‹ Les amis de SiskaChapitre 2 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Par un beau soir d'été, que les Alpes sont belles ! vociféra Conolès.

Celles de la rue Caulaincourt surtout, pourraiton dire. On s'y croirait très haut perché ; Tair est pur ; la voie est large ; nul clairon n'y sonne la charge, mais le ciel spacieux fait scintiller toutes les sacrées pépites célestes où Lucien croyait retrouver l'image de sa fuyante fortune.

Selon le programme, les Lebeaud et Bock furent adroitement semés.

— Je vais au lit, dit poliment cet amour de Nick, qui pensait en anglais et vous servait toujours le mot à mot.

Parville répondit : « The same for yours truly », et comme, dans le même temps, il portait à ses lèvres la grassouillette main de Siska, celle-ci crut à un compliment pointu, lui sauta au cou, chahutant son melon : « Vieux Parville ! Toujours le même ! Ah ! si vous vouliez ! » Car c'était bien la plus riche nature...

Mais Alfred déjà l'entraînait.

Lucien, le vicomte de Bonnaire, Conolès, conduisirent le cortège.

— Parlons peu, mais bien, inaugura Lucien.

— De quoi ?

— A. G. G. I., jeune Bonnaire.

— Qu'est-ce que c'est?

— Notre association secrète, notre mafia et notre fortune.

— Alors explique ton mot grec... ton A. G. G. I...

— Ni grec, ni latin. Quatre lettres, par lesquelles commencent A : Association.

— G : générale...

— Tu l'as dit ! G ?

— Gochons?

— G, I, intervint Bonnaire, n'est-ce pas « Grétins Inoffensifs ? » ou « Gontributions Indirectes ? »

— Pourquoi pas « Ghameaux Intransigeants ? » Non, mes petits. Et je me réjouis que vous ne deviniez pas : personne ne devinera.

— Vas-y donc 1

— Association Générale des Cambriolages Intensifs.

— Vous êtes bien sûr ? ironisa Bonnaire. Et Gonolès :

— J'admets toutes les plaisanteries, à condition qu'elles soient courtes.

— Ballot !

— Voyons, Lucien, c'est un rébus? une allégorie ? quoi ?

— Non, vieux, tu as tort de me prendre pour un littérateur. Je ne suis qu'un marchand de soieries.

— C'est-à-dire ?

— Que les réalités seules m'intéressent,

— Et tu vends de la soie comme un vulgaire fabricant d'aéroplanes ?

— Depuis deux mois, fils des Espagnes.

— Je ne savais pas.

— Tu le sais à présent.

— Alors, tu dis que tu as besoin d'argent ? Pour ton commerce ?

— Non, je veux voler.

Cette déclaration produisit son effet, mais Lucien poursuivit :

— Et je veux vous apprendre à voler...

— Pourquoi ? fît Bonnaire inquiet.

— Silence, puceau ! Je dirai cela à Conolès, quand je l'aurai suffisamment chauffé.

— J'ai compris, dit l'Espagnol d'une voix de conspirateur, mais voilà...

— Pas d'objections. Je vous expliquerai. C'est plus long, plus piquant et plus excitant. Envahissons cett-e boîte.

Lucien entra, sans attendre d'approbation. Ses deux amis se serrèrent contre lui, sur la banquette. Bonnaire alluma une cigarette de jeune

fille — mince, courte et très blonde. Gonolès mâchonnait un manille. Il avait l'air d'un brigand d'opérette qui, en attendant la diligence, fumerait son tromblon.

A la table voisine, Alfred déplia son Auteuil- Longchamp et médita sur l'article de « Gulliver >» exposant qu'un fils de Biniou venait de courir comme un biniouf. Siska reçut, avec une satisfaction évidente, les hommages du patron. Puis s'amena le garçon, goguenard et autoritaire ; et le caviar, et les pâtés roses à grandes truffes bleues, et le homard à l'américaine, et le chester-céleri, et les fruits rafraîchis coulèrent à pleins bords.

— Cette sacrée Siska ! fit Lucien assez haut pour qu'elle l'entendît, en voilà une qui ne manquera jamais d'estomac !

— Elle en sera donc aussi ? demanda, tout surpris, Gonolès.

— Plutôt deux fois qu'une ! Mais écoutez-moi ; je n'en ai pas pour deux heures. Vous pourrez dire, d'abord, que je suis devenu anarchiste, mais il est impossible de s'occuper d'affaires sans s'apercevoir que, seul, le Hasard apporte le million à l'un et la mouise à l'autre. A efforts égaux, résultats opposés. Aucune justice dans la répartition de la galette. Ghances absurdes, révoltantes malchances. Pur hasard !

« Corrigeons-le !

« Le charbon est sous la terre, soit ! mais c'est à la surface qu'on en a besoin, et les mineurs corrigent la nature.

« Ah ! corrigeons éperdument le Sort qui bourra de grandes coupures le portefeuille des Chiliens et qui négligea le nôtre. »

Bonnaire fit timidement entendre que « voler est un art difficile, que... et que... »

— Mais où serait le plaisir sans la difficulté, mon timide ami ? Sans compter que c'est un métier de délicat.

Et plus bas, il lui dit :

— Je t'apprendrai.

— Tu es fou ! se récria Bonnaire, suffoqué... Jamais, je...

— Demain, tu !

Puis très calme :

— Petite Bonne (c'était là le nom le plus tendre qu'il eût trouvé pour le vicomte) et toi, beau Conolès, fleur de l'Andalousie, je reconnais avec vous que la tire, l'esbroufe, l'américaine, méthodes directes, sont dangereuses à pratiquer. Mais le cambriolage est un travail charmant.

— C'est donc tout à fait sérieux ?

Bonnaire s'effara. Il regardait avec une angoisse palpitante le muet et attentif Conolès, et le visage

tendu de Lucien dont les yeux sombres firent baisser les siens.

— Mais c'est un péché mortel ! gémit-il.

— Tu te confesseras.

— A quoi bon, Lucien, puisqu'il faudrait, en ce cas, restituer...

— Restituer !

— Et il le faut... il le faut ! insistait Bonnaire... Ah ! si vous saviez les voluptés que je trouve dans mes convictions, dans mes scrupules, dans mes remords après la faute, et la blanche extase... ensuite. Absous, on est un homme neuf.

— Oui. Tu peux recommencer.

— Oui, c'est-à-dire non ! Ma parole ! mes propos sont toujours fermes.

— La vie les ébranle.

— La chair est faible, vaticina Gonolès. Mais est-ce que tu peux rendre le plaisir que tu as pris?

— Il s'agit ici de banknotes, établit Lucien, et Petite Bonne m'a pigé... Le plaisir?... Il importe peu que vous en preniez ou non. L'essentiel est que nous soyons à notre aise et qu'on siffle s'il y a du « pet », pour parler comme nos confrères du plan inférieur.

Là-dessus Lucien s'attendrit :

— Vieille Boniche !

LES AMIS DE SISKA 3g

Lui aussi, pendant son enfance et même la première partie de son adolescence, était farci de bons principes. A Stanislas, l'abbé Prudham l'estimait... Il ne voulait pas brusquer Bonnaire, mais puisque ce néophyte avait des scrupules, le persuader par surprise.

— Songe que tu auras de l'argent. Que veux-tu faire figure chez tes nobliaux de VAction Française avec ton traitement du Patronage? Tu t'imagines donc, pauvre godiche, que nous sommes seuls à savoir que tu boulonnes comme un mercenaire pour gagner tes croûtes ? Et crois-tu que les gens te tiennent fort en estime pour t'appeler Bonnaire tout court ? « Par vanité, il met son titre en poche, pense le monde, mais il en crève de dépit. »

— Tais-toi, fit sourdement Bonnaire.

— Je te vexe exprès, chère Boniche ! Mais je dis la vérité ; c'est trop bête aussi... puisqu'il te manque de quoi faire valoir tes plus légitimes ambitions.

— Oh ! mes ambitions ! soupira le petit professeur qui flanchait peu à peu.

— Mais le côté pratique ? demanda Conolès.

— Je m'en charge, assura Lucien.

— Mais encore ?

— Entendons-nous bien.

Le Tentateur parla net :

— J'ai besoin de vous, c'est-à-dire, d'amis que l'on ne puisse jamais soupçonner. Dans ce rôle candide, Bonnaire est épatant. Pour toi, Gonolès, c'est moins... mais passons ; la littérature te sauvera. Nous avons d'ailleurs le temps d'opérer à notre aise... Rien ne nous presse. Nous gagnons chacun de quoi vivre, en attendant. Et après... Laissez-moi faire, les occasions ne nous manqueront pas. Tu seras plein d'or, Gonolès... et quels livres tu pourras écrire I Pense aux bagues, aux cravates, aux autos de luxe, à la gloire... Toi, Bonnaire, quelles sensations exquises, inédites, vont te pénétrer ! Pour assaisonner le péché et coller des feuilles d'or sur ton blason, voilà l'occase unique. Je suis là !... Obéissez-moi seulement.

— Et ta part là-dedans ? questionna Gonolès prudent.

— Je me fous de ton argent, poète ! Vous me laisserez la monnaie.

— Pourquoi n'aurais-tu pas ta part?

— Oui, pourquoi?

— Pourquoi ? Revenons à la combine, dit Lucien. J'ai parlé tout à l'heure de plaisir, et Bonnaire en frémit encore. Quant à l'Andalou, je vois qu'il ne saisit pas encore très bien mon plan.

Songe donc, ô Gonolès, que l'argent « ne fait pas le bonheur ». Me comprends-tu ? L'argent, oui, certes... mais je veux bien davantage et ce que je veux, d'abord, c'est me tenir en haleine pour de plus hauts desseins.

Jamais l'hésitant et timide Bonnaire n'avait observé sur le visage de Lucien une empreinte aussi dure. Sa parole, sa fièvre, son implacable accent l'épouvantèrent.

— Que veux-tu donc de plus ? interrogea-t-il d'une voix de vierge en danger de viol.

— Du sang ! déclara Gonolès, par besoin d'épater.

Il put voir Lucien sourire affreusement, et détourner les yeux. Tous, un instant, se turent. Bonnaire tremblait. Pour Gonolès, que la littérature sauvait toujours des émotions sincères, c'est avec enthousiasme qu'il enguirlanda ces paroles mystérieuses de mille tropes bousculés dont son maître, Paul Adam, n'eût pas renié la tumultueuse emphase.

Mais Siska endigua ce torrent de rhétorique. Alfred dormait. Il se faisait tard.

— Barrons, décida Lucien.

Alfred fut réveillé aux fins de payer la dépense. On sortit en se souhaitant bonne nuit — comme si de tels conjurés pouvaient dormir ! Siska, Lucien

et le somnolent Alfred prirent le premier taxi rencontré. Bonnaire et Gonolès s'éloignèrent à pied, et firent route ensemble un bon moment, sans échanger une parole.

Dans la voiture, Lucien, que Siska cherchait à intéresser par d'éloquentes pressions de la jambe ■et par les appels répétés de ses deux bottines, Lucien non plus ne parlait pas. Il était comme enterré dans ses pensées, et, tandis que la voiture gravissait la rue Notre-Dame-de-Lorette, puis la rue Pigalle (où, en haussant les épaules, il vit un ministre méridional et vertueux, le collet de son pardessus relevé, pénétrer, entre deux femmes, dans un hôtel miteux qui affichait des chambres <t avec tout le confort moderne » à trois francs), le jeune homme n'ouvrit pas la bouche une seule fois. Place Blanche, il fit stopper l'auto, serra la main d'Alfred et de Siska, descendit, donna l'adresse du couple au chauffeur, et regarda fuir le taxi aux roues sautelantes.

La place Pigalle, avec ses façades aveuglantes de lumière, le grouillement des filles empanachées et l'équivoque allure des éphèbes prêts à toutes les complaisances, ce spectacle cher et connu le tira de sa rêverie. Il fit le tour du bassin, hésita. L'Abbaye de Thélème à gauche et l'insolence de sa valetaille, le Rat Mort où s'étouffe

une cohue médiocre et vannée, le Pigall' à droite, à la porte duquel pérorait un grand bougre en livrée.

Lucien délaissa ces promesses de joie et grimpa l'escalier du Monico, après avoir accepté machinalement le canard rose que lui fourrait dans la main un camelot à l'odeur vineuse, avec des promesses : « Tous les dessous d'ia grande vie vous les trouv'rez là-d'dans, mon prince ; y a d'quoi pisser ! »

— Bonsoir, l'Amérique ! dit une fille (robe, perruque et mirettes mauves) qu'il trouva en entrant dans le bar.

Il se laissa prendre le bras, s'installa. Celle-là ou une autre !

Le tzigane-chef, sans interrompre la romance qu'il tirait de son cœur, roula vers le couple une œillade poivrée.

Page 1