‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 18 sur 103 · M-' de Chantai · texte numérisé non relu

M-' de Chantai

l'avis, mais en même temps elle m'écrit qu'elle avait vu Madame voire Mère et ma très chère fille votre sœur Catherine de Gènes, braves, résolues et vaillantes, et que M. de Belley avait reçu de vos lettres, par lesquelles vous lui témoigniez votre assurance en cette occasion.

« Je n'en doutais pas, ma très chère fille que Dieu n'eût soin de votre cœur en ces occurrences, et que s'il le blessait d'une main, il n'appliquât son baume de l'autre; il frappe et guérit; il mortifie et vivifie; et tandis que nous pouvons lever les yeux et regarder dans la Providence céleste, l'ennui ne nous saurait accabler. Mais c'est donc assez, ma très chère fille. Dieu et votre bon ange vous ayant consolée, je n'y mets plus la main, votre amertume très amère est en paix. Qu'est-il besoin d*en plus parler ? A mesure que Dieu tire à soi, pièce après pièce, les trésors que notre cœur avait icibas, c'est à dire ce que nous y affectionnions, il y tire notre cœur même, et puisque je n'ai plus de père en terre, dit saint François, ye dirai plus librement : Notre Père qui est es deux. Ferme, ma très chère fille, tout est à nous, et nous sommes à Dieu.

« J'ai 'célébré pour cette âme et célèbre tous les jours, avec mémoire particulière, d'icelle devant Dieu. Mais, ma fille, et nos sœurs Catherine de Gênes, Anne et Maiùe, que font-elles, les pauvres filles? Elles sont constantes, n'est-ce pas? car elles sont nos sœurs. De M. d'Andilly et de M. Arnauld mon fils, il n'en faut pas douter. Certes quand je me souviens comme M. d'Andilly me parla de son petit François, j'en suis encore consolé. La paix de Dieu soit toujours au milieu de nos cœurs. Amen.

« Je réponds désormais à vos deux dernières lettres du 19 novembre et du 14 décembre. Il est vrai, je suis merveilleusement accablé d'affaires, mais vos lettres, ma fille, ne sont pas des affaires ; ce sont des rafraîchissements et allégements pour mon âme ; cela soit dit pour une bonne fois.

« C'est beaucoup qu'extérieurement vous soyez plus observatrice de la règle. Dieu forma premièrement restérieur de l'homme, puis il inspira le spiracle de vie au-

dedans, et cet extérieur fut fait en homme vivant. Les humiliations, dit Notre-Seigneur, précèdent et introduisent bien souvent l'humilité, continuez en cet extérieur qui est plus aisé, et petit à petit l'intérieur s'accommodera.

« 0 Dieu, ma fille ! je vois vos entortillements dans ces pensées de vanité ; la fertilité jointe à la subtilité de votre esprit prête la main à ces suggestions : mais de quoi vous mettez-vous en peine? Les oiseaux venaient becqueter sur le sacrifice d' Abraham : que faisait-il? Avec un rameau qu^il passait souvent sur l'holocauste, il les chassait. Ma fille, une petite simple prononciation de quelque parole de la croix chassera toutes ces pensées, du moins leur ôtera toute nuisance. 0 Seigneur, pardonnez à cette fille du vieil Adam, car elle ne sait ce qu'elle fait. 0 femme, voilà ton père sur la croix, il faut chanter tout doucement : Deposuit patentes de sede, et exaltavit humiles ; je dis qu'il faut faire ces rejets tout doucement, simplement et comme si on les disait par amour et non par la nécessité du combat.

« Accoutumez-vous à parler un peu tout bellement, et à aller, je veux dire marcher tout bellement, à faire tout ce que vous ferez, doucement et bellement, et vous verrez que dans trois ou quatre ans vous aurez rangé tout à fait cette si subite soudaineté. Mais souvenez-vous bien de faire ainsi tout bellement, et parler tout bellement es occasions où la soudaineté ne vous pressera point, et où il n'y aura nulle apparence de la crainte, comme par exemple, à vous mettre au lit, à vous lever, à vous asseoir, à manger; quand vous parlerez avec notre sœur Marie ou Anne, ou avec notre sœur Isabelle ; en somme en tout et partout ne vous en dispensez point.

« Or je sais bien que parmi tout cela vous ferez mille échappées le jour, et que toujours ce naturel si actif fera des saillies ; mais il ne m'en chaut pas, pourvu que ce ne soit pas votre volonté, votre délibération, et que toujours vous apercevant de ces mouvements, vous tâchiez de les apaiser.

« Prenez bien gai'de à ce qui peut offenser le prochain, et à ne rien découvrir de secrel qui lui puisse nuii-e; et s'il vous

arrive, tâchez à réparer le tort tant que vous pourrez sur le champ. Ces menues envies ne sont rien, ains elles sont utiles, puisqu'elles vous font voir clairement votre amour-propre, et que vous faites l'acte contraire.

« Mais, ma fille, cet amour de la propre excellence, n'est-il pas gracieux en cette fille, que je vous ai tant recommandée, et qui eu vérité m'est chère comme mon âme. Car qu'y a-t-il de plus gentil que cette petite aversion, laquelle produit d'être appelée fille de cette pauvre mère, mais demandez-lui. je vous prie, si elle a encore point de sentiments de quoi je l'appelle ma fille, et si elle voudrait point que je l'appelasse ma mère. 0 vrai Dieu ! qu'il lui a coûté d'efforts pour me dire cette petite niaiserie ! Certes, ma fille, je ne sais pas combien il lui coûte, mais je ne voudrais pour- rien du monde qu'elle ne me l'eût dit, puisqu'en cela elle a pratiqué une si profonde résignation et confiance envers moi.

« Elle est derechef encore plus agréable quand elle me défend de dire ceci à cette pauvre mère. 0 ma fille, dites-lui que ces menues communications de son âme à la mienne entrent en un lieu, d'où elles ne sortent jamais qu'avec congé de celle qui les y met. Au reste, ma très chère fiUe^ je ne sais pas ce que cette fille m'a fait, mais je trouve ses misères qu'elle me décrit si naïvement, si bien remarquées, que rien plus. Or, dites-lui qu'elle m'écrive toujours simplement, et qu'encore qu'étant là aupi'ès d'elle, elle ne m'eût jamais montré des lettres qu'elle écrivait à ses sœurs, maintenant si j'y étais, elle n'en ferait nulle difficulté ; car elle me connaît bien mieux qu'elle ne faisait pas, et sait bien que je ne suis pas d'humeur méprisante.

- « Pour l'oraison, ma très chère fille, je trouve bon que vous lisiez un peu dans votre Théotime *, afin d'arrêter votre esprit, et que de temps en temps, à mesure que vous apercevrez que vous êtes en distraction, vous disiez tout bellement des paroles contraires à Notre-Seigneur. Mais voyez-vous, ne vous étonnez pas de ces distractions : si j'étais sainte, si je parlais au pape, et semblables ; car pour être fort vaines,

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