‹ Les amies de RousseauChapitre 5 sur 6 · L£S AMIES · texte numérisé non relu

L£S AMIES

En 1754 elle avait rompu avec Francueil et était la maîtresse de Grimm, Allemand natif de Ratisbonne, qui avait tourné les têtes à Paris, par son esprit, sa politesse froide, son sens net et juste du reste et son humour de pince-sans-rire. En 1755 il avait trente-deux ans, M"^* d'Epinay un peu moins et Rousseau quarante-trois. En ce temps-là M. d'Epinay faisait de grandes réparations et agrandissements à son château de Chevrette, près de Montmorency. M™^ d'Epinay emmenait Rousseau, avec d'autres, voir ses travaux. Un jour elle poussa sa promenade jusqu'à un quart de lieue et tout près de la forêt de Montmorency. Il y avait là « un joli potager » avec une « loge, toute délabrée », que l'on appelait YHermitage. Rousseau, avant son voyage à Genève, l'avait remarquée, et, toujours plein du souvenir des Charmettes, s'était échappé à dire : « Ah ! Madame, quelle habitation délicieuse ce serait là. » Or, arrivé en cet endroit, que voit-il ? A la place de la masure une petite habitation presque entièrement neuve, très logeable et parfaitement distribuée. « — C'est pour vous, dit M""^ d'Epinay^; mon ours, voilà votre asile ; c'est vous qui l'avez choisi ; c'est l'amitié qui vous l'offre. J'espère qu elle vous ôtera la cruelle idée de vous séparer dç moi. » C'est qu'en effet, à cette époque, Rousseau, tout ému de son

MADAME D EPINAY

voyage et de son séjour tout récent à Genève, hésitait très fort entre la France et la Suisse où l'appelaient le D*^ Tronchin et bien d'autres.

Rousseau, la première émotion de surprise et de gratitude passée, hésita très fort. Il ne laissait pas de se connaître, prévoyait très bien qu'à THermitage il serait trop à la disposition de ]^me d'Epinay, ne voulait pas être « valet » et penchait très fort pour un refus qui, en même temps, lui déchirait l'âme ; car il aimait d'une très grande affection et peut-être plus encore M™® d'Epinay. On peut le conjecturer à des mots comme celui-ci : « Apprenez mieux mon dictionnaire, ma chère amie, si vous voulez que nous nous entendions. Croyez que mes termes ont rarement le sens ordinaire ; c'est toujours mon cœur qui s'entretient avecvous et peut-être connaîtrez-vous quelque jour qu'il ne parle pas comme un autre; » et à des mots aigres-doux comme le suivant : « Je ne doute pas que votre cœur ne sente le prix de l'amitié ; mais j'ai lieu de croire que la vôtre m'est bien plus nécessaire qu'à vous la mienne ; car vous avez des dédommagements qui me manquent et auxquels j'ai renoncé pour jamais » ; ce qui en prose veut dire sans doute: vous êtes la maîtresse de Grimm, je n'espère pas être votre amant et j'en enrage.

M'^^d'Epinay, àcette époque, souriait des coups

de boutoir de son ours, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et lui disait : « Votre lettre m'a attristée d'abord, tant je la trouve extravagante, ensuite elle m'a affligée pour vous. Il faut avoir l'esprit bien gauche pour se fâcher de propositions dictées par une amitié qui doit vous être connue et pour supposer que j'ai le sot orgueil de vouloir me faire des créatures. Je ne sais ce que c'est, non plus, que ces dédommagements que vous trouvez à mon sort, si vous en exceptez l'amitié. »

]y[me (J'Epinay insista infiniment pour décider Rousseau à accepter ; elle « le fit circonvenir par toutes sortes de gens » ; elle « gagna même pour celaM'^^^Le Vasseur,la mère, etM"*Le Vasseur», ce qui peut paraître étonnant, mais ce qui est fort possible, si elle sut mettre en parallèle la perspective du séjour à THermitage et celle de l'installation à Genève, M^^^ Le Vasseur, qui connaissait Genève, devant l'avoir en horreur, devant avoir crainte d'y être méprisée et molestée comme catholique et comme étant dans une situation îrrégulière, devant même avoir quelque appréhension et défiance du côté de M™^ de Warens. Quoiqu'il en ait été, Rousseau finit par accepter, et l'on sait que ce fut une des grandes écoles de sa vie. J^ai raconté ailleurs les multiples péripéties du drame que fut le séjour de Rousseau à

MADAME d'ÉPINAY

rHermitage. Ici je ne fais que le portrait des femmes qui ont passé à travers sa vie.

M'"® d'Epinay fut longtemps très bonne à Rousseau irrité contre Diderot, contre Grimm et contre elle. «... Prenez garde, prenez garde, mon cher ami, à ne point laisser cheminer [en vous] le germe de laigreur ; peut être avez-vous commencé par avoir raison ; gardez-vous de finir par avoir tort, ce qui arriverait si par exemple vous fermiez votre cœur à l'explication que votre ami va apparemment vous demander. . . » — Elle lui disait encore : « Je ne puis vous cacher que vous avez grand tort, je fais profession de vous aimer de tout mon cœur et c'est en conséquence que je ne balance point à vous dire mon avis : vous avez tort, mon cher ami... Non, mon ami, Forage n'est passé qu'à côté de vous ; ouvres: les yeux et voyez le calme qui ne vous a point quitté ; le nuage n'a fait qu'obscurcir l'air qui vous environne pour un instant. Pourquoi laisserait-il des traces ?...Mon ami, ne m^écouterez-vous pas, en attendant que vous soyez en état de vous écouter vous-même ? Oh ! mon bon et cher ami, vous m'avez écoutée quelquefois, vous en êtes-vous repenti ? Croyez que je i ne fais que vous deviner et que ce que je vous dis, vous vous le direz dans deux jours. » — Dans une autre circonstance [et quand il s'agis-

sait, non plus de Diderot, mais de Grimm], elle lui écrivait : « Si vous étiez dans votre état naturel, je vous laisserais réfléchir tout seul ; mais, mon ami, je ne vois que trop combien votre âme est ulcérée et noircie par Tamertume de votre situation [de santé] . Je vous le répète, je suis dans votre cœur et j'y lis mieux que vousmême ; mais cela ne suffît pas ; je veux toujours être à vos côtés pour tenir la balance entre votre naturel et l'humeur que votre état [id.] vous donne. C'est donc ce papier à la main que je vous prie de réfléchir. La démarche que je vous demande est dictée par votre cœur ; pourquoi ne voulez- vous pas l'écouter? Vous vous êtes attendri un instant ; cela me suffît pour vous juger. Est-ce à un homme comme vous à s'endurcir sur ses torts par des sophismes?... » — Elle le connaît très bien et même ici, malgré une réelleetévidentebonté, jusqu'à risquerde Tirriter, car on n'irrite qu'en mettant le doigt sur le point juste et sur le point douloureux, sur l'apostume.

Rousseau, quand il a des torts^ s'y endurcit toujours par le sophisme, parce que Forgueil lui interdisant d'avouer ses torts, même à lui-même, il faut qu'il les tourne ou en actes louables de sa part ou en torts de la part de ses amis, et cela est le mouvement naturel de ceux qui n'ont pas d'humilité ; mais, de plus, comme il est

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plein d'imagination, il trouve toujours une ressource pour convertir en effet lui coupable en lui persécuté, et ceci est précisément le sophisme. Et si de tous les sophismes qu'il fait on veut démêler comme la raison, elle est celle-ci : je suis le meilleur des hommes. De cela pris comme base de tous ses raisonnements il s'ensuit ceci : J'ai eu des torts ; or, comme je suis le meilleur des hommes, pour que j'en aie eu, il faut qu'on m'ait fait sortir de mon caractère ; pour m'en faire sortir quelles atrocités n'a-t-il pas fallu ? Donc plus j'ai eu de torts^, plus ce sont ceux qui ont fait que j'en ai eu qui sont atroces. — A partir de la date où nous sommes, Rousseau ne cessera jamais de raisonner ainsi, et M^^d'Epinay, comme on voudra, le découvre ou le devine. — Elle lui disait encore le connaissant aussi bien, mais risquant moins de l'égratigner : « Songez surtout que dans l'impossibilité où est une âme tendre comme la vôtre de s'isoler et ne tenir à rien, la seule consolation qui lui reste dans votre affreuse situation est de multiplier ses appuis, ou du moins de jouir de tous ceux qu'elle s'est choisis [M""® d'Epinay fait bien complètement abstraction de M"® Le Vasseur ; on ne peut pas lui donner absolument tort; on médira qu'elle fait abstraction aussi de M"*^ d'Houdetot ; je dis : non ; car elle sait

que M"'^ d'Houdetot est da nombre de ces amis qu'elle veut que Rousseau conserve et elle sait qu'avec Grimm et M"^^ d'Epinay et Saint-Lambert, l'un en quelque sorte tenant l'autre, M""^ d'Houdetot s'en irait]. Je ne dirai donc pas trop en vous disant que l'honneur, votre cœur et par conséquent votre amour-propre [elle va s'expliquer] vous obligent à ce que je vous engage de faire. Je cite l'amour-propre parce qu'il a nécessairement un très grand rôle à jouer dans tout ceci ; il ne peut que vous y porter s'il est bien entendu ; il vous empêcherait s'il l'était mal [amour-propre est encore pris dans le sens xvii^ siècle : amour de soi, sentiment de l'intérêt personnel]. Mais commencez par voir les choses de sang-froid et je ne suis pas en peine du parti que vous lui laisserez prendre. »

Elle lui disait encore, lui faisant un portrait de Grimm qui lui fait, à elle, le plus grand honneur, ce me semble, parce qu'il est élogieux, comme on peut s'y attendre, mais discret, très mesuré, très dosé et marque tant d'intelligence qu'on est porté à croire qull est vrai; et il est très possible qu'il soit vrai à cette date, encore que très évidemment, quelques années plus tard, il ait cessé de Têtre : « Voyons actuellement ce qui le concerne [Grimm]. Son âme est vraie et droite, un peu resserrée naturellement et Ta été encore

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davantage par les différents malheurs qu'elle a éprouvés. Il est extrêmement sensible, quoique tranquille ; il est né mélancolique, ce qui lui donne un extérieur indififérent auquel il n y a cependant que ceux dont il n'est pas connu qui se puissent méprendre. Vous le connaissez incapable de feindre un sentiment ni même une opinion ; vous le voyez fuir soigneusement tous les gens qu'il n'aime point ou garder le silence s'il est forcé de rester où il lui déplaît d'être : il est au contraire à son aise avec les gens qu'il aime ; il y apporte la franchise, la liberté et tout ce qui prouve qu'il est content. Voilà les seules démonstrations extérieures qu'il faut attendre de lui dans le courant de la vie. Qu'il se présente ensuite quelques occasions où l'on^ait besoin de lui, si ce ne sont que des gens qui lui soient indifférents, sa bienfaisance et son aménité naturelle pourront bien lui faire désirer de les obliger^ mais sa paresse Tempêchera souvent de réussir [une petite merveille de dextérité dans l'euphémisme]. S'il est au contraire question de ceux qu'il aime, sa paresse se change en une activité qui lui fait tout prévoir, tout faire et qui ne laisse rien à désirer. Comme c'est moins son portrait que je prétends faire que d'établir votre position à tous deux, cette ébauche sufiît pour vous montrer sa conduite claire

envers vous et, loin que l'amitié se trouve offensée par celle qu'il a tenue avec vous, vous voyez comme il est en droit de se plaindre de Foffense que vous lui avez faite. Ses sentiments pour vous ne sont point sortis de son cœur : je lui ai ouï dire vingt fois que s'il eût pu croire un instant tenir aussi fortement à vous, il aurait évité de vous connaître, tant votre situation l'affectait. Ce ne sont point là les sentiments d'un homme indifférent. Vingt fois même depuis que vous ne [vous] voyez plus, il s'est de luimême entretenu avec moi des moyens qu'on pourrait trouver pour rendre votre état supportable par les dédommagements que l'amitié peut offrir, soit en cherchant à vous procurer un établissement qui tînt le milieu entre voire retraite actuelle où vos amis, Thiver, ne peuvent aborder et Paris que vous fuyez, soit d'autres soins que je n'aurais pas si tôt détaillés et qui prouvent un cœur occupé de vous. »

Elle lui disait encore, avec quelque sévérité, mais pour le faire réfléchir et sachant bien que sa lettre ne se terminerait pas sans que cette sévérité^ nécessaire en somme, fût enveloppée dans une effusion de sentiment tendre et adoucie par cette effusion : « Je m'acquitte en ceci de ce que mon amitié voudrait à tous deux ; comme c'est mon cœur qui me dicte tout ceci, je n'ai pas pris

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garde aux termes dont je me suis servie : en tout cas vous connaissez assez mon âme et ma façon de penser pour être sûr que je ne veux ni vous offenser ni vous ménager. Je crois devoir vous dire encore, mon cher ami, que je crois si fort votre devoir et votre bien-être engagés à tout cela, que c'est pour vous beaucoup plus que pour lui, et pour moi, que je vous parle : vous avez tort, et s'il est dans l'humanité la plus parfaite d'en avoir, il est indigne d'un homme comme vous de ne savoir pas les réparer. C'est déroger à votre caractère, et moi qui vous aime pour vous et de toute mon âme, j'agirais contre mon cœur et contre mes principes si je ne vous y engageais de tout mon pouvoir. C'est assez vous dire, moucher ami, que je me croirais obligée à Texiger de vous si je n'aimais mieux vous en laisser le mérite, mérite que vous ne manquerez pas d'avoir si vous voulez être un instant de sang-froid et éloigner ces malheureux sophismes qui seraient en effet fort commodes s'ils pouvaient prendre toujours la place de la vérité ; mais leur règne n'est jamais de longue durée. ))

Elle lui disait enfin, après avoir laissé parler sa raison avec une certaine fermeté et laissant parler son cœur en compagnie de sa très jolie imagination, tout à fait analogue à celle de Jean-

Jacques Rousseau, encore qu'à un degré inférieur : « Oui, je suivrai dans votre rêverie jusqu'à la moindre de vos pensées ; vous m'entendrez vous crier d'accord avec votre conscience : « Je rn^en impose ! Elle a raison, » Et puis vous direz : « Mais que veut-elle de moi ? Que je me réconcilie avec un ami que j'ai offensé et qui, malgré cela, attend les bras ouverts que je retourne à lui ? » Cette idée seule vous attendrira, et vous direz malgré vous : « Elle a raison; mon cœur me le dit. » D'ailleurs envisagerez-vous indifféremment aussi la douce, l'inépuisable satisfaction d'avoir rempli un de^ voir, et dont la récompense est dans les jours heureux et tranquilles que nous passerons tous ici ? Songez-vous au bonheur qui doit suivre nécessairement cette démarche ? Je suppose un instant que vous ne retrouviez pas d'abord Tun pour l'autre cette même tendresse que vous avez eue ; comptez-vous pour rien d'avoir détruit cette gêne qui nous met tous les trois mal à l'aise ? Mais vous n'en serez pas pour ce seul avantage. Je vous en suis garant. »

Le connaît-elle bien assez ? Elle lui propose le ménage à trois ou quelque chose d'honnêtement analogue . Doit-on s'étonner que Rousseau dise dans ses Confessions: «Cette lettre m'ébranla » ? Elle se terminait ainsi, avec une grâce

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vaporeuse et déjà romantique, qui devait caresser voluptueusement le poète Rousseau : « Voilà, mon cher ami, ce que la rapidité de la conversation et Tattendrissement que j'éprouve souvent en parlant des choses qui me tiennent fortement à cœur m ont empêchée de vous dire de suite ; d'ailleurs je remplis mieux mon projet en vous écrivant, puisque je veux toujours être comme une ombre heureuse autour de vous qui vous entraîne au bonheur malgré vous. » — Il est certain que cette lettre peut n'être pas sincère, qu'à la rigueur il n'y a en elle aucun trait de sensibilité qui n'ait pu être inventé par l'intelligence toute seule et que l'esprit peut y avoir fait le personnage du cœur. Je ne puis m'empêcher pourtant d'être persuadé qu'elle est la sincérité et la cordialité même. Elle en a l accent. Je serais bien étonné si je m'y trompais.

Cette lettre « ébranla » Rousseau et fit qu'il sejéconcilia avec Grimm pour se brouiller une seconde fois avec lui à propos du voyage de M""® d Epinay à Genève. Ce qu'il y a de curieux et ce qui du reste contribue à prouver combien cette letti'e était sincère, c'est que M""^ d'Epinay se repentit plus tard de l'avoir écrite. Elle n'est pas dans les Mémoires de M""^^ d'Epinay, Elle y est remplacée par une conversation qu'aurait eue M'"° d'Epinay avec Rousseau. « J'ai traité [dit-

elle dans une lettre, vraie ou supposée, d'elle à Grimm] plus d'une fois ce sujet avec lui. Il m'a « répondu qu'il ne voulait pas mourir injuste envers vous ; qu'il se reconnaissait des torts qu'il avait aggravés en n'osant pas les réparer et qu'il attendait impatiemment votre retour pour se mettre à la merci de votre générosité : « Aidez-moi, aidez-moi, m'a-t-il dit d'un ton pénétré, à retrouver un ami qui n a jamais cessé de m'être cher. » Je lui ai promis de vous engager à l'écouter. Je n'ai rien promis de plus; c'est à vous de faire le reste. Mon pénitent noir... jure qu'il met son bonheur à vous faire oublier ses torts. Plus nous lui connaissons d'orgueil, plus sa démarche me paraît sincère ; mais il a besoin d'être soutenu et encouragé. Je ne vous demande que ce que vous ferez sûrement si vous êtes content au premier abord ; si vous ne Fêtes pas, je ne vous demande rien. »

Ou M"*® d'Epinay n'avait pas fait de brouillon de la lettre que nous avons reproduite et qu'elle remplace, de souvenir, par une conversation, et cette hypothèse est très invraisemblable ; ou elle avait perdu ce brouillon et ne pouvait reproduire sa lettre ; ou elle l'a retranchée, la trouvant trop aimable pour Rousseau et insuffisamment élogieuse pour Grimm ; ou Grimm luimême pour les mêmes motifs l'a supprimée.

MADAME d'ÉPINAY

Dans les deux dernières hypothèses la sincérité de la lettre de M""® d'Epinay est confirmée plus qu'infirmée. En tous cas, la lettre existe ; elle est authentique et tend extrêmement à prouver que M"'**^ d'Epinay, quand elle la écrite, aimait Rousseau et était une très bonne femme. ' Plus tard Rousseau, à propos du voyage de M"^® d'Epinay à Genève, ayant dit et écrit mille impertinences injurieuses à l'égard de M"^® d'Epinay, ayant couronné le tout par sa fameuse lettre du 23 novembre 1757 «... Famitié est éteinte entre nous... quelqu'un qu'on ne doit plus aimer... j'ai pour moi ma conscience et vous renvoie à la vôtre... » fut absolument stupéfait — car tel était son caractère — de recevoir son congé sous la forme la plus nette qui se pût. En le lui donnant, M™® d'Epinay avait absolument raison.

C'est à partir de ce moment qu'elle eut des torts et les plus grands, à peine palliés par le besoin qu'elle sentait de se défendre. Sachant que Rousseau écrivait ses Confessions et celles des autres ; sachant que contre ceux qu'il considérait comme ses ennemis il était exactement capable de tout, j'entends de toutes les incriminations les plus atroces, elle écrivit les Mémoires de M^^ dEpinay, de concert avec Diderot et Griram, et ces Mémoires sont très certainement

un tissu d'éclatants mensonges. Ce n'est pas à dire qu'ils ne contiennent rien de vrai, et une édition critique des Mémoires de M'"® dEpinay montrerait qu'ils disent la vérité plus souvent peut-être que.les Confessions; mais ils sont aussi tout farcis de mensonges, et précisément ce mélange leur ôte, à eux tout entiers, toute autorité, et commande, avant que l'édition critique soit faite, de n'en pas croire un seul mot et défend de s'appuyer une minute sur eux quand il y est parlé de Jean-Jacques Rousseau.

C'est dans cette abstention que pour mon compte je me félicite de m'être toujours tenu. Ceci, du reste, ne concerne que Rousseau, et là où il n est pas question c?e /«/ils semblenttrès véritables et Ton peut, quoique avec précaution, mais sans défiance a priori, y prendre des informations, de quoi ni je ne me suis fait ni ne me ferai faute.

jyjme (J'Epinay, avant les fureurs de sa rancune et de sa peur, était une très bonne femme, vive, sensible, expansive, dans le genre de M*"® de Slaël et moins irritable, ce me semble, que celleci. Elle était intelligente, sans que j'aille jusqu'à introduire ici un superlatif ; elle écrivait bien et même quelquefois d'une façon charmante; elle aimait à donner et savait l'art de donner avec grâce ; elle avait furieusement le goût des lettres et le goût des idées ; elle s'ennuyait faci-

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iement, comme toutes les femmes, et aimait à s'entourer de lettrés pérorant et discutant, moyennant quoi, étant sufïisamment capable de mêler ses propos aux leurs sans disparate, elle ne s^'ennuyait plus du tout. Je ne crois pas qu'elle ait été jalouse, ou du moins très jalouse de j^mo d'Houdetot. Elle n*aimait pas et c'était tout, ce me semble, qu'on lui enlevât un causeur, et de passion, ou du moins de tendresse intime, elle naimait que Grimm. Sans compter la haine personnelle, ce qu'elle a laissé comme impression profonde au cœur de Rousseau, c'est l'horreur des femmes lettrées qui président les bureaux d'esprit et même de toute femme lettrée. Une partie de la Lettre à d'Alembert sur les spectacles et Sophie tout entière sont des retentissements des conversations du château de Chevrette, où Rousseau s'est ennuyé à périr et irrité à se mordre les poings. Détail, mais; non sans importance, c'est M^^ d'Epinay (et un peu d'Houdetot) qui ont ramené Rousseau à M^^® Le Vasseur. Furieux contre la femme lettrée, par réaction, Rousseau est revenu à la femme idiote. Il s'en détachait singulièrement, comme on le voit par les Confessions, précisément aux débuts de son séjour à l'Hermitage. Après avoir connu M""® d'Epinay, il revint à cette « bonne iBUe » calomniée par M*""® d'Epinay, qui lui avait ouvert

les yeux sur M^^ d'Epinay et surtout qui ne savait à peu près ni lire ni écrire; Cela ne l'empêcha point d'être amoureux souvent encore de femmes de qualité, mais moins que par le passé, l'âge aidant, du reste, et non jamais de femmes bel esprit. Quand même ce ne serait pas à elle que nous dussions les Confessions, car les Confes* sions sont avant tout une défense, l'influence de M™® d'Epinay sur Rousseau serait encore très considérable.

MADAME DHOUDETOT.

M""® d'Houdetot (Sophie de la Live de Bellegarde) était née vers 1730. Elle était la belle-sœur de M""^ d'Epinay. Elle avait épousé en 1748 M. le comte d'Houdetot, gentilhomme de Normandie, officier des armées du Roi, qui devint général. Son mari ne l'aimait pas, aimant ailleurs même avant de l'épouser. Très peu de temps après leur mariage, il la laissait languir dans sa terre de Normandie, malgré toutes les instances de la famille pour la faire revenir. Il était du reste très ladre, «vilain, dit M'°^ d'Epinay, au point d'être au supplice quand il faut donner à manger». Elle était, sinon laide, du moins plus rapprochée de la laideur que de toute autre façon d'être. Elle avait la vue basse, les yeux ronds ; elle louchait ; front bas, nez gros, teint jaune et noirâtre par suite de la petite vérole ; belle gorge, mains et bras jolis, pied petit, physionomie douce et caressante, jolie taille, forêt de cheveux noirs qui lui tombaient jusqu'au jarret, dans tous ses mouvements de la gaucherie et de la grâce tout

à la fois, de la jeunesse dans toute sa personne ; elle marchait bien et aimait la marche. Son caractère était charmant. M^^ d'Epinay disait d'elle : « Elle est toujours telle que vous lavez connue, tout aussi vive, aussi enfant, aussi gaie, aussi distraite, bonne, très bonne, se livrant avec ardeur à tout ce qui lui passe par la tête et cependant avec plus de constance qu'on a lieu d'en attendre de son caractère. Elle acquiert tous les jours de nouveaux goûts et n'en perd aucun, » — « La comtesse d'Houdetot est venue hier me dire adieu. Que c^est une jolie âme; naïve, sensible et honnête ! Elle est ivre de joie du départ de son mari, et vraiment elle est si intéressante que tout le monde en est heureux pour elle ; elle était folie hier comme un jeune chien. » — « La comtesse d'Houdetot est venue souper hier avec nous... Elle est entrée comme une folle... Peutêtre la fait-on agir sans qu'elle s'en doute ellemême ; je serais assez portée à le croire ; car elle est loin de l'intrigue et du tripotage. Mon Dieu, que j'ai d'impatience de voir dix ans de plus sur la tête de cette femme-là. Si elle pouvait acquérir un peu de modération [de poids, de lest] ce serait un ange . » — « Vraiment, la comtesse est désolée de l'absence du marquis [Saint-Lambert] ; mais le chagrin l'a-t-iljamais empêchée d'être gaie? Elle pleure de la meilleure foi du monde et rit de

MADAME D HOUDETOT

même. C'est la femm.e la plus heureusement née quejeconnaisse. » - «Voici, dit ailleurs M™® d'Epinay, une équipée que fit avant-hier la comtesse d'Houdetot. Elle est tombée comme une bombe chez le baron d'Holbach, sans se faire présenter, et lui a dit qu'elle avait trouvé son nom et celui de sa femme écrits à sa porte et qu'elle avait été bien fâchée de ne s'être pas trouvée chez elle. Que dites-vous de cela ? Pour moi, qui ne la crois pas menteuse, je ne sais qu'en penser. Si elle ne Fa point rêvé (ce dont elle est fort capable), il faut que quelqu'un se soit diverti à faire écrire la baronne chez elle. Autre extravagance : je ne sais si je vous ai mandé que le marquis de Saint- Lambert passait son hiver à Aix-la-Chapelle [en service], ce qui déplaît souverainement à la comtesse : eh bien, elle a écrit lettre sur lettre au prince de Soubise [général commandant], ami de Saint-Lambert, qu'elle ne connaît pas, et à ]y[me pour les engager à déterminer

Saint-Lambert de venir passer cet hiver à Paris. Ce qui a surtout choqué M""^ de c'est qu'elle Ta chargée d'y déterminer le prince : or c'est une indiscrétion de lui supposer quelque crédit sur lui. Tout cela est d'une tête et d'une imprudence qui me font de la peine ; car Fangélique créature est bonne et aimable et elle finira par se perdre à force d'étourderies ».

Bref, c'était une grisette, gaie, mobile, sensible, irréfléchie, imprudente, impulsive et passionnée. C'était une grisette. Le portrait qu'en fait Rousseau n'est nullement en discordance avec celui qu'en a tracéM"" d'Epinay : «Elle avait l'espri tirés naturel et très agréable ; la gaieté, la naïveté et l'étourderie s'y mariaient heureusement ; elle abondait en saillies charmantes qu'elle ne recherchait point et qui partaient quelquefois malgré elle. Elle avait plusieurs talents agréables, jouait du clavecin, dansait bien [Cf. Sophie], faisait d'assez jolis vers. Pour son caractère il était angélique ; la douceur d ame en faisait le fond ; mais hors la prudence et la force, il rassemblait toutes les vertus . Elle était surtout d'une telle sûreté dans le commerce, d'une telle fidélité dans la société que ses ennemis mêmes n'avaient pas à se cacher d'elle. J'entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haïssaient ; car, pour elle, elle n'avait pas un cœur qui pût haïr et je crois que cette conformité [ne souriez pas, il est si sincère IJ contribua beaucoup à me passionner pour elle. Dans les confidences de la plus sincère amitié, je ne lui ai jamais ouï parler mal des absents, pas même de sa belle-sœur. Elle ne pouvait ni déguiser à personne ce qu'elle pensait, ni même contraindre aucun de ses sentiments ; et je suis persuadé qu'elle parlait de son amant

MADAME D^HOUDETOT

à son mari même comme elle en parlait à ses amis, à ses connaissances et à tout le monde indifféremment. Enfin ce qui prouve sans réplique la pureté et la sincérité de son excellent naturel, c'est qu'étant sujette aux^ plus énormes distractions et aux plus visibles étourderies, il lui en échappait souvent de très imprudentes pour elle-même, mais jamais d'offensantes pour qui que ce fût. »

Gaie, mobile, sensible, irréfléchie, imprudente et passionnée; c'était une grisette. En 1754, et la date semble assez fixée, elle prit pour amant M. le marquis de Saint-Lambert, né en 1716, qui avait été officier du roi Stanislas duc de Lorraine, qui avait été Tamant de M""*" Chatelet, et qui maintenant était au service du roi de France. Il n'était pas beaucoup plus jeune que Rousseau, Il était spirituel, brillant et faisait des vers excellents. M'"® d'Houdetot avait pour lui une grande passion. <( Elle ne voit et n entend que par lui, » disait M"^^ d'Epinay. Instruit de Tintrigue, M. d'Houdetot répondit avec un grand sens : « Je n'ai droit d'exiger de M"*^ d'Houdetot que de la décence dans saconduite. » Rousseau l'avait connue avant qu'elle fût mariée, à Chenonceaux, et avait fait peu d'attention à elle, qui du reste n'était encore qu'une très jeune fille. Il la retrouva vers 1755 à Chevrette, et « non seulement

il la trouva toujours très aimable, mais il crut lui voir aussi pour lui de la bienveillance ». Elle aimait assez se promener avec lui ; car ils étaient marcheursl'un et Fautre et l'entretien ne tarissait pas entre eux. Il était au plus fort de ses « rêveries », c'est-à-dire delà composition de la Nouvelle Héloïse. En 1756, au commencement de Fautomne, habitant le château d'Eaubonne assez voisin, elle vint le surprendre à FHermitage pour lui apporter des nouvelles de Saint-Lambert, qui était alors en campagne, ou simplement pour le voir. Elle s'était égarée, son carrosse s'était embourbé, marchant elle avait perdu ses souliers dans les boues et ses gens lui avaient prêté des bottes . <( C'était comme un début de roman. » Le lendemain sans doute, elle renvoya les vêtements que M"® Le Vasseur lui avait prêtés, avec ce billet : « Je vous renvoie, mon cher citoyen, les bardes que vous avez bien voulu me prêter. J'ai trouvé en m'en allant un chemin bien meilleur et je vous fais part de la joie que j'en ai parce qu'il m'assure la possibilité de vous voir encore. J'ai bien regret de vous avoir vu si peu. Restez dans vos bois puisque vous vous y plaisez ; mais permetteznous de nous plaindre que vous vous y plaisiez tant. Je m'en plaindrais bien moins si j'étais plus libre et toujours sûre de ne vous

MADAME d'hOUDETOT

point gêner. Adieu, mon cher citoyen... »

Elle ne revint pourtant qu'après Fliiver passé, et c'est-à-dire Tannée suivante. Entre temps il avait écrit la moitié de la Nouvelle Héloïse et même davantage, si on en croit les Confessions ici parfaitement d'accord avec les Mémoires de M^"" (TEpinay, Il faut donc complètement cesser de dire, comme on fait depuis cent ans, que c'est ]y[me d'Houdctot qui a inspiré la Nouvelle Héloïse. Ce qui a inspiré la Nouvelle Héloïse, ce sont les souvenirs des Charmettes. J'accorderai seulement, puisque la Nouvelle Héloïse n'a été achevée qu'après le départ de Rousseau de THermitage, que Rousseau a pu ajouter quelques traits ressortissant à M""® d'Houdetot, notamment dans le personnage de M""® d'Orbe qui me rappelle souvent un peu ]^me d'Houdetot, un peu M"^® de Larnage ; mais c'est tout ce que je crois qu'on puisse accorder.

Donc, au printemps (1757), M*^^ d'Houdetot revint, à cheval, habillée en homme, ce qui déplut à Rousseau, mais ce qui ne l'empêcha pas, cette fois, de tomber amoureux fou de M""^ d'Houdetot. Songez qu'il avait quarante-cinq ans et que généralement l'on n'est amoureux passionné qu'à cet âge-là et c'est-à-dire de toute la fureur qu'inspire le sentiment qu on va tout à l'heure ne plus pouvoir être aimé, et l'on tient à l'amour à quarante-cinq ans comme on tient à la vie à

74 LES AxMIES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

soixante-dix. « Pour cette fois ce fut de Tamour et ce fut le premier et Tunique en toute ma vie. » Dès lors commença cette vie étrange de Rousseau, printemps et été de 1757: promenades et herborisations en forêt avec M"^® d'Houdetot, soirées passées par Rousseau à Eaubonne, quelquefois nuits entières où il y était retenu et où il s'oubliait. Entendez bien que cela se passait surtout en entretiens, où W^^ dTIoudetot parlait à Rousseau de son amour pour Saint-Lambert, mais justement, et elle n'y avait pas songé, c'était la façon d'aimer de Rousseau que d'aimer une femme qui lui parlait des jouissances qu'elle éprouvait avec un autre. Il n'y a pas un sophisme dans les lettres de Rousseau à Saint-Lambert, dont je parle ailleurs, où il vénère et caresses amoureusement l'amour de Saint Lambert pour îvî"^^ d'Houdetot. Le plaisir ambigu et équivoque d'écouter une femme qu'il aime lui parler des délices qu'elle goûte avec son amant, plaisir très connu des confesseurs ; de plus, et ceci tout particulier à Rousseau, l'espérance de partager une femme avec un autre et de réaliser une fois de plus le ménage à trois qui a toujours été son idéal : voilà ce qui a attaché profondément Rousseau à M""® d'Houdetot. Si vous ne comprenez pas du tout, de quoi du reste je vous félicite, songez au cas un peu plus simple du second amant d'une

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femme, du second amant qui ne cesse point (je ne dis pas qu il en soit toujours ainsi, mais c'est très fréquent) de torturer cette femme pour lui faire dire quelles ont été ses sensations avec son premier amant. Le cas de Rousseau est le même, avec cette seule différence que celui de Rousseau est actuel au lieu d'être rétrospectif. Et maintenant vous comprenez. — Mais le plaisir de Rousseau ne peut être que mêlé de souffrances. — Eh bien, c'est précisément son affaire ! N'oubliez pas que Rousseau a commencé par le masochisme et que le plaisir chez lui est à base de souffrance. — Mais c'est un malade ! — Je n'ai jamais dit le contraire et il s'en faut même de beaucoup que j'aie dit le contraire, (c Pour m'achever, elle me parla de Saint-Lambert en amante passionnée. Force contagieuse de Vamour, en Vécoutant, en me sentant compris d'elle^ fêtais saisi d'un frémissement délicieux que je n avais jamais éprouvé auprès de personne. Elle parlait [de Saint-Lambert] et je me sentais ému ; je croyais ne faire que m'intéresser à ses sentiments quand j'en prenais de semblables ; j'avalais à longs traits la coupe empoisonnée dont je ne sentais encore que la douceur. Enfin, sans que je m'en aperçusse et sans qu'elle s'en aperçût, elle m'inspira pour elle-même tout ce qu'elle éprouvait pour son amant. »

]y[mô d'Houdetot n'en vit pas si long. Elle aimait à se promener avec Rousseau et à causer avec lui, ce qui, sans doute, n'étonnera personne; elle aimait à lui parler de son amant cpmme elle en parlait à tout le monde et peut-être avec plus de détail parce que les questions voluptueuses de Jean- Jacques Fy poussaient insensiblement; elle aimait enfin à lui présenter honnêtement le tableau d'une douce et paisible affection à trois (« elle ne me parlait de ri en avec plus de plaisir que de l'intime et douce société que nous pourrions former entre nous trois quand Je serais devenu raisonnable.,. ») et elle ne savait pas que c'était cette vision qui allumait mille torches ardentes au cœur de Rousseau. Quant à comprendre, précisément, qu'elle avait affaire à un vieil enfant malade, à l'enfant sénile qu'a toujours été Rousseau ou qu'il a été de très bonne heure, on conviendra que cela dépassait un peu la portée d'intelligence de M""^ la comtesse d'Houdetot et qu'il n'y a aucun lieu de lui reprocher de ne l'avoir pas entendu.

La seconde phase de cet amour — d'après Rousseau du moins ; mais on peut croire que la première et la seconde ne laissèrent pas de se confondre — fut celle-ci. Comme toujours, et vous l'y guettiez, Rousseau crut qu'on se moquait de lui. Ce fut, et il ledit lui-même, comme

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avec M"^® de Larnage. Il soupçonna que M™® d'Houdetot avait prévenu M. de Saint -Lambert des assiduités de Rousseau et que tous deux sedonnaientla comédie de Rousseau amoureux. M""® d'Houdetot, à bien des paroles de Rousseau en ce sens, comprit assez vite le douloureux état d esprit de Rousseau, et pour le convaincre de la sincérité d'une affection qu'après tout elle approuvait, elle accorda à Rousseau ces demi-faveurs beaucoup plus précieuses que la dernière, qui attachent les voluptueux et qui les ravagent et ainsi Rousseau était ramené au temps de sa demi-cohabitaîion avec M"® Merceret, et ses tristes accidents sur la route qui menait de THermitage à Eaubonne ne s'expliquent que trop bien.

Et tel est ce qu'on peut tirer du rapport, trop favorable à M°^® d'Houdetot, de Rousseau, dans les Confessions^ sur cette seconde phase. La vérité est partie ce que vient de dire Rousseau, qui est juste et qui peut avoir été bien observé, partie que M^^ d'Houdetot, qui était sans amant depuis six mois, qui se voyait adorée de Rousseau, qui était grisée de l'éloquence passionnée qu'avait Rousseau tête à tête, qui avait vingt-sept ans etqui ne réfléchissait jamais, vibrait très fort à certains moments et se laissait aller aux bras de Rousseau sans songer ni à Saint-Lambert ni au

soin de détruire dans l'esprit de Rousseau l'idée que M"'® d'Houdetot et Saint-Lambert se moquaient de lui; sans aller cependant jusqu'aux dernières intimités qu'une femme d'une certaine éducation et aimant ailleurs est toujours très longtemps avant de se permettre. Et dont, du reste, elle fut aussi près que possible, puisque la scène du bosquet d'Eaubonne est exactement vraie. Rousseau était éloquent, ardent, pressant : « Non, jamais homme ne fut si aimable, et jamais amant n'aima comme vous... » Un charretier passa sur la route voisine, jurant et criant à son cheval : « Hue ! Pousse donc ! » La coïncidence était si bouffonne que la comtesse-grisette partit d'un rire à cascade, incoercible, indéfini, ruisselant etàglacerDon Juah lui-même.

Ces incidents-là ne sont rien entre ceux qui s'aiment ; mais ils sont de conséquence entre qui aime et qui n'aime qu'à demi. Je gagerais que Rousseau ne voulut plus retourner à ce bosquet-là. Quels qu'aient été les motifs des demi-faveurs de M™® d'Houdetot, elles furent sa grande faute. La maxime de Rousseau reste vraie : il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose ; et puisque M""® d'Houdetot, presque toujours, et toujours quand elle était seule, était parfaitement décidée à çi'être pas la maîtresse de

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Rousseau, elle eut le plus grand tort de Tenflammer ou de le laisser s'enflammer auprès d'elle.

On sait la suite : Rousseau et M^^ d'Houdetot devenus la fable du pays et tout particulièrement de la valetaille de Chevrette, la correspondance de Rousseau et de M™® d'Houdetot livrée à M"*® d'Epinay par M"^ Le Vasseur disent les uns, arrachée par M™® d'Epinay, disent les autres, à M^^® Le Vasseur; Saint-Lambert averti de ce qui se passe par une lettre partie de M°*® d'Epinay disent les uns, de M"® Le Vasseur disent les autres? ou de M"*® Le Vasseur, plutôt, ce que de temps en temps j'incline à croire ; en tout cas M°^^ d'Houdetot s^apercevant de son imprudence, inquiète relativement à ce qui lui importait le plus, c'est-à-dire relativement à ses amours avec M. de Saint-Lambert, et finalement se refroidissant à l'égard de Rousseau et peu à peu et de plus en plus le renvoyant et le maintenant à distance raisonnable. C'est ce que lui reproche Rousseau dans la « lettre à Sophie )) , qui sans doute ne fut pas envoyée, mais qui est extrêmement significative de l'état de Rousseau à ce moment : (juin 1737) « Viems, Sophie, que j'afflige ton cœur injuste ; que je sois à mon tour sans pitié comme toi. Pourquoi

t'épargnerais-je, tandis que tu motes la raison, riionneur et la vie ? Pourquoi te laisserais-je couler de paisibles jours à toi qui me rends les miens insupportables ? Ah ! combien tu m aurais été moins cruelle si tu m'avais plongé dans le cœur un poignard au lieu du trait fatal qui me tue ! Vois ce que j'étais et ce que je suis devenu ; vois à quel point tu m'avais élevé et jusqu'où tu m'as avili. Quand tu daignais m'écouter j'étais plus qu'un liomme, depuis que tu me rebutes je suis le dernier des mortels ; j'ai perdu le sens, l'esprit et le courage ; d'un mot tu m'as tout ôté. Comment peux-tu te résoudre à détruire ainsi ton propre ouvrage ? Gomment oses-tu rendre indigne de ton estime celui qui fut honoré de tes bontés ? Ahl Sophie, je t'en conjure, ne te fais pas rougir de l'ami que tu as cherché. C'est pour ta propre gloire que je te demande compte de moi. Ne suis-je pas ton bien? N'en as-tu pas pris possession ? Tu ne peux plus t'en dédire, et puisque je t'appartiens, laisse-moi da moins mériter de f appartenir. Rappelle-toi ces temps de félicité qui, pour mon tourment, ne sortiront jamais de ma mémoire. Cette flamme invisible dont je reçus une seconde vie plus précieuse que la première rendait à mon âme, ainsi qu'à mes sens, toute la vigueur de la jeunesse.

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L'ardeur de mes sentiments m'élevait jusqu'à toi. Combien de fois ton cœur^ plein dan autre amour, fut-il ému des transports du mien î Combien de fois m'as-tu dit dans le bosquet de la cascade : « Vous êtes Tamant le plus tendre dont j'eusse idée : non, jamais homme n'aima comme vous. » Quel triomphe pour moi que cet aveu dans ta bouche ! Assurément il n'était pas suspect ; il était digne des feux dont je brûlais de fy rendre sensible en dépit des tiens et de t'arracher une pitié que tu te reprochais si vivement. En quoi la fidélité était-elle offensée par des bontés qui laissaient ton cœur et tes sens tranquilles ? [Souvenir de M"'' de Warens. Il croit que M^" d'Houdetot avait le cœur et les sens tranquilles et iîlui dit: alors pourquoi ne partagiez-vous pas ? Du moins : pourquoi vous-êtes vous reproché de m'avoir donné quelques bribes et pourquoi ne me les donnez- vous plus ?] Si j 'eusse été plus aimable et plus jeune, l'épreuve eût été plus dangereuse ; mais puisque tu l'as soutenue, pourquoi t'en repentir ? Pourquoi changer de conduite avec tant de raisons d'être contente de toi ?... Etais-je digne de t'inspirer des désirs ? Mais quelquefois ils s'éveillent malgré qu'on en ait et tu sus toujours triompher des tiens. Où est le crime d'écouter un autre

amour si ce n'est le danger de le partager ? Loin d'éteindre tes premiers feux, les miens semblaient les irriter encore. Ah ! si jamais tu fus tendre et fidèle, n'est-ce pas dans ces moments délicieux où mes pleurs t'en arrachaient quelquefois, où les épanchements de nos cœurs s'excitaient mutuellement, où, sans se répandre, ils savaient s'entendre, où ton amour s'animait aux expressions du mien et où Vamant qui fest cher recueillait au fond de ton âme tous les transports exprimés par celui qui fadore?*.. Nos conversations étaient touchantes : un attendrissement continuel les remplissait de son charme. Mes transports que tu ne pouvais partager ne laissaient pas de te plaire et f aimais à f entendre exprimer les tiens pour un autre objet qui leur était cher^ tant Tépanchement et la sensibilité ont de prix, même sans celui du retour. Non, quand j'aurais été aimé, à peine aurais-je pu vivre dans un état plus doux et je te défie de jamais dire à ton amant même rien de plus touchant que ce que tu me disais de lui mille fois par jour. Qu'est devenu ce temps, cet heureux temps ?... Hélas ! n'est-ce pas me dire assez combien vous vous déplaisez avec moi que de ne plus me parler de ce que vous aimez ? Ah I parlez-moi de lai sans cesse, afin que ma présence ne soit pas pour vous sans

plaisir... Les événements ont pu vous forcer à une circonspection dont je ne me suis jamais plaint ; mais tant que le cœur ne change pas, les^ circonstances ont beau changer, son langage est toujours le même, et si la prudence vous force à me voir plus rarement, qui vous force de perdre avec moi le langage du sentiment pour prendre celui de l'indifférence ?..• Tu Tadorais et te laissais adorer, tu soupirais pour un autre, mais ma bouche et mon cœur recueillaient tes soupirs. Tu ne te faisais point un vain scrupule de lui cacher des entretiens qui tournaient au profit de ton amour. Le charme de cet amour croissait sous celui de l'amitié ; ta fidélité s'honorait du sacrifice des plaisirs non partagés... Comment mon cœur se fût-il détaché de toi quand aux chaînes de l'amour tu joignais les doux nœuds de la reconnaissance ? J'en apppelle à ta sincérité : toi qui vis, qui causas ces délices, ces pleurs, ces ravissements, ces extases, ces transports qui n'étaient pas faits pour un mortel, dis, ai-je goûté tes faveurs de manière à mériter de les perdre ? Non, tu t'es barbarement prévalue, pour me les ôter, des tendres plaintes qu'elles m'ont inspirées. J'en suis devenu plus épris mille fois, il est vrai, mais plus respectueux, plus épris j plus soumis,

plus attentif à ne jamais t'offenser. Comment ton bon cœur a-t-il pu se résoudre, en me voyant trembler devant toi, à s armer de ma passion contre moi-même et à me rendre misérable pour avoir mérité d'être heureux ? Le premier prix de tes bontés fut de m'apprendre à vaincre mon amour par lui-même, de sacrifier mes plus ardents désirs à celle qui les faisait naître et mon bonheur à ton repos. Je ne rappellerai pas ce qui s'est passé ni dans ton parc ni dans ta chambre ; mais pour sentir jusqu'où Timpression de tes charmes inspire à mes sens l'ardeur de te posséder, ressouviens-toi du Mont-Olympe, ressouvienstoi de ces mots écrits au crayon sur un chêne. J'aurais pu les tracer du plus pur de mon sang et je ne saurais te voir ni penser à toi qu'il ne s'épuise et ne renaisse sans cesse. Depuis ces moments délicieux où tu m'as fait éprouver tout ce qu'un amour plaint et non partagé peut donner de plaisir au monde, tu m'es devenue si chère que je n'ai plus désiré d'être heureux à tes dépens et qu'un seul refus de ta part eût fait taire mon délire insensé.. . J'avais tant de titres pour mériter que tes faveurs et ta pitié même ne me fussent point ôtés ; hélas ! que faut-il que je me dise pour me consoler de les avoir perdus, si ce n'est que j'aimais trop pour les savoir conser-

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ver... Sophie, j'aimai trente ans la vertu; ah ! crois-tu que j'aie le cœur endurci au crime? Non, mes remords égalent mes transports ; c'est tout dire ; mais pourquoi ce cœur se livrait -il aux légères faveurs que tu daignais m'accorder, tandis que son murmure effrayant me détournait si fortement d'un attentat plus^ téméraire ? Tu le sais, toi qui vis mes égarements, si même alors ta personne me fut sacrée ! Jamais mes ardents désirs, jamais mes tendres supplications n'osèrent un moment solliciter le bonheur suprême que je ne me sentisse arrêter par les cris intérieurs d'une âme épouvantée. Cette voix terrible qui ne trompe point me faisait frémir à la seule idée de souiller de parjure et d'infidélité celle que j'aime, celle que je voudrais voir aussi parfaite que l'image que j'en porte au fond de mon cœur ; celle qui doit m'être inviolable à tant de titres. J'aurais donné l'univers pour un moment de félicité ; mais t'avilir, Sophie, il n'est pas possible, et quand j'en serais le maître, je t'aime trop pour te posséder jamais. Rends donc à celui qui n'est pas moins jaloux que toi de ta propre gloire des bontés qui ne sauraient la blesser. Je ne prétends m'excuser ni envers toi ni envers moimême : je me reproche tout ce que tu me fais

désirer. S'il n'eût fallu triompher que de moi, peut-être Thonneur de vaincre m'en eût-il donné le pouvoir ; mais devoir au dégoût de ce qu'on aime des privations qu'on eût dû s'im-poser, ah I c'est ce qu'un cœur sensible ne peut supporter sans désespoir. Tout le prix de la victoire est perdu dès qu'elle n'est pas volontaire. Si ton cœur ne m'était rien, qu'il serait digne du mien de tout refuser ! Si jamais je puis me guérir, ce sera quand je n'aurai que ma passion seule à combattre... Je suis coupable, je le sens trop ; mais je m'en console en songeant que tu ne l'es pas... O Sophie, après des moments si doux, l'idée d'une éternelle privation est trop affreuse à celui qui gémit de ne pouvoir s'identifier avec toi. Qvioi ! tes yeux attendris ne se baisseraient plus avec cette douce pudeur qui m'enivre de volupté ? Quoi ! mes lèvres brûlantes ne déposeraient plus sur ton cœur mon âme avec mes baisers ? Quoi ! Je n'éprouverais plus ce frémissement céleste, ce feu rapide et dévorant qui, plus prompt que l'éclair... Moment, moment inexprimable ! Quel cœur, quel homme, quel Dieu peut t'avoir ressenti et renoncer à toi ! Souvenirs amers et délicieux I Laisserez-vous jamais mes sens et mon cœur en paix ? Et toutefois les plaisirs que vous me rappelez

ne sont point ceux qu'il regrette le plus. Ah I non, Sophie, il en fut pour moi de plus doux encore et dont ceux-là tirent leur plus grand prix parce qu'ils en étaient le gage. II fut, il fut un temps où mon amitié t'était chère et où tu savais me le témoigner. Ne m^eussestu rien dit, ne m'eusses-tu fait aucune caresse, un sentiment plus touchant et plus sûr m'avertissait que j'étais bien avec toi. Mon cœur te cherchait et le tien ne me repoussait pas. Uexpression du plus tendre amour qui fût jamais n'avait rien de rebutant pour toi. On eût dit, à ton empressement à me voir, que je te manquais quand tu ne m'avais pas vu ; tes yeux ne fuyaient pas les miens et leurs regards n'étaient pas ceux de la froideur ; tu cherchais mon bras à la promenade ; tu n'étais pas si soigneuse à me dérober l'aspect de tes charmes et quand ma bouche osait presser la tienne, quelquefois, au moins, je la sentais résister. Tune rn aimais pas, Sophie^ mais tu te laissais aimer et fêtais heureux. Tout est fini ; je ne suis plus rien et me sentant étranger, à charge, importun près de toi, je ne suis pas moins misérable de mon bonheur passé que de mes peines présentes. Ah ! si je ne t'avais jamais vue attendrie, je me consolerais de ton indifférence et me contenterais de t'adorer

en secret ; mais me voir déchirer le cœur par la main qui me rendait heureux et être oublié de celle qui m'appelait son doux ami ! 0 toi qui peux tout sur mon être, apprends-moi à supporter cet état affreux, ou le change ou me fais mourir. Je voyais les douleurs que m'apprêtait la fortune et je m'en consolais en y voyant tes plaisirs ; j'ai appris à braver les outrages du sort, mais les tiens, qui me les fera supporter ? La vallée que tu fuis pour me fuir, le prochain retour de ton amant, les intrigues de ton indigne sœur, Thiver qui nous sépare, nos maux qui s'accroissent, ma jeunesse qui fuit de plus en plus tandis que la tienne est dans sa fleur, tout se réunit pour m'ôter tout espoir ; mais rien n'est au-dessus de mon courage que tes mépris. Avec la consolation du cœur je dédaignerais les plaisirs des sens ; je m'en passerais au moins ; si tu me plaignais, je ne serais plus à plaindre. Aide-moi, de grâce, à m'abuser moi-même : mon cœur affligé ne demande pas mieux ; je cherche moi-même sans cesse à te supposer pour moi le tendre intérêt que tu n'as plus. Je force tout ce que tu me dis pour l'interpréter en ma faveur ; je m'applaudis de mes propres douleurs quand elles semblent t'avoir touché. Dans l'impossibilité de tirer de toi de vrais

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signes d'attachement, un rien suffit pour m'en créer de chimériques. A notre dernière entrevue où tu déployais de nouveaux charmes pour m'enflammer de nouveaux feux, deux fois tu me regardas en dansant. Tous tes mouvements sHmprimaient au fond de mon âme ; mes avides regards traçaient tous tes pas ; pas un de tes gestes n'échappait à mon cœur, et dans l'éclat de ton triomphe ce faible cœur avait la simplicité de croire que tu daignais t'occuper de moi. Cruelle, rends-moi l'amitié qui m'est si chère, tu me las offerte ; je l'ai reçu tu n'as plus le droit de me l'ôter. Ah ! si jamais je te voyais un vrai signe de pitié, que ma douleur ne te fût point importune ; qu'un regard attendri se tournât sur moi ; que ton bras se jetât autour de mon col, qu'il me pressât contre ton sein ; que ta douce voix me dît avec un soupir : « Infortuné, que je te plains ! » oui, tu m'aurais consolé de tout ; mon âme reprendrait sa vigueur et je redeviendrais digne encore d'avoir été bien voulu de toi..» [La lettre est inachevée.]

Rousseau amoureux est tout entier dans cette lettre. Il y a là : l'attrait pour lui du ménage à trois, et ce qui est pour elle obstacle étant pour lui un assaisonnement à la fois douloureux et voluptueux ; — la sophistique

par laquelle il essaye de persuader à la femme aimée qu'elle peut laimer sans cesser d'aimer son amant et d'autant plus même qu'elle aime celui-ci ; — Téloge de la vertu et de sa vertu et lart, un peu gauche, de démontrer à autrui et de se prouver à lui-même qu'en raison même de sa vertu on peut se permettre avec lui des actes à demi vicieux qui deviendront vertueux faits avec lui ; — Tappel aux sens par la description ardente de l'état où ont été et où sont les siens et des caresses qui les y ont mises, — l'appel à Tamitié, dont il se contenterait au besoin ; — l'appel à la pitié et aux larmes. La misère morale et en même temps l'intelligence souvent vive et souple de ce qui peut convaincre et toucher et un désespoir que l'on sent qui, tout en étant profond, espère, encore, se lisent dans ces lignes, inégales, mais dont bon nombre sont admirables et qui ne sont pas du tout l'œuvre du fou que les Grimm, Diderot et autres prétendaient qu'était Rousseau à ce moment-là. La lettre est datée juin 1757 dans l'édition Petitain. Les mots «l'hiver qui nous sépare » la datent, ce me semble, un peu différemment. Etant données d'une part cette indication, d'autre part la modération des récriminations à l'égard de M™® d'Epinay (« les intrigues de votre sœur » et rien de plus), elle

doit être postérieure à l'été de 1757 et antérieure à la période 'aiguë de la querelle entre Rousseau et M""^ d'Epinay, et je la date de septembre ou octobre 1757, la faisant à peu près contemporaine de la lettre où Rousseau redemande ^me d'Houdetot à Saint-Lambert, avec des raisons analogues à celles qu'il donne, dans la lettre ci-dessous, à M°^® d'Houdetot elle-même.

Là-dessus arriva l'afiFaire du voyage de ]y/[me (j'Epinay à Genève et du désir exprimé par ]^me (J'Epinay d'être accompagnée à Genève par Rousseau et de ce désir appuyé par tous les amis de M^^ d'Epinay. Il n'y eut pas complot, mais il y eut conspiration dans le sens faible du mot, et c'est-à-dire qu'il y eut concert. // g eut concert à prendre ce prétexte pour séparer Rousseau de M^^ d'Houdetot et pour débarrasser jl^me d'Houdetot de Rousseau. Il n'y eut que ce concert-là, mais il y fut pleinement. Quand Diderot insinue à Rousseau que pour ne pas accompagner M""^ d'Epinay il faut qu'il ait des raisons particulières difficiles à avouer, c'est à cela qu'il fait allusion ; quand M°^® d'Houdetot, selon le témoignage de Rousseau luimême, « exhorte Rousseau à accompagner ]y|:me d'Epinay presque aussi vivement quavait fait Diderot^ » ce n'est pas autre chose qu'elle pense. De ce concert, et dans ce sens^ Rousseau

s'est parfaitement aperçu. Mais il ne voulait pas en convenir ni montrer qu'il s en aperçût ; et dans ses lettres à M""^ d'Epinay il n'y fait que très obscurément allusion, et dans sa grande lettre à Grimm il n en parle absolument pas et il dit dans ses Confessions qu'il avait, à refuser, des raisons secrètes qu'il n'avait pas voulu dire et c'est très vrai ; seulement ces raisons secrètes il fait entendre que c'était tout ce qu'il savait des honteux motifs que M""® d'Epinay avait d'aller à Genève, et cela n'est pas vrai et il avait de secrètes raisons qu'il ne pouvait pas alléguer, mais elles étaient qu'il voulait rester auprès de M"™^ d'Houdetot et qu'il voyait qu'on était d'accord pour Fen éloigner et qu'il résistait ; et la colère folle qu'il montra dans ces circonstances et ses récriminations furieuses vinrent précisément de ce que c'est à une rage amoureuse et à un désespoir amoureux qu'il obéit ; et à des gens qui veulent le séparer de celle qu'il aime et qui lui content à ce propos des histoires à berner un Cassandre qu'il résiste.

d'Epinay étant partie pour Genève sans emmener Rousseau à quoi elle ne tenait pas du tout et sans l'éloigner de M^^ d'Houdetot à quoi elle tenait un peu, Rousseau se retrouva en face de M'"**^ d'Houdetot sans obstacle entre elle

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et lui, que le mauvais vouloir, désormais assez ferme, de M'"^ d'Houdetot elle-même. M"^^d'Houdetot s'était conduite comme nous avons vu, et d'une façon très sensée, dans TafiFaire du voyage de M""^ d'Epinay. Elle avait engagé Rousseau : l*' à accompagner M""® d'Epinay, 2° s'il ne le faisait pas, à donner des explications qui ne la compromissent point. C'est cette seconde recommandation que Rousseau, à travers toutes ses explosions, avait parfaitement suivie. C'est de quoi M"*^ d'Houdetot le remerciait quasi à la veille du départ de M*"® d'Epinay dans sa lettre du 26 octobre : « . . . comment vous exprimerai-] e l'effet que m'a fait tout ce que j'ai vu en vous de touchant et d'honnête dans nos derniers entretiens ? Le sentiment ne s'en effacera jamais de mon cœur. Non, il n'est pas possible ; je vous verrai toujours tel que je vous ai vu ce jour-là, réunissant tout ce qui peut être de bien dans une âme aussi vertueuse que sensible, et tout vous assure à jamais dans mon cœur cette amitié, cette tendre reconnaissance de la vôtre, qui n inquiète plus ce que faime et dont F innocence et la candeur seront éternellement dignes de tous trois... » — Et aussitôt, entrant et se maintenant avec insistance dans une des manières de sentir de Rousseau, dans celle où elle a toujours voulu qu'il fût et où elle veut plus que

jamais qu'il soit, elle lui fait un tableau enchanteur de cette amitié à trois, avec pour Rousseau la plus mauvaise part, mais dont il a si souvent juré, et elle le prend au mot, qu'il est homme à se contenter : « Croyez, mon ami, que rien n'est échappé de ce qui était en vous à ce cœur [celui de Saint-Lambert] si sensible aux vertus et aux sentiments tendres et honnêtes ; il est aussi incapable de manquer à l'amitié qu'à l'amour. La vôtre ajoute au bonheur de ma vie que l'amour faisait déjà; je jouis du plaisir de les voir réunis pour embellir mes jours et pour me faire goûter toute la félicité dont une âme sensible puisse être susceptible... » — Puis un peu de philosophie amoureuse, avec la théorie classique du concert de l'amour et de la vertu : <x Ne méprisons pas, mon ami, un sentiment qui élève autant l'âme que le fait l'amour et qui sait donner tant d'activité aux vertus. L'amour, tel que nous en avons l'idée, ne peut subsister dans une âme médiocre, et il ne peut jamais avilir celle qu'il occupe ni lui inspirer rien dont elle ait à rougir... » — Puis, revenant à la définition et délimitation très exactes (à quoi Ton voit qu'elle tient) du rôle que doit jouer Rousseau dans le trio : (( Toutes les vertus sont faites pour être dans votre cœur.... que /oiz^ votre bonheur soit dé-

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sormais placé en elles et dans les douceurs d'une tendre amitié qui ne peut jamais yous échapper et que vous avez crue nécessaire à votre cœur... Après l'objet dont vous connaissez sur moi tout Fempire, vous m'avez paru ce qui était le plus digne de toute mon amitié... Mon cœur est satisfait du bien qu'il a reçu. Après un amant tel que lui et un ami tel que vous, il n'a plus rien à chercher ;mais je puis dire aussi que le ciel a prodigué ses biens au cœur qui était le plus fait pour les sentir. Conservez cette lettre, mon ami, et qu'elle soità jamais le gage des sentiments que je conserverai toujours pour vous et d'une amitié à laquelle ce que j'aime applaudit, où il rn'invite lui-même, qu'il veut partager et dont je n'apprendrai qu'à être plus digne de tous deux. Je me ressouviendrai toute ma vie, mon cher citoyen, d'avoir entendu de votre bouche sortir ces mots, d'un air pénétré, que mon amour pour lui était désormais une de mes vertus. Ah ! n'oubliez jamais ce mot qui m'attacha à vous d'un nœud nouvea^i et qu'il me fut si doux d'entendre. »

Démaillotée de la phraséologie du temps, dont Rousseau était encore moins dupe que nous, cette lettre voulait dire avec la dernière netteté : Jamais d'amour entre nous ; admirez nos amours à Saint-Lambert et à moi et trou-

vez-y un vif plaisir, conformément à vos principes ; et soyez vertueux. Et au fond c'était une lettre de congé. Elle se terminait par : 1° une déclaration de neutralité relativement au \voyage à Genève à faire ou à ne pas faire ; 2^ une déclaration rappelant qu'il avait été convenu entre Rousseau et M""^ d'Houdetot qu'on cesserait de se voir pendant quelque temps et donnant à nouveau les motifs de cette convention pour la confirmer. 1^ « J'attends avec impatience des nouvelles sur votre voyage, soit qu'il se fasse, ou non . Je souhaite vivement qu'on ne vous trouve point de tort et je suis bien sûre que vous ne vous en croirez point dans le parti que vous prendrez [oui, c'est la plus jolie épigramme du monde ; mais je doute que M""^ d'Houdetot la fasse et je crois que c'est vous qui l'y mettez], mais mon ami je suis extrêmement attachée qu'on ne vous en trouve point {sic) et je désire que vos amis vous trouvent aussi irréprochable que je crois que vous le serez en effet... » — 2^ Vous avez approuvé, mon ami, le parti qu'il m'a convenu de prendre pour écarter de vos amis ou des personnes malintentionnées le soupçon que j'aurais pu contribuer par mes conseils à celui que vous pourriez prendre de rester ; vous avez partagé mes craintes et ap-

MADAME d'hOUDETOT

prouvé mes précautions. C'est une preuve de plus que vous m'avez donnée de votre attachement et de votre honnêteté. Je suis sûre qu'il vous en coûtera autant qu'à moi d'êire privés pendant quelque temps d'une société qui est plus douce que jamais pour tous les deux. Adieu, mon cher citoyen ; songez à moi dans votre solitude... »

Cela veut dire que, pour n'être pas accusée d'avoir retenu Rousseau, d'Houdetot, d'abord lui a conseillé de partir, tout en le laissant libre, ensuite est convenue avec lui, au cas qu'il ne partît pas, d'être aussi séparée de lui que s'il était parti, moyennant quoi on pourra et l'on devra croire et qu'il n'a pas été retenu et même que ce n'est pas par amour de ]y[me (J'Houdetot qu'il est resté. — Et en résumé il n'y a pas de lettre qui soit moins lettre d'amour que celle-ci et Rousseau n'a pas dû en être enivré.

Aussitôt M"*® d'Epinay partie, sans Rousseau, ]^me d'Houdetot dit à Rousseau : voilà qui est bien ; aussi bien c'était prévu ; mais maintenant tenez-vous tranquille et n'en veuillez pas aux amis qui auraient voulu que vous fissiez autrement ; Diderot ne vous a écrit que craignant de vous voir manquer dans une occasion essentielle à une amie ; il y a mis trop de viva-

cité, c'était à vous de vous expliquer d'autant plus tranquillement qu'il était plus vif : « Puisque vous n'êtes pas toujours maître de vous, songez que les autres aussi peuvent ne pas l'être ; il faut donc tâcher de se retenir soi-même dans un mouvement de passion... »

Rousseau qui, comme tout le monde, mais un peu plus, aimait que ses amis partageassent ses passions et non pas qu'ils les réprimassent, ne dut point être satisfait non plus de cette lettre-ci. Il commença, de ce moment, à compter M"**^ d'Houdetot au nombre sinon de ses ennemis, du moins de ses contradicteurs. Il répondit à M™® d'Houdetot de manière à la (( faire trembler » et, d'après elle, dans un véritable «égarement». Elle le conjura de se « calmer » et de s'expliquer. Il s'expliqua avec plus de calme, puisqu'elle lui dit qu'elle le sait « plus tranquille"")). Elle lui répéta qu'elle était persuadée que ses raisons de ne pas suivre M^^ d'Epinay étaient excellentes, mais qu'il a pu avoir des torts dans la façon dont il les adonnées ; et, supposant que Rousseau a pu « avoir plus de torts avec M°^^ d'Epinay que d'Epinay n'en a eu avec lui )>, elle le supplie de ne pas se donner celui de quitter l'Hermitage en pareilles circonstances. Enfin elle lui parle de Saint-Lambert en l'assurant de son affection sans bornes pour Rousseau et en recommandant

MADAME d'hOUDETOT

à celui-ci, parole assez inattendue, derespecter le tendre amour qui unit Saint-Lambert à elle et de « ne le condamner que par son silence ». Il est probable que Rousseau, les nerfs malades, en était revenu à reprocher à M™® d'Houdetot ses relations avec Saint-Lambert; car deux jours après, M"^^ d'Houdetot répète son avertissement sur ce point : «... Vous attestez mon amitié par un nom trop cher pour qu'elle ne vous soit pas doublement assurée. Tout ce que nous exigeons de la vôtre et à laquelle la nôtre s'attache [et c'est-à-dire qu'il la perdrait s'il n'obéissait pas], cest de ne jamais nous troubler ni ne rien dire contre un amour qui fait tout le charme de notre vie. Soyez sûr à ce prix que vous ne pouvez cesser de m'être cher ni à lui non plus... » — Elle le suppliait à nouveau (7 novembre) de ne pas quitter l'Hermitage.

Quand Rousseau eut reçu de M™^ d'Epinay (8 novembre) «la lettre qui le fit frémir », qu'il lui renvoya et que nous n'avons pas (celle qui est dans les Mémoires de M"^^ d'Epinay étant nonavenue aux yeux d'une critique sérieuse, puisqu'elle est dans les Mémoires de M""® d'Epinay), Rousseau écrivit à M""® d'Houdetot qu'il ne pouvait plus rester à FHermitage et par conséquent il y resta. M"^® d'Houdetot le conjura de ne rien précipiter, lui promit d'écrire à Genève et d'arranger les

choses et lui fit, « au nom de Tamitié », cette recommandation excellente : « N'écrivez à personne. » — Puis un peu plus tard (?), avec un art de débrouillement dont elle est capable, mais où Ton peut voir la main de Saint-Lambert, encore qu'il soit absent et malade, elle lui montre très bien qu'il pourra, prochainement, dans un certain temps, quitter THermitage ; mais que le moment où il est est précisément celui où il ne peut s'évader sans mettre de son côté toutes les apparences de tort. C'est très bien raisonné et du reste c'est très juste: « Il n'est pas douteux qu'on ne doit point, autant que l'on peut, rester obligé à ceux dont on n'a pas lieu d'être content. Mais Fhonnêteté vous faisant une loi de ne recevoir de bienfaits et de n'être redevable qu'à l'amitié, vous persuadant que vous n'êtes plus dans ce cas avec T^me d'Epinay et vous prescrivant en même temps le silence sur les raisons que vous avez de croire n'y être plus, je crois, mon cher citoyen, que si vous avez à vous retirer ce doit être sans bruit et non dans un moment où votre départ aurait l'air d'une rupture et d'un mécontentement vis-à-vis d'une femme qui n'a jamais paru être pour vous qu'une amie empressée et prévenante. Retirezvous en silence, et, content d*être justifié à vos propres yeux et [aux yeux] des amis que vous estimez, ne donnez point prise aux autres... y>

MADAME d'hOUDETOT

Un peu plus tard, 18 novembre, Rousseau s'étant piqué sans doute du mot : « n'écrivez plus », elle lui disait : « J ai prétendu vous reprocher, non vos lettres, mais l'inquiétude qui vous les fait rendre si fréquentes et qui est offensante pour vos amis. Quittez donc le ton que vous avez pris dans votre dernière lettre ;je ne le mériterai jamais. » Elle persistait à lui conseiller de ne quitter l'Hermitage qu'au printemps. — Plus tard, ayant reçu de Rousseau une lettre «charmante» et de Saint-Lambert une très affligeante (on ne sait pourquoi), elle remercie Rousseau et se plaint doucement que son ami la méconnaisse. — Au^ommencement de décembre elle est très heureuse, ayant reçu et de Rousseau une lettre aimable et de Saint-Lambert une lettre douce . Mais Rousseau l'a avertie de la lettre écrite par lui à M^^ d'Epinay [du 23 novembre 1757, celle où il la renvoie à sa conscience] et elle le gronde, assez justement ce nous semble, de prendre cette attitude à l'endroit d'une femme qu'il connaît depuis dix ans « et dont il a sans doute dû connaître et supporter le caractère pendant tout ce temps ». Elle l'engage encore, malgrétout, à rester à FHermitage jusqu'au printemps, sur ceci « qu'il aura le temps pendant tout l'hiver de faire des réflexions », persuadée du reste « qu'il se conduira toujours bien quand

il ne le fera pas d après quelque passion. »

Tout à coup rupture. Le 6 décembre (si les dates sont exactes, mais en tout cas il est certain que les choses ont été très vite), lettre très amicale — encore que Ion y voie que Rousseau soupçonne M""® d'Houdetot d'avoir laissé courir la lettre de Rousseau à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, qu'il lui avait communiquée — mais enfin lettre très amicale. Le 7 décembre, lettre très irritée et glacialement irritée de M""^ d'Houdetot et qu'il faut reproduire tout entière :« J'accepterai avec plaisir vos copies [pas à'en-tète de lettre, pas de «cher ami » ou « cher citoyen». Dans les habitudes du temps, ces formules n'étaient presque jamais avant la lettre elle-même, mais après les premiers mots ; mais encore il était impoli, naturellement, qu'elles n'y fussent pas du tout] comme une preuve de votre confiance et du ressouvenir de notre ancienne amitié ; mais trouvez bon que je vous les paye^, parce que je croirais vous voler le prix du temps que vous y aurez employé et parce qu'il est juste que chacun vive du métier qu'il a choisi; [mais] je ne croirai pas les avoir achetées et ma reconnaissance restera la même. Je vous prie de vous conformer à cela et de croire malgré votre amitié retirée et la rupture de notre liaison à laquelle je ne pouvais donner autant que vous y pouviez donner vous-même

MADAME d'hOUDETOT

et qui devenait trop orageuse, mais que vous seul m avez forcée à rompre^ que je ne me suis rien reproché tant qu'elle a duré et que je ne me reprocherai rien après. Je vous verrai avec plaisir si r occasion s en présente ;je conserverai de l'intérêt pour vous et de l'estime pour le bien qui est en vous et m'emploierai toujours pour vous conserver les amis qui vous restent et vous défendre contre ceux qui se sont éloignés de vous. Si vous avez reçu quelque bienfait de moi, je ne vous en demande pas une autre reconnaissance, [Ceci est presque atroce; c'est presque le propos de M"^'' Guichard à Alphonse: « tu peux garder tout ce que tu as reçu de moi »]. Si vous poussiez l'injure jusqu'à être inquiet de la lettre à Voltaire qui est entre mes mains, je vous la remettrais en vous priant d'être sûr pour votre tranquillité qu'elle n'a pas été une minute sous d'autres yeux que les miens et sans m' offenser plus [et ceci sans que je m'ofTense plus] de cette injure-là que je n'ai fait des autres que je ne mérite pas. Adieu. »

Ainsi, c'est quand ils étaient dans les meilleurs termes, du moins d'amitié, quelques jours après les lettres « charmantes » de Jean- Jacques Rousseau, que brusquement M""® d'Houdetot invective contre Jean-Jacques sur un ton qu'elle n'a jamais eu et qui est, de sa part, à qui, du reste, qu'elle parle, aussi inattendu et extraordi-

naire que possible. Que s'est-il passé ? On peut supposer ceci. Procédons par « le milieu» et « le moment ». M'"^® d'Houdetot est à Paris; elle y saisit des allusions, lesquelles doivent être fréquentes, à ses amours un peu ridicules avec Rousseau et cela la désoblige ; elle a pu lire récemment la grande lettre de Rousseau à Grimm contre M""® d'Epinay, laquelle, précisément dans ce temps, Grimm fait circuler de tout son cœur; elle a pu, tout à l'heure, connaître la lettre insolente de Rousseau à M'^^d'Epinay, celle où il la renvoie à sa conscience ; elle peut être, par tout cela, mal disposée. Juste à ce moment Rousseau a une crise ^t écrit à M""® d'Houdetot, /anf surla lettre à Voltaire quesurd'autres choses, comme on le voit par les derniers mots de la lettre de M""® d'Houdetot, une de ces lettres injurieuses dont il a le secret; — « finissons-en », se dit M""^ d'Houdetot. Ce ne fut pourtant pas fini, et huit jours après, encore une fois si les dates sont exactes, ce dont je doute, M""^ d'Houdetot écrivait, au moins obligeamment, à Rousseau que la lettre de congé adressée par M"^^ d'Epinay à Jean-Jacques en réponse à la lettre de Jean- Jacques à M""^ d'Epinay traduisant M"^^ d'Epinay au tribunal de sa conscience, était toute naturelle (quelque « imprévue » que Jean- Jacques Rousseau dût la trouver alors, puisqu'il la iuge

MADAME d'hOUDETOT

telle encore vingt ans plus tard) ; qu'on pouvait l'éviter peut-être « en se conduisant plus modérément »; mais que ce qui était fait était fait et que tout ce qu'on pourrait dire là-dessus, maintenant que Jean-Jacques était forcé de quitter THermitage et le quittait en effet, était discussion inutile. — Le 20 décembre elle l'assure encore de sa très vive amitié, tout en le prévenant qu'il se peut faire désormais qu'elle lui écrive moins fréquemment et moins longuement. — ^Le 30 décembre, répondant sansdouteà un deces propos, très souvent renouvelés, de Rousseau, que les devoirs de la reconnaissance lui sont insupportables, elle lui dit, assez doucement, qu'elle « ne se résoudra jamais à regarder comme des chaînes les bienfaits de l'amitié et que la reconnaissance sera toujours douce à son cœur; que ce qui lui paraît une chose basse et un dur esclavage serait pour elle un acte agréable de reconnaissance et que, quoiqu'elle pense comme lui que « celui qui donne est obligé à celui qui reçoit^ » cependant on pourrait à la rigueur soutenir que celui qui reçoit est obligé aussi, quoique à coup sûr infiniment moins, envers celui qui Fa nourri ; enfin, quoique ne comprenant pas assez le genre de grandeur d'âme qui est particulier à Jean-Jacques et qui fait sa délicieuse originalité, elle est extrêmement aimable.

Au 9janvier elle Test encore; seulement elle maintient que la « liaison » est rompue et elle explique une fois de plus pourquoi elle l'est : « Votre lettre ne ma point offensée ; je méritais trop peu les injures que vous m'avez dites pour en être en colère. Elle m'a fait voir seulement... que votre caractère et vos opinions sont trop opposés en différentes choses [ sont trop opposées aux miens en différentes choses] pour que notre liaison ait pu subsister sans orages ; c'est ce qui m'a déterminée à la rupture que vous m'avez proposée.,. Je romps sans aigreur et sans rancune une liaison où je ne pouvais jamais vous contenter... J'ai cru, en vous offrant mon amitié et en recherchant la vôtre, assurer à ce que j'aime et à moi un ami que nous estimons et qui ajouterait de l'agrément et de la douceur à notre vie ; vous m'avez prouvé que cela n'était pas... Je ne vous ai trompé sur rien et c'est vous seul qui m'avez fourni les raisons de souscrire à ce que vous m'avez proposé [la rupture] et où je suis sûre que vous reviendrez souvent [étant incapable de goûter le plaisir de rompre sans espérer le plaisir du raccommodement, ni le plaisir du raccommodement sans aspirer au plaisir de rompre]. Croyez que, malgré le parti que nous prenons, nous nous intéresserons toujours l'un à l'autre... » — Et trouvant encore cette lettre

MADAME d'hOUDETOT

trop dure, elle s'en excusait et l'attendrissait le lendemain en présentant la rupture, non pas comme ayant été nécessaire et étant faite, mais comme étant nécessaire et devant se faire, ce qui est une nuance essentiellement féminine qu'il faudra être grossier comme un homme pour ne pas entendre : « J'ai bien peur, mon cher citoyen^ de m'être trop emportée dans les dernières lettres que je vous ai écrites. Je vous avoue que les vôtres m'avaient fait trembler et m'avaient fait penser qu'il seraiï difficile de vivre en paix avec vous et sans craindre chaque jour quelque nouvel orage. Votre extrême vivacité, une mauvaise opinion de vos amis trop aisée à naître et quelques sentiments solitaires [d'un solitaire misanthrope] sur l'inconvénient de toute amitié m'avaient fait penser que tôt ou tard je vous verrais rompre vous-même une liaison où vous paraissiez renoncer assez volontiers ; c'est pourquoi je prenais le parti de commencer dès aujourd'hui ce que je pensais que vous feriez un jour vousmême. Mais mon amitié pour vous ne peut s'accommoder du parti que j'ai pris. Je n'ai pu me résoudre à abandonner un ami dans le temps que les autres l'abandonnent et, fût-ce par ma faute, il suffit qu'il soit malheureux et qu'il me soit attaché encore pour que je ne puisse m'y déterminer, et m'eût-il ofi^ensée je dois plutôt

sentir son malheur que ses fautes... Je me repens donc, mon cher citoyen, de ce que j'ai fait; je ne rougis point de vous en demander pardon... Ne me montrez plus, seulement, cette humeur solitaire, ni cette défiance de vos amis... »

Je ne sais que faire de la lettre de Rousseau .qu'il a datée lui-même plus tard « janvier 1758 » et dans laquelle il reproche à M""^ d'Houdetot de ne plus jamais lui écrire, puisqu'en janvier 1758 M^'M'Houdetotluiaécrit le 4, le 9, le 10, le 28. Elle doit être plutôt de février ou de mars. Supposons-la cependant d'entre le 15 et le 28 janvier, auquel cas elle s'expliquerait un peu, y ayant un « silence » de M""^ d'Houdetot du 10 au 28 janvier, encore que ce silence ait été à peu près amorcé par M"*^ d'-Houdetot à la fin de sa lettre du 10 : « Répondez-moi avant l'arrivée de mon mari et quand il sera ici ne m'écrivezplus. » — Quoi qu'il en soit, à cette date ou à une autre d'un peu après, Rousseau, sans nouvelles, rongeant son frein, devenait exaspéré, profondément malade d ame et de corps ; il la suppliait comme un condamné à mort : « Votre barbarie est inconcevable ; elle n'est pas de vous. Ce silence est un raffinement de cruauté qui n'a rien d'égal. On vous dira l'état où je suis depuis huit jours. Et vous aussi, Sophie, vous me croyez un méchant! Ah ! Dieu I si vous le croyez, à qui donc en ap-

MADAME d'hOUDETOT

pellerai-je ; mais pourtant comment se fait-il que la vertu me soit si chère? que je sente en moi le cœur d'un homme de bien ! Non, quand je tourne les yeux vers le passé et que je vois quarante ans d'honneur à côté d'une mauvaise lettre (laquelle ? perdue sans doute ; peut-être la grande lettre à Grimm qui, on le sait par Francueil, a circulé partout), je ne puis désespérer de moi. Je n'affecterai pas une fermeté dont je suis bien loin ; je porte dans mon cœur innocent toutes les horreurs du crime ; je ne fuis point des humiliations qui conviennent à mes infortunes, et si j'espérais vous fléchir, j'irais, ne pouvant arriver jusqu'à vous, vous attendre à vôtre sortie, me prosterner au-devant de vous, trop heureux d'être foulé aux pieds des chevaux, écrasé sous votre carrosse et de vous arracher au moins un regret à ma mort. N'en parlons plus ; la pitié n^efface pas le mépris, et si vous me croyez digne du vôtre, il faut ne me regarder jamais. Ah ! méprisez-moi si vous le pouvez ; il me sera plus cruel de vous savoir injuste que moi déshonoré, et j'implore de la vertu la force de supporter le plus douloureux des opprobres. Mais, pour m'avoir ôté votre estime, faut-il renoncer à l'humanité ? Méchant ou bon, quel bien attendez- vous de mettre un homme au désespoir? Voyez ce que je vous demande, et si vous n'êtes pas pire que

moi, osez me refuser. Je ne vous verrai plus ; les regards de Sophie ne doivent tomber que sur un homme estimé d'elle et Fœil du mépris n a jamais souillé ma personne. Mais vous fûtes, après Saint-Lambert, le dernier attachement de mon cœur ; ni vous ni lui n'en sortirez jamais ; il faut que je m'occupe de vous sans cesse, et je ne puis me détacher de vous qu'en renonçant à la vie. Je ne vous demande aucun témoignage de souvenir ; ne parlez plus de moi, ne m'écrivez plus ; oubliez que vous m'avez honoré du nom de votre ami et que j'en fus digne. Mais ayant à vous parler de vous, ayant à vous tenir le sacré langage de la vérité que vous n'entendrez peut-être que de moi seul, que je sois sûr au moins que vous daignerez recevoir mes lettres, qu'elles ne seront point jetées au feu sans les lire {sic), et que je ne perdrai pas ainsi les chers et derniers travaux auxquels je consacre le reste infortuné de ma vie. Si vous craignez d'y trouver le venin d'une âme noire, je consens qu'avant de les lire vous les fassiez examiner, pourvu que ce ne soit pas [par] cet honnête homme [Grimm, peut-être Diderot] qui se complaît si fort à faire un scélérat de son ami. Que la première où l'on trouvera la moindre chose à blâmer fasse à jamais révoquer la permission que je vous demande. Ne soyez pas surprise de cette étrange

MADAME D HOUDETOT

prière ; il y a si longtemps que j'apprends à aimer sans retour que mon cœur y est tout accoutumé. »

Au 28 janvier, nous voyons M*"* d'Houdetot écrire amicalement, rien de plus ni rien de moins, à Jean-Jacques ; au 12 février lui écrire très affectueusement et confidemment et lui expliquer pourquoi il ne faut pas que son mari sache rien d'un commerce, même épistolaire, entre M^® d'Houdetot et Rousseau : c'est que M. d'Houdetot a horreur de Rousseau en tant que philosophe et bel esprit; ce n'est point du tout qu'il connaisse la calomnie représentant Rousseau comme amant de M""® d'Houdetot, ni qu'il y crût s'il la connaissait, étant persuadé que sa femme est une honnête femme, une femme qui n'a qu'un amant. Elle lui demande, du reste, la suite de la Julie^ qu'elle a la plus grande impatience de lire. — Le 19 février elle lui écrit encore presque avec tendresse et, à l'imitation, peut-être sans y songer, de Julie, lui fait le plus beau sermon du monde sur la modération, la maîtrise de soi, la quiétude d'esprit et l'indifférence pour les bruits du monde. — A une date inconnue de l'hiver 1758, elle l'assure de son amitié inaltérable, de son pardon de toutes les offenses et de toutes les injustices et de son goût pour les ouvrages de Rousseau aussi

constant que son amitié pour lui ; il y a une odeur de banalité dans cette lettre-ci.

Le 6 mai 1758, anniversaire peut-être, en tout cas à bien peu près, du commencement des amours de M""® d'Houdetot et de Rousseau, rupture définitive et sans retour. Pourquoi ? Parce que M""® d'Houdetot uenait dapprendre que la passion de Rousseau pour elle était connue de tout Paris (elle le savait depuis six mois, et la preuve c'est qu'elle parlait de cette calomnie circulant sur elle dans une lettre que j'ai analysée plus haut) et parce que, si cette passion était connue, c'était que Rousseau l'avait révélée à Diderot et Diderot à tout le monde (comme si une idylle menée à ciel ouvert pendant tout un été dans les champs de Montmorency, par une grande dame et un homme célèbre, n'avait pas été connue à Paris tout aussitôt que commencée!). La vérité c'est que Rousseau pesait à ses épaules depuis très longtemps. — Tant y a que voici sa lettre de définitive rupture : « Il y a longtemps que vous n'avez entendu parler de moi ; il est juste que je vous en dise les raisons et celle de la conduite que je dois avoir avec vous à l'avenir. J'ai à me plaindre de votre indiscrétion et de celle de vos amis. Je vous aurais gardé toute la vie le secret de votre malheureuse passion pour moi et je la cachais à ce que j'aime pour ne lui

pas donner de Téloignement pour vous. Vous en avez parlé à des gens qui l'ont rendue publique et qui ont fait voir contre moi des vraisemblances qui pouvaient nuire à ma réputation. Ces bruits sont parvenus depuis quelque temps à mon amant, qui a été affligé que je lui eusse fait mystère d'une passion que je n'ai jamais flattée [n'exagérons rien] et que je lui taisais dans Tespérance que vous deviendriez raisonnable et que vous pourriez être notre ami. J'ai vu en lui un changement qui a pensé me coûter la vie. La justice qu'il me rend enfin sur l'honnêteté de mon âme et son retour à moi m'ont rendu mon repos, mais je ne veux pas risquer de le troubler davantage et je me dois à moi-même de ne pas m'y exposer. Je dois aussi à ma réputation de rompre tout commerce avec vous ; je ne puis en conserver qui ne soit dangereux pour elle. Vous savez que presque tout ce qui compose ma société vous déplaît et que vous n'avez jamais cherché à me voir avec mes amis. Depuis qu'il est établi dans le monde que vous êtes amoureux de moi, il ne serait pas décent pour moi de vous voir en particulier. Je Tai fait dans un tem-ps où j'ai cru que votre passion resterait cachée et où vous demandiez à mon amitié de vous aider à vous guérir. Vous pouvez être tranquille sur la manière dont nous

pensons de vous, mon amant et moi. Dans les premiers moments qu'il a appris votre passion et ce qu'elle vous avait fait faire, il a cessé un instant de voir en vous la vertu qu'il y cherchait et qu'il y croyait trouver. Depuis il vous plaint plus de votre faiblesse qu'il ne vous la reproche, et l'un et l'autre nous sommes fort éloignés de nous unir aux gens qui veulent vous noircir ; nous osons et nous oserons toujours parler de vous avec estime. Au reste vous sentez que vous me devez de n'avoir là-dessus ni confidence ni explication et qu'il faut laisser oublier complètement et votre passion et les peines qu'elle m'a faites. Tout ce que vous devez est de rester tranquille, vu que mon repos est rétabli, que mon innocence, que vous pourriez vouloir défendre, est reconnue et que nous ne pensons point mal de vous et que nous n'en laisserons pas dire. J'enverrai savoir de vos nouvelles avec intérêt et soyez persuadé que malgré le parti où ma réputation, le soin de mon bonheur et de mon repos m'obligent, je ne cesserai jamais de m'intéresser à vous. Si vous voulez continuer pour moi les copies de la Julicy je vous en serai obligée, sinon, je vous renverrai celles que j'ai déjà, mais qu'il est juste de vous payer. Adi^u . »

La grisette finit bien ; par une lettre écrite

MADAME d'hOUDETOT 115

évidemment sous la dictée de son amant titré, dans laquelle elle n ose pas glisser un mot d'affection, et s'intéressant du reste à la suite du feuilleton qu'elle lit. — Les amours de Rousseau et deM™^d'Houdetotavaient duréenviron cinqmois, et leur amitié orageuse sept. M"''' d'Houdetot était très capable d'un caprice quand l'objet de sa passion était absent et elle ne laissait pas de le placer bien ; mais elle n'aimait pas que ce caprice devînt un amour romantique et tempétueux et elle chérissait son amant, sa réputation et son repos.

Ce n'était pas, du reste, une mauvaise personne. Rousseau en garda toujours au dedans de son cœur un souvenir passionné, et quand il parlait d'elle à ses amis un souvenir où se mêlaient l'estime et une certaine rancune. Il écrivait le 7 décembre 1762 à M""^ de Verdelin : « ...Je suis fort sensible au souvenir de la parfaite comtesse et de son ami; je les ai toujours estimés et bien voulus, même quand ils en ont usé mal avec moi ; car j'ai un amourpropre assez bien nourri de mon approbation pour se passer de celle des autres, et je ne règle pas mes sentiments pour les personnes que j'aime sur ceux qu'elles ont pour moi. Quant à la ligue, premièrement ils mentent, parce qu'ils sont tous faux et menteurs ; et parce qu'ils m'ont

fait trop de mal pour pouvoir m'aimer. Et puis, quand ils ne mentiraient pas, cela me serait encore fort indifférent, parce que l'attention des gens qu'on méprise ne peut faire ni bien ni plaisir... »

M""® d'Houdetot a laissé très peu de traces, quoi qu'on en ait dit, dans les ouvrages de Rousseau. Julie ne lui ressemble en rien, ^me d'Orbe, je l'ai noté plus haut, lui ressemble un peu plus; non beaucoup davantage. La partie romanesque et sensuelle de ce roman était écrite quand les amours de Rousseau et de ]^me d'Houdetot ont commencé ; c'est la partie didactique, moralisante et sermonneuse qu'il a écrite soit pendant le cours de ses amours, soit après.

Si l'on m'objecte que Rousseau a dit luimême qu'il a mis dans la Nouvelle Héloïse tous ses amis et ennemis de 1757 : « Sans m'en apercevoir j'y décrivis ma situation actuelle ; j 'y peignis Grimm, M^^ d'Epinay , M"'^ d'Houdetot, Saint-Lambert, moi-même... », je dirai que je connais très bien ce passage, que je n'y comprends pas un mot et que je le laisse à expliquer à ceux qui le comprennent. Pour ce qui est de la trace que M"^'^ d'Houdetot a laissée dans les Confessions^ ]e ne songerai pas à disconvenir qu'elle ne soit sensible.

MADAME DE VEIIDELIN .

M""' de Verdelin était fille de Charles de Brémondd'Arset de Marie de Brémond d'Ars. Elle était née en 1728. Elle avait épousé en 1746 ^ sans qu'on lui demandât son avis, qui n'eût pas été afErmatif, le chevalier Bernard de Verdelin, capitaine au régiment d'Auvergne, qui devait devenir maréchal de camp, veuf sans enfants de Marie-Louise de Beaumanoir, veuve elle-même de Pierre de Charette. Ce chevalier était « vieux, laid, sourd, dur, brutal, jaloux, balafré, borgne, au demeurant bon homme quand on savait le prendre » (Rousseau). Il était de plus scrofuleux,si l'on en croit ce passage d'une lettre de Rousseau à M""^ de Verdelin : ((... Je n'envisage pas de même cette humeur scrofuleuse qui paraît avoir été transmise à vos enfants par leur père ». Il était d'humeur assez difficile : « Ce mignon, jurant.

1. Je suppose ; sa fille aînée, d'après une de ses lettres, a3^ant 15 ans en 1762.

criant, grondant, tempêtant, et faisant pleurer sa femme toute la journée, finissait par faire toujours tout ce qu'elle voulait et cela pour la faire enrager, attendu qu'elle savait lui persuader que c'était lui qui le voulait et que c'était elle qui ne le voulait pas. » M^^ de Verdelin était spirituelle, romanesque, tendre, sentimentale, de très bon sens au fond, et ce fond devait avec l'âge s'affermir et s'étendre. Sainte-Beuve fait une petite erreur en écrivant qu'elle n'était ni bel esprit, ni bas bleu, ni rien qui en approchât. Il oublie quelque chose de ses chers Mémoires de M"""^ dEpinay. Grimm, dans une lettre de ces Mémoires, parle d'un roman que M™® de Verdelin avait écrit : « M. Margency s'est brouillé avec le baron [d'Holbach] parce que celui-ci s'est avisé de trouver très mauvais un roman ni bon ni mauvais que vient de faire [1758] M""^ de Verdelin. J'espérais que cela me raccommoderait. Margency s'obstine à ne plus revenir, et le baron à ne pas le chercher... »

^me Verdelin, en 1757, était une très aimable femme, vive, prompte, enthousiaste et encore un peu enfant. Elle avait fait chez M""® d'Epinay connaissance avec M'"^ d'Houdetot, et tout de suite, en pensionnaires, ces deux dames s'étaient prises de passion l'une pour l'autre, « parce que, dit M""*^ d'Epinay, la première fois

MADAME DE VERDELÏN

qu'elles se virent elles avaient un ruban de même couleur de rose. A la troisième visite elles allèrent se promener tête à tête dans le petit bois de Margency. L'une de soupirer, l'autre de même, et, de soupir en soupir, les voilà conduites à des réflexions générales sur la gêne des maris, Finconstance des amants .Des pleurs involontaires s'échappent de leurs yeux et par leur abondance grossissent bientôt les ruisseaux ; un regard de côté rapproche leurs âmes et voilà la confiance établie: on s'avoue réciproquement ses amours. Que dis-je ? on s'en vante. La petite Verdelin console la comtesse par son éloquence et sa sensibilité ; la comtesse, à son tour, ranime l'espérance perdue, promet des soupers en partie carrée, des promenades, etc. Enfin elles sortent du bois voyant les cieux ouverts. On écrit le lendemain à mon compagnon [M. de Margency] tous ces nouveaux et merveilleux projets ; on lui recommande d'aller bien vite faire sa cour à la Comtesse. Il trouve que cela n'est pas pressé. Sur ce peu d'empressement on le boude chez les Verdelin. Il se passe huit jours pendant lesquels les deux héroïnes ne se quittent point. Elles se lèvent vingt fois par jour pour aller s'embrasser et se soupirer dans Foreille. Pendant ce temps la jeune sœur vient tous les jours à ma porte demander mon compagnon [M. de

Margency] et le gronder de ce qu'il ne va pas chez la Comtesse. On lui exagère les services qu elle doit rendre ; on parvient à l'engrener, ce qui n'est pas absolument difficile. Il revient à la fin [d'une visite chez qui? Je ne démêle pas bien] enchanté de tout ce que ces dames racontent et tournant une heure autour du pot pour me faire trouver bon qu'il s'en aille dans deux jours en passer trois chez la Comtesse; je consens de toute mon âme. Le lendemain (c'est une chose fâcheuse que le lendemain pour certaines gens) )le lendemain donc, arrive ici cette comtesse pour dîner. Margency, la voyant arriver, change de tabatière et pour cause. Force révérences, force compliments ; mais elle [M""^ d'Houdetot] ne lui dit pas un mot ; il s'approche d'elle, il la remercie assez hautement de ses bontés pour lui ; vous connaissez la légèreté et Tindiscrétion qu'il mit à tout cela. Il prend du tabac d'Espagne, en offre ; M""® d'Houdetot aperçoit une mignature, prend la boîte, reconnaît la divinité, referme le sanctuaire, le rend en détournant la tête d un air indigné et s'éloigne du profane sans dire un mot ; elle évite de lui parler le reste du jour, et, craignant sans doute d'être compromise, rompt net avec la petite femme, sa petite sœur et leur cousine, surnommée la fée bleue, et tous ces gens, la veille si enivrés d'elle, l'appellent

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aujourd'hui bégueule. Voilà mon conte ; si vous ne le trouvez pas bon, mon ami, faites-en un meilleur. »

Quoique je ne sois pas sûr du tout de comprendre la seconde partie de ce conte, je la transcris comme propre à exercer la sagacité du lecteur ; mais c'est la première que surtout j'ai voulu citer comme peinture du caractère de M""* Verdelin. Elle était si romanesque et si imprudente à cette époque que ne s'avisa-t-elle point d'avouer sa passion pour M. de Margency non seulement à tout le monde, ce qui va de soi, mais à son mari lui-même ! «Il faut, écrit M""*" de Verdelin à Grimm, que je vous fasse encore un des contes de notre canton ; il est fertile en anecdotes cette année [oh ! en 1757, je crois bien !]. Je vous dirai donc que la petite Verdelin, dans un moment d'enthousiasme romanesque, a pris son vieux borgne pour confident. Elle a voulu qu'il fût trop heureux qu'elle eût choisi le syndic [M. de Margency]. Cet excès de franchise n'a pas eu un si heureux succès auprès de Monsieur son époux que dans je ne sais quel roman d'où la petite femme avait tiré cette démarche [la Princesse de Clèves, il se peut ; mais la Princesse de Clèves a été si souvent imitée!]. Depuis ce temps Margency est beaucoup plus assidu ici ; il n'ose plus se présen-

torchez sa belle. Il prend cela très philosophiquement et, lorsqu'il ne m'impatiente pas^ il m'amuse. »

Ce Margency était l'amant de de Verdelin depuis un an ou deux en 1757 Ml l'était devenu, à en croire M"^® d'Epinay, de la façon suivante : « On dit qu'elle lui a résisté longtemps ; car on n'ignore rien de ce qui les concerne. Je ne sais si vous avez ouï conter cette anecdote de leur roman, qui est singulière. Un jour que M. de Margency la pressait sans succès et qu'elle le refusait avec la plus grande fermeté, il eut recours à ce dépit simulé dont on ne craint les effets que lorsqu'il n'est pas fondé : « J'entends, Madame ; vous ne m'aimez pas. » Elle se mit à rire de ce propos comme d'une absurdité. Il le répéta du même ton et avec plus de violence encore. Elle le regarda avec étonnement, lui rappela les dangers auxquels elle s'exposerait, la jalousie de son mari, le mépris que ses parents, tous livrés à la dévotion, auraient pour elle, la dépendance où la tiendrait le besoin qu'ils auraient de leurs valets ; rien ne put calmer Margency. Elle se lève

1. Puisque M»«e de Verdelin, dans une lettre de 1762, écrit : « une créature [elle-même] qui depuis sept ans ne vit, ne respire que pour... » .

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avec le plus grand sang-froid, le prend par la main, le mène dans son cabinet : « Eh bien ! Monsieur, soyez heureux. » Il le fut, ou crut Fêtre, et voilà les hommes... » — (H y a une histoire de ce genre dans un roman de Diderot ; mais là le soupirant, quoique convié à « être heureux » ne voulut pas l'être.)

M. de Margency était un sot très agréable. En 1757 il avait trente ans : « On m'a présenté M. de Margency, dit M'"'' d'Epinay, qui est un homme âgé de trente ans, d'une santé faible, et qui passe sa vie chez le baron [d'Holbach]. Il est ami de Grimm et dans la plus grande intimité avec M. Desmahis. » Gauffecourt l'appelait « le syndic des galantins », et M""® d'Epinay « jugeait cela admirablement trouvé ». A mesure qu'elle le connaissait davantage, M^^ d'Epinay le trouvait plus nul ; (( M. de Margency n'est que l'ébauche ou l'extrait de tout ce qui est agréable ; c^est un groupe de très bonnes petites choses. J'admirais tantôt le spectacle de la nature ; je l'admirais en grand, les masses seules m'avaient frappée ; il ne s'arrêtait qu'aux détails. Je considérais la majesté des bois d'Epinay; il aurait volontiers compté les feuilles ; il les examinait chacune en particulier. Si quelqu'une présentait une forme un peu bizarre, elle n'avait aucun droit à son admiration ; voilà pour-

quoi il préfère sans balancer Racine à Corneille, l'opéra à la tragédie et Grandisson à Clarisse. » — « 0 mon ami, écrit-elle encore à Grimm, que vous m'avez rendue difficile ! Je l'éprouve tous les jours. J'aimais fort la société de M. de Margency lorsque je le voyais de temps en temps, à Paris ; mais du matin au soir et tête à tête je crois qu'il n'y a que vous au monde qui puissiez soutenir cette épreuve. Mon compagnon est d'une paresse qui engourdit à la voir ; il n'a jamais un quart d'heure de suite la même volonté. Veut- on causer? on ne trouve pas une idée dans cette tête, ou, dans un autre moment, on en trouve une foule de si petites, si petites, qu'elles se perdent en l'air avant d'arriver à votre oreille. Il tient comme un diable à l'opinion du moment, qu'on est tout étonné de le voir abandonner le quart d'heure d'après sans qu'on l'en prie : il commence trente choses à la fois et n'en suit aucune ; il est toujours enchanté de ce qu'il va faire et ennuyé de ce qu'il fait ; le morceau le plus sublime ne lui inspire que du dédain s'il y trouve par malheur une expression qui blesse son oreille. Je suis sûre qu'il ne pardonnerait pas à la plus belle femme du monde d'être coiffée de travers ; aussi a-t-il en aversion tout ce qui sent la province. Une manque ni de pénétration ni de finesse ; mais je ne lui ai jamais

va saisir une chose fortement ni extraordinairement pensée. Ouf I j'avais besoin de vous dire tout cela. Je Faime fort ; mais je voudrais ou être seule ou avoir quelqu'un qui liât et amalgamât ses manies avec les miennes ; car j'en ai bien aussi. Vraiment, sans cette réflexion je me serais peut-être prise de grippe contre lui. » — 11 tournait d'un air assez galant des vers insignifiants. Il écrivait à ce pauvre Desmahis qui donna quelque temps de belles espérances •

Quittez la palette légère Où Tamour brode encor vos plus belles couleurs, Appelé parThalie à de plus grands honneurs, Il est temps qu'aujourd'hui d'une main plus sévère Pour achever la peinture des mœurs Vous repreniez le pinceau de Molière.

Laissez-moi des amants le tendre caractère. C'est à moi d'en chanter les charmantes douceurs, Moi qui toute ma vie auprès d'une bergère Ai porté la houlette et le chapeau de fleurs.

Bref, c'était un sot verni, un de ces hommes qui font quelque illusion pendant un temps, ayant un air du monde, de goût et même d'esprit ; et qui, quand on les pénètre, font frémir la nature; car on sait de quoi elle a horreur. M"^^ de Verdelin en rafi'olait.

Rousseau connut Madame de Verdelin en 1757, au fort même de ses amours avec M"'^ d'Houdetot. M. de Margency avait loué à M. et M""^ de

Verdelin son château de [Margency près d'Eaubonne et Andilly, et « comme le jardin de Margency était sur le passage de d'Houdetot pour aller au Mont-Olympe, sa promenade favd^rite, de Verdelin lui donna une clef pour passer. A la faveur de cette clef, continue Rousseau, j'y passais souvent avec elle ; mais je n'aimais pas les rencontres imprévues, et quand ]^me Verdelin se trouvait sur notre passage, je les laissais seules ensemble sans lui rien dire et j'allais toujours devant. Ce procédé peu galant n'avait pas dû me mettre en bon prédicament auprès d'elle... »

Elle n'en avait pas moins remarqué Rousseau, l'ayant vu du reste, très certainement, chez M""® d'Epinay, en ayant entendu parler par y[me d'Houdetot, qui ne devait pas^ avec M""" de Verdelin, s'entretenir beaucoup moins de Rousseau que de Saint-Lambert ; et en 1758, quand Rousseau fut à Montlouis, elle l'entreprit, en toute honnêteté, mais très vivement. Elle le vint voir plusieurs fois, ne letrouva point, et « voyant que Rousseau ne lui rendaitpas sa visite, s'avisa pour l'y forcer de lui envoyer des pots de fleurs pour sa terrasse. Il fallut bien s'exécuter et c'en fut assez et les voilà liés. »

Voici M'""^ Verdelin telle qu'elle parut être à Rousseau en 1760 et, je n'ai pas besoin de pré-

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venir, on sait quel œil surprenant avait Rousseau pour voir les gens, en bien et en mal, tels qu'ils n'étaient pas, et peut-être est-ce Voltaire seul sur qui il ne s'est point trompé en le jugeant un scélérat : « Le tour d'esprit de M""*" de Verdelin était trop antipathique avec le mien. Les traits malins et les épigrammes partent chez elle avec tant de simplicité qu'il faut une attention continuelle et pour moi très fatigante pour sentir q^u'on est persiflé. Une niaiserie, qui me revient, suffira pour en juger. Son frère venait d'avoir le commandement d'une frégate en course contre les Anglais. Je parlais de la manière d'armer celte frégate sans nuire à sa légèreté. « Oui, dit-elle, d'un ton tout uni^ l'on ne prend de canons que ce qu'il en faut pour se battre. » Sainte-Beuve se demande avec effarement et en craignant d'avoir l'esprit obtus, ce qu'il peut y avoir de persiflage dans ce propos de M*"^ de Verdelin. J'en fais autant. Mais, comme lui, je fais remarquer que ce qui, pour n'importe qui, est n'importe quoi, pour Rousseau est intention offensante à l'endroit de Rousseau ; et nous sommes entourés de gens qui de Rousseau n'ont que cela, mais qui l'ont à souhait ; il suffit pour avoir ce défaut de ne jamais songer qu'à soi. « Je Tai rarement ouï, continue Rousseau, parler en bien de quelqu'un de ses amis absents sans

glisser quelques mots à leur charge. Ce qu'elle ne voyait pas en mal elle le voyait en ridicule, et son ami Margency n'était pas excepté. » Ajoutez qu'elle était officieuse, prévenante, aux petits soins et que cela est insupportable : « Ce que je trouvais encore en elle d'assommant était la gêne continuelle de ses petits envois, de ses petits cadeaux, de ses petits billets, auxquels il fallait me battre les flancs pour répondre et toujours nouveaux embarras pour remercier ou pour refuser. »

Cette liaison donc commença par être « orageuse». D'après les lettres de M""® de Verdelin que nous avons sous les yeux, sauf son humeur officieuse et caressante, nous avons d'elle l'idée contraire de celle qu'en donne Jean-Jacques Rousseau. Elle était douce, sans aucune causticité, même sans esprit, mais de sens juste, de plus en plus juste à mesure qu'elle avançait, de très bon cœur et très tendre, désintéressée, blessée par la vie et courageuse devant] elle, de sentiments nobles, extrêmement aimante, et, en vérité, de tous points délicieuse. Si Tonne savait que la Nouvelle Héloïse était à très peu près finie en 1758, on ne pourrait pas ne point songer à M^^ de Verdelin comme ayant été le modèle de Julie, ni à Julie comme ayant été un portrait, un peu manqué, de M"'^ de Verdelin. Dans les

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commencements de leur liaison, Rousseau lui disait qu'il avait renoncé à l'amitié pour se bien porter et que cette recette lui avait réussi. Elle lui répondait: « ...C'est en renonçant à l'amitié que vous avez trouvé la vôtre [votre santé] ; dites en renonçant à l'erreur. Oui, mon bon voisin, lorsqu'à la place des âmes fausses qui vous ont sans doute fait renoncer à cette fille du ciel, vous trouverez des cœurs simples, sensibles, honnêtes, exempts de flatterie et de jalousie, vous la rappel* lerez; vous lui dresserez des autels et, quoi que vous en disiez, vous êtes très digne d'en être le ministre. Vous me direz : où les trouve-t-on, ces êtres ? Ah ! au moins j'en connais un [Margency], il est permis de juger le cœur qu'on a éprouvé. N'allez pas croire que ce soit de moi dont je parle avec tant de magnificence... »

Rousseau la querelle, je ne sais sur quoi, et elle lui répond : « Quand vous me querellez. Monsieur, je me gronde et m'afflige, parce que je me persuade que j'ai eu l'air d'avoir tort; et puis je me console en me disant que vous ne me connaissez pas bien encore et que l'année prochaine vous ne me gronderez plus. Voilà ce qui doit vous expliquer pourquoi je ne vous rends point des injures. Il est vrai que j'ai un rhume considérable; il m'ôte le sommeil et point du tout l'appétit. Je ne quitte pas mon feu. Je vou-

drais bien, mon voisin, que vous prissiez autant de soin de votre santé que j'en prends de la mienne... Vous saignez du nez ; il faudrait prendre de l'orgeat; je vous demande la permission de vous en envoyer parce que j'ai un homme qui le fait très bien. Comme une étourdie, une présomptueuse, je pense que je puis bien prendre cette permission, et au reste c'est votre faute, vous saignez du nez, et je vous déclare que si vous vous mettez en colère, cela ne fera qu'augmenter... Je vous envoie de la poudre pour les dents ; elle vient de me guérir d'une fluxion sur la mâchoire; je la conseille à M"^ Le Vasseur qui en souffre, m'a-t-elle dit, quelquefois... »

Rousseau ayant pris de travers quelques mots, que nous n'avons pas, de M^^ de Verdelin, et celle-ci lui ayant dit quelque chose comme : « Je ne me suis pas fait entendre, vous savez bien que je suis une bête», Rousseau lui répondait : « Vous me dites, Madame, que vous ne vous êtes pas bien expliquée pour me faire entendre que je m'explique mal. Vous me parlez de votre prétendue bêtise pour me faire sentir la mienne . Vous vous vantez de n'être pas une bonne femme, comme si vous aviez peur d'être prise au mot, et vous me faites des excuses pour m'apprendre que jevousen dois. Oui, Madame, je le sais bien ; c'est moi qui suis une bête, un

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bon homme et pis encore s'il est possible ; c'est moi qui choisis mal mes termes au gré d'une belle dame française qui fait autant d'attention aux paroles et qui parle aussi bien que vous. Mais considérez que je les prends dans le sens commun de la langue, sans être au fait ni en souci des honnêtes acceptions qu'on leur donne dans les vertueuses sociétés de Paris. Si quelquefois mes expressions sont équivoques, je tâche que ma conduite en détermine le sens... » Notez bien que Rousseau, comme tous ses pareils, ne multiplie ces propos désobligeants que pour se faire ménager, caresser et se faire dire des douceurs et est stupéfait, nous l'avons vu, quand on finit par lui rendre fèves pour pois. Mais avec ]y[mc Verdelin il réussissait.

A cette lettre elle répondait : « Si je disposais de moi et que je fusse maîtresse de mes moments, j'arriverais, Monsieur, demain, à votre déjeuner avec le désir et l'espoir de vous faire convenir que ma façon de penser pour vous mérite un autre jugement que celui que vous portez... Mon voisin, vous méjugez mal, si vous croyez que je prétends à mieux qu'à être une bonne femme ; je fais cas de cette qualité ; je borne toute mon ambition à la mériter et à trouver quelqu'un assez vrai pour me dire les choses qui m'en écartent. Je crois vous avoir écrit, Monsieur, que je dé-

sirais perdre avec vous le titre de connaissance ; vous m^avez fait l'honneur de me dire que vous vouliez des années pour éprouver vos amis. Il y en a si peu que j'ai celui d'être connue de vous, et je suis si peu habituée à obtenir les choses que je désire, que je n'ai pas osé me nommer autrement que votre connaissance [ce que, sans doute, Rousseau lui avait reproché comme une froideur]. Ce n'est pas que je n'aie la date d'un ancien attachement, vous me l'aviez inspiré, Monsieur, avant de vous avoir vu, et quoi que vous en disiez vous ne perdez pas dans le commerce. Ce n'est pas les charmes de votre esprit, que je ne suis pas digne d'apprécier, qui me l'ont fait désirer; ce sont les qualités de votre âme qui m'ont attachée à vous d'une façon invariable. Bonsoir,, Monsieur, votre lettre m'a fort affligée. Je vous prie de trouver bon que j'aille prendre congé de vous. Je vous exhorte fort à ne pas quitter votre feu. »

Quelquefois Rousseau s'humanisait et voulait bien condescendre à prendre M"'^ de Verdelin pour une femme de bon cœur. 28 décembre 1760 : « Je n'ai point lu sans attendrissement votre lettre, Madame; je crois bien, ou plutôt j'espère avoir beaucoup de torts à réparer envers vous, et soyez sûre que je n'ai pas un cœur fait pour les réparer à demi. J'ai toujours estimé et respecté

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votre conduite ; mais j'ai jugé votre caractère, sur votre esprit, trop sévèrement. Soyez bonne, Madame, et vous serez la meilleure des femmes ; car vous avez plus d esprit qu'il n'en faut pour être la pire, et ce plus-là mène à Tautre extrémité. »

Il y avait à cette époque à Paris un homme, nomméCoindet, dontnous avons de nos jours bien des reproductions et qui était « celui qui connaît Anatole France ». «Entreprenant, hardi jusqu'à lefiFronterie, il se tenait à l'affût de tous les amis deRousseau.il se présentait de sa part chez toutes ses connaissances, sy établissait, y mangeait sans façon. Transporté de zèle pour son service, il ne parlait jamais de lui que les larmes aux yeux » ; mais quand il allait chez Rousseau, il gardait le plus profond silence sur toutes ces liaisons et sur tout ce qu'il savait devoir l'intéresser. Au lieu de lui dire ce qu'il avait appris ou dit, ou vu, qui l'intéressait, il l'écoutait, l'interrogeait même. Il ne savait jamais rien de Paris que ce que Rousseau lui en apprenait; c( enfin, quoique tout le monde me parlât de lui, jamais il ne me parlait de personne. Il n'était mystérieux qu'avec son ami. )) C'était le modèle même des fâcheux : c'est lui qui promettait à une dame d'aller la voir à la campagne, ce Non, je ne recevrai personne. — Vraiment ? C'est ce qu'il me faut ; j'irai vous tenir

compagnie. » Il n'avait pas manqué de s'introduire et de s'établir chez M""^ de Verdelin « au nom » de Rousseau et il y fut bientôt « à l'insu » de Rousseau « plus familier que Rousseau luimême ». Rousseau n'avait pas manqué de reprocher Coindet à M^^ de Verdelin, et elle lui répondait : « J'ai eu tort, Monsieur, d'envoyer un gâteau à M. Coindet, mais du moins convenez que ce sont de ces torts qu'on n'a pas avec ses connaissances [mais avec des amis]. Je conçois qu'on peut leur faire des présents [aux connaissances], l'amour-propre y trouve son compte ; mais qu'un morceau de citrouille détrempée avec un verre de lait de ma vache fût, par elles, trouvé bon ou mauvais, qu'elles disent du bien de ma chère Saintonge [pays natal de M""^ de Verdelin, et le gâteau était sans doute selon recette saintongeoise], l'aiment ou la haïssent, je sens que cela me serait de la plus grande égalité ; et il ne m'était pas égal que l'ami deM. Rousseau prît une opinion médiocre de mon gâteau [et voilà pourquoi, traitant M. Coindet en ami et non en connaissance, elle lui a envoyé un gâteau et s'est informée sans doute auprès de Rousseau s'il l'avait trouvé bon ; or, Coindet en a dit plutôt du mal et de la Saintonge, et M""^ de Verdelin l'a su par Rousseau et a jugé avoir eu grand tort de donner un gâteau à M. Coindet Ouf ! mais je crois avoir compris].

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Je ne puis rien changer à cette façon de sentir; mais je vous promets bien, mon voisin, qu'assurément je me tiendrai en garde contre ; car je suis très éloignée de trouver du plaisir à vous déplaire. »

Quand elle était à Paris, elle lui donnait des nouvelles littéraires, et faisait par exemple le feuilleton dramatique avec un goût singulièrement sûr. Voici ce qu'elle disait de Tancrède : (( 11 y a dans cette pièce de belles pensées, des situations touchantes, la versification n'est point du tout agréable, du moins à mon oreille ; elle rapproche de la comédie en proseetn est peut-être pas d autant de ressource. Elle n^a pas Vagrément de la rime et elle en a la gêne^ et notre bon M. de Voltaire s'y est un peu négligé, dit-on, pour la beauté des expressions. Au reste on s'y étouffait.» — Elle l'entretenait de ce qu'on disait de lui : « Nous avons ici une milady qui met votre Julie fort audessus des Clarisse et des Grandisson et [de] tout ce que les plus beaux génies anglais ont jamais produit; elle ne vous fait qu'un reproche, d'avoir été un peu trop abrégé. » Ce reproche que nous ne faisons plus guère à la Nouvelle Héloïse pouvait être fait par une lectrice de Grandisson. — Elle l'entretenait de l'évolution morale de M. de Margency. Celui-ci, amant depuis 7 ans, en 1762, de M"^^ de Verdelin, s'était coiffé de M. de Fon-

cemagne, deveoiu très pieux depuis la mort de sa femme, et il tournait à la dévotion et à cette nouvelle idole paraissait faire mine de sacrifier l'ancienne. Tel jour, dit M""^ de Verdelin, étant tête à tête avec lui, « je vis son visage prendre 1 air austère, son esprit cherchant tous les lieux communs pour fournir à la conversation. Je lui demandai s'il souffrait; on me dit que non en levant le siège. Je ne le rappelai pas, mon voisin, je n'en avais plus le courage. J'ai resté bien des jours occupée de lui cacher ma douleur, tant il m'était douloureux de troubler son âme. A la fin, mon changement, ma santé, lui ont fait deviner ma frayeur. Soit pitié, soit amitié, on m'a promis de ne me pas fuir et de ne rien changer à notre façon de vivre. Je le verrai ; c'est ma vie. »

Quand Rousseau partit pour l'exil, c'est à elle que M"® Le Vasseur confia sa chatte. Minette, qui, très farouche d'abord, s'habitua peu à peu à M""® de Verdelin et à ses filles. Elle le consolait de ses misères de persécuté : « Ses amis, ses admirateurs ici [de Voltaire] sont indignés de la conduite qu'il a tenue avec vous. Cet homme est en vérité aussi fou que méchant [elle est toujours indulgente], car il sent bien que nos arrêts et les décrets du magistrat de Genève n'ôtent rien au respect et à l'admiration que l'univers a pour vous et que, fussiez-vous dans les déserts de la

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Thébaïde, on ne parlera pas moins de vos talents, devos mœurs et des siennes. » Rousseaului répond avec confiance et avec une amabilité exceptionnelle. Motiers, 4 septembre 1762 : « Avant de me livrer, Madame, au plaisir de vous écrire, il fallait trouver un asile où pouvoir respirer et cela n'était pas facile. Poursuivi par le saint Voltaire, par son digne ami le jongleur Tronchin et par leur nombreuse clique de Paris et de Genève, j'ai été successivement proscrit de ma patrie, du canton de Berne, et j'allais l'être même de cet État si la protection de Milord Maréchal et les ordres du roi de Prusse n'eussent réprimé, du moins pour quelque temps, la fureur des Voltairiens, violents défenseurs et vengeurs de la cause de Dieu contre mon irréligion. Mais quoiqu'ils travaillent fortement la cour de Berlin et qu'ils n'épargnent rien pour circonvenir le Prince, j'ai lieu d'espérer qu'il me laissera au moins passer l'hiver dans ce village avant de m'interdire le feu et l'eau. En attendant, ils ne perdent pas un momen t et n'oublient rien pour achever de m'écraser, comme si je valais tous les soins qu'ils se donnent. Ils font agir dans tous les Etats, ils font écrire à tout le monde, surtout à mes amis, et m'accablent de lettres anonymes pour me brouiller avec eux ; ils se sont emparés de toutes les gazettes, de tous les journaux,

même de ceux de l'Angleterre, et n'y souffrent rien de relatif à moi qui ne concoure à leur but, et la vérité n'a plus de voix pour se faire entendre. Je suis vivement touché de l'asile que vous avez donné à ma vénérable doyenne [sa chatte]. La pauvre vieille a passé avec moi des jours paisibles; elle ne les finira pas moins paisiblement près de vous ; elle sera plus heureuse que son hôte. Je vous supplie sur toutes choses qu'elle ait toujours la liberté et qu'aucun chien ne la tracasse ; car elle est douce, craintive et très facile à épouvanter. »

M"'' de Verdelin lit VÉmile ; elle lit Julie, cette « sublime Julie », et en les lisant elle fait des retours sur soi-même à ce propos, car on sait que les femmes, pour la plupart, ne lisent jamais autrement, et elle dit : « Le plus grand malheur d'une femme n'est pas d'avoir été trompée dans son choix; c'est d'avoir connu l'amour ; il faut se défier de soi le reste de sa vie ; cela fatigue et humilie. » Elle est malheureuse, à coup sûr, et, tout au contraire de Rousseau, adoucie en son malheur par sa douceur à le supporter : « A force de maux et de contradictions [contrariétés, sans doute], j'ai appris à me laisser aller, comme les arbres de mon jardin, au vent qui les plie ; tout ce que je désire, comme eux, est de ne pas rom-

pre.... Je voudrais que vous me traitassiez comme votre sœur; voilà comment je désire être avec vous ; c'est ainsi que je vous suis attachée, en y ajoutant la confiance et la vénération qu'on a pour le père le plus chéri. » — « Je vous assure que je ne cherche plus d'amis ; ceux et celles que j'ai eus m'ont trompée; je n'ai que vous, qui pouviez faire le bonheur et la douceur de ma vie, dont les conseils étaient si nécessaires à ma pauvre tête, et vous êtes éloigné. Je me flatte que je ne vous perdrai pas ; non, cette idée n'est jamais venue affliger mon esprit; depuis que vous m'avez promis d'avoir de l'amitié pour moi, il ne m'est pas venu à Fesprit que vous puissiez me Fôter. Ce n'est pas mon amour-propre qui me donne cette confiance. »

A cette époque Rousseau s'était adouci à son égard et la traitait en fille ou au moins en nièce assez aimée. Il lui écrivait : « Je pense comme vous, Madame ; je n'aime pas que vous soyez à Paris. Paris, le siège du goût et de la politesse, convient à votre esprit, à votre ton, à vos manières ; mais le séjour du vice ne convient pas à vos mœurs, et une ville où l'amitié ne résiste ni à l'adversité ni à l'absence ne saurait plaire à votre cœur. Cette contagion ne le gagnera pas. N'est-ce pas,

Madame ? Que ne lisez-vous dans le mien Tattendrissement qui m'a dicté ce mot-là ! L'heureux ne sait s'il est aimé, dit un poète latin ; et moi j'ajoute : « l'heureux ne sait pas aimer... »

Elle le défendait hardiment contre ses ennemis de Paris. A un membre du Parlement elle disait : « Si vous étiez aussi chrétien que lui, vous lui feriez des excuses, et de citoyen de Genève, vous prieriez M. Rousseau d'être citoyen de Paris. — Il n'y a personne qui ne fût bien aise de l'y voir, me répondit-il ; mais nous autres hommes connaissons bien parfois nos torts et ne les avouons guère ; et puis la circonstance est bien difficile. [Notez ceci ; c'est très probablement comme pour s'excuser de chasser les Jésuites que les pouvoirs du temps ont en même temps décrété un chrétien libre ; il arrive souvent qu'on se fait pardonner une persécution en en faisant une autre.] — Oh ! lui dis-je, à mon tour, je crois que vous auriez plus d'un moyen d'anéantir votre décret... — Il savait bien que la religion que nous professons est tyrannique ; il savait mieux encore que le moment était très embarrassant pour la compagnie, disait le magistrat. Si vous aviez pu voir, Madame, le fanatisme qu'on avait mis dans une troupe de nos têtes imbéciles, vous seriez persuadée que tous les partis s'étaient réunis. »

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Elle demandait au maréchal de Richelieu, à un haut magistrat, à tout le monde, s'il y aurait péril à Rousseau à revenir en France ; on lui répondait qu'il était impossible, les têtes étant encore fort échauffées, et elle s'indignait : « Si vous n'y étiez pas intéressé, nous ririons de voir ces protecteurs de la religion et des mœurs s'élever contre le seul écrivain de son siècle qui ait écrit utilement en leur faveur, qui ait bien voulu s élever contre le matérialisme que le bien seul de la société devrait proscrire... » — Elle se sentait très seule, près d'un mari toujours très malade et peu aimée peut-être de ses filles élevées au couvent : « Parmi ces gens qui renoncent à tout, hors à eux-mêmes, on prend aussi le ton de ne tenir qu'à soi. L'avenir que cela promet à une mère sensible fait envisager le dernier jour avec joie. » — Rousseau ne laissait pas de comprendre cette nature douce, sensible, fine et aimante, par certains côtés semblable à la sienne, je veux dire semblable à ce qu'il avait de meilleur. Il lui écrivait,? février 1763 : (( Cent fois le jour je pense avec attendrissement que depuis le premier moment de notre connaissance vos soins, vos bontés, votre amitié n'ont pas souffert un moment de relâche ou d'attiédissement, que vous avez toujours été

la même envers moi dans ma bonne et ma mauvaise humeur, dans ma bonne et ma mauvaise fortune ; que vous m'avez toujours montré une égalité d ame qui devrait faire 1 etude du sage, et cette bienveillance inaltérable que tous les amis promettent et qu'on ne trouve dans aucun. Votre amitié. Madame, est éprouvée et la mienne mérite de l'être. Voilà de quoi j'ai maintenant le cœur plein et ce que je voulais vous dire ; j'ai plus à me louer qu'à me plaindre d'une adversité qui m'a mis en état de parler ainsi de vous. »

Elle perdit son mari à la fin de 1763. Elle restait avec « de quoi vivre honnêtement » en province ou dans les environs de Paris. Elle offrait aussitôt à Rousseau, en cas de màlheur, de se charger de M^^^ Le Vasseur. Elle s'inquiétait sans cesse de la santé de Rousseau et, joliment, n'était pas satisfaite quand elle en avait des nouvelles, même bonnes, par les compatriotes de Jean- Jacques : « Un Genevois lui a assuré [à M""^ d'Aubeterre] que vous vous portiez bien. Cette nouvelle ne m'a pas ôté l'inquiétude. Ces gens-là en faisant l'éloge de votre santé, de votre bonheur, croient mettre leur honte à couvert; je n ai pas de confiance en leurs propos ; je dirais pis; mais je craindrais de vous fâcher; car il me semble que vous avez pour vos compatriotes le

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sentiment qu'une femme garde pour son premier amant. »

Une grande affaire ne tarda pas à la préoccuper. M. de Margency, dès qu'elle fut veuve, lui proposa de l'épouser. Il avait des torts envers elle. Il est très évident qu'il l'avait complètement délaissée depuis plusieurs années. Il voulut donner à cela un tour digne de louange. Il prétendit faire entendre que cette conduite ne lui avait été dictée que par la discrétion, par la délicatesse et par « un excès d'amour et d'honnêteté ». M™^ de Verdelin avait au moins trente-cinq ans ; elle n'était plus la jeune échappée qui déraisonnait avec M""^ d'Houdetot ; elle interdit d'abord au « syndic des galantins » de venir la rejoindre à la campagne, lui disant ou lui faisant entendre : « comme on s'en était éloigné dans un temps où l'on était pressé par le Suzerain d'y venir, je ne crois pas qu'il fût décent pour ce que je dois à sa mémoire de changer de ton et d'allure » ; et puis elle se mit à réfléchir. Elle songea beaucoup à ses trois filles à qui il ne fallait pas donner un beau-père, surtout (je crois) un beau-père dévot.

Rousseau l'engagea très fort à couronner la flamme du syndic : «... les jugements que vous portez sur sa personne me paraissent

bien sévères et je ne puis vous dissimuler que sachant combien sincèrement il vous était attaché, loin de voir dans son éloignement [du vivant de M. de Verdelin] un signe de tiédeur, j y ai vu bien plutôt les scrupules d'un cœur qui croit avoir à se défier de lui-même, et le genre de vie qu'il choisit à sa retraite montre assez ce qui l'y a déterminé. Si un amant quitté pour la dévotion ne doit pas se croire oublié, l'indice est bien plus fort dans les hommes, et, comme cette ressource leur est moins naturelle, il faut qu'un besoin plus puissant les force d'y recourir. Ce qui m'a confirmé dans mon sentiment, c'est son empressement à revenir du moment qu'il a pu pouvoir écouter son penchant sans crime ; et cette démarche, dont votre délicatesse me paraît offensée, est à mes yeux une preuve de la sienne, qui doit lui mériter toute votre estime, de quelque manière que, d'ailleurs, vous envisagiez son retour. Ceci, Madame, ne diminue rien de la solidité de vos raisons quant à vos devoirs envers vos enfants. Le parti que vous prenez est sans contredit le seul dont ils n'aient pas à se plaindre et le plus digne de vous ; mais ne gâtez pas un acte de vertu si grand et si pénible par un dépit déguisé et par un sentiment injuste envers un homme aussi dîgné de votre

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estime par sa conduite que vous-même êtes par la vôtre digne de l'estime de tous les honnêtes gens. Je dirai même plus : votre motif fondé sur vos devoirs de mère est grand et pressant ; mais il peut n être que secondaire. Vous êtes trop jeune encore ; vous avez un cœur trop tendre et plein d'une inclination trop ancienne pour n'être pas obligée à compter avec vous-même dans ce que vous devez sur ce point à vos enfants [il fait partie de vos devoirs envers vos enfants de tenir compte de vous-même dans les résolutions que vous prenez relativement à eux]. Pour bien remplir son devoir Une faut point s'en imposer d'insupportables ; rien de ce qui est juste et honnête n'est illégitime ; quelque chers que vous soient vos enfants, ce que vous leur devez sur cet article n'est point ce que vous deviez à votre mari. [Elle a pu croire le contraire et assez raisonnablement : à un mari détestable elle ne devait que le dévouement matériel, et elle le lui a donné ; à ses enfants elle doit de ne pas leur imposer un maître de maison fâcheux. Ceci soit dit sans irrespect à l'égard d'une lettre de direction qui, d'ailleurs, est admirable.] Pesez donc les choses en bonne mère, mais en personne libre. Consultez si bien votre cœur que vous fassiez leur avantage,

mais sans vous rendre malheureuse ; car vous ne leur devez pas jusque-là... »

]yjme Verdelin réfléchit encore et confia ses réflexions à Rousseau : « Quand vous auriez conservé, mon voisin, la liaison la plus intime avec M. de Margency, vos réflexions, vos conseils ne me seraient pas suspects. Personne ne connaît mieux que moi la beauté, rhonnêteté de votre âme ; personne, aussi, n'a pour vous une plus parfaite vénération et une plus tendre confiance... [maisj ne me croyez pas si injuste en soupçonnant M. de M. ..de ne m'être que médiocrement attaché ; c'est de son aveu que je suis partie. [11 est vrai que] comme je ne crois pas qu'il faille une passion folle pour être heureux en ménage, je ne ferais pas moins mon bonheur de passer ma vie avec lui. Je suis sûre qu'il m'aimerait autant qu'il en est capable parce que ma tendresse l'y forcerait. Mais je manquerais à la loi que je me suis imposée de tout faire pour mes enfants, aux promesses que j'ai faites à leur père qui, dans ses derniers moments, n'a été occupé que d'eux. Il a trouvé moyen de me rendre chères et respectables toutes ses volontés. Ce n'était plus cet homme impérieux, mon voisin ; ses derniers moments me feront toujours répandre des larmes. Mes soins l'avaient touché ; il commençait à croire

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à mon amitié. Je désire que son souvenir me défende contre un sentiment qui n'est pas, je Favoue, affaibli. Je sens que si M. de M... perdait sa mère et que, sa mauvaise santé et sa façon de vivre, qui peut éloigner tout autre de s'unir àlui^ le mettaient dans le cas d'avoir besoin de mes soins, toutes mes résolutions céderaient, et il m'est doux de penser que vous ne m'en aimeriez pas moins. Ce que je puis vous assurer, mon voisin, c'est que mon bonheur personnel ne me décidera pas, je l'ai dit ainsi, et comme je ne trouve pas juste qu'on falsifiât les choses qui plairaient et pourraient convenir, j'ai mis le docteur [Margency] fort à son aise en lui montrant plus de courage et de raison que je n'en ai. S'il prend d'autres engagements, je le regretterai ; mais vous seul le saurez ; s'il n'en prend pas et reste à soigner sa vieille mère, d'ici à sept ou huit ans, mes filles aînées seront en âge d'être établies ; mes parents m'aideront à leur trouver dans nos provinces des gens honnêtes et aisés. Je pourrai faire pour elles de bons établissements. En en faisant un pour moi je me brouillerais avec tous et mes filles en souffriraient ou du moins le croiraient. On m'a parlé ces jours-ci pour un homme qui a cent mille livres de rente, dont le nom est connu, qui donnerait à mes

filles, attendu qu'il n'a pas d'enfants. Oh ! je me suis crue très dispensée de leur procurer cet avantage. Me voilà quitte avec elles. Je me garde bien de faire part de cette bonne fortune à M. de M... J'ai une aversion parfaite pour tout ce qui a l'air ménage de contrebande ; il me semble que c'est la plus grande marque de mépris, d'avoir pour amant en public celui dont on ne veut pas faire son mari. On n'est pas obligé de savoir nos raisons. Je rougirais pour lui et pour moi de ce soupçon. Il vient d'acheter une maison près de Sceaux où il passera l'été. Je partirai dans le mois de juillet pour Bourbonne sans le voir... »

Il y a plusieurs choses et ce me semble intéressantes dans le cas de M^^ de Verdelin.

D'abord et avant tout, et c'est presque tout son souci, ses devoirs envers ses enfants. Il est inutile d'insister sur ce point.

Ensuite, et ceci me paraît compter pour quelque chose, un souvenir tendre pour son mari, qu^elle a commencé d'aimer dès qu'il a été mort. La chose est fréquente. L'amour féminin posthume, l'amour des veuves est classique. Il arrive très souvent que le mort chasse le vif, que le mari élimine l'amant en mourant. J'ai vu une femme, à la grande stupéfaction de l'amant, rompre avec celui-ci à la mort de son

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mari, puis — un assez long temps après — prendre un autre amant. C'est très juste comme logique féminine : le premier amant était combattu par la solennité de la mort, et le donner comme rival posthume au disparu semblait sacrilège ; mais donner au disparu un rival qu'il n'avait pas connu, paraissait moins méprisable, et, le besoin sensuel aidant, paraissait permis. Il est probable que M""^ de Verdelin, n'eût été la considération de ses enfants, eût épousé plutôt l'homme aux cent mille francs de rente que M. de Margency.

Il y a de plus ceci que M°^® de Verdelin aimait Jean- Jacques Rousseau. Elle ne l'aimait pas de passion féminine, mais elle l'aimait passionnément, et cela fait une grande diversion aux amours mêmes où la féminité est engagée. Jean-Jacques Rousseau avait traversé la vie de M""^ de Verdelin quand son amour pour M. de Margency était à son comble et par conséquent n'avait plus qu'à décliner ; il l'avait, qu'elle en eût conscience ou non, un peu distraite de cette passion ; les hommes de génie ne sont pas précisément aimés des femmes ; mais ils les dégoûtent des gens médiocres ; et ils les font regretter ; mais ils n'y ramènent pas. Il y a de cela dans le cas de M""® de Verdelin. — Et enfin, quoi

qu'elle en dise, elle n'aimait plus M. de Margency ; elle s'y trompe ; elle croit Faimer encore, mais ce n'est pas tout à fait cela ; elle aime le souvenir de Famour qu'elle a eu pour lui ; la différence n'est pas très grande, je le sais ; mais encore elle est sensible. Elle s'est aperçue qu'il était une bête. Les femmes ne s'avisent presque jamais de cela tout de suite ; mais quand, avec le temps, elles s'en sont convaincues, elles s'en aperçoivent trop ; elles exagèrent, par s'en vouloir de ne pas avoir connu cela tout d'abord. Tel était, je crois, l'état d'esprit et de cœur de M"*® de Verdelin pendant le premier semestre de l'année 1764.

Elle devait continuer de voir un peu M. de Margency, mais en s'ajustantde moins en moins à lui. En 1765 elle écrivait à Rousseau : (( Je m'aperçois qu'on a de l'inquiétude de l'éloignement qu'on me trouve pour Fattirail de la dévotion [il est de mentalité catholique et elle un peu de mentalité protestante]. On m'a déjà dit deux ou trois fois : « Nos goûts ne sont pas les mêmes . » Cela n'a pas changé les miens. J'ai toujours des soins, de l'amitié. On s'en éloigne sur des prétextes légers. »

La correspondance continua entre M""® de Verdelin et Rousseau. Maîtresse de sa fortune, la première idée de cette charmante femme avait été

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d'en faire un peu profiter Rousseau. Elle lui avait demandé qui était son banquier à Paris, voulant, selon lusage déjà établi, lui faire du bien sans qu'il le sût ou sans qu'il fît semblant de le savoir. Il avait très bien compris, lui avait manifesté qu'il avait compris, et elle lui répondait bonnement : Allons ! c'est vrai ; mais pourquoi pas? « Vous me dites^ mon voisin, que vous avez tout ce qui vous fait besoin : c'est que vous restreignez vos besoins à ce que vous avez. Vous êtes ausi dur pour vous-même que vous êtes bon et compatissant pour autrui. Le pays que vous habitez est cher ; je l'ai entendu dire à une M'"® de Senarclin qui a habité Neufchâtel. Elle vous avait vu passant à Lausanne. Il est vrai que j'ai deviné, au ton de votre réponse, que vous soupçonniez l'usage que je voulais faire de votre banquier. M"® Le Vasseur ma fait une trahison que je ne lui pardonnerai qu^autant que vous oublierez que j'ai imaginé quelque chose qui vous déplaît [cela semblerait indiquer que c'est à M}^^ Le Vasseur que ]y[me Yerdelin a demandé le nom du banquier ; mais M""® Verdelin l'avait bien demandé à Rousseau lui-même (lettre du l^*" de juin 1764 : « Je vous avais demandé si vous n'aviez pas quelque banquier qui eût un correspondant en ce paysci ; vous ne m'avez pas répondu sur cela »}. Il

est probable que Rousseau ne répondant pas sur cela, M™^ Verdelin avait écrit à M"^ Le Vasseur pour lui faire la même question en la priant de n'en rien dire à Rousseau et que M"® Le Vasseur l'avait <( trahie » auprès de Rousseau]. Si vous lisiez dans mon cœur, vous trouveriez, j'ose le dire, une différence très grande dans le sentiment qui le conduit d'avec celui de bien des gens qui se sont occupés de vous. Je mérite, mon voisin, sur tous la préférence lorsqu'il sera question de vous servir ; personne n'en sera si touché que moi, personne n'est si à portée que moi. Je suis si riche I J'ai vingt mille livres de rente [soixante mille selon la valeur actuelle de l'argent comme pouvoir d'achat] et je m'arrange à en manger dix ou douze mille au plus en ne refusant rien à l'éducation honnête de mes filles, éducation, à la vérité, de filles de province ; mais c'est là où je les destine... Bonjour, mon voisin. Mademoiselle Le Vasseur, je me plains de vous ; cela méfait chagrin, parce que je vous estime et vous aime. Vous connaissez combien je suis affligée de déplaire à mon voisin. Vous avez lu dans mon cœur, rendez-lui justice auprès de lui et engagezle à me mander qu'il croit que je préfère son repos au mien. Permettez, mon voisin, que je charge aussi M^^® Le Vasseur, pour peine de

son infidélité, de vous faire souvenir de moi si vous avez besoin de vos amis et lorsque vous poussez les privations trop loin, je la prie de vous dire que c'est manquer à l'amitié que mérite mon attachement pour vous. Vous savez qu'il ne tient point à votre génie sublime, à la réputation dont vous jouissez, je ne m'élève pas jusque-là. La bonté de votre âme, cette courageuse patience que je n'ai connue qu'à vous, l'amour de la vertu pour la vertu seule, voilà mon bien, voilà ce qui me fait désirer votre conservation pour l'honneur de l'humanité autant que pour le bonheur de ceux qui vous connaissent. C'est ce qui me fait vous dire que vous devez vous soigner et donner à votre vie les commodités qui peuvent la rendre plus douce. J'abuse de votre temps, Mademoiselle Le Vasseur ; lisez-moi, pour votre pénitence... »

Elle continuait à le tenir au courant des bruits de Paris, qui quelquefois étaient piquants. Quand Paoli demanda pour les Corses des lois à Jean- Jacques Rousseau, les Encyclopédistes, pour couvrir l'humiliation qu'ils en ressentaient, prétendirent que Paoli en avait aussi demandé à Helvétius : « Sans doute, nous dit ]\jine Verdelin, les Corses n'ont que le bon sens, ils n'ont jamais connu V esprit. » — Elle lui mandait encore : « Mon voisin, c'est incroyable

tout ce que Voltaire mande dans ce pays-ci pour désavouer son Dictionnaire philosophique. Il y a une lettre à Tarchevêque de Lyon qui finit ainsi : « On veut persécuter un vieillard et mettre une malheureuse famille qui ne peut subsister sans lui dans le cas de désirer d entrer dans le tombeau où on veut le forcer de descendre. » Gela est poétique. Croiriez-vous que l'enthousiasme du comte et de la comtesse va jusqu'à trouver ces désaveux charmants et très sensés et très honnêtes ? Sont-elles {sic) pour détruire l'idée de l'il^tre suprême et nos idées consolantes sur l'avenir ?.... Je n'ai pu me tenir de leur dire qu'il n'y avait qu'un scélérat qui cherchât à détruire une opinion qui le gêne ; qu'apparemment il avait meilleure idée des autres que de lui, car il ouvrait la porte à tous les crimes et ôtait le frein qui lui était profitable comme au reste des hommes... « Un homme de génie ! [at-on dit.] — Ce titre. Monsieur, n'en est pas un pour une femme simple.... La réputation [de Voltaire] ne m'en impose pas, ses opinions me révoltent. En souhaitant beaucoup de bien à sa personne, je voudrais voir brûler tout ce qu'il a fait et sacrifierais le plaisir de quelques-uns de ses ouvrages à celui d'être sûre que les autres seront ensevelis. Le vœu [du reste] est tardif ; le mal qu'il a fait à tous ses admirateurs est

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irréparable. — Et le prêtre savoyard ? dit une dévote. — Madame, il est trop loin de nous.... Il sera obligé de voir qu'il a vainement sacrifié sa vie, sa tranquillité, pour persuader aux hommes qu'il faut croire en Dieu et faire le bien. La morale de ces Messieurs est plus commode, mais elle n'inspire pas la confiance. Je vous jure que je ne me mettrais pas tête à tête à traverser un bois avec le plus honnête, si j'avais seulement 200.000 fr. de lettres au porteur dans ma poche. » On a élevé la voix ; je me suis tue. Au bout d'un demi-quart d'heure que personne ne s'entendait et qu'on me huait et tirait à cartouche, j'ai repris la parole et les ai assurés que, puisqu'on faisait si peu de cas de ma réserve et ma politesse, j'avouais que je pensais même que mille écus, s'ils en avaient besoin, seraient un appât dangereux. Comme je riais on a été forcé de rire ; mais je n'ai plus trouvé que des airs froids à une partie des gens, cest-à'dire les philosophes et les dévots. »

Elle faisait lire à la cadette de ses filles l'histoire ancienne et Ylliade et VOdyssée et les « parties champêtres » de la Nouvelle Héloïse, et ce qu'elle avait entendu appeler par « les belles » du temps des « longueurs » paraissait très court à l'enfant. Elle lui apprenait qu'à Lucques et à Pise on en était à la cinquième édition

à!Emile et qu'on ne comptait plus celles de Julie. Elle causait avec lui de questions religieuses à propos des Lettres de la Montagne. « Il y a partout des gens intrigants et des prêtres fanatiques ; il faut pourtant dire à la louange de ces derniers quils n'ont eu aucune part à Vorage quon a élevé ici contre vous. Le troupeau encyclopédiste a remué seul et mis en mouvement les magistrats dont plusieurs pensent comme eux... Comment est-ce que ces fripons échauffent les têtes ? En assurant que vous ne croyez pas tout ce que vous dites. J'entendis ce propos -là, il y a quelques jours, d'un bel esprit : « Monsieur, lui dis-je, il ne peut se plaindre de vous ; vous le jugez d'après vos sentiments ; mais souvent on se dissimule les raisons d'intérêt qui font nier ou affirmer. Il n'a pu se cacher que le parti qu'il prenait ne serait pas heureux. Il voyait les gens qui ne croient pas en Dieu étayés d'amis et de protecteurs ; il savait qu'il se ferait des ennemis, et des ennemis qui ne croient pas à Vautre vie sont bien dangereux en celle-ci. » Une personne grave dit : <( En vérité, Madame, on peut aimer ses amis ; mais il ne faut pas épouser leurs erreurs. » J'assurai que je n'étais pas calviniste ; que j'étais fâchée que vous le fussiez ; et cela est vrai, mon voisin, non que j'admette

Timpossibilité de faire son salut en écoutant sa conscience ; mais en premier lieu, l'établissement, les motifs de votre séparation m'ont toujours paru tenir plus à Torgueil, à la licence qu'à Tamourdu bien, quoiqu'il en ait été le prétexte ; et puis je ne trouve pas raisonnable qu'on rejette un mystère lorsqu'on en admet un autre tout aussi difficile à résoudre. Et je crois que cette liberté qu'on donne à la raison de les expliquer de telle ou telle manière est un abus de notre intelligence, une occasion de perdre en recherches vaines le temps que nous devons employer à pratiquer, et j'imagine que c'est une chose agréable à Dieu que la soumission de l'esprit ; elle est plus difficile qu'un acte d'humilité. Aussitôt que j'ai un peu raisonné avec moi-même, je me suis imposé la pénitence de ne pas discuter avec ma petite cervelle ; je crois cette soumission nécessaire à l'éducation des femmes, je ne répondrai pas qu'il en fût ainsi pour les hommes. Mon père ne ma occupée qu'à calculer ce qui pouvait regarder mon sexe et mon ménage. Vous croyez peut-être que mon confesseur m'a tourmentée sur ma manière de penser ? Non ; il me demandait si je croyais ; je répondis : « Je prie Dieu chaque jour que ma foi augmente; mais je ne suis pas assez téméraire pour me permettre des raisonnements. »

Il me dit : « Vous avez raison ; soumettez-vous pour le dogme ; mais examinez bien la morale ; écoutez votre conscience et Dieu vous aidera. » Il y a plus d'un Vicaire savoyard... »

Aux premières nouvelles des premières persécutions essuyées par Rousseau à Motiers, elle fut éperdue et en même temps très raisonnable dans les prévisions qu elle fît et dans les conseils qu'elle donna : « Je viens de recevoir votre lettre, mon cher voisin, vous jugez de l'effet qu'elle a produit. Hélas ! Je Favais craint, je connais les prêtres de tous les cultes, et ceux de notre Eglise, aujourd'hui, ne sont pas les plus fanatiques de tous. Malgré cela je les crains encore et je vous aimerais mieux en Angleterre qu'en France [dans la précédente lettre elle l'avait dissuadé d aller en Italie : « Vous n'y trouveriez pas le Vicaire savoyard y>\ Vous jugez si je consulte mes intérêts ! Il n'y a qu'une réflexion qui me tourmente; c'est le climat qui n'est pas bon, et le pays fort cher à vivre. Cela serait moins embarrassant si vous aviez assez de bonté pour vos amis pour leur donner la satisfaction de vous être utile. J'attendrai votre lettre et la fin des décisions de vos pasteurs ; mais je vous prie, ne tardez pas à m'en instruire ; vous auriez de la peine à vous peindre mon affliction et mon inquiétude pour vous. Quelque parti que vous

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preniez, j*espère que je pourrai vous être utile. Je suis bien sûre que le gouvernement vous souffrirait dans quels lieux du royaume vous choisiriez (sic) ; mais il n'est pas autant le maître qu'on le dirait bien sur certains objets et il peut être forcé dans ses résolutions, mais en restant tranquille sur quelque frontière de Bourgogne, de Franche-Comté, dans les pays chauds même, où bien des gens en place vous estiment, vous pourrez vous consoler des tracasseries de vos ministres, et votre respectable garde vous rendra des soins paisibles Quelque lieu que vous choisissiez, j'irai vous embrasser tous les deux... »

Au 31 mars 1765 elle lui propose encore l'Angleterre, lui envoie de l'argent en le remerciant « de la bonté qu'il lui témoigne en acceptant ses faibles services » ; car elle connaît la théorie de Rousseau sur le bienfait qui est que c'est le bienfaiteur qui est l'obligé ; et elle propose un refuge pour M"' Le Vasseur dans le couvent qu'elle-même habite. — Le 15 avril elle le félicite et se félicite elle-même de ce qu'il y a une accalmie et lui rend compte des démarches qu'elle a faites pour lui qui ont abouti à ceci que Choiseul et Praslin sont d'accord pour lui donner un passeport à traverser la France en se rendant en Angleterre et que M. le duc d'Aumont, qui vénère Rousseau et qui a des égards pour

elle et qui est ami intime de l'ambassadeur de France en Angleterre, est pour Rousseau dans les meilleures dispositions du monde. Un peu plus tard elle revient sur le projet d'établissement en Angleterre auquel M. Hume se prêterait. Ce n'est pas qu'elle aime les Anglais : « Il faut vous avouer que je n'aime pas les Anglais. Préjugés de nation, me direz-vous. Je n'en sais rien ; mais cependant on leur dresse ici des autels. M. Hume est la coqueluche des jolies femmes ; c'est pourquoi vraisemblablement il ne fait pas cet effet-là chez moi. Et puis, ils sont pensifs ; je serais née un peu follette. Au reste, malgré mon éloignement pour eux, je ne serais pas plus éloignée devons aller voir à Londres qu'à Motiers... »

Elle lui rendait compte de ce que l'on disait à Paris des Lettres de la Montagne. Elle lui écrivait par exemple : « A ce propos on dispute ici sur la femme dont vous parlez dans vos Lettres de la Montagne. On nomme chez le baron M™® d'Houdetot : cela va bien à ses talents, mais pas à son nez. Le duc d'Aumont me demandait qui j'imaginais : j'ai nommé de Boufflers. »

Le passage des Lettres de la Montagne qui excitait ainsi la curiosité des Parisiens et qui fournissait de matière à leurs exégèses était évidemment celui-ci ; je n'en vois pas d'autre à qui puisse s'appliquer l'observation de M""® de

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Verdelin (1, 5) : « Ilestvrai que j'entrepris mon livre [Emile] à la sollicitation d'une mère... Mais cette mère, toute jeune et tout aimable qu'elle est, a de la philosophie et connaît le cœur humain ; elle est par la figure un ornement de son sexe et par le génie une exception. » Or à Paris on <t cherchait la femme » : le baron d'Holbach songe à M"'^ d 'Houdetot, parce que, très mêlé aux histoires de la Chevrette, il sait Tenthousiasme de Rousseau pour M""® d'Houdetot et ne croit pas que Rousseau puisse faire un pareil éloge d'une autre femme qu'elle. M""® de Verdelin, en bon critique des textes, fait remarquer qu'à la rigueur avoir de la philosophie, connaître le cœur humain et par son génie être une exception dans son sexe, cela s'ajuste à peu près à M™® d'Houdetot, mais que « être par la figure un ornement de son sexe », en conscience et quelque amoureux qu'on ait pu être, ne va point du tout à M""^ d'Houdetot et n'est pas pour son nez. Il faut chercher une femme aimée de Rousseau qui soit à la fois un grand esprit et une jolie femme. Ce doit être de Boufflers. Notez de plus que de Boufflers s'est occupée très séiçieusement et philosophiquement de l'éducation de son fils et qu'il est très vraisemblable qu'elle ait, quand il avait onze ou douze ans, demandé pour son éducation des conseils à Jean-Jacques Roub-

seau. C'est parfaitement raisonné ; la femme à qui Rousseau fait allusion dans les Lettres de la Montagne ne peut pas être M"^^ d'Houdetot et ne peut être que M^- de Boufflers... Seulement nous savons par Rousseau lui-même, qui l a dit plus tard dans les Confessions, que ce n'était ni d^udetot, ni M^' de Boufflers, et que c'était M"^« de Chenonceaux.

M"^" de Verdelin, ayant conduit en juillet 1765 sa fille aînée, très malade, aux eaux de Bourbonne et ayant obtenu pour elle un résultat satisfaisant, elle se donna la joie, qu elle se promettait depuis longtemps, d aller visiter Rousseau à Motiers. Elley passa quelques jours de la fin d août et du commencement de septembre, avec sa fille qu'elle avait d'abord songé à laisser soità Besançon, soit à Pontarlier, à la garde de sa gouvernante, mais qui se trouva assez forte pour faire le voyage jusqu'au bout. Il ne me semble pas douteux que cette visite fît peu de plaisir à Rousseau, parce qu'il se croyait en butte à Tanimosité des gens de Motiers et que M""^ de Verdelin n'entra pas ou entra insuffisamment dans ses sentiments; et le ton aigre-doux dont il parle d'elle dans ses Confessions vient de là et aussi de ce que Mme Verdelin fut de ceux qui l'engagèrent à passer en Angleterre, ce que, après le séjour qu'il fit en ce pays, il ne pardonna à personne. Il faut

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lire de près ce qu'il dit de cette visite de M^^ de Verdelin à Motiers : « Mon autre grand plaisir fut une visite que vint me faire M""® de Verdelin avec sa fille qu'elle avait menée aux eaux de Bourbonne, d'où elle poussa jusqu'à Motiers et logea chez moi deux ou trois jours. A force d'attentions et de soins elle avait enfin surmonté ma longue répugnance ; et mon cœur, vaincu par ses caresses, lui rendait toute l'amitié qu'elle m'avait si longtemps témoignée. Je fus touché de ce voyage, surtout dans la circonstance où je me trouvais et où j'avais grand besoin pour soutenir mon courage des consolations de l'amitié. Je craignais qu'elle ne s'affectât des insultes que je recevais de la populace et j'aurais voulu lui en dérober le spectacle pour ne pas contrister son cœur ; mais cela rie me fut pas possible, et quoique sa présence contînt un peu les insolents dans nos promenades, elle en vit assez pour juger de ce qui se passait dans les autres temps. Ce fut même durant son séjour chez moi que je commençai d'être attaqué de nuit dans ma propre habitation. Sa femme de chambre trouva ma fenêtre couverte un matin des pierres qu'on y avait jetées pendant la nuit. Un banc très massif qui était dans la rue à côté de ma porte et fortement attaché fut détaché, enlevé et posé debout contre la porte, de sorte que si l'on ne s'en

fût aperçu le premier qui, pour sortir, aurait ouvert la porte d'entrée devait naturellement être assommé. M""® de Verdelin n^ignorait rien de ce qui se passait ; car, outre ce quelle voyait elle-même, son domestique, homme de confiance, était très répandu dans le village, y accostait tout le monde^ et on le vit même en conférence avec Montmollin [le pasteur ennemi de Rousseau]. Cependant elle ne parut faire aucune attention à ce qui m'arrivait, ne me parla ni de Montmollin ni de personne et répondit peu de chose à ce que je lui en dis quelquefois. Seulement, paraissant persuadée que le séjour de l'Angleterre me convenait plus qu'aucun autre, elle me parla beaucoup de M. Hume, de son amitié pour moi, du désir qu'il avait dem'être utile dans son pays. »

Nous saisissons ici, sur le fait, avec une certitude absolue, le détail même d'un des incidents les plus importants de la vie de Rousseau. M""® de Verdelin n'a fait aucune attention aux actes de malveillance auxquels Rousseau dit qu'il a été en butte ; c'est que pour elle ils n'existaient pas ; car s'ils avaient existé à ses yeux, on sait qu'elle aime assez Rousseau pour qu' elle y eût été très sensible ; c'est donc ou qu'ils n'existaient pas ; ou qu'ils ont été énormément grossis par les propos de M"^ Le Vasseur et par l'imagination de Jean-Jacques Rousseau. Le valet de chambre

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de M°*® de Verdelin accostait tout le monde toute la journée et a même été vu en conférence avec MontmoUin. Ce n'est certainement pas Rousseau, occupé de M""*" de Verdelin et la promenant dans la campagne, ou causant avec elle dans la maison, qui a vu le valet de chambre de M""® de Verdelin accostant tout le monde et conférant avec Montmollin. Qui l'a vu? C'est M"^ Le Vasseur, et ce qu'en dit Rousseau est propos de Le Vasseur. Ici nous saisissons M"® Le Vasseur comme par la manche. Il est à croire qu'il en va de même très souvent et que la moitié des Confessions sont propos de M"''Le Vasseur, Jean-Jacques Rousseau étant greffier.

Et l'on peut induire de là, d'abord que les faits qui se sont passés après le départ deM""^ de Verdelin, quoique vrais en leur fond, puisqu'on a des pièces authentiques les attestant, ont été énormément grossis par M"^ Le Vasseur, s'ils n'ont pas été, au moins en partie, préparés par elle.

Pour revenir à M^^ de Verdelin, il est parfaitement clair que sa visite, comme toute visite de dame, a déplu àM^^Le Vasseur, que celle ci a immédiatement cherché à faire peser des soupçons surM""^^ de Verdelin, qu'elle y a réussi. On doit savoir gré à Rousseau de n'avoir pas dit, ce qu'il a certainement pensé, que M™® de Verdelin était venue à Motiers pour conspirer.

par intermédiaire, avec M. de MontmoUin et la population de Motiers, et pour préparer la lapidation (du six septembre) arrivée immédiatement après son départ. J'attire sur ce point l'attention de M"® Macdonald ; car son système étant de pousser plus loin que Rousseau toutes les idées de Rousseau sur les persécutions qu'il a subies, elle ne manquera pas devoir avec la plus grande netteté le complot Verdelin-Montmollin au commencement de septembre 1765. — Et je lui indiquerai un texte très important à cet égard. A peine partie, le 4 septembre, M"^® de Verdelin écrit à Rousseau : « J'attendrai avec impatience l'effet du parti que le ministre [Montmollinja annoncé devoir prendre jeudi. J'espère que vous m'en ferez part... » N'est-il pas évident qu'elle a trouvé avec Montmollin quelque chose dont elle grille de savoir le résultat, et que ce résultat elle demande en hâte à Rousseau de le lui apprendre ? — Il serait plus naturel de le demander à Montmollin lui-mêm«. — Qui vous dit qu'elle ne le lui a pas demandé ? Mais en même temps elle le demande à Rousseau, étant élémentaire, quand on conspire, d'avoir des rapports, si l'on peut, et de son complice et de celui qu'on attaque. Etc. C'est une piste à suivre.

Quoi qu'il en soit, Rousseau ne semble pas avoir attribué à M™* de Verdelin, du moins tout

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de suite, Fémeute du 6 septembre ; car il lui écrit de Saint-Pierre, 1®^ octobre : « Saint-Pierre, l*"" octobre 1765. La crise que je viens d'essuyer, Madame, et les tracas qui en sont la suite m'ont empêché de vous parler de l'impression qu'a faite dans mon cœur votre visite et qui ne s'effacera point. Dans la vie errante et tumultueuse que je suis forcé de mener, votre souvenir efface celui de mes disgrâces et me console dans une suite d'adversités sans relâche. » Peutêtre, dans ce séjour à Motiers, M^^ de Verdelin lui avait-elle indiqué l'île de Saint-Pierre comme lieu de refuge ; car plus tard, au 5 novembre 1765, de Strasbourg, Rousseau écrivait à M""^ de Verdelin : « Vous aviez bien raison. Madame, de me conseiller l'île de Saint-Pierre. »

Tant y a qu'aussitôt informée des événements de Motiers, M"^^ de Verdelin écrivit à Rousseau, le 10 octobre 1765 : « J'ai appris les fureurs du peuple de Motiers, que j'ai eu de la peine à me persuader ; mais votre lettre que je reçus avanthier a levé mes doutes. Je suis bien aise que vous ayez gagné l'île [de Saint-Pierre], mais je vous avoue que je vous aimerais mieux plus loin de tous ces monstres. M. Hume, que je rencontrai hier, avait la même pensée. Je ne puis vous dire avec quelle sensibilité il s'occupe de ce qui vous regarde. Comme je lui parlais du désir que

j avais de vous savoir en Angleterre, il me dit qu'il s'informerait d une situation et d un lieu agréable où vous puissiez trouver une petite maison. Comme vous m'aviez dit que vous vous mettriez en pension dans votre île et que, ne sachant pas la langue du pays, cela vous serait plus commode en Angleterre, je lui ai demandé si on ne pourrait pas trouver une pension pour jusqu'à ce que vous fussiez habitué au pays et au langage. Il se trouve qu'il n'y a rien de si commun et de si bon marché, parce que, m'a dit M. Hume, tout le peuple, en Angleterre, est aisé et vit avec son bon bouilli et rôti et avec les autres ressources de la campagne... »

Pour M"^ Macdonald : M^^ de Verdelin, avec quelques autres, est butée depuis longtemps à envoyer Rousseau en Angleterre ; elle a fait le voyage de Motiers pour mettre le feu aux poudres ; elle en est partie un instant avant l'explosion, et aussitôt l'explosion produite, vite elle crie à Rousseau : vous voyez bien qu'il faut quitter la Suisse ; allez en Angleterre ; M. Hume... — De Strasbourg, 18 octobre, Rousseau lui écrit qu'il part pour la Prusse. Elle est désolée et tâche à le retenir s'il en est temps encore. Elle lui fait un tableau peu engageant de la Prusse. Des savants, des pédants, d'une morale très différente de celle de Rousseau, un

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roi « philosophe » et qui accueille Helvetius, voilà-t-il pas un bon monde pour que Rousseau y aille habiter ? Du reste, elle voudrait lui faire passer de l'argent ; mais ne sait comment faire. — Au 4 novembre, Rousseau s'étant décidé pour l'Angleterre, elle lui rend compte de tous les arrangements que M. Hume a pris pour l'installer en pension chez un fermier des environs de Londres. Elle lui propose encore de tirer sur elle pour cinquante louis. — Au 9 novembre elle lui propose divers arrangements, soit pour le voyage, soit pour un séjour plus prolongé à Strasbourg, selon son état de santé, et pourvoit à la question financière ainsi : « M. Coindet a douze cents livres à votre disposition ; s'il n'est pas suffisant, un billet sur M. du Lion de Boissy, rue Coquillière [banquier], sera payé à vue à votre ordre ; il a de l'argent à moi- » — Au 21 novembre, elle le dissuadait encore d'aller à Berlin . Avec beaucoup d'intelligence, comme toujours, prévoyant l'effet qu^auraient produit Rousseau et sa compagne à la cour ou aux environs de la cour de Berlin et le genre de rapports qui se pouvait établir entre l'irritabilité de Frédéric et l'irritabilité de Rousseau et l'humeur sarcastique de Frédéric et la susceptibilité de Rousseau, elle lui disait: « Une très forte [raison] devrait vous en éloigner [d'aller à Berlin] ; c'est Vaccueil indis-

tinctque Von y fait à tout homme de lettres : frU pon ou honnête, tout est fêté pourvu qu'il soit sub^ juguéet qu'il loue le maître. Mon voisin, quia sacrifié son bonheur à la liberté, à la vérité, n'est pas fait pour vivre à Berlin. Je connais une femme, amie intime deM.deMaupertuis, qui me disait que le chagrin avait avancé ses jours. »

Rousseau tergiversait toujours. Le 28 novembre, M^'^ de Verdelin lui écrivait que M. Hume retardait de s'en retourner en Angleterre à cause de lui, Elle le pressait : « Rendezvous à votre bonheur, à votre tranquillité. J'ai pris tant d'estime pour M. Hume que je désire que vous preniez confiance en son amitié et à ses services et que vous vous fixiez à en profiter... « — Il s'y fixa; il prit son parti vers la fin de novembre. Le 3 décembre, M™^ de Verdelin lui écrivait que c'était entendu, que M. Hume lattendait à Paris, que lui, Rousseau, demeurerait au Temple, chez le prince de Conti ; qu'elle de son côté lui offrait un appartement chez elle, mais « qu'il lui siérait mal d'insister pour un^ préférence ».

Rousseau vint à Paris, vit M""^ de Verdelin, partit pour l'Angleterre le 3 janvier 1766. M""** de Verdelin l'accompagna de ses lettres, si l'on peut ainsi dire, l'encourageant, l'amusant, lui contant des historiettes, dont celle-ci, qui est gaie. Blainville lui apporte une chanson : « Elle ne vaut

pas grand'chose. — C'est moi qui l'ai faite. — Il fallait me le dire d'abord. Il n'est plus temps de la trouver bonne. »

Aussitôt arrivées les premières lettres de Rousseau (avril 1766), M'^Me Verdelin, qui, du reste, avait toujours considéré l'Angleterre comme un pis*aller et qui n'avait rien tant désiré, on s'en souvient, que ceci que Rousseau habitât en France, comprit que le séjour en pays de langue étrangère était très mauvais pour Rousseau : € Votre lettre, mon voisin, m'a fait grand plaisir. Je suis toujours dans l'inquiétude de ce que vous faites, de la manière dont vous vous trouvez dans ce pays trop éloigné de moi. Je voudrais bien que vous trouvassiez la paix et un peu de gens avec qui vous pussiez vivre dans un nouvel établissement ; car quoique la société vous soit moins utile qu'à un autre, cependant, lorsqu'on n'entend pas la langue, on a plus besoin de gens qui puissent nous aider, surtout pour iW"^Le Vasseur^ qui ne s'ennuiera jamais où vous serez, mais qui peut cependant y être plus ou moins amusée. »

Alors viennent les grandes affaires de la querelle avec Hume. Dès les premières plaintes que Rousseau fit de son protecteur, M"™^ de Verdelin, horriblement inquiète, lui écrivit : « J'ai reçu votre lettre, mon voisin. La douleur

profonde, Fétonnement où elle m'a jetée, m'a si fort accablée qu'en prenant la plume je ne sais si j'aurai la force de rassembler ici toutes mes idées. La première qui se présente c'est que ce serait une grande folie à l'homme en question [Hume] de vouloir vous déshonorer en Angleterre, parce qu'il a désiré vous y servir de guide. Je ne vous cacherai pas que différentes personnes lui ayant dit du mal de votre caractère [autrefois, avant 1766], il est venu me trouver et m'a dit : « Je ne désire pas servir un homme seulement célèbre. Si c'est un homme honnête, persécuté, je voudrais m'y sacrifier. Telles choses sont-elles vraies ? » J'ai répondu. (( Voilà qui est bon, «me dit-il. Depuis quelques jours il écrit, à ce que j'ai ouï dire, à quelqu'un de la société : <( Ce Jean-Jacques que l'on dit un homme si plein d'amour-propre, se refuse à tout ce que je puis faire pour le fixer aux environs de Londres où il est fêté et recherché par tout ce qu'il y a de grand dans le royaume. Il va en Derbyshireoù il ne sera entendu de personne* Cest le seul déplaisir qu'il m ait donné depuis que fai le bonheur de le connaître. C'est un homme selon mon cœur avec le génie que Ton lui accorde. J'ai trouvé chez lui un cœur simple comme un enfant, de la candeur, de la franchise. Enfin, Monsieur, mon cher pupille est

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le meilleur de tous les hommes ; sa conduite prouve s'il est vain, » J'ai vu Gatti à son retour, plein de tout ce que lui a dit M. Hume, dans un enthousiasme de la vertu que vous avez. Il vous nomme cet excellent homme y et j'entendis l'autre jour chez M""^ d'Aine répéter mille choses honorables qu'il a dites chez le baron pour les avoir entendues à Londres chez les plus grands seigneurs- Quel est donc le but de ces gens-là de vous nuire à Londres ? Quel honneur tirerait M. Hume de s'être rendu le défenseur d'un homme méprisé ?.., »

Mais les journaux de Londres, si élogieux pour Rousseau au commencement, se mettent à le railler : « Londres est plein de Genevois et de Suisses qui ont trop d'intérêt de vous détruire dans le public ; mais je vous trouve [aussi trop humble de croire que votre réputation tient à ce que disent les papiers. » — Mais le fils de Tronchin, en très bonnes relations avec Hume ! — «M. le duc d'Orléans et beaucoup d'autres doivent l'avoir recommandé à M. Hume, mais surtout, ce que j'ai entendu dire, à Gatti. Si, depuis que vous êtes à Londres, il avait dit mal de vous, M. Hume l'aurait plutôt jeté par la fenêtre. Il [Hume] a dit aussi à tout le monde son histoire avec lui en '^i,cosse et je vous assure qu'elle a fait, chez beaucoup de gens, tort à

Tronchin... » — Mais la léttre de Walpole ! — « Elle est de lui. C'est Tami intime de M""® du Deffand qui n'est pas, à présent, celle de M. Hume qu'elle charge de ridicule à journée, parce qu'il n'a pas été son complaisant, et ce Walpole lui [à du DefiFand] est tout dévoué. Je vous avoue que je suis étonnée aussi qu'il soit l'ami des amies de M"^® du Deffand et que ces amies n'aient pas dit le mot de cette lettre [que, puisqu'il est l'ami des amies de M"^® du Deffand, ces amies n'aient pas dit un mot de cette lettre] qu'elle a débitée, à ce qu'on dit [et ce n'est pas moi qui le dis] ; car, quoique je la rencontre souvent, nous faisons si peu de cas l'une de l'autre que nous ne nous parlons pas et qu'elle n'est pas, dit-on, à son aise avec moi [elle était trop amie de Voltaire pour l'être d'une amie de Rousseau], de façon que j'ai ni vu ni su rien de tout cela. Ce qui me désespère, c'est votre situation. Je vous avoue que j'ai bien de la peine à vous croire trahi. Je crois que votre compagne de yoyag^e, trop occupée de prévenir les malheurs qui peuvent vous menacer, voit quelquefois les choses en noir et vous les rend de même [Avant son voyage à Motiers, M""^ de Verdelin ne parlait jamais de M"^ Le Vasseur qu'avec la plusgrande sympathie. Depuis, le ton a changé. Elle a sans doute entendu les propos pessimistes que M"^ Le

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Vasseur, à Motiers, tenait à Jean-Jacques.] Je donnerais ma vie pour être à dix lieues de vous. Je crois que je vous persuaderais que c'est d'après votre façon de vivre qu'on vous jugera et non pas d'après les papiers... Mademoiselle Le Vasseur, ayez soin de mon respectable ami ; mais ne perdez pas de vue que la légèreté de notre imagination et de notre langue femelle doit nous tenir fort en garde contre ce que nous voyons et jugeons. Quant à la curiosité de M. Hume, elle est extraordinaire ; mais on le dit amoureux fou deM"^®deBoufïlers ; elle vous aime beaucoup ; c'est peut-être là l'objet qui l'a porté à vouloir voir vos lettres... [il est singulier qu'elle accepte le dire de Rousseau sur ce point et ses pensées, au risque de l'y confirmer, au lieu de lui dire : en êtes-vous bien sûr ?] Bonjour, mon voisin ; de vos nouvelles. Je relis encore votre lettre et je conclus qu'on ne se tient pas honoré de servir un homme méprisé. Quant aux mépris pour M"® Le Vasseur, vous savez ce que c'est que le peuple anglais ; et puis elle ne les entend pas et elle n'a peut-être pas eu l'air gai ni avenant, ce qui est assez simple quand on est dans un pays étranger ; mais devait-elle vous aller faire des plaintes de gens que vous alliez quitter ? [ce qui indique que Rousseau, dans la lettre à laquelle celleci répond, avait dit que sa gouvernante s'était

plainte de Hume ou des gens chez qui Hume avait mis Rousseau, avant même le départ pour Wootton] ; ne devrait -elle pas être occupée de vous cacher tout ce qui peut vous troubler ? Ne fallait-il pas essayer de son nouveau gîte avant de se plaindre? Je sens qu'il lui serait plus agréable d'être à la portée des gens qu'elle connaît ; mais si cela était possible, aurait-on pris un autre parti ?... » — Un peu plus tard elle reprend son argument, qui n'est pas mauvais : comment un homme à la fois si délicat, si désintéressé, si loyal et si prudent que M. Hume, tel qu'elle l'a connu, aurait-il changé si brusquement et quel intérêt peut-on imaginer qu'il y eût ? Et puis, car elle y tient, croyant voir que là est le point vif de la question : « Vous ne me parlez pas de M"^ Le Vasseur. Sachez donc, mon voisin, qu'il m'importe fort de savoir si elle est un peu bien, si elle s'habitue. Parlez-moi beaucoup de votre situation à tous deux. »

En juillet elle revient à sa question : qui vous prouve que M. Hume vous trahisse? «... sur tout ce que vous m'avez marqué, mon cher voisin, j'ai trouvé une curiosité misérable [de la part de M. Hume : elle admet qu'il ait ouvert les lettres], mais je n'ai pu trouver des raisons de croire qu'il voulût vous déshonorer et vous perdrQ en Angleterre pendant que j'ai su mille

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choses honorables qu'il écrivait de vous à des gens qui ne sont pas vos amis et qui les ont répandues. La lettre du roi de Prusse est de M. Walpole, j'en suis aussi sûre que je le suis qu Emile est de vous. M™^ du Deffand Ta aidé et c'est son style et non celui de d'Alembert que vous avez reconnu. Dans le temps que cette lettre s'est répandue on a regardé M. Walpole comme le colporteur ; cela lui a fait peu d'honneur chez tous ses amis ; je sais qu il y en a qui [le] lui ont reproché. On me mande que M. Hume avait engagé le roi d'Angleterre à vous accorder une pension ; que vous lui avez écrit, la pension accordée, que vous lui avez voué un ressentiment implacable^ qu'il veut vous déshonorer en vous forçant d'accepter des bienfaits. Les bienfaits d'un roi, mon cher voisin, honorent celui qui les reçoit et celui qui les donne. Les bienfaits de Louis XIV aux hommes célèbres de FEurope lui ont fait plus d'honneur que ses conquêtes II me semble qu'étant persécuté pour votre manière de penser de la religion, il était un peu affligeant pour vos ennemis de vous voir donner un asile et une pension par un roi qui a la réputation d'être très religieux. C^est aussi instruire l'Europe qu'il n'ignore pas le séjour que vous faites chez lui et c'est confirmer ce que M. Hume a dit avant votre départ que vous

étiez désiré du roi et de la nation. Si cela est vrai, je ne vois pas que vous ayez raisonde lia refuser et il me semble que M. Hume, en vous procurant cette pension que je irouve, dans cette circonstance, encore plus honorable qu'utile, vous donne une preuve du cas qu'il fait de vous et de l'amitié qu'il vous porte. Quel est le sujet qui ose solliciter son maître pour un homme quil veut ay/Z/r ?... Vous avez de la confiance en Milord Maréchal ; ah ! c'est un homme de cette probité, dont l'amitié vous est connue, qu'il faut consulter sur les torts de M. Hume. Vous savez^ mon voisin, qu'on se prévient quelquefois et que l'homme le plus sage voit d'après son erreur... »

C'est une bonne fortune que nous ayons, cette fois, la réponse de J.-J. Rousseau. Elle est infiniment importante pour la connaissance de l'état d'âme de Rousseau à cette époque, d'autant qu'elle s'adresse à une personne en qui il a encore toute pleine confiance. «... Vous me demandez quels sont les griefs que j'ai contre M. Hume, Des griefs ? Non, Madame, ce n'est pas le mot ; ce mot propre n'existe pas dans la langue française, et j'espère, pour l'honneur de Thumanité, qu'il n'existe dans aucune langue. M. Hume a promis de publier toutes les pièces relatives à cette affaire ; s'il tient parole, vous verrez dans la lettre que je lui ai écrite le 10 juillet les détails

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que vous demandez, du moins assez pour que le reste soit superflu.. Que la fausse lettre du roi de Prusse soit de M. d'Alembert, ami de M. Hume, ou de M. Walpole, ami de M. Hume, ce n'est pas, au fond, de cela qu'il s'agit ; c'est de savoir, quel que soit l'auteur de la lettre, si M. Hume en est complice. Vous voulez que M^^ du Deffand ait travaillé à cette lettre ; à la bonne heure, mais deux autres écrits, mis successivement dans les mêmes papiers [journaux] et de la même main, ne sont sûrement pas de celle d'une femme, et quant à M. Walpole, tout ce que je puis dire est qu'il faut assurément que je me connaisse mal en style pour avoir pu prendre le français d'un Anglais pour le français de M. d'Alembert... On vous marque que j'ai voué à M. Hume une haine implacable parce qu'il veut me déshonorer en me forçant d'accepter des bienfaits. Savez-vous bien, Madame, ce que milord maréchal, à qui vous me renvoyez, eût fait si on lui eût dit pareille chose ? Il eût répondu que cela n'était pas vrai et n'eût pas même daigné m'en parler... [Quant à la pension] il ne s'agit pas de savoir si elle m'eût été honorable ; mais si elle l'était assez pour que je dusse l'accepter à tout prix, même à celui de l'infamie. Quand vous me demandez quel est le sujet qui ose solliciter son maître pour un

homme qu'il veut avilir, vous ne voyez pas qu'il faisait de cette sollicitation son grand moyen pour ni accuser bientôt de la plus noire ingratitude. Si M. Hume eût travaillé publiquement à m' avilir lui-même, vous auriez raison ; mais il ne faut pas supposer quil exécutait avec bêtise un projet si profondément médité... Dans le plan qu'il avait fait et qu'il a si pleinement exécuté de paraître me servir en publicavec la plus grande ostentationet de me diffamer ensuite avec la plus grande adresse, il devait écrire et parler honorablement de moi. Vouliez- vous qu'il allât dire du mal d'un homme pour qui il affectait tant d'amitié ? C'eût été se contredire et jouer très mal son jeu. Il voulait paraître avoir été pleinement ma dupe ; il préparait Vobjection que vous me faites aujourd'hui... »

j^me Verdelin s'était montrée d'un grand sens en écrivant : « L'homme le plus sage voit d'après son erreur. » Elle répondit, quoiqu'elle dût être offensée, avec sa douceur ordinaire : II... [M. Hume] n'avait pas vu à Paris la Lettre du roi de Prusse ; du moins j'ai lieu de le croire ; parce que M.Walpole,en la donnant à une femme qui savait qu'il l'avait écrite, lui dit : «Nelamon trez pas àM. Hume, car il raffole de son cher petit homme ; vous nous brouilleriez. » Voilà ce que cette femme m'a assuré. On imprime, dit-on, votre correspondance avec M. Hume. M. d'Alem-

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bert... a opiné, m'a-t-on dit, pour faire supprimer de celles de M. Hume ce qu'il pouvait y avoir de vivacité ; il doit écrire au bas de ces pièces que la lettre n'est pas de lui, et d'ailleurs on dit dans le monde qu'il parle avec beaucoup de modération, mais avec beaucoup de regret que (sic) vous l'ayez soupçonné d'une telle infamie. Il n'a jamais vu M. Walpole, à ce que m'ont dit des personnes de sa connaissance, et il y a trois ans qu'il ne va plus chez M™** du Deffand. Mais il est inutile de rabâcher sur tout cela. . . Quelquefois il est sage encore de regarder sous différents jours. Hélas ! il ny en a aucun qui puisse montrer Vintérêt qua M, Hume à vous nuire ; aussi personne ne le veut-il croire dans ce pays-ci, »

Dans les lettres privées, comme ailleurs du reste, mais particulièrement dans les lettres privées, ce qu'on omet de dire est aussi important que ce qu'on dit. Or, je remarque que M"^® de Verdelin, qui autrefois n'oubliait jamais, non seulement de faire ses compliments à M"^ Le Vasseur, mais de lui donner des témoignages de la plus tendre amitié, depuis sa lettre du 27 avril 1766 exclusivement ne dit plus d'elle un seul mot. Je suppose que Rousseau a été irrité des mots de la lettre du 27 avril : « légèreté de notre imagination et de notre langue femelle. . . » ; qu'il en a fait des reproches à M""^ de Verdelin

dans une des très nombreuses lettres de lui à elle que nous n'avons pas et que M'^^de Verdelin se sera dit : « n'en parlons plus ». Mais cette abstention même a dû blesser Rousseau.

Quand Rousseau fut rentré en France et retiré par le prince de Conti au château de Trye, ]^me Verdelin lui écrivit en août 1767 une lettre très amicale encore où elle lui demandait quels étaient ses projets ou ses désirs et se mettait à sa disposition, par ses relations avec M. de Mercy, ambassadeur à Vienne, pour qu'il fût bien voulu, bien reçu et bien protégé soit en Italie, soit en Autriche. Elle lui disait, de plus, que sa fille aînée, depuis si longtemps malade, était mourante. Rousseau lui répondit par cette belle et triste lettre du 12 septembre qui semble être la dernière qu'il ait envoyée à son amie : « Je reconnais, Madame, vos bontés ordinaires dans les soins que vous prenez pour me procurer un asile où l'on veuille bien ne me pas interdire le feu et l'eau ; mais je connais trop bieii ma situation pour attendre de ces soins bienfaisants un succès qui me procure le repos après lequel j'ai vainement soupiré et que je ne recherche plus parce que je ne Tespère plus... Le parti que j'ai pris d'attendre ici ma destinée est le seul qui me convienne et je ne puis faire aucune espèce de démarche sans aggraver sur

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ma tête le poids de mes malheurs. Je sais que ceux qui ont entrepris de me chasser d'ici n'épargneront aucune sorte d'effort pour y parvenir ; mais je les attends ; je m'y prépare et il ne me reste plus qu*à savoir lesquels auront le plus de constance, eux pour persécuter et moi pour souffrir... Il suit delà que ceux qui veulent bien s'intéresser encore à moi doivent cesser de se donner en ma faveur des mouvements inutiles ; remettre, à mon exemple, mon sort dans les mains delà Providence et ne plus vouloir résister à la nécessité, voilà ma dernière résolution ; que ce soit la vôtre aussi. Madame, à mon égard et même à l'égard de cette chère enfant que le ciel vous enlève sans qu'aucun secours humain puisse vous la rendre ; que tous les soins que vous lui rendrez désormais soient pour contenter votre tendresse et la lui montrer; mais qu'ils ne réveillent plus en vous une espérance cruelle qui donne la mort à chaque fois qu'on la perd. »

yjjne Verdelin n'écrivit plus, ce semble bien, jusqu'au 13 mars 1768. Evidemment elle se détachait peu à peu, comme lui depuis Wotton, si tant est que l'attache, de sa part,eût jamais existé. Un mot de cette lettre du 13 mars 1768 indique même que depuis longtemps M""® de Verdelin n'a pas écrit : « J'entends dire du mal de votre santé, mon voisin ; j'en suis inquiète et affligée... De

grâce, faites-m'en donner [de Yos nouvelles] ; vous savez, mon voisin, le véritable intérêt que j y prends. Je n*ai osé vous persécuter de mes lettres ; le triste spectacle que j'ai sous les yeux [probablement sa fille toujours mourante], les orages que nous avons essuyés depuis quelque temps [?] m'ont si fort noirci l'imagination que j'ai craint de faire partager à la vôtre la moitié de mes inquiétudes,.. Une femme dont la sœur a une terre à un quart de lieue de vous m'a offert un gîte dans cette terre et désirerait m'accompagner si vous le trouvez bon, mais je n'ose m'arrêter à ce projet.. . On est persuadé que vous êtes venu à Paris ; j'ai assuré que non ou du moins que vous n'y aviez vu personne, puisque je jurais ne vous avoir pas vu. Il me semble qu'on vous reproche fort le a Contrat » et quon craint vos Mémoires... « — Le nom de M"*" Le Vasseur reparaît : « Ne répondez qu'un mot ou de M"® Le Vasseur, à qui j'en serai bien obligée et à qui je fais tous mes compliments. »

Après cette lettre de 1768 M"^" de Verdelin n'écrit plus du toutjusqu'àlafin d'août 1771, c'està-dire pendant presque trois ans et demi. En 1771 Rousseau est à Paris. Il la voit peut-être un peu, quoique j'en doute. Il en a parlé bien froidement, en 1768 ou 1769, dans les Confessions. Quoi qu'il en soit, au 24 août 1771, M^'^" de Ver-

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delin est àBrenne(Saiiitonge?)et lui écrit :« Quoique bien faible encore, Monsieur, je veux vous remercier de la petite lettre que vous m'avez écrite et vous parler encore des lignes charmantesque vous avez ajoutées à la tête du recueil de Lisieux que vous m'avez envoyé. Vous avez deviné mon cœur. Je voulais et je n'osais vous demander ce gage de votre amitié et de votre complaisance... Je ne sais ce que M""^ Pignatelli a écrit et par conséquent ce qu'on vous a lu [encore un cancan], je sais seulement que je n'ai rien pensé ni dit qui puisse être sujet à aucune interprétation tourmentante. Vous savez ce que je vous ai dit et ce que je penserai, et, qui mieux est, sentirai toute ma vie. Je vous admire avec enthousiasme et je vous aime comme le cœur le plus sensible et le plus vrai qui ait jamais existé. Je voudrais pouvoir vous donner des preuves de tous ces sentiments ; mais je connais si bien les vôtres que, pour vous servir à votre mode, je m'en tiens à vous être inutile. Mais non, j'ose croire que je ne suis pas nulle à votre bonheur. Le premier, le seul pour un cœur comme le vôtre, c'est de savoir qu'il en existe un bien vrai, bien sensible, sur lequel vous pouvez compter à la vie et à la mort, et vous avez en moi ce cœur... Avant la fièvre je charmais les douleurs de mon bras enchantant

VOS charmants airs : je me suis bien affligée dans ce moment de la médiocrité de ma voix. . . je quittais la musique pour vous lire. Vous voyez. Monsieur, que vous n'êtes point absent de moi. C'est ici où j'ai commencé à vous lire, où je formai le désir de vous connaître. Que j'ai de plaisir à vous l'écrire ! » — Cette lettre est la dernière que nous ayons de M"'^ de Verdelin, et bien probablement la dernière que Rousseau ait reçue d'elle. Cette époque est celle où il rompait avec tous les amis qui lui avaient conseillé l'Angleterre et par conséquent avec tous ses anciens amis ; car ils avaient été unanimes là-dessus. Il est probable que depuis 1768 Rousseau ne répondant plus aux lettres de M™* de Verdelin, il avait bien fallu que celle-ci se déshabituât de lui écrire, qu'elle avait saisi avec empressement l'envoi du recueil de Lisieux et de la petite lettre pour lui écrire longuement, que Rousseau ne répondit pas et qu'elle sortit de sa vie.

Et M. de Margency ? Si vous y songez encore, voici ce que j'en sais. On a vu qu'en 1764, après la mort de M. de Verdelin, Rousseau avait très fortement engagé M^^' de Verdelin à épouser M. de Margency, et l'on a vu les raisons que la marquise avait alléguées pour n'en rien faire. Depuis elle avait assez souvent entretenu Rousseau de cette affaire. Au 3 décembre 1765, elle avait écrit à

MADAME DE VERDELIN

Rousseau : <( Je suis chargée de vous faire passer les vœux et les compliments de quelqu'un qui donnerait son bien et sa santé pour que vous crussiez [religieusement] comme lui . Il faut vous dire que cet honnête homme jouit de la plus jolie santé du monde et qu'il en sent bien le prix. Après avoir mal jugé de mes résolutions, il a fini par y souscrire. Je le vois quelquefois, c'est-à-dire tous les quinze jours, parce que, ne voulant pas dans ce moment-ci être sa femme, je veux encore moins que le public me croie sa maîtresse : et puis que je ne veux pas non plus que mes filles voient chez moi des gens assidus ... Je lui passe dç fronder la comédie [le théâtre] parce que je n'irai pas moins, peut-être plus ; car je ne veux pas dépendre, jusqu'à l'instant où il sera le maître. Cet instant est toujours celui de l'établissement de mes filles... » — Elle lui avait écrit au commencement de 1766 : « Voilà une lettre du faubourg Saint- Jacques où vous êtes pour moitié, je vais y répondre. Il est triste. Cela me fait souffrir. Cependant, s'il m'aimait pour moi, il jouirait de mes procédés à l'égard de mes enfants : il me saurait gré de lui en faire honneur. Il me semble qu'il serait plus doux d'attendre une femme honnête, quitte de ses devoirs, qui se donne, que de jouir des soins d'une femme qu'on entraîne et qui reste le cœur serré de ne les avoir pas remplis. »

Trois mois plus tard : « ...Je le disais hier encore au saint de la rue Saint- Jacques, qui, malgré sa cafarderie, vient causer avec moi, nous ne sommes pas toujours d'accord ; nous avons même de la peine à nous fixer sur l'avenir. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne changerai pas de projet et que je n'avancerai pas d'une heure celle que j'ai marquée [celle où ses enfants seront établies]... lia 1 imagination chaude et le cœur froid [amour de tête]. J'ai besoin d'éprouver tout cela ; car enfin, il y a dix anSjje n avais que la rivalité de M^^ dEpinay et elle me faisait moins de peur que celle de sainte Thérèse et tant d'autres avec qui je n'ai pas l'avantage d'être dans une société intime. Nous avons presque signé hier des articles de liberté : il ira au sermon et moi à la comédie; mais, plaisanterie cessante, cela ne me plaît pas. Je l'aime assez pour le préférer à tous les plaisirs ; mais je ne puis pas adopter les siens. Je bâille en y pensant. »

Bref, elle s'en déprenait de plus en plus. La maladie, très grave, de sa fille aînée avait contribué à la détourner de l'idée du mariage ; elle avait écrit vers le milieu de 1766, partant pour les eaux : « Je laisse ici quelqu'un qui m'a enfin persuadée qu'il était touché de mon absence et qu'il avait quelque mérite à ne me pas suivre et à souscrire aux arrangements que je prends en

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faveur de mes filles. Je le vois aussi souvent que la plus austère bienséance le permet. Mes bamboches s'habituent à Taimer. .. » Un peu plus tard : « Je crois qu'en multipliant ses devoirs on a de la peine à les remplir. Il faut que le temps me force à croire que les remèdes que fait ma fille seront sans succès et il faut que je puisse me dire que rien ne m'empêche d aller à l'autre bout de l'Europe si cela est nécessaire au rétablissement de sa santé. Serais-je ma maîtresse si je me liais ; et si ma fille m'entraînait ailleurs qu'à Paris où mon mari voudrait être, pensez- vous aux chagrins que j'aurais ?Non, on m'attendra, ou il n'y fautpas penser. Je ne crois pas que dans une action qui intéresse ses enfants une femme puisse se préférer. Les miens seront peut-être peu reconnaissants de ce que je fais pour eux ; mais je me suis assez habituée à faire le bien pour moi, mon voisin ; c'est la jouissance la plus sûre. Pourvu que je n'aie pas de remords, je serai toujours contente de mon sort ; je voudrais bien l'être du vôtre... » — Chose qui m'étonne^ à cette lettre de Julie Rousseau avait répondu négativement : « ... Vos filles, malgré leur mérite, leur naissance et leur bien se marieront peut-être avec peine [parce qu'elles sont maladives] et peut-être aurez-vous vous-même quelque scrupule de les marier. Ah ! Madame, les races de gens de bien

sont si rares sur la terre ! Voulez- vous en laisser éteindre une ? A la place des simples et vrais sentiments de la nature qu'on étouffe, on a fourré dans la société je ne sais quels raffinements de délicatesse que je ne saurais souffrir. Croyez-moi, croyez-en votre ami et Tami de toutes choses honnêtes : mariez-vous puisque votre âge et votre cœur le demandent. L'intérêt même de vos filles ne s'y oppose pas. Vos enfants, des deux parts auront les biens de leur père et ils auront de plus les uns dans les autres un appui que vous rendrez très solide par l'attachement mutuel que vous leur saurez inspirer... »

M"* de Verdelin s'était déterminée,semble-t-il, en 1767, à renvoyer son mariage, non plus jusqu'au moment où ses filles n'auraient plus besoin d'elle, mais jusqu'à celui où sa fille aînée, du moins [la très malade], serait établie. « Il faut la mettre en état de s'établir mon bonheur est fixé à cet événement. Un homme de nos amis l'attend avec beaucoup d'honnêteté ; il avait besoin de ce petit mérite pour réparer ses torts. »

Finalement on croit être sûr qu'elle ne l'épousa jamais. — On perd sa trace à partir du moment où cesse sa correspondance avec Jean- Jacques Rousseau. Sainte-Beuve, en 1865, ayant demandé de ses nouvelles à tout le monde, reçut cette information trop vague de M. Napoléon Peyrat : « M""® de

MADAME DE VERDELIN

yerdelin a vécu dans sa vieillesse à Cognac. J'ai connu une personne qui avait beaucoup fréquenté cette aimable femme [cela suppose qu'elle a pu vivre jusqu'au commencement du xix® siècle]. Il est possible que l'amie de Rousseau repose aux bords de la Charente. » — Plus informé, par un descendant de M""' de Verdelin, le comte Anatole de Brémond d'Ars, Sainte-Beuve nous a appris depuis que M""® de Verdelin mourut le 18 décembre 1810, au château de Carouges^ en Normandie, chez son gendre le général comte Le Veneur de Tillières ; elle était âgé de près de 83 ans. Sa fille aînée, Léontine, dont nous avons vu que la déplorable santé avait tant désolé sa mère, était morte infirme, non mariée ; une autre, mariée en 1773 au marquis de Courbon Blinac, eut pour gendre le général comte d'Hidouville ; la troisième fut mariée en 1778 au comte Le Veneur de Tillières qui devint lieutenant général, député sous l'Empire et la Restauration et mourut en 1833. A l'âge de 79 ans, elle écrivait à un cousin, après Friedland : « Vous aurez de la peine à croire, mon cher cousin, que j'ai eu bien de la joie de calculer que ni votre fils ni le nôtre [un petit-fils à elle] ne se sont trouvés à cette terrible bataille. A 79 ans on devient détaché des vanités de ce monde. Voilà ^ans doute pourquoi Ton estime

peu la vieillesse et on a raison ; car on ne fait de grandes choses que par V amour de la gloire.,, » Sous Napoléon P"^ comme sous Louis XV, elle était restée vieille France.

Elle était exquise ; on ne voit pas quelle qualité du cœur ou de l'esprit elle n'avait point ; douce, patiente, désintéressée, dévouée, modeste, inirritable, sensée, prudente, avisée, fine, caressante et consolatrice sans être flatteuse et, très simplement, pénétrée du sentiment du devoir. C'est elle qui fut véritablement Vamie de Jean- Jacques Rousseau et une amie à rendre éternellement tous les hommes qui la connaîtront jaloux de lui.

La maréchale de Luxembourg était fille du duc de Villeroi, petite - fille du maréchal de Villeroi. Elle était née en 1707. Elle avait épousé en 1721 le duc de Boufflers dont elle était devenue veuve en 1747. Elle avait été une des beautés à la mode de la cour de Louis XV. On connaît les couplets célèbres : « Quand Boufflers parut à la cour... » Elle avait été, très spirituelle, très gaie, semant la joie tout autour d'elle, à la fois l'amie et confidente des premières maîtresses du roi et l'amie de la reine ; mais elle ne fut pas dans les très bonnes grâces de M"^® de Pompadour. du Deffand a tracé d'elle le

portrait suivant : « M"^^ la duchesse de Boufflers est belle sans avoir Tair de s'en douter; sa physionomie est vive et piquante, son regard exprime tous les mouvements de son âme ; il n'est pas besoin de dire ce qu'elle pense ; on le devine aisément pour peu qu'on Tobserve. Ses gestes ont tant de grâce ; ils sont si naturels et si parfaitement d'accord avec ce qu'elle dit qu'il

LÊS AMISS 13

est difficile de ne pas être entraîné à penser et a sentir comme elle. Elle domine partout où elle se trouve et elle fait toujours la sorte d'impression qu'elle veut faire ; elle use de ses avantages presque à la manière de Dieu ; elle nous laisse croire que nous avons notre libre arbitre tandis qu'elle nous détermine... Aussi ceux qu'elle punit de ne la point aimer pourraient lui dire : Vous l'auriez été si vous aviez voulu l'être. Elle est pénétrante à faire trembler... M""® de Boufflers, en général, est plus crainte qu'aimée ; elle le sait et elle n'aime pas désarmer ses ennemis par des ménagements qui seraient trop contraires à la vérité et à l'impétuosité de son caractère. Elle se console par la justide que lui rendent ceux qui la connaissent particulièrement et par les sentiments qu'elle leur inspire. Elle a beaucoup d'esprit et de goût ; elle est constante dans ses engagements, fidèle à ses amies, vraie, discrète, serviable, généreuse ; si elle était moins clairvoyante ou si les hommes étaient moins délicats [susceptibles], ils la trouveraient parfaite. »

Veuve en 1747, comme nous l'avons dit, elle avait épousé en 1750 M. de Luxembourg, veuf de son côté, dont il paraît bien qu'elle était la maîtresse depuis quelques années. Quand elle ^ connut Rousseau en 1759 . elle avait cinquante-

deux ans. C'était, et depuis plusieurs années, le temps où Walpole disait d'elle : « Elle a été très jolie, très abandonnée [licencieuse] et très méchante ; sa beauté s'en est allée, ses amants s'en sont allés et elle pense que le diable va venir. Ce déchet l'a radoucie au point de la rendre plutôt agréable ; car elle a de l'esprit et de bonnes manières ; mais vous jureriez, à voir l'agitation de sa personne et les effrois qu'elle ne peut cacher, qu'elle a signé un pacte avec le malin et qu'elle s'attend à être citée dans la huitaine à échéance. » — Et entendez simplement qu'elle était devenue plus douce et meilleure {lenioret melior accedente senecta) et qu'elle était restée vive et qu'elle cherchait un peu à s'étourdir.

Elle voulait, comme à peu près toutes les femmes duxvin'' siècle, avoir un salon littéraire. Jean-Jacques Rousseau habitait à Mont-Louis ; elle habitait, l'été, le château de Montmorency. Elle se mit à l'affût de Rousseau ; même elle le força au gîte. « M. le maréchal de Luxembourg, qui occupait alors cette maison, venait tous les ans dans ce pays, où jadis ses pères étaient les maîtres, passer en deux fois cinq ou six semaines, comme simple habitant, mais avec un éclat qui ne dégénérait pas de l'ancienne splendeur de sa maison. Au premier voyage qu'il y fit depuis

mon établissement à Montmorency, M. et M""*" de Luxembourg envoyèrent un valet de chambre me faire compliment de leur part et m'inviter à souper chez eux toutes les fois que cela me ferait plaisir. A chaque fois qu'ils y revinrent, ils ne manquèrent pas de réitérer le même compliment et la même invitation... Je répondis honnêtement et respectueusement aux politesses de M. et de M.^^ de Luxembourg ; mais je n'acceptai point leurs offres ; et, tant mes incommodités que mon humeur timide et mon embarras à parler me faisant frémir à la seule idée de me présenter dans une assemblée de gens de la cour, je n'allai pas même au château faire une visite de remerciement, quoique je comprisse assez que c'était ce qu'on cherchait et que tout cet empressement était plutôt de curiosité que de bienveillance. Cependant les avances continuèrent et allèrent même en augmentant. M'"^ la comtesse de Boufflers, qui était fort liée avec M""® la maréchale, étant venue à Montmorency, envoya savoir de mes nouvelles et me proposer de venir me voir. Je répondis comme je devais ; mais je ne démarrai pas. Au voyage de Pâques de l'année suivante, 1759, le chevalier de Lorenzy, qui était de la cour de M. le prince de Conti et de la société de M. de Luxembourg, vint me voir plusieurs fois : nous fîmes connaissance ; il me

pressa d'aller au château ; je n'en fis rien. Enfin, une après-midi que je ne m'attendais à rien moins, je vis arriver M. de Luxembourg, suivi de cinq ou six personnes. Pour lors il n y eut plus moyen de m'en dédire [ Sic. Il veut dire de persister dans mon dessein ; mais c'est précisément le contraire de se dédire ] et je ne pus éviter, sous peine d'être un arrogant et un mal appris, de lui rendre sa visite et d'aller faire ma cour à M""^ la maréchale de la part de laquelle il m'avait com~ blé de choses obligeantes. »

Rousseau, donc, avec beaucoup d'effroi que lui donnait la maréchale de Luxembourg, lui alla faire sa cour. « Je craignais excessivement M""® de Luxembourg. Je savais qu'elle était aimable. Je l'avais vue plusieurs fois au spectacle et chez ]VJme Dupin^ îl y avaitdix ou douze ans, lorsqu'elle était duchesse de Boufïlers et qu'elle brillait encore de sa première beauté. Mais elle passait pour méchante, et dans une si grande dame cette réputation me faisait trembler. » Il fut très vite rassuré, du moins du côté de M°^® de Luxembourg; car il fallait bien qu'il ne le fût pas entièrement : (( A peine Teus-je vue que je fus subjugué. Je la trouvai charmante, de ce charme à l'épreuve du temps le plus fait pour agir sur mon cœur. Je m'attendais à lui trouver un entretien mordant et plein d'épigrammes. Ce n'était point

cela ; c'était beaucoup mieux. La conversation de M"''' de Luxembourg ne pétille pas d'esprit. Ce ne sont pas d^s saillies ; ce n'est pas même proprement de la finesse ; mais c'est une délicatesse exquise qui ne frappe jamais et qui plaît toujours. Ses flatteries sont d'autant plus enivrantes qu'elles sont plus simples ; on dirait qu'elles lui échappent sans qu'elle y pense et que c'est le cœur qui s'épanche uniquement parce qu'il est trop rempli. Je crus m'apercevoir dès ma première visite que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas. Toutes les femmes de la cour savent vous persuader cela quand elles le veulent, vrai ou non; mais toutes ne savent pas, comme M™^ de Luxembourg, vous rendre cette persuasion si douce qu'on ne s'avise plus d'en vouloir douter. » Mais... « Dès le premier jour ma confiance en elle eût été aussi entière qu elle ne tarda pas à le devenir, si M™^ la duchesse de Montmorency, sa bellefille, jeune folle, assez maligne et, je crois, un peu tracassière, ne se fût avisée de m'entreprendre, et tout au travers de force éloges de sa maman et de feintes agaceries pour son propre compte, ne m'eût mis en doute si je n'étais pas persiflé. »

Ce doute au moins devait venir.

Comme la petite maison qu'occupait Rousseau à Mont-Louis avait bon besoin de réparations.

M. et M^'Me Luxembourg prirent ce prétexte pour prier Rousseau « en attendant qu'on referait [qu'on refît] son plancher, d'accepter un logement au château, ou, s'il l'aimait mieux, dans un édifice isolé qui était au milieu du parc et qu'on appelait le petit château». Jean- Jacques, qui avait passé deux ans sans être défrayé par une grande dame, ne tarda pas à accepter et devint l'hôte de M. et de M™® de Luxembourg avec ravissement. Il entra au «petit château deMontmorency» le 15 mai 1759, et son premier soin fut d'écrire à la maréchale : « Au petit château de Montmorency, 15 mai 1759. Madame, toute ma lettre est déjà dans cette date. Que cette date m'honore ! Que je l'écris de bon cœur ! Je ne vous loue point, Madame ; je ne vous remercie point ; mais j'habite votre maison. Chacun a son langage ; j'ai tout dit dans le mien. » La maréchale répondit aussitôt : « Les remerciements, Monsieur, ne sont pas faits pour vous [il n'y a aucune ironie], c'est de M. de Luxembourg et de moi dont vous en devez recevoir Cependant notre reconnaissance serait plus grande si vous aviez bien voulu accepter un autre logement. J'ai peur que vous ne soyez pas trop bien dans celui que vous avez choisi. J'ai beaucoup d'impatience de retourner à Montmorency ; mais ne craignez pas les importunités.

je sais votre façon de penser. Soyez persuadé. Monsieur, que j ai pour vous les sentiments de la plus grande estime, et que je désire infiniment dans la suite de mériter une petite part dans votre amitié. »

La lune de miel dura quatre mois. Quand M'""^ de Luxembourg était à Montmorency, Jean- Jacques Rousseau lui lisait la Nouvelle Héloïse, dont je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle raffolait. Elle le caressait, l'embrassait dix fois par jour, lui donnait à table la place d'honneur. Rousseau, quoique toujours un peu inquiet à cause de l'extrême délicatesse de M°^^ de Luxembourg en conversation, était très heureux. Le premier nuage passa dans ce ciel en septembre. Il avait été entendu qu'il n y aurait jamais de cadeau fait à Jean-Jacques. M"^^ de Luxembourg en fit un à W^^ Le Vasseur. Rousseau se fâcha. (( Non, Madame la Maréchale, vous ne me faites point de présents ; vous n'en faites qu'à ma gouvernante. Quel détour! Est-il digne de vous et me méprisez-vous assez pour me donner ainsi le change ? En vérité. Madame, vous me faites bien souvenir de moi. J'allaistout oublier hormis mon devoir, et, comme si j'étais votre égal, mon cœur eût osé s'élever jusqu'à l'amitié ; mais vous ne voulez que de la reconnaissance ; il faut bien tâcher de vous obéir. » M°^" de Luxembourg

répondit : « Est-il possible que vous ne soyez injuste que pour moi ? Ne inavez-vous pas permis de donner à M"® Le Vàsseur une robe de toile peinte ? Et n'avez-vous pas dit expressément que vous vouliez qu'elle fût bien laide ? Et cela s'est passé comme vous l'aviez ordonné. Vous me grondez et vous m'écrivez, Monsieur, la lettre la plus affligeante ; vous me menacez de ne me point aimer ! En vérité, si je me laissais aller à vous dire tout ce que je pense, je crois que je vous querellerais. Mais j'aime bien mieux oublier votre lettre pour ne songer qu'à vous et au plaisir infini que j'aurai si vous venez ici [Paris]. Eh bien. Monsieur, malgré vos menaces, je vous aime de tout mon cœur, et je vous assure que je ne changerai jamais. »

La querelle n'eut pas de suite. Elle se renouvela en novembre par suite d'une citation dont l'intention fut mal comprise. Rousseau, prié par M""^ de Luxembourg de lui faire des copies de la Nouvelle Héloïse, moyennant juste rémunération, avait écrit à M'""^ de Luxembourg : «... Vos copies ne sont pas encore commencées; mais elles vont Têtre mais, Madame la Maréchale, quoique vous soyez sûrement une bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre votre argent ; régulièrement ce serait à moi de payer le plaisir que j'aurai de travailler pour vous. » M"'^ de

Luxembourg répondit : « Je suis ravie ; je suis contente ; votre lettre m'a fait un plaisir infini et je me presse pour vous le mander et pour vous en remercier. Voici les propres mots de votre lettre : « Quoique vous soyez assurément une bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre votre argent. Régulièrement ce serait à moi [de] payer le plaisir que j'aurai de travailler pour vous. » Je ne vous en dis pas davantage. Je me plains de ce que vous ne me parlez jamais de votre santé ; rien ne m'intéresse davantage. Je vous aime de tout mon [cœur.] Oui, Monsieur, et c'est, je vous assure, bien tristement que je vous le mande, car j'aurais bien du plaisir à vous le dire moi-même. M. de Luxembourg vous embrasse et vous aime de tout son cœur. »

Rousseau fut atterré. Evidemment c'était là une lettre d'injures, pis encore, de « persiflage ». N'avait-il pas « été obligeant et honnête » dans sa lettre à M""* de Luxembourg, et en quoi méritaitil qu'on l'offensât si cruellement ? Il « s'occupa quelques jours » à « examiner » ce texte « avec l'inquiétude qu'on peut concevoir » et « toujours sans y rien comprendre ». « Dix ans après », écrivant ses Confessions, il dit qu'il y a « souvent pensé depuis ce temps-là » et que « telle est encore sa stupidité sur cet article » qu'il « n'a pas pu parvenir à comprendre ce que M""^ de

Luxembourg avait pu trouver d'offensant ni même qui pût lui déplaire » dans le passage qu'elle citait.

Rousseau est mort sans s'être avisé que M"""^ de Luxembourg, dans une lettre toute de joie, de « contentement » et de « ravissement», avait remis sous les yeux de Rousseau un propos de Rousseau qui l'avait enchantée. Il écrivit à M'"'' de Luxembourg une première lettre à laquelle celle-ci, soit parce qu'elle était très occupée [elle était à Versailles], soit parce qu'elle eut un mouvement d'humeur, ne répondit pas immédiatement. Il en écrivit une seconde, que voici : «Vous ne me répondez pas. Madame la Maréchale ; votre silence m'effraie. Il faut que j'aie avec vous quelque tort que j'ignore ou que j'aie eu trop raison peut-être de craindre d'être oublié. Daignez vous mettre à ma place et soyez équitable. Comblé de tant de caresses, n'ai-je pas dû prévoir la fin de l'illusion qui m'en faisait trouver digne ? Mais où est ma faute? Qu'ai-je fait pour causer cette illusion? Qu'ai-je fait pour la détruire? Elle devait ne point commencer ou ne point finir. Quoi ! sitôt... C'eût été toujours trop tôt. Si mes alarmes vous ont offensée, était-ce en les justifiant qu'il fallait m'en punir? En vérité, Madame la Maréchale, j'ai le regret de ne savoir de quoi m'accuser ;car, dans la distance

qui nous sépare, il vaudrait mieux que le tort fût à moi qu'à vous. Craignant d'avoir commis quelque faute par ignorance, si vous étiez une moins grande dame, j'irais me jeter à vos pieds, je n'épargnerais ni soumission ni prière pour effacer vos mécontentements bien ou mal fondés ; mais dans le rang où vous êtes, ne vous attendez pas que je fasse tout ce que mon cœur me demande ; je dois bien plutôt me punir de l'avoir trop écouté. Si cetie lettre est encore sans réponse, je médirai qu'il n'en faut plus espérer. »

M°^® de Luxembourg répondit à cette lettre : « Ce n'est point à vous à vous mettre à mes pieds, c'est à moi à me jeter aux vôtres. Est-il possible d'avoir tort avec vous? On ne doit jamais se le pardonner. C'est à votre clémence et à votre amitié que je la [sic) demande, si vous m'en croyez encore digne. Cependant je pourrais dire quelque chose pour ma justification ; mais ce ne serait que des lieux communs qui ne sont pas faits pour être lus par vous, comme par exemple, « que je n'étais pas ici », «que je n'ai pas reçu votre lettre d'abord » et mille autres bêtises comme cela. Oui, Monsieur, je parle de vous avec M. de Luxembourg, et c'est, je vous assure, l'entretien le plus agréable que nous puissions avoir, surtout dans un aussi vilain pays que celui- ci, où l'on ne trouve personne

dont Ton puisse dire les mêmes choses que nous disons de vous, et je vous assure que M. de Luxembourg vous aime bien tendrement. Je n ose vous rien dire sur ce que vous me mandez du livre que vous m'avez promis [les copies de la Nouvelle Héloïse] et des conventions que nous avons faites ensemble. Ce n'est pas à moi de gronder dans ce moment-ci ; mais cependant, mais cependant... vous m'entendez et je n'ose en dire davantage jusqu'à ce que j'aie reçu mon pardon en bonne forme, et que je vous demande avec la plus grande instance. »

Quelle traduction faut-il donner de la réticence : « mais cependant, mais cependant... ? »

Si dans sa première lettre sur cette affaire, lettre que nous n'avons pas, Rousseau a exprimé à M"^® de Luxembourg ses affres sur l'interprétation, selon lui désobligeante, qu'elle a donnée des mots de Rousseau : (( Vous êtes assurément une bonne pratique... c'est à cela, répondant à la fois aux deux lettres, que M*"^ de Luxembourg fait allusion et elle veut dire : « Vous mériteriez bien que je vous grondasse pour la mouche qui vous a piqué à propos de la façon dont j'acceptais nos conventions. » — Si Rousseau, comme c'est sonhabitude, a,dans sa première lettre, exhalé des plaintes vives mais vagues, je ne puis plus savoir à quoi, dans les conventions elles-mêmes,

M^^de Luxembourg fait allusion par réticence.

La lettre continue : « Je n ose me plaindre que vous ayez pu soupçonner mon cœur ; il est pourtant bien tendrement à vous et il y sera toute ma vie. Je serai dans la tristesse, tant que je n'aurai pas de certitude que vous n'êtes plus fâché contre moi. Ainsi, Monsieur, je vous demande à deux genoux un petit mot pour me tranquilliser, et je vous supplie d'être persuadé que mes sentiments pour vous sont de nature à ne jamais finir. »

Le petit mot pour la tranquilliser fut (ce semble, car on n'estpas sûr des dates) celui-ci : « J'ai beau relire le passage que vous avez transcrit, il faut, Madame, que je vous avoue ma bêtise ; je n'y vois point ce qui peut vous offenser, je n'y vois qu'une plaisanterie mauvaiiçe à la vérité, mais non pas criminelle, puisque la seule volonté fait le crime ; je n'y trouve à blâmer que de vous avoir déplu, et sans ce malheur je la pourrais faire encore et ne me la reprocherais pas plus qu'auparavant. Daignez donc vous expliquer davantage ; dites-moi précisément de quoi il faut que je me repente et tenez-le déjà rétracté... »

C'est, d'après toutes les vraisemblances, à mon avis, à cette lettre que M^^ de Luxembourg répondit ainsi : « Vous m'effrayez avec le sérieux de votre lettre. La mienne n'était qu'une plaisanterie.

et qui roulait sur ce que vous disiez que vous ne vouliez pas prendre de mon argent, à Toccasion des cahiers que vous m'avez promis et sur lesquels je compte, comme on doit compter sur tout ce que vous dites. Je meurs d'envie de vous voir. Il n'y a qu'un mois jusqu'à la fin du quartier de M. de Luxembourg ; si vous ne venez pas nous voir, nous irons vous trouver. Je souhaite^, Monsieur, que votre santé soit bonne, personne ne vous aimant plus tendrement que moi. »

Le temps passa là-dessus. Rousseau faisait pour M™® de Luxembourg ses copies de la Nouvelle Héloïse concurremment à celles qu'il faisait pour M""® d'Houdetot, et M"** de Luxembourg avait à cet égard les impatiences les plus flatteuses, et quand elle les recevait elle était dans le ravissement : «... Je devrais être honteuse de la peine que tout cela vous a donnée. Je ne peux vous exprimer. Monsieur, le plaisir que cela me fait. Je le lis avec délices ; mais je trouve que je le lis trop vite. Il n'y a point d'illusion [il n'y a pas eu d'illusion : la fin de la phrase montre que c'est là le sens] je le trouve encore plus beau que la première fois que je l'ai entendu. Non, jamais il ny aura rien de si bien écrit, de si touchant. Je meurs d'envie de vous voir; je hais à la mort une absence si longue. Comment peut-on aimer les gens qu'on voit si peu, ou.

pour mieux dire, comment peut-on voir si peu les gens qu'on aime ? Car certainement je vous aime de tout mon cœur. Vous avez été malade. Ces temps froids sont bien malsains quand on est délicat. Avez- vous senti le tremblement de terre? Pour moi je n'y crois pas beaucoup. Adieu, Monsieur, personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous aime plus que moi. »

Quelquefois elle se plaignait de la lenteur avec laquelle arrivaient ses copies si chères. Et alors Rousseau expliquait qu'il allait bien plus vite dans son travail pour M""^ de Luxembourg que dans son travail pour M"^^ d'Houdetot et terminait par cette galanterie : « Je n'oublierai de longtemps que vous m'accusez de vous oublier... Madame, il faut être lent à donner son estime afin de ne pas être si prompt à la retirer. » Il ne semble pas que M™® de Luxembourg se soit émue de ces coups de boutoir. Très peu de temps après celui-ci elle écrivait : «Je reçois, Monsieur, avec bien de la reconnaissance, la seconde partie que vous m'envoyez. Je relis la première avant de commencer l'autre pour faire durer le plaisir plus longtemps. J'ai un grand désir d'aller à Montmorency. En vérité, il est bien cruel de ne vous pas voir. Est-il possible qu'on soit assez malheureux pour aimer tendrement quelqu'un qu'on ne voit jamais? Combien croyez-vous qu'il

y a que nous ne nous sommes vus ? Vous n y pensez pas, j'en suis sûre... » — Et, le chien de Rousseau « Duc » (devenu « Turc » pour ne pas répondre au nom de « Duc » dans un domaine ducal), ayant cessé de vivre : « Je suis arrivée hier au soir delà campagne. Quelle nouvelle j'ai apprise ! Je partage votre douleur, je suis moimême au désespoir. Ce pauvre Turc I Quel dommage I II y a bien des amis qui ne le valaient pas ! J'en fais mon compliment aussi à M"^ Le Vasseur... » ; à quoi Rousseau répondait : «... Mon pauvre Turc n'était qu'un chien ; mais il m'aimait ; il était sensible, désintéressé, d'un bon naturel. Hélas I comme vous le dites, combien de prétendus amis ne le valaient pas !... »

Cependant, comme il lui échappait en sa compagnie des propos malencontreux dont elle pouvait prendre quelque ombrage, Rousseau, toujours torturé par les souvenirs de ses conversations et des (( lourdises » qu'il y laissait tomber, et ce fut une des plaies de sa vie d'homme timide, s'imaginait, très probablement à tort, qu'elle se refroidissait à son égard. Elle n'avait pas paru prendre autant de plaisir à la lecture de YEmile qu'à celle de Julie, ce qui, delà part d'une dame, est bien naturel ; qui sait si elle n'avait pas été blessée de l'addition èi Julie des aventures de Milord Edouard où elle avait pu voir une ou plusieurs allusions

aux aventures de sa jeunesse? En proie à ces pensées sombres ou simplement au besoin qu'ont souvent les neurasthéniques de se plaindre pour être consolés et de dire : « Vous ne m'aimez pas » pour se faire dire : a Je vous aime », il lui écrivait à une date qu'il ne se rappelle pas mais au mois d'octobre [1760] au plus tard : « Que vos bontés sont cruelles ! Pourquoi troubler la paix d'un solitaire qui renonçait aux plaisirs de la vie pour n'en plus sentir les ennuis ? J'ai passé mes jours à chercher en vain des attachements solides. Je n'en ai pu former dans les conditions auxquelles je pouvais atteindre ; est-ce dans la vôtre que j'en dois chercher? L'ambition ni l'intérêt ne me tentent pas ; je suis peu vain, peu craintif; je puis résister à tout hors aux caresses. Pourquoi m'attaquez-vous tous deux par un faible qu'il faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous sépare, les épanchements des cœurs sensibles ne doivent pas rapprocher le mien de vous ? La reconnaissance sufïira-t-elle pour un cœur qui ne connaît pas deux manières de se donner et ne se sent capable que d'amitié ? D'amitié, Madame la Maréchale ! Ah ! voilàmon malheur ! Il est beau à vous. Monsieur le Maréchal, d'employer ce terme ; mais je suis insensé de vous prendre au mot. Vou^ vous jouez ; moi je m'attache et la fin du jeu me procure de nou-

veaux regrets. Que je hais tous vos titres et que je vous plains de les porter ! Vous me semblez si digne de goûter les charmes de la vie privée ! Que n'habitez-vous Clarens ! J'irais y chercher le bonheur de ma vie ; mais le château de Montmorency ; mais Fhôtel du Luxembourg ! Est-ce là qu'on doit voir Jean- Jacques ? Est-ce là qu'un ami de l'égalité doit porter les affections d'un cœur sensible, qui, payant ainsi l'estime qu'on lui témoigne, croit rendre autant qu'il reçoit ? Vous êtes bonne et sensible aussi, je le sais, je l'ai vu, j'ai regret de n'avoir pu plus tôt le croire ; mais dans le rang où vous êtes dans votre manière de vivre, rien ne peut faire une impression durable, et tant d'objets nouveaux s'effacent si bien les uns les autres que rien ne demeure. Vous m'oublierez. Madame, après m'avoir mis hors d'état de vous imiter. Vous aurez beaucoup fait pour me rendre malheureux et pour être inexcusable. »

Il ne semble pas que M. de Luxembourg ait songé, longtemps du moins, à se démettre de toutes ses fonctions et de tous ses titres et à donner ses châteaux et ses terres au trésor public pour permettre à Rousseau de l'aimer sans gêne; et quant à M""® de Luxembourg, je ne puis pas démêler quelle lettre d'elle, parmi celles que nous possédons, répond à celle de Rousseau que

nous venons de transcrire. Il n'en est pas avec M™® de Luxembourg comme avec M™^ de Verdelin. Celle-ci, même quand les dates manquent, répond si précisément à chaque paragraphe de la lettre de son correspondant, qu'on peut classer les siennes avec une quasi certitude. M™^ de Luxembourg répond toujours par des effusions indéterminées et elle ressemble assez bien d'avance à M. Hume qui, Rousseau l'accusant de le vouloir assassiner, lui donne de petits coups de main sur le dos en lui disant : « Eh ! là I là ! mon bon Monsieur ! » Et c'est ainsi que nous ne savons point du tout ce que M™® de Luxembourg a répondu à la nuit d'octobre de Rousseau. On voit qu'elle l'embrasse en novembre, qu'elle l'embrasse en janvier et qu'à cette date elle lui reproche d'avoir écrit qu'il a moins de réserve avec M. de Luxembourg qu'avec elle : « Eh ! Monsieur, à mon âge on n'a plus de sexe ; il ne me reste qu'un cœur qui ne vieillit point pour vous et que vous trouverez toujours bien tendre. » Elle ajoutait, ce qui peut se rapporter à la nuit d'octobre, quoique d'un peu loin, ou ce qui se rapporte à quelque répétition plus récente de cette élégie : «Venez à l'hôtel du Luxembourg... Vous me faites trembler; mais ne défendez pas les désirs... » La Nouvelle Héloïse paraît. Rousseau se croyait

en froid avec de Boufflers et hésite à lui envoyer son ouvrage. M""® de Luxembourg l'assure que M""^ de Boufflers n'a point changé pour lui, qu'à peine peut-être a-t-elle été un peu froissée que Jean-Jacques Rousseau n'ait point voulu accepter du gibier de la chasse du prince de Conti et qu'elle n'imaginera rien qui puisse la fâcher de la part de Rousseau. Et cela veut dire que Rousseau ayant écrit dans Julie que la fille d'un charbonnier était plus estimable que la maîtresse d'un prince, il avait manifesté la crainte que M""^ de Boufflers ne prît cela pour elle. Deux lettres qui ont dû se croiser à très peu près (milieu de février) parlent de la visite de M^^ de Boufflers à Rousseau que M^^ de Luxembourg donne à Rousseau comme ayant été faite et que Rousseau annonce comme faite en effet. M""® de Luxembourg dit encore tout le bonheur que la Nouvelle Héloïse lui a donné : « Votre Julie est le plus beau livre qu'il y ait au monde. Il n'y a qu'une âme comme la vôtre qui puisse l'avoir fait. Tout ce qui se peut imaginer de beau, de grand, de toutes les manières du monde, s'y trouve, et les gens qui l'aiment, ce qui est un grand nombre, le relisent tout de suite. Il y a les plus beaux détails. Je ne suis pas de votre avis ; j'aime bien mieux la grande préface que la petite ; la grande dit les mêmes

choses, mais comme c'est plus détaillé, cela révolte moins. » [Elle a tout à fait raison.] — En juin 1761, M'"'' de Luxembourg a lu les Lettres sur la Nouvelle Héloïse et en manifeste sa colère à Rousseau : « Il y a un faquin de marquis de Ximenès qui est aux Délices, chez M. de Voltaire, et qui lui écrit quatre lettres contre la Julie, qui sont bêtes, méchantes, impertinentes. Est-il possible qu'avec l'esprit de Voltaire il entre dans son âme une basse jalousie ? Cependant il faut être persuadé qu'il sent qu'il ne serait pas capable d'avoir écrit un livre comme le vôtre. Nous ne voyons point dans ses ouvrages l'élévation et la force de génie qui est répandue dans cette charmante Julie. Adieu, le plus aimable de tous les hommes et le plus aimé. »

C'est en juin 1761 que M""® de Luxembourg confessa Rousseau sur l'abandonnement de ses enfants. Je dis « confessa Rousseau », parce que je ne crois pas à une confession spontanée de la part de celui-ci. Ainsi qu'il Ta dit lui-même, la chose était connue, parce que M"^ Le Vasseur l'avait dit aux anciens amis de Rousseau, Grimm, Diderot, d'Holbach, et Ton pense si, connue de ceux-ci, elle était restée secrète. M™^ de Luxembourg avait donc fini par en être instruite, avait demandé à Rousseau s'il était vrai, et il lui avait répondu : « Oui », et il lui présentait son apo-

logie sur ce point par lettre du 12 juin 1761, comme il Tavait présentée dix ans auparavant à jyjme Francueil, mais sur un ton tout à fait différent et avec humilité et non plus avec arro»gance. M""® de Luxembourg se mit en tête de trouver au moins le premier enfant qui avait été mis aux Enfants trouvés avec un signe de reconnaissance. Elle fait allusion à son enquête dans sa lettre d'août 1761 : « ... l'affaire de ces lettres initiales est la plus difficile du monde. L'homme [La Roche, intendant homme de confiance de M. de Luxembourg] qui se mêle de cette recherche-là] est difficile est fâcheux : il ne veut point d'argent et par conséquent on le peut bien moins presser. Il demande plusieurs mois, parce que les renseignements sont fort peu certains et qu'il faut qu'il feuillette au moins six mois de registres..,))

Rousseau, on le voit par la lettre suivante, ne tenait qu'à ceci qu'on ne retrouvât pas l'enfant. Il pressa M"^^ de Luxembourg de ne pas stimuler le zèle déjà nonchalant de M. La Roche : a Je vois avec peine, Madame la Maréchale, combien vous vous en donnez pour réparer mes fautes ; mais je sens qu'il est trop tard et que mes mesures ont été mal prises. Il est juste que je porte la peine de ma négligence, et le succès même de vos recherches ne pourrait plus me donner une sa-

tis faction pure et sans inquiétude ; il est trop tard ; il est trop tard ; ne vous opposez point à l'effet de vos premiers soins ; mais je vous supplie de ne point y en donner davantage. J'ai reçu dans cette occasion la preuve la plus claire et la plus touchante de votre amitié : ce précieux souvenir me tiendra lieu de tout et mon cœur est trop plein de vous pour sentir le vide de ce qui me manque. Dans Fétat où je suis, cette recherche m'intéressait encore plus pour autrui que pour moi, et vu le caractère trop facile à subjuguer de la personne en question, il nest pas sûr que ce quelle eût déjà trouvé tout formée soit en bien, soit en mal [le fils de Rousseau avait ou aurait eu alors 14 ans], ne fût pas devenu pour elle un présent funeste. Il eût été bien cruel pour moi de la laisser victime d'un bourreau. »

M"^® de Luxembourg semble n'avoir pas insisté. Le 1^"* septembre Rousseau, en réponse à une lettre de M^^® de Luxembourg qu'évidemment nous n'avons plus (1), écrivait : « Il est vrai^ Madame la Maréchale, que j'avais besoin de votre

(1) A moins que la lettre datée du 1er septembre dans l'édition Petitain ne soit une réponse à la lettre de M^^^ de Luxembourg datée novembre 1761 dans Jean- Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis de Streckeisen-Moultou, car celle-ci se termine bien par «... Mon cœur qui n'a pas tant d'esprit que vous^ mais qui est bien plus tendre. »

dernière lettre pour me tranquilliser, d'autant plus que, par une fatalité qui me poursuit en toutes choses, celle de M. le Maréchal, qui aurait fait le même effet [pas très poli], s'est égarée en route et ne m'est parvenue que depuis quelques jours. Depuis que vous avez daigné me rassurer, je n'ai plus besoin de réponse ; je saurai des nouvelles de votre santé ; et d'ailleurs, puisque vos bontés pour moi sont toujours les mêmes, il ne me faut plus de nouvelles sur ces points-là. J ai pourtant un peu votre dernier mot sur le cœur ; vous me reprochez de Tavoir moins tendre que vous. Madame la Maréchale, à cela je n'ai qu'un mot à dire :à Dieu ne plaise que je vous cause jamais le quart des inquiétudes et des peines que vous m'avez fait souffrir depuis deux mois. »

A ces aménités M""® de Luxembourg répondait : « Oui, Monsieur, j'ose le dire, mon cœur est digne du vôtre. Il n'y a point de sentiment tendre qu'il ne sente pour vous. Il est impossible d'être plus affligé que je le suis de notre séparation. Je voudrais passer ma vie avec vous ; vous ne nous en trouvez pas digne. Je connais votre supériorité, je la respecte et je 1 aime. Il faudrait être Julie pour habiter Clarens. Je sais bien que l'hôtel de Luxembourg ne lui ressemble pas ; aussi je ne vous

dis pas qu'il y a un petit appartement qui serait trop heureux de vous recevoir. Vous le savez ; cela suffit ; jamais vous ne serez importuné de mes demandes. Vous ne défendez pas les désirs, heureusement : j'aurais bien de la peine à vous obéir. J'ai été à Versailles ; c'est ce qui m'a empêchée de vous faire réponse plus tôt. Adieu, Monsieur; il n'y a plus de moment dans ma vie où je ne vous regrette, ne vous désire et ne vous aime. » C'est presque le mot de M^^* de Lespinase : « De tous les moments de ma vie. Je souffre, je vous aime et je vous attends. »

Il arrivait pourtant quelquefois à Rousseau d'être aimable, comme dans sa lettre du 18 octobre : «... Tous les tracas du monde ne justifieraient pas mon silence et ne m'auraient pas empêché d'écrire à M . le Maréchal et à vous. Mon excuse est d'une autre espèce et plus propre à me faire trouver grâce auprès de vous. Dans le commencement de mes attachements j'écris fréquemment pour les serrer, pour établir la confiance ; quand elle est acquise je n'écris plus que pour le besoin ; il me semble qu'alors on s'entend assez sans se rien dire. Si vous trouvez cette raison valable. Madame la Maréchale, comme vous me le ferez connaîti-e, c'est en vous faisant pour répondre la même

règle que je me fais pour écrire. Quand un honnête homme indifférent a Thonneur d écrire à M'"® de Luxembourg, sa politesse peut lui faire un devoir de répondre ; mais quand elle ne répondra pas exactement à celui qu'elle honore d'une estime particulière, ce silence ne sera pas équivoque et vaudra bien une lettre. Je n'aime pas tout ce qui se fait par règle, si ce n'est n'en point avoir d'autres que son cœur, et je suis bien sûr que, sans me dicter de fréquentes lettres, le mien ne se taira jamais pour vous... y> — A quoi, ravie, la maréchale répondait : « Il n'y a rien de si charmant que votre lettre. Nous ressentons tous les jours avec délices le prix d^une amitié si rare que la vôtre et je vous aime avec toute la tendresse que vous méritez. Il n'y a pas de cœur plus tendre que le mien. » — M. de Luxembourg n'ayant pas, souvent, le temps décrire, et M""® de Luxembourg, ce qui se voit par la brièveté de ses lettres, excepté quand elles traitent d'affaires, aimant peu à écrire, ils étaient tous les trois convenus de s'envoyer des feuilles de papier blanc qui signifieraient « je me porte bien », et sur cette convention Rousseau badine fort agréablement : «... Au moyen de la correspondance nouvellement établie, j'espère que vous me dispenserez plus libérale-

ment des grâces qui me sont chères ; il ne vous en coûtera qu'une feuille de papier et une adresse de \otre main; car il me faut, s'il vous plaît, quelques mots que vous ayez tracés et qui me donnent la confiance de supposer dans la lettre tous ceux qui n'y seront point, mais que vos bontés pour moi et mon attachement pour vous m'y feront supposer. Nous gagnerons tous deux à cet arrangement, Madame la Maréchale ; vous aurez de moins la peine d'écrire et moi j'aurai le plaisir de lire des lettres moins agréables peut-être que celles que vous auriez écrites, mais en revanche aussi tendres qu'il me plaira. »

Quelquefois un nouvel orage. Une lettre non datée de Rousseau indique que M""® de Luxembourg s'est fâchée ou que Rousseau croit qu'elle s'est fâchée : « Bon Dieu ! Madame, quelle lettre ! Quel style ! Est-ce bien à moi que vous écrivez ? Est-ce une plaisanterie et vous moquez-vous de mes frayeurs? J'aurais ce soupçon, peut-être, s'il ne faisait que m'humilier ; mais il vous outrage et je l'étoufïe... Mais quoi ? toujours des torts ? Vous m'en reprochez d'autres au sujet du livre [??]. Qu'ai-je donc fait que vous m'affligez ! Oui, Madame la Maréchale, si je vous ai promis quelque chose que j'ai oublié, il

faut que je sois un monstre : je ne sens pas en moi que je sois fait pour letre ; en vérité je croyais être en règle. Je vais tout quitter à l'instant pour me remettre à vos copies et je vous promets, et je m'en souviendrai que je ne les suspendrai pas sans votre congé... » Si cette lettre se rapporte au mois d'octobre 1760, comme le veut Petitain (mais l'allusion aux copies la ferait remonter à Tannée précédente), on peut la rapprocher de la lettre au Maréchal du 3 novembre : «... Je vous avoue que l'invincible silence de M""® la Maréchale m'épouvante et me fait craindre d'avoir été trop confiant. Je ne comprends rien à cet effrayant mystère et n'en suis que plus alarmé. De grâce faites cesser un silence aussi cruel. Quelle douleur serait la mienne s'il durait au point de me forcer de Tentendre ! C'est ce que je n'ose même imaginer! » — Si ces deux lettres sont de la même semaine, il y a eu un discord et qui est d'octobre-novembre 1761. Si la première doit être remontée en 1760, il y en a eu deux. En tout cas celui d'octobre-novembre 1761 se termine au 24 [décembre 1761 par la lettre douloureuse et délicieuse de Rousseau : « Je sens vivement tous mes torts et je les expie. Oubliez-les, Madame la Maréchale, je vous en conjure. Il est certain que je ne saurais vivre

dans votre disgrâce ; mais si je ne mérite pas que cette considération vous touche, ayez, pour m'en délivrer, moins d'égard à moi qu'à vous, songez que tout ce qui est grand et beau doit plaire à votre bon cœur et qu'il n'y a rien de si beau et de si grand que de faire grâce. Je voulais d'abord supplier M. le Maréchal d'employer son crédit pour obtenir la mienne ; mais j'ai pensé que la voie la plus courte et la plus simple était de recourir directement à vous et qu'il ne fallait point arracher de votre complaisance ce que j'aime mieux devoir à votre seule générosité. Si l'histoire de mes fautes en faisait l'excuse, je reprendrais ici le détail des indices qui m'ont alarmé et que mon imagination troublée a changés en preuves certaines ; mais. Madame la Maréchale, quand je vous aurais montré comme quoi je fus un extravagant, je n'en serais pas plus pardonnable et je ne vous demande pas ma grâce parce qu'elle m.'est due, mais parce qu'il est digne de vous de me l'accorder. »

Au commencement de 1762, pleine bonace et effusions charmantes. En mai 1762, Emile paraît. M™^ de Luxembourg est heureuse. Le 8 juin, le prince de Conti avertit M"^^ de Luxembourg que décret de prise de corps est lancé contre Jean- Jacques. Immédiatement, de nuit.

M""® de Luxembourg fait porter ce billet à Rousseau : « Je vous envoie la lettre de M. le Prince de Conti. Il me semble que vous n'avez pas un moment à perdre pour apporter [ici, au grand château] tous vos papiers et vous mettre vousmême à couvert de toutes les vexations qu'on veut vous faire quand on a la force en main et que la justice ne l'accompagne pas toujours. Au nom de Dieu, venez; c'est la plus grande marque d'amitié que vous puissiez me donner. La Roche vous dira mes raisons pour vous envoyer chercher dans la nuit. » — On sait que dans cette nuit tragique, après conseil tenu entre M. de Luxembourg, M""*^ de Luxembourg, M""^ de Boufflers, il fut décidé que Rousseau devait fuir et qu'il prit le chemin de la Suisse. J'explique ailleurs que M. et M""® de Luxembourg durent être effrayés un peu pour eux-mêmes, parce qu'ils avaient très activement collaboré, avec M. de Malesherbes, à la publication en France de YEmile.

A partir du séjour de Rousseau en Suisse, il est incontestable que le refroidissement que Rousseau croyait avoir remarqué déjà chez de Luxembourg à son égard, tout au moins ne diminua pas. Elle resta la même pour lui ; elle l'aima toujours jusqu'au moment où décidément il ne voulut plus être aimé ; mais

il y eut désormais dans ses sentiments plus de pitié que d'affection proprement dite, et, si je puis ainsi dire, plus de bon cœur que de cœur. Ses premières lettres à Rousseau en Suisse sont très amicales. « Je commence à sentir la douleur de votre absence. Dans les premiers jours j étais trop en peine pour avoir d autres sentiments qu'une inquiétude horrible... Enfin vous voilà arrivé I II est bien cruel d être obligé d'en être bien aise. Je ne me peux pas cependant persuader que je ne vous verrai plus... La pauvre M"® Le Vasseur fait pitié ; elle n'aspire qu'au moment de vous aller trouver. Je le souhaite beaucoup pour elle et pour vous ; je voudrais qu'elle y fût déjà... Je vous aimerai toute ma vie ; vous m'aimerez de même, j'en suis sûre ; mais que les absences de Paris étaient longues. Ah ! mon Dieu ! Peut-on penser à celle-ci ? Adieu, mon cher, et très cher ami ; c'est de tout mon cœur que je vous aime. »

En 1764 M. de Luxembourg mourut. Il avait beaucoup écrit, beaucoup plus que M"^^ de Luxembourg, à Rousseau depuis le départ de celui-ci. Mais quand il mourut il avait gardé le silence du côté de la Suisse depuis six ou sept mois. En apprenant sa mort, Rousseau vit là surtout une occasion de rappeler

à M""^ de Luxembourg ses torts à elle et ceux de son mari, et il lui écrivit ce qui suit: « C'est en vain que je lutte contre moi-même pour vous épargner les importunités d'un malheureux ; la douleur qui me déchire ne connaît plus de discrétion. Ce n'est pas à vous que je m'adresserais, Madame la Maréchale, si je connaissais quelqu'un qui eût été plus cher au digne ami que j'ai perdu. Mais avec qui puis-je mieux déplorer cette perte qu'avec la personne du monde qui la sent le plus ? Et comment ceux qu'il aima peuvent-ils rester divisés ? Leurs cœurs ne devraient-ils pas se réunir pour le pleurer ? Si le vôtre ne vous dit plus rien pour moi, prenez du moins quelque intérêt à mes misères par celui que vous savez qu'il y prenait. Mais c'est trop me flatter sans doute ; il avait cessé d'y en prendre ; à votre exemple il m'avait oublié. Hélas ! qu'ai-je fait ? Quel est mon crime si ce n'est de vous avoir trop aimés l'un et l'autre et de m'être apprêté ainsi les regrets dont je suis consumé ? Jusqu'au dernier instant vous avez joui de sa plus tendre affection; la mort seule a pu vous Voter : mais moi, je vous ai perdus tous deux pleins de vie ; je suis plus à plaindre que vous. »

M^^ de Luxembourg comprit très bien que, du moment qu'elle avait perdu son mari, c'était à

elle de consoler Rousseau, et elle n'y manqua pas. Elle répondit presque immédiatement : « C'étaient mes larmes que je voulais mêler aux vôtres. J'aurais cru, dans mon malheur, n'avoir d'autre consolation que vous ; au lieu de cela, Monsieur, il faut que je me justifie, et ce qu'il y a de plus affreux et de plus pressant, c'est de justifier M. de Luxembourg qui vous aimait, qui vous estimait et qui ne comptait pas avoir de meilleur ami au monde que vous. Il est vrai qu'il a eu une maladie de quatre mois, mais dans laquelle il n'a pas cru mourir ; cependant elle le mettait presque hors d'état d'écrire. Il me parlait de vous bien souvent ; il me disait que, si vous étiez à Montmorency, vous viendriez vous établir ici [Paris] . C'est vrai que [je] lui ai lu votre dernière lettre et il n'y a sorte de choses tendres et touchantes qu'il ne m'ait dites de vous. Repentez-vous un peu de Tinjustice que vous avez faite à sa mémoire. Comme il est mort presque subitement, je vous assure qu'il n'était pas en état de penser à rien les dernières heures de sa vie. Il vous aimait, je vous le répète ; oui, il vous aimait de tout son cœur, et je suis bien sûre que votre éloignement de [ce] pays-ci est une des choses qui lui ont fait le plus de peine et le plus de mal. Ily avait déjà' longtemps que sa santé était dérangée. Il tomba malade fort peu de temps après votre départ. Je

ne peux pas entrer dans le détail le plus abominable de sa maladie ; quand vous voudrez, La Roche vous le mandera. Imaginez-vous, Monsieur , que je ne l'ai pas quitté jusqu'à son dernier soupir, et ce que j'aime le mieux c'est d'habiter la chambre où il est mort. Je vous remercie de ce que vous dites de lui dans une lettre qui est imprimée ; c'est en peu de mots et bien touchant. Quant à ma justification, vous ne pouvez pas nier que c'est moi qui vous ai écrit la dernière [d'après les lettres de l'un et de l'autre qui nous sont parvenues, exact] et que vous ne m'avez pas fait réponse. Il est vrai qu'il y a longtemps. En vérité, mon cœur est trop sûr et trop tendre pour que vous n'en soyez pas persuadé. Au nom de Dieu, dans mon terrible malheur, ne m'accablez pas par votre indifférence et soyez sûr que je vous aimerai toujours du plus tendre de mon cœur... »

Rousseau fut touché et répondit avec douceur, protestant qu'il avait écrit le dernier et que la preuve même de son affection pour la maréchale était les déchirements qu'il avait sentis dans la persuasion qu'il avait été oublié d'elle. Elle ne l'oublia point, témoin cette lettre du 27 juin suivant qui n'est pas une réponse, comme M. Streckeisen-Moultou le croit, à la lettre du 7 juin de Rousseau, parce qu'il y est question de

choses dont il n'est pas question dans la lettre de Rousseau du 7 juin ; mais qui doit être une réponse à une lettre de Rousseau adressée, entre le 7 juin et le 17, soit à M^^de Luxembourg, soit à M. La Roche :<(.., Je vous fais réponse pour ne pas retarder un moment ce que je pense sur ce que vous me mandez. J'ai envie, comme de moi, de parler à M"^° de Boufflers ; je ne vous commettrai point, n'ayez pas peur ; je vous manderai tout de suite ce qu'elle m'aura dit. J'approuve cette idée de toute mon âme et je serais très aise que vous n'habitassiez plus votre vilain pays qui vous fait certainement très grand mal. Vous avez demandé à La Roche ce qu'on avait fait de votre portrait. Pouvez-vous imaginer qu'un autre que moi s'en soit emparé ? Je vous assure qu'il ne me quittera de ma vie. Je voudrais bien être assez heureuse pour dire de même de l'original, mais les bonheurs ne sont plus faits pour moi ...»

Elle ne l' oublia point ; mais il est certain qu'elle le négligea. Très évidemment elle s'occupa très peu de lui pendant ses tribulations d Angleterre. Quand il fut à Fleury-sous-Meu-. don, elle lui écrivit un court billet, charmant du reste, pour protester qu'elle est au désespoir de ce que le Prince de Conti ne veut

pas, considérant cela comme dangereux, qu'elle aille Tembrasser. Quand il fut à Trye, c'est Rousseau qui lui écrivit. Il lui manifestait la volonté expresse de quitter le château de Trye et lui demandait de prendre les informations nécessaires pour qu'il pût savoir si, se retirant dans un coin du royaume, il serait ou non inquiété par le gouvernement. Je ne doute point que M""^ de Luxembourg n'ait répondu ; mais sa lettre n'est pas parvenue jusqu'à nous. — En 1768 ou 1769, rédigeant ses Confessions, Rousseau parle de M°^® de Luxembourg à très peu près comme d'une ennemie, ce qui est naturel, puisqu'à ce moment il se défie de son dernier hôte, M. de Conti, et que M- de Conti c'est M"^' de Boufflers, et que M"'^ de Boufflers c est M""^ de Luxembourg. Il faut dire aussi que quelqu'un, sans animosité, sans doute, mais avec une certaine constance, a entretenu Rousseaiu dans un certain refroidissement à l'égard de M""* de Luxembourg. C'est la très douce M""^ de Verdelin.

M™^ de Luxembourg, soit jalousie, soit par antipathie naturelle, n'aimait pas M""' de Verdelin, et en vérité la traitait mal. En janvier 1763, ]y[nie de Verdelin écrivait à Rousseau : «... Je vous dirai que j 'ai été chercher ici [Paris] M""" de Luxembourg, comme elle me l'avait permis. Je ne sais

si elle a démêlé qu'un autre intérêt que Toffre de mon hommage m'attirait chez elle. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'en ai pas ouï parler [elle ne m'a ni rendu ma visite, ni écrit], et l'espoir que j'avais de trouverchez elle, souvent, des nouvelles de mon voisin s'est évanoui. Je pourrai très bien y retourner aussitôt que ma pauvre santé sera meilleure. « — De même, 5 septembre 1763: « J'ai été chez la maréchale de Luxembourg ; on m'a bien reçu, mais on ne m'a pas dit de vos nouvelles. Je n'y suis plus retournée et jenen ai plus ouï parler^... » — De même, en 1763, sans autre indication de date : « Nous avons ici M. et M""^ de Luxembourg . Je n'ai pas été les voir ; si j'en suis maîtresse je n'irai pas. J'ai passé deux fois cet hiver chez M™^ la Maréchale sans en entendre parler. M. de Verdelin a été voir le Maréchal ; il [le Maréchal] est venu hier ici ; il n'a pas été question de Madame. J'avais vingt personnes ; il ne m'a pas été difficile de me tirer d'affaire. Je ne suis pas aussi vite quitte avec mon mari qui, depuis quarante ans, s'est habitué à prendre les impertinences des grands pour des distractions. N'est-il pas ridicule de ne m'avoir jamais voulu laisser vivre avec mes parents de cette classe et de vouloir que je rende visite à des gens qui ne me connaissent pas et à qui je ne dois rien. Enfin, s'il s'obstine, j'irai encore

parce que je ne veux pas faire de scène ».

Il y avait évidemment refroidissement entre les Luxembourg et Rousseau à cette époque ; car Rousseau, au 25 décembre 1763, écrivait à ]y[me Verdelin : « Tout FHôtel du Luxembourg garde avec moi le plus morne silence, ce qui, je vous Tavoue, m'étonne et me navre de la part de M. le maréchal de Luxembourg. Le 3 septembre 1764, de son côté, de Verdelin écrivait à Rousseau : « Je suis arrivée ici le 28 [août]. J'étais le soir à Versailles ; j'y ai ouï dire que la maréchale de Luxembourg était en peine de vous. A mon arrivée à Paris j'ai trouvé M""® du Deffand à qui j'ai dit que vous aviez été absent [de Motiers et que par conséquent vous n'aviez pas pu écrire] ; elle se chargea de le dire à la Maréchale, chez qui j'aurais en\oyé, quoique je naie pas ouï parler d'elle. Elle dit qu'elle attend [de vous] une réponse pressée ; elle va venir à Montmorency, où j 'irai quand mes affaires seront finies. . . »

Il y a d'autres textes dans le même sens. M""^ de Luxembourg n'aimait pas M""^ de Verdelin et elle ne lui parlait pas de Rousseau. Rousseau n'aimait pas ceux de ses amis qui n'aimaient pas ses amis et il aimait qu'on s'aimât en lui. Cela a pu être pour quelque chose. En revanche, je ne crois point du tout que la lettre de Voltaire à M'""^ deLuxembourg (9 janvier 1765) ait aucu-

nement animé M""^ de Luxembourg contre Rousseau. Voltaire y disait, avec sa loyauté habituelle, que Rousseau avait attribué à Voltaire le Sermon des cinquante, qui, comme tout le monde le savait, était de la Mettrie ; que c'était là une action (( coupable » et « lâche » et que Rousseau était un calomniateur et un délateur ; que tout cela venait de ce que Voltaire avait fait jouer la comédie dans les environs de Genève ; que du reste Voltaire avait pris le parti de Rousseau dans les démêlés que Rousseau avait eus avec les Genevois et l'avait vigoureusement défendu; que [ce qui est peut-être un peu contradictoire] Voltaire « a toujours ignoré ce qui se passe dans cette ville » [de Genève] ; qu'il a été « très fâché que M. le marquis de Ximénès eût tourné Rousseau en ridicule », que M""® de Luxembourg doit juger entre la conduite de Rousseau et celle de Voltaire.

Très certainement M""® de Luxembourg, dont on a vu ce qu'elle pensait de Voltaire,, n'a été qu'indignée de cette lettre. Mais si j'en parle, c'est qu'en la commençant Voltaire demande à de Luxembourg « autant de justice qu'elle accorde de protection à M. Rousseau ». Cela est une preuve qu'en 1764, à Paris et à Genève, sources des informations de Voltaire, on savait que M'^® de Luxembourg [M. de Luxembourg venait de mourir] continuait à couvrir Rousseau,

JMADAME DE LUXEMBOURG

autant qu'elle le pouvait, de sa protection.

M'"® de Luxembourg semble avoir oublié complètement Rousseau à partir d'environ 1770. Elle vieillit, vive, toujours plus vive, insatiable de distractions et de brillants commerces, faisant dire à M""^ du DefTand, qui, àla vérité, est une des pires langues du siècle : « La maréchale de Luxembourg ne sait que devenir. Elle courtde prince enprince. Je suis médiocrement bien avec elle ; elle voudrait être importante, sentencieuse, épigrammatique et elle n'est qu'ennuyeuse... M'"^ de Luxembourg est venue me rendre visite aujourd'hui. Il y avait plusieurs jours que je ne l'avais vue. Elle court les spectacles, elle se dévoue aux princes ; elle ne pouvait venir chez moi Faprès-dîner parce qu'à quatre heures elle devait aller chez M'"'' la duchesse de Bourbon dans la petite maison du duc de Chartres. Ne trouvez- vous pas cela admirable ? On peut dire : « C'est une belle jeunesse. »

Du reste, extrêmement considérée, elle était devenue, vieille femme, l'oracle même des bienséances, du bon ton et du bon goût, comme aussi du vieil esprit français tel qu'il fallait l'avoir. C'est elle qui, au Dauphin la persiflant un peu sur l'orgueil qu'elle avait de ses aïeux et lui demandant si elle connaissait tous les exploits des Montmorency, répondit : « Monsieur, je sais l'his-

toire de France » ; c'est elle qui avisant un livre de dévotion qui était un peu ridicule, à M"^® deGenlis disant que sans doute Dieu s'attachait plutôt à l'intention qu'aux paroles, répondit : « Ne croyezpas cela, mon enfant, ne croyez pas cela », retrouvant ainsi et retournant pour ainsi parler le mot de M""® de Sévigné :« Comment peut-on aimer Dieu quand on n'en entend pas bien parler ? » et supposant que Dieu lui-même ne peut pas aimer ceux qui parlent de lui sottement. C'est elle qui parlant, à souper, et M. l'abbé de Périgord, alors tout jeune, faisant une exclamation, lui demanda : « Monsieur l'abbé, pourquoi faites-vous Ah ! — Je n'ai pas fait Ah! Madame, j'ai fait Ohl » La Maréchale marqua aussitôt qu'elle voyait à qui elle avait affaire . Elle était la finesse même du bon ton.

: Aima-t-elle Rousseau ? Je le crois fort. Mais on n'est pas sûr. Comme elle était femme à courir les princes du sang, elle l'était aussi à courir les princes de l'esprit. On s'est étonné qu'elle embrassât dans ses lettres et aussi de fait, sans doute, M"® Le Vasseur. C'est ne pas comprendre l'ancien régime. Une duchesse n'embrassera jamais une bourgeoise ; mais elle embrassera très bien une grisette. Est-ce que cela compte? — Elle mourut en 1787, âgée, juste, de quatre-vingts ans.

MADAME DE CRÉQUI

Renée-Caroline de Froullay était née en 1714 au château de Menfloux, dans le Maine. Elle était fille d'un lieutenant général des armées du roi. Elle se maria en 1737 avec le marquis de Créqui. Il la laissa veuve en 1741. Elle se consacra à l'éducation de son fils qui devait lui en être peu reconnaissant et ne pas lui faire un très grand honneur. C'était une parfaite honnête femme. Elle n'avait jamais eu de jeunesse et n'eut jamais à se repentir d'avoir été jeune. Elle fut toujours très pieuse, et d'assez bonne heure, devint même dévote. Elle n'en avait pas moins un très grand goût pour la littérature et les littérateurs. Elle avait un esprit de psychologue, de moraliste et de crilique extrêmement fin et aiguisé. Senac de Meilhan, qui l'aima singulièrement, fait ce portrait d'elle (dans sa vieillesse) ; « La jeunesse d'Arsène n'a point été troublée par les passions ; c'est dans le temps des erreurs et de la dissipation qu'elle a cultivé son esprit et exercé son courage par les privations et sa patience par

les contrariétés. L'amour n'a jamais seulement effleuré son âme ; l'amitié suffit à sa sensibilité... Les nouveaux systèmes, les engouements publics ne fixent son attention que par le ridicule qu'ils lui présentent. Son goût en littérature, en ouvrages d'agrément, est juste ; son jugement sur les ouvrages sérieux est solide ; son esprit a de l'étendue et de la sagacité ; il voit promptement et loin. Si Ton croyait à la métempsycose, on penserait que Fesprit de Montaigne est venu animer Arsène. »

C'est aller un peu promptement et un peu loin ; mais il y a du vrai. Elle disait : « Il y a trois personnages qui raisonnent bien différemment: l'homme du monde, le philosophe et le chrétien ; le premier croit que ceci dure, le second que c'est quelque chose, mais qui passe ; et le chrétien le voit comme quelque chose déjà passé. » Ses penchants étaient un peu misanthropiques : « Je voudrais trouver quelqu'un qui calculât la vie et qui en fit le cas qu'elle mérite » ; et encore : « J'ai eu une destinée singulière ; j'ai voulu être lettrée et les lettrés m'ont paru ignorants [tout comme à Socrate], femme du monde, et outre la bêtise des gens du monde, c est qu ils ne savent pas vivre. Enfin je ne trouve pas qu'on puisse subsister avec les hommes habituellement. »

MADAME DE CRÉQUI

Elle vécut très longtemps, comme il arrive souvent à ceux qui n'y tiennent pas du tout. En 1793 elle avait très près de quatre-vingts ans, et comme elle faisait, paraît-il, courir des dangers à l'Etat, elle fut mise en arrestation et internée au couvent des Oiseaux. Il faut accorder que cela ne la changeait pas beaucoup ; car elle avait vécu pensionnaire au couvent les trois quarts de sa vie. Elle fut mise en liberté après le 9 Thermidor. Elle vécut encore jusqu'en 1803. Elle était presque nonagénaire. Je crois qu'on n'a point de portrait d'elle . Elle dit elle-même qu'elle avait toujours été laide. Quand il s'agit d une femme d'esprit, cela n'a aucuneimportance. Elle rechercha Rousseau de très bonne heure. Dès 1751, on voit que M^® de Créqui est en relations étroites avec lui, puisqu'elle le prie à souper et qu'il lui écrit : « Je me flattais, Madame, d'avoir une âme à l'épreuve des louanges ; la lettre dont vous m'avez honoré m'apprend à compter moins sur moi-même, et s'il faut que je vous voie, voilà d'autres raisons d'y compter beaucoup moins encore. J'obéirai toutefois ; car c'est à vous qu'il appartient d'apprivoiser les monstres . Je me rendrai donc à vos ordres, Madame, le jour qu'il vous plaira de me prescrire. Je sais que M. d'Alembert a l'honneur de vous faire sa cour ; sa présence ne me chassera point ; mais ne trouvez

pas mauvais, je vous prie, que tout autre tiers me fasse disparaître. »

Tout le long de l'année qui suit, les billets de Rousseaunous indiquent queM'^^de Créqui invitait souvent Rousseau, qu'il manquait souvent aux engagements qu'il prenait avec elle ; qu'ils étaient très bons amis ; que de Créqui s'intéressait à tout ce que faisait Rousseau et qu'il lui montrait à peu près tout ce qu'il faisait. Quelquefois M"™® de Créqui voulait voir Rousseau chez lui. Déjà il n'aimait pas du tout cela et il lui écrivait : « Ce n'est pas sérieusement sans doute que vous parlez de venir dans mon galetas ; non que je ne vous croie assez de philosophie pour me faire cet honneur; mais parce que, n'en ayant pas assez moi-même pour vous y recevoir sans quelque embarras, je ne vous suppose pas la malice d'en vouloir jouir. » Elle lui faisait faire je ne sais quelles copies et le payait très exactement et sans doute voulait le payer plus qu'il ne voulait ; c'est ce qui me semble ressortir du joli billet suivant: « J'ai travaillé huit jours. Madame, c'èst-à-dire huit matinées. Pour vivre, il faut que je gagne quarante sous par jour : ce sont donc seize francs qui me sont dûs et dont je prie votre exactitude de retarder le paiement jusqu'à mon retour de la campagne... A mon retour, j'aurai l'honneur de vous voir ; le copiste recevra son

MADAME DE CRÉQUI

paiement; Jean-Jacques recevra, puisqu'il le faut, les compliments que vous lui destinez... )) Et cela se terminait (ce semble) par un dîner que Rousseau acceptait, mais à la condition que son hôtesse, dînant avec lui, « voulût bien se passer d'un troisième. » Il paraît qu'en 1755, alors que Rousseau publia son discours sur l'inégalité, le bruit courut que Rousseau allait être arrêté. Il n'y avait aucune vraisemblance à ce que cela pût être, puisqu'il n'y avait aucune justice à ce que cela fût. Mais ce raisonnement si naturel ne fut sans doute pas celui de M""^ de Créqui, puisqu'elle s'alarma, et écrivit à Rousseau « qu'il n'était pas question du bien ou du mal qu'on fait, mais seulement des amis ou des ennemis qu'on a ». A cette femme, dont le scepticisme me révolte, Rousseau répondit qu'il ne voyait pas qu'il y eût quelque loi que ce fût contre lui et que du reste il ne croyait pas avoir d'ennemis. Il faut croire qu'il n'en avait pas encore ou qu'il en avait de peu puissants, car l'équité fut observée à son égard.

Il semble que pendant le séjour à l'Hermitage, soit que Rousseau fût très occupé, comme on sait qu'il le fut, soit que de son côté M^^ de Créqui négligeât un homme qui était absorbé par d'autres soins que ceux qu'elle pouvait attendre de lui, les relations, même épistolaires.

entre Rousseau et M"'® de Créqui, aient cessé. Mais au 13 octobre 1758, Rousseau a certainement reçu une lettre d'elle, car il lui écrit : <c Quoi ! Madame, vous pouviez me soupçonner d'avoir perdu le souvenir de vos bontés ! C'était ne rendre justice ni à vous ni à moi... Je comprends, d'après le commencement de votre lettre, que vous voilà tout à fait dans la dévotion. Je ne sais s'il faut vous en féliciter ou vous en plaindre : la dévotion est un état très doux; mais il faut des dispositions pour le goûter. Je ne vous crois pas l'âme assez tendre pour être dévote avec extase et vous devez vous ennuyer durant l'oraison. Pour moi, /aimerais encore mieux être dévot que philosophe ; mais je m'en tiens à croire en Dieu et à trouver dans Vespoir dune autre vie ma seule consolation dans celle-ci. [1758, Toute la philosophie de Rousseau. Il n'en a pas changé pendant les vingt ans qu'il lui restait à vivre ici-bas.]

De quelles amitiés trahies lui avait parlé M""® de Créqui, je ne puis le savoir ; mais, à ce qu'elle lui avait dit, trouvant des analogies sans doute inattendues entre son sort à elle et sa destinée à lui, il poursuivait ainsi : <( Il est vrai. Madame, que l'amitié me fait payer chèrement ses charmes, et je vois que vous n'en avez pas eu meilleur marché. Ne nous plaignons en cela que

MADAME DE CRÉQUI

de nous-mêmes. Nous sommes justement punis des attachements exclusifs qui nous rendent aveugles, injustes et bornant Vunivers pour nous aux personnes que nous aimons. Toutes les préférences deTamitié sont des vols faits au genre humain, à la patrie. Les hommes sont tous nos frères, ils doivent tous être nos amis [et il est incontestable qu'il va au moins s'efforcer de vivre désormais selon cette maxime. Les déceptions de l'amitié ou de l'amour ont cela de mauvais qu'elles nous renfoncent en nous, ou cela de bon qu'elles nous rendent à tous]. Je conçois les inquiétudes que vous donne le dangereux métier de Monsieur votre fils [il était officier] et tout ce que votre tendresse vous porte à faire pour lui donner un état digne de son nom ; mais j'espère que vous ne vous serez pas ruinée pour le faire tuer. Au contraire, vous le verrez vivre, prospérer, honorer vos soins et vous payer au centuple de tous les soins qu'il vous a coûtés. Voilà ce que son âge, le vôtre et l'éducation qu'il a reçue de vous doivent vous faire attendre le plus naturellement. Au reste, pardonnez si je ne puis voir les périls qui vous effraient du même œil que les voit sa mère. Eh ! Madame, est-ce un si grand mal de mourir ?... Plus je reste enfermé dans ma solitude, moins je suis tenté de l'interrompre par un voyage à Paris ; cependant je

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