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Les Amis oubliés de Port Royal

Quels ont été exactement les sentiments d'estime et d'affection qui ont uni saint François de Sales et la Mère Ang^élique, sainte Jeanne de Chantai et l'abbé de Saint-Gyran, la Visitation et Port-Royal?

Un auteur ecclésiastique bien connu, M^"" Bougaud, a, l'un des premiers, entrepris d'écrire l'histoire de ces amitiés délicieuses, dans un ouvrage intitulé Sainte Chantai.

Il s est entouré de documents nombreux ; il est remonté jusqu'aux sources initiales. Des bibliothèques peu accessibles au public lui ont été ouvertes, il a pu feuilleter à loisir les autographes vénérables. Un travail sérieux et définitif aurait dû être le résultat de semblables recherches. Mais le savant prélat travaillait-il avec l'unique souci de la vérité historique ? Les documents consultés, donnés en fragments dans Sainte Chantai, ont été si ingénieusement présentés, qu'ils ont l'air de dire le contraire de ce qu'ils disent en réalité.

A la suite de M^"" Bougaud, M»"" Ricard, dans Les Premiers Jansénistes et Port-Royal, a repris la même thèse avec les mêmes moyens. M. L. Monlaur, dans Angélique Arnauld, les a copiés tous deux.

En histoire, comme en philosophie, la pensée doit rester à des hauteurs sereines. La documentation doit être solide. L'interprétation des faits doit rester large et parfaitement loyale. La déduction des causes aux effets doit apparaître d'elle-même et avoir la limpidité irréfutable d'une formule d'algèbre.

Conçus dans un esprit peut-être éloigné de ces grands principes, ces divers ouvrages paraissent avoir eu un même but : réveiller l'écho lointain d'animosités plusieurs fois séculaires, vivaces néanmoins et désireuses d'occuper à nouveau l'opinion. Les trois études qui vont suivre, études extraites d'un ouvrage sur la Mère Angélique, peuvent être considérées comme une réponse

à des questions discutées avec quelque passion par les écrivains qui m'ont précédé.

Mais pourquoi, me dira-t-on, rendre à l'actualité des événements vieux déjà de plusieurs siècles et connus seulement d'un petit groupe d'érudits?

C'est que, au-delà des personnes, au-delà de l'œuvre juste de réhabilitation historique il y a le conflit des pensées devant lequel aucun de nous ne voudrait rester indifférent.

L'histoire de Port-Royal, ce n'est pas seulement l'histoire d'un monastère cistercien, ce n'est pas seulement une Angélique Arnauld, un Saint-Cyran, un Racine, un Pascal. C'est tout un épisode de la lutte éternelle entre l'intelligence libre et le pouvoir. C'est le drame de la pensée claire aux prises avec le despotisme. C'est le retour le plus complet d'une élite à l'enseignement du Christ. C'est la réaction, irraisonnée peut-être, mais réelle, contre les abus qui ont modifié d'une manière profonde la forme primitive de l'Eglise catholique.

L'histoire de Port-Royal, c'est encore le droit intangible qui survit à la force brutale. C'est la liberté de penser entrevue au travers des lettres de cachet, de la prison et de l'exil. Que pouvait la contrainte des corps, cette erreur permanente des pouvoirs absolus, sur ceux qui avaient libéré leurs âmes par un acquiescement complet à l'amour immatériel?

De la prison ou de l'exil, la puissance d'attraction s'exerce plus active. L'esprit subtil se joue de toutes les entraves : la pensée forte crée et ne subit pas. Près de trois siècles se sont écoulés. Que reste-t-il aujourd'hui de tant d'intrigues et d'injustices, si ce n'est, peut-être, une sympathie très douce pour ceux qui en furent les innocentes victimes?

Saint François de Sales

L'oriyinal de ce portrait de 4 618 est conservé au monastère de la Visitation de Turm

(Angélique Arnauld envoyée à Maubuisson, comme réformatrice, par le général de l'Ordre profite de cette circonstance pour essayer de se démettre de la charge abbatiale. M, Arnauld feint d'accéder à son désir, mais il se met aussitôt en mouvement, et au moment où l'abbesse croit recevoir acte de sa renonciation, un notaire apostolique vient la prévenir que sa sœur Agnès est nommée coadjutrice.)

En même temps qu'Angélique voyait son rêve lui échapper pour la seconde fois, une grande joie se préparait pour elle. Elle n'avait pas cessé, malgré les travaux absorbants de Maubuisson, de chercher des guides éclairés, et comme la sainteté et la science spirituelle de saint François de Sales lui étaient parfaitement connues, elle avait un vif désir de le rencontrer *. Il y avait un an qu'elle était à Maubuisson, quand un événe-

1. Angélique Arnauld — ainsi que toute sa famille — était intimement liée, depuis de longues années, avec un des meilleurs amis de saint François de Sales. Ceci est dit précédemment.

ment qui allait unir les deux cours de France et de Savoie vint en faire naître l'occasion. Il s'agissait du mariag-e de Victor Amédée, prince de Piémont, héritier présomptif de la couronne de Savoie, avec Christine de France, sœur de Louis XIII, et François de Sales avait été choisi par le duc de Savoie pour accompagner à Paris le prince cardinal qui venait faire la demande officielle.

Quelques mois auparavant, l'introducteur des ambassadeurs, M. de Bonneuil, avait prié Angélique de bien vouloir se charger de sa fille aînée jusqu'alors novice aux Clairets, et l'abbesse, avec sa charité et son obligeance habituelles, avait pris la jeune fille àMaubuisson. Cette circonstance rendait "un rapprochement facile. Dès qu'Angélique connut l'arrivée du saint à Paris, elle fît part de son désir à M. de Bonneuil. Celui-ci, heureux de lui témoigner sa gratitude, profita de ce que sa fille n'était pas confirmée pour prier le saint évêque de lui conférer ce sacrement, et l'amena à Maubuisson après les fêtes de Pâques, 5 avril 1619.

Cette première entrevue fut courte. Saint François de Sales vint, prêcha, donna la Confirmation et s'en retourna le même jour. Mais l'attrait avait été réciproque. Il partait séduit par l'âme tout embrasée du feu divin de la jeune abbesse, et celle-ci restait avec un extrême regret de ne pouvoir confier sa conscience au bienheureux, dans lequel elle avait vu « combien Dieu était vraiment et visiblement. » Pour la première fois elle rencontrait le directeur complet, la science et la lumière alliées à la sainteté, et elle n'avait garde de laisser échapper un secours qu'elle regardait comme envoyé de Dieu même. L'évèque de Genève parti, elle lui écrivit pour le supplier de revenir, et, en attendant de le revoir, selon la promesse qui lui en fut faite, elle lui écrivit de nouveau pour le consulter sur une diffi-

culte qui lui donnait de grandes peines de conscience : c'est que, n'ayant personne de qui elle pût prendre une conduite complète, elle était réduite à s'adresser tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ses conseillers, selon qu'elle les croyait plus ou moins capables de la comprendre et de l'aider, et cela la laissait dans une grande inquiétude, parce que, en réalité, disait-elle, c'est me conduire moi-même.

Le saint évêque * n'avait pas eu besoin de plusieurs visites pour juger cette merveilleuse intelligence : il commença par la rassurer.

1 . Le portrait de Saint François de Sales donné en première page, portrait dont l'original se conserve à la Visitation de Turin, a une touchante histoire que je dois à l'obligeance de la sœur secrétaire de la Visitation d'Annecy :

« Un pauvre peintre, appelé Jean-Baptiste Costaz, ayant pris une « fois bien au naturel la figure de cet homme de Dieu, en fit une » très grande quantité de copies... les porta dans une chambre de « révéché et épia un jour où le saint semblait avoir moins à faire, « et s'allant mettre à genoux devant lui, il lui dit que s'il permet- « tait de retoucher ses portraits sur lui, il lui mettrait le pain à là « bouche, car il était pauvre... Le bon saint s'asseyant lui donna « trois ou quatre heures de son loisir... »

Ceci se passait en 1618, daprès VAnnée Sainte de la Visilalion. Voir Lettres de Saint François de Sales, édition d'Annecy, t. XVIII, p. 236, note 4.

11 y a lieu de croire que bien des copies ont été faites des portraits de 1618. M. l'abbé H. Rivoire donne en frontispice de son livre : La Paroisse de Saint François de Sales, Hier et Aujourd'hui, (Lyon, Vitte, 1900) un autre portrait du saint qui porte comme inscription : Portrait autfienlique de Saint François de Sales, donné par lui-même ù la famille de Blonay et conservé au cfidteau d'Evian jusqu'en 1880, avec au bas en caractères d'imprimerie : Peinture à l'huile inédite, due à l'obligeance du Baron de Blonay. Celui-là n'est pas une des copies dont nous venons de parler puisqu'il porte la date de 1613. La ressemblance est très grande entre ces deux portraits ; cependant celui de la Visitation de Turin, que je donne ici, est meilleur comme expression du visage et vivacité du regard. Dans ce dernier, le saint est auréolé, et ce nimbe paraît un anachronisme avec la date de 1618; il a dû être ajouté après la canonisation.

Paris, 25 mai 1619.

M Madame, non, je vous supplie, ne soyez jamais en crainte de m'importuner par vos lettres ; car je vous dis en vraie vérité qu'elles me donneront toujours une très grande consolation, tandis que Dieu me fera la grâce d'avoir le cœur en sa dilection, ou du moins désireux de la posséder. Or, cela soit dit pour une bonne fois. Il est vrai, sans doute, ma très chère mère, que si je ne fusse pas venu en cette ville, malaisément eussiez-vous pu communiquer vos affaires spirituelles avec moi ; mais puisqu'il a plu à la Providence céleste que j'y sois, il n'y a nul inconvénient que vous employiez cette occasion, si vous pensez qu'il soit â propos.

« Et ne croyez nullement que j'aie cette cogitation, que vous recherchiez l'excellence du personnage ; car bien que cette sorte de pensée est grandement convenable â ma misère, si est-ce qu'en telles rencontres elle ne me vient pas ; ains au contraire il n'y a peut-être rien qui*- soit plus capable de m'acheminer â l'humilité, admirant que tant de serviteurs et servantes de Notre Seigneur aient une si grande confiance en un esprit si imparfait, comme est le mien ; et je prends un grand courage sur cela de devenir tel qu'on m'estime, et espère que Dieu, me donnant la sainte amitié de ses enfants, me donnera la sienne très sainte selon sa miséricorde, après qu'il m'aura fait faire une pénitence convenable â mon mal.

« Mais j'ai quasi tort de vous dire tout ceci ; c'est donc ce méchant esprit, qui, à jamais privé d'amour sacré, voudi'ait empêcher que nous jouissions des fruits de celui que le Saint- Esprit veut être pratiqué entre nous ; afin que par les réciproques communications saintes nous ayons moyen de croître en sa céleste volonté.

« Il est malaisé, ma ti'ès chère sœur, de trouver des esprits universels, qui puissent également bien discerner en toutes matières : aussi n'est-il pas requis d'en avoir de tels, pour être bien conduits; et il n'y a point de mal, ce me semble, de recueillir de plusieurs fleurs le miel qu'on ne peut pas trouver sur une seule.

« Oui ; mais, ce me diles-vous, cependant je vais dexlrement favorisant mes inclinations et humeurs.

« Ma clière sœur, je ne vois pas qu'il y ait grand danger en cela puisque vous ne voulez pas suivre vos inclinations qu'elles ne soient approuvées ; et quoique vous cherchiez des juges favorables, si est-ce toutefois que les prenant bons, sages et doctes vous ne sauriez mal faire de suivre leurs opinions, bien que désii-ées par vous, pourvu qu'au reste vous proposiez naïvement vos affaires et les difficultés que vous avez.

« Il suffît, ma très chère sœur, de se soumettre aux avis ; et n'est pas nécessaire ni expédient de les désirer contraires à nos inclinations, ains seulement de les vouloir conformes à la loi et doctrine céleste. Pour moi, je pense que nous ne devons pas appeler les amertumes en nos cœurs, comme fit Notre Seigneur, car nous ne les pouvons pas gouverner comme lui ; il suffît que nous les souffrions patiemment. C'est pourquoi il n'est pas requis que nous marchions toujours contre nos inclinations, quand elles ne sont pas mauvaises, et qu'ayant été- examinées elles ont été trouvées bonnes.

« Il n'y a pas grand mal d'ouïr les personnes et les affaires du monde, quand c'est pour y mettre du bien, et ne faut point être pointilleuse en l'examen qu'on en fait ; car c'est chose moralement impossible de demeurer beaucoup au fin point de la modération.

« Mais, ma très chère sœur, je ne voudrais pas que vous manquassiez à l'oraison, au moins d'une demi-heure ; sinon que ce fût pour des occasions violentes, ou quand l'infirmité corporelle vous tient.

« Au reste, je vous supplie de croire que rien ne m'empêchera d'avoir le contentement de vous revoir, que l'impossibilité ; et prendrai tout le loisir que vous désirei'ez ; tant il est vrai que je désire infiniment le vôtre, et que Dieu m'a donné une très singulière affection pour votre cœur, que sa divine Majesté veuille combler de ses bénédictions. Alors donc nous parlerons à souhait de votre conduite, et de tout ce qu'il vous plaira me proposer, sans que je m'excuse de

rien, sinon quand je n'aurai pas la lumière requise pour vous répondre. Demeurez donc toute à Dieu, et en lui je serai à jamais, ma très chère fille, sans réserve et de toute mon âme, votre très humble, etc.. * >>.

Saint François de Sales retourna à Maubuisson aussitôt que sa mission lui en laissa le loisir. « Ce fut à la saint Barnabe », H juin. Cette seconde visite fut moins précipitée. Angélique put commencera lui parler de ses besoins particuliers, de' sa famille et des difficultés terribles avec lesquelles elle se trouvait aux prises. Elle lui fit part de son grand désir de se démettre de ses fonctions d'abbesse au profit de sa sœur Agnès, et le saint qui était au courant de l'affaire de coadjutorerie qui venait d'avoir lieu eut tout d'abord une parole de blâme. « Quoi, ma fille, êtes- vous de celles qui veulent perpétuer les bénéfices dans leurs maisons? » Angélique était à l'abri de pensées de cette nature : les âmes comme la sienne qui vont à Dieu dans la droiture et la sincérité absolues ne peuvent être effleurées par ces calculs de basse cupidité. Elle le détrompa et lui dit qu'elle n'avait choisi Agnès que « parce qu'elle la croyait la plus digne et la plus capable, mais que si elle en eût connu une autre qui lui eût été, non pas supérieure, mais seulement égale, elle l'eût infailliblement préférée en sa qualité d'étrangère ». Le saint fut rassuré. Angélique le pria de voir Agnès lui-même pour la consoler de cette dignité qu'on lui imposait bien contre son gré et qui lui semblait si lourde qu'elle en était tombée malade. Saint François de Sales le lui promit, comme il promit aussi de revenir faire un séjour à Maubuisson pour entendre sa confession

1. Œuvres complèfes de Saint François de Sales, Paris, Lyon, 1833. Lettres, t. III, p. 425, 541' lettre.

générale et prendre une connaissance plus approfondie de sa conscience. Il s'enquit ensuite de la manière de vivre de la communauté et commença par la trouver austère, ce qu'il lui dit dans son langage imagé. « Ma fille, ne vaudrait-il pas mieux ne pas prendre de si gros poissons et en prendre davantage? » Mais là encore, la réponse de l'abbesse fut trop sage pour ne pas le satisfaire pleinement. Elle lui répondit que, « si elle avait été chargée de faire une règle, elle l'aurait faite plus douce, mais que se trouvant, sans l'avoir choisie, dans une austère, elle n'avait cru devoir faire autre chose que la rétablir dans son intégrité ». Le plus curieux de cette conversation est que ce fut le saint qui fit son profit de la réponse de l'abbesse, et qui s'en servit, comme nous le verrons plus tard, pour rétablir dans l'austérité de leur règle, des Bernardines relâchées qu'il s'était contenté de mettre auparavant dans les observances plus douces de la Visitation.

Une seconde fois il dut repartir à la hâte, appelé à Paris par sa mission, mais un peu de son âme restait à Maubuisson, tant ses propres aspirations avaient trouvé de l'écho dans le cœur et dans l'esprit de cette nouvelle fille spirituelle. Quelques jours plus tard, il lui écrivit de Paris, et on peut dire que, dès lors, Angélique Arnauld fut sa plus grande affection après sainte Jeanne de Chantai. Malheureusement nous n'avons aucune des lettres d'Angélique à saint François de Sales et nous n'avons pas toutes celles du saint, la plupart ayant disparu, lors de l'institution du monastère du Saint- Sacrement, détruites par les Mères de Dijon qui n'en firent aucun cas. Quelques autres furent soustraites à la publication par la Mère Angélique elle-même, sous le prétexte qu'elles « l'eussent fait rougir » si elle les avait vues imprimées, tant elles étaient élogieuses. — Humilité toujours en éveil de la grande abbesse qui redoutait

de livrer à la publicité les éloges d'un saint * ! — Les quelques-unes qui nous restent nous aideront à pénétrer au plus profond du cœur de la jeune abbesse, étant presque toutes des réponses à ses cas de conscience et aux difficultés qui l'entouraient.

25 juin 1619.

« Je ne vous écris pas, ma très chère fille, car je n'en ai pas le loisir, ce matin une âme pressée de retourner aux champs, et venant faire sa confession générale à la dérobée, m'ôtant cette commodité. Je salue chèrement votre chère âme, à laquelle il ne se peut dire combien la mienne chétive est affectionnée, ne cessant de lui désirer la perfection du divin amour; et vraiment je la reverrai avant mon dépari, s'il se peut, afin que, la connaissant encore plus particu-'

1. « J'en avais un grand nombre de lui, et de très belles, mais je n'en donnai que peu, lorsqu'on voulut en faire le Recueil, parce qu'il parlait de moi en toutes avec trop d'avantage ; et si ces lettres eussent été imprimées elles m'eussent lait rougir. Celles mêmes que j'ai données, quoique ce fussent les moindres de toutes, m'ont fait de la peine, lorsque je les ai vues publiques. J'ai gardé ces lettres avec soin jusqu'à ma démission du titre d'abbesse. Mais depuis, les mères de Dijon qui croyaient que leur spiritualité était bien au-dessus de celle de M. de Genève, et que toutes ces lettres étaient peu de chose en comparaison de leur dévotion suréminente, me les ôtèrent. Et ce qui fut pitoyable, elles firent si peu d'étal de ce que je tenais comme des reliques, étant toutes écrites et signées de la main du bienheureux, qu'elles les employèrent à couvrir des pots de confiture, comme je le reconnus moi-même, sans avoir osé me plaindre. Quelques unes néanmoins se sauvèrent de ce naufrage, lesquelles vous savez, mon neveu, que je vous envoyai lorsque vous étiez à la Ferté Milon, et que vous travailliez pour répondre au mémoire de M. de Langres. Il y parle de son amour pour Port-Royal, qu'il appelle son cher Port- Royal, ses chères délices. Ces lettres sont toutes pleines de témoignages de son estime et de son affection pour cette maison ».

Relation de plusieurs enireliens de la Mère Angélique avec M. Le Maître, son neveu, qui les écrivait sur-le-champ dans le dessein de s'en servir un jour pour son fiistoire.

Mémoires pour servir à l'tiisioire de Porl-Royal, t. II, p. 299.

lièrement, je puisse si Dieu en dispose ainsi, la servir plus à souhait es occurrences.

« Dites cependant à cette fille bien-aimée que je vous ai tant recommandée, et que j'ai tant à cœur, que je persévère à lui dire que Dieu la veut tirer à une excellente sorte de vie, dont elle doit bénir cette infinie bonté, qui l'a regardée de son œil aimable ; mais je lui dis aussi que le chemin par lequel elle doit suivre cette vocation n'est point extraordinaire ; car, ma chère fille, c'est une douce, paisible et forte humilité, et une très humble, forte et paisible douceur. Dites-lui, ma très- chère fille, qu'elle ne doit en sorte quelconque penser si elle sera des âmes basses ou des hautes, ains qu'elle suive la voie que je lui ai marquée, et qu'elle se repose en Dieu, qu'elle marche devant icelui en simplicité et humilité.

« Qu'elle ne regarde point où elle va, mais avec qui elle va : or, j'entends qu'elle va avec son roi, son époux et son Dieu crucifié. Où qu'elle aille, elle sera bienheureuse. C'est aller avec l'époux ci'ucifié que de s'abaisser et s'humilier, se mépriser soi-même jusqu'à la mort de toutes nos passions, et je dis jusqu'à la mort de la croix. Mais, inua très chère fille, notez que je réplique que cet abaissement, cette humilité, ce mépris de soi-même doit être pratiqué doucement, paisiblement, constamment, et non seulement suavement, mais allègrement et joyeusement.

« Dites lui qu'elle communie hardiment, en paix, avec toute humilité, pour correspondre à cet époux qui, pour s'unir à nous, s'est anéanti et suavement abaissé jusqu'à se rendre notre viande et pâture, de nous qui sommes la pâture et la viande des vers. 0 ma fille ! qui se communie selon l'esprit de l'époux s'anéantit soi-même, et dit à Notice Seigneur: Màchez-moi, digérez-moi, anéantissez-moi, et convertissez-moi en vous.

« Je ne trouve rien au monde de quoi nous ayons plus de possession et sur quoi nous ayons tant de domination que la viande que nous anéantissons pour nous conserver; et Noire Seigneur est venu jusqu'à cet excès d'amour, que de se rendi'e viande pour nous : et nous que devons-nous pas faire, afin

qu'il nous possède, qu'il nous mange, qu'il nous mâche, qu'il nous avale et ravale, qu'il fasse de nous à son gré ! Si l'on murmure, sentez-le humblement et amoureusement : les murmuralions se convertiront en bénédictions. Du reste je vous en parlerai en présence.

« Ne prenez point garde à bien bâtir vos lettres pour me les envoyer; car je ne cherche point les beaux édifices ni le langage des anges, ains le nid des colombes et le langage de la dilection. Vivez toute à Dieu, ma très chère fille, et recommandez souvent à sa bonté l'âme de celui qui, d'une affection invariable, est tout dédié à la vôtre.

« Je pensais ne vous écrire que pour vous saluer, mais insensiblement je vous ai écrit.

« Mon frère vous salue très humblement, et moi, nos très chères sœurs. Je salue la petite sœur fille de M. Thonzé, et lui t^ouhaite une heureuse persévérance *. »

Ang-élique attendait impatiemment son retour. Elle avait vu, avant lui, « tous les hommes de dévotion » de son temps, mais aucun n'avait satisfait à la fois son intelligence et son cœur comme le saint évêque. Pour la première fois elle allait pouvoir s'appuyer sans crainte et abandonner à un autre, sans aucune réserve, le soin et la direction de sa conscience.

Saint François de Sales, suivant sa promesse, alla à Port-Royal, vit Agnès qu'il trouva « totalement à son gré », et toute la maison qu'il n'appela plus que ses « chères délices «, le « port royal qu'il aimait et aimerait toujours ». A Paris il vit la famille Arnauld, et, là encore, il fut séduit par l'élévation des caractères. Les mêmes affinités de race agissaient de part et d'autre. Bravoure, loyalisme, sainteté chez les uns, désintéressement absolu chez tous, rien de vil ni de médiocre, comment la sympathie n'eût-elle pas été instinctive et profonde ? Déjà il

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