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Les amitiés françaises

Quand je regarde sur le sable, au bord de la mer, les innombrables enfants de juillet, d'août et de septembre, je puis croire qu'ils se ressemblent autant que font entre eux les crabes qu'ils tracassent ; mais, n'en déplaise aux âmes idylliques, pour juger nos contemporains nous avons d'autres éléments que nos innocentes matinées de plage. Chacun de nous, s'il a usé des hommes et s'il dut leur donner peu ou prou de sa confiance, a fait ses écoles ; qu'il s y réfère. Les miennes m'ont persuadé que nous ne partons pas tous d'un même point. Le moindre embryon résuhe d'une longue

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accumulation de forces. Là-bas, au large, sur la haute mer, et là-bas aussi, dans les hautes époques, il y a des poussées qui commandent cette vague et ces petits Français dont la mise en présence amuse ma flânerie. Chacun de ces enfants a sa structure mentale ; chacun d'eux est le produit non point seulement de forces physiologiques, mais de forces morales et politiques indéfiniment variées. Sur ce sable, voilà des Normands qui viennent de l'antique Danemark, des Bretons où survivent les Celtes, des Lorrains qui subirent le flot de Germanie ; voilà des serfs et des maîtres, voilà des êtres bien nés et des dégradés ; voilà des intelligences à la fois fines et blasées et voilà des cerveaux neufs, puissants, mais qui prendront les choses avec trop de sérieux. Toute la forêt, d'un même mouvement, semble réagir aux actions de la tempête ou du soleil ; à bien voir pourtant on n'y trouverait pas deux feuilles identiques.

Je ne suis pas l'homme des souhaits impossibles. Ceux qui les formulent m inspirent la même répulsion physique dont me trouble le désordre d'un épilep tique. Je laisse aux intelligences rudimentaires leurs grandes rêveries d'optimisme béat. C'est quelque chose de dégradant et qui convient proprement aux esclaves de répéter avec obstination

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qu'il faut qu'une chose soit parce que cette chose serait juste. Je n'attends donc pas d'un éducateur qu'il tende à rétablir l'égalité parmi des individus qui furent soumis, dans leur préparation séculaire, aux influences les plus diverses. D'étape en étape, j'ai vérifié cette grave parole faiseuse de paix, qu'on ne donne à un homme que ce qu'il possède déjà. L'amour et la douleur, les plus beaux livres et les plus beaux paysages, toutes les magnifiques secousses de la vie ne font qu'éveiller nos parties les plus profondes, nos territoires encore mornes. Je demande simplement à l'instruction primaire qu'elle facilite pour chaque individu la pleine jouissance des forces accumulées par sa série héréditaire .

Les mères le savent bien. Leurs caresses délient, de semaine en semaine, les bandelettes de la petite momie. Cette jeune Belle au bois dormant, fille ou garçon demain, mais qui n'est encore qu une chrysalide demi-animée, ouvre les yeux, voit dans un doux visage incliné comment elle pourra plaire ; encouragée, blâmée, redressée, si elle hésite adroite, à gauche, elle se fixe et s'engage enfin dans la route royale de ses pères et mères.

Joseph de Maistre se rappela toujours les premières lectures que, dans son plus bas âge, sa mère

lui faisait de Racine : « Je ne le comprenais pas, lorsqu'elle venait le répéter sur mon lit et qu'elle m'endormait avec sa belle voix, au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers avant de savoir lire, et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette. » J'aurais tort de rappeler cette tendre historiette sur l'éveil d'un grand talent, si elle devait réduire, resserrer ma thèse. Laissons toute application particulière. Qu'il s'agisse de dresser un artiste, un soldat, un commerçant, ou rien qu'un honnête homme, la question n'est pas d apporter du dehors quelque chose à un enfant, mais d ébranler son émotivité.

L'' imagination précède la raison.

Le philosophe F. Ravaisson constate que, chez les enfants, rimagination devance la raison. Il demande que, dans Tinstruction primaire, la culture de l'imagination occupe la première place. Et empruntant une expression à l'hymne de saint Ambroise pour la Fête-Dieu, il dit que l'enfance et la jeunesse devraient être nourries dans le culte de la plus haute beauté, élevées m hymnis et caniicis.

Cette phrase (citée par Henri Brémond) verse sur moi un émerveillement. J'entends, sur l'arbre encore obscur, les oiseaux qui font un concert pour le départ de la dernière étoile ; je vois les enfants de l'île de Rhodes qui s'en allaient de porte en porte, au retour du printemps, réciter le Chant de Vhiron-

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délie ; je songe aux jeunes filles de Saint-Cyr, quand elles répétaient, guidées par Racine, les cantiques d'Esther et d'Athalie et que leurs voix pénétraient les cœurs.

Si l'on se baigne dans la mer, il y a des vagues qui nous pressent de toutes parts, et sur leur puissance notre faiblesse s'élève avec allégresse ; et dans l'existence aussi, à ceux-là même qui paraissent des âmes à ras de terre, il arrive qu'ils soient soulevés par un surcroît d'énergie. Mais ces élans que nous donnent la vue d'un très beau paysage ou la connaissance de quelque action héroïque sont courts, pauvres, artificiels, auprès de l'enthousiasme oii vit continuellement un petit être de qui la pensée s'élève avec la flamme qui monte, se fait angélique devant la blanche neige, gazouille à la lune et chante à nous attendrir à cause d'une heureuse digestion. En passant par des âmes que rien n'encombre, les images de l'univers reprennent toute jeunesse. A peine la petite tête infiniment mobile, caressante, craintive, s'est-elle hors du nid penchée, que l'âme enfantine, cette jeune captive, commence son prélude :

Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson, Et comme le soleil, de saison en saison, Je veux achever mon année.

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Brillante sur ma lige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encore que les feux du matin ; Je veux achever ma journée.

Enivrant désir de vivre! Souvenir de juillet et de ma campagne lorraine que je respire le matin, quand mon petit garçon chante encore dans son lit et que les oiseaux déjà causent tous sur les branches !

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D« tous ces chants faire an seul chœur.

Les enfants sont des petits Davids qui dansent et chantent devant l'arche avant de savoir pourquoi leur arche est vénérable. Le problème de l'instruction primaire, c'est de leur donner de la beauté ou, plus exactement, de favoriser leur faculté innée d'expansion, de les aider pour qu'ils dégagent ce qu'ils possèdent de naissance : un continuel enchantement, le sens épique et lyrique, un hymne, un cantique ininterrompu.

Sit laus plena, sit senora. Siijacunda, sit décora Mentis jubilatio.

Le délicat, c'est de nourrir cette disposition naturelle sans la déformer, et le plus délicat, c'est de faire entrer ce chant individuel dans le chœur

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social. Il convient que chacun de ces petits innocents garde son accent juste; il faut en outre que toutes ces voix, tous ces gestes, tous ces corps si frêles se meuvent en cadence. Quels mots, dès lors, quels rythmes proposer à ces nouveaux venus pour que leur ardeur s'accorde avec la communauté des morts et des vivants ?

C'est un malheur, une perte irréparable, qu'un enfant grandisse en dehors de sa vérité propre et qu'il échange son chant naturel contre une cantilène apprise, car il devient un être artificiel, un homme-mensonge. Vous rencontrez beaucoup d'hommes-mensonges dans la vie. Ils ne disent jamais ce qui leur « chante » vraiment; ils disent, et même ils croient penser des choses qui, de l'extérieur, sont tombées au fond de leur conscience. Ces hommes-mensonges peuvent être des écrivains, et voilà pourquoi tant de livres manquent de sensibilité vivante ; mais ils pullulent surtout dans la vie mondaine, qu'ils rendent insupportable. Les personnes qui peuplent les salons s'attribuent de bonne foi des goûts et des dégoûts qui ne furent jamais les leurs. S'il en résultait seulement des œuvres et des conversations fastidieuses, le mal déjà serait grave, mais il est pire : des individus qui ne se mettent pas d'accord avec eux-mêmes et

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qui contrarient leur innéité font de détestables éléments sociaux. Au lieu d ôtrc un mot dans une phrase commencée par leurs pères et que continueront leurs fils, ils bégaient, coupent tout le sens.

A pile ou face.

Nous ne rêvons pas d'un Eldorado. Nous ne sommes pas les éternels émigrants qui dessinent au bord de la mer mystérieuse et sur le sable d'un rivage détesté les épures d'un vaisseau de fuite. Nous sommes des traditionnalistes.

Quand toutes les idées entrent en concurrence dans l'âme d'un enfant, je m'applique à favoriser la poussée de ses ancêtres. Je lui donne un dressage tel que jamais il ne se reniera. J'oblige à reculer la stérile, la niaise inquiétude, celle qui n'est point l'exigence des grands cœurs, mais le balancement des êtres acéphales.

Par elle-même, la vie n'a pas de sens. Si nous repoussons la règle, quelle qu'elle soit, qui disciplina nos pères et à quoi nous approprie notre structure mentale, nous n'avons aucune raison de

choisir une vérité plutôt qu'une autre dans le riche écrin des systèmes. Il ne nous reste que de jouer à pile ou face.

Au berceau d'un orphelin, à l'hôpital, comme pis aller, il faut bien que l'on appelle la froide déesse Raison. Pitoyable nourrice ! J'aimerais mieux la mort que cette infatuée. Par contre, un petit enfant chez qui l'on distingue et vénère les émotions héréditaires, que l'on meuble d'images nationales et familiales, tout au cours de sa vie, dans son fond possédera une solidité plus forte que toutes les dialectiques, un terrain pour résister à toute les infections, une croyance, c'est-à-dire une santé morale.

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Solidarité f Ajfinilé, Amitié.

Les hymnes et les cantiques dont je voudrais nourrir un enfant favoriseront en lui toutes les influences familiales, régionales, historiques et corporatives ; mais l'on me comprend bien mal si l'on attend que j'énumère les avantages de ce racinement. Sa véritable efficace sera dans une activité profonde et inexprimable, dans une piété infiniment riche et vibrante, dans une orientation qui, sans contraindre un jeune être, lui suggérera de quoi exercer sa virilité.

Les aptitudes d'une famille et d'une région comportent simultanément plus de puissances qu'il n y en a dans les paroles par oii elles se définissent, ou dans les biographies qui les signifient. C'est pourquoi des enfants à qui nous transmettons les formules originaires et les mélodies premières de

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leur race gardent toute liberté d'interprétation. Que chacun d'eux varie à son gré ses péripfirases et ses digressions. L'éducateur ne se propose que d'aimanter l'individu ou plutôt de lui faire connaître comme une réalité qu'il est un aimant.

Toutefois si l'on insiste pour que nous précisions cette beauté dans laquelle on doit, à notre avis, élever un jeune Français, nous pouvons répondre que le recueil des thèmes propres à nourrir les jeunes imaginations de chez nous devrait s'intituler : les Amitiés françaises .

Comme on dit quelquefois qu il y a de l'amitié entre le fer et l'aimant, on peut supposer, d'une manière analogue, une amitié entre un homme aimanté (par son éducation) et le sol, la classe de ses pères. Je puis encore rappeler qu'Empédocle expliquait la formation de tout organisme par un triomphe de l'amitié sur la discorde, et ce qu'il désignait sous le nom d'amitié est à peu de chose près ce que nous entendons aujourd'hui sous le nom d'adaptation.

Les amitiés françaises ! J'écarte le mot de solidarité; on l'a gâté en se préoccupant d'y mettre ce qui, dans le vocabulaire chrétien, est charité (i).

(i) Voir la noie à la lin du volume.

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Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par quoi des êtres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se reconnaissent, tendent à s'associer et à se combiner, je propose qu'on parle plutôt d'affinité. Le fait d'être de même race, de même famille, forme un déterminisme psychologique ; c'est en ce sens que je prends le mot d'affinité. Mais si ce fait brut, Y affinité, est humanisé et cultivé systématiquement, si la notion que nous en prenons est mêlée de tendresse et de respect, ne suis-je pas autorisé h le nommer ami- //c? Entre un jeune Lorrain conscient et sa vallée de la Moselle (pays chargé de la plus incontestable noblesse historique) il y a autre chose qu'une solidarité, autre chose qu'une affinité : il y a une

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