Pour toutes ces raisons Rousseau fut aimé des femmes comme nous venons de voir qu'il le fut. Il n'en jouit pas du tout. Comme a dit Cherbuliez, c'est un incomparable avantage que d'avoir un mauvais caractère ; tout le monde est aux petits soins auprès de vous. Il est vrai ; mais pour que ce soit un avantage, il faut que le mauvais caractère soit simulé^, au moins en partie, et qu'au fond, sans commettre la faute de le montrer jamais, on en ait un assez bon, capable de ressentir les soins aimables dont on est l'objet. Le mauvais caractère de Rousseau était vrai, était profond : l'injustice l'exaspérait ; Tanimosité l'irritait ; mais les bons offices, les avances, les caresses, l'affection et l'amour lui étaient désagréables. Par fond de nature, d'abord : l'empressement à lui plaire le choquait, l'importunait, comme un commencement de conquête qu'on voulait faire de lui. Noli me tangere quia timeo ne capias. Un de ses mots favoris était : « Je n'aime pas qu'on me fasse plus de bien que je
n'en demande. » — Par dépaysement ensuite : malgré tout son génie, Rousseau est un <( primaire. 3) Il est peuple ; il n'a pas été élevé ; dans le monde brillant où il a été jeté par son succès à quarante ans, les discordances, si légères qu'elles fussent et si atténuées qu'on s'appliquât aies faire, qu'il remarquait entre ses façons et celles des autres, lui faisant craindre continuellement d'être «persiflé», développaient sa timidité naturelle; et, du primaire intelligent ayant à la fois la timidité, l'orgueil, la susceptibilité et en dernier résultat la sauvagerie, il devenait insociable même pour la société à deux.
Aussi souffrit-il beaucoup par les femmes, quoique toujours amoureux de toutes, et malgré les câlineries qu'elles lui prodiguaient et à cause d'elles. Délicieusement M'""^ de la Tour lui disait : « Ah ! s'il ne fallait que vous aimer pour vous guérir ! » Il ne fallait pas du tout Taimer pour le guérir ; car à l'aimer on Finquiétait et à l'inquiéter on le rendait malade. Il n'a peut-être pas joui un seul instant de l'immense avantage qu'il y a à avoir un mauvais caractère.
Décembre 1910.