Lettres de la Mère Angélique, loc. cit., t. I, p
necy, mourait à son tour. La pauvre M™^ de Chantai, accablée par ces morts successives qui la privaient de tout soutien, écrivait à la Mère Angélique, à la fin d'octobre 1637 :
Annecy, fin d'octobre 1637,
« Ma très chère Mère, il a plu à Notre-Seig^neur de tirer à soi depuis peu de jours notre toute bonne et chère Mère Péronne-Marie de Chastel, qui a fait ce passage eu vraie sainte, comme à la vérité c'était une âme où Ton a toujours vu régner l'esprit de Dieu. Bénie soit à jamais son éternelle bonté, qui l'avait gratifiée de tant de grâces et vraies vertus chrétiennes. Nous sommes demeurées dans un extrême dépouillement et grande douleur avec raison : je lui avais une entière confiance; c'était toute ma consolation en mes angoisses, mon aide et conseil dans les affaires qui nous arrivent continuellement, recevant d'elle un soulagement et force très grande. Xotre-Seigneur soit béni 1 J'adore de tout mon cœur les sacrés desseins de sa souveraine et paternelle Providence, et m'y soumets le plus doucement qu'il m'est possible, suppliant sa bonté d'avoir pitié de moi, et de me soutenir et conduire dans l'étroit sentier de sa très sainte volonté, ne; permettant pas que je m'en détourne jamais ; mais que j'y chemine fidèlement jusqu'au dernier soupir de ma vie. Je suis toujours dans mes peines et angoisses intérieures, comme je vous avais écrit, ma chère Mère, que Dieu m'y avait donné quelque soulagement, non que je fusse délivrée ; mais j'avais je ne sais quoi qui me tenait fort au-dessus, et avais des bons intervalles. Environ quinze jours avant le trépas de notre bonne Mère, les peines se rendirent continuelles, et ne me quittent point; et, comme je le lui dis, et qu'il me semblait qu'il y avait plus de mal que je n'en pouvais exprimer, et que l'on ne pensait, ne le faisant pas bien entendre ni voir comme je le sentais, elle me répondit fermement : N'en parlez à Dieu, ni avec vous-même : ne regardez jamais ce que c'est pour le dire à qui que ce soit, et ne faites jamais aucun examen là-dessus : cachez votre peine à vous-
même, et comme si vous ne la sentiez point : regardez Dieu; si vous lui pouvez parler, que ce soit de l;ii-même. Cela m'arrêta; car, si j'eusse voulu examiner, je me fusse embrouillée. De sorte, ma très chère Mère, que je ne le fais, ni pour m'en confesser, ni pour vous en dire rien de plus que ce que je fis en ma première lettre, pensant que c'est assez la même chose. Dieu, par son infinie bonté, vous en fasse connaître ce qui lui plaira, et qui m'est expédient pour y faire, avec sa grâce, sa très sainte volonté. Il me semble seulement ceci, que je n'appréhende pas si fort le mal que je faisais au commencement, que j'en suis plus remise à Dieu, sans savoir comment ; et qu'il m'est avis que je sens une impuissance de rien faire de contraire à ces saintes et sacrées vertus, et un désir plus attentif à me surmonter, pour suivre la lumière du bien et fuir le mal, pour petit qu'il soit, lorsque je l'aperçois, bien que je n'en commette que trop par ma faiblesse et promptitude. Voilà, ma très chère et unique Mère, ce que je vois sans le chercher. Je parle de Dieu, j'encourage aux occasions, j'en écris, comme s' je sentais et goûtais ce que je dis ; et cependant c'est toujours avec dégoût et violence. Cela ne se peut dire comme on le sent. Ne dois-je pas laisser de continuer? Je vous prie, lisez l'épître soixante-cinquième du livre quatrième ; elle me donne quelque petit soulagement et lumière, que le bienheureux entendait : car j'ai une peine grande, me semblant que je ne me fais pas bien connaître. Si vous me dites que vous connaissez bien que ce grand serviteur de Dieu parle de ma souffrance, cela me donne grande force. J'ai admiré cette lettre-là; car je n'ai nul souvenir d'avoir jamais eu semblable peine. Autrefois, c'était des tentations que j'avais contre quelque chose de la foi, comme il se voit dans ses épîtres ; mais ce que je sens est tout différent : aussi est la lettre différente des premières. Ce qui me l'ait croire que Dieu permit que j'eusse quelque courte atteinte de ce que je sens maintenant, pour faire écrire cela au bienheureux, me souvenant bien du temps, et que j'eus une grande angoisse ; je ne me souviens de sa qualité. Il a fallu que pour cette fois j'aie donné licence à mon cœur de vous dire ceci, qui est peut-être assez inutile : mais comme je
sais et sens votre bouté de cœur pour moi, et que je n'ai plus aucune créature au ironde à qui je puisse avoir pleine confiance qu'à vous, je me soulage en vous disant tout ce qui me vient, et encore par le grand désir que j'ai de me l'aire connaître à vous et à ce digne serviteur de Dieu ; afin que vous l me secouriez de vos prières dans cet extrême besoin, et de vos sages conseils de tous deux, selon que vous jugerez expédient. Votre dernière lettre m'a beaucoup consolée. Nos sœurs m'ont remis le fardeau de cette maison : j'ai acquiescé après avoir fait mes remontrances. Dieu par sa bonté me soit en aide ! Notre pauvre défunte nous a laissé de grandes affaires. C'était une âme généreuse, qui entreprenait beaucoup pour la gloire de Dieu. Je ne vois et ne sens que croix. Mon unique Mère, secourez-moi, et me faites secourir; en sorte que Dieu me tienne de sa sainte main et me conduise entièrement selon son bon plaisir, sans que j'y fasse aucune résistance. Je supplie sa bonté d'achever* en vous l'.jcuvre -de sa gloire. Il sait combien véritablement je suis vôtre, etc....
« Voyez-vous, ma chère Mère ! je n'ose relire cette lettre, non plus que les autres que je vous ai écrites, de crainte d'ouvrir la porte aux réflexions et regards sur ce qui se passe en mon intérieur, à cause que la vue me pénètre de douleur et me met au non plus, de sorte que je m'en abstiens tant que je puis et non tant que je voudrais, à cause de l'activité de mon esprit. Quand je vous écris, c'est avec la sincérité que je puis, selon la vue présente, et comme j'eusse fait à notre bienheureux père ; mais, si après je voulais regarder, il me fournirait mille doutes. Je continue mes communions journalières avec de grandes peines et tentations quelquefois, et tous les autres exercices : ne le dois-je pas faire? Notre bonne Mère disait que oui. Votre, etc... 2 »
M™« de Chantai n'avait pas encore gravi toutes les
1. L'édition de la Visitation, Lellres, t. IV, p. 711 porte ; Parachever: I
2. De Barthélémy, Letlres, loc. cit., t. II, p. 586. Lettres, loc. cit., t. iV, p. 708.
i90 SAINTE JEANNE DE CHANTAL
marches de son calvaire. A peine avail-elle annoncé à la Mère Ansi^élique la mort de la Mère de Ghatel, qu'elle apprenait celle de la Mère Charlolle de Bréchard. Ainsi, en quelques mois, la fondatrice voyait disparaître ses trois premières filles. On comprend sans peine « les « maternelles douleurs de cette bienheureuse Mère et « son ennui incomparable de la vie présente* ». Qui, mieux que la Mère Angélique pouvait soutenir et consoler la « chélive vieillesse » si « dépouillée » de sa vénérable amie? La Mère Marie-Aimée de Blonay restait encore, il est vrai, mais la « cadette », comme l'appelaient « par tendresse d'affection ses bienheureux Père et Mère ^ », était alors supérieure à la Visitation de Lyon, et la fondatrice avait dû assumer de nouveau le fardeau de la supériorité du monastère d'Annecy. En demandant appui et conseil à la Mère Angélique, M™* de Chantai ne changeait pas de direction, puisque nous avons vu que l'abbesse était consultée en même temps par cette vénérable Mère et par la supérieure de la Visitation d'Annecv, Péronne-Marie de Chatel.
1. A peine avait-elle repris la croix de la supériorité et fini ses actes de résignrilion pour la privation de ces deux chères filles de son cœur, nos mères Favre el de (Jhalel, quelle reçut les lettres du décès de notre chère Mère, Jeanne-Charlotte de Bréchard, qui trépassa saintement en notre monastère de Riom, le 18 novembre de la même année 1637, ce qui renouvela bien fort les maternelle& douleurs de cette Bienheureuse Mère, et son ennui incomparable de la vie présente. Elle écrivit à une de nos sœurs les supérieures <- que sa chétive vieillesse, (ainsi l'appelait-elle), était bien dépouillée, que ses chères premières compagnes s'en allaient au ciel et la laissaient en terre, pleine de misères ; qu'elles étaient des fruits mûrs et prêts à être servis à la table du Roi céleste, mai? qu'elle était demeurée sur la branche, parce quelle était encore toute verte et peut-être toute pourrie et vermoulue» : ce sont ses propres paroles quelle proféiait avec un très humble sentiment et de grosses larmes {Mém. de Madeîeine de Chaugy, loc cit. p. 283;. »