‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 2 sur 103 · Œuvres, loc. cit. t. III, p, 428, 542* lettre · texte numérisé non relu

Œuvres, loc. cit. t. III, p, 428, 542* lettre

ne manquait plus à la réunion que la baronne Frémiot de Chantai que le saint devait unir à la famille Arnauld bientôt après, et qui devait avoir une si grande affection pour la Mère Angélique. C'est un tel plaisir de trouver réunis de pareils noms que l'on ne peut s'empêcher de s'y arrêter un moment. François de Sales, Arnauld, M""* de Chantai et son père le président Frémiot, la Mère Angélique, eurent tous, à certaines heures de leur vie et à des titres différents, la grandeur des héros de Corneille. Arnauld et le président Frémiot furent tous deux aimés et admirés du roi Henri IV qui se connaissait en mérite et en bravoure. A l'époque où Arnauld résistait en face du déchaînement de passions brutales et d'intérêts particuliers qu'on appela la Ligue, le président Frémiot se signalait de son côté par ses belles actions.

« Ce fut durant cette fâcheuse saison (la Ligue) qu'il soutint luy seul le party du Roy contre le Parlement, et toute la province, au péril même de la vie de son fils unique l'archevêque de Bourges susnommé qui estait lors prisonnier de la Ligue. On menaça le père de lui envoyer la tête de son fils, s'il ne se rangeait du party des rebelles : Ce grand courage, sans s'étonner, fit response qu'il s'estimerait heureux d'immoler à Dieu un si cher fils pour une si bonne cause, et qu'il valait mieux que le fils mourut innocent, que le père vescut coupable, en faisant une lasche perfidie contre Dieu et contre son Roy.

« Ce trouble étant apaisé, il continu ses belles actions qui rempliraient des volumes, si je les voulais escrire, mais pour éviter la longueur dans une si vaste matière, et venir à notre sujet, j'en diray seulement deux que je ne puis passer sous silence, estant dignes d'une éternelle mémoire. La première est qu'il refusa la charge de premier Président de Dijon que le Roy lui voulait donner, et dist au Roy cette belle parole : « Sire, à Dieu ne plaise que je m'ingère jamais en la place d'un homme vivant : Monsieur le premier Président est un

bon catholique qui servira dig-nement votre Majesté. » La seconde fut qu'il demanda et obtint du Roy la vie de celuy qui l'avait voulu oster à son fils, et qui était accusé de plusieurs autres ci'imes et perfidies, se rendant auprès de sa Majesté l'advocatde son ennemy, duquel il demanda la grâce avec tant d'instance, que ce grand monarque qui sçavait ce que l'accusé avait fait contre luy, pliant les espaules, luy fit response : « Président, je vois bien qu'il faut que ma clémence se joigne avec vostre douceur ; vous voulez la vie de vostre ennemy, je vous la donne * ».

N'esl-il pas intéressant de rapprocher de ce « grand courage » les plaidoiries d'Antoine Arnauld contre la société de Jésus, à l'époque où cet ordre célèbre était avant tout politique et factieux, redoutable surtout par le fanatisme de la plupart de ses membres 2? Maintenant les passions politiques et religieuses sont apaisées ^. Henri IV a rendu la paix à la France. Au courage civique d' Arnauld et du Président Frémiot succède l'héroïsme chrétien chez leurs deux filles, la Mère Angélique et M™^ de Chantai. Qui, mieux que saint François de Sales, aurait pu servir de trait d'union entre ces deux familles ?

Mais avant de parier de M""' de Chantai revenons à

1. Vie de la Vénérable Mère Jeanne Françoise Frémiot fondatrice, etc.. par Messire Henry de Maupas du Tour. Paris, MDCXLVII, p. 7.

2. Il est à remarquer que, presque tous les ordres avaient cessé d'exister au point de vue religieux, pendant cette époque troublée. Nous avons dit ailleurs ce qui! en était de Citeaux.

3. Les partis les plus opposés précédemment fusionnaient alors avec plénitude de cœur dans leurs membres les plus éclairés. La Mère Angélique dit elle-même, dans les Relations, avoir été très amie avec quelques Pères Jésuites, entre lesquels les PP. Suffren et Binel. Notons au passage cette union des cœurs au-dessus des querelles de parti, qui est une des nécessités de l'idée chrétienne bien comprise.

la visite du saint dans la famille Arnauld. Tous, grands et petits eurent part à l'heureuse connaissance. M"' Le Maître, si intéressante par les tristesses de sa vie conjugale, confia, comme sa sœur l'abbesse, sa conscience au bienheureux et fit, entre ses mains, vœu de chasteté perpétuelle. Madelon, la belle petite Madelon, présentée au saint évêque, voulut absolument le baiser et, « quoiqu'il le refusât à toutes », il se prêta à sa fantaisie d'enfant « parce qu'elle était fort petite, fort douce et fort simple. » Il pressentit sa vocation religieuse que le passage récent d'Angélique avait fait éclore et dit à M"' Le Maître : « Cette petite pourra bien être religieuse, je crains seulement que son miroir ne l'empêche. » — « Car elle était parfaitement belle. » Et la merveille, ajoutent les relations, est qu'elle ne s'en aperçut jamais.

11 entendit aussi la confession du jeune Le Maître, le futur avocat célèbre, qui nous a conservé lui même l'impression que fit sur son imagination d'enfant ce grand événement : « Ma grand'mère et ma mère me menèrent chez lui. Il me semble qu'il était logé à l'hôtel des Ambassadeurs, et je me souviens qu'il y avait dans la salle une tapisserie toute semée de fleurs de lys. Il nous fît entrer dans la chapelle qui était au bout de cette salle, et je lui fis une confession générale, après laquelle il me fit quantité de remontrances. J'avais alors onze ans, étant né en 1608, le 2 mai. Quand je fus sorti d'avec lui, ma mère me demanda, comme elle me l'a dit depuis, ce qui me semblait de M. de Genève. A quoi je lui répondis qu'il était beaucoup plus habile que M. Rambono qui était chapelain de notre chapelle de Saint Merri, à qui nous nous confessions d'ordinaire et qui ne nous donnait aucun avis, mais seulement l'absolution et quelque petite pénitence en nous confessant. »

Robert Arnauld d'Andilly, l'aîné de la famille, était déjà connu du saint évêque qui l'appelait son cher fils.

Henri et Simon avaient été particulièrement recommandés à ses prières par Angélique qui avait un grand désir de voir le premier entrer dans les Ordres, — il était alors dans le Barreau — et qui déplorait l'engagement à l'armée du second, à cette époque malheureuse, où l'on ne pouvait y vivre en homme d'honneur, sans risquer sa vie en duel à chaque instant. Saint François de Sales lui répondit : « Ma fille, M. de Trie après avoir tourné çà et là viendra à l'Eglise, pour l'autre je n'ai rien de certain à vous en dire. » Et il lui dit cette dernière chose si tristement, qu'Angélique comprit en l'entendant qu'il, lui voilait le fond de sa pensée. L'avenir devait justifier la prescience du saint : Henri fut un des plus saints évêques de France, Simon vécut et mourut à l'armée, « en homme d'épée et tout du monde », mais préservé cependant des duels qu'avait tant appréhendés sa sœur l'abbesse.

Antoine *, le dernier de la famille, eut aussi part à la bénédiction du saint, mais il n'était encore qu'un enfant de sept ans et les Relations ne nous ont rien conservé de particulier à son égard. M"^ Arnauld, simple et digne comme elle l'était toujours, plut tellement au saint évêque qu'il la pria de le considérer comme son fils. Arnauld, le chef de la famille, n'était guère dévot, mais il était en revanche si droit, si généreux, si parfaitement bon, qu'on ne pouvait le connaître sans éprouver de la sympathie, et il était de plus tellement louché et reconnaissant de l'affection et des soins du saint évêque pour sa fille l'abbesse !

Après avoir pris connaissance de toute la famille, saint François de Sales retourna à Maubuisson et y demeura neuf jours, août 1619. Alors Angélique fut au comble de ses vœux. Au milieu des fatigues et des tristesses de la

1. Antoine, le vingtième enfant de M. Arnauld, est celui qu'on devait appeler le « grand Arnauld ».

ET LA MÈRE ANGÉLIQUE d7

vie de Maubuisson, cette long-ue visite du saint fut un délassement et un repos. C'était la joie suprême, envoyée par Dieu, au moment du sacrifice et du renoncement le plus complet; aussi ouvrit-elle tout son cœur au bienheureux pour qu'il pût en sonder jusqu'au moindre repli. Le saint était certes un grand connaisseur d'âmes, mais Angélique était hors de pair, et rien n'est curieux et instructif comme d'étudier la grande abbesse dans les lettres du saint, et le saint lui-même dans Ips pensées et appréciations de sa fille spirituelle.

Quelques citations de l'un et de l'autre font apparaitre de suite les points de contact, les conformités d'intelligence et de cœur, en même temps que disparait la légende grâce à laquelle une certaine école s'efforce de les diviser en dénaturant leur physionomie réelle. Parlet-on de la mère Angélique? Il n'est question que de son austérité et de son énergie pour arriver plus aisément à l'accuser de dureté et donner un corps à l'hérésie imaginaire qu'on décorera plus tard du nom de jansénisme. Parle-t-on de saint François de-Sales ? Il ne sera question, au contraire, que de sa douceur, de son affabilité, de sa condescendance extrême, pour arriver, tout doucement, à faire de lui le saint de prédilection d'une religion amollie et dégénérée où les extases et les révélations remplacent trop souvent le ferme bon sens et les vertus solides qui qui furent l'apanage de Port-Royal et des premiers temps de la Visitation. La vérité est toujours éloignée de l'esprit de parti et nous devons la rechercher au-dessus et avant tout comme le premier et plus important devoir de l'historien. Ecoutons le saint nous dire lui-même quelles qualités des âmes attiraient plus particulièrement sa sympathie. « Il n'y a point d'âme au monde comme je pense, qui chérisse plus cordialement, tendrement, et, pour le dire tout à la bonne foi, plus amoureusement que moi, et même j'abonde un peu en dilection et es paroles d'icelles,

surtout au commencement... Et néanmoins j'aime les âmes indépendantes et vigoureuses et qui ne sont pas eflFéminées, car cette si grande tendreté brouille le cœur, l'inquiète et le distrait de l'oraison. Comment se peut-il que je sente ces choses, moi qui suis le plus affectueux du monde ? En vérité, je les sens pourtant, et c'est merveille comme j'accommode tout cela ensemble. » Ailleurs, il écrit : « Je hais la duplicité comme la mort. » Indépendance, vigueur, droiture, n'est-ce pas tout un côté du caractère de la Mère Angélique résumé, et l'explication de l'affection spontanée du saint pour ce « cœur extraordinaire », comme il l'appellera désormais * ?

C'étaient déjà les qualités maîtresses de M°"^ de Chantai, à l'indépendance près. Il est nécessaire de dire que M"»* de Chantai et la Mère Angélique avaient eu une jeunesse bien différente, et que, s'il est dur de fonder un ordre religieux, il est incomparablement plus dur d'avoir à le réformer. Ce n'est plus créer un courant, c'est le refouler, et il devient nécessaire en ce cas, pour résister aux pressions qui s'exercent en tous sens, d'avoir reçu en don cette indépendance d'esprit qui permet de demeurer ferme, uniquement attaché à Dieu et dépendant de lui seul. A cela près, c'étaient les mêmes cœurs ardents, embrasés de l'amour de Dieu et de leurs frères, avides d'humilité et de sacrifice.

M""® de Chantai n'avait pas eu à lutter contre les hommes comme la Mère Angélique. Pourvu qu'un conseil ou une direction émanât d'une personne pieuse, elle était tentée de les subir 2. Rappelons que la Mère

1. Il n'est pas besoin de faire remarquer que si la Mère Angélique n'avait été pleine de bonté et daffection, saint François de Sales ne l'eût pas appelée « un cœur extraordinaire ».

2. Je compare ici M""' de Chantai à la Mère Angélique, en la prenant au même âge. Elles avaient dix-neuf ans de différence.

Angélique, à peine âgée de dix-sept ans, entourée des moines de Cîteaux, était obligée de résister presqu'également à la dépravation des uns et au défaut d'intelligence et de lumière de quelques autres, fussent-ils saints et austères comme le Père Bernard. De cette nécessité de juger toujours s'étaient accrues les qualités naturelles de discernement de son esprit. Elle jugeait d'abord. Mais comme son humilité était proportionnée à la merveilleuse lucidité de son intelligence, elle était dans une crainte perpétuelle de se trop écouter elle-même. La généralité des hommes pardonnent rarement la supériorité et l'indépendance à un homme, encore bien moins à une femme, et cette tendance d'esprit si humaine est naturellement exagérée dans le monde ecclésiastique, où l'habitude d'imposer des dogmes et de diriger des consciences prédispose à la domination si la sainteté ne vient faire contrepoids. C'est cependant une double peine de voir des écrivains, prêtres ou religieux, rendre mesquine l'idée chrétienne si féconde et si large, céder à des questions de coterie ou d'ambition, taxer d'orgueil, chez celui ou celle qui échappe à leur influence, ce qui est — comment ne pas le dire — orgueil en eux-mêmes et besoin de direction. N'est-ce pas cette indépendance chrétienne que les adversaires de Port-Royal ont le moins pardonnée à la Mère Angélique et à tout Port- Royal par la suite?

Port- Royal a été, dans l'histoire de l'Eglise, un retour au christianisme primitif avec la Mère Angélique, une tentative de relèvement et d'épuration du sacerdoce avec M. de Saint-Cyran, une école de science et de sainteté avec tous les esprits éminents qui sont venus se grouper autour d'eux, comme vers un centre de charité et de

A l'époque où je prends M"' de Chantai, elle était déjà dirigée par saint François de Sales, mai? la Visitation n'existait pas encore.

lumière. En faut-il davantage pour expliquer l'animosilé elles attaques de ceux que tourmente le mal caractéristique défini par Chateaubriand sous le nom de « mal des médiocrités souffrantes » ?

Saint François de Sales ne jug-eait pas ainsi. Comme tous ceux qui ne cherchent que la gloire de Dieu, il discernait du premier coup d'ceil ce qui venait de lui dans une âme. « Il avait des yeux de lynx au discernement de l'intérieur ; il pénétrait jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit », écrit de lui son intime ami, le bon Pierre Camus, évêque de Belley. Or que voyons-nous dans sa première lettre à la Mère Angélique ? Il commence par la rassurer sur la crainte où elle était de ne pas se fier assez à ses conseillers, et lui dit qu'il n'y a pas de mal à recueillir de plusieurs fleurs le miel qu'on ne peut trouver sur une seule. Nous voyons ensuite, par ce qu'écrit la Mère Angélique à ce sujet, qu'elle persistait à croire, malgré l'assurance du saint, qu'il était dangereux d'en user ainsi. « J'admirai cette réponse, quoique je trouvasse périlleux d'en user ainsi*. » Qui, à moins de mauvaise foi, ne conviendra que, sur cette crainte de la Mère Angélique, était basée l'assurance du saint, et que les dangers de l'indépendance avaient disparu pour lui en face de l'humilité où il l'avait vue solidement établie. Il n'est pas nécessaire de manquer de discernement et de lumière pour être bon et humble, et cependant cette pensée si logique ne peut être entendue de toute une classe de dévots qui font un crime à la Mère Angélique de n'avoir pas pratiqué l'obéissance ecclésiastique à la façon inintelligente dont ils Tentendeiit. Dieu diversifie ses dons dans ses élus selon les

1. Mémoires pour servir, loc. cit., t. I, p. 314. Relalion de ce qui s'gsl possède plus considérable à Porl-Royal depuis rétablissement de la réforme jusqu'en 1633. Par la Mère Marie Angélique (de Sainte MagdeleineJ Arnauld.

besoins de son Eglise. Saint François de Sales placé en plein calvinisme avait à lutter contre les ennemis du dehors. Port-Rojal luttera contre ceux du dedans et la lutte en sera plus âpre encore et plus douloureuse. Qui veut défendre l'Eglise de Dieu, se voit généralement mis hors de celle des hommes : c'est une loi que l'exemple du Christ est venu confirmer. Tout observateur impartial, qui voudra tenir compte de l'époque et du milieu, conviendra après une élude approfondie, que Port-Royal a pratiqué, je ne dis pas l'obéissance à l'Eglise, l'Eglise prise dans son sens large n'est autre que la réunion des enfants de Dieu, mais l'obéissance ecclésiastique, plus que nos idées actuelles ne le comprendraient peutêtre.

Nous allons saisir la nuance qui différencie M"® de Chantai de la Mère Angélique dans le fait suivant. En 1605, avait eu lieu à Dijon, la fondation d'un monastère du Carmel *, par des carmélites espagnoles et leur instituteur en France, M. deBérulle. M""^ de Chantai connut à cette occasion M. de BéruUe et les Mères carmélites. L'une d'elles, carmélite française, la Mère de la Trinité, entreprit de la diriger et voulut lui faire quitter son genre d'oraison comme trop simple et trop ordinaire, lui conseillant de renoncer à la préparation pour s'abandonner davantage à l'aclion du Saint-Esprit. Saint François de Sales intervint. Il écrivit à M""® de Chantai : « Il n'est pas besoin, dit cette bonne Mère, (la Mère de la Trinité) de l'imagination pour se représenter l'humilité sacrée du Sauveur; non pas peut-être à ceux qui sont déjà fort avancés en la montagne de la perfection ; mais

1. C'était le troisième monastère français du Carnael. Il fut fondé par la Mère Anne de Jésus, première compagne et confidente de Sainte Thérèse. En 1604 les Carmélites espagnoles avaient été amenées à Paris par M. de Bérulle et M"» Acarie.

pour nous autres, qui sommes encore es vallées, quoique désireux de monter, je pense qu'il est expédient de se servir de toutes nos pièces et de l'imagination encore... Demeurons, ma très chère fille, encore un peu de temps ici en ces basses vallées ; baisons encore un peu les pieds du Sauveur ; il nous appellera, quand il lui plaira, à sa sainte bouche. Ne vous départez point de cette méthode, jusqu'à ce que nous nous revoyons... Je ne sais, j'aime le train des saints devanciers et des simples... Je ne dis pas que, quand on a fait la préparation et qu'en l'oraison on est attiré à cette sorte d'oraison, il n'y faille aller ; mais prendre pour méthode de ne se point préparer^ cela m'est un peu dur. Gomme aussi de sortir tout à fait de devant Dieu sans actions de grâces, cela ne peut être utilement fait. »

Ainsi, d'une part il rassure la Mère Angélique, quoiqu'elle juge sans obéir, et de l'autre il retient M*" « de Chantai qui était tentée d'obéir sans juger.

La prudence du saint en matière de spiritualité et sa défiance extrême des voies extraordinaires était encore un des points par où il se rencontrait avec la jeune abbesse. « J'aimais fort, écrit-elle, que ce prélat fit moins d'état des visions et des révélations que M. de Bérulle et les Mères Carmélites. Ce n'est pas que je n'honorasse celles de sainte Thérèse, mais comme extraordinaires et miraculeuses, et sans que je crusse qu'on les dût tirer à conséquence pour les autres filles, que Dieu ne destine pas comme elle à fonder de nouveaux ordres ou à en réformer d'anciens. Quand j'entendais dire à ces bonnes Mères que M. de Marillac qui leur avait rendu de grands services et qui fut depuis garde des Sceaux, avait eu depuis quatorze ans l'humanité de Notre Seigneur Jésus-Christ toujours présente à son côté, sans le quitter jamais, j'avais peine à ne pas m'étonner de l'amusement de l'esprit humain, et je désirais de m'éloigner de ces voies

Ph. de Champaigne pinx

La mère Anoélique

(L'original appartient à M. Gazier)

éminenles et sublimes, craignant l'égarement et Tiliusion *. »

A peine avions nous besoin d'entendre le mâle langage de la Mère Angélique pour la savoir ennemie de la fausse spiritualité qui « efféminé les âmes », suivant la forte expression de saint François de Sales. Certes tous deux ont admiré les voies surnaturelles en quelques êtres privilégiés, ils les ont dissimulées en eux-mêmes par humilité, et ils les ont écartées comme dangereuses pour la généralité, à cause de l'illusion et de l'orgueil. Port-Royal, sous la direction énergique et clairvoyante de la Mère Angélique, était déjà un foyer de ces âmes vigoureuses et saines qu'aimait le saint. Aussi l'appelait-il ses « chères délices », le « port royal qu'il aimait et aimerait toujours ». Grâce à la persécution peut-être, le célèbre monastère évitera, après la mort de la réformatrice, les écueils qui attendaient la Visitation et le Garmel.

Comparés au point de vue de l'austérité de la pensée, tous deux se montrent encore très voisins. Le style imagé et fleuri du saint peut donner le change à l'observateur superficiel, mais à qui veut y regarder de plus près, l'austérité du fond a vite fait de transparaître sous le charme et la douceur de la forme. C'est lui qui, pour ne pas employer, même en conversant, le mot de belle, préférait dire d'une femme dont on vantait la beauté devant lui, qu'en effet elle était spécieuse. « Pourquoi user de ce mot spécieuse, lui dit Monseigneur Camus, je ne sais s'il est savoyard, mais il n'est guère français. » — « Il n'est, reprit le saint, ni français, ni savoyard, mais il est fort ecclésiastique. » — « Faut-il donc, répliqua Camus, que les prêtres écorchent comme cela la langue »? — « Non, dit-il, mais quand ils parlent de ce sexe, il me semble que les mots de beau, de belle, de beauté, ne sont

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