CHAPITRE DERNIER
... Alfred, Siska, Lucien achevaient leur repas, et par les grandes baies ouvertes sur le Vieux Port, la lumière heureuse, le soleil et la rumeur des quais arrivaient à flots. C'était Marseille tout entier : un Marseille des derniers jours d'octobre avec la pureté d'un ciel d'Orient, son pittoresque bavard et indolent et ses odeurs marines.
Du premier étage, chez Basso, la vue s'étendait au loin sur le bassin grouillant de chaloupes, de barques, de youyous, de tartanes et de petits vapeurs... Au fond, le transbordeur barrait l'azur d'un trait précis et noir. A droite, les quartiers admirables de l'Hôtel-Dieu et de la Mairie.
Leurs rues chaudes, leurs bars, leurs débits, leurs buvettes, leurs étalages, leurs marchés bariolés et populeux, leurs dédales, leurs vieux hôtels, leurs églises, leurs maisons bâtardes et décrépitées, leur foule et leurs ruisseaux escaladaient la montée des Accoules. A gauche, le canal ébloui de paresse. Et l'enfilade des quais de Rive- Neuve, aux bâtisses rectilignes, fuyait jusqu'au Pharo, dont la tache d'un vert éclatant reposait l'œil. Des deux côtés, les navires accolés élevaient sur le ciel une forêt de mâts, et l'eau pesante lui-
sait jusqu'à la ligne des forts Saint-Jean et Saint- Nicolas comme un gigantesque miroir.
Sous les fenêtres mêmes du restaurant, au premier plan, en plein soleil, le ponton du Cercle nautique se détachait, jaune, sur la vaste nappe d'eau glauque. D'autres encore, liés par des amarres au quai de la Fraternité, se succédaient à l'alignement et entre leurs masses ruisselantes et figées, se dandinait une flottille de mahonnes, de barques et de coques légères qui s'entrechoquaient. Les tramways passaient rapides, multipliant les tintements précipités de leurs timbres. On entendait, dans la clarté joyeuse, monter les appels des marchands de coquillages. Les voix sonnaient, bondissantes, les cris et les chansons se croisaient : il faisait bon vivre, et déjà le travail du port reprenait sur le brutal appel enroué, détimbré, des rauques sirènes.
Siska ne se lassait pas d'admirer le décor. Arrivée l'avant-veille, elle avait aussitôt choisi rhôtel sur le quai même de la Fraternité : un hôtel tout blanc, dont les boiseries passées au ripolin étincelaient. Sa chambre donnait sur le port. C'était pour elle une joie merveilleuse, un enchantement inédit, une griserie perpétuelle de parfums, de soleil, de couleurs.
La première nuit, Lucien l'avait conduite en
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compagnie d'Alfred visiter les rues du quartier de l'Hôtel-de-Ville, où s'étale une opulente prostitution. Et Siska s'était sentie dans une ville magnifique où rien n'existe que pour l'apparat et le faste. D'une fenêtre à l'autre, sur la rue, des guirlandes de drapeaux s'étageaient. Les filles dévêtues et fardées, accroupies sur le seuil de leurs loges, appelaient les passants. Certaines dansaient, et les coiffures monumentales ornées de rubans, les hautes bottines lacées jusqu'aux genoux, les peignoirs aux teintes violentes, les nudités maquillées ou tatouées, donnaient à la fête une apparence de foire somptueuse. Les bars étaient pleins de musique. Des couples tournaient en criant des refrains et, rue de l'Amandier, les trois amis découvraient une salle étroite et longue, au plafond bas, où des hommes seuls dansaient entre eux et s'étreignaient voluptueusement. Il y avait là de petits levantins lustrés et bondissants, des nervis souples, des marins et des « boutis » de toute couleur. Mad-Olga, au pantalon à pattes d'éléphant et au veston collé sur les fesses, rendait ses comptes à deux maréchaux de logis d'artillerie, dont les longues et belles moustaches retombaient sur les joues. Au fond de la salle retentissait un orgue immense et noir. Ventre à ventre et les bras passés autour du cou, les dan-
seurs roulaient une vague chaloupée, lentement. Quelques couples, se dévorant la bouche, semblaient enivrés et féroces. De gras voyous en casquette buvaient au comptoir, et le patron, sec et noir comme un cigare italien, surveillait son monde, la bouche rieuse mais l'œil dur.
Marseille ! Le lendemain matin, levée tôt, Siska décidait Lucien à la suivre et sur les quais, jusqu'aux bassins de la Joliette, où mouillait le grand paquebot des Messageries maritimes qui devait les conduire au Caire, elle avait tout voulu surprendre de cette ville étincelante. Montés sur le pont transbordeur, tous deux s'étaient emplis les yeux de la double vision de la ville et de la mer ; puis, par le quai de Rive-Neuve, ils étaient rentrés à l'hôtel fendant les flots incessants du populaire. Les Génois vendaient des paniers immenses de poissons. Les écailles mettaient sur les pavés d'éblouissants reflets d'or pur, de perle, de nacre et d'argent bleu. Les dorades, les loups, les langoustes aux pattes en broussailles frémissantes, les soles énormes et les tas de « pontine » s'étalaient sur les tréteaux en plein air... Plus loin, près du canal, dont le pont à manivelle sépare le quai de Rive-Neuve de celui de la Fraternité, des monticules ruisselants et crissants de clovisses et de moules attiraient les amateurs
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de coquillages qui les dégustaient sur le pouce. Des oursins composaient d'épineux taillis brillants et noirs, et des magasins de fritures exhalaient d'exécrables relents.
Mais Siska se moquait bien de ces relents ! Elle était tout au bonheur puissant de vivre en plein rêve. Car c'était un rêve pour elle que cette ville bleue, verte et rouillée par la mer.
Après l'affaire de Gonolès, son désir d'inconnu s'était fait plus insatiable. Que lui importait l'imbécile ! Il devait la maudire dans la cellule où il attendait sa comparution devant le jury des assises. Son crime stupide et la lâcheté avec laquelle il avait dénoncé Lucien, suffisaient.
Lucien, interrogé sans âpreté, avait facilement démontré l'absurdité des accusations formulées par cet assassin aux abois. L'Association ? Mais une idée de malade ou de littérateur ! Il en riait avec un naturel aimable et discret. Bonnaire ? Mais Bonnaire s'était tué par amour, hélas ! Et la lettre du jeune homme, Lucien l'avait lue sans faire la moindre remarque.
Siska, ensuite, avait comparu. Gonolès l'ayant désignée par bêtise, elle n'eut pour le malheureux que des paroles d'une pitié vague et polie. Ses déclarations furent précises. Elle ne l'avait nullement chargé, mais son opinion ne laissait aucun
doute. Siska révéla les confidences que ce névropathe lui avait faites, un après-midi. Jamais elle ne se serait doutée que Gonolès parlât sérieusement. Elle le plaignit en femme embarrassée de sa sottise et de son indélicatesse. Hélas ! qu'avaitil eu besoin de l'entretenir en même temps que Lucien et Bonnaire d'un projet misérable ? Aucun des trois n'avait pris la chose au sérieux... D'ailleurs, Gonolès s'était affiché dans un tripot avec l'Argentin et sa pauvre petite amie, par pure crânerie. Non, vraiment, elle ne pensait pas qu'il fût l'auteur du double assassinat de la rue d'Aumale...
Quant au meurtre pour lequel il avait été arrêté, elle en ignorait tout, attendu qu'elle se trouvait au moment du crime à Deauville avec son ami et Lucien.
Et maintenant, forts de leur innocence reconnue, tous trois, après une bouillabaisse succulente et des petits vins de la côte marseillaise, chez Basso, ils admiraient, la conscience légère et l'estomac heureux, l'immense port bariolé.
Le matin même, alors que Lucien et Siska s'étaient promenés autour du bassin merveilleux, Alfred avait fait enregistrer les bagages à bord du Yun-Nan. Il ne parlait que de voyage. Sanglé dans un ridicule veston anglais à martingale, la
casquette à visière surbaissée sur les yeux, il prenait véritablement tournure d'explorateur. Siska ne s'était permis qu'une robe en simple cheviotte bleue, un petit chapeau de feutre, une longue écharpe de soie et des bottines jaunes. Enfin Lucien, col souple, souliers bas et complet marron, ne s'était nullement mis en frais. Son chapeau de feutre mou et plat posé en arrière, la face rasée, pipe au bec, heureux et résolu, Siska l'admirait.
L'atroce désir qui l'avait mordu dans le train de Deauville, la tentation abominable devinée par l'instinct de Siska s'apaisait enfin...
Adieu ! l'Association des cambrioleurs intensifs ! Lucien en riait à présent. Tant pis pour Bonnaire et Conolès : des niais ! Lui seul s'en était admirablement tiré. Fallait-il être jeune pour prendre un moment au sérieux, ce groupe bâtard !
Que lui réservait l'avenir ? Il ne voulait pas y songer, tout à la joie de vivre, de vivre au grand soleil, sous un ciel pur, devant la mer. Avide de sensations comme cette Siska voluptueuse et jeune, il trouvait au plaisir de capiteux attraits et ne pensait plus qu'à la joie saine d'être sans calcul, sans remords, ni basse frénésie.
Un refrain qu'il avait jaéis entendu chanter
dans un bouge de la rue Grégoire-de-Tours, par un poète en bordée, lui revenait à la mémoire. C'était l'éloge naïf et convaincu de cette ville :
Je suis un vrai type de Marseille, Cette belle ville du Midi
Comme l'air était franc î Quelle humeur joyeuse et facile !,..
Nous ne menons pas la vie princière, Mais nous aimons bien les bons morceaux. Le dimanche, sans plus de manière, Nous partons tous pour prendre du repos
Oui, partir ! Oublier l'affreux désir de naguère se purifier tout à fait.
Et les paroles de la chanson phocéenne eu rythme indolemment berceur ne le quittaient plus:
Mon paire est maître Rompal,
Es calfat au quai du Canal,
Ma meire, elle est peissonnière.
Ma soeur, sur le Cours, fa la bouquetière.
Mon fraire lui digan lou chanu.
Es marchand d'esque et du mourdus.
Yeou emmi l'as et lou carreton,
Vendi les quatre saisons.
Il retrouva le nom du chanteur de hasard : Francis Carco. Le Soleil du Midi annonçait, le matin même, sa venue à Marseille et toute la
presse vantait le premier roman de ce débutant tout jeune ; Lucien avait lu son livre, Jésus-la- Caille, dont Siska et Alfred à leur tour avaient fait leurs délices. Il se rappela l'inquiétude du héros de l'ouvrage, un inverti de Montmartre qu'une rôdeuse sait prendre, mais non pas retenir... Sous des dehors abjects, il y avait une telle ingénuité sensuelle chez ce garçon blond et fardé, tant de droiture et de détresse, qu'il saisit tout à coup la portée de l'œuvre. Oui, l'auteur célébrant Marseille en chantant insoucieusement sur la Butte des refrains qu'il en avait rapportés, exaltait dans Jésus-la-C aille le désespoir de ceux qu'un destin impitoyable enchaîne à Montmartre et réduit au trottoir. Il fallait vivre loin de Paris, des tripots et des bouges, vivre tout simplement, tout naturellement.
Mais Lucien se détourna.
Dans la salle entrait un couple. Ah ! la savoureuse amoralité de Marseille et son impudeur sans esclandre ! Un tout jeune garçon s'installait près de la baie et son vis-à-vis salua Lucien d'un clin d'œil...
— Qui ? demanda Siska surprenant le regard à la fois goguenard et mélancolique.
A voix basse, Lucien l'informa :
— Garco... l'auteur, tu sais bien, de ce Jésus-la- Caille qui t'a tant plu.
Siska fit demi-tour et sourit.
De petits yeux vifs, un grand nez, la bouche amère, tel lui apparut le jeune écrivain, ennobli par la pâleur attribuée par Robert Parville, compétent opiomane, à ceux qui mènent la vie par le bambou. Il répondit sans embarras au bonjour de Siska, mais le gigolo s'exclamait :
— C'est rien chouette, le bazar... et la mer vue d'ici vaut la Seine... Tu dirais pas que j'vais m'étourdir... Oh ! là ! là ! Je n'crâne plus et la Palme... oubliée, mon grand vieux !
Lucien et Siska rirent de la réflexion et, tout aussi pâle que l'était Jules Laforgue, frère aîné des pierrots, Carco fit une grimace obscène, puis répondit à Lucien qui lui demandait s'il était pour longtemps à Marseille :
— Ma foi, non... Mais ce pays me manque trop à la longue.
Il ajouta :
— Le Txiôme La Puce, d'ailleurs, ne veut plus rentrer. Il m'est arrivé cette nuit de Paris et débute après-demain aux « Folies-Marseillaises ».
— Voui, madame, modula la Puce, rose et crâne.
Le garçon écoutait la commande.
3i6 LES AMIS DE SISKA
Lucien alluma un cigare. Café, liqueurs. Ni Siska, ni Alfred ne voulaient partir. Ils éprouvaient une langueur infinie devant le Vieux-Port qui s'animait. Le soleil éclaboussait d'or les perspectives grouillantes. Derrière les remorqueurs aux cheminées noires, de longs sillages écumeux se tordaient. Des barques traversaient le bassin. Les petits vapeurs sifflaient et démarraient avec une risible importance, et la foule des débardeurs montait chaloupante, pieds traînards, à bord des navires chargés de marchandises.
Les trois amis attendaient l'heure où, penchés sur les bastingages d'arrière, ils laisseraient se perdre à l'horizon cette terre de lumière et de bonheur. Ils éprouvaient déjà le frémissement continu du paquebot sous leurs semelles. Ils respiraient la brise du large. Les lourds panaches de fumée se penchaient à la suite des cheminées colossales et montaient dans l'azur avec une allégresse rapide. Partir ! Ils accomplissaient, par la pensée, un voyage merveilleux. La mer, une mer bleue, profonde et calme les entourait. Peu à peu, le dernier éclat blanc des montagnes chavirait et se perdait. Il n'y avait plus à l'arrière que le monstrueux remous des hélices puissantes. L'eau se creusait et rejaillissait à gros bouillons d'une éclatante écume. Très loin, sous la soleil jaune et
tiédissant, la trace qu'avait ouverte la proue aiguë allait jusqu'à Marseille comme un sentier étincelant. Oh ! ce sifflement des machines et ce hurlement de plaisir dont les échos leur frappaient encore les oreilles ! Ils s'en allaient. C'était enfin la pleine mer et les mouettes agiles. Parfois un voilier les regardait, à bâbord ou tribord, poursuivre leur chemin. Le paquebot passait, indifférent et brutal, et, dans quatre jours, ce serait l'arrivée dans un port inconnu. Le Caire ensuite les accueillerait pour de longs mois d'hiver.
— Lucien, dit sourdement Siska en lui prenant la main.
Il posa son regard sur elle et la sentit afïamée comme lui-même de nouveau.
Ses yeux devinrent durs.
— Allons I brusqua-t-il. Tout s'arrangera. Alfred, qui soufflait par le nez la fumée de son
cigare, eut un sourir» béat.
— Ça, c'est sûr.
Lucien frissonna devant cet optimisme aveugle. Malgré sa volonté, quelque chose à quoi il ne voulait pas réfléchir le hantait :
— Nous partons demain matin? demanda Siska, la voix faussement indifférente, pour l'arracher à ses mauvaises pensées.
3i8 LES AMIS DE SISKA
— A sept heures, n'est-ce pas, insista le doux Alfred.
— Oui, mes enfants !
Et Lucien détourna les yeux de son amie dont l'angoisse altérait le visage.
Elle se sentit désarmée, sans force contre une tentation qu'elle finissait par subir à son tour. Elle ne lutta plus, Lucien la dominait et ce fut avec une sauvage intensité que leurs regards se croisèrent. Puis ils les portèrent ensemble sur Alfred, et alors Lucien et Siska, — sans qu'ils se fussent tout à fait entendus, — frémirent au même instant comme deux assassins.