‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 94 sur 103 · Lancelot, Mémoires, loc. cit., t. II., p · texte numérisé non relu

Lancelot, Mémoires, loc. cit., t. II., p

2. Si la pensée de notre indignité, de notre incompréhension, nous retient et nous oblige à laisser dans lombre tout ce qui

et Madeleine de Chaug^y étaient destinés tous deux à une lonvi^ue vieillesse. Ils purent voir l'union des maîtres et les intrio^ues qui, plus tard, désunirent les disciples. Quelle fut la matière de leur entretien pendant leur entrevue de Montferrand ? II est aisé de s'en faire une idée d'après le récit de Lancelot. Ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'ils restèrent tous deux exempts de passions, et que la violence de la persécution fut impuissante à troubler la sérénité de leurs âmes.

Après avoir prouvé la réalité et la publicité hautement avouée par les contemporains des rapports affectueux et constants qui unirent la fondatrice de la Visitation à la réformatrice de Cîteaux, il nous reste à examiner comment et à quel moment l'histoire de ces rapports a commencé à être obscurcie. Nous avons vu avec quel ensemble tous les écrivains de l'époque ont été unanimes à reconnaître l'exactitude des faits qui font l'objet de cette étude, depuis les supérieures de la Visitation qui en ont été les contemporaines jusqu'iaux écrivains qui ont suivie Arnauld d'Andillj, Maupas du Tour, Hermant, Bussy-Rabutin, Racine, Quesnel, Guilbert, etc..

En 171o, les procédures pour la béatification de M""® de Chantai s'ouvrirent à Annecy. Elles arrivèrent à Rome en 1719. Mais à ce moment les Jésuites étaient tout-puissants : Port- Royal venait d'être détruit, les dernières religieuses avaient été dispersées, les bâtiments démolis sans excepter même l'église, les corps morts avaient été exhumés, et cette profanation, digne couronnement de la persécution qui avait précédé, avait donné, au monde chrétien étonné, la mesure du pouvoir et de la haine de ses auteurs. Laisser béatifier dans un

fut le côté mystique de ces grandes âmes, du moins avons-nous apporté dans l'étude et l'exposé historique des faits, la plus ; scrupuleuse exactitude.

pareil moment M"'® de Chantai, l'amie publiquement avouée de la Mère Angélique et de l'abbé de Saint-Cyran* n'était pas possible. C'eût été vouer au mépris et à l'exécration des g^ens de bien ceux qui venaient de déshonorer le pouvoir public en le faisant servir à l'exécution de leurs veng^eances personnelles ^. C'eût été, en même temps, mettre au nom de Porl-Royal une double auréole. Saint François de Sales était canonisé depuis 1660, et sa prédilection pour la célèbre maison, n'était ignorée de personne. Il ne pouvait pas en être ainsi. Le fantôme du jansénisme habilement évoqué entrava la marche du procès. Les juges gagnés ou intimidés n'osèrent passer outre et la béatification fut ajournée.

Les mêmes raisons qui avaient entravé la marche du procès de béatification de M*"^ de Chantai allaient accélérer un autre procès du même genre, celui du P. Vincent. Vincent de Paul était mort vingt ans après la baronne de Chantai. Cependant, dès l'année 1729, (14 juillet) il fut béatifié, puis canonisé le 16 juillet 1737, De regrettables intrigues interviennent ainsi jusque

1. « La bienheureuse Mère de Chantai vécut encore vingt ans depuis quelle eût connu la Mère Angélique. Elle ne faisait point de voyage à Paris quelle ne vint passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et désirant avec ardeur que les filles de la Visitation et celles de Port-Royal fussent toujours unies du même lien d'amitié qui avait si étroitement uni leurs deux mères. (Racine, Abrégé de Vhisloire de Porl-Royal, loc cit., p. 8.)»

2. <> Or Bossuet, à partir de 1704, n'est plus là pour arrêter cette frénésie qui jeta la cour et le prince aux pieds des Jésuites, agents de la toute-puissance papale. El Louis XIV, dépourvu d'une direction plus fière, plus royale et vraiment française, livré aux seuls intérêts et aux seules passions de ceux qui l'asservissent en le flattant, se met à postuler des bulles, lui qui jadis osait les discuter, les interdire et les enfreindre. (Albert Le Roy, La France et Rome de 1700 à 1715, Paris, 1892, p. 168.)»

dans la canonisaliou des saints, et ceci ne doit pas nous étonner puisque Rome est une cour, c'est à dire un centre d'ambition et d'intérêts. M"^* de Chantai ne put être béatifiée à ce moment, parce que sa grande droiture lui avait fait soutenir le parti des persécutés ; Vincent de Paul le fut, au contraire, sans délai, parce que sa bonne foi surprise l'avait fait passer, à la fin de sa vie, du côté des persécuteurs *. Tous deux firent, après

1. « M. J. Calvet, en publiant des textes choisis de Saint Vincent de Paul, croit devoir avancer que « l'apôtre de la charité fut aussi — sans y lâcher et comme par surcroît — « un grand « écrivain ». Il écrivait à peu près comme un auvergnat. (Pour le prédicateur, c'est autre chose.) C'est bien des louanges pour dire que Vincent de Paul a marqué sa place dans le mouvement des esprits de son temps. A cela près, la publication de ces textes doit être approuvée ; elle intéressera les historiens.

Qui dit saint Vincent de Paul dit charité. C'est convenu. Des psychologues malins se sont exercés là-dessus, et c'est à peu près la seule nouveauté apportée sur ce chapitre ressassé, bien ressassé, et je ne veux point dire qu'il ait cessé d'être symphatique. Mais l'attitude de Vincent de Paul dans la querelle du Japsénisme est autrement intéressante pour nous. Je lis ses lettres là-dessus : au contraire de ce que l'on m'assure, je ne vois pas que Vincent de Paul ail mis, ici, la bonté au-dessus de tout, même au-dessus de l'intérêt de la religion. Comment peut-on dire cela ? Qu'on lise, par exemple, la lettre à M. d'Horgny sur la doctrine du Jansénisme, et l'on verra qu'il en est tout autrement. Certes, Vincent de Paul n'a rien d'un âpre disputeur, et je goûte, — comme venant d'un bon cœur et d'un esprit digne, — qu'il ne veuille jamais parler de ces matières « dans les compagnies (dans les communautés religieuses). » Mais il n'en invite pas moins, d'une façon pressante, l'épiscopat français à agir auprès du Souverain Pontife dans la question du jansénisme. Il sert avec rigueur les intérêts de la discipline et la doctrine du Concile de Trente. Il est l'un des durs ouvriers qui, au lendemain de l'anarchie religieuse du xvi' siècle, travaillent à la renaissance spirituelle du clergé français, et qui, pour cela, s'en prennent au Jansénisme, à Port-Royal et à d'autres. Il dit : « Nous prétendons expliquer saint Augustin par le concile de Trente et non le concile de Trente par saint Augustin, parce que le premier est infaillible et que le second ne l'est pas. » Et il se met à l'œuvre, et son zèle, sans

liT M. DE SAINT-CYRAN i".:.

leur mort, ce que les hommes appellent des miracles*, et ceci est bien fait pour confondre l'esprit humain qui veut toujours jug^er. Ajoufoiis, pour ne pas mentir à l'histoire, que l'abbé deSainl-Gjran et la Mère Angélique se permirent eux aussi d'en faire un bon nombre et de très éclatants. Ils se passèrent fort bien de canonisation pour cela.

Le fait remarquable, relatif à ces deux canonisations, est que le cardinal, appelé à remplir le rôle de contradicteur dans la cause de Vincent de Paul, est le même qui, devenu pape sous le nom de Benoît XIV allait faire son affaire de la canonisation de M""" de Chaulai, et la mener à bien en dépit des oppositions qui l'avaient entravée jusque là. C'était un homme, de valeur. Respectueux de l'indépendance des âmes, ennemi de la persécution religieuse, trop fin pour être dupe des intrigues intéressées, trop droit pour les laisser passer sans les démasquer, Prosper Lamberlini releva contre le futur saint tout ce que sa pénétrante finesse lui permit d'apercevoir d'alliage dans sa conduite ou dans ses œuvres.

quil sen doute, est parfois cruel ; telle sa démarche auprès de son ancien compagnon, le janséniste Nicolas Pavillon, évèque d'Aleth. Et c'est naturel de la part d'un tel orthodoxe. Mais pourquoi continuer jusque dans cet ordre de choses, la convention d'un saint Vincent de Paul indifférent à tout, sauf à la bonté ?

Ces lettres, on le voit, pourvu qu'on les lise bien, renseignent sur les idées et surtout sur le rôle de Vincent de Paul, dans les affaires religieuses de son temps. C'est là leur principal intérêts. I^our le reste, feuilletez par exemple dans ce recueil, les pages sur la « Méthode de prêcher » ; il y a là des choses saisissantes de simplicité, daffecluosité, oui, de bonté, cette fois ! {Mercure de France, 16 juin 1914.) »

1. Miracles : « Accumulation de forces spirituelles sur un point donné. » E. Schuré, l'Évolution Divine. Du Sohinx au Christ, Paris, 1912, p. 50.

En 1719, le contradicleur du procès de M"'« de Chantai avait arrêté la marche du procès en rappelant les rapports de la future sainte avec Port-Royal persécuté. En 1729, le plus grand cardinal de la cour romaine tentait d'arrêter le procès de béatification de Vincent de Paul, peut-être parce qu'il le soupçonnait d'avoir été, à la fin de sa vie, trop ami avec les persécuteurs. Qu'estce qui pourrait nous faire mieux comprendre la nécessité du grand principe de l'amour au dessus de tout, l'essence divine de la charité seule éternelle, que cette étrange et un peu risible contradiction de l'esprit humain?

Il faut ici écouter M^"" Bougaud :

M Le rôle de contradicteur avait été dévolu à Prosper Lambertini, le i'ulur Benoît XIV, et il y déploya tout ce qu'il y avait en lui de finesse, de pénétration, de puissante logique, tout ce que les pamphlets jansénistes lui fournissaient de difficultés et d'objections. La salle des séances de la congrégation garde encore le souvenir de ces ardentes discussions ; mais il dut s'avouer vaincu et reconnaître que la réputation de sainteté du serviteur de Dieu était invulnérable*...

« ...Restait l'examen des écrits de saint Vincent de Paul, de ses règles, qu'il avait données aux prêtres de la Mission, aux Filles de la Charité, des mémoires qu'il avait rédigés pour différentes œuvres, etc.. examen qui demanda encore plusieurs années, qui subit les assauts plus vifs que jamais de Prosper Lambertini, qui triompha enfin, et après lequel on vota définitivement, et pour la dei-nière fois, la question solennelle, etc...^

« ...Leur examen (des miracles) dura deux années. Là on

1. Mef BouGAUD, Hist. de saint Vincent de Paul, loc. cit., t. II, p. 326.

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