M. de Thou lui écrivit au moment d'aller au supplice
dévotion que M. d'Andilly s'attacha à elle. Retz nous affirme qu'un autre sentiment entrait dans ce beau dévouement. Il la visitait souvent, et il paraît qu'un des amusements des deux amis était d'évoquer le diable. Je laisse la parole au cardinal : « Le diable avoit apparu justement quinze jours avant (sa conversion), et il lui apparut souvent évoqué par M. d'Andilly, qui le forçoit, je crois, à faire peur à la dévote, dont il étoit plus amoureux que moi, mais en Dieu, purement et spirituellement. » ÈDÛn elle suivit le conseil d'Arnauld d'Andilly et se donna à Dieu et à Port-Royal ; sa conversion cependant n'entraîna pas un abandon complet des douceurs de la vie. Elle conserva son appartement de la Place Royale, en le laissant encore fort coquettement arrangé , puisque le prince de Condé lui dit en y entrant un jour : « Mais, madame, les jansénistes ne sont donc plus si fascheux qu'on dit, puisque tout cecy s'ajuste avec la dévotion? Voicy qui est le plus beau du monde ; je croy qu'il y a grand plaisir à prier Dieu icy. » De pareilles allures inquiétaient grandement et la mère Angélique, qui lui écrivait souvent, et d'Andilly qui « espéroit sans y croire. » Saint-Cyran partageait les mêmes doutes, et de Vincennes il mandait fréquemment ses craintes à la mère Angélique. « Ce que j,e puis vous dire, écrit-il une fois, c'est que tout ce qu'elle déclare de sa disposition présente, qui vient sans doute de la grâce de Dieu, est dans son âme comme une étincelle de feu que l'on allume sur un pavé glacé où les vents soufflent de toutes parts. > Singlin succéda à l'abbé de Hatiranne dans la direction de la princesse ; mais il ne se Et pas plus d'illusions. Au bout de six ou sept ans, en effet, à ce que nous apprend un document certain, le Nécrologe de Tort-Royal, « elle se dissipa de nouveau et cessa de persévérer. » Puis elle revint de nouveau à la dévotion et afficha cette fois un grand dévouement pour tout ce qui touchait à l'abbaye. Un jour, la reine la prit à part à ce sujet, et lui dit : « Vos docteurs parlent trop. — Vous ne vous en souciez guère, madame, car vous ferez venir tant de cordeliers et de moines mendiants que vous
en aurez de reste. — Nous en faisons encore venir tous les jours, répliqua Anne d'Autriche d*un ton sec. »
Nous voyons la princesse fort liée avec madame de Sablé et figurer parmi les personnes qu'elle consulta au sujet du livre des Maximes du duc de La Rochefoucauld: elle y est peu favorable : « Ce que j'en ai vu me paraît plus fondé sur riiumour de l'auteur que sur la vérité, car il ne croit point de libéralité sans intérêt, ni pitié : c'est qu'il juge tout le monde par lui-môme. » Elle se brouilla, vers le môme temps, avec la comtesse de Maure pour une plaisante question de fauteuils; je l'ai racontée ailleuTSi mais il faut voir aussi comme la comtesse se regimba et repoussa l'honneur que madame de Gueménée prétendait lui faire de la reconnaître comme parente.
C'est la princesse de Gueménée qui détermina Amauld à composer son fameux traité de la Fréquente Communion. Un jour, madame do Sablé discutait avec la princesse, qui avait alors Tabbé de Saint-Cyran pour directeur, et la poussait à aller au bal après avoir communié dans la matinée. Madame de Gueménée s'excusait en s'appayant sur la défense de son confesseur. Le père de Sesmaisons, jésuite et directeur de madame de Sablé, blâmait ce.scropule ; la discussion se prolongea pendant plusieurs jours et donna naissance à un mémoire rédigé par les pères de Sesmaisons, Banni et Rabardeau. Amauld en eut connaissance, exprima très-vivement sa désapprobation, et écrivit ce traité, qui est demeuré l'une des plus célèbres de SCS œuvres.
Tallemant raconte une assez plaisante aventure à propos de la princesse. « Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, s'amusoit à aller chez madame de Gueménée. On parla d'aller au bois de Vincennes : il fut assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Gueménée et la dame de sa compagnie. Là, il s'entretint le plus pédantesquement du monde, etluy disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu l'honneur d'estudier avec M. le prince de Gueménée. — Mais, adjoustoit-il, madame, il estoit bien plus avancé que moi, — Elle, ennuyée de cet
impertinent, pour s'en desfairc laissa tomber un de ses gants; il jette la portière à bas et va pour le ramasser; ce pendant elle fait relever la portière et laisse là monsieur Je magistrat, qui revint des murs du bois de Vincennes à Paris, avec sa soutane. » En parlant de la princesse au moment où il lui consacrait une historiette, Tallemant en trace ce portrait : « C'est encore une belle personne, quoiqu'elle ait cinquante ans. Hors qu'elle a le visage "tant soit peu trop plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme à vingt ans. Je l'aurois, sans comparaison, xnieux aimée que madame de Montbazon; avec cela, elle Si, tout autrement d'esprit, et n'a jamais fait d'emportement comme l'autre. »
Je n'aurois pas manqué à répondre à vos lettres quelqu'embarras où je sois, si vos lettres estoient sans tant de madame et avec des termes qui me paroissent pleins d'une civilité qui ne se pratique point entre des personnes qui sont dans une amitié aussi grande que celle que je croyois que vous me fesiez l'honneur d'avoir pour moi. Enfin, madame, quittez tous ces m^iix là ou je les prendrois. Je ne vous dit rien des peines où je me trouve après une surprise si terrible, je remets cela quand je pourray sortir \
GUEMÉNÉE.
Ce lundy, à Port-Royal-des-Champs.
26 mai 1670.
Je viens d'apprendre avec bien de la douleur la perte que vous avez faite *. Je sçais le sentiment que vous