CHAPITRE X
Ce jardin de Sainte-Périne semblait avoir été liante pour entendre des conversations amoureuses. Plus d'une fois je m^y promenai seul^ regardant aux branches des arbres s'il n*y restait pas accroché des lambeaux de déclamation, si quelques soupirs n'étaient pas collés au feuillage. Les bosquets touffus^ je me plaisais à les peupler de groupes isolés se parlant à voix basse, échangeant des pressions de mains, et retrouvant dans une verte vieillesse les souvenirs passés de jeunesses éteintes. Les anciens ne semblent pas avoir compris la Vénus âgée, car ils n'en ont laissé nul témoignage sculpté. Je révais quelquefois à un monument en mémoire des longues amours^ situé en haut du belvédère. Cette Vénus eût été l'image exacte de M"*' de la Gorgette. Une Vénus aux formes prononcées, souriante, faisant fuir du regard le TeApsqui s'avance la faux à la main.
Mais ce qui me parut plus difficile à comprendre (quoi-
que le cas se retrouve souvent dans la société } f\it la passion de M. Lobligoois pour Rosette, cette passion greffée sur le pied vivace d'uûe autre passion^ la plus vive de toutes, l'avarice. Le rendez-vous dans le jardii) acheva de porter le dernier coup à la raison de M. Lobligeois. Quant il eut attendu avec une impatience fébrile la demi-heure convenue, Tavare comprit combien il était entraîné vers l'actrice. Viendra-t-elle? se demandait-il en arpentant à grands pas l'allée sablée qui conduit au bâtiment Joséphine. Comme Bosette ne venait pas, M. Lobligeois voulait aller au-devant d'elle, retourner dans la loge ; mais il n'osait. Il craignait que la concierge ne remarquât son empressement et ne se gendarmât contre ses folles illusions. Cependant, comme il tournait le dos à l'allée par où devait arriver l'actrice, il entendit tout à coup un bruit léger de graviers, et il ne s*y trompa pas. Nul autre que le petit pied de Rosette ne pouvait faire crier ainsi les cailloux.
M. Lobligeois se retourna et fut ému vivement par la physionomie de l'actrice, alors que le jeu des rayons de soleil pénétrant à travers le feuillage, frappait sur les lèvres de Rosette et les faisait paraître d'autant plus fraîches que le haut de la figure étaitnoyé dans l'ombre. Les rubans couleur cerise qui se croisaient sur la paille de sa capote pâlissaient à côté de ces lèvres jeunes, plus fraîches que des fraises penchées sous leurs feuilles, après une légère pluie. Mais cette jeunesse, les taquineries de Rosette dans la loge, firent que M. Lobligeois resta plus troublé que jamais; plus il com prenait la ^beauté de l'actrice, plus il devenait timide. Suis-je digne
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d'une telle femme? se demandait-il, et cette question le paralysait. Rosette prit plaisir à se jouer de rembarras du vieillard ; il semblait préoccupé ; elle le trouvait tout chose, disait-elle. Pendant quelques minutes, qui durèrent des siècles, M. Lobligeois se crut un de ces objets fragiles que les jongleurs des Champs-Elysées lancent dans toutes les directions et qu'on craint de voir se briser. Rosette Jonglait avec sa personnalité et lui faisait subir mille petits accrocs.
— Voulez-vous être bon à quelque chose, monsieur Lobligeois ? dit-elle. J'ai dans ma poche une brochure à étudier, vous allez me faire répéter et vous me donnerez la réplique»
Il y a peu de comédiens qui n'aient leurs poches bourrées de bibliothèque dramatique sous forme de brochures; Rosette avait acheté le matin une douzaine de pièces nouvelles, afin de suivre le répertoire courant des théâtres du boulevard, et elle s'imagina de faire répéter à l'avare une tirade amoureuse, très-emphatique, qui acheva de porter le trouble dans les idées de M. Lobligeois, car il avait pris le rôle au sérieux. C'était un être d'une basse extraction qui se mourait d'amour pour une personne d'une condition très-élevée, et l'auteur dramatique avait fourré dans ce rôle toutes les aspirations d'ouvriers tourmentés par un faux idéale où se mélangeaient nécessairement des raclures d*antonysme et de capitaine Buridan.
— Vous auriez fait un fort bon comédien, dit Rosette, U est fâcheux que vous n'ayez pas commencé de meilleure heure» Savez-vous que je suis lière de vous avoir
pour audilearT On n*en rencontre pas tous les jours d'aussi distingué. Je m'en vais vous signaler à mes camarades du théâtre.
— Vraiment? disait M. Lobligeois..
— Mais je me garderai bien d'en instruire ces dames; je veux vous garder pour moi...
— Dites-vous vrai? s'écria l'avare.
— Oui , je ne veux pas que ces dames sachent combien vous comprenez le théâtre, elles vous demanderaient des conseils et j'exige de rester votre seule élève.
— Mon élève ! dit M. Lobligeois. Serait-ce possible !
— Voilà le vieillard de l'orchestre du Théâtre-Français demandé^ dit plaisamment Rosette.
. — Gomment? s'écria l'avare un peu froissé par le mot de vieillard.
— C'est le plus beau titre que vous puissiez ambitionner, mon cher monsieur Lobligeois. Allez au Théâtre- Français^ et vous remarquerez toujours quatre ou cinq banquettes garnies de messieurs en cheveux blancs, presque tous une tabatière à la main et toutes sortes de lunettes, lorgnons, jumelles, pour mieux voir. Ces messieurs sont la base du Théâtre-Français, qui ne peut exister sans eux. Plus de vieillards à l'orchestre, plus de Théâtre-Français. Pourquoi ? Parce que ces messieurs ont vu jouer les célèbres acteurs d'autres époques, et qu'ils servent de guides aux nouveaux venus. Ils ont d&s signes particuliers que le public ne comprend pas, mais qui se font entendre au delà do la rampe. Ainsi, vous entendez éternuer un de ces vieillards, vous croyez qu'il a le cerveau embarrassé; pas du tout, il éternue^
et le comédien comprend que cet élernuement veut dire qu'il n'a pas saisi une certaine nuance de son rôle.
— Que me dites-vous là, mademoiselle?
— Vous en savez autant qu'eux; il n'y a que leur langage à apprenire , ainsi c'est surtout la tabatière qui joue un grand rôle dans la, tragédie; les vieillards de l'orchestre du Théâtre-Français ont un art particulier pour faire crier doucement leur tabatière sans troubler le spectacle. Un petit crrric veut dire qu'on a fait un vers faux, un crrrrac prolongé ,signifie : vous déclamez mal à propos, hors du ton, vous parlez comme une personne naturelle, ce qu'il ne faut pas.
M. Lobligeois manifesta l'étonnement le plus profond en entendant ce singulier cours dramatique; car, n'é tant allé que rarement au théâtre, il n'était pas au fait de ces petitg mystères que Rosette connaissait plutôt par tradition de cabotinage que pour les avoir remarqués. Kn parlant ainsi à l'avare, elle mélangeait la goguenardise à la haïveté ; elle s'amusait à bavarder sur les manies des vieillards du Théâtre-Français, mais elle croyait le fond réel, pour l'avoir entendu souvent raconter à Lafowrcade et au souffleur du théâtre.
— Ainsi, dit-elle, vous allez vous fournit-d'une grande tabatière, et nous conviendrons ensemble de certains signes, pour que je vous comprenne lorsque je serai en scène.
— Volontiers, dit M. Lobligeois, au comble de la joie.
— Maintenant, je vous quitte; nous avons un raccord au théâtre à deux heures, et je serais à l'amende. Adieu, mon cher, dit-elle en tendant la main à l'avare, qui fut
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enlevé au septième ciel par le mot de cher^ prodigue au premier venu dans les coulisses.
— J'irai ce soir à Courbevoie, s'écria-t-il pendant que l'actrice s'éloignait d'un pied léger.
En effet, le soir ihéme, l'avare, ^près s'ôtre muni d'une immense tabatière, se disposa à remplir le rôle de juré dramatique. Rosette, moitié plaisamment, moitié sérieusement, l'avait montré à ses camarades, et dès cette représentation, M. Lobligeois ne fut plus désigné que sous le titre de l'homme à la tabatière. Les comédiens français ont la manie de ne pas apporter de sérieux au théâtre ; ils aiment à se moquer du public et à le lui faire voir : leur plus grande joie est de se livrer sur la scène à des aparté gouailleurs connus dans leur argot sous le titre de balançoires. Tel acteur de drame qui se monte, se force et se fatigue pour rendre une passion, ^ semble montrer la prodigieuse évolution de ses facultés en lâchant quelque phrase d'un comique au moins douteux. Dans les petits théâtres, ces rôles à côié prennent des développements dont sont victimes les auteurs : le rôle est émaillé de plaisanteries de coulisses, et les co* médiens adorés de la foule finissent par s'entretenir avec le public. C'est ce qu'on appelle, toujours en argot dramatique, des cascadeurs.
Au théâtre de Courbevoie, où les habitués commençaient à se lasser du répertoire uniforme de Lafourcade, la cascade avait pris des développements inouïs, et M. Lobligeois servait de motif à des plaisanteries qui le rendaient heureux, car l'in limité avec les comédiens se flt petit à petit, et l'avare fut regardé comme un accès*
it
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soire obligé du théâtre. Il n'existe pas de bande de cabotins qui ne traîne à sa suite des personnages bizarres qui servent de hochet à ces bohèmes de l*art dramatique. On ne faisait plus de recettes, L^fourcade ne payait pas ses acteurs^ mais i'homme à la tabatière faisait oublier ces misères. Entre chaque entr'acte, Tavare montait sur le théâtre, et il jouissait désormais de la faveur d'entretenir Rosette sans que personne y trouvât à redire.^ Dans ces relations si nouvelles M. Lobligeois contracta, il est vrai^ quelques habitudes fâcheuses : il se laissa aller à emprunter certains mots au vocabulaire des coulisses, et il répandit un soir une certaine terreur à Sainte-Périne, dans le salon de M«« Rav;er, en appelant M. de Gapendias mon vieux, terme chéri de tous les comédiens; quoi que fit M. Lobligeois pour s'excuser^ le mot resta, car vieux, vieille et vieillesse étaient, môme dans leur sens réel, bannis de la conversation dans l'Institution.
Peu à peu l'avare s'était lancé dans des cadeaux qu'il suppliait Rosette d'accepter, et Lafourcade qui n'ignorait pas la passion mal déguisée de l'avare, avait trouvé tout naturel que l'actrice acceptât ces présents. Un baiser sur la main était l'unique récompense de tant de soins, et Hosette trouvait toujours dans le directeur qui l'avait initiée à l'art dramatique, son idéal ; mais il devait arriver des événements trop communs à toutes les entreprises dramatiques pour ne pas changer de face la situation. La salle de Gourbevoie se vidait tous les jours; les militaires de la garnison, après avoir vu cinq ou six fois les pièces du répertoire, .devenaient indifférents à
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des affiches qui ne se renouvelaient pas. Les dettes criaient dans le pays : des logeurs sans dignité, des gargotiers sans délicatesse menaçaient de fermer le côté ëoit de leurs grands-livres, si Ton ne jetait quelque àcompte dans la gueule du monstre avoir. Lafourcade perdait la léle au milieu des tracas qui retombaient sur lui seul. Ses comédiens, sur les dents, menaçaient de Tabandonner.
— Je ne sais pas réellement, dit-il à Rosette, à quoi nous est utile Thorame à la tabatière.
— Il est amusant pourtant.
— Amusant, amusant, je ne trouve pas; il ferait mieux de tirer la troupe d'embarras.
Là-dessus le cerveau de Lafourcade travailla, et dès le soir même la proposition fut faite à M. Lobligeois de partager la direction de la troupe de Courbevoie, moyennant un certain versement de fonds qui devait amener des bénéOces considérables. L'avare fit la grimace, demanda à réfléchir et resta deux jours sans revenir. A ce moment suprême où sa bourse était mise violemment en jeu, l'avare essaya de secouer la passion qui l'attachait à Rosette. Enfermé pendant deux jours en face de son argent, il mettait en regard le souvenir de l'actrice. Mais l'argent n'était plus cet argent vivant dont jadis le contact le faisait tressaillir, les pièces d'or ne brillaient plus de cet éclat particulier qui récréait sa vue : on eût dit qu'il était changé en feuilles mortes, tandis qu'au loin s'agitait une jolie figure, jeune, rieuse, dont chaque mouvement, chaque inflexion de voix, chaque regard, étaient des caresses toutes nouvelles. Autrefois, M. Lo-
bligeois faisait sonner son or, et il trouvait dans ce tintement une musique qui le ravissait ; ce n*était plus aujourd'hui qu'un son métallique qui ne trouvait plus d'écho intérieur. —Rosette! Rosette! s'écriait-il, et rien que de dire co nom le remplissait d'une douce mélanco* lie à laquelle rien ne se pouvait comparer.
Quand il se rappelait la somme de jouissances accumulées depuis le premier jour où il vit l'actrice, les joies particulières que lui avaient causées son or ne pouvaient entrer en balance. M. Lobligeois lutta deux jours et partit pour Courbevoie avec la somme demandée par Lafourcade. Et quelles nouvelles jouissances allaient l'attendre ! Associé à la direction, il lui serait permis d'être plus souvent auprès de l'actrice ; il aurait voix consultative dans ce petit cabinet où se décidaient les intérêts de l'art dramatique: il quittait sa position de modeste spectateur pour devenir un des chefs de l'entreprise. Ce fut tout essoufflé qu'il arriva au théâtre, portant son sac de mille francs en triomphateur ; car, par un reste de ladrerie, ifavait voulu faire la route à pied, pour s'assurer, par le poids du sac pendant le chemin, qu'il portait bien réellement mille francs en pièces de cent sous, se forçant, par ce détail matériel, à ne pas oublier un moment la nature de son expédition.
J'ai connu des amateurs enthousiastes qui, après avoir trouvé de vieux tableaux, de vieux bustes, de vieux meubles, avaient, la manie de les rapporter eux-mêmes dans leur cabinet, afin de se bien convaincre qu'ils étaient lés heureux possesseurs de curiosités longtemps cherchées. Ces fardeaux les harassaient, ils s'arrêtaient
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à chaque borne pour reprendre haleine, mais le témoi* gnage de la possession n'était que plus accusé par la fatigue. M. Lobligeois ressemblait à ces collectionneurs: cet argent, qu'il avait tant aimé, tantregirdé, tant respecté, il le portait sur son bras et s'en dépouillait en fayeurde Rosette. Mais plus le sacrifice était grand et plus Factrice lui devenait chère. Les pauvres filles qui se donnent pour un morceau de pain à des gens riches, ne les tiendront jamais comme ces créatures savantes qui mangent jusqu'à leur dernier écu.
Contre l'attente de M. Lobligeois, Lafourcade resta froid devant la somme qui tirait la troupe d'embarras. Le comédien avait une sorte de mépris pour Targent. H tenait n'importe quelle somme comme inférieure à son talent, et il eût reçu de môme un directeur qui serait venu lui offrir un engagement de vingt mille francs. L'avare, étonné de cette dignité, comprit que son rôle de bienfaiteur en était diminué d'autant, et il rentra dans son humilité vis-à-vis des comédiens; mais Rosette remercia d'un mot M. Lobligeois, et ce simple mot paya longuement l'intérêt de la somme avancée. Un merci, mon cher monsieur Lobligeois, prenait dans la bouche de Tactrice des infleiions si caressantes, que le cœur chatouillé de l'avare en bondissait dans sa poitrine. Dès lors, M. Lobligeois fit partie de la troupe; on lui donnait à transcrire les règlements intérieurs des coulisses, le tableau des répétitions, et il fut nommé publiquement, on présence de tous les cabotins, directeur du matériel, chef des accessoires, c'est-à-dire qu'il eut à s'occuper désormais des mille objets imprévus nécessaires à la re-
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présentation, tels que mise en ordre des poulets de carton et des poulets amoureux, des meubles, des tables garnies de tout ce qu'il faut pour écrire, des poignards, des espingoles, des plumets, des colichemardes, des fioles de poison et autres objets lugubres dont aucun drame ne s'est privé jusquMci.
Ce fut une occupation dans la vie inoccupée do M. Lobligeois, occupation réglée par Lafourcade avec un art diabolique. Il trouvait ainsi le moyen d'intéresser exlraordinairement l'avare aux représentations dramatiques, çt il espérait par là faire de grosses saignées à la bourse de M. Lobligeois. En effet, peu à peu Tavare, séduit par ce genre de vie, se laissa aller à des avances sans cesse renaissantes. Mille francs coulaient de sa bourse avec plus de facilité que cinq sous jadis. Il ne croyait pas pouvoir payer assez cher la fréquentation habituelle de Rosette. De temps en temps, pour se mieux disposer l'esprit de la fîUe, il faisait quelque cadeau à la mère qui, vers la fin de l'année, put montrer une loge meublée avec autant de luxe que celles des concierges des grands hôtels de la Chaussée-d'Antin. La mère ne se gênait plus pour spéculer sur la passion du vieillard; elle avait toujours remarqué dans tel magasin un meuble ou un vêtement qui lui manquaient, et M. Lobligeois se mettait en course pour la satisfaire. Mais aussi il fut payé de ces sacriûces par la confidence de son amour pour Rosette, que la concierge lui tira adroitement. M. Lobligeois était peut-être plus heureux de sa rencontre avec la mère qu'avec la fille, car avec la mère il osait avouer son amour pour la
fille, et avec la fille il restait sur le pied d'une amitié ordinaire.
Les deux femmes s'étaient entendues, et, par un reste de délicatesse singulière, Rosette, qui repoussait les paroles à double entente du vieillard, avait permis à sa mère de ne pas désespérer M. Lobligeois; aussi la concierge, conservant quelque rancune à Lafourcade du peu d'égards qu'il lui témoignait, se répandait-elle en plaintes araères contre le comédien qui empêchait, disait-elle, sa fille de se faire un sort. Elle faisait môme entendre à demi-mot à M. Lobligeois qu'elle souhaitait de le voir réussir auprès de l'actrice; elle le lui laissait espérer en lui donnant à croire que sa fille courbait la tête sous une domination dangereuse, et que si elle osait quitter le comédien, peut-être ne serait-elle pas éloignée d'accepter les amitiés de M. Lobligeois. Mais il fallait attendre, ne pas perdre patience, ne pas quitter le théâtre de vueu enfin saisir Toccasion favorable.
—Un vrai dévouement trouve toujours sa récompense, disait-elle au vieillard , que ces paroles entretenaient dans une suprême confiance. Ainsi que ces sortes de femmes, la mère de Rosette savait inventer mille flatteries pour caresser Famour-propre de l'amoureux ; elle le voyait toujours jeune : les jours de barbe, elle le trouvait même beau. Quant à ce pané de Lafourcade, elle le traitait de la belle manière; elle rougissait pour sa fille d'être sous la direction d'un t^l homme.
M. Lobligeois croyait à toutes ces paroles et se laissait entraîner à des illusions sans bornes, quoique déjà une brèche assez forte eût été faite à sa bourse, brèche par
laquelle s'introduisait cavalièrement Làfourcade; mais if n'était plus possible à Tavare de reculer : au contraire, il était attiré tellement vers Courbevoie qu'il donna congé de la petite chambre garnie du quartier de Chaillot pour en prendre une autre aux alentours du théâtre. Maintenant il faisait de fréquentes absences de Tlnstitution et il manqua souvent au dîner, ce qui surprit la bande Gibassier, épiant sans cesse les moindres détails d'intérieur. Gomment un avare tel que M, .Lobligeois pouvait-il abandonner des repas qu'il était obligé de payer malgré son absence? Le club des femmes malades, qui se lançait souvent dans les inductions les plus aventureuses, eût reculé devant la réalité, à savoir que fréquemment le pensionnaire de Sainte-Périne était attablé, le soir, au Coq-d'Or, rue de la Maçonnerie, à Courbevoie, avec une bande de cabotins. A cette heure, le vieillard avait mis toute pudeur de côté pour se rapprocher de Rosette : les coulisses ne lui suffisaient plus ; il partageait le repas des comédiens de la banlieue, et par des avertissements adroits de la bande, se laissait aller à arroser de vins extra les succès futurs des pièces en répétition.
Maintenant le vieillard, au courant de l'argot dramatique, pouvait s'entretenir avec les cabotins des seuls motifs de conversation habituels^ toujours le théâtre et ce qui se rapporte à l'art et aux artistes. A ces repas, il était criblé de plaisanteries par les comiques, mais il les supportait, et il arriva même jusqu'à rendre la réplique. D'ailleurs Làfourcade le protégeait et venait à son aide, quand Jl craignait que des propos d'un goût douteux ne désillusionnassent le directeur des accessoires ; mais le
comédien comptait sans Rosette, qui faillit un soir faire supprimer la subvention à tout jamais. L'instinct dramatique s'était développé chez elle peu à peu, et elle ambitionnait pour Tavenir des succès plus sérieux que ceux de la banlieue. Un germe d'artiste commençait à pointer •n elle, et, sans apporter encore dans le théâtre les convictions fiévreuses qui ont soutenu les grandes comédiennes, Rosette caressait un idéal qui flattait son amourpropre et soutenait sa volonté. Dans les rares occasions où elle se trouvait seule, il lui arrivait de jeter un coup d'œil sur sa situation présente et de s'attrister en pensant aux gens qui l'entouraient. Le charme de Lafourcade n'était pas encorerompu entièrement ; mais le fonds de la bande se composait de vieux cabotins qui avaient brûlé les planches de toutes les provinces, et qui cherchaient dans le vin un oubli de leurs maux passés et futurs. A vrai dire, ce n'était pas une compagnie inlelligente, et les conversations y étaient rarement délicates.
Ce fut dans un de ces moments de tristesse que M. Lobligeois surprit Rosette dans sa loge.
— C'est encore vous ! s'écria-t-elie, fatiguée de ne pouvoir rester seule un instant.
L'avare resta stupéfait et se tint sur le dernier degré de l'escalier.
— A l'avenir, continua-t-elle, prévenez-moi quand vous aurez à me parler... Avez-vous quelque chose d'important à me dire?... Allons, quand vous resterez un pied en l'air...
Un voyant la stupéfaction de M. Lobligeois, Rosette
190 LES AMOUABUX DE SÀINTE-PÉRINE
oublia son moment d'humeur, et dit d'une Toix (dus douce :
— Descendez ou montez, monsieur Lobligeoîs?
Le vieillard n'osait plus entrer dans la loge, et il craignait de faire un mouvement ; mais Tactrice^ honteuse de son mouvement d'humeur, fit quelques pas eu avant et parut inviter l'avare à entrer dans sa loge.
— J'ai les nerfs agacés ce soir, dit-elle pour se justifier. Et vous^ monsieur Lobligeoîs?
— Je vous remercie, mademoiselle Rosette.
— Vous êtes donc fâché après moi?
— Non.
— Pourquoi m'appelez-vous mademoiselle ?
— Quand on est traité de la sorte...
— Voilà, mon petit, les agréments de la vie de théâtre... Ahl vous voulez en tâter, et vous croyez que tout marche sur des roulettes ! Détrompez-vous ; je suis furieuse, il faut que ma colère se passe sur quelqu'un.
— Qu'avez-vous? demanda le vieillard.
— Lafourcade me trompe, j'en suis certaine!
— Ah I dit M. Lobligeois, avec un accent de Qpntentement.
— Je l'ai surpris , cette après-midi, dans la boutique de la bouchère, où il n'avait nul besoin, et, depuis quelque temps, je remarque que cette femme ne manque pas une seule de nos représentations. Mais cela ne se passera pas ainsi; je ne jouerai pas, ou celte femme quittera la salle I
— Y pensez-vous?
— Jouer pour aller me faire critiquer par cette bouchère ! Non ; je serai mauvaise, ma mémoire me man-
LBS AMOU&BUX 0B SAINTE-PéiOKB 191
quera,Je n'aurai plus la tête à moi, je n'entendrai pas le souffleur, jo ne serai plus à mon rôle... Décidément, je ne jouerai pas; et si Lafourcade continue à fisdre la cour è celte femme, je quitte la troupe.
— C'est peut-être ce que vous auriez de plus sage li faire, dit Tavare, qui entrevit dans l'avenir l'actrice seule, embarrassée de vivre, et prête à se donner à celui qui lui procurerait la vie matérielle.
— A votre place, continua le vieillard, je ne ferais paa d'éclat. Lafourcade peut être galant avec la bouchère sans vous tromper.
Tout en défendant le comédien, M. Lobligeois,- que l'amour rendait perfide, faisait saigner le cœur de Rosette. En apparence^ il disculpait Lafourcade pour, un insîtant après, lui lancer quelques traits qui prouvaient sa trahison. La colère se changea en une vive douleur; mais Rosette consentit à jouer ce soir-là, à la condition que, dès le lendemain, le vieillard se mettrait aux aguets pour surveiller les pas et démarches de son amant. M. Lobligeois accepta cette mission avec plaisir et il en tira un excellent parti. Certain que le comédien trompait Rosette, sous le prétexte de la plaindre et d*adoucir sa position par des conseils et de bonnes paroles, il envenimait les plaies de la pauvre fille et s'applaudissait en secret des blessures dont il pouvait constater la profondeur. Rosette aimait Lafourcade comme on aime à dixsept ans. Quoiqu'elle vécût depuis plus d'un an dans l'intimité du comédien, le prestige de celui-ci ne s'était pas envolé, malgré les misères, le peu d'attention et les brutales manières d'agir du fort j[>remier rôle. Lafourcade
i9St LES AMOUREUX DB SÀINTB-PÉRINE
était tellement assuré de son grand génie^ que Rosette, privée de moyens de comparaison, n'avait jamais songé à le mettre en doute. Lafourcade,en sa qualité de directeur, commandait en autocrate le personnel de la troupe. A lui les beaux costumes^ les rôles triomphants, la claque, composée de quelques polissons qu'il endoctrinait et dont il ne révéla jamais les entrées gratuites. Doué d'une suffisance dont rien n'approchait^ Lafourcade arrangeait les pièces à sa guise^ les coupait à sa fantaisie^ trouvant toujours les rôles de ses camarades trop longs et les siens trop courts. li s'était réservé les tirades à effet; dénouées inévitablement par les applaudissements prolongés des gamins des secondes galeries ; il n'avait pas eu de peine, parmi les tristes cabotins à quarante francs par mois qui l'entouraient, à se donner pour le metteur en scène le plus habile de Paris, et sa façon décommander dans les coulisses, de faire marcher tout à sa volonté, le rendait réellement un être do génie pour Rosette, qui ne connaissait rien de l'intérieur des théâtres.
Dressée par Lafburcarde, Rosette fût devenue la plus mauvaise actrice de drame^ si, plus tard, le sentiment de la réalité n'eût repris le dessus et ne l'eût poussée dans les pièces comiques. D'ailleurs^ elle aimait, et les défauts de Lafourcarde se changeaient en qualités superlatives, par la raison qu'ils étaient extraordinairement exagérés. L'amour de Rosette se composait même d'une sorte de fierté d'appartenir à un homme qui savait faire tout plier autour de lui. Aussi M. Lobligeois fut-il trompé dans ses calculs : plus il croyait compromettre le comé-
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dJen aux yeux de Rosette, et plus 11 le grandissait. Rosette craignait de voir enlever son amant par une autre femme, et si le dépit l'emportait en paroles amèrescontre Lafourcarde en son absence, auprès de lui elle redevenait timide, aimante, résignée, attendant comme la manne un regard du beau premier-rôle. Ces développements de passions restaient lettre close pour l'avare qui, luimême aveuglé par son propre amour, ne se rendait pas compte de l'état du cœur de Rosette ; mais il la plaignait sincèrement, et la réalité des sentiments qu'il manifestait pour l'actrice fit qu'une amitié durable s'établit entre la jeune fille et lui. Rosette avait besoin d'un confident ; elle fut heureuse de trouver auprès d'elle bn homme qu'elle pouvait recevoir à toute heure sans que la malignité de ses camarades pût s'exercer.
Mais la bourse de M. Lobligeois s'engouffrait mensuellement dans la caisse vide du théâtre !