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Les amis de Siska

Et M™^ Lebeaud piqua un fard aussi rouge que ceux dont s'adorne M"® Catulle Mendès.

Il n'y avait pas de quoi, pourtant, se montrer jalouse ; la grosse M"^ Lebeaud, très belle sous Félix Faure et même sous Casimir Périer (Sadi- Carnot avait remarqué sa grâce juvénile aux bals de la Présidence), l'épouse un peu blette de Lebeaud ne valait certes pas cette belle pêche appétissante dans toute sa fraîcheur et tout son velouté, r « implaquable » Siska, qu'apprécièrent tant de gentilshommes de France et tant de gentlemen des United States... D'ailleurs, la joyeuse enfant n'avait vu aucune allusion se dresser derrière l'offre empressée de son voisin de table. Tout simplement, la maîtresse d'Alfred s'était sentie heureuse, presque émue, par la courtoisie un peu vieillotte de Lebeaud, l'enguirlan-

dant de politesses comme une vraie honnête femme du vrai monde.

A la vérité, les cinquante ans de M. Lebeaud s'apoplectisaient outre mesure ; il tournait au violet, voire à l'aubergine.

Le vaste atelier, dont le pittoresque, d'ailleurs amusant, ne dépassait pas celui de tous les ateliers de Montmartre, présentait sur les murs des pochades de Viallard, le maître de céans ; et, sur la cheminée, un pot à tabac, dont les proportions étaient justement appréciées de la « jeune peinture », prenait des allures de kiosque à journaux. Un clavecin enroué, l'étroit cercueil sculpté de l'horloge hollandaise, ajoutaient enfin au décor, ainsi que les cierges canelés du lustre en fer forgé, dont les lourdes flammes éclairaient une table de douze convives, joyeux de dire d'énormes bêtises entre le beurré gris et le chester. Dans le cadre de la fenêtre ouverte, scintillait Paris, tel que Gustave Charpentier nous l'exhibe, tous diamants à l'air, à l'acte troisième de Louise ; tel que peuvent le voir, moins coûteusement, d'un cinquième sans vis-à-vis, avenue Junot, les courageux ascensionnistes qui escaladent le dix-huitième arrondissement.

— Ce qu'il y a de bien dans la peinture, lança la voix d'un sous-préfet en disponibilité (égare

parmi ces artistes, nul ne saura jamais pourquoi), ce qu'il y a de bien dans la peinture, c'est le modèle.

— Quand le modèle est bien ! répondit béatement Viallard,

Et la vive petite M'°® Juliette Viallard ne manqua pas de l'interrompre pour remarquer que les modèles de son mari n'étaient jamais moches.

Mais Viallard entamait déjà son histoire. Si la plupart des barbouilleurs prétendent ne vivre que pour l'Art, lui, peintre sans vergogne, avouait : « Je ne vis que pour ça. » Et sa femme l'approuvait, car ça c'était l'amour. Quand Viallard n'était pas occupé à aimer, il peignait de beaux nus et caressait des yeux celles qui les lui posaient. « Faire, regarder ou évoquer l'amour, il n'y a que ça de vrai ! »

Sa petite enflammée d'épouse n'avait évidemment pas le même culte pour les modèles, mais elle se contentait d'espoirs et de souvenirs, quand elle n'avait aucune solide réalité « à se z'y mettre », selon sa forte expression.

— Je ne suis pas comme le commun des hommes, confessait encore Viallard : dans mon cœur le cochon ne sommeille jamais.

— Ni dans mon corps la petite cochonne, son-

geait sa femme, sans oser cependant le proclamer avec la même franchise.

Par les beaux matins des dimanches, les amis qui venaient déjeuner voyaient d'en bas Viallard accoudé au balcon de son atelier. « Il contemple le panorama, quel artiste ! » pensait les naïfs. « Il joue de la lorgnette, quel paillard ! » expliquaient les autres.

Les autres disaient vrai : armé d'une puissante lorgnette de courses, le peintre fouillait les chambres les plus lointaines.

— Tiens! Elle se lève! Elle se gratte... Elle lève la jambe pour enfiler son bas. Elle s'arrache un poil au bout du nichon...

Indulgente, sa femme, installée sur le balcon à côté de lui, riait nerveusement et piétinait, comme chatouillée.

— Elle change de chemise. Oui ! Attention ! Regarde, Juliette...

(Il lui passait alors les jumelles pour les reprendre tout aussitôt.)

— Eh ! eh ! pas mal... pas mal... Mais maintenant, ça n'a plus aucune espèce d'intérêt...

(Et il cherchait ailleurs.)

La tendre Juliette cherchait quelquefois pour lui. Quand elle avait découvert un tableau coquin, elle le lui offrait, au bout des tubes...

Heureux ménage ! Ménage parfait ! Où la femme ne trompait jamais. Où l'homme trompait tout le temps, mais savait — riche nature — ne jamais faire attendre les voluptés requises quand sonnait l'heure conjugale.

Pendant qu'intarissablement le conteur contait, Siska passait en revue chacun des convives. Elle était heureuse de se trouver avec quelques amis chers, avec son amant Alfred qu'elle méprisait, d'ailleurs, et toute une enthousiasmante bohème, sur laquelle tranchaient les Lebeaud, dont les liens authentiques lui rappelaient ceux qu'elle avait récemment brisés.

Viallard, grand et barbu, une manière de Richepin moins basané, romantique, éloquent, flambait joyeux comme s'il avait encore, malgré la tape des trente-cinq ans, l'âge de la petite Maurice Rostand.

Sa femme, une brunette remuante, portait vingt-cinq ans, et à la peau.

Assis près d'elle, Lucien, au regard dangereusement allumé ce soir, se taisait. Son masque glabre de faux yankee avait perdu cette sérénité qui en imposait jadis, sur le champ de bataille de Monte-Carlo, aussi bien aux pontes qu'aux sixains domptés. Ses traits, crispés par instants, accusaient une nervosité inaccoutumée.

Alfred, l'œil égrillard, plus bouffi que jamais, proposait déjà, d'une voix pâteuse, le « petit poker de famille », mais Siska, dégoûtée, lança dans les jambes de ce gras au cheveu maigre un coup de pied vertueusement réprobateur, puis elle continua son inspection.

Près d'Alfred, le père Lebeaud, flanqué de la mère Lebeaud, donnait le touchant exemple d'une union toujours tendre, insoucieuse du ridicule. Cousine de Viallard et bonne fille, la mère Lebeaud se réjouissait qu'on la chinât sans cesse pour son persistant accent toulousain. Lui n'avait pas d'accent, mais il fabriquait de la cire à cacheter et tous deux, raffolant de ces agapes d'atelier, trouvaient chez Viallard des plaisirs dont ils poivraient volontiers le fade pot au feu conjugal.

Parmi ceux qui goûtent la joie d'être artistes, c'est-à-dire de se tenir mal, le plus encombrant est un bellâtre andalou, à gilet vert, parfumé, prolixe, sonore et caressant : Conolès, poète, orateur, prophète, amant universel, qui découvrit Metzinger, Dante, le Romancero et qu'on appellerait « le Magnifique », si M. Saint-Pol-Roux, poète bardé de truculentes métaphores, et un certain Laurent de Médicis, n'avaient déjà confié ce titre au Dépôt Légal de la postérité.

Il va sans dire que ce transpyrénéen abonde en

hyperboliques éloges sur son Andalousie natale, qu'il appelle « la Tierra «.la Terre par excellence, comme les Romains disaient « Urbs ».

Quand il parle, Gonolès, (Dieu sait quand il s'arrêtera) Siska ferme des yeux ravis, Juliette s'émeut au plus intime d'elle-même, M""^ Lebeaud se pâme comme deux ronds de flan, et tous les hommes vident leur verre, le remplissent et le revident, en décomposant.

Que voudriez-vous qu'ils fissent, à moins de jeter le phraseur par la fenêtre ?

— Dieu ! que je Montmartre ! soupire Christian Bock, philosophe d'un autre âge qui, à l'occasion, se révèle aquarelliste... « de la plus belle eau », concède son ami Robert Parville.

D'ailleurs, le Parville en question toussotte, ne cachant pas combien il réprouve ce genre d'à peu près.

Ce polygraphe indécemment chauve, plus dodu et plus Edouard VII que jamais, est dans nos murs... depuis cinq minutes. Il est venu, après le théâtre, tremper sa moustache grise dans une coupe de Champagne malheureusement trop doux, à laquelle il préférerait un verre de whisky, ou deux, ou trois, voire quelques tournées de ce « vieux » clair comme de l'eau que les vrais

Bruxellois savent trouver Brasserie de la Poste, place de la Monnaie.

— Excusez-moi d'arriver si tard, dit-il, je sors d'une générale...

— Oh ! cria Juliette, grivoise.

— Oh ! oh ! c'est une générale ! souligna le chœur.

Parville était accompagné d'un jeune homme maigre, glabre, très long, l'air aussi anglais qu'on peut l'avoir, qu'il présenta laconiquement comme Mr Nick.

— Carter ? demanda Alfred.

— Non, Nick tout court.

Et le gros romancier s'installa, paternel et pelo-

teur, contre Siska l'hospitalière, qui se mit à lui tripoter le monocle, les moustaches, etc.

Nick et Bonnaire entamaient tout de suite, mi-voix, une conversation en anglais, le plus impoliment du monde. Mais quoi, à Montmartre, des artistes polis, c'est pas des artistes !

Drôle de petit type, ce Bonnaire !

Cagot jusqu'au bout des ongles, il se plaisaif (sans songer que celui qui aime le danger périra" dans les milieux où l'on aime et blasphème librement. Le péché le plus véniel le faisait rou gir, et il passait sa vie, de son plein gré, à frôlei tous les vices. C'était là le sien. Mince, presque

imberbe, le museau allongé d'un lièvre, élégant, instruit, hérissé de « distinguo » et de scrupules, il était né d'un père français, d'une mère anglaise, et tenait des... trois. Ruiné par feu son père, comme tout le monde, il avait mis, vaniteusement, son titre de vicomte en poche, le jour où il avait dû entrer, comme professeur d'anglais et de gymnastique, au Patronage du Bon-Conseil.

Il adorait Lucien, dont il ne partageait pas un seul goût, et dont il discutait les plus insignifiantes affirmations.

Anglais, beau, grand, boy franc et nonchalant, Nick lui plut immédiatement.

Certes, il ne déplut pas à 1' « implaquablé » Siska non plus !

— Oh ! le joli garçon..., roucoula-t-elle.

Il ne faisait pas attention à elle ; alors elle l'interpella à voix haute :

— Montrez vos pieds, monsieur !

Il rougit !

— Pourquoi donc, médème?

(Mais lui prononçait mal, sans le faire exprès. Et rien n'était plus délicieux. On eût dit d'un tout petit moutard d'Albion.)

— Nous avons tous fait « des pieds et des mains » pour être ici, expliqua Robert Parville.

A dessein d'illush-er cette phrase, Siska posa

i6 LES AMIS DE SISKA

son talon sur le genou du romancier pour montrer un pied déchaux et une folle jambe que moulait un bas de soie blanc peinturluré de la façon la plus saugrenue.

Nick remarqua que la jeune femme avait d'ailleurs des gants assortis.

Bonnaire lui expliqua que les Viallard offraient, le dernier lundi de chaque mois, un grand dîner, où les convives n'étaient admis que s'ils apportaient leur écot (« l'écot de Paris », murmurait Parville) sous forme d'une invention amusante ou visant à l'être ; qu'il y avait eu « le dîner des Péchés », celui des « Goujc^teries » (particulièrement réussi), celui des « Cauchemars », et que le présent s'intitulait « des Pieds et des Mains ».

« Extrémités seules déguisées », portait l'invitation enrichie d'un croquis galant de Touraine.

Parville eut chaud, car Siska fit faire au jeune Nick, sur cette jambe soi-disant d'Indienne, le tour du propriétaire, en déclarant avec le plus légitime orgueil qu' « elle avait peint tout ça ellemême. »

Oui, le cœur traversé d'une flèche, le petit cochon tout rose, le pot de chambre où trempaient des pinceaux, le trèfle à quatre feuilles, le brelan de dés... et les longs poils simulés.

— Et l'autre peuple, s'enquit Nick, ont-ils aussi des curieux pieds ?

— Chut ! fit Bonnaire, laissons parler l'orateur. Nous vous montrerons...

Viallard, après maintes et maintes aventures, en contait encore une :

— J'avais vingt ans. Je passais la moitié de mes journées dans un Biard de la rue de Rennes, à boire des marcs, à observer des types, à étudier dans toutes les gazettes les détails du désastre de la Martinique.

« C'est là que je fis la connaissance de Joseph, mon modèle — Mathusalem, barbu comme un dieu-fleuve, parfumé comme un égoût, tapeur comme un ami et effronté comme une...

— Arrête-toi ! implora Juliette, inopinément correcte.

— Ça va bien ! Nous n'appellerons pas les grues par leur nom... Pour m'indemniser de quelques services rendus, j'avais eu la bêtise de le faire poser. Il m'avait offert de venir faire le ménage, « pour se distraire ». Je lui avais confié

I la clé. Il bousculait la poussière avant mon lever. I Mais quand j'entrais dans l'atelier, je le trouvais

installé devant mon cognac, et il avait sur le cuir

ma meilleure chemise.

— Ne vous dérangez pas, faisait-il.

i8 LES AMIS DE SISKA

« Je demeurais baba, je souriais, un peu gêné !

— N'auriez-vous pas un hareng saur, par hasard ?

« C'était sa passion... Un jour de fortune, il en suspendit trois aux floches du store... J'en fis même ma meilleure nature morte, dont Matisse me félicita, ce qui ne laissa pas que de m'inquiéter un peu...

(Un petit silence.)

— Ah ! jeunesse ! soupira Viallard, comme personne ne l'interrompait.

« Mais la vieille Marguerite était encore plus cocasse, continua-t-il, indérapable. Elle avait roulé dans tous les pays. Le sculpteur Pierre Feitu l'avait rencontrée à Bombay où elle passait pour belge et à Mexico où on la croyait russe.

« C'est après l'avoir subie trop longtemps dans mon atelier que je me suis juré de ne plus jamais avoir que des modèles à la hauteur.

— A quelle hauteur ? interrogea Christian Bock.

— A la sienne, parbleu, expliqua Parville. Ne vous arrêtez pas aux interruptions, narrateur disert entre tous.

— Donc, reprit Viallard, l'antique Marguerite était un phénomène pas banal.

« Elle aussi s'intéressait à la Martinique (c'est ça qu'est chic !). Nous commentâmes d'abord lej

cataclysme autour des marcs. Puis, l'intimité n'ayant pas tardé à s'établir, la loquace créature m'accompagna, sautillante pie jacasse, au long des quais. Ainsi que toute femme qui se respecte, elle me mettait au courant de sa famille nombreuse, qui se souciait d'elle comme des guanos d'Australasie, elle me racontait ses lointaines randonnées à travers les deux hémisphères et étalait ses splendeurs défuntes. Enfin, je l'emmenai à l'atelier. Elle me posa une « Douleur humaine ». Mes enfants! Cette douleur humaine avait l'air ravagée par les coliques. Quand je suggérais : « Plus de douceur ! », elle se faisait une gueule de Mignon connais-tu-le-pays... — « Le bras moins raide »... Aussitôt le bras tombait. Je finis par l'installer dans son fauteuil, avec une livre de petits pois ; et, tandis que cette vieille voyageuse écossait...

( — « La pèlerine écosseuse », ronchonna Parville qui détestait les pièces du fils Guitry.)

« ... Je crayonnais des projets de publicité — petites femmes en tutu — pour un papier à cigarettes qui m'octroyait à cette époque ses faveurs...

« Un matin — il faisait salement chaud — la globe-trotteuse entr'ouvrit son corsage.

— Bien, fis-je, mettez-vous à votre aise.

— Oh ! je ne suis pas encore trop déjetée, vous savez !

— Je n'en doute pas.

— Ainsi mes seins...

— Non ! non ! pas aujourd'hui !

« Mais elle avait déjà, comme une nourrice — une nourrice du Congo ! — mis à l'air sa mamelle... Un vieux sein plat, long, d'une longueur !... Elle le tenait par le bout, elle le tendait, elle l'examinait... Moi, j'avais la frousse... Ah ! cette longueur ! Ah ! cette couleur du vieux téton ! Mais elle, soudain, avec un sérieux qui s'acidulait de mépris : « Le cochon ! il faudra que je le lave à la potasse ! » Du coup, je la flanquai définitivement dehors.

Alfred, les Lebeaud, Juliette, Nick, riaient comme des enfants.

— Epatant ! s'exclama Parville, qui connaissait pourtant l'histoire depuis longtemps, mais qui avait somnolé pendant qu'on la racontait, de sorte qu'il s'en désintéressait, comme « Pionce w-Pilate.

— Affreux ! jugea Siska...

Conolès dit : « Y a mieux, mais c'est plus cher, caracoles ! »

Et Bock, après avoir longuement médité, formula : « Idiot-sein-crassie. »

— Tâchez donc de faire mieux ! grommelait sans rancune le bon artiste rieur.

Sourd au tapage qui se déchaînait, Parville endoctrinait Nick d'une voix paradoxalement douce, un peu détimbrée, et qui ne dépassait guère la brousse de ses moustaches.

Le bel Anglais lui ayant confié son ébahissement de ne rencontrer à Montmartre, parmi les rombières encore jeunes, que des unisexuelles, des « Claodines », comme il les appelait, son interlocuteur l'interrompit avec vivacité :

— Oh ! non, non, très peu pour « Claudine » ! Les auteurs de cette petite tétralogie ne seraient pas flattés de vous entendre cantonner leur héroïne dans l'île de Mitylène ; mais laissons ça, c'est de la littérature, non « hic » est locus...

— Soit pour Claodine, mais, by Jove, toutes les Montmartroises gosses elles sont pour femmes, isn't ?

— Redoutez, fils d'Albion, les généralités hâtives. Un de vos compatriotes s'est rendu célèbre pour avoir consigné dans son journal de voyage, après qu'il eût trouvé, jonchant son lit, une fille d'auberge rouquine : « En France, toutes les femmes sont rousses. »

— Oh ! funny !

— Hé bien, votre observation vaut la sienne,

elle est « funnyculaire », elle aussi, quand vous projetez cet apophtegme : « En France, toutes les femmes sont.... » ce qu'il disait, quoi, en changeant une lettre dans le dernier mot.

— Quelle lettre ? demanda Nick, sans malice. Mais Parville n'entendit pas, tout à son raisonnement :

— Ce qui n'empêche pas, old chap, que mon vieil ami Henry Maugis avait raison quand il prenait l'accent de l'indignation, et de Marseille, pour reprocher à certaines gosselines misanthropiques une conduite qui, soupirait-il, « laisse bienn à désirer » !

— Ah ! ah ! J'ai compris, s'écria Nick avec une surprise épanouie, j'ai « teut » à fait compris I

— Vous m'en voyez charmé. D'ailleurs, pour la plupart, ces Bilitis au chiqué ne s'obstinent pas longtemps dans leur féminisme intégral et s'orientent assez vite vers de plus normales étreintes. Tout chemin mène à l'Homme !

— Messieurs-dames ! fit le sous-préfet en disponibilité, je n'ai qu'un « mot » à répéter.

— Il va dire le mot !

— Vive Cambronne ! acclama le chœur.

— Un de nos politiciens les plus notoires — qu'on a coutume de comparer au tigre — alla

trouver un de ses amis, pour lui demander cinquante mille à prêter.

— Volontiers ! mon cher Ministre.

— Ecoutez, il y a urgence... Je souffre ; ce n'est pas du gingembre que j'ai quelque part, mais des charbons ardents.

— Vous recevrez l'argent demain.

« Le lendemain, le tigre est sur sa proie. « L'autre lui compte la somme.

— Eh bien ! cher ministre, et ces charbons ?

— Ça va bien. J'en ai fait de la braise...

(Sur ce, quelques considérations politiques levèrent un instant leurs têtes vipérines, puis se recouchèrent en rond.)

— A vous, Lebeaud !

— A moi ? Allons-y !

« Il y avait une fois un mari fatigué... (Le chœur : « Pas de confessions ! »)

— Mon ami X... était l'amant de la femme. Ayant fait ses preuves, lâchement il abusa de la situation :

— Mais votre pauvre époux, qu'est-ce qu'il fait?

— Peuh ! il se met la tête dans l'herbe...

— Heureux homme ! Je voudrais bien faire comme lui.

— Vilain petit garçon !...

« Et mon ami X... concluait : « Bien entendu, je l'y mis. »

Confus de son audace, le conteur regarda sa femme.

Mais elle n'avait rien entendu. Le peintre d'un côté, sa femme de l'autre, la lutinaient, la chatouillaient, à qui mieux mieux.

— Suzanne et les deux Viallard, murmura bibliquement Parville.

— Moi, commença Lucien, je parlerai « progéniture », car il urge de ne point oublier que la France se dépeuple, au point qu'on ne peut pas remplir l'Odéon, ce « gavault » de famille !

« On ignore trop, généralement, que j'ai été marié... durant quinze jours... J'ai même un fils... Comment est-il? Le reconnaîtrais- je si je le rencontrais, moi qui n'ai pourtant pas oublié de le reconnaître ?

« Il grandit là-bas... tout là-bas... dans des Indes ou dans des Auvergnes... n'importe où... nulle part... ailleurs, en tout cas...

« Hier, j'ai rêvé de lui.

« Il entra brusquement chez moi.

« Et, le revolver au poing, me dit : « Papa ! paie mes dettes ! »

« Lors je sentis mon cœur s'ouvrir à l'amour paternel...

— Je ne dirai pas de mal des absents, assura Conolès. Je préfère enguirlander d'une anecdote le front boutonneux et génial de notre ami Christian Bock. Tant pis s'il prétends que je lui prends le cheveu...

— Cette espagnolerie veut dire, expliqua le polyglotte Nick, que Mister Conolès est pilant de la drôlerie à Mister Bock.

— Nick, affirma Parville, vos gloses sont admirables de limpidité ! Vous devriez commenter Mallarmé.

— Je proteste ! essaya de dire le philosophe Christian Bock, désireux d'écarter la menaçante anecdote.

— Tu n'as pas la parole... Donc, ce disciple de Lautréamont se promenait un soir avec deux amis, que, pour la clarté du récit, nous appellerons Louis et Eugène.

« Christian a l'alcool triste. Ses amis étaient gais. Dans la cave de l'Olympia, ils regardaient des femmes, et ils se sentaient heureux de vivre. Les propos sérieux de leur camarade les impatientaient. Aussi firent-ils pleuvoir sur lui de vengeresses croustilles.

« La patience n'est pas la vertu dominante de ce pondeur gœthien, bergsonien, claudelien, et

nmatuiagi». ti l'ir.inn»»

j'ose le dire, senoras y senores, énergiquement anticubiste.

« Il le leur fit bien voir.

« Sur-le-champ, il quitta l'établissement maudit d'un pas délibéré... en laissant à ses deux copains le soin de régler les consommations.

« Eugène et Louis le suivirent, toujours gais, le chapeau sur l'oreille, mais l'addition sur le cœur. Et elle était lourde.

« Christian marcha, pour se calmer, jusqu'à la Taverne Lorraine, où il s'écria :

— Garçon, une demi-langouste et une demiblende !

« Ses deux amis s'assirent en face de lui.

— Quand vous en irez-vous ?

— Dans un instant.

« Avec la maestria de Doyen ouvrant un client, Christian découpait le crustacé.

« Rapide, Eugène saisit la tête de l'animal, et non moins rapide, Louis empoigna la queue. Et ils plongèrent la demi-langouste dans le grand bock, qui, naturellement, ne put faire autrement que d'inonder son homonyme.

« Christian se leva, exaspéré, mais déjà ses bourreaux gagnaient la porte de la Taverne, heureux du devoir accompli.

<f Magnifique, le philosophe se rassit et, d'une voix dominatrice :

— Garçon, une autre langouste et un autre demi !

« Cette fois, il put manger à son aise.

« Eugène et Louis l'attendaient sur le trottoir,

« D'un pas rêveur, notre ami rassassié se dirigea, en quête d'alcools, vers la Taverne du Panthéon. Un sourire pacifié éclairait son rose visage doré de quelques tavelures rousses. Il se sentait heureux. Un cigare de trois sous et l'esprit philosophique vous font oublier tous les ennuis.

« Bock élaborait patiemment le développement de cette pensée : « La sympathie est la fleur captivante de l'égoïsme », et ne s'intéressait plus au monde réel.

« Mais il était filé.

( — Comme la laine de la reine Berthe, ajouta Parville à demi-voix.)

« Il descendit au bar, posa son chapeau mou sur un tabouret, se jucha sur un autre siège et commanda : « Un Martini » de la voix dont il eût dit : « Lève-toi, Lazare ! »

« Louis entra sans bruit. Eugène le suivait. Ils regardèrent le buveur, le chapeau, le crachoir... et se comprirent. Le crachoir fut vidé dans le chapeau, sans que Christian Bock pût s'apercevoir

de ce crime. Puis on entendit : « Deux Martinis ! » « Le philosophe sentit alors le délire de la persécution — avec tous les liquides absorbés — lui monter au cerveau. Hélas ! rien sous la main pour assommer ces barbares... Il préféra s'en aller, jeta vingt sols au barman, descendit non sans majesté de son trône, et... se colla, dans le macaroni de sa chevelure, la sciure de bois hideusement polluée...

« Ces faits, conclut Gonolès, appartiennent à l'Histoire de ce Temps, car il nous révèlent pourquoi réminent Christian Bock ne trouve plus aucun talent, sous aucun prétexte, ni à Louis, ni à Eugène. »

A son tour, Nick sollicité de toutes parts, se risqua :

— Ma histoire... sketch... est toute courte et très innocente, s'excusa-t-il.

« Ma petite sœur rit tout le temps. Hier Mâma lui dit : « Poûquoi, Mollie, vous riez tout le temps ? » Mollie est six ans vieille. Elle répond : « I was not born to be worried. »

Et, se penchant vers Parville :

— Comment traduisez-vous ?

— Je ne suis pas née pour qu'on me coure.

— Adorable ! dit Siska, de bonne foi, cependant que les autres convives, plus ou moins obnu-

biles par l'alcool, ne comprenaient rien à ce mot d'enfant, non plus qu'Arthur Pougin à Pelléas.

— Maintenant, ayez plaisir de chacun montrer son pied 1

On obéit au désir de Nick.

Talons nus ou de cuir s'abattirent de toutes parts sur la table.

Arpions de chemineau, sabots de faune, pieds de carme déchaussé, godasses crevées, bottes de gendarme, chausson de danseuse.

Les mains ensuite s'exhibèrent.

Le sous-préfet qui, en tant que fonctionnaire, faisait profession de paresse, avait dans la main droite un énorme poil.

Les grosses pattes de Viallard portaient les cicatrices du crucifiement.

Les mains de prêtre de Conolès, blanches, grasses, aux belles veines, s'ornaient des stigmates tertiaires de cette maladie qui ne pardonne à personne, mais à qui M. Brieux a pardonné.

— Siska, demanda Bock (qui rêvait de faire traduire en arabe les Mille nuits et une nuit du Docteur Mardrus), Siska, contez-nous donc une de ces histoires que vous contez si bien.

— Pensez-vous ! Il est trop tard.

Sur quoi, Parville qui improvise en vers, comme feu Glatigny, déclama :

Déjà, dit Schariar, le calife à neuf queues, En caressant de l'œil la sultane et sa sœur, Déjà l&s doigts du jour frappent aux vitres — bleues Comme le menton de Brasseur.

— Bravo ! Un ban pour le poète ! Pan, pan, pan, pan, pan !... Pan, pan, pan, pan, panl... Pan, pan, pan, pan, pan !... Pan, pan, pan !

— Ole, chiquillo ! Mais, vous-même, ne savezvous pas une belle histoire pour finir dignement la soirée, puisque vous parlez en prose comme en vers, que diable ?

— J'en sais toute une pannerée, répondit le gros homme indolent, de sa voix tendre, un peu enrhumée, un peu grasseyante aussi.

— Lesquelles ?

— Celle du serpent à sonnettes qui avait avalé le petit garçon avec son ballon ; celle du bedeau qui avait un smoking chocolat ; celle du cercle « la Biche », dont le directeur Israël Geo. Martin était un daim ; celle du morphinomane qui se trouva sur un escalier aboutissant à un précipice et dont un crabe géant montait les marches ; celle du trou-de-balle qui rougissait de honte parce qu'on l'avait appelé « Thalamas »; celle...

— Assez !... A la porte, Parville !... Jetez-le aux murènes !... Châtrez-le !...

La fine Champagne trop abondante commençait à éparpiller follement la conversation. M. Lebeaud, rouge comme un pantalon de fantassin, dormait d'un œil et satyrisait de l'autre.

Alors, Alfred tendit une cigarette à Siska. « On calte » ? demanda-t-il doucement.

Christian Bock proposa un dernier toast « Aux ivresses immanentes ! » Lucien conclut, en homme qui avait lu Ghampfleury : « Ce Bock est bête comme un graveur sur bois. »

Tout le monde se leva.

— Une heure moins cinq ? Je vais m'appliquer trente francs de taxi, grogna sourdement Gonolès à lui-même.

— Non, mon vieux, répliqua Lucien. Tu ne nous lâches pas. J'ai des propositions sérieuses à te faire.

— Money ? demanda le beau garçon.

— Molto.

— Alors on plaque la bande ?

— Oui, sauf Siska et Bonnaire.

— Et Alfred ?

— Alfred, ça ne compte pas ! On lui achètera Paris.-Sport et il se tiendra tranquille dans son coin, toute la nuit.

— Toute la nuit, Lucien ! C'est donc sérieux ?

— Tu parles !

Bock, de plus en plus préhistorique, baisait la main de Juliette, en lui expliquant, sans concision, que « l'étude du dessin nous détache dans un espace hétérogène perçu par l'œil, agissant comme organe indépendant et non plus par une moyenne neutralisée établie dans le consensus kinesthésique de tous les sens »... Elle se sentait devenir folle ! Le père Lebeaud tanguait avec Siska dans l'antichambre. On partit, en réveillant tous les voisins, selon le rite, au son du chœur d'opéracomique : « Ne troublons pas la nuit, marchons, marchons sans bruit ! »

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