‹ Les amis de la marquise de Sablé;Chapitre 10 sur 105 · Né à Paris en 1635, mort en · texte numérisé non relu

Né à Paris en 1635, mort en

jusqu'à « Que je vous hais! tout s'y dit tendrement. •

Cette pièce, à cause des critiques qu'elle souleva, prit les proportions d*un véritable événement littéraire. Furetière et Somaize se réunirent pour en attaquer rudement Fauteur, à qui cependant il était bien permis d'ignorer quelques détails d'érudition qu'il n'avait pu apprendre dans la boulangerie paternelle; malheureusement, il ne rachetait pas ce déraut d*instruction par une sincère modestie et il fut accusé, avec une certaine probabilité, d'avoir pillé souvent les écrits et même les pensées des autres.

Dans cette nomenclature , peut-être un peu longue, mais que j'ai crue indispensable pour bien établir la composition de cette société que je veux essayer de faire connaître, je ne prétends pas avoir dressé le bilan de la préciosité; j'ai tenté seulement d'indiquer les plus célèbres ou ceux dont l'oublieuse postérité a dédaigné de nous conserver les noms. Je ne parle pas de ceux , en grand nombre assurément , qui ont été, si je puis parler ainsi, égarés en chemin et qui ne nous apparaissent que dans la foule des beaux esprits de l'époque la plus lettrée et la plus polie de notre littérature; non plus que de ceux qui auraient trop perdu en sortant de l'obscurité où ils abritent maintenant leur éphémère apparition.

Il en est deux que je n'ai pas encore nommés et qui cependant doivent passer des premiers, quoique dans la société de leur temps ils n'aient pas fait aussi grande

pg^e gu'on pourrait le croire , je ypx}j, p^rlef ^es deiu^ Corneille, de Pierre surtout, qui a réellement et définitivement fixé la langue française , c'est-à-dire qui en ^ marqué le style , les tons, les variations, di|Eérence8 qui ressortaient des distinctions interveiiues entre les classes de la société.

LBS PRECIEUSES ET LA PRECIOSITE

La société polie, pour me servir ici d'im titr^ si heureqseuient trouvé, ce me semble, par M. Rœderer, commença seulement à se former avec les premières années du xvn® siècle par les causes diverses et multiples que le mc^réchal de Bassompierre a soin d'énuniérer dans ses Mémoires. Les esprits, en effet, se rapprochèrent pour la première fois depuis de longues années et éprouvèrent le besoin de se créer des relations, d'épancher des affections trop longtemps contenues , de retrouver des habitudes presque oubliées, de renouer des communications brisées par le temps et plus encore par les guerres qui avaient souvent séparé profondément les membres d'une même famille. L'accroissement des fortunes que n'avait pas suspendu une trop longue suite de luttes civiles, le développement des lumières et des sciences à l'abri desquelles quelques hommes d'éhte s'étaient réfugiés, comme pour

leur demander le seul asile possible daiis ces temps de troubles et d'agitations, la curiosité de tous à connaître les partie3 demeurées inconnues aux uns et aux autres dans cette société ébauchée seulement par la Renaissauce et si rudement ébranlée depuis, le progrès généra} enflo qui chemine toujours sans se laisse^ arrêter çu dérouter par les dissensions humaines; tout semblait se réuiiir pour provoquer, avec le retour du calme et de la paix, l'établissement durable d'une société nouvelle plans laquelle cette fois les femmes devaient occuper le rôle principal et faire l'éducation de la génération, pleine de bonne volonté sans doute, mais ignorante et grossière, des hommes qui allaient la composer. J'ai dit, en commençait, à quel moment les femmes avaient paru 4ans les réunions mondaines, comment elles avaient compromis leur pouvoir ; les événements de la fin du XVI® siècle , en faisant table nette du passé, vinrent aussi effacer la faute grave qu'elles avaient cppmiise et leur permettre de reprendre le sceptre gu'eljep avaient si n^aladroitement laissé échapper de leurs ijaains. Madame de Rambouillet parut alors pour centraliser et réglementer cette réforme d'un nouyeavf genre et modifier à son gré des mœurs et des ha|)itudes qui la choquaient : elle devait réussir, pmsfjpe son dessein se trouvait répondre précisément 4 un besoin du moment; elle allait avoir à polir cette ^^nération nouvelle née depuis la guerre, à laquelle la paî^ faisait des loisirs , et qui, fatiguée des continuels

bouleversements précédents, dont le récit était encore dans toutes les bouches, dont les héros vivaient encore, était avide de découvrir de nouveaux aspects, de nouvelles sensations, rajeunis de cet instinct social si profondément développé parmi nous. C'est, en effet, une des lois du mouvement, en politique comme en morale, d'amener à la suite d'une longue période de dissolution une ère de réserve, de calme et même de pruderie. Pendant les luttes armées du siècle précédent, on avait pu rarement s'occuper des femmes, plus rarement songer au charme de leur société, et on les avait un peu aimées en soldat ; d'après le système que je viens de présenter, la réaction dans cet ordre de choses devait en être plus vive et amener une tout autre direction entre les sexes. Un spirituel écrivain a dit , au sujet de cette intéressante époque, un mot qui me semble très-vrai, c'est que jamais on n'a dû avoir autant besoin de parler en France que dans les premières années du xvii* siècle. La conversation naquit justement du désir des femmes d'inculquer aux hommes les principes mis à la mode par l'hôtel de Rambouillet, et du besoin des honmies de prendre des détours à. l'aide desquels ils pussent à la fois s'attirer la bienveillance de leurs gracieux professeurs et leur faire comprendre ce qu'ils ne pouvaient plus dire brusquement comme autrefois. Ce fut un double travail auquel, en résumé, nous devons, nonseulement les belles œuvres intellectuelles du grand

siècle de notre littérature, mais encore tout l'édifice de notre société moderne : on apprit à causer, à se plaire dans des salons, à jouir des charmes d'une conversation qui se généralisa bientôt et éleva singulièrement le niveau des esprits. Commel'a dit si finement Montesquieu, il faut tant de paroles pour expliquer la prière muette ! Mais la conversation ne demeura pas longtemps enserrée dans un cercle aussi restreint; à mesure que ce nouveau penchant social se formait, gagnait de haut en bas toutes les classes , elle s'étendit parallèlement aussi, et, devenant bientôt un besoin général, constitua en quelque sorte une lice où chacun voulut essayer de conquérir quelques-unes de ces palmes littéraires recherchées alors à l'égal des lauriers guerriers en honneur au siècle précédent.

Je ne ferai que nommer en passant la marquise de Rambouillet*. Tout en lui reconnaissant l'honneur d'avoir été la directrice de ce grand travail intellectuel, je ne puis songer à m'occuper d'elle : on en a trop souvent parlé, on a trop écrit sur elle, sur sa fille, madame de Montausier, sur son salon bleu, sur ses habitués, pour qu'il soit permis d'en reparler ici : aussi bien , mon but est-il de montrer la réforme morale opérée après la disparition de ce cénacle fameux et la généralisation de la préciosité dans la société. Je ne veux que signaler ce salon comme le point de départ de la

1. Catherine de Vivonne, née en 1588, mariée en 1600 à Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, morte en 1655.

révolution dont j'essaye de suivre les détails : ce fut d'abord un terrain neutre où les gens de tous les partis purent se rencontrer et où se formèrent simultanémeut la conversation , le plus grand charme des réunious mondaines, le goût et le langage ; il fut comme la source de cette belle littérature qui demeurera toujours l'un des titres de gloire de notre pays. Dans ces assemblées choisies, et dont le cercle cependant s'agrandissait chaque jour, tous les sujets étaient abordés et la conversation réformait ainsi le goût en même temps qu'elle développait Tintelligence et l'instruction : les matièrps les plus abstraites y étaient traitées et présentées sous des formes sensibles et animées ; les questions les plus complexes étaient simplifiées , les plus graves étaient égayées, les plus sèches étaient adoucies; on apprit à déguiser d'une façon convenable ces sujets trop franchement énoncés jusqu'alors et dans lesquels se complaisaient par trop nos aïeux. Grâce à ce nouveau moyen de se produire, les femmes aussi dépouillèrent cette frivolité, cette ignorance , dans lesquelles elles demeuraient faute de pouvoir se servir d'une instruction qui etit été au moins inutile ; et ce ne fut pas une des causes les nxoins décisives de l'empressement des hommes à adopter la réforme proposée par Catherine de Vivonne, que de voir multiplier ainsi les occasions de se trouver dans la société des femmes. Ce sera l'éternel honneur de la marquise de Rambouillet d'avoir résolument et énergiquement maintenu son plan de réforme, de ne s'être

Jsnç?0e ébranler pi par les critiques des uns, ni par les meiiaces des autres, ni par les railleries de la cour; m^s au contraire d'avoir, par sa constance , vaincu peu à peu cette résistance gui, ^u début, paraissait invinpibje et d'avoir fait enfin passer son système en règljç qui devint exemple et autorité, système hors duquel on put dire qu'il n'y avait plus de sajut pour \m homme qui voulait être honnête homme.

Je ne parlerai plus de l'hôtel de Hambouillet ni de sa noble propriétaire, ^onpour citer xme lettre demeurée ii^édite et que j'ai trouvée dans les portefeuilles de Vallant, le médecin lettré de la marquise de Sablé, et qui SX^ semble assez intéressante et assez précieuse pour trouver place ici. Elle est écrite par M. de Montausier SL madame de Sablé , à l'époque où elle s'était à peu près complètement éloignée du monde : j'aurais voulu pouvoir préciser exactement à quelle occasion la marquise avait songé à venir habiter l'hôtel de Catherine de Vivônne, mais je n'ai pas su le découvrir ; l'éminent historien des fen}ines du xvn* siècle lui-même est muet sur cette partie de la vie de l'amie de la duchesse de Longueville et parait avoir ignoré ce détail.

■ Je vous rends de très humbles grâces, madame, de la bonté que vous avez de vouloir aller loger à l'hôtel de Rambouillet, car en cela vous me faites une faveur particulière que je reçois comme une des plus

grandes marques que vous pouviez me donner de votre amitié , et vous savez que c'est la chose du monde à laquelle je suis le plus sensible. Non-seulement vous vous servirez de tout le grand appartement , mais de toute la maison et pour toute Tannée, si vous êtes bien aise de m^obliger, comme je Tai toujours si bien connu en autre chose. Vous trouverez tout prêt, madame, quand vous voudrez y aller; la chambre bleue sera meublée , les cabinets et tout le reste, et vous n'aurez besoin de faire porter aucun meuble, car il y en a de reste à Phôtel Rambouillet , si ce n'est que vous ne crussiez ne vous trouver pas si bien dans un autre lit que le vôtre ; mais si vous n'avez nul scrupule là-dessus , songez, madame, qu'en vous servant de tout ce qui est à moy , vous augmenterez de beaucoup la grâce que vous me voulez faire. Je vous supplie très humblement d'en être persuadée et de ne vous mettre point en peine si madame de Montespan a envie d'y aller , car elle n'y songe pas *. J'ay déjà de l'impatience d'avoir l'honneur d'être votre hoste, et je vous conjure de faire en sorte que vous ne m'ayez pas donné une espérance vaine , puisque vous ne pouvez douter que ce ne fût, madame, une mortification pour moy qui vous honore, qui vous respecte, et, si vous me permettez de le dire ,

1. Il existait une grande intimité entre madame de Montespan et M. et madame de Montausier, cette dernière s'étant montrée très-accommodante dans les amours du roi. (Yoir Madame de Sablé^ de M. Y. Cousin, p. 407 et suiv.)

qui vous aime avec plus de teodresse que personne au monde.

MONTAUSIER

« Saint-G-ermain-en-Laje, 22 juin 1675. »

Il ne parait pas cependant que madame de Sablé ait réalisé les vœux de M. de Montausier; car il y a encore une lettre de lui, du 2 novembre 1677, dans laquelle il la presse aussi vivement d'aller « occuper et commander*» à Thôtel de Rambouillet. Le duc de Montausier, d'ailleurs, semble avoir ressenti un vif sentiment pour la marquise de Sablé, — il ne faut pas oublier que l'un était né en 1610 et l'autre en 1599 ou 1608, selon quelques flatteurs, — et les portefeuilles de Yallant nous ont conservé un assez grand nombre de billets qui deviennent plus fréquents après la mort de la duchesse. Je profiterai du silence du biographe de madame de Sablé sur cet épisode qui pouvait bien passer inaperçu, en effet, au milieu des détails autrement importants qu'il mettait en lumière, pour reproduire encore ici une lettre de Montausier, non datée, mais placée par le fidèle médecin à Tannée

« Je ne puis, madame, me donner l'honneur de vous écrire Bans confusion, étant obligé de me servir d'une

1. Nous publions cette lettre dans ce volume, à l'article de M. de Montausier.

main étrangère pour cela. Mais je né puis aussi, saiis une violence étrange que je me fais, me résoudre âti silence avec une personne à qui j'ay tant de grâces à rendre et dont la bonté et la générosité font Une des plus solides joies de ma vie, et, comme vous avez ouï dire qu'on succombe plutôt aux tentations que le plaisir inspire aux autres, je n'ay pu m*empêcher, madame, de vous dire que tant de grâces obligeantes que voiis ne vous lassez jamais de verser sur moy, et dont votre cœur et votre esprit sont des sources qui ne tarissent point, n'arrosent point un champ infertile. Je les reçois avec joie et avec reconnoissance, et comme votre cœur est si bien fait qu'il ne faut pas d'autre paiement que celui-là, je suis le plus satisfait du monde de voiis payer si bien, trouvant en moy sans peine et sans eÈoti de quoy vous satisfaire. Pour moy, madame, je ne me satisfais point de la monnoye que je vous donne, car encore qu'elle ne soit pas fausse, et je vous en puis as^ surer, elle est néanmoins de trop bas aloy à mon gré, et je voudrois vous témoigner ma reconnoissance par des services effectifs rendus à vous et à vos ainis. Cependant, madame, j'ay le déplaisir de vous être toujours inutile, qui est pour moy une mortification que je sçaurois exprimer. Ce qui me console cependant im peu, moy qui suis intéressé, c'est que je n'en suis pas moins bien avec vous et que vous m'honorez autant de votre amitié en cet estat-là que si j'estois aussi puissant que tous les ministres ensemble. Vous voyez.

mâdâtae, que je vous découvre mesme. ce qui est de vilain dafas mon cœur ; mais que me serviroit-il de le cacher t Vous estes une si grande maîtresse en l'art de les pénétrer jusques au fond, que je ferois iiiutilemént le fin avec vous. Mais puisque cela est, vous voyez bien dans le mien que de tous ceux que vous avez possédés, et ce n'est pas peu dire, vous n'en avez jamais eu un qui étil; pour vous plus de respect, d'admiration et de reeônnoissànce, et, si -j'ose le dire, de tendresse et d'amitié qiie luy .Les vivans et les morts tiie le pardonneront, si il leur plaît; il faut qu'ils me cèdent là qualité d^étre plus que personne, madame, votre trèshuinble, très-obéissant et très-assuré serviteur, et de plus, passionnément et sincèrement attachée vos intérests.

« MONTAUSIER

Je me hâte de clore cet intermède qui, je l'espère cependant, ne paraîtra pas trop long à cause des peî:$onnes auxquelles il se rapporte, et de me placer à Tannée 1650, au moment où l'hôtel de Hambouillet venait de se fermer et où de nombreuses coteries se formaient, au moment enfin où les précieuses paraissent dans toute letir splendeur. On avait alors dépouillé dans la société honnête^ la rudesse et Tignoraiice de la période précédente ; la tenue de ses rejprésentants était plussévère, leurs expressions plus choisies : les femmes surtout avaient pris des manières distinguées et bien

éloignées de la liberté de celles qui suivaient encore les usages surannés de Tancienne cour ; la mode, ce puissant agent social, avait à cet égard prononcé son verdict : tous voulurent prendre Tair des habitués du salon de la marquise de Rambouillet ; beaucoup de ceux qui furent évincés adoptèrent le genre, l'attitude des heureux élus pour faire croire qu'ils Tétaient euxmêmes ; d'autres les copièren t à leur tour, et bientôt tout homme bien élevé dut revêtir ce costume moral, ce vernis* ; on comprend à combien de caricatures bouffonnes ces essais aboutirent pour quelques-un s. Lesfemmesqui avaient réellement fait partie de la société de madame de Rambouillet prirent alors le surnom de précieuses^ sans qu'aucune idée maligne fût originairement attachée à cette désignation ; mais le jour où cet esprit organisateur, ce grand directeur vint à faillir, bien que sa puissance se soit peu à peu amoindrie, par les troublés de la Fronde d'abord, puis par le départ de Julie d^Angennes, qui, après de longues hésitations, se résigna en se mariant à aller habiter TAngoumois avec M. de Montausier; le jour où le fameux salon se ferma, ime nouvelle et profonde révolution s'opéra. A la place de cet hôtel si brillant, si fréquenté, si célèbre, où la mode et l'esprit prononçaient en dernier ressort des jugements souverains, se formèrent de nombreuses coteries; le goût des bureaux d'esprit,

1. Notice de Segrais à la suite des Mémoires de Mademoi« selle de Montpensier.

comme on disait alors, se répandit; chacun voulut avoir son cercle, son alcôve , et ce mouvement ne pouvait naturellement manquer de provoquer la décadence de ces réunions devenues moins sérieuses par leur multiplicité même. Les nouvelles sociétés, composées d'abord presque exclusivement des habitués du salon bleu et de leurs intimes amis', tentèrent au début de cette seconde période de suivre de respectables errements; ce fut malheureusement le petit nombre. Parmi ces fidèles, les uns avaient quitté leurs anciennes habitudes avec une certaine peine, les autres avaient trop prématurément essayé de faire peau neuve, la plupart avaient im côté plus ou moins imparfait, et ces défauts,légers et inaperçus tant que la marquise ou sa fille avaient été là pour diriger le goût et maintenir le droit inviolable de Vhonnêutè^ devinrent graves, inquiétants, et, grandissant chaque jour, compromirent rapidement l'œuvre de madame de Rambouillet. Les femmes surtout, qui avaient pendant de longues années reconnu ce souverain pouvoir, ne le virent pas toutes disparaître avec regret ; elles voulurent se dédommager de la soumission observée par elles durant une si longue tutelle. Le surnom de Preciewse, demeuré jusque-là exclusivement hors du langage usuel, constituait un titre d'honneur assez solidement établi pour qu'il pût résister d'abord aux exagérations de celles qui le portaient et qu'il ait fallu la comédie de Molière et le satirique

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