‹ Les amis de la marquise de Sablé;Chapitre 83 sur 105 · L'ABBÉ SINGLIN · texte numérisé non relu

L'ABBÉ SINGLIN

Comme nous le disions en nommant Tabbé de Sainte - Ôeuvet pour parler de la vie de Tabbé Singlin il faudrait i la fois faire l'abrégé de l'histoire de Port- Royal et raconter une partie de Texistence de madame de Longugsrille. Je me contenterai de renseigner brièvement mes lecteurs sur ce grand docteur du jansénisme.

Antoine Singlin, fils d'un marchand de vin de Paris, y naquit au commencement du xvii* siècle. Destiné au commerce, il demeura chez un négociant en draperie jusqu'à l'âge de vingt-deux ans : frappé alors de la grâce, il s'adressa à Vincent de Paul, et eut le courage de commencer ses classes comme un enfant de dix ans. Duvergier 4e Hauranne le prit ensuite avec lui, lui conféra la prêtrise et le plaça comme directeur spirituel à la tête du couvent des religieuses de Port-Royal (1639). Il fut naturellement mêlé étroitement dans la suite aux événements de cette célèbre abbaye. Expulsé au mois de juillet 1661, il se retira dans un château que madame de Longueville, alors sa pénitente, possédait aux environs de Beau-j

vais. Il mourut, sans avoir pu revenir à Paris, au mois d'avril 1664 •.

Ce 17« octobre 1661.

Vous avez trop de soin de nous. Je suis revenu dans ma solitude sûrement et je n'ai point été incommodé d'avoir parlé tout le jour comme je le fis, encore que je ne le pus guères faire à ma sœur Catherine qui est une partie cause de son mécontentement. Car je ne pense pas qu'elle attendit de moi ime parole pour rentrer ; elle est assurément plus véritable séculière que religieuse. Il est fâcheux que vous ne vous entendiez pas bien l'une l'autre. Sa peine présentement d'être proche de vous est qu'elle s'imagine qu'elle vous est à charge, non pour la nourrir, car ce n'est pas par là que les personnes vous sont chargeantes, que vous ne désirez point vous servir d'elle, que vous Tépargnez trop, etc. Et je me persuade que la raison qui vous la peut rendre pénible est que vous croyez qu'elle ne se plaît pas à votre service. Je voudrois vous être à tous deux caution l'une de l'autre, afin qu'elle ait le plaisir de vous bien servir, et vous celui de l'être bien par une personne qui a de bonnes qualités pour cela, ayant toutes celles que vous peignez si bien pour en donner de l'envie de la prendre si elle pouvoit être en repos et être au logis en rentière étant ce qui lui est convenable pour n'avoir pas dix mille embarras que l'état religieux

1. Pour plus de détails, il faut se reporter au livre de M. Coasin, sur Madame de Sahlé, et à notre étude sur Madame deMmwê et sa eorrespondanoe .

lui donne. Je pourrois bien lui procurer rentrée quand les novices et pensionnaires rentreront, tant pour les contenter que pour l'accorder à votre prière, le faisant avec tant de bonté et d'une manière qu'on ne peut pas avec justice vous le refuser, sans qu'il soit nécessaire que vous lui payiez sa pension; elle gagnera sa vie par le service qu'elle peut rendre. Je lui ferai parler par celui qui la confesse; si je la pouvois faire mettre auprès de Mme de Luynes en attendant le retour dans le monastère, Je le ferois. Je ne sais si vous convenez avec elle que si vous vous mettez au dedans que vous n'y demeurerez pas, ne lui résistant et ne la contredisant pas sur ce point, il semble que vous en demeuriez d'accord; et en efTetil peut y avoir de l'apparence, ayant des choses en vous qui vous sont si particulières et si peu communes avec les personnes qui sont en religion, comme sont toutes vos frayeurs, ne pouvoir vous endormir sans qu'on vous endorme par la lecture, et autres choses semblables. Vous y penserez bien avant que d'entreprendre ce changement, pour n'avoir pas à vous remettre dans ce que vous quitterez. Elle vous seroit absolument nécessaire au dedans pour beaucoup de choses, afin de pourvoir à vos besoins dans la maison ne pouvant pas les pourvoir, et il y auroit à craindre que TOUS ne vous contraigniez plutôt que cela donnât la moindre ombre de peine; car c'est encore en ce point où vous estes diligente de vous imaginer que vous estes pénible aux gens, et sur ce ton-là vous Testes à vous même et aux autres par la peine que vous vous donnez pour n'en point donner, qui n'en est pas une petite à celles qui (vous) aiment. En tout cela, je vous exhorte à suivre le conseil de l'Évangile de compter

avec soi nuhuo. avant que de rien entreprendre, peur [de] ne pouvoir achever ce que Ton auroit commencé d entreprendre. Ce que je vous souhaite le plus est Tamour et Tesprit do la sohlude et de la prière, le mépris de vous même, de votre santé, de votre vie et de toute chose ; et avec cela tout ira bien, soit que vous entriez ou que vous demeuriez comme vous estes ; et pour cela il faut aimer et désirer Tautre vie en comparaison de laquelle celle-ci n'est que mort, estant remplie de misère, d'inquiétude et de crainte de la mort qui est souvent plus pénible que la mort même à soulTrir.

ÉLÉQNORE DE SOUVRÉ

▲ BBB88B DB 8AINT-AMAND DB ROUBN

L'abbaye bénédictine de Saint-Amand, située dans la ville de Rouen, appartenait en quelque sorte à la famille de Souvré. Marguerite deSouvré la reçut en 1630, la transmit en 1651 à sa nièce Eléonore, qui la passa à sa sœur, laquelle la conserva jusqu'à sa mort, arrivée en 1692. A celleci succéda encore une alliée, Marie-Elisabeth ^arentin, nièce de sa belle-sœur. Ces dames j furent naturellement toutes ensevelies; mais, de plus, nous y voyons enterrés le père de Tabbesse Eléonore et le baron de Renouard, son frère, qui y avait deux de ses filles, Marie et Madeleine, religieuses ^ Eléonore de Souvré est de toutes ces saintes femmes celle qui a le plus marqué et par ses vertus et par son esprit. « La Normandie n'a pas seulement produit de grands hommes, lit-on 4ans le Cercle des femmes savantes, publié en 1663, au nom à*Amestris, elle

1. Madame de Sablé y avait également sa fille aînée, Marie de Laval-Montmorency.

peut encore se vanter de la naissance de madame Fabbes^ m de Saint-Amand. » Elle naquit à Rouen en 16S0 et (mjm. probablement élevée à Saint-Amand par sa tante, dozielle devint la coadjutrice au mois de novembre 1640. £lXe lui succéda en 1651 et reçut la bénédiction des mains de* l'archevêque de Bourges, en grande cérémonie, le 27 mair dans l'église du Val-de-Grâce, en présence du roi et de Js reine sa mère. Quinze jours après, elle prenait possession du monastère et prétait serment dans la cathédrale de Rouen. Madame de Saint-Amand venait souvent à Paris et y faisait grande figure dans la société précieuse. Somaize la classe dans son Grand Dictionnaire, et dit d'elle, sous le nom de Siridamie (1661) : « Elle parolt avoir eu une grande affection , un grand respect pour sa tante, la marquise de Sablé, qui se montroit, ce semble, passablement exigeante au sujet de la correspondance. Une fois, elle mande très-franchement à sa tante : « Dites m.oi un « peu combien vous m'ordonnez de vous escrire souvent, « afin que vous ne vous plaigniez plus de moi, et croyez « que quand je le sçauray, je le ferai sans froisser mon <£ inclination qui est toujours portée à faire toutes choses « qui me pourront mériter l'honneur de votre amitié. » Elle étoit liée avec madame de Longueville dont elle dit, au sujet de la mprt du duc : « C'est un corps si affoibly qu'il <( n'est pas capable de beaucoup de remèdes; je croy « qu elle pensera un peu plus à sa santé qu'elle n'a fait « par toutes sortes de raisons. »

Eléonore de Souvré allait elle-même être longuement éprouvée par une maladie sur laquelle elle se fit peu d'illusion. « Je commence à m'habituer à mon mal et il ne me fait plus de peur; puisqu'il est sans remède, il faut vivre tout doucement a^ec lui tant qu'il plaira à Dieu que je sois en ce monde. » Elle dit encore à sa belle-sœur de Boisdauphin : « Il me semble que mon mal ne peut céder qu'aux ordres du grand médecin, car, quoiqu'il ne soit pas violent, il va, ce me semble^ à la destruction de la vie. » Le 4 novembre 1670, elle écrit à sa tante : « Je suis si languissante que je ne crois pas passer l'hiver à cause de ma méchante poitrine. » Elle ne mourut que le 28 août

1672. Madame de Saint-Amand semble n'avoir jamais penché vers les idées du jansénisme. Ses lettres ne renferment qu'une seule allusion aux événements qui passionnaient la société alors, c'est quand elle offrit à sa tante de recueillir dans son abbaye quelques-unes des pensionnaires expulsées, en 1661, de Port-Royal. Elle aborda une seule fois directement le sujet, mais sans se prononcer : il s'agissait de l'entrée de la marquise de Boisdauphin à l'Abbaye-aux-BoiSjOÙ elle devait vivre, non en religieuse, mais comme pensionnaire, avec une chambre à feu et 4,000 livres de pension : « Priez la comtesse de Maure , qui est de vos amies et de celles de l'abbesse*, ma chère tante, d'y mener ma cousine et sa compagne, parce que tout de bon je craindrois dans le temps qu'il est les approches de Port-Royal dans la pensée qu'on a*. »

J'ay reçeu celle dont vous m'avez honorée et je n'y fis pas responce dès le lendemain de peur de vous estre importune et depuis cela il m'est venu mille affaires qui m'ont dérobé tout mon temps. Voyla, ma chère tante, ce qui m'a privée de l'honneur de vous entretenir plutost et de vous dire que je ne croy rien de ce que vous me mendez de madame la Gouvernante. Si ceux qui en font coure le bruict avoient autant de congnoissance que vous avez Tune ou l'autre du bonheur qu'il y a d'estre mestresse de ses actions, il ne

1. Marie de Lannoy, qui avait transféré son abbaye de Compiëgne à Paris en 1654, et était dans l'intimité de la reine Anne d'Autriche.— Morte en 1684.

2. J'extrais ces passages de billets réellement trop insignifiants pour être publiés. Ces lettres sont au nombre de douze ou quinze.

penseroient pas qu'avec un peu de bon sens on put changer cet estât en un autre où il y a un perpétuel asseujectissement et je suis asseurée que quelque amitié qu'elle aye pour ses enfans, ce ne cera point en destruisant son bonheur qu'elle fera leur fortune ^ mais à propos de cela, ma chère tante, on m'avoit mendé il y a quelque temps que celuy où vous avies la pensée pour vostre fllle aisnée estoit dans le dessein de s'engager avec le ûls d'une marescballe de la place Royalle. Je ne sçay si cela est vray.

J*ay bien de la joye de ce que mon oncle * fait si bien son debvoir envers vous; mais je crains que cela ne serve de rien et que vous demeuriez toujours nichée où vous estes ; cela est supportable pendant l'esté ; mais en vérité, dans Thiver, vous faites tant gronder de monde que vous debvriez bien vous approcher pour les apaiser. Si j'estois encore à Paris, je tacherois de vous le persuader plus fortement. Adieu , ma chère tante , je m'aperçois que ma lettre est escritte • à vostre mode et que vous auriez de la peine à en trouver la suitte. si je n y mettois le chifTre. Aymez toujours s'il vous plaist celle qui vous honore de tout son cœur et qui est vostre très obbéissante servente.

Ce 17^

Page 1