Ibid., p
On comprend, après tant de deuils la plainte attristée de cette phrase : c Comme je sais et sens votre bonté de « cœur pour moi, et que je n'ai plus aucune créature du « monde à qui je puisse avoir pleine confiance qu'à vous, « je me soulage en vous disant tout ce qui me vient. » Puis on sent percer la confiance et l'espoir dans la phrase suivante. « Et encore par le grand désir que j'ai « de me faire connaître à vous et à ce digne serviteur de « Dieu ; afin que vous me secouriez de vos prières dans « cet extrême besoin, et de vos sages conseils de tous a deux, selon que vous jugerez expédient. » La « vieillesse dépouillée w de la sainte avait recours, avec raison, à la maturité féconde de l'abbesse. La fondatrice, dans sa pensée, ne séparait plus la Mère Angélique du « grand serviteur de Dieu « M. de Saint-Gyran ; aussi comptaitelle sur leurs « sages conseils à tous deux », et elle ajoutait que la dernière lettre reçue l'avait beaucoup consolée.
La lettre suivante de la Mère Angélique du 9 novembre 1637, n'est pas la réponse de celle-ci. Quand elle fut écrite, cette dernière n'était pas encore arrivée à destination. Il ne faut pas oublier que le xvii" siècle ne connaissait ni la poste ni le chemin de fer ; une lettre mettait de quinze jours à un mois, et quelquefois davantage pour être transportée de Paris à Annecy.
9 novembre 1637.
« Je ne puis m'empêcher davantage, ma très chère Mère, de vous supplier très humblement de nous faire la charité de nous dire de vos nouvelles, y ayant bien long-temps qu'il m'ennuie de n'en pas avoir ; et je ne crains point de vous importuner, ou plutôt surcharger. Car je sais bien que votre bonté ne se tiendra point importunée de votre pauvre enfant. Mais je sais aussi que vous êtes accablée de lettres de vos maisons. Néanmoins, notre chère Mère, je vous
demande deux li{j;;nes qui m'apprendront des nouvelles de votre âme, et si Noire-Seigneur Jésus-Christ la tient toujours attachée à la croix avec lui, où je la vois avec une grande compassion. Mais en vérité, ma Mère, elle est mêlée de grande consolation, voyant que par là il parfait son ouvrage en vous, et vous dispose à la participation de s;i gloire par celle de ses douleurs. Que vous êtes heureuse, ma chère Mère, de vous voir tantôt à la fin de votre course, et prête à recevoir de la bonté de Dieu la récompense de ce que lui-même fait en vous.
« Et moi ma Mère, je suis malheureuse de la continuation de mes infidélités et résistances à sa grâce. Je ne vous puis dire ce que je souffre, et si ce n'est pas assez de me voir toujours en un état, où je connais, ce me semble, que le fond de mon esprit n'est point véritablement à Dieu, le trouvant toujours dans ses intérêts, et ne se faisant jamais une véritable résistance pour se soumettre parfaitement à Dieu ; de sorte que je crois que toute ma vie n'est que men- , songe et hypocrisie. Avec cela j'ai une crainte de Dieu qui est servile et horrible, et une telle appréhension de la mort et de l'enfer, qu'il me semble que je n'ai point du tout d'amour ni de vraie confiance en lui. Il me paraît que toutes les prières et les actes que je fais ne sont que des lèvres et produit de l'esprit humain, par la connaissance que j'ai qu'il les faut faire, et non de la grâce. Cependant je suis en paix, et trbp gaie. La légèreté efface souvent le^ pensées de mon esprit, qui n'en est pas même troublé, encore qu'il en soit affligé. Néanmoins j'aime bien mieux celte affliction que la vaine joie. Je vous supplie, ma très chère Mère, priez Dieu qu'il ait pitié de moi, et qu'il ruine toute l'opposition que je fais à sa grâce, quoiqu'il m'en coûte. Il me semble que j'ai| un extrême besoin dêlre humiliée et confondue, je lappréhende cependant et je le fuis toujours. Dieu sait ce qu'il nu faut, et il le peut faire en dépit de moi. Obtenez-moi cette! grâce de sa bonté, ma très chère Mère, et priez notice bienheureux Père qu'il le fasse aussi.
« Il faut que je vous dise que par la grâce de Dieu, ma sœur Marie-Claire est toute changée et entièrement revenu^
à son devoir, mieux qu'elle ne fut jamais, étant fort humiliée de ce qui lui est arrivé. D'autres font de même, et toute la maison est mieux qu'elle ne fut jamais, Dieu donne grande bénédiction à la conduite de notre Mère (la Mère Agnès) aussi est-ce une âme qui le sert en vérité. Elle vous salue très humblement, et vous supplie de la tenir toujours pour votre fille ; ma Mère aussi et ma sœur Le Maître, qui a une grande consolation de ses enfants. Trois se donnent à Dieu d'une manière bien particulière *. Le Seigneur a converti les deux premiers par la mort de ma belle-sœur, et deux de mes cousins qu'ils aimaient fort et qui étaient de leur âge. Cela les a si fort touchés qu'ils se sont tous dédiés au service de Dieu, sans qu'ils sachent encore en quelle condition. Mon frère d'Andilly étant veuf, ne veut aussi plus songer qu'à Dieu. Mon frère de Saint-Nicolas qui a été si hçnreux et honoré que d'être appelé fils par notre bienheureux Père, est nommé à l'évèché de Toul, ce qui nous donne bien de l'appréhension à tous, pour la grandeur de la charge. Priez pour lui, ma très chère Mère, et pour tout le reste.
« Adieu, ma très chère Mère, je suis votre vraie ftlle : pour l'amour de lui regardez-moi comme telle, et demandezlui ma conversion. J'ai été touchée de la mort de votre bon prince 2. Je vous supplie, très humblement de prier Dieu pour la délivrance d'une pauvre fille possédée 3. »
Marie-Claire, envoyée au monastère de Tart, en était revenue très attachée à l'évêque de Langres, Sébastien Zamel. Puis ses yeux s'étaient dessillés et elle s'était soumise avec joie à la direction de M. de Saint-Cyran. Les enfants de M™* Le Maître, dont parle ici la Mère Angélique, allaient être les premiers a solitaires » de Port- Royal.