‹ Les amitiés françaisesChapitre 2 sur 19 · AMITIÉ · texte numérisé non relu

AMITIÉ

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Oli ! la vieille maison de mes jeunes parents. (Adrien Mithouard.)

11 est clair que, si je veux qu'un enfant donne son amitié à toutes les choses qui la méritent, il ne servira guère que je lui fasse apprendre par cœur les plus beaux aphorismes du monde...

Il faut que je trouve des images qui soient vivantes pour un petit garçon dans sa vie de tous les jours, des images, entendez-moi bien, qui déchaînent en lui de la musique.

Si j'interroge mes premières années, j'y vois d'abord un paroxysme de tumulte français : sous un soleil fulgurant, des trains chargés de soldats — de soldats par milliers, suants, ivres et débraillés — couraient à la frontière (juillet 1870), alors que toute ma petite ville, les hommes, les femmes et les enfants, penchée aux barrières de la gare, leur tendait du vin, du café, de la bière et de l'ai-

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cool encore, en criant : « A Berlin ! » Nous faisions pour le mieux ! Et peu de jours plus tard, sous la pluie, pendant une interminable journée de douleur et de stupéfaction, ce fut, pêle-mêle, cavaliers avec fantassins, et les soldats boueux insultant les officiers, dont un général pleurait (du moins ma jeune imagination me persuada qu'il pleurait), ce fut l'immense et sale confusion, les troupeaux en retraite sur Châlons. Et puis le surlendemain, à huit heures du soir, dans l'ombre, au milieu de notre silence, apparurent cinq uhlans, qui chevauchaient, le revolver au poing. Ils précédaient la puissante nappe des vainqueurs, dont l'odeur immonde de graisse, de cuir, de chicorée, m'est aujourd hui encore présente... Après cela, tout Wagner et tout Nietzsche et leur solide administration, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse? Ce n'est pas la question de savoir où est la supériorité. Tout mon cœur est parti dans ma sixième année par la route de Mirecourt, avec les zouaves et les turcos qui grelottaient et qui mendiaient et de qui, trente jours avant, j'étais si sûr qu'ils allaient à la gloire.

Une autre image, une autre source, voulez-vous? Quand j'avais dix ans, d'une petite ville alsacienne, avec mon père encore jeune, tous deux seuls, le

malin, par les longs circuits forestiers, nous montions aux ruines mystérieuses du château d'Andlau ou bien du Spesbourg. Forteresses féodales que j'apercevais continuellement sur la montagne depuis notre jardin, mais qui me semblaient inaccessibles, presque inconnues des hommes, toujours prêtes à loger des puissances redoutables. C'était neuf, dix heures, et déjà le radieux soleil de septembre. Mon père, assis près de l'abîme, fumait ses cigarettes devant la plaine sublime d'Alsace ; je négligeais les mûres aux ronces, et, surexcité par la solitude, par le silence, par le désastre de toutes ces ogives, je jouissais d'un double songe sur Tespace et sur le passé ! 0 chétif bonheur ! Au bout de trente années, il me porte encore; il ne laisse point que je me plaise dans les théâtres ni dans les salons. Leur encombrement me gêne et me stérilise, quand la solitude toujours me dispose à m'ébranler sous le moindre choc. . .

Mais écartons ces images qui s'appellent les unes les autres, comme les échos dans la montagne où j'ai ma source, et qui nous sortiraient trop vite de quelques raisonnements préalables, utiles à l'intelligence de ce petit livre.

La petite fitle aussi vieille que VInde.

Si nous cherchons le meilleur dressage pour qu'un enfant se lasse de convenables « amitiés », il faut d'abord que son imagination se forme en toute confiance auprès de ses parents. Une magnifique condition, c'est ensuite que le pajs où il habite, au lieu d'être une chose inanimée, un milieu morose, devienne une influence. Toute région présente une pensée, et cette pensée demande à pénétrer les cœurs. Que l'enfant la respire. Il ne s'agit point de savoir des choses sur un pays, car cela fait une assez vaine curiosité, mais, tandis que l'enfant s'anime au contact d'un horizon, sa mobilité, son plaisir lui amassent des matériaux ; et très aisément, avec de petits pèlerinages, l'on peut dégager chez un jeune garçon ses dispositions chevaleresques et raisonnables, le détourner de ce qui

est bas, l'orienter vers sa vérité, susciter en lui le sentiment d'un intérêt commun auquel chacun doit concourir, le préparer enfin à se comprendre comme un moment dans un développement, comme un instant d'une chose immortelle.

Une enfant anonyme hindoue vivait au milieu du siècle dernier, de qui l'on ne sait rien qu'un trait pour quoi je l'admire et je l'aime. Je veux parler de cette petite indigène que l'évêque anglais Reginald Heber, personnage bienveillant, un soir, rencontra dans une rue de Madras et qui se mit d'abord à fuir, puis tomba sur ses genoux et pleura : « Ah! seigneur puissant, ne me faites pas de mal ; je ne suis qu'une pauvre petite fille qui vais porter un gâteau de miel à mon père ! » Là-dessus, l'anglican fait une prêcherie : « Voilà donc, dit-il, le fruit de la longue oppression sous laquelle l'Inde a gémi depuis Alexandre. Croyait-elle que je fusse un ogre ? Et quelles idées ces pauvres gens ont-ils de nous? )) En vérité, cette (( pauvre petite fille » était une précieuse petite Hindoue : elle ne portait pas simplement un gâteau de miel à son père, elle était chargée de toute la nationalité de ses pères. Depuis Alexandre ! Je baise vos doigts parfumés de miel, petite fille infiniment aimable et d'une merveilleuse instruction primaire.

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Quant à nous qui sommes d'une formation chevaleresque et raisonnable, nous transmettrons a nos fils des images bien difTércntes de celles que possédait naturellement cette Hindoue, et, par exemple, à ce point de notre cycle français, dans ces premières années du vingtième siècle, il faudrait que nos enfants bien nés connussent qu'entre les légumes, les bêtes et les gens il y a une diflérence quantitative, mais non qualitative, de la vie, — que 1 honneur du pays a des exigences cruelles, mais indiscutables, — que sur le sol de notre patrie on respire partout de la noblesse, — qu'il y a un devoir spécial des hommes libres français vis-à-vis des Alsaciens-Lorrains prisonniers, etc.

On feuillettera ce cahier. Puisse autour de mes enluminures grossières se reformer, par la collaboration du lecteur, ce qu'il faut de mystère, de silence et de solitude, d'ombre et de musique, pour que la beauté provoque le désir...

Ubi, mors, slimalus taus?

Je travaille pour mon fils, mais aussi pour moimême...

Quand nos fils sont petits, nous pouvons tout pour eux, mais nous savons qu'un jour ils se détacheront et que l'on sera deux. Il y a pourtant un moyen de les lier à nous indissolublement, c'est qu'ils se connaissent liés à la terre de nos morts, à tout ce qui nous est fondamental, à tout ce qui porte les pères et les fils. Il convient, il est doux qu'un même chant intérieur règle le pas de ceux qui s'engagent dans le sentier de nos tombeaux et de ceux qui déjà l'ont parcouru plus qu'à demi. Je m'assure l'adhésion immortelle de mon fils si je substitue à son penchant instinctii un dessein déterminé. Quelque jour, cherchant à Paris les maisons que j'habitai et levant son cher visage déjà vieilli vers les fenêtres d'où je me penchais sur la rue,

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il dira : (( Ses goûts et ses dégoûts dans chacun de ses âges demeurent mes goûts et mes dégoûts successifs et, comme il a mis ses pas dans les pas de nos aïeux, je vis pour repasser sur leurs traces communes en vérifiant leurs impressions. »

Quelques personnes au regard un peu court pourraient être tentées de joindre, en épigraphe, aux idées que nous exposons, le cri enthousiaste des églises au matin de Pâques : « Ubi est, mors, Victoria taa? Ubi est, mors, stimulas tuus? Mort, où est donc ta victoire? Mort, où est donc ton aiguillon ? )) A Dieu ne plaise que nous diminuions nos chances de persuader, mais la disciplme que nous vantons ne brisera pas l'aiguillon de la mort. Bien que je sois convaincu que des fils dignement nés et dressés continuent et répètent leurs pères, bien que je sache qu'à toutes leurs minutes ils se souviennent des actions qu'ils ont subies à travers les siècles, au point que notre état me semble la récapitulation de tous les états français antérieurs, je vois trop qu'il ne peut s agir que d'une immortalité conditionnelle. Nous ne sommes pas impérissables, mais, au contraire, très fragiles, très vulnérables, et tous les dressages que nous mettons au service de la tradition ne nous permettent qu'un prolongement des plus précaires...

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Les fées elles-mêmes s^écouleni.

... Il serait doux et vraiment beau de vivre ensemble une vie française, — honneur, aventures, discipline et lucidité, — de la vivre et de la juger côte k côte; mais le pénible n'est point tant que je te précède, Philippe, sous notre grave terre natale, c'est plutôt que, te laissant seul, je ne suis pas certain si tu trouveras en France, toi qui ne saurais vivre ailleurs, un ordre pour t'y placer, une communauté où les mots gardent leur sens.

Pouvions-nous choisir notre heure dans ce vieux, dans ce long destin dont nos aïeux vécurent les heureuses saisons? Il n'appartient même pas au père de soustraire son fils à l'universel déterminisme. Au neuvième siècle, un barbare, le Scandinave Lodbrez, jeté dans une fosse profonde et parmi les reptiles, chantait : « Les hommes sont

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esclaves du destin, ils obéissent aux décrets des fées qui président à leur naissance... » Un jour, les fées de ton berceau, c'est-à-dire notre terre natale, notre famille et l'honneur français, céderont elles-mêmes, comme nous faisons, à l'éternel écoulement des choses. Nous n'avons pas choisi le point, sur le fil de la rivière, où nous apparûmes un instant pour jouir du soleil.

Un serpent d'émeraude est au fond de l'eau claire; Quand je m'y suis baigné, le traître m'a mordu.

La douceur de cette plainte rejoint la magnanimité du barbare Lodbrez. Qu'y pourrions-nous, Philippe, si cet arbre des fées, la France, avait vraiment reçu l'invisible piqûre dont chacun dépérit?

Dans cette exécrable hypothèse même, ce sera un grand bénéfice que nous ayons protégé, cultivé certaines semences chez les nôtres. S ils manquent leur destinée, du moins auront-ils connu leur vocation. Quand la patrie ne les porterait plus, ils porteraient en eux la mystérieuse forêt des rêves de la race! Qu'un mot français vienne y tomber, c'est un bruissement de toute l'âme.

A mesure qu'il s'éloigne de sa jeunesse, chacun se sent une vie moins maigre. La solitude surtout

est peuplée; elle est le lieu de nos plus abondantes conversations. Certains jours, si je me promène, il me semble qu'en moi une digue se crève et qu'ardentes et colorées mes idées transfigurent le monde. Tout m'arrête, me parle, m'écoute ; tout m'est un buisson ardent. J'ai fait beaucoup d'étapes diverses sur la vie, et dans chacune, quand je marchais, une cadence passait de tout mon être dans mes pensées. C'est un rythme que me donna celle qui nourrit mes premières imaginations. Serait-ce assez d'une éternité pour écouter cette multitude des hymnes et des chants qui m'assaillent, variations indéfinies sur trois thèmes de mon enfance ?

L'éleclaaire.

Nul désastre n'enlè\erait à nos fils la jouissance de connaître leur soumission aux lois implacables, aux nécessités. Nos fils seront bien payés s'ils éprouvent parfois l'enivrement à noyer le cœur que c'est, par une somptueuse journée commençante ou par une pluie continue, de porter une fleur sur une tombe et de mettre dans cette démarche, à pleines brassées, tous nos jardins, toutes nos cultures de songes.

A la fin de la grande scène d'évocation, quand le Manfred de Byron se jette aux pieds de celle qui mourut de son amour, et quand cette ombre énigmatique se refuse à lui pardonner, nous pensons d'abord qu'il s'éloigne dans les convulsions du désespoir, mais les Esprits prononcent une parole imprévue qui toujours me fit sursauter comme un

trait inoubliable de musique : (( Voyez comme il se domine lui-même et soumet ses tourments à sa volonté ! ))

De quelque manière que l'injuste vie nous tourmente, pour dominer nos réactions, le mieux est que nous contemplions, dans cet immense brouillard de la Nécessité qui nous opprime, dans cette nébuleuse qui règne sous les cieux, quelques points brillants et saillants.

Peut-être ressemblons-nous à ces empiriques anciens qui, incapables de séparer les principes actifs et les matières indifférentes, associaient un grand nombre de substances médicamenteuses avec ridée de parer ainsi à tous les maux mal connus. Peut-être notre thérapeutique morale n'a-t-elle pas dépassé la science d'Isabeau de Bavière, qui se soulageait avec des mélanges de perles d'Orient, de rubis d'Alexandrie, de jacinthes et de ducats d'or. Je possède un électuaire à la fois riche et grossier. J'ai confiance pour atténuer certaines peines morales dans un opiat fait de soumission à la terre natale, de fidélité aux morts et de connaissance que tous nos actes entreront dans l'héritage social. Nous ne sommes pas en état de mesurer l'action de chacune de ces forces. Nous employons tout d'un bloc les perles, les rubis, les ducats d'or que nous avons

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arrachés à notre sombre divinité. Les anciens donnaient à leurs électuaires les titres emphatiques d'athanasia, qui veut dire « immortel », amhrosia ou (( divine », d'isotheos ou « égal à Dieu », d'isochrysion ou « semblable à l'or » ; pour désigner la composition que je propose je demande un mot signifiant « qui guérit par l'intelligence de notre prédestination ».

Mais pourquoi donc hâter la vie et de ton enfance si vite conclure à ta maturité? Pourquoi sortir de la douceur présente et mesurer nos raisons de craindre ? Pourquoi d'un habillement coupé de jeunes rires me distraire et pourquoi me pencher, Philippe, sur le vaste silence où ma tendresse manque d'appui?

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