‹ Les amis de la marquise de Sablé;Chapitre 11 sur 105 · Royaume de la coquetterie^ par l'abbé d'Aubignac · texte numérisé non relu

Royaume de la coquetterie^ par l'abbé d'Aubignac

dictionnaire de Somaize pour mettre au ban de Topinion ces femmes prétentieuses et guindées, ces prudes revêches, ces précieuses ridicules, en un mot, dignes devancières des bas-bleus de nos jours. Les femmes ridicules n'étaient t)as en trop grande minorité â l'hôtel Rambouillet, et Ton peut penser si, libres du joug et de la surveillance, elles se hâtèrent de jouir de cette indépendance trop longtemps différée à leur gré. Une sorte de lutte s'établit entre elles à qui se distinguerait le plus, c'est-à-dire en réalité à qui mériterait le. plus d'exciter les moqueries du public et la verve dés satiriques. Pour se faire un renom d'honnêteté, on affecta la pruderie ; sous prétexte de vertu, on devint compassé. Pour paraître châtié et soigneux dans son langage, on prit mille circuits, on commenta de cent façons sa pensée, on la tortura, on parvint enfin à exprimai d'une manière très-indécente réellement les 'choses qu'on cherchait à voiler ; pour donner pilus de netteté à sa pensée, on arbora un purisme ridicule; pour plus d'originalité , un maniérisme incompréhensible, sans pour cela être plus spirituel ; on se mit à contourner ses phrases, à alambiquer ses pensées, à placer des mots tout surpris de se trouver réunis, à en bannir d'autres pour éviter des syllabes ou des consonnances déplacées ; enfin, la grâce, Télégance, la pureté du langage et des manières de l'hôtel de Rambouillet firent place à la minauderie *. Les mœurs sévères de la mar-

1. Rœderer, Mémoires pour servir à Vhistoire de la société polie

— 35 -* guiàe furent bientôt moins en honneur, et les intrigues galânteè reparurent dans ces comités, ces cercles, ces alcôvfes, côinme on voudra les appeler. Chaque précteilàfe ne songea plus qu'à détrôner ses rivales, à compter autour d'elle un plus grand nombre, d'alcôviste», à siéger au milieu d'un royaume plus brillant qtle celui de sa voisine. En 1660, M. de Somaize énumêre plus de huit cents précieuses et signale plus de cinquante salons habituellement fréquentés ^ A cette époque, mais seulement à cette époque, le mot de précieuse commence à devenir inévitablement ridicule ; encore Molière a soin, en écrivant la préface de son inimitable critique, d'ajouter « que les plus excellentes

• choses sont sujettes à être copiées par de mauvais

• singes qui méritent d'être bernés ; qu'aussi les véri- « tables précieuses auroienttort de se piquer, lorsqu'on « joue les ridicules qui les imitent mal. » On pouvait donc encore, en 1659, donner honorablement ce nom aux femmes distinguées qui conservaient et perpétuaient les traditions de rhôtel de Rambouillet. La comédie de Molière cependant emporta le morceau, et

en France, C'est le premier, et sans contredit l'un des ouvrages les plus remarquables qui aient été publiés sur ce sujet, et qu'il faut consulter toutes les fois qu'on s'occupe de cette curieuse époque ; il est à regretter que, n'ayant pas été mis dans le commerce, ce livre soit presque introuvable.

1. Le Dictionnaire des Précieuses, par le sieur de Somaize.— Je tiens à signaler ici l'excellente introduction dont M. Livet a fait précéder ce curieux ouvrage, dans l'édition publiée pour \tL Bibliothèque elsévirienne ,

même alla plus loin que ne le souhaitait l'auteur ; car, en 1661, Jean de la Forge nous raconte dans son Cercle des femmes savantes^ que « la coterie si nombreuse « que Ton désignoit sous le nom de précieuses, s'étant « attirée les moqueries de tous les hommes sensés par « les excès où elle étoit tombée en voulant surpasser « les mérites de Thôtel de Rambouillet, en confondant « les qualités vraies avec de ridicules exagérations, le « savoir- sérieux par le pédantisme, et voyant « que « chacun commençoit à se divertir à leurs dépens et « qu'on les jouoit en public, » elles abandonnèrent ab- « solument leur nom devenu fâcheusement célèbre et « adoptèrent celui àHllustres. » Je voudrais ne pas multiplier inutilement les citations, mais jene puis m'empêcher de rapporter ici le jugement que Somaize, en tête de son grand Dictionnaire des Précieuses^ porte sur ces femmes déjà bien éloignées par leurs mœurs et leurs habitudes de leurs nobles devancières : ce passage me paraît établir nettement la démarcation entre les compagnes de madame de Rambouillet et les modernes précieuses qui semblent constituer tme sorte de demimonde mal connu jusqu'à présent dans le xvn® siècle : « Il est nécessaire de savoir qu'il y a quatre sortes de « ces femmes. Les premières sont tout à fait ignorantes, « ne sçavent ce que c'est que de livres ou de vers et « sont incapables de dire quatre mots de suite. Les se- « coudes ne lisent pas plus que les premières, et quoi- « qu'elles ne se mêlent ny de juger les vers, ny d'en

lire, elles ne laissent pas d'avoir autant d'esprit que de jugement, et comme elles n'ont point la tête pleine d'une infinité de connoisssinces confuses qui ne font que charger l'esprit, elles parlent en conversation et répondent à ce que Ton dit avec autant de promptitude qu'elles s'expliquent nettement et avec facilité ; et c'est de ces sortes de femmes qu'il y a le plus dans le monde et dont nous entendons parler quand nous disons un esprit de femme. . • Les troisièmes sont celles qui, ayant ou un peu plus de bien, ou un peu plus de beautéque les autres, tâchent de se tirer hors du commim, et, pour cet.effet, elles lisent tous les romans et tous les ouvrages de galanterie qui se font. Toutes sortes de personnes sont bienvenues chez elles ; elles reçoivent les vers de tous ceux qui leur en envoyent et elles se meslent bien souven t d'en juger, bien qu'elles n'en fassent pas, s'îmaginant qu'elles les connoissent parfaitement parce qu'elles en lisent beaucoup. Elles ne sçauroient souffrir ceux qui ne sçavent ce que c'est que galanterie, et comme elles tachent de bien parler, disent quelquefois des mots nouveaux sans s'en appercevoir, qui étant prononcés avec un air dégagé et avec toute la délicatesse imaginable, paroissent souvent aussy bons qu'ils sont extraordinaires, et ce sont ces aimables personnes que Mascarille a traitées de ridicules dans ses Précieuses, et qui le sont en effet

sur son théâtre par le caractère qu'il leur a donné

Les quatrièmes sont celles qui de tout temps, ayant

t cultivé resprit (pie la nature leur a-donné, et qui s'é- « tant adonnées à toutes sortes de sciences, sont deve- • nues aussi sçavantes que les plus grands autheurs « de leur siècle. »

Comme on le voit, de ces précieuses diverses, les unes, en résumé, sont véritablement précieuses, les autres ne peuvent être comptées que pour une variété de femmes galantes. Il faut convenir que ces véritables précieuses, celles qui trouvaient grâce également devant Molière et devant Somaize, les amies peut-être , les disciples assurément de la marquise de Rambouillet, celles qui occupaient enfin le premier rang dans* la société féminine, devaient être bien peu nombreuses pour qu'on osât s'attaquer à la généralité sans trop faire attention aux éclaboussures qui rejaillissaient nécessairement sur celles mêmes que les critiques prétendaient mettre hors du procès. Molière, d'ailleurs, ne devait pas s'arrêter en si beau chemin; en 1671 et en 1672, il attira encore l'attention et les railleries du public sur cette coterie de femmes lettrées et prétentieuses en écrivant la Comtesse d'Escarbagnas et les Femmes savantes. Cette dernière pièce fut spécialement faite pour achever Tœuvre commencée par les Pré^ cieuses ridicules : elle est sans contredit Tune de celles qui prouvent le mieux le talent de notre immortel comique ; car il semblait à bon droit difficile de remplir cinq actes d'une intrigue amusante avec un ridicule en résumé si mince et déjà tant de fois rebattu ; la préven-

tion fut même assez forte pour qu'on se refusât au commencement à applaudir et à reconnaître le succès de la comédie, et cependant on ne peut plus finement représenter les contrastes divers qui signalaient alors la société : Philaminte , Armande et Bélise sont entichées du pédantisme auquel Thôtel de Rambouillet avait, il faut bien l'avouer, ouvert la porte, et coiffées de l'amour platonique mêlé d'une philosophique contemplation '

Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain Et donne à la raison Tempire souverain, Soumettant à ses lois la partie animale, Dont l'appétit grossier aux bétes nous ravale.

La jeune Henriette, au contraire, s'en tient au terreà- terre traditionnel, et, avec la grosse Martine , la servante un peu rudement embouchée et qui ne va rien emprunter pour son langage « aux conununs » ou « ^u^ nécessaires * à la mode, représente le simple et ^l*aditionnel bon sens. Les accessoires de cette comédie cppip}ètent excellemment le but que s'est proposé Molière ^t peignent bien au naturel la société contemporaine ; la querelle de Trissotin et de Vadius n'est, cpmme jq Tai dit, que la copie d'une aventure toute spmblc^le arrivée dans le salon de Mademoiselle au {iuxembourg pt où Tabbé Cotin joua le rôle principal. MoHère eut la malice de reproduire les propres vers du malt^^ureux abbé. La Comtesse d'Escarbagnas devait

attaquer cette manie provinciale de singer les us et coutumes de Paris et d* exagérer les ridicules. Au moment où nous sommes parvenus , en effet, la préciosité avait envahi les principales villes du royaume : Lyon et Toulouse rivalisaient avec la capitale par leurs bureaux d'esprit; à Reims, le chanoine de Maucroix en avait donné également le goût ; on en retrouvait à Aix, à Poitiers, à Bordeaux, à Arles, à Mâcon, à Avignon, à Montpellier ; partout enfin où quelques exilées des alcôves de Paris étant venues se poser, cherchèrent à se créer des ressources sociales et â adoucir ainsi le regret d'avoir quitté leur bonne ville ; pour quelques vraies précieuses, dont M. de Somaize nous donne soigneusement les noms, combien de comtesses d'Escarbagnas parmi les présidentes, les élues, et les conseillères de présidiaux jalouses de rivaliser avec les Parisiennes.

L'opinion publique ne s'y trompait pas , et, malgré les efforts, même les menées actives de ceux ou de celles qu'on fustigeait si rudement, elle se prononçait contre les ridicules et savait gré à ceux qui les montraient ainsi résolument du doigt. Personne n'ignore qu'à l'une des premières représentations des Précieuses ridicules ^ un vieillard se leva au parterre en criant : « Cou- « rage, Molière ! voilà de la bonne comédie. » Une autre fois, Ménage, un précieux entre les précieux s'il en fut, sortant du théâtre après avoir vu la même pièce , ne put s'empêcher de dire- à Chapelain , qui l'accompa-

gnait : • Monsieur, nous admirions, vous et moi, toutes tt les sottises qui viennent d'être si finement et si jus- « ment critiquées I »

De la création de la marquise de Rambouillet , ne resta-t-il rien , sitôt que cette noble femme eut fermé les yeux , et la belle Julie eut-elle la douleur de voir échouer l'œuvre de sa mère, œuvre qui était bien aussi un peu la sienne? Non, certes. L'incomparable Arthénice put assister à la réalisation du but qu'elle avait ardemment poursuivi. Elle avait vu une société véritable se constituer, le goût de la conversation s'établir, le langage s'épurer ; les hommes perdre leur rude sansfaçon, et les plus entichés des anciennes mœurs abjurer leurs erreurs pour pouvoir pénétrer dans le petit salon bleu ; partout, à la cour, à la ville, en province , dans les châteaux, on avait adopté avec empressement ces coteries littéraires, ces jeux d'esprit, qui, bien que souvent poussés jusqu'au delà des limites du bon goût, n^en rendirent pas moins d'immenses services à la cause de la société polie. Du reste, le jugement du monde se retrouve mieux que je ne saurais essayer de le rendre dans ce passage de Toraison funèbre de la duchesse de Montausier , quand Fléchier , un des plus anciens fidèles de l'hôtel de Rambouillet, ne craignit pas de lancer ce magnifique éloge du haut d'une chaire catholique : « Souvenez-vous de ces cabinets que l'on « regai'de encore avec tant de vénération, où l'esprit « purifioit, où la vertu étoit révérée sous le nom de

« l'incomparable Arthéuice, et où se rendoient im\ • de personnes de qualité et de mérite , qui compo- « soient une cour choisie, nombreuse sans confusion, « modeste sans contrainte , savante sans orgueil et « polie sans affectation. •

RÔLB DXS PRÉCIEUSES PAR RAPPORT A LA MTTBRATUBB

Les services rendus à la société par les précieuses sont de trois sortes. Je viens d'essayer de faire comprendre comment elles ont constitué la société elle-même en donnant le goût des réimions, delà conversation, de la délicatesse, de la sociabilité, en un mot; il me reste à faire pareillement apprécier le rôle qu'elles ont joué par rapport à la réforme du langage et par rapport à la littérature.

Dan8 le monde on ne connaît guère aujourd'hui les précieuses que par la comédie où Molière leur a infligé l'indélébile cachet du ridicule : c'est ce qui empêche qu'on ne les prenne plus souvent au sérieux. J'espère être déjà parvenu à les sauver un peu de cette espèce de proscription : je ne pense pas être moins heureux en m'occupant des services qu'elles ont rendus à la langue française. Bien des gens, de nos jours, imitent ce bon M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, et parlent le langage des ruelles et des alcôves sans cer-

tainement s'en douter. Je ne songe nullement à entreprendre une justification, qui serait au moins ridicule elle-même; je ne prétends pas prendre la défense du parler prétentieux de Cathos et de Madelon ; mais je tiens à montrer, à ceux qui l'ignorent, la finesse que les précieuses ont donnée à notre langue et les expressions heureuses qu'elles ont mises en usage. Nul doute qu'en parcourant les diverses publications précieuses parvenues jusqu'à nous, on ne se sente pris d'une forte envie de rire en lisant les phrases véritablement impossibles que forgèrent les plus beaux esprits du temps. La marquise de Rambouillet voulait seulement polir le rude langage du siècle précédent, châtier quelques expressions et repousser complètement celles qui ne pouvaient être corrigées; mais ses disciples exagérèrent ses leçons comme elles avalent exagéré ses conseils. S'il était raisonnable, ainsi que le dit l'abbé de Pure *, de rechercher de bonnes expressions pour mieux rendre les pensées et en même temps donner plus de force à la conversation , pour prendre un juste milieu entre le style trop familier et le style trop pompeux, il était déplorable de voir les ridicules excès où conduisit ce louable projet. Les précieuses voulurent renchérir les unes sur les autres , effacer complètement les mots communs , ceux qui pouvaient prêter à un double sens fâcheux, et allèrent si loin que ce n'est souvent qu'en cherchant

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