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CHAPITRE II

Paris est la ville de l'Europe où l'on s'inquiète le plus des souffrances privées. Dans cet immense tourbillon d'affaires, de plaisirs, où sont roulés des hommes en apparence égoïstes, il est rare que la compassion pour le malheur n'ait pas gardé une petite place chez ceux qui semblent le moins portés à l'étude des classes souffrantes. L'assistance publique joue un rôle immense et mystérieux qu'on ne peut connaître qu'en étudiant de près les rouages de l'administration du parvis Notre-Dame. Vieillards et enfants, femmes-mères, ceux privés de leurs bras et ceux privés de la raison, tous ont droit à l'assistance publique, une des plus belles réalisations des sociétés modernes, qui devrait avoir un palais pour bureau et au-dessus du fronton une imposante Ggure ^mbolique, taillée par le ciseau d'un grand statuaire. Si bien des réformes sont encore à désirer, si les environs de Paris attendent de vastes constructions destinées à hft-

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ter lo retour à la santé des convalescents , il faut s*en prendre au temps^dont les progrès s^agglomèrent lentement*.

Entre toutes les créations remarquables de Tasslstance publique, il faut citer comme une des plus utiles Tinstitution de Sainté-Périne, qui est à Thôpital ce qu'un colonel est à un soldat. C'est un hôtel des invalides civils en petit, et tous les efforts de Fadministration doivent tendre à développer cette maison de retraite, appelée Institution pour ne pas froisser les vieillards sans fortune qui, sur le déclin des années, ont conservé de faibles revenus. L'Institution de Sainte-Périne et les Petits- Ménages servent d'asiles à la vieillesse à Paris; mais la situation topographique des deux établissements indiquerait seule les degrés qui les séparent. Sainte-Périne est située dans les Champs-Elysées, voisin des hôtels les plus aristocratiques de Paris ; les Petits-Ménages forment un des angles de la rue de Sèvres, c'est-à-dire le quartier le plus peuplé et le moins riche du faubourg Saint-Germain. Pour être reçu à Sainte-Périne, il faut avoir occupé une certaine position dans la société ; les Petits- Ménages sont composés de vieillards de la basse classe qui ont économisé quelques centaines de francs de rente, et qui longtemps ont ambitionné ce lieu de retraite. Il serait difficile de trouver dans la rue de Sèvres des vieil-

1 Ce désir n'indique -t-il pas la date de la eomposition de «e livre écrit pendant les huit premiers mois de Tannée 1857 ? Depuis cette époque, Touverture de TAsile de Vincennes montre quels progrès on peut attendre de TaTenir.

[Note de routeur, )

lards d'une grande famille; à rinslitutîon de la rue de Chaillot^ on rencontre des gens tilrés : d'anciens noms s'y éteignent lentement. La force des choses y a conduit des hommes et des femmes de condition élevée: là se retrouvent encore les habitudes de la haute société, et le salon de conversation^ fréquenté par des personnes de soixante à quatre-vingt-dix ans, rappelle les soirées du monde.

Assise sur des bases solides par l'impératrice Joséphine, Tlnstitution Sainte-Périne a pris d'importants développements depuis le premier empire; à l'heure actuelle, c'est une maison de retraite dont l'entrée est très-recherchée. Des solliciteurs nombreux sont inscrits sur des listes de sumumérariat, attendant patiemment que la mort souffle sur la petite flamme qui anime encore le corps de quelques vieillards. La première condition pour être admis à l'Institution est de justifier de soixante ans accomplis; la petite bourgeoisie y a droit d'entrée comme la noblesse. D'anciens industriels, chefs de bureaux^ militaires, négociants, rentiers, etc. Jouissent du même privilège : il n'y a égalité que devant la rente à payer à l'administration des hôpitaux et devant le trousseau à fournir à l'Institution. Moyennant sept cents francs par an, le pensionnaire a droit au logement, à la nourriture, aux soins du médecin, et à divers avantages, tels qu'une bibliothèque, un salon de conversation ; le reste e$t à sa charge, habillement, entretien, service particulier, ce qui suppose une petite fortune de douze cents francs. Mais combien d'avantages pour ces maigres douze cents francs, qui, avec la plus stricte économie, ne

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donneraient pas dans Paris le quart des 'joais^Dces de Sainte*Périnel Un joli logement donnant d'un côlé sur la vaste coar de l'Institution^ de l'autre sur un grand jardin ; l'air des buttes de Gbaillot, cité comme fendroit le plus sain de Paris, une cuisine abondamment tervie, la proximité des Champs-Elysées pour ceux qui aiment le mouvement de la foule^ la promenade dans un beau jardin tenante Tlnstitution, et, par-dessus tout, pÂvan* tage de la société, si chère aux vieillards *.

Ou ce sont des esprits détachés des passions humaines, qui ont vidé, à force d'y boire, la coupé des jouissances et des infortunes, et s'entretiennent entre eux du néant des vanités humaines, ou d'autres ont conservé l'esprit jeune, le cœur chaud, et se plaisent encore aux passions du monde. Alors, dans cette réunion de caractères et de positions si variés, flnstitution offre le tableau contras* tant de gens ayant aimé la vie, l'aimant encore et no se trouvant pas froissés par les rapports et les dédains d'une jeunesse moqueuse, sans respect pour les folles manies de la vieillesse.

C'était après cet heureux séjourque soupiraitJacquem!

Fréquentant presque tous les jours les Ravier, il en revenait avec des provisions d'anecdotes dont une surtout me donna le plus vif désir de pénétrer dans l'établissement où s'agitaient encore tant de passions. Cest

1 Dans quelques mois, Tinstitatioii Saiate-Périne sera transféra k Aateuil. La traorsformatioo de Paris, depais quelques années, chaB(^« le caractère du roman qui, par suite des observations positives dont les lecteurs sont curieux, prend le caractère d*un ouvrage historique.

{Note de l'auteur.)

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ainsi que j'appris Taventure d*un pensionnaire de Tinstitution, surpris, à une heure du matin , récitant des poésies sous les fenêtres d'une dame âgée de soixantecinq ans. Rencontré par le secrétaire du directeur, qui rentrait, le poëte fut reconduit dans sa chambre, un peu malgré lui^ soutenant qu'il avait le droit de réciter des poésies à la lune, les pieds dans la neige ; qu'il remerciait la direction de prendre soin de sa sauté, mais qu'il se sentait encore assez de chaleur intérieure pour ne pas craindre de refroidissements.

Par ce fait et d'autres nombreux qui vinrent se grouper autour de celui-là, je connus que Vamour était uno des passions qui survivaient le plus chez Thomme, et ma curiosité ne fit que redoubler.

J'allai souvent me promener dans le grand jardin dont les murs sont mitoyens du Château des Fleurs ; les soirs d'été. Je voyais arriver, après le dîner, la belle société de Sainte-Périne : de vieilles dames qui avaient conservé le goût de la toilette, des vieillards prenant soin de leur personne. Les conversations se tenaient d'abord en commun sur de grandes banquettes en bois vert, en forme d'éventail. On prenait Tair en écoutant la musique du bal voisin; des groupes se formaient deux par deux, disparaissaient dans les bosquets, montaient au belvédère. A deux pas de là, au Château des Fleurs, les filles entretenues vendaient leurs charmes peints au plus haut enchérisseur; ici l'amour était revenu à la simplicité de l'âge d'or. C'étaient des soins, des égards, d'exquises délicatesses qui cherchaient à faire oublier la poussière de papillon envolée de la jeunesse.

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Peu à peu, par mon assiduité et par l'habitude qu'on prit de ma personne^ je fus introduit dans le ménage Ravier. Jacquem ne jurait plus que par moi ; la fréquente répétition de mon nom^ les compliments à outrance ùont il entourait mon caractère, firent que M"« Ravier la première m'invita à lui rendre visite. C'était une petite dame pétulante qui avait conservé toute la vivacité de la jeunesse : une aimable curiosité faisait le fond de son caractère; elle ne procédait qiie par questions sur ce Paris qu'elle avait longtemps habité et dont elle semblait plus retirée qu'à cent lieues. Les soins qu'elle rendait à son mari, Tentretien de son ménage, les accès assez fréquents de rhumatisme qui s'emparaient de l'épaule de M. Ravier la forçaient de ne jamais s'éloigner de l'Institution. Rarement on vit naturel plus heureux; pour désennuyer son mari, qui alors était sous le coup de la maladie, elle appela à elle ce qui lui restait de jeunesse^ et cette petite dame aux membres fins et souples semblait un oiseau dans sa chambre. Elle courait, sautait, chantait, trouvait des mots gais pour faire rire son mari; nulle part ailleurs je n'ai vu d'intérieur plus animé.

Deux fois la semaine M"' Ravier recevait quelques pensionnaires: M. Perdrizet, le petit poëte amoureux de M*»* de la Gorgette; M. Destailleur, l'homme le plus poli de France , celui que W^" Arsène Ghaumont appelait Urbanité; l'abbé Falaise, l'aumônier de l'Institution ; M. de Capendias, qui représentait la noblesse ; Mm» de la Borderie, une femme de bien; M. Lobligeois, célèbre par son a varice, et M"* Miroy, une des victimes de l'établissement. Tou

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tes personnes qui se quittaient rarement, partageant tous les jours une des quatorze tables oblongues de la salle à manger, dont chacune est occupée par six personnes.

Ainsi qu*on le pense, ce petit cercle était fort Jalousé par les pensionnaires de Tétablissement/car on ne pouvait guère citer dans Sainte -Périne que trois sociétés tranchées; la chambre de M«« Gibassier, où se tenaient les plus mauvais propos de rétablissement, où se réunissaient plus* particulièrement des dames et le rival de M. Perdrizet, le poète Courroux-Desprès, quî avait obtenu jadis des succès dans les concours d'Agen; on citait encore les réunions de M. et de M»»® Désir, anciens petits marchands, remarquables par la présence de M. de Flamarens, dont la noblessse était mise en balance de celle de M. de Gapendlas et de M»e de la Borderie.

Si on excepte les trois tables qui, à partir du dîner, réunissaient leurs habitués dans trois salons différents, les autres pensionnaires de Sainte-Périne vivaient plus isolés, les uns malades, les autres misanthropes, certains passant leurs soirées à la bibliothèque de l'Institution, d'autres faisant leur partie au salon pour ne pas dépenser de chauffage ni d'éclairage. Jacquem m'initiait peu à pou à ces détails : le petit peintre était un fin observateur, sauf pour ce qui l'intéressait personnellement; mais il ne se doutait pas avoir un ennemi mortel dans la personne de M. Lobligeois, vieil avare, qui se vantait de coûter fort cher à l'administration de l'assistance publique.

Il existe deux modes de payement pour être admis &

Sd us AKOUMirX DB âAUfTB-riBim

l'Institution Sainte-Périne: le premier consistant en une rente annuelle de 700 francs, le second en l'apport d'un capital qui varie suivant l'ftge du pensionnaire. Pour prendre immédiatement un eiemple frappant de la différence du capital à payer, un pensionnaire âgé de soixante ans, en* versant 6,348 francs lors de son entrée, pourrait vivre tranquille jusqu'à cent ans sans avoir rien à payer désormais, tandis qu'un homme âgé de quatre-vingt-seize ans ne payerait que la somme de 090 francs, les calculs de probabilité sur la vie ayant démontré que cet homme pouvait espérer tout au plus vivre deux ans. Or, M. Lobligeois, admis à Sainte-Périne à l'âge de quatre-vingt-un ans, s'était bien gardé de suivre le premier mode de payement, consistant en une rente de 700 francs; il avait versé une somme de près de 3,000 francs, et s'était frotté ses mains sèches en se disant quelle merveilleuse affaire il faisait ce jour-là.

M. Lobligeois commençait par manquer au règlement principal de Tlnstitution, qui n'admet dans son sein que des rentiers à quinze cents francs au plus; l'avare avait cinq mille francs de rente. Il ne se disait pas qu'il empochait un pauvre homme d'entrer à sa place; ces sortes de raisons ne germaient pas dans son esprit. Sa prétention était d'arriver à un âge très-avancé, et de passer près de vingt-cinq ans dans l'Institution, bien nourri, en compagnie agréable, pour la somme de trois mille francs. Tingt-cinq ans pour trois mille francs I Jamais homme ne fit de plus heureux calculs en se rendant compte que chaque année ne représentait guère plus de cent francs. Cent francs la nourriture et le logement ! Jamais M. Lo-

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bligeoiSy malgré son économie, n'avait pu arrriver à ce résultat dans Paris^ malgré Téconomie la plus stricte. Boire, manger, se loger, se chauffer pour cent francs I Dans le pays le plus fortuné et le plus fertile, il était impossible d'arriver à ce merveilleux résultat» Aussi le réveil du vieillard lui semblait plus agréable qu'à fâge heureux où Tenfant ouvre la paupière sans, penser aux fatigues de la vie ; U avait fait des décomptes par jour de ce qu'il coûtait à l'administration, et se réjouissait de passer une excellente journée pour la somme de cinq sous et demi. La chambre dans laquelle il couchait et qu'il occupait à peu près pour six liards, le déjeûner qui lui revenait à un sou, le dîner à deux sous, faisaient que son sommeil et sa digestion se passaient d'autant plus agréablement qu'il trompait Tadministration par le sur* plus de rentes qu'il accumulait chez son notaire, avec la seule intention d'accumuler. M. Lobligeois n'avait pas do parents et ne souffrait pas de son isolement ; 3a fortune lui servait de famille. A de certains jours de la semaine, bien enfermé dans sa chambre, la clé enlevée, le verrou tiré, M. Lobligeois ouvrait un secrétaire, et se donnait la jouissance de considérer et de manier un plein tiroir de pièces d'or : jamais la poignée de main d'un ami dont on a été séparé depuis longtemps ne lui eût causé un plus doux tressaillement que de plonger sa main dans le tiroir et d'embrasser ainsi toutes les pièces reluisantes, La passion de l'or avait annihilé toutes les autres, et H. Lobligeois eût été parfaitement heureux sans le sinistre battement d'ailes de la. chauve-souris qui plane au-dessus de la tète de tous les humains, La chauve-

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souris de M. Lobligeois était une terreur extrême de la mort : il ne voulait pas en entendre parler; ainsi que ces animaux qui, ne voyant pas le chasseur^ s'imaginent n'en être pas vus, il espérait en oubliant la mort être oublié d'elle.

La mort, cependant, faisait d'assez fréquentes visites à Sainte-Périne ; elle venait tirer doucement par la manche de vieilles dames et de vieux messieurs qui ne consentaient pas è la suivre volontiers. Le seul fait d'être admis à l'Institution devait indiquer aux entrants qu'il ne leur restait plus qu'un maigre tiers de vie à dépenser; mais il en était peu qui voulussent accepter cette idée. Légoïsme le plus net régnait dans cette société, où la disparition fortuite d*un convive et d'un compagnon aimable inspirait rarement un regret. L'administration des hôpitaux elle-même so préoccupait peut-être plus d'un pensionnaire défunt que ses camarades de table. Il était à remarquer ;que, dans ce lieu où l'idée de la mort était inscrite sur tous ces visages fatigués, sur ces bouches édentées, sur ces yeux éraillés, le mot s*y prononçait rarement. M. Lobligeois était du grand nom* bre de ceux qui craignaient autant la chose que le nom : c'est ce qui expliquera pourquoi il regarda Jacquem d'un mauvais œil.

]fme Ravier n'avait pas caché les prétentions de son vieil ami et les efforts qu'il faisait pour entrer è l'Institution : ce surnumérariat frappa désagréablement Tavare.. Un homme qui demandait à entrer ne pouvait être satisfait que par la sortie d*un pensionnaire ; or, comme l'idée de sortie entraînait forcément l'idée de

mort, aux yeux de M. Lobligeois, le petit peintre, quoique d'un aspect frétillant, représenta dès lors l'image de la Mort. Qui l'aurait pensé? Personne ne s'en douta, ni les époux Ravier, ni M. P^rdrizet, ni M»® de la Gorgelte, ui M. Destailleur, ni M»e Arsène Chaumont. La Mort représentée par ce petit homme vivant, sautillant, plein de verdeur dans le caractère, sympathique à tous les habitués du salon Ravier 1 Jacquem habillé en squelette, un sourire sarcastique perpétuel dans une vieille mâchoire vide, Jacquem, le premier, se fût ému de cette macabre personniôcation dont l'avait doté l'avare. Cependant il en était ainsi : à chaque visite du peintre, M. Lobligeois se disait: « Il cherche à remplacer quelqu'un. » Et ce quelqu'un inconnu devant disparaître tout à coup pour faire place à Jacquem, choquait particulièrement le vieil avare, quoiqu'il crût qiie les autres et non pas lui devaient mourir.

Ces sortes de raisonnements ne sont pas rares : il existe des vieillards intelligents qui songent souvent à ne pas quitter la société. Ils sentent la vanité de cette pensée; ils s'en rendent compte, doutent, croient, doutent encore, reprennent confiance et arrivent à ce résultat dernier, de ne pas vouloir songer à la chose; — car, disait un jour M. Lobligeois, poussé à bout, parler toujours de la mort, c'est vouloir Tattirer dans la maison. Aussi, pour ne plus avoir à souffrir de la présence de Jacquem, l'avare se fit recevoir chez M»»* Gibassier, dont on désignait les réunions sous le titre de Club des femmes malades.

Les autres habitués du salon de M»« Ravier ne "parta-

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gèrent pas pour Jacquem les répulsions de M. Lobllgeois. La société j était plus jeune et plus intelligente que dans les autres réunions; Taïuour et Tamitié y jouaient encore un assez grand rôle pour chasser les terreurs de la vieillesse. Si Jaa^uem m'avait paru vert à i*âge de soixantedeux ans, Tamoureux Perdrizet étonnait ceux qui ne le connaissaient pas^ de pouvoir concourir aux avantages de rinstitution« L'ancien chef de bureau de la douane semblait n'avoir que cinquante ans par sa %ttre, par sa démarche et par l'ensemble de sa personne. L'œil vif et brillant, la bouche bien conservée , la taille droite, M. Perdrizet avait à peine perdu les avantages de la jeunesse. Yif, emporté, la parole pétulante, de son âge il n'avait de partis que les cheveux. Sa réputation de iéducteury répandue dans Sainte-Périne, le faisait rechercher de toutes les dames de rétablissement, et même des dames du dehors qui habitent les pensions bourgeoises de la rue de Ghaillot et des environs; mais M. Perdrizet s'était consacré tout entier au culte de Mn« de la Gorgetlp, et je n'en fus pas surpris.

Qu'on s'imagine une grande et forte femme, portant sur sa physionomie colorée tout l'enjouement et la bonté particuliers aux personnes chez lesquelles le sang se joue librement. De grandes coques de cheveux gris argentés, qui n'avaient pas besoin de bonnet pour dissimuler les clair«semés que l'âge apporte trop souvent à la racine de la raie, sur le sommet de la tête; des chairs réjouissantes partout en abondance, une taille de la force de M. Perdrizet lui-même , mais en harmonie avec l'importance de la personne; deux étages de ment<m avec un

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léger eiitre-so1> pour rester dans la vérité ; des mains potelées et petites, qui avaient dû être les plus belles mains de France, vingt ans auparavant, et des yeux d'un bleu massif qu'on ne pouvait se lasser de regarder, tant la douceur en était particulière. Trois fossettes s'é* taient emparées de ia Ûgure de M°^^ de la Gorgette, et formaient au moindre geste de la physionomie des signes qu'une jeune femme eût payés bien cher. Ces fossettes des deux joues semblaient vivantes tant elles étaient mobiles et vives; la gaieté de la jeunesse s*y jouait encore et forçait ceux qui causaient avec M"^ de la Gorgette de l'entretenir de choses plaisantes, car la plus petite intention comique la faisait sourire, et alors se dessinaient ses deux fossettes qui n'avaient pas leurs pareilles. Si M™« de la Gorgette eût vécu entourée de jeunes gens, nul doute qu'elle n'eût inspiré à l'un d'eux une vive passion, sans que son âge pût servir de barrière. Non pas que les sens eussent occupé une grande place dans sa vie , mais elle semblait si heureuse de rendre heureux, qu'elle n'avait pas voulu chagriner Fin* flammable IL Perdrizet.

En la voyant pour la première fois, je ne pus m'em« pêcher de songer à ces triomphantes créatures que la pinceau de Jordaens s'est plu à représenter fré<]uemment en qualité de reines dans ses nombreuses reproductions de jRoi boit qu'il affectionnait* M°^ de la Gorgette, aussi belle que la Médicis peinte par Rubens dans la série d'allégories du Louvre, n'en avait pas le côté dominateur. Sa poitrine imposante, qu'elle avait le droit de poi^ 1er fièrement, se rattachait plutôt aux ridies poitrines de

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sang et de lait qui meublent les tableaux de Jordaens, élève du grand mattre flamand, mais qui a plutôt peint des riches bourgeoises que des reines. La manière particulière dont W^^ de la Gorgette s*habillait prouvait qu'elle u*avait pas besoin d*échafaudages pour soutenir celte riche poitrine dont le rare et heureux privil^ con* sistait en une précieuse solidité. Il était permis d'en juger par Taspect resplendissant des chairs de la figure, sur laquelle le' sang se jouait comme chez une jeune femme. Une grande bonté formait le fond* du ; caractère do M°^^ de la Gorgette, que M. Perdrizet seul avait le droit d'appeler Aurore.

En regard de M»* Aurore de la Gorgette, peut-être est-il convenable de tenter d'esquisser le profil de M*^' Miroy, qui jouissait à tort dans l'institution d'une ré* putation de coquetterie. M^^'' Miroy, jadis recherchée par M. Perdrizet, semblait un fuseau eu présence de sa rivale. Sans être précisément maigre, sa personne s'allongeait et perdait toute valeur en comparaison des charmes de la belle Lilloise, car M»® de la Gorgette était de Lille. La qualité de vieille fille avait donné à toute la personne de M*i«Miroy qu)Blque chose d'incomplet, d'insatisfait, auquel le meilleur naturel ne saurait échapper. Si Ton pouvait se fier complètement aux statistiques, n'a* t-il pas été démontré par les tables de mortalité que les célibataires ne jouissent que d'une moyenne de vie infé* rieure d'un tiers à celle des gens mariés? La vie à deux, les inquiétudes partagées, la société perpétuelle même, dans ce qu'elle offre de tiraillements, sont des garanties d'existence ignorées par le célibataire, qui^ dans son

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égoïsme^ s'imagine échapper, par l'absence de communauté, aux mille contrariétés engendrées par le mariage.

Mariée quarante ans plus tôt, M"e Miroy n'eût pas offert ces couperoses dans le teint, signe d'un sang agité qu'il n'avait pas été donné au célibat de calmer; douée par la nature de qualités excellentes, cette demoiselle, qui ne pouvait être qualifiée de vieille en comparaison des nonagénaires de rétablissement, avait désobéi aux lois de la nature et en fut punie par un certain aigrissement de caractère, démentant la devise de son cachet, sur lequel était gravée une harpe avec ces mots en exergue: « Toujours d'accord, » La pauvre demoiselle Miroy souffrait d'autant plus qu'elle avait senti ses meilleures qualités se paralyser une à une pour faire place à des mélancolies sombres, à des accès de folle joie, à des inquiétudes sourdes, à mille petits cas névralgiques sous lesquels disparaissait son égalité d'humeur. Peut-être la lecture d'ouvrages d'imagination l'avait-elle poussée dans cette voie, car c'était une femme à dévorer des bibliothèques de romans, qu'elle laissait tomber tristement les uns après les autres, se demandant où était cet idéal d'homme qu'elle n'avait jamais rencontré. Cependant, six mois après son entrée à Sainte-Pérîne, elle crut trouver dans le vif Perdrizet un profil affaibli des héros de ses lectures, et elle se mit à échafauder un de ces jolis ro • mansde tête bien supérieurs auxchefs-d'œuvreconsacrés.

A cette époque, l'ex-chef de la douane ne brûlait pas encore pour M»»» de la Gorgette; le cœur libre, l'estomac sain, l'esprit tourné à la gaieté, il était difficile de rencontrer un plus charmant type d'amant que M. Per-

drizet, quoiqu'il portât des besicles d*or. Il est des hommes dont la physionomie est tellement pétillante que tout leur vient en aide, même les défauts : les be* sicles d*or prôlaient aux regards de M. Perdrizet des rayonnements particuliers. Son œil n*en paraissait que plus vif ; même» au besoin, il était permis de croire qu'il portait des lunettes pour adoucir la flamme dé ses prunelles. M"* Miroy lui dit un jour, eu manière de compliment, qu'elle était étonnée que les verres de ses lunettes ne fussent pas troués par la vivacité de ses yeux.

L'ancien chef de bureau avait subi, comme il arrive trop souvent aux employés, une perte irréparable, celle de ses cheveux ; mais il portait audacieusement sa tète nue, ne cherchait pas à dissimuler, par une perruque, les ravages du fauteuil de cuir, car il a été démontré que le fauteuil de cuir vert à dous de cuivre, qu'il soit protégé ou non par des ronds de caoutchouc, est une des principales causes de la calvitie. Notaires, avoués, avocats, huissiers, chefs de bureau, employés, tous personnages qui se gaudissent trop longtemps dans des fauteuils de cuir vert à clous de (mivre, sont condamnés è la perte prématurée de leurs cheveux. M. Perdrizet a'avalt pas l'air humilié que donne cette situation à beaucoup de personnes chauves; au contraire, il semblait chercher, par nombre de soins, à donner plus d'apparence brillante à son crâne nu et reluisant, qui faisait autant de plaisir à voir que la batterie de cuisine d'une ménagère flamande. C'était une beUe surface d'ivoire poli, qui eût certainement inspirée un peintre le désir d'y peindre un paysage ou une fine miniature.

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L'oreille de M. Perdrizet, mise à jour par Teolèveinent des broussailles de la jeunesse^ donnait l'idée d'un homme qui avait perdu ses cheveux au service de la galanterie : curieusement et délicatement travaillée, quoique sa forme rappelât légèrement l'oreille du faune antique, die n'affectait pas la position verticale, qui est la plus commune, mais elle était provoquante par la manière narquoisement oblique dont la nature s'était plu à la jeter. Une telle oreille renfermait bien des séductions par sa pose originale et sa parfaite concordance avec l'ensemble de la physionomie du chef de bureau. Cette oreille alluma la flamme la plus vive chez M"« Miroy, qui, sans avoir de fortes connaissances physiognomoniques, était attirée, sans pouvoir s'en défendre, vers M. Perdrizet. Les trésors d'amour qu'elle sentait enfouis au dedans d'elle-même se réveillèrent tout à coup et produisirent dans l'Institution une révolution pius grande que si M. Lobligeois avait jeté ses louis par la fenêtre. La couleur verte, celle de l'espérance et du printemps, devint femblème favori de la pauvre demoiselle, qui eut un renouveau sans avoir jamais entrevu le nouveau de sa vie. Son cœur reverdit et la poussa vers la nature. Désormais, au lieu de s'enfermer chez elle pour lire les romans noirs qu'elle louait chez un petit libraire du faubourg du Roule, elle alla plus fréquemment dans le jardin, un peu pour rafraîchir ses idées brûlantes, beaucoup pour rencontrer l'être qui venait de l'initier à une nouvelle vie. Elle eut des bouffées de souv^irs d'enfance qui lui rendirent l'existence souriante; elle oonsulta le célèbre médecin Desdozeaox, attaché à Tlnsti-

tutioD , pour obtenir de lui quelques secrets afin de chasser la couperose de ses joues. Elle se rappela que jadis^ au couvent, les pensionnaires faisaient de petits sachets de lavande parfumée, en entremêlant les brins de fleurs de faveur de soie ; et elle passa une huitaine à confectionner quelques-uns de ces sachets, qu'elle offrit aux principaux habitués du salon de M"« Ravier, afin d'avoir le droit d'en proposer un à M. Perdrizet. — Rien n'était meilleur pour la conservation et la bonne odeur du linge, disait-elle. Et son bonheur fut au comble quand le chef de bureau déclara, deux jours après, qu'une odeur exquise s'échappait de l'armoire où il rangeait ses chemises. Ce mot-là tourmenta son imagination et amena la pauvre amoureuse à plier les tiges de lavande en forme de cœur, que M. Perdrizet accepta sans remarquer la délicatesse du symbole.

Mii« Miroy alla jusqu'à louer un petit jardin , dans l'Institution même, à raison de vingt-cinq francs par an : l'administration s'est réservée, au bout du parc public, un certain espace allongé de terrain, divisé en petits jardinets séparés par des treillages. On a voulu, par cette mesure, que les pensionnaires aristocratiques pussent respirer le frais à leur fantaisie, isolés, s'ils le désiraient; cependant ces jardins sont rarement occupés, malgré la modicité du loyer. Le parc public ne sufQt-il pas aux promenades des pensionnaires, qui préfèrent la société à l'isolement? Mais M"® Miroy rêvait un petit boudoir de verdure, un asile mystérieux où elle inviterait M. Perdrizet, quand tous deux se comprendraient. Quels rêves délicieux n'accumula-t-elle pas !

C'était de rester à côté Tun de l'autre les chaudes aprèsmidi de Tété, abrités par un dôme de feuillage sous une tonnelle, occupés à de douces causeries, se taisant pour se regarder, écoutant le chant des oiseaux , loin de tout regard. Pour varier, M»«Miroy ferait de temps en temps la lecture ; elle choisirait les livres dont elle se rappelait certaines pages brillantes. Elle sentait en ce moment que son accent serait au diapason de ses tendresses ; M. Perdrizet Técoutait, lui prenait les mains, tombait à ses genoux, lui jurait une flamme étemelle. Et au-dessus de leurs tètes, sur le fond de verdure, brillait la fameuse devise du cachet: Toujours d'accord. Beaux rêves I touchantes illusions !

Le réveil devait être amer. M. Perdrizet ne s'aperçut pas d'abord de ces manèges'; il eut la légèreté de ne pas remarquer la robe blanche à rubans verts que M"« Miroy introduisit à la chapelle, le dimanche 10 mai, et qui causa tant de propos dans l'Institution. Une robe blanche à M'*^ Miroy 1 II y avait de quoi défrayer toutes les conversations de l'hiver. La société Gibassier s'empara de cette robe printanière, et, par ses mauvais propos, en ternit la blancheur.

Cette société Gibassier causait la terreur dans Sainte- Périne par les méchancetés qui en sortaient. Tous les caractères chagrins, les malades de corps, les vieillards aigris s'y donnaient rendez-vous. On l'appelait le Club des femmes malades, car il y avait des boiteuses, une sourde et une aveugle; la plus influente de la réunion, une sorte de directrice, M™« Gibassier, ne sortait qu'avec des béquilles. La société Gibassier jalousait le salon des

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Ravier, où ces sortes de propos ne trouvaient aucun partisan. Vis-à-vis de M«« Gibassier et de ses amis, les habitués de M™^ Ravier passaient pour des jeunes gens ; aussi la robe blanche à rubans verts de W^ Miroy, âgée seulement de soixante ans, parut-elle un défi, une sorte de provocation jetés à toute I*Institution. Toute la société Gibassier était octogénaire : qui oserait lutter avec M"« Miroy? qui pouvait s'habiller en blanc au printemps? La première émotion passée, on chercha à connaître quels motifs secrets avaient pu déterminer IVnnemie h arborer une couleur si printanière. Ck)mme la pensée des pensionnaires de Sainte-Périne est sans cesse tournée vers l'amour, la société Gibassier fit une enquête qui démontra la passion naissante de M"« Miroy. Des agents invisibles Pépiaient dans toutes ses démarches, la suivaient au jardin, au salon commun, à la bibliothèque, à la salle à manger, au dedans et au dehors de l'établissement; car on remarqua que maintenant, contre son habitude, W^^ Miroy sortait les Jours de soleil, . de deux à quatre heures, pour se rendre aux Champs* Elysées, où, assise sur une des chaises de fer qui bordent la grande avenue, elle examinait avec la plus vive attention la toilette des jolies femmes qui vont parader en calèche au bois de Boulogne. Les yeux féminins deviennent des microscopes accu€ateurs quand ils s'attachent à un seul objet : les plus petites observations tombant sous leurs rayons se transforment en immenses découvertes. MW« Miroy et les mille détails de son amour naissant furent sujets à de plus patientes investigations que le fraisier dont Bernardin de Saint-Pierre a raconté les

•drames. Si, en rentrant à l'Institution, vers les quatre heures et demie, M"« Miroy s'enfermait dans sa chambre et reparaissait au dtner avec une nouvelle coiffure, ne donnaît^lle pas raison à M™« Gibassier, qui Taccusait d'avoir pincé, l'après-midi, cette coiffure aux Champs- Elysées? Aussi fut-il démontré que l'ennemie allait, le phis souvent possible, se retremper au sein d'un monde corrompu, afin d'étudier les secrets avantages des modes nouvelles.

La pauvre demoiselle mangeait tranquillement en compagnie de M. et M«« Ravier, de M. Perdrizet, de M«« de la Borderie, de M. de Capendias, de M"*« Chaumont et de M. Destailleur, sans se douter qu'en face d'elle, à la table numéro huit, celle occupée par la société Gibassier, dix personnes ne la quittaient pas de vue, non pas dix juges, mais dix accusateurs qui sans cesse ranimaient leurs observations par des x>oups de coude et de légers pressements de pied sous la table. Si l'amour laissait le champ libre à l'observation. M™® Miroy eût remarqué combien était calme et tranquille une table qui, à l'ordinaire, était la plus bruyante de la salle à manger : rires aigres, paroles sarcastiques, voix vinaigrées se, faisaient entendre généralement au milieu du bruit des couteaux et des fourchettes de tout le réfectoire.

Il ne fallut pas deux séances au redoutable tribunal secret pour découvrir le but où allaient se jeter les mélancoliques regards de M**» Miroy : en face d'elle, le vivant M. Perdrizet mangeait d'un héroïque appétit de tous les plats, sans craindre de fatiguer son estomac. Trèsoccupé de la nourriture, M. Perdrizet n'eut connaissance

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de ces regards enflammés que par un tiers qui l'en avertit ; aussi, les manèges de la pauvre amoureuse continuèrent-ils assez de temps pour que Téconome de Tlnstitution remarquât avec surprise que la consommation avait été, pendant la quinzaine, moins forte d'un douzième. La table Gibassier, perdue dans les observations, en avait presque oublié le boire et le manger. » a Nous allons avoir certainement une épidémie prochaine, dit le médecin deSainte-Périne, à qui l'économe témoignait ses inquiétudes sur cette diminution de nourriture. » Car la majorité des vieillards ne vit que pour manger, l'amour ne vient qu'après. Le médecin, en réfléchissant sur le fait qui lui était rapporté, ne pouvait supposer que, par un renversement singulier des lois naturelles, cette fois l'amour et la curiosité de constater cet amour avaient été plus forts que l'estomac. Les médecins sont quelquefois victimes de faits semblables qui déroutent les observations scientifiques. W^« Miroy aimait M. Perdrizet, et des témoins nombreux, assez alléchés par la malignité pour en oublier le boire et le manger, disaient croire à une épidémie prochaine. Quelques jours après, le médecin en chef de Sainte-Périne envoyait à; l'Académie de médecine une communication importante : il avait senti des courants invisibles et morbides qui présageaient le retour d'une violente épidémie; le bruit s'en répandit dans Paris^ les journaux l'enregistrèrent^ la nouvelle courut la France. La France était victime des regards perçants de Perdrizet, de son crâne luisant et de ses besicles d'or. Voilà ce qui me fera toujours réfléchir sur l'enchaînement des faits.

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A mille prévenances, mille soins délicats, M. Perdrizet fut averti des ravages que produisait sa personne; Chacun l'en plaisanta, et il se tint sur ses gardes, afin de ne pas se laisser lier par des chaînes aussi lourdes que celles portées par M. Destailleur, dont M"» Chaumont avait fait son esclave. L'histoire ancienne cite des trails d'amour héroïque, qui se sont rarement renouvelés dans les temps modernes. M. Destailleur n'était pas capable d'héroïsme. Son extérieur tranquille, sa personnalité affadie fuyaient l'éclat; mais il possédait des qualités plus monotones et plus durables. On ignorait à quelle époque il s'était aitélé au char de M"« Arsène Chaumont, tant il semblait naturel que ces deux personnes eussent toujours vécu ensemble dans les mômes relations calmes et polies. Qui ne se rappelle avoir vu ces gravures italiennes où un jeune Poôlo, aux genoux d'une tendre Francesca, tend ses mains vers elle en la suppliant de lui accorder quelques chastes baisers? M. Destailleur rappelait cet aimable Paolo par son ingénuité, sa timidité et la candeur avec laquelle il s'approchait de M"* Chaumont. Si M'*' Chaumont lui demandait le matin : — Comment vous portezvous? Il ne manquait pas de répondre : —Avec plus de crai«tequejamaisdevousdéplaire,ou par une phrase d'un tissu analogue. La politesse la plus exquise, le respect dû à toute femme, étaient poussés si loin, que M. Destailleur fut cité comme l'homme le plus parfait qui eût jamais habité l'Institution. Les mots galanterie, amour, passion, ne pouvaient s'appliquer à M. Destailleur, mais plutôt les titres de cavalier servant, de patito, qui se trouvent en quantité dans le dictionnaire de la bonne compagnie

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italienne, et que notre langue moins tendre ne saurait reproduire. M>'» Chaumont l'avait appelé : mon attentif. C'est un de ces mots de génie que les femmes peuvent seules créer. Je me trouvai un jour dans le salon de M"* Ravier à l'heure où chacun prenait congé de la mattresse de la maison. M"« Chaumont engageait M. Destailleur à passer le premier; l'attentif s'en défendait. Enfln, après divers refus, M. Destailleur s'exécuta en disant : — Que cela soit ainsi, mademoiselle, car si je ne savais pas vous obéir, je ne serais plus votre serviteur. Jamais je ne reverrai deux êtres plus polis et plus délicats; ils parlaient un langage particulier et semblaient avoir inventé une langue.

L*aimable Perdrizet n'aurait pu tenir à ces confidences éternelles, à ces promenades sentimentales, à ces conversations opalisées qui faisaient le fond de la vie de If. Destailleur et de M™® Chaumont. Vif comme la poudre, léger comme un oiseau, presto et subtil, M. Perdrizet était d'une nature contraire à ces épanchements. Il avait beaucoup aimé, ses grosses lèvres rouges, nettement dessinées, solides encore, le prouvaient ; mais de l'amour il n'avait cherché que la jouissance gaie, le plaisir, les galanteries de table soufflées à Toreille d'une voisine, les liaisons nouées et dénouées avec la même rapidité. M. Perdrizet possédait toutes les facultés du soupirant; il devenait sentimental au besoin, pourvu qu'il ne fût pas forcé d'employer cette note longtemps. Aussi, le cœur libre, ne repoussa-t-il pas d'abord les tendres avances de M^e Miroy, sans songer au trouble qu'il aHait jeter dans le cœur, de la pauvre fille. Il ac-

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cepta des promenades dans le parc, se laissa conduire dans le petit jardin particulier, et fit tout pour donner corps à la trame malveillante qui s'ourdissait chez M«e Gibassier.

Ainsi qu'une plante étrangère fanée sous un climat brumeux, dont les premiers rayons de soleil du printemps raniment les- feuilles mélancoliques, W^ Miroy sembla revivre d*une nouvelle vie ; elle rajeunit, ses yeux se ranimèrent, le sang circula plus librement dans ses veines, et le mot bonheur fut écrit sur son front. Elle avait pris de la vivacité de M. Perdrizet, ot il semblait qu'elle cherchât à se mettre à l'unisson de celui qu'elle aimait. — Comme vous êtes gaie, ma chère demoiselle, lui disait avec douceur M»»« de la Borderie, une des femmes les plus respectables de l'Institution. W^ Miroy souriait, et en môme temps rougissait de sourire. Ce bonheur, inscrit visiblement sur la physionomie de M™e Miroy, rembrunissait encore les figures de la table d'en face. Le Club des femmes malades souffrait du bonheur de M"« Miroy ; chaque jour qui s'écoulait accusait les rides de ces vieilles femmes : la bouche rentrait, le nez s'allongeait, les chairs s'affaissaient. La nature a voulu que l'homme ne s'aperçût pas de ses ruines personnelles ; mais M«»« Gibassier les observait chez ses amies, et elle ne pouvait s*em pêcher d'en faire de tristes allusions à sa propre situation. Cette société était à l'unisson de la discordance; toujours des propos cruels, d'amères railleries, deâ contradictions contre toute belle , action. Le Dante a oublié dans son Enfer de peindre ub •coin sombre où seraient condamnées à vivre ensemble

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les vieilles femmes chagrines dont la vie s*est passée à interpréter en mal les actions des jeunes. H n'existait dans le salon des Gibassier ni douceurs, ni consolations ; même les rapports entre les habitués étaient entachés de perfidies cruelles. La table autour de laquelle on se réunissait semblait un marbre def dissection où était étendu tour à tour chaque pensionnaire de l'établissement. Ceux qui ont vu des appareils orthopédiques peuvent se rendre compte des opérations qu'on faisait subir aux Sujets, avec cette exception que tout être qui tombait entre les mains des opérateurs de la société Gibassier en v<iortait plus difforme qu'il n'y était entré. Le prévenu, dans ce salon, subissait une sorte de question plus cruelle que les tortures du moyen âge.

C'est ainsi que le cœur de »!"• Miroy fut disséqué à diverses reprises dans cette société, et qu'on le tira à hue et à dia jusqu'à ce qu'il fût écartelé et mis en lambeaux. Pauvre fille aveuglée par l'amour, qui , à soixante ans, avait eu la force de se rajeunir et de donner une nouvelle circulation à son sang : Le printemps qui vint lui apporta de vertes bouffées d'espérances: elle imagina de faire participer le salon de M"*" Ravier à un jeu de la province : Je vous prends sans verty qui rappelle le printemps de la vie. Pendant trois mois, les hôtes de M*""* Ravier allèrent tous les matins se décorer au jardin d'une feuille verte attachée au corsage ou à la boutonnière, et ceux qui oubliaient cette mesure étaient condamnés à une légère amende dont l'accumulation devait servir à de fins goûters dans le jardin particulier de M»« Miroy. Il fut facile de remarquer, à l'intérêt

qu'on apportait à ce jeu, la quantité d'esprit vivace dont chacun était doué. M. et M'"'' Ravier^ M. Destailieur et Mil" Gbaumont, M. Perdrizet et MU"* Miroy, ne manquèrent guère à la règle du jeu ; mais combien furent pris sans vert ? W^' de la Borderie, M. de Capendias et M. Lobligeois, qui avaient renoncé aux plaisirs de la galanterie. Pour M^® Miroy, elle abusait de la verdure; elle portait sans cesse à la main une petite branche^ manquant à la règle du jeu qui veut que la feuille soit cachée, afin de ne pas attirer l'attention des autres joueurs.

Jacquem était inconsolable de ne pouvoir se mêler au vert, car il avait été décidé que seuls les pensionnaires de rinstitution en feraient partie. Jusque*là , Sainte-Périne lui était apparue sous le jour le plus gai. Nous en causions souvent ensemble, et l'entrée du paradis ne tente pas davantage une âme pieuse que cet asile où la vieillesse semblait encore appartenir au monde. Jacquem, doué d*un heureux naturel, laissait passer à côté de lui les drames de la vie sans en être attristé : il ne les voyait pas. La fréquentation exclusive des Ravier faisait qu'il ignorait les mauvais propos de la société Gibassier. Si je lui eusse fait part des observations que j'accumulais et des récits que j'entendais par mes rapports avec différentes personnes de l'établissement, Jacquem eût été effrayé et aurait peut-être demandé que sa pétition d'entrée fut annulée. Sans être pessimiste, il est important d'étudier l'envers et l'endroit, la lumière et l'ombre : l'ombre ne manquait pas dans ce tableau d'intérieur où les mécontents formaient la majorité. Le cabinet du directeur

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était sans cesse assiégé de plaignants des deux sexes qui déposaient des accusations contre l'économe et le cuisi* nier. Sur cinquante plaintes, il y en arait quarante-huit dirigées contre la cuisine, et je pus examiner un énorme dossier contenant jour par jour la gazette culinaire de la société Gibassier, qui ne demandait pas moins que le renvoi du cuisinier. Sur ce gros livre étaient inscrites les diverses quantités de viande, leur degré de cuisson, les sauces et leur nature, leur chaleur et leur tiédeur. Ce grand-livre de cuisine se divisait en potages, en viandes rôties, en ragoûts , en légumes, en poissons et en desserts, avec de larges colonnes d'observations oïl étaient détaillés tous les reproches du pensionnaire difficile. Jfitmais de compliments, toujours des reproches. Quand les détails manquaient, l'auteur du rapport se rattrapait sur les ensembles; il critiquait l'abus des viandes rôties, se plaignait de la mesquinerie des desserts, réclamait plus de poisson et se montrait ennemi acharné des légumes.

Ce livre avait pour titre : Observations de M. Tringle relatives à la nourriture des pensionnaires de Sainte-Périne} M. tringle fut un des plus singuliers pensionnaires de l'établissement ; ainsi que beaucoup d'autres vieillards, il désirait se rattacher le plus possible à la vie : dans cet espoir, il étudiait tous les livres qui traitent de la vieillesse, et se perdait dans des contradictions étranges. Ainsi, il lui arrivait parfois de lire dans les journaux qu'une femme d'un grand âge venait de mourir après une vie très-calme. L'histoire du célèbre Cornaro, qui vécut jusqu'à l'âge de cent trente ans en ne mangeant

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que dowse onces d'aliments solides et quatorze onces de vin par jour, le fit réfléchir ; mais, quelques temps après, le Moniteur ayant rapporté la nouvelle d'un vieillard de cent dix ans qu4 avait mené une joyeuse vie, M. Tringle ne sut à quoi s'en tenir sur le régime à adopter, H était rare qu'on ne le rencontrât pas sur les quais, fouillant les boîtes des bouquinistes, pour y acheter à bon marché de vieux volumes d'anas qu'il rapportait triomphant, heureux quand il y trouvait des faits incroyables tels que l'homme mort h cent dix ans, et qui un an auparavant avait senti deux grosses dents lui repousser tout à coup; mais cet homme ne buvait que de l'eau de scorsonère. Là-dessus, M. Tringle buvait pendant trois jours de Feau de scorsonère, pour passer à une nouvelle boisson. Un jour, il lut qu'un laboureur avait vécu jusqu'à cent onze ans, ne s'étant nourri que de pain d'orge sans levain et n'ayant bu que du petit-lait et de l'eau; dès lors, M. Tringle fit une pétition pour obtenir de l'administration du pain d'orge sans levain.

Je fus curieux de faire sa connaissance, et l'occasion s'en présenta facilement, car M. Tringle, par ses histoires d'alchimiste, trouvait peu d'auditeurs complaisants dans l'Institution. Dès la première fois, il m'avoua qu'il voulait arriver à l'âge de cent vingt ans, parce qu'il était certain qu'à cet âge les dents repoussaient ainsi que les cheveux, fait signé et imprimé par le célèbre Chrétien Montrelinos, médecin de l'électeur de Brandebourg. Il était alors occupé de cette question importante, mais fort délicate, d'arriver à cent vingt ans, afln de vérifier les observations des médecins. — Du reste, me disait-il,

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ces faits se sont présentés dans un flge beaucoup moins avancé. W^ Jeanne Thévenot, du yillage de Pennetier, près Trimolat, en Périgord, Ait prise, à quatre-Tîngt-six ans, d'une ûèvre qui ût tomber ses cheveux blancs; mais ils repoussèrent noirs, redevinrent blancs, tombèrent encore une fois et redevinrent noirs. Il est vrai qu'elle ne sortait jamais de chez elle pendant le mois de mars^ ajouta-t-ll. Je n*ai connaissance de ce fait que depuis avant-hier; mais dès l'année prochaine, je me renfermerai pendant le mois de mars.

La bonne foi de M. Tringle, le sérieux qu*il apportait à raconter ces anecdotes m'illusionnaient parfois, et me faisaient oublier sa taille courbée et sa parole chevrotante; je ne m'étonne plus que les médecins d'aliénés sentent quelquefois d(3S chimères pénétrer dans leurs cerveaux. Depuis que j'étudiais les pensionnaires de Sainte-Périne, je me sentais devenir vieux à mon tour. Si au premier abord j'avais été surpris du singulier ton de cette société, maintenant je me sentais atteint des mêmes croyances, des plus folles illusions, et je ne fus môme plus étonné quand M. Tringle m'annonça que tout récemment, à Issoudun,une dame de quatre-vingtrquatorze ans s'était remariée en troisièmes noces avec un homme de cent cinq ans, et que de ce mariage étaient nés deux fils et une ÛUe.

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