CHAPITRE XII
A Deauville, Lucien apprit par les journaux de Paris que Conolès avait commis un crime, s'était laissé prendre et l'avait dénoncé.
Alfred n'y comprenait rien.
— Que vas-tu faire ? demanda-t-il.
— Je rentre, répondit Lucien, et, s'approchant de Siska, il lui dit :
— Promets-moi de dire la vérité.
— Elle sait donc quelque chose ? interrogea Alfred, ébahi,
— D'ailleurs, Siska, ajouta Lucien sans répondre à son ami, tu devrais rentrer avec moi à Paris. L'essentiel est...
— Tu as raison. Je t'accompagne.
— Et moi ?
— Toi, mon vieux, reste ici. Cornuché ne te pardonnerait pas de déserter ce lieu de délices. D'ailleurs, il n'y a rien de cassé... Cet imbécile de Conolès s'est fourré dans une sale histoire, mais nous n'avons rien à craindre...
— Ah I respira Alfred, qui ajouta, beau de conviction : « Ce que Conolès me répugne ! »
Dans le rapide qui les ramenait à Paris, Lucien et Siska s'entendirent.
— Tu as la lettre de Bonnaire, n'est-ce pas, ma chérie ?
— Oui.
— Donne-la-moi, avec l'enveloppe.
Par la portière, Lucien jeta un lambeau de soie qu'il tira de son portefeuille, avec un peu d'hésitation.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Siska.
— Rien... un échantillon qui me gêne.
Il plaça dans le portefeuille, à la place du dangereux souvenir, la lettre de Bonnaire et remit le tout dans sa poche.
Puisque Conolès les trahissait, et inutilement, dans une affaire où sa stupidité seule l'avait compromis, Lucien se promettait bien de se défendre sans douceur.
Les aveux de l'Espagnol, il les avait prévus de longue date : ses dispositions étaient prises.
Ainsi qu'il l'avait dit à Conolès, le jour où ce fourbe le menaçait de tout révéler, Siska ne croyait pas Lucien coupable du double assassinat de la rue d'Aumale.
— Tu diras, l'avait-il prévenue, ce que Conolès nous a raconté certain après-midi devant Bonnaire. Laisse faire ensuite... Mais je te demande de nier tout ce qui peut avoir rapport à notre conversation rue du Faubourg-Montmartre, la
nuit où nous sommes revenus ensemble de chez Vialard.
Siska ne répondit pas.
Elle regarda Lucien passionnément et il comprit qu'elle le servirait jusqu'au bout.
— Nous arriverons à Paris à dix heures quarante. Nous sortirons de la gare chacun de notre côté. Va chez toi et ne te presse pas de te montrer instruite de l'affaire. On te convoquera. Tu viendras. Tu te récrieras sur l'accusation de Conolès... C'est alors qu'avec de grands ménagements pour lui tu raconteras la petite scène... D'ailleurs, je t'engage à déclarer qu'à ton avis, ce garçon est un détraqué. Défends-le donc en conséquence... Quant à l'affaire de la rue d'Aumale, on te mettra peut-être en mesure de parler : alors dis ce que tu crois.
— Ce Conolès est le dernier des gredins, fit Siska. Je ne comprends pas même qu'il ait osé parler.
— On l'aura cuisiné, répondit Lucien avec détachement.
Il ajouta :
— Je lirai la lettre plus tard, ou la ferai lire par mon avocat... Il me reste encore de l'argent.
Insoucieusement, il alluma une cigarette. Derrière les vitres de la portière, le paysage se
déclanchait par zones plus ou moins rapides. Le soir tombait sur la campagne, un beau soir de septembre gorgé de pourpre et d'azur.
— On doit crever de chaleur à Paris, remarqua Lucien. Ah ! que toute cette affaire me paraît donc ridicule.
— La lettre de Bonnaire ne fait aucune allusion à l'Association, observa Siska. Conolès sera donc sans défense.
— Heureusement.
Lucien et la jeune femme se sourirent.
— Ma petite Siska, murmura-t-il, ça m'ennuie de te voir mêlée à cette tragédie de basse-cour.
— Au contraire, répondit-elle gentiment.
Le train les emportait à toute vapeur. Ils se sentaient liés pour toujours.
Ils se prirent les mains et s'embrassèrent avec une tendresse vraie.
— On devrait, nous deux, passer ensemble cette première nuit, proposa Siska.
— Ce serait dangereux, petite folle ; songe que nous serons pistés, probablement.
— Ah ! Lucien, cette aventure m'énerve.
— Et alors ?
Elle s'était blottie contre lui.
Le train roulait toujours dans la nuit tombante
et fraîche. Par la fenêtre entrait une douce odeur d'herbe.
— Je ne t'en veux pas, mon Lucien.
— De quoi ?
— Bonnaire s'est tué et Conolès... pis encore. C'étaient des épilés. Toi, seul, tu es fort.
Ces paroles l'enorgueillirent. Un instant, il s'enivra de soi-même comme d'un vin fort et, serrant de plus près la jeune fille, il la baisa jusqu'au fond de la bouche.
Seuls, dans leur compartiment de première, ils s'étreignirent comme deux amoureux en liberté. Siska s'abandonnait, pâmée :
— Embrasse-moi, Lucien... Mais bien... là... comme tu sais.
Ils s'allongèrent sur la banquette confortable.
Déjà Lucien dégrafait le corsage de son amie.
Ses baisers savants allaient de la bouche qui se fondait sous la sienne aux pointes durcies des seins. Ils affolaient Siska... Bientôt, elle tressaillit sous l'adroite caresse...
La lampe n'était pas allumée, La nuit entrait par la portière ouverte avec le roulement du train... et, jusqu'à l'horizon découpé sur le ciel, des champs, de paisibles villages, des ruisseaux d'argent au reflet variable glissaient, se dissipaient dans le noir silence.
On arriverait à Paris vers dix heures quarante. Il était neuf heures. Mais Siska ne songeait pas à l'heure ; elle frémissait à présent, et sa plainte heureuse emplissait leur étroite retraite.
Elle s'occupait à remettre un peu d'ordre dans leur mise. Lucien regardait à la portière les champs venir à sa rencontre avec une rapidité folle, quand un mortel désir soudain le pénétra.
— Lucien ! Lucien ! appela Siska au même instant, en posant la tête sur l'épaule du songeur.
Le jeune homme sursauta.
— Qu'as-tu mon amour ?
— Rien.
Pendant quelques secondes, ce n'avait plus été Siska pour lui. Insensiblement, une autre avait pris sa place... Une autre s'était mise entre eux, une autre qu'il embrassait et pénétrait. Elle ! toujours elle !... Il croyait pourtant l'avoir chassée depuis bien des semaines... Elle revenait... Elle lui mettait ses bras autour du cou et lui offrait sa bouche, sa bouche inoubliable...
— Lucien I ♦ Oh I cette voix...
La nuit devenait bleue et noire. De sveltes peupliers se pourchassaient le long de la voie. La
vitesse du train agitait leurs feuillages d'un fris Bonnement d'eau...
— Lucien !
Il ne l'avait jamais entendue l'appeler ainsi, Hélas, elle était morte, et jamais il ne reverrait le petit appartement de la rue d'Aumale. Soledad !
Au bord de sa cigarette, il suivait des yeux la fuyante fumée qui chavirait dehors. Il se rappela le lambeau de soie qu'il avait jeté par la portière. Revenait-elle pour lui reprocher ce sacrilège?
Lentement, il reprit possession de ses nerfs. Quelque deuil qu'il gardât de sa proie, Siska lui donnait un plaisir tangible et qu'il ne voulait pas mépriser.
— Les morts sont à jamais perdus pour nous, se disait Lucien. Nous n'en finirions pas autrement... Moi-même, si je disparaissais maintenant, pourais-je désirer que Siska me fût toujours fidèle ? N'a-t-elle pas couché avec Conolès ? La vie est la vie. Et la mort... (Sa pensée n'acheva pas ce qu'une voix obscure disait peut-être au fond de lui : que la Mort est plus belle...)
— Cette sale histoire m'embête, soupira sa compagne qui, sans le savoir, rompit les chiens.
— Tu as raison, mais nous en sortirons vite.
— Ne m'abandonne pas ensuite, roucoula Siska, d'une voix fraîche.
— A quoi, vas-tu penser là !
— Nous voyagerons, proposa-t-elle. Alfred se barbe à Paris autant qu'à Bruxelles, et j'ai déjà pensé que nous pourrions aller tous les trois l'hiver prochain au Caire.
— Voui, ma gosse 1
— Ne ris pas... Ce serait délicieux... Qu'as-tu donc?
En effet, Lucien se troublait encore. Quel invisible aiguillon le peignait de nouveau ?
— Ah ! songeait-il, ça finira mal... Je suis fou. Si j'ai zigouillé l'Argentin et la petite chérie... oui... j'avais mes raisons. Mais amocher Alfred et Siska... quelle horreur ! Oh ! non, jamais Siska !
Et tout haut, il ajouta avec ingénuité :
— C'est la fraîcheur de la nuit qui me fait frissonner.
— Pense donc, poursuivit Siska... La galette ne manque pas, et j'imagine que le Caire doit être épatant.
— Epatant, c'est le mot.
— Dis, tu ne viendras pas avec nous ?
— Tu sais bien que je te suivrais au bout du monde.
— Lucien, dit Siska en riant, tu ne seras jamais sérieux.
On approchait de Paris. Le train s'arrêtait dans la nuit et repartait.
— Quelle nuit admirable ! s'extasia Siska. Je voudrais ne jamais arriver... Alfred va s'embêter ferme à K^eauville.
— Casino ! Galerie entourée de treillages d'or, luxe insolent, cristaux des luptres, bar américain donnant sur la rue Edmond-Blanc, banco, tirages à cinq...
— Bien sûr... du reste, il va perdre tout ce qu'il sait. Je n'ai jamais vu un cocu à la manque comme ça.
— « Gomme ça », dit avec flegme Lucien, mais c'est sa force justement.
— Comprends pas !
— Tu comprendras un jour. Alfred est né sous une bonne étoile.
— Il m'a.
— Tu l'as.
— Tu m'as... Quelle horreur ! minauda Siska. Ils s'amusaient comme deux gosses, et s'embrassaient pour abréger le temps.
Mais Lucien, quelquefois, fronçait les sourcils, et Siska, alors, s'étonnait devant la dureté de son regard.
La petite lampe qu'on avait allumée à un arrêt répandait dans le compartiment une lueur de veilleuse. Siska en avait abaissé les rideaux et s'était blottie contre la poitrine du jeune homme...
Ils ne parlaient plus. Des paysages de villes, de vastes échappées noirâtres sur des banlieues endormies remplaçaient les molles perspectives de tout à l'heure.
Lucien, tout à coup, se dégagea de l'étreinte de Siska.
— Tu es bizarre, lui dit-elle à moitié fâchée. Reviens vite.
Il s'était engourdi et la vision de l'Argentine aux grands yeux caressants l'avait réveillé en sursaut.
— Je ne peux pas... non... non...
— Lucien ! reprocha Siska.
Elle se leva et s'approcha de lui.
D'un geste tendre elle l'attira et sa bouche lui baisa les yeux, le front.
Comprenait-elle ?
— Je suis si malheureux, soupira Lucien. Siska s'était assise et elle le tenait dans ses bras
en le berçant.
— Ne parle pas, mon chéri, ne me dis rien, je ne veux rien savoir.
— Ecoute-moi.
— Non, dit-elle avec brusquerie. Peu m'importe ce que tu as fait... Nous nous défendrons. Crois-tu que je sois aveugle ?
— Siska, tu sais donc 1
— Quoi?
— Il faut que je te raconte tout, et ça ira ensuite comme ça pourra. Conolès...
— Tais-toi, Lucien...
Il avoua :
— Ce n'est pas lui, Siska, ce n'est pas lui. C'est moi... Rue d'Aumale...
Et soulagé d'un poids affreux, il soupira d'aise. Siska n'avait pas bronché.
— Lucien, déclara-t-elle, en l'enveloppant de ses bras... je le savais...
— Et tu ne m'en as jamais parlé?
— Que t'en aurais-je dit ? Tout à l'heure encore, tu m'as appelée Soledad... Ne t'en défends pas... Je comprends à présent bien des choses. Nous voyagerons. Tu verras que tout cela s'apaisera Je n'ai pas peur. La mauvaise pensée contre moi que j'ai lue dans tes yeux... si, si, je l'ai lue... ne reviendra plus... Tu dois être fort dans le, vie. Tu
le seras... Tu l'es déjà et je t'appartiens, maintenant, pour toujours. N'est-ce pas une arme ?
— Oui, une belle arme, murmura Lucien, tandis que, sur le trottoir de la gare, les employés de rOuest-Etat criaient :
— Paris ! Paris !