‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · I.fiS AXOUSBfJX DE SAINTE-lPiRllini · texte numérisé non relu

I.fiS AXOUSBfJX DE SAINTE-lPiRllini

exagérée du yieitlard étaient assez proverbiales pour qu'un tel événement ne traînât pas à sa suite une foule de commentaires de tontes couleurs. On n'ignorait pas que M. Lobligeois avait été presque forcé à cette dépense par l'administration, car le règlement oblige les pensionnaires à rentrer à dix heures du soir, sauf certaines prolongations qu'on peut accorder de loin en loin; mais pour ceux qui ont Thabitude de passer leurs soirées dans le mondeetde rentrer habituellement, l'hiver, passé minuit, il leur est permis, aôn de ne pas déranger l'ordre de rinstitutiOD, de découcher, ce dont plusieurs pensionnaires profitent en louant au dehors un petit ap^ partement, suivant leurs moyens de fortune.

Dans le principe, M. Lobligeois tenta d'éluder le règlement en prévenant la concierge, qui se levait volontiers pour un homme qui venait d'applaudir sa fille ; mais le directeur, ayant eu vent de ces rentrées insolites, mit en demeure M. Lobligeois de prendre un domicile particulier ou de se présenter à la grille à dix heures pré* cises. Ce fut alors que le vieillard, tout en soupirant, se décida à louer, moyennant vingt francs par mois, une toute petite chambre garnie, voisine de l'InstituticMi. Au petit Jour il rentrait et reprenait les habitudes de la maison.

Un matin qu'il était à sa fenêtre en train de se faire la barbe, il aperçut un petit chapeau de paille élégammmit garni de velours noir qui entrait par la grande grille et de là chez la concierge. Un nuage passa sur les yeux de M. Lobligeois qui, aux battements de son cœur, ne put se méprendre sur la personne légère et sautillante

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qui, d'un bond, avait sauté les deux marches de la loge. C'était Rosette elle-même, il n'y avait pas à en douter, qui venait embrasser sa mère. L'émotion sembla figer le vieillard sur place; il ne savait quelle conduite tenir. Descendrait-il dans la. loge? resterait-il dans sa chambre ? S'il se montrait devant la conoierge en présence de Rosette, son émotion ne le trahirait-elle pas? Il resta ainsi quelques minutes noyé dans un trouble inexprimable; puis il pensa que sa barbe n'était faite qu'à moitié , et il tenta de raser la partie gauche de sa figure; mais son bras tremblait, et le rasoir, mal tenu par une main émue, ne mordait plus sur la* peau. Enfin, après un suprême eflfort, la volonté reprit le dessus, et M. Lobligeois put mener à bien cette opération ; mai» la toilette prinlanière de l'actrice l'avait frappé, et il voulait mettre son costume à l'unisson. Malgré sa récente transformation, l'habillement du vieillard tenait encore de l'économie par la couleur : le noir en était exclu comme trop salissant, et il ne se trouvait aucune pièce dans les tiroirs qui rappelât les toilettes de fantaisie. M. Lobligeois, pour faire honneur à l'actrice, se décida à s'entourer le cou d'une cravate blanche qui en était réellement à sa première représentation, et il descendit, non sans une certaine émotion, ne sachant la façon dont il allait aborder Rosette et dont il serait reçu.

— Venez, monsieur, que je vous fasse des reproches, s'écria l'actrice d'un ton railleur.

— A moi? dit M. Lobligeois un peu déconcerté.

— A vous-même. Vous voulez bien vous charger

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d'une commission pour maman, et je ne vous revois plus. Si, encore vous n'étiez pas venu au spectacle! mais je vous ai vu aux premières, et je vous attendais à chaque représentation dans ma loge. C'est mal, n'est-ce pas, maman ?

— Faut lui pardonner, dit la concierge, car monsieur m'a dit assez de bien de toi, et il ne manque jamais de me donner des nouvelles de ton triomphe.

— Oh 1 triomphe I dit Rosette.

— Je sais ce que je dis, reprit la mère enthousiaste ; je ne rai pas vu, mais quand M. Lobligeois va à ton théâtre, c'est tout comme.

— Ah I monsieur garde un pompon sur les trois que je lui confie, dit malicieusement Rosette.

r- Mademoiselle... laissez-moi vous expliquer...

— Oui, expliquez-vous...

Mis en demeure de parler, le vieillard se troubla, balbutia quelques paroles que l'actrice se plaisait à rendre plus obscures en le taquinant gaiement»

— Laisse donc monsieur Lobligeois en paix, disait la mère ; tu vois bien qu'il est dans son droit, et tu cherches h l'embrouiller... Le commissionnaire n'a-t-il pas droit à une récompense?... Il voulait un souvenir de ta représentation; il m'a demandé un pompon, je lui ai donné... Y a-t-il du mal là dedans?

•^ Non, maman ; mais je suis bien aise de donner une petite leçon à M. Lobligeois, afin qu'à l'avenir il vienne me rendre compte de ce dont je le charge.

Là-dessus, Tactrice tendit la main au vieillard en lui

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riant au nez pour lui montrer que cette petite scène n'avait rien que d'amical.

— Tout à l'heure, dit Rosette, j'irai faire un tour au jardin: il y a longtemps que je ne l'ai vu; vous y rencontrera-t-on, monsieur Lobligeois?

Le vieillard sourit comme un jeune homme à qui on accorde un rendez-vous, et il osa presser faiblement la main de l'actrice.

— Dans une demi-heure, n'estr-ce pas, monsieur Lobligeois?

— Oui, mademoiselle, dit le vieillard, qui sortit laissant la mère et la fille.

— Cet homme-là à une passion pour toi, je le gagerais, dit la concierge.

Rosette se mit à rire.

— Je m'y connais.

— Après? dit l'actrice.

— Eh bien ! il ne faut pas le décourager.

— Jamais, dit Rosette.

— Est-ce ton Lafourcade qui te fera un sort?..» Un comédien, un paresseux, un homme qui a les poches percées... On y jetterait des trésors que tout filerait par les coutures.

— Je l'aime!

— Jusqu'ici, je t'ai laissé faire; tu as voulu jouer la comédie, c'est bon, c'est un état comme un autre. Ton Lafourcade t'a fait débuter, mais tu peux te passer de lui maintenant...

— Je l'aime!

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— Voilà-t-il pas un bel avenir que de vivre avec mon sieur Lafourcadet

— Je l'aime!

— Il dévorera ta jeunesse.

— Je Taime !

— Il te plantera là.

— Je Taime I

— Ces gens-là n'ont ni foi ni loi, c'est des vrais bohémiens.

— Je l'aime!

— Ça m'étonne qu'il ne t'ait pas encore battue? — Je Taimel... je l'aime I... je Taime?...

— Laisse-moi tranquille avec tes amours! Tu veux donc me faire du chagrin?...

La concierge essaya d'altérer sa voix pour lui donner des apparences de sanglots rentrés.

— Moi qui ne demande qu*à te rendre heureuse, s'écria Rosette. . . Ah ! d u jour où je tiendrai un bon engagement, je t'emmène avec moi ; nous aurons un bel appartement du côté du boulevard du Temple.

-— A Belleville, dit la concierge?

— Où tu voudras.

— Je gagnerai bien cinq ou six mille francs pour commencer ?

— Tant que ça ! s'écria la concierge.

— Charlotte^ une de mes camarades^ est sortie de Passy pour jouer à Batignolles ; de là, le directeur de la Gaîté l'a tout de suite engagée à trois mille, et elle ne me vaut pas. Lafourcade me Ta dit dernièrement. Tu

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vois donc que je n*aî pas besoin de me laisser faire la cour par ce vilain vieux.

— Il eàt de fait, dit la concierge^ qu*il n*est pas beau ; mais il est généreux.

-— Je n*ai besoin de rien à Courbevoie, et puis j'aime Lafourcade.

— Il n'y a plus rien à dire; mais pourquoi cherches-tu è. agacer M. Lobligeois?

— Danne ! nous n'avons pas tant de connaisseurs à Courbevoie ; ça*" fait plaisir de voir tous les soirs un homme qui ne manque pas à une de vos représentations et qui s'intéresse à vos rôles.

— Il les sait par cœur. Ce n'est pas un méchant homme... Si tu savais comme tu l'as changé; il ne se ressemble pas plus que le jour et la nuit. Qu'est-ce que tu voulais lui dire, au jardin?

— Rien ; c'est une politesse que je lui fais. Je veux qu'il vienne au théâtre.

— Tu as raison. A quoi bon se mettre mal avec des personnes riches?

— En me promenant, je rencontrerai, sans doute, quelqu'un de ces messieurs et de ces dames, et je ne suis pas fâchée de leur souhaiter le bonjour.

— Ils ne vont plus te reconnaître ; tu essi élégante I... Surtout ne taquine pas trop M. Lobligeois.

— A tout à rheure, maman I

— Va, raà bonne fille... Rosette! cria la concierge, en rappelant l'actrice, dans ton intérêt, ne parle pas de les amours à M. Lobligeois.

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