‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Une seule visite de M. Perdrizet avait suffi à MU«Miroy pour lui faire oublier les chagrins passés. Le lendemain du jour où un retour de jeunesse et de mutinerie la poussa à lutiner le chef de bureau, elle se réveilla le sourire sur les lèvres ; en faisant sa prière, elle remercia Dieu de lui avoir laissé quelques beaux jours en réserve. Ses forces étaient revenues comme par enchantement ; il lui semblait qu'un sang nouveau parcourait ses veines. Elle ouvrit la fenêtre, et sa figure fut caressée par un vent liède et embaumé, chargé d'alanguissantes promesses. Les gens de service traversaient la cour et vaquaient à leurs occupations. MUe Miroy les admira comme des êtres singuliers qu'elle aurait vus pour la première fois. Elle leys regardait parler, rire, caqueter ensemble, et des paroles purement joyeuses paraissaient échangées entre eux. On entendait les gazouillements des oiseaux du jardin, et leur ramage était plus gai que

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d'habilade ; des moineaux se poursuivaient dans lacour^ sautillaient lestement après quelques mies de pain oubliées, ou quelques brins de paille ; tout était en fête, jusqu'à la girouette sur les toits en face, qui laissait échapper quelques douces paroles aux caresses du vent. De la chambre où demeurait W^^ Miroy, la vue se repose sur de grands arbres qui dépassent le mur d'un riche hôtel de la rue de Ghaillot La verdure des feuilles a des charmes intimes que Thomme ne comprend qu'à de certains moments; il y a des tendresses dans la feuille éclairée par un rayon de soleil, et il n'est pas donné à Tœil de surprendre ces délicatesses quand l'esprit est en proie à des idées grossières ; seule, une douce mélancolie permet de s'associera ces verdures qui semblent un bain pour les imaginations fatiguées.

Il y avait longtemps que M"® Miroy n'avait goûté la nature ; aussi se laissait-elle entraîner à ses rêves capricieux qui suivaient le cours des nuages changeants. C'est dans les grandes passions comme dans les grandes douleurs qu'on interroge le ciel ; le bleu de l'atmosphère nuancé de blanc semble une couleur tranquillisante, chargée d'espérances. Les images trop accusées de la réalité se confondent dans les nuages, prennent des contours plus indécis et perdent de leur matérialité pour se transformer en profils languissants d'un charme extrême.

Dans ce singulier mirage, M. Perdrizet se débarrassait de ses lunettes d'or, et le poli brillant de son crâne se teintait de tendres nuances qui, jointes à l'allongement vague de sa personne fluette, en faisaient un Perdrizet séraphique. Tout ce qu'il y a de mystérieux, de

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suave dâDs les forêts, dans les odeurs des fleurs^ enveloppait le chef de bureau et le baignait dans une atmosphère irisée et rayonnante pour laquelle, malheureusement, le dictionnaire de la langue française se trouve en défaut ; mais la pauvre amoureuse trouvait en elle* même ce séraphique portrait qu'elle eût été incapable d'analyser. La passion seule a le pouvoir d'évoquer des images si parfaites. C'était mieux que les anges tels que les peintres ont imaginé de les reproduire ; un cœur voltigeait dans les nuages, recouvert d'une enveloppe si frôle et si transparente, qu'on pouvait en suivre tous les battements. Par intervalles, ce cœur rayonnait ou se noyait dans des nuages élhérés ; il voU tigeait, sautillait plus tendrement que les oiseaux dans l'air, et semblait s'abattre en vue des fenêtres de M«e Miroy.

Un simple incident vint tirer l'amoureuse do sa contemplation. Un bruit aigu se faisait entendre dans la cour, produit par le couteau de M. Cèdre, qui, en compagnie de Jacquem, arrachait les herbes entre les pavés. C'était leur besogne de la matinée, car Jacquem, pour se rapprocher le plus souvent de Sainte-Périne, s'était mis à la disposition de M. Cèdre non-seulement comme peintre, mais comme apprenti botaniste; à eux deux ils tenaient rétablissement plus propre que dix jardiniers, M. Cèdre ayant déclaré une guerre formidable aux moindres mousses de l'Institution. Aussi la cour étaitelle d'une propreté hollandaise, et, en même temps, le botaniste enrichissait sa collection. La vue des deux savants amena des larmes dans les yeux de M^^^ Miroy, qui,

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depuis longtemps privée de société par sa maladie » ayait oublié qu'il existait des hommes et des femmes sur la terre. Si elle n'eût craint de les déranger dans leur travail, elle eût commencé avec eux une longue conversation. Maintenant elle avait soif de parler, de communiquer avec les autres : toutes ses pensées accumulées tendaient à s'épancher au dehors. Ce fut de la sorte qu'elle envoya le sourire le plus amical à une demoiselle Julie qui traversait la cour, et qui, encouragée par cet accueil, s'arrêta sous les fenêtres de la malade, et parut sidisposée à supporter de longs discours, que MMe Miroy la pria instamment de monter.

Eu ce moment, MUe Miroy se fût confiée à son plus cruel ennemi, pourvu qu'il parût l'écouter. Le trop plein de son cœur demandaità s'échapper, et la pauvre femme, tout à son amour, ne s'inquiétait pas dans quel» vases allaient s'égoutter ces inquiétudes, ces jalousies, ces nuits sans sommeil qui avaient rempli sa vie pendant six mois. W^ Miroy aimait, et, ainsi que tous les amoureux, elle s'accrochait au premier conûdent sous sa main, pourvu qu'il fît mine de compatir à ses chagrins passés et qu'il parût admirer l'aro-en-ciel qui venait de s'étendre sur ce fond un peu sombre. Il lui fallait parler de luij toujours de lui, dire combien il avait été méchant, mais aussi combien il était redevenu tendre. Dans cet état, les amoureux perdent toute observation, ignorent s'ils fatiguent leurs écouteurs et continuent de parler sans cesse d'eux, sans s'inquiéter si leurs écouteurs en sont préoccupés. Ces sortes de confidents sont aussi rares que le véritable amour; mais M"c Miroy avait mis

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la maîD, sans s'en douter, sur un des plus patients écouteurs de Sainte-Périne, car M"« Julie faisait partie du club Gibassier, et le hasard faisait qu'un sujet curieux venait à s'offrir lui-même.

Jadis, M"® Miroy ne se fût pas confiée de la sorte à la première venue ; mais les petits cénacles de l'Institution, ses commérages, ses méchancetés , tout avait été chassé de son cerveau pour y loger la personne de M. Perdrizet. On connaît ces kaléidoscopes, remplis de morceaux de verres, taillés à mille facettes, de telle sorte que la même image se répète mille fois dans chacune des facettes. MWe Miroy semblait avoir perpétuellement devant les yeux ce kaléidoscope à travers duquel elle regardait le chef de bureau, toujours M. Perdrizet, et lui seul, et sa personne, et ses moindres actions étaient réfléchies dans la chambre noire de son cerveau. Si elle prononçait le nom de Perdrizet, la nature ne formait plus qu'un vaste écho qui répétait le nom chéri. Aussi, M"® Julie ne perdit pas sa matinée ; elle put emporter de chez la pauvre fille un dossier de notes dont eût été jaloux un psychologiste. Pleine d'admiration pour la passion qui avait daigné se loger en elle, W^^ Miroy se plaisait à la suivre dans ses moindres détails ; poussée par des sentiments réels, elle ne se servait que de mots simples qui prenaient de l'éloquence de leur sincérité, et, singulier triomphe vis-à-vis d'une nature pervertie, elle finit par intéresser à ce récit son espion elle-même. C'est là ce qui prouve la grandeur de sa passion.

Au début du récit, W^^ Julie ne se tint pas de joie de la facilité avec laquelle elle allait accumuler des maté-

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riaux intéressants pour les conférences du cercle de Ifme Gibassier; mais, pour en tirer profit, il était nécessaire de se tenir en observation froide, et d'enregistrer fidèlement les cris passionnés de W^^ Miroy. Il arriva le contraire, et c'est un fait précieux à noter. Au sortir de chez Tamoureuse, M^^« Julie, quoiqu'habile dans ces sortes d'enregistrement, ne se rappelait plus aucun détail : rémotion de MUe Miroy l'avait gagnée, la méchante créature était redevenue femme un instant. Elle s'était laissf^^ aller à la tourmente d'une passion racontée chaleureusement, et elle avait perdu ainsi sa facilité de froide analyste ; cependant le gros des événements lui resta dans la mémoire, mais adieu aux détails intimes, à ces souvenirs de paroles textuelles qui devaient faire la joie des membres du terrible club. Ayant annoncé le soir des détails excessivement curieux sur les amours de Mii« Miroy et de M. Perdrizet, M"« Julie fut fortement réprimandée parM°»e Gibassier de se trouver tout à coup en défaut, car elle ne put apporter aucune lumière aux faits connus précédemment. L'abandon de M. Perdrizet avait été si flagrant, qu'il ne fut pas difficile au club d'en être informé par la voix publique, car cet événement s'était traduit par la lettre anonyme rédigée par M"*« Gibassier, et à laquelle M^i^» Miroy ne se laissa pas prendre. Mais comme W^^ Julie avait oUvert la tranchée et pouvait de là observer ce qui se passait chez l'amoureuse, il fut décidé qu'elle retournerait à son poste. Elle promit de ne plus se laisser endormir par les récits de l'ennemi, et (Ten rapporter des observations plus positives. Ce ne fut pas la matière qui manqua. Le même jour

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oîi MUe Miroy s'était réveillée si heureuse, fut terminé par des^ angoisses nouvelles. M. Perdrizet ne vint pas l La pauvre amoureuse eut la force de descendre au réfectoire, où elle n'avait pas paru depuis longtemps, et elle put voir de ses yeux les attentions et les soins dont la belle M"« de la Gorgetle était entourée par le séducteur. Bien plus> le chef de bureau fil mine de ne pas apercevoir Taffligée: elle en reçut un tel coup que la cuillerée de potage qu'elle essayait de prendre la brûla comme du plomb fondu dans la poitrine-: en un instant» le mieux de la matinée se changea en rechute plus violente. Elle pâlit, son front se perla de sueur, et elle n'eut que la force de dire à M™* de la Borderie :

— Emmenez-moi^ je me sens bien mal.

Les pensionnaires de Tlnstilution peuvent se diviser en deux catégories: ceux bien portants et ceux dont l'estomac a fléchi sous le poids des plaisirs et des abus. Les maladifs font bande à part, et passent leur journée à s'inquiéter des variétés de troubles qu'apportent chaque jour dans des organes usés les changements de saison , les diverses nourritures et les mille détails de la vie. C'est dans ce dernier camp que M. Tringle eût été sacré empereur si l'idée lui en fût venue. Il représentait à lui seul les inquiétudes de cette race maladive; il était porteur de leurs requêtes auprès de l'administration, et il leur servait d'ambassadeur et d'avocat. Il épiait les moindres malaises des pensionnaires, aûn d'étaler ses connaissances en médecine et d'ordonner quelques émollients, quelques adoucissants, quelque jujube, quelque guimauve. Le départ brusque de M»* Miroy le servit à

souhait, et il se vanta de la guérir si elle voulait l'écouter; mais l'opinion générale, adroitement mise en jeu par la bande Gitassier, fut que la maladie de MU« Miroy tenait encore plus à des désordres moraux qu*à des perturbations physiques, et dès lors Mme de la Gorgette se trouva en butte à des accusations de coquetterie telles que le bruit en parvint jusque chez les Ravier.

Le coupable Perdrizet ne porta qu'une faible partie de ces accusations, dont le poids retomba sur la tête de rinnocente M^»® de la Gorgette, qui ne s'en doutait guère.

En moins de huit jours, l'Institution fut en proie à des commérages, à des schismes provoqués par l'amour.

Ce fut à cette époque que Jacquem entra à Sainte-Périne, et il put voir la conclusion de drames terribles qu'il avait à peine soupçonnés. Un jour, pendant l'absence momentanée de la concierge, un commissionnaire ayant apporté un paquet de la part de M. Lobligeois, fut reçu et interrogé par une demoiselle du club des Femmes malades. Ce paquet, détourné, fut porté à M»* Gibassier, qui, sans scrupule, l'ouvrit et y trouva une lettre. M. Lobligeois priait la concierge d'accepter un cbâle qu'il avait choisi en compagnie de Rosette, et il témoignait de ses sentiments d'adoration pour l'actrice. Après une longue délibération, le châle fut renvoyé à la conciei^e, mais la lettre fut conservée.

Qp peut penser à quels propos donnèrent lieu les «ioubles amours de M. Lobligeois et de M. Perdrizet.

Pf^ndant/trois jours, Bl^i* Miroy répéta le mot abandon-

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née, et elle ne put en prononcer d'autres. Ce mot formait à lui seul une langue. Elle le répétait à tout instant: abandonnée, abandonnée, abandonnée !

M"M de la Borderie vint la voir et n'en put tirer d'autre parole.

Quand la femme de ménage présentait un bouillon à MW« Miroy, elle le repoussait doucement de sa main amai-, grie en disant : abandonnée !

Le docteur Desclozeaux vint la voir, lui fît quelques questions : elle répondait toujours : abandonnée!

L'aumônier à son tour essaya de lui prodiguer les consolations de la religion : il se retira plein de pitié pour cette pauvre abandonnée.

M"« Miroy, sans être en délire, en avait tous les symptômjes : elle se tenait à moitié assise sur son lit, les yeux fixes, sans voir, les oreilles sans entendre, dans un état de constante fixité et de perpétuelle réflexion. Les allants et venant autour de son lit ne la troublaient pas; de son regard plus intérieur qu'extérieur, car elle ne semblait pas regarder, elle contemplait sans doute au dedans d'elle-même l'image chérie du séducteur Perdrizet, que peut être elle suivait dans ses évolutions galantes, je* tant un compliment à une dame, se redressant de sa petite taille sur ses hauts talons, faisant miroiter danslo jardin son crâne luisant sous un rayon de soleil.

Chacun plaignait la pauvre amoureuse sans pouvoir trouver de remède à son mal. La médecine est impuissante dans ces sortes de prostration. Le médecin veaait visitertous lesmalînsla malade, lui tâtaitle pouls, secouait la tête en disant à son interne : Rien à faire. Un jour

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H^ de la Borderie l'attendit après la .visite et lui demapda des nouvelles de sa malheureuse amie.

— Aujourd'hui comme hier, madame, répondit-il, et demain comme aujourd'hui, j'en ai peur.

— Ainsi, monsieur le docteur, vous ne pouvez rien

— Essayer, madame... On essaye sur des corps jeunes, et encore...

— Il n'y a donc plus d'espoir pour cette infortunée, s'écria la veuve-

— J'ai vu souvent dans les maisons d'aliénés, dit le docteur Desclozeaux, des cas semblables... Une jeune fille était séduite par un homme qui la quittait tout à coup ; les mêmes désordres se représentaient, une sorte de stupeur que nul traitement ne pouvait changer. Cependant on les essayait; mais à Tâge de M"» Miroy, je ne peux pas lui ordonner des bains glacés...

— Oh I non.

— Et d'autres traitements plus énergiques encore.

— Ah ! que ce M. Perdrizet est coupable ! s'écriait Mn*« de la Borderie.

— Je n'excuse pas M. Perdçizet, dit le médecin ; mais M"' Miroy a pris trop au sérieux les galanteries, les mêmes qu'il adresse en général à toutes les pensionnaires de l'établissement... M"e Miroy est victime de son organisation, elle y obéit comme M. Perdrizet... Il y a des plantes qui ne peuvent s'acclimater dans des terrains trop brûlants; l'amour devait produire ces ravages chez Mn« Miroy. Les forces passionnées se sont triplées d'être restées dans un constant sommeil pendant une partie de

sa vie. Ce qui aurait produit peut-être une lueur douce dans la jeunesse^ a amené trop tard un incendie... Et c'est ce qu'il m'est difQcile d'éteindre.

Le lendemain le délire augmenta chez la malade.

— Il faudra veiller avec soin à la malade, dit le médecin à la femme de ménage. Ne quittez plus M"» Miroy.

Mme de la Borderio, prévenue, vint s'installer auprès de son amie, et ne voulut pas laisser à la gardé les mille soins dévoués qu'exige une malade. Quand elle la jugeait fatiguée, elle soulevait les oreillers, la changeait de côté, humectait ses lèvres pâles de sirop de cerise coupé d'eau de Seltz; elle lui rafraîchissait les yeux d*un collyre ordonné par le docteur. Après trois ou quatre jours, uu certain assoupissement pointa sur tous les traits de la malade. Plus de gestes, plus un mot ! La maladie avait vaincu M"» Miroy. La figure allongée et pâle comme l'ivoire, la bouche à demi ouverte, on l'aurait crue mourante, si des fleurssans odeur, placées par M«»« de la Borderie sur la cheminée et la table de nuit, n'avaient fait présumer un retour à la vie.

Mme de la Borderie voulait qu'au sortir de ces assoupissemements M^^e Miroy eût la vue caressée par les fraîches couleurs de ces fleurs. Le docteur annonçait un assoupissement de trois jours, au bout desquels une crise amènerait un retour à la vie ou à la mort.

Après une huitaine de veilles, Mme de la Borderie était si visiblement fatiguée, que le docteur insista pour qu'elle allât prendre un repos complet de vingt-quatre heures. Il n'y avait aucun danger pour M»® Miroy. Pen-

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dant ce dernier jour, la nature terminait ses sectètes opérations et ne devait donner son dernier mot que le lendemain. Mm« de la Borderie finit par céder aux ins« tances du docteur : d'ailleurs, la femme de ménage était à pour appeler l'interne au moindre danger; mais la garde, qui avait passé deux nuits sans dormir, se laissa gagner par le sommeil, et il ne resta de vivant dans la . chambre qu'une veilleuse, dont la petite flamme trem* blante semblait elle-même prise du dégoût de la vie.

Ce soir-là, liL Perdrizet reconduisait M«« de la Gor* gette, qui demeurait au rez-de-chaussée : Tair était chaud, de pâles éclairs traversaient les nuages dans le lointain. Il avait fait une de ces journées d'été accablantes qui donnent aux nuits un charme que seuls comprennent les habitants du Midi. Quand Mme de la Gorgette voulut ouvrir sa porte, M. Perdrizet insista pour faire un tour dans la cour. Il faisait si bon de se sentir vivre en pareil moment ! De la jiTurnée, M^« de la Gorgette n'avait paru dans les jardins brûlés par les ardeurs de la canicule. M. Perdrizet avait droit à un dédommagement. Cette demande fut faite en termes si délicats, que Mi»« de la Gorgette accorda un petit quart d'heure de grâce à son chevalier ; mais le petit quart, d'heure passé (il n'avait pas duré moins d'une heure), M. Perdrizet commença de nouveaux propos sur le pas de la porte que Mme de la Gorgette tenait ouverte, et quoique la dame s'en défendît, le galant ne voulut quitter la place qu'après mille promesses d'amour et deux baisers sur la main qui lui furent accordés.

Ce dernier caquetage dura encore quelques minutes,

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pas assez haut pour réveiller les pensionnaires, mais assez haul pour qu'une fenêtre du premier étage s'ouvrît doucement^ sans que M"** de la Grorgette ni M. Per* drizet s'en aperçussent. Une forme blanche parut à cette fenêtre, immobile.

Cétait M»* Miroy!

Explique qui pourra les réels courants magnétiques produits par la passion I Ils existent^ on n'en saurait dou* ter. Dans un ordre bien inférieur, j'ai connu un collectionneur de faïences^ condamné depuis deux jours par la Faculté... Il hii restait à peine un souffle; on s'attendait chaque nuit à le voir mourir. Un matin sa femmetrouve vide le lit du moribond. Qui avait emporté le^ mourant t La passion. On le retrouva à Tétage au-dessus en chemise, jetant dernier regard à ses chères faïences!

L'avarice amène de pareils résultats, Tambition, la gloire, toutes passions mesquines en regard de l'amour.

La voix de M. Pe'rdrizet avait traversera prostration de M"* Miroy ! Elle était revenue à la vie ! Ces inflexions de voix caressantes que le séducteur savait prendre quand il parlait à une femme, avaient réveillé l'amoureuse^, qui sortit pour ainsi dire de son tombeau. Elle ne se rappelait ni ses souffîrances physiques ni ses douleurs morales; elle se réveillait comme la senora sous les fenêtres de laquelle sont grattés les premiers sons de guitare d*un galant. Elle revenait à. la vie comnae un enfant qui vient de naître, sans ressentir autre chose qu'une délicieuse sensation, une voix chérie qui Rappelait ; cependant à travers son émotion qu'elle ne raison-

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naît pas^ un secret instinct la poussa à se lever doucement pour ne pas réveiller la garde endormie. Deux fois elle se laissa retomber sur son lit comme un enfant dont les mouvements ne sont pas d'accord avec la volonté.; mais elle s'appuya contre le chevet Jusqu'à ce que ses jambes eussent repris leur assiette. Enûn elle parvint jusqu'à la fenêtre, l'ouvrit et eut une révolution terrible. Les sens reprenaient leur empire un à un. C'était la voix du bien-aimé qui cbantait une mélodie incomparable, mais cette mélodie s'adressait à une autre. Une autre répondait au rossignol !

Des gouttes de sueur produites par l'émotion plus encore que par la fatigue perlèrent au frontde M"« Miroy qui crut qu'elle allait tomber; mais elle se cramponna à la fenêtre et un petit courant de vent frais, qui vint tout à coup glissera travers les ondes chaudes de l'atmosphère la ranima assez pour qu'elle pût quitter la fenêtre, suivre son lit en s'appuyant contre le bois, gagner un fauteuil voisin, et se reposer un moment prhs de cette veilleuse qu'elle n'eut pas la force de souffler, mais dans laquelle elle trempa le doigt pour noyer Ja petite mèche à demi usée.

Son instinct de femme était revenu tout à fait. Elle voulait que la garde se trouvât dans l'obscurité, au cas où elle viendrait à se réveiller. M"* Miroy avait gardé la connaissance exacte de sa chambre. Peut-être dans ce moment voyait-elle clair dans ces ténèbres ! Du fauteuil elle arriva en tenant le bras jusqu'à la commode, de la commode à la porte, de la porte à l'escalier, et des deux mains elle s'accrocha à la rampe, descendant lentement

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les marches une à une^ toujours comme un enfant qui essaye ses premiers pas.

Elle ne sentait ni le froid, ni la fatigue, ni la maladie depuis qu'elle avait entendu là voix chérie!

À peine W^^ Miroy était-elle au pied de l'escalier qui donne dans un corridor menant à diverses parties du pavillon, qu'elle entendit une porte se fermer, puis des pas d'homme résonner dans la cour, et en même temps une petite chanson que l'heureux Perdrizet fredonnait, plein de gaieté de la charmante soirée d'été passée en compagnie deM"e de La Gorgette.

— Ta ra ta ta, chantait-il d'un ton joyeux en fermant la porte du corridor qui menait è son appartement.

Mais il n'eut pas le temps de terminer sa petite chanson. Son chapeau venait' de s'envoler brusquement comme emporté par une trombe, et une main froide, longue et amaigrie, s'empara de son crâne, une étreinte qu'il reconnut pour l'avoir déjà subie.

— Encore une fois ! s'écria une faible voix à laquelle M. Perdrizet répondit par un cri perçant, car il crut avoir affaire à un fantôme.

Ces terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des deux mains s'accrochant dans les embrasures des oreilles de faune de M. Perdrizet, les autres se rejoignaient sur le sommet du crâne qui, malgré son poli, était pris comme par huit élaux allongés.

— Cla... Cla... Cla... risse! s'écria M. Perdrizet en poussant un nouveau cri, et d'un brusque soubresaut il parvint à s'échapper, laissant tomber sans pitié sut le

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carreau Mii« Miroy qui fut trouvée sans connaissance par la garde réveillée par ce bruit.

Le lendemain, le brait se répandit que M. de Flamarens, prenant en pitié la malheureuse femme, avait mis en demeure M. Perdrizet de se prononcer entre elle et Mb* de laGorgette. On parlait même d'un duel; mais (fêlait une exagération de la société Gibassier.

Cependant, Tadministration eut vent de tous ces désordres, qui eurent pour conclusion le départ de Ml*» Miroy. Ctomme M»* de la Gorgetle elle-même souffrait des calomnies qui troublaient sa tranquillité ordi- . naire, on craignit un moment qu'elle ne fût une nouvelle victime des galanteries du chef de bureau. Après une mercuriale sévère, M. Perdrizet promit de faire cesser tous ces bruits en épousant W^^ de la Gorgette, et ce mariage, qui allait mettre un frein aux audacieuses séductions d'un homme trop inflammable, ramena la tranquillité dans rinstitution.

Pour M. Lobligeois, dont les absences devenaient trop fréquentes et ne pouvaient s'accorder avec le règlement, forcé d'opter entre une vie régulière ou la fréquentation des comédiens, l'amour l'emporta sur l'avarice ; il préféra donner sa démission et continua à dépenser sa fortune à nourrir la troupe. On a dit depuis qu'il était ruiné complètement, sans que Rosette lui eût jamais accordé la moindre faveur.

Il j a six mois, U^^ Gibassier fut atteinte d'une maladie sin^Hère et terrible qui semblait un châtiment de la Providence. A la suite de spasmes nerveux, ses mftchoiresse raidirent , et ses dents ne purent être desserrées par

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n'importe quel moyen. On la nourrissait en lui introduisant du bouillon par un trou formé par deux molaires qui manquaient à la mâchoire iuférieure. Et le club des Femmes malades fut dissous, privé de son chef.

M. et M"M Ravier continuent leurs duos et reçx)ivent les samedis. Jacquem est on ne peut plus heureux, entouré de braves gens : pendant la musique, il travaille à colorier les plantes du botaniste Cèdre pour la/7ore de Sainte- Périne,

FIN DES AMOUREUX DE SAmTE-PÂUNK

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