‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · Ah ! que j'aurais voulu y être ! disait la conciei · texte numérisé non relu

Ah ! que j'aurais voulu y être ! disait la conciei

— Oui^ vous avez bien perdu, madame; mais les pompons qui sont dans les vases, sur la cheminée, vous rappelleront toujours le triomphe de Bosette.

— Ah ! Dieu, je ne les donnerais pas pour un empire... Il y a longtemps que je désire un fauteuil k la Voltaire; eh bien I monsieur Lobligeois, vous me croirez si vous voulez, quelqu'un me dirait : a Voilà un fauteuil, j'emporte les pompons, » que je ne les donnerais pas.

— Ah ! s'écria l'avare, moi qui voulais vous faire une proposition !

— Laquelle ?

— Je ne peux plus, maintenant que je connais vos intentions.

*— Dites toujours.

— N'avez-vous pas assez de vos deux pompons *sur la cheminée ? Je vous en vois à la main un troisième dont TOUS êtes très-embarrassée.

— C'est vrai ; mais à quoi voulez-vous rimer î

— Je voulais vous demander ce pompon pour me souvenir moi-même de la représentation d'hier soir... La pièce était si intéressante, reprit l'avare, craignant de

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mettre à jour ses yéritables sentiments... J^ vous la donnerai à lire...

La concierge jeta un regard sur Tarare qui baissait les yeux. Il comprit qu'on le regardait, et une rougeur subite^ qui ne s'était pas manifestée peut-être depuis trente ans. Tint l'embarrasser encore davantage. La concierge ne répondait pas, et ce silence fit faire à M. Lobligeois un grand effort.

— Vous m'avez rendu quelques services dont je suis reconnaissant, dit-il, et je comptais m*acquitter prochainement par un cadeau qui maintenant me sera facile, puisque je connais vos désirs. Aujourd'hui môme, je dois aller au faubourg Saint-Antoine, et je veux vous trouver un bon fauteuil à la Voltaire.

— Oh ! monsieur Lobligeois, dit la concierge avec un geste de refus.

— Ne vous inquiétez pas ; je connais un ouvrier qui fabrique a sou compte et qui me cédera un excellent fauteuil à meilleur marché que dans les magasins...

— On ne peut rien vous refuser, homme généreux, s'écria la concierge en tendant à M. Lobligeois le famein pompon rouge qu'il ambitionnait.

Dès lors ce pompon devint une sorte de culte pour l'avare; il le plaça en face de son lit, de sorte qu'il put le contempler à son coticher, à son réveil, en fermant les yeux et en les ouvrant. Quelquefois il regrettait qu'il ne fût pas animé, afin de l'entourer de soini, de l'arroser, de le voir croître ; mais il l'époussetait, et une dévote n'a pas plus de respect pour l'Ënfant-Jésus de eire qui est sur sa cheminée. Il le faisait tourner

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entre ses doigts et admirait au soleil la brillante couleur rouge qui en forme la base. Ces perpétuelles contemplations produisirent leur fruit. Un mot de Rosette revint tout à coup à la mémoire de l'ayare : < Ici ils vous envoient des pompons comme ailleurs des bouquets. » Les personnes qui aiment profondément ne perdent pas une parole de l'objet aimé; c'est ce qui fait que les femmes jugent de la passion de l'homme à de certains cadeaux qui se rapportent à des paroles prononcées souvent longtemps en arrière. M. Lobligeois continuait à aller au théâtre, et ne retrouvait plus dans le public le même enthousiasme qui l'avait frappé quelque temps auparavant. Les militaires ne peuvent manifester leur entraînement dramatique avec autant de somptuosité qu'un agent de change: les pompons se payent sur la masse, il n'est pas permis d'en sacrifier tous les jours pour les beaux yeux d'une actrice. Ce qui amena M. Lobligeois à faire emplette d'un certain bouquet qu'une marchande des quatre saisons, qui avait fini sa journée, lui vendit pour un prix raisonnable. En arrivant à sa place accoutumée, le vieillard se trouva assez embarrassé de ce gros bouquet, qui faisait jeter sur lui des regards curieux. Le speclacle commença. Rosette parut plus séduisante que jamais et envoya un regard à l'adresse de son admirateur dévoué. C'était le moment de lancer le bouquet; niais M. Lobligeois se sentit retenu par une force inconnue. Son bras droit s'était raidi, et le bouquet penchait honteusement sur le plancher de la loge. Mille raisonnements troubles se pressèrent dans le cerveau du vieillard. Il osait importer à Courbevoie une coutume

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nouvelle; il allait se faire remarquer. Ce bouquet dévoilerait à toute la salle ses secrets sentiments ; Rosette serait peat*ètre compromise. Qui sait si l'entrée de sa loge ne lui serait pas interdite 1 La jalousie de Lafourcade pouvait être éveillée.

Vers la fin du troisième acte, où Rosette avait été très-applaudie, M. Lobligeois sortit pour prendre l'air à un carreau ouvert qui donnait dans le couloir.

— Vous avez là un joli bouquet pour M"® Rosette, dit au vieillard Fouvreuse qui Tavait introduit pour la première fois dans les coulisses.

L'avare se troubla et balbutia :

— Oui, je préfère le lui porter tout à l'heure dans sa loge; car c'est abîmer les fleurs que de les jeter ainsi... Le bouquet serait gâté...

— N'importe, dit l'ouvreuse, M"« Rosette serait bien contente, j'en suis sûre... Elle n'est pas habituée ici aux bouquets;

— Groyez-vous?

— Mettez- vous à sa place, monsieur...

— C'est que... dit M. Lobligeois..."

— Oui, dit la fine ouvreuse ; je vous comprends... vous n'osez pas jeter le bouquet.

— Précisément.

— Tous les messieurs de votre âge sont comme vous, mais il y a un moyen...

— Lequel ? s'écria vivement le vieillard.

— Je m'en vais prévenir l'ouvreuse de la seconde galerie; elle jettera le bouquet. L'effet sera produit; le

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monde ne saura pas qu'il vient de vous, mais M^e Rosette le devinera.

M. Lobligoois, en ce moment, eût embrassé la savante ouvreuse. En eflfet, au cinquième acte, le bouquet, lancé des secondes galeries, salua l'entrée de l'actrice et fut salué lui-même par les applaudissements de tous les spectateurs. M. Lobligeois crut qu'il allait se trouver mal; les applaudissements résonnaient en lui comme s*il était monté sur les planches. En sortant, il respira longuement^ heureux de son idée ; l'ouvreuse vint à lui.

— Monsieur, vous n'oublierez pas l'ouvreuse des secondes galeries, qui se recommande à vous.

L'avare fit une légère grimace, mais l'événement l'avait mis en largesse, et il donna une pièce de monnaie à sa conseillère; cependant il se sentit une telle émotion^ qu'il n'osa se présenter dans la loge de Rosette.

Plus il se sentait pris dans les engrenages de la passion, plus le vieillard tentait de s'y soustraire ; il comprenait le chemin dangereux dans lequel il s'aventurait, et parfois il lui arrivait de comparer sa position à celle d'un voyageur que des voleurs attendent au coin d'un bois, car il lui revenait de subites ' odeurs d'avarice, comme un homme qui a mal digéré : il voyait ses écus prendre la fuite pour ne jamais revenir. Mais l'amour était le plus fort, et le combat commençait à peine que Pavarice gisait à terre, honteusement terrassée. Un ftiit le démontre suffisamment : il en fut longtemps question dans Sainte-Périne. M. Lobligeois avait loué une chambre dans !a rue de Chaillot, ce dont s'émut particulièrement la société Gibassier. Les tendances à Téconomia

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