CHAPITRE PREMIER
Je ne sais ce que d'autres auront retiré de Timmense accumulation de peintures, de dessins et de sculptures à Texposition universelle de 1855; pour moi^ je fus particulièrement effrayé^ après une course haletante au milieu d^toutes ces manifestations artistiques de l'Europe entière. La seule idée qui m'entra en tôtefut que je venais d'assister à une sorte d'enterrement d'un demi-siècle, et je me sentis pris d'une certaine mélancolie en pensant que le rôle des grands maîtres, qui avaient passionné la foule pendant trente ans, était à peu près terminé. (Tétaient leurs œuvres complètes que venaient d'exposer d'illustres peintres; à partir de ce moment, ils n'appartenaient plus aux époques mili* tantes et nouvelles. L'heure du repos venait de sonner pour eux.
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Ce qui me confirma de plus en plus dans cotte idée fut que la jeunesse avait été étouffée au milieu d*un si grand concours : aucun artiste nouveau ne se révéla ai ne pouvait se révéler. Avant tout^ le public cherchait à se rendre compte de l'œuvre entière d'un maître pendant une trentaine d'années, et si la comparaison amena quelques discussions, il s'agissait plutôt d'oppositions artistiques entre les nations dont les œuvres étaient peu connues jusqu'alors. Le tempérament anglais et le tempérament français, les tendances symboliques allemandes et la vulgaire imitation de la nature, telle qu'on la comprend aujourd'hui en Belgique,voilàcequi préoccupait les esprits. A cette heure, les fametfses querelles françaises entre le romantisme et le classicisme étaient déjà si lointaines, que les plus fougueux jadis, ceux qui pariaient d'égorger M. Eugène Delacroix au nom de M. Ingres, en arrivaient à une sorte d'indifférence en matière d'art qui leur permettait d'admirer les qualités des deux chefs de l'école française. On ne discuter pas impunément pendant trente ans^
Cet éclectisme, cette tranquillité, cette constatation d'œuvres consacrées désormais ne suffisaient pas à mon esprit inquiet. Après une course d'ensemble qui m'avait permis de constater l'état de l'art en 1855, j'étais avide de découvrir des œuvres nouvelles, nécessairement étouffées sous les immenses collections qui couvraient peut-être deux lieues de murailles. Je visitai soigneusement les salles consacrées à chaque pays, et je dois dire que, sauf les envois de l'Angleterre , rien ne me parut mériter de nouvelles visites. J'allais sortir de l'exposi-
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tion, désespéré de n'avoir été remué par aucune œuvre nouvelle, lorsque je îm frappé à la vue d'un petit tableau modeste, placé dans le coin sombre d*une salle latérale, une sorte d'antichambre où avaient été rejetées les œuvres qui ne valaient pas la peine d'être expo-
Une petite dame âgée était assise devant un piano de forme primitive; ses doigts maigres plaquaient des accords sur une mélodie sortie des flancs d'un violon tenu par un vieillard aux cheveux gris.
Tel était extérieurement ce tableau qui me remplit d'une des plus vives émotions que j*aie éprouvées de ma vie : tout en jouant du piano la vieille dame détournai ^ un peu la tête et envoyait au violoniste un sourire attendrissant que le peintre avait rendu en homme de génie. La vie tout entière de ces deux petits bourgeois se lisait enfermée dans un cadre modeste. Les boiseries grises du salon^ dont la monotonie était rompue par un portrait au pastel accroché au-dessus du piano, la forme du piano lui-même, le costume des deux époux (car ils étaient certainement mariés) , le chat accroupi sur un tabouret, semblant se livrera ses réflexions égoïstes, la forme oblongue du cahier de musique, mais surtout le regard de la vieille dame , tout servait à lire leur histoire.
Si quelquefois je me suis.repenti d'avoir perdu beaucoup de temps à étudier les arts au lieu de me plonger dans les sciences, à cette heure, j'étais ravi de pouvoir lire dans ce petit tableau, comme dans un livre, certain que j'avais un portrait devant mes yeux et non un ta--
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bleau. Ces deux musideDS étaient mariés et s'aimaient encore après quarante ans de mariage. S'aimer, je devrais dire s'adorer* Et le peintre n'avait pas fait asseoir sans intention la vieille dame à son piano, pas plus qu'il n'avait fait tenir sans motif un violon au mari.
Matériellement^ la peinture de ce portrait me parut médiocre; ce n'était pas un pinceau rompu aux grands secrets de l'art. Pourquoi ce tableau était-il si vivant? Par quelle raison était-il accroché pour la vie dans mon cerveau? sinon par un sentiment profond de la part du peintre, sentiment explicable seulement par une longue liaison avec ses modèles. Oui, je ne pouvais en douter, le peintre était vieux, contemporain et ami des deux musiciens. Un jeune homme n'eût pu rendre cette affection profonde des deux vieillards; un maître habile eût sacriQé l'expression à la touche, à de savantes com* binaisons de palette. Par certaines maladresses, je jugeai que le portrait n'avait pas été peint en présence des modèles. J*en conclus que le peintre ût une surprise à ses vieux amis pour le leur offrir en cadeau, soit le jour de la fête de la vieille dame, soit le jour de l'an. Il y a des bornes à l'induction; je n'aurais pu af^mer, à moins d'être un charlatan, s'il s'agissait du premier de l'an ou de la fête de la dame.
Un moment la pensée me vint que la vieille dame, d'accord avec le peintre, avait peut-être offert ce portrait à son mari le jour de sa fête; mais elle n'eût pas cornpiandé le portrait do la sorte. Elle eût voulu seulement l'image de celui qu'elle aimait; elle ne se savait pas intéressante au piano; elle n'eût pas compris le charme
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de ce portrait histoire. C'était évidemment une personne simple, naturelle, n'ayant jamais eu de grandes passions, partageant son temps entre Tamour de son mari et les occupations domestiques* Pour musicienne^ elle rétait, mais seulement une fois par semaine : un duo devait être un grand divertissement dans son existence tranquille. J'aurais pu jurer quelle sorte de musique ctiarmait ces époux: Haydn^ ses contemporains et les petits compositeurs français, aigourd'hui ignorés, qui ont écrit nombre de pièces faciles pour le violon et le forte-piano. Les deux époux ne connaissaient pas cette musique hérissée de difficultés, trop souvent fiévreuse et maladive, que l'Allemagne nous a envoyée à la suite de Beethoven; ils n'auraient pu la comprendre ; ils aimaient la musique simple, claire et coulante comme ces petit ruisseaux tranquilles au fond desquels dorment des cailloux polis.
J*bésitai longtemps à placer le domicile des époux dans rîle Saint-Louis ou aux environs de la place Royale ; mais je me trompai dans l'un et l'autre cas, comme on le verra plus tard.
Pourquoi ce tableau se trouvait-il là? Comment l'honnête artiste avait-il envoyé à Texposition un petit portrait, si dépaysé au milieu des immenses toiles envoyées par toute l'Europe? C'est ce qui me donna à travailler; cependant j*en conclus que, placé dans l'appartement des époux, le portrait avait fait l'admiration de tous ceux qui le voyaient. Le peintre fut complimenté h l'excès : chacun était frappé de la vive expression des musiciens ; pressé de toutes parts, le peintre envoya son
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portrait à cette exposition universelle dont l'annonce faisait grand bruit.
J'allai souvent revoir le portrait, certain d'être seul dans ce corridor mal éclairé qui semblait servir de débarras au trop plein du musée. Personne que moi, je puis l'affirmer, ne remarqua le petit tableau ; dans mon égoïsme j'en étais presque heureux. Qui pouvait le comprendre? Sont-K» ceux qui dissertent de la ligne, de la couleur, de la composition, du clair-obscur, des empAtements et des frottis, toutes qualités matérielles absentes de mon tableau? Mais il avait en lui une force plus durable, en ce qu'il réveillait des sensations intimes et délicates telles que j'en ai rarement rencontré. Ce regard qui s'échappait de la tête penchée de la vieille dame^ pour être recueilli par le violoniste, montrait quelle affection profonde et non interrompue avait toujours existé entre lesdeux époux. Une merveille à Paris, qu'un tel regard ! Quelle heureuse et calme existence annonçait ce regard!
Jamais le moindre nuage n'était entré dans ce petit salon aux boiseries grises : la vie calme et tranquille avait coulé pour ces deux époux, exempte des passions mondaines; ils offraient la réalisation parfaite d'un heureux ménage. A cette exposition, où se voyaient représentés les fureurs de la passion, les crimes de l'amour, les grands drames historiques provoqués par le délire des sens, il était un petit tableau modeste que personne ne regardait et qui montrait où se trouve la vraie tranquillité, dans une longue affection consacrée par le mariage.
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Je résolus d'aller voir le peintre, un peu par curiosité, un peu pour avoir la preuve de mes inductions. Il s'appelait Jacquem et demeurait rue du Ghemin-de* Versailles, d'après l'indication du livret. En ce moment, tout mon échafaudage fut renversé par le simple fait de la connaissance de la rue. Le peintre ne demeurait pasà Paris, ses modèles étaient de la province: ce regard, qui m'avait tant frappé en plein Paris, perdait une partie de sa signification, sorti d'une ville tranquille et calme où la vie s'écoule paisiblement. Le portrait qui m'avait inspiré de si douces sensations* menaçait de disparaître tout à coup de mon cerveau; mon rêve était passé, mon illusion envolée, quand par je ne sais quelle curiosité semblable à celle ,qui pousse à revoir encore une fois la femme qu'on a beaucoup aimée, je retournai rendre visite à mon tableau. L'impression fut plus vive que je ne m'y attendais, je trouvai le sourire de la petite dame encore plus séduisant que de coutume; de son regard elle encourageait le vieux violoniste à tenter un irait difficile. Sa bouche disait: a Gomme tu joues bien, mon ami! »
Pour moi, je m'écriai devant le tableau: Jacquem, Jacquem! étonné de la construction du nom du peintre et de sa terminaison latine. Sans tomber dans les systèmes paradoxaux, la forme d'un nom, sa sonorité, la juxtaposition des syllabes forment une rhétorique toute particulière, pleine de charmes. Je n'ignore pas que de grands esprits ont traité cette question avant moi, et je suis tout fier d'appartenir par là à leur école. «- C'est bien là un nom de Versailles! m'écriai-je, dans ma
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disposition à doter la province de noms particulierst el machinalement Couvris le livret à la lettre J ; mais je fos frappé par la légèreté que j'avais apportée à ma première lecture. Le tableau était intitulé : U$ Deux Mmciens. Ce n*était donc pas un portrait, mais une simple fantaisie d'artiste. Le peintre demeurait ruo du Chemin» de-Versailles, à Paris. — Yoilà bien du temps perdu en chimères, me dis-jeen fermant le livret. Que cette leçon te soit profitable, pour VempiAcber à l'avenir de tomber dans des inductions téméraires! JTétais battu sur toutes les coutures; mes vieux époux, que j*aimais déjà comme si j*avais fait parti de leur intérieur, n'existaient que dans rimagination du peintre ; ce regard si particulier qui n'appartenait pas au domaine de l'art, et qu'un sentiment profond, selon moi, avait seul pu rendre, ce regard si tendre et si amical était sorti du pinceau d'un artiste médiocre. M. Jacquem habitait Paris; ce n'était pas un de ces noms de province tels que j'aime à en recueil* lir sur les enseignes dans mes voyages.
« Suis-je assez battue? soupira tristement la Vanité, dans la petite chambre qu'elle occupe chez moi. Mais l'Orgueil : — Bassurez*vous, ma sœur, nous allons essayer d'avoir raison de cette abominable Raison. » On aurait pu en ce moment m'annoncei^ un changement de gouvernement, que je m'en serais peu soucié; j'étais tout entier absorbé par les débats des singuUers disputeurs qui, par leurs raisonnements variés, me font sou-* vent assister à des combats oratoires curieux, tels qu'on en entend rarement en Sorbonne.
L'Orgueil parla fort bien, si bien qu'il arracha des sou*
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rires d'approbation de la Tauité blessée. Il dit pour sa défense que de primesaut il avait vu des portraits dans ce tableau, et que, juscju^à preuve du contraire, il soutenait que Jacquem n'avait pu faire des figures chimériques ; et il ajouta que d'abord il conclut à l'existence des deux musiciens dans Paris ; que mis eu défaut par une lecture trop subite des lèvres, il s'était laissé entratner du côté de Versailles ; mais qu'il revenait à sa première opinion, acceptée proverbiablement pour la meilleure. Ces épilogueurs employèrent de telles formules avocassières et sophistiquées, que^ pour les mettre d'ac* cord et obtenir la pai^, je résolus d'aller chez le peintre lui-même.
— Où est située la rue du Chemin-de-Versailles ? me demandai-je, car jamais je n*en ai entendu parler. Comme je sortais de l'exposition, je m'adressai aux nombreux cochers de fiacre qui stationnent aux portes. Un vieux cocher^ dont la mine pleine d'expérience me plut, me dit : — Connaissez-vous la barrière des Bassins? — Non. — Vous ^Uez prendre les Champs-Elysées, vous rencontrerez la rue de Chaillot, et dans les environs la rue du Chemîn-de-Versailles. Vous en avez pour dix minutes.
Ceux qui aiment les sentiers désertés par la foule n'ont qu'à quitter les Champs-Elysées brusquement, un jour de grand soleil, à l'heure où les équipages, les cavaliers, les filles entretenues et les coullssiers remplissent la grande avenue de leur luxe effronté; un petit quart d'heure sufQt pour les transporter dans des endroits tout à fait inconnus aux Parisiens. La rue du Chemin-
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de-Yersaillcs donne dans Tayenue et conduit à la barrière des Bassins par la rue Pauquet-de-Villejust. C*es( on contraste étrange avec les Champs-Elysées ; la ville de province la plus morne ne saurait donner une idée du silence d'un quartier désert, inhabité, qui attend encore des constructions. A l'heure actuelle, ce quartier qui, par suite du projet de rejeter les barrières en dehors des fortifications, attend sa réunion avec Passy, reste sans habitants; là sont situés les grands réservoirs de la pompe à feu, qui ont donné leur nom à la rue et h la barrière des Bassins, la plus pauvre, architecturalement parlant, des barrières de Paris. Dans l'hiver, ce quartier est rempli d'une boue épaisse apportée par les bestiaux qui font leur entrée triomphale dans la ville, sans prévoir qu'ils sont réservés à la nourriture de l'ogre parisien, qui consomme en un jour ce qui suffit à l'entretien d'une province en un mois.
Pour s'aventurer en pareil lieu il faut une extrême envie d'échapper au monde des Champs-Elysées; on n*y rencontre âme qui vive, sauf les troupeaux de bœufs et de moutons; mais à l'angle de la rue des Bassins, il est permis de pénétrer dans l'enclos oh sont situés ces réservoirs, et par un jour de brouillard on se trouve tout à coup devant le panorama d'un Paris particulier. Au loin s'étendent, sur des collines, dans une atmosphère bleuâtre, une prodigieuse quantité de petites maisons, au milieu desquelles se détachent la façade plate de l'Ecole militaire et le dAme des Invalides. De tout le Paris monumental, telle est la seule vue. Un étranger amené là par hasard en conclurait que la France est une nation
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militaire par-dessus tout. Ici Fécole d'iDstruction avant la ^erre, là Thôtel du repos après la guerre. Les observations ne dépendent que du milieu dans lequel on se place.
Jacquem demeurait au numéro 7 de la rue du Ghemin-de-Versailles. Pour habiter un tel quartier, il faut une certaine philosophie ; je connaissais mon homme en entrant dans sa rue, et je tirai tranquillement le pied de biche de la sonnette, comme si j'allais rendre visite à un vieil ami. La porte s'ouvrit. A la disposition du jardin, à de certaines particularités, je compris que j'entrais dans une de ces maisons meublées, si communes dans le quartier de Ghalllot, où les vieillards se retirent pour y jouir de l'air particulier à ces hauteurs. La personne qui me reçut dès l'abord était une grande femme maigre, d'un extérieur peu sympathique, la maîtresse de la pension, à n'en pas douter.— M. Jacquem, s'il vous plaît? — Au troisième au-dessus de l'entré-sol, chambre numéro 17.
Pauvre Jacquem! me dis-je en montant un escalier aussi froid que la maîtresse de la maison. La propriétaire m'avait toisé d'un coup d'oeil dans lequel je lus: « Qu'est-ce que celui-ci?, que vient-il demander à Jacquem?» Étant arrivé au haut de l'escalier, je me trouvai en face d'une porte jaune portant le numéro IT. Je frappai légèrement du doigt, et un petit vieillard sec et riant vint m'ouvrir en me faisant un de ces anciens saints dont la forme est passée. Je me trouvai dans une mansarde assez longue, à croisées en tabatière, qui perdait son caractère de mansarde par la quantité de peintures et de gravures accrochées au mur. C'était presque un ate-
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lier. Le peintre m'avança un fauteuil en velours d'Utrecht jaune, dont les bras offraient des animaux moitié sphinx» moitié chimères aux extrémités. — Monsieur Jac(|uem» jo sors du palais de l'exposition, où j'ai beaucoup remarqué votre tableau, il sauta de dessus sa chaise^ se leva : — Mon tableau ! dit-il, ah ! ah! ah! mon tableau! ah! ah ! ah ! Vous avez vu le tableau, ah ! bah ! vraiment? Il courait dans l'atelier en se livrant à un rire d'autant plus singulier qu'il me parut renfermer quelque ironie. Puis il revint vers moi, me regarda d'un air sérieux : — Vous avez vu le tableau de Jacquem à la grande exposition? Et il sauta en Pair comme s'il allait prendre sa volée par la fenêtre en tabatière, et repartit en éclats de gaieté vraiment intempestifs. Moi-môme je crus que j'allais l'imiter, tant j'étais surpris de la réception et de la singulière figure du peintre. Il portait un long bonnet de coton et de larges lunettes d'acier derrière lesquelles éclatait un regard des plus vifs. Son grand nez recourbé et comique semblait présenter des salutations à son menton, sorte de personnage grave qui, tout en acceptant les politesses du nez, savait conserver le décorum. L'esprit joyeux qui animait Jacquem avait infligé à sa bouche une forme allongée et sarcastique qui retroussait les coins du côté des oreilles. Deux grandes rides moqueuses parlaient Tune du coin de l'œil vers les tempes, l'autre formant une courbe très-accentuée dans la paupière inférieure et se perdant dans des joues jaunes, solides comme du vieux cunr. Tel était au premier aspect Jacquem, qui m'apparut tout entier quand il me dit : — Couvrez-vous, monsieur, je vous en prie. L*ayant refusé
du geste, il enleva son bonnet de coton malgré mes supplications, et resta le crAne entièrement chauve^ sauf deux petites pointes de cheveux goguenardes, en forme d'aîguilies, qui se montraient par-dessus les oreilles.
Jacquem, habillé tout en noir, serré dans un petit habit étriqué fort râpé, les jambes perdues dans les sinuosités d'un pantalon de drap qui semblait en taffetas, Jacquem maintenant avait honte de son bonnet de coton, quoiqu'il le portât à la hussarde. J'avais devant moi un personnage d'une autre époque , sans doute un des nombreux élèves de David; la couleur des esquisses accrochées au mur, la façon de grouper les personnages, certaines compositions historiques que j'interrogeais me le prouvaient.
— Eh bien, vraiment, monsieur, vous me faites plaisir, dit le peintre quand il eut calmé les derniers tressaillements de sa joie. Nous sommes tous vaniteux ; je ne parle pas pour vous, mais les artistes. Il y a si longtemps que je n*avais entendu de compliments, que je ne savais plus comment ils étaient faits. Pourtant, c'est une drôle d'idée qui vous amène pour me parler d*un paurre petit portrait perdu au milieu de toutes ces belles peintures d'aiyourd'hui. Je ne m'y reconnais plus, monsieur, devant tous ces jeunes gens qui chargent leurs palettes de couleurs à étonner Rubens... Qui est-ce qui aurait songé à cela il y a soixante ans? — Ah! m'écriai-je, c'est donc un portrait? — Me croyez-vous assez vaniteux, dit le petit peintre, pour oser envoyer à l'exposition un tableau? Je peux vous le dire, c*était un bon tour que je voulais jouer à mon vieil ami Ravier et à sa femme. — Ravier?
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repUquai-je^ en analysant les syllables de ce nom sans caractère précis. — Connaîtriez-vous mon ami Ravier? — Non, monsieur Jacquem. Pardonnez-moi mes questions. Où demeure ce M. Ravier? — A Sainte-Périne, j'allais vous le dire.— A Sainte-Périnel fls-je désappointé d'avoir longtemps hésité entre Ttle Saint-Louis et les alentours de la place Royale. Mon observation était prise en défaut et coupable de légèreté, car, maintenant que j'avais yisité le quartier de Chaillot, où se retirent beaucoup de rentiers, d'autres endroits me revenaient à la mémoire comme pouvant leur prêter asile : le versant de la Montagne-Sàinte-Geneviève, qui conduit au Jardindes-PIantes, ou les Balignolles. — Je voulais faire une surprise à M*»* Ravier. A mon tour je me levai en me frottant les mains: — Une surprise! m'écriai-je, je m'en doutais!
Jacquem me regarda avec le même étonnement que me causa en entrant son l^onnet de coton. Gomme je paraissais attendre une explication :
— Mon ami Ravier et sa femme ne sortent pas souvent de Sainte-Périne, mais ils se faisaient une fête de voir cette grande exposition, dont on parlait tant dans les journaux. Alors j'ai pensé à leur faire une malice, c'était de les mettre tout à coup en présence de leur portrait. Sans m'inquiéter si je serais reçu ou refusé, j'arrangeai le tableau avec mes souvenirs et en me servant de deux petits portraits à la mine de plomb que vous pouvez voir accrochés au mur, en face de vous. Je n'avais pas besoin de les faire poser, je les sais par cœur. Je connais Ravier depuis quarante ans, comme je
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connais ses airs de violon. Je me mis bravement à la besogne.
— Et vous avez fait là un excellent portrait^ monsieur Jacquem, le meilleur de l'exposition.
— Parlons en conscience, monsieur, ne vous moquez pas de moi... Une petite toile de vingt-quatre comparée à ces grands portraits du Salon I Ah ! c'est de la raillerie, et Jacquem est un trop vieux renard pour songer à manger de ces raisins-là. Je sais ce qu'il y a dans mon portrait: un bon vieil ami et une excellente femme, M""* Ravier, qui, à soixante-sept ans , joue encore du piano comme dans sa jeunesse. Quant à Ravier, les jours où son rhumatisme ne pince pas son bras droit, je vous assure qu'il met du nerf dans son coup d'archet. J'ai rendu tout bonnement ce que je leur voyais faire souvent ; j'ai assis M»' Ravier à son piano, et je les ai entourés tous les deux des objets qu'ils aiment, leur inté« rieur, le portrait du père de M. Ravier,- le vieux chat accroupi sur un tabouret en tapisserie brodé par M«»« Ravier, la boîte à violon sous le piano, les boiseries grises de leur chambre. Voilà-t-il pas un fameux portrait! Ces peintures-là, monsieur, font plaisir à trois personnes au plus : aux amis qui y sont représentés, et au peintre qui a passé quelques bonnes heures en jouissant par avance de sa malice. Mais je dois vous dire le dénoûment : je ne comptais guère sur mon admission, surtout quand j'allais flâner dans les Champs-Elysées, aux approches de l'exposition. C'étaient d'immenses caisses qui arrivaient chargées de peintures de l'Europe tout entière: du Danemark, de l'Angleterre, du Pérou même. Il faut que
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tu sois bien insensé, Jaoquem, pour avoir envoyé ta pau* vre petite toile, qui n'aura pas plus d'importance pour ces messieurs du jury qu'une rognure d'ongle. Eh bien, ils refuseront mon portrait^ et tout sera dit; la course n'est pas longue d'ici, j'irai chercher mon portrait, et« comme il n'est pas grand, je le mettrai sous ma houppelande sans que personne en sache rien. Jacquem n'a plus d'ambition, et il n'en mourra pas. Monsieur, ils l'ont accepté! s'écria le peintre en se levant et en courant par l'atelier.
Sans doute pour me donner une idée des émotions qui s'étalent emparées de lui lorsqu'il apprit cette nouvelle^ Jacquem se mit à gambader en frappant des mains, en s'écriant : a Jacquem est reçu^ le vieux Jacquem et son petit tableau. Heureux Jacquem! Ces messieurs ne se doutent pas de la joie qu'ils donnent à un pauvre peintre. » 11 revint à moi, se pencha vers mon oreille. — Monsieur, c'est le plus grand service qu'on pouvait me rendre... quoique ces messieurs du jury m'aient rendu ambitieux; oui, monsieur, à l'heure qu'il est, Jacquem est un ambitieux... Savez-vous ce qu'il demande? Il veut entrer à Sainte-Périne, lui aussi, pour être tout à côté de ses vieux amis,' pour manger avec eux, pour avoir des soins et des égards.
Je me rappelai alors la ûguro froide de la mattresse de la pension.
— Mais vous y avez droit, monsieur Jacquem. Pourquoi ne seriez-vous pas admis à Sainte-Périne ?
— Monsieur, c'est ce que nous vtîrrons plus tard. Mais je bavarde, et je ne vous ai pas dit comment se
passa la visite de mes amis Ravier à Texposition... Je fus d'abord deux jours sans pouvoir retrouver mon tableau: eiifin^ je le découvris et j'allai engager Ravier et sa , femme à venir faire un tour au Salon. Ils ne comprennent pas grand'hose aux tableaux d'histoire; et puis le bruit, la poussière, le cou tendu en Tair, notez qu'ils ne sont plus des jeunes gens, les fatiguaient. Us voulaient s'en aller, et je les reconduisis malignement par la salle un peu étroite où ces messieurs les jurés ont encore fait trop d'honneur à mon petit tableau. En arrivant devant le cadre. M»* Ravier a poussé un cri : — Mon ami, on dirait que c'est toi ! Et elle s'est jetée au cou de son mari; heureusement il n'y avait personne. Dans ce moméntlà, il n'y avait pas un artiste plus heureux que moi. Jacquem avait du talent, du génie, mes bons amis le criaient tout haut; ils ne pouvaient plus se détacher do devant leur portrait. Ils étaient comme cloués, ils auraient voulu emporter ce tableau pour le montrer à tous les pensionnaires de Sainte-Périne; ils semblaient fiers de se voir représentés en musiciens. En sortant, M™» Ravier m'a serré la main, émue sans pouvoir parler; je crois que tous les trois nous avions envie de pleurer. Ah I l'amitié est une bonne chose!
Jacquem se tut, car il était attendri, et pour chasser son émotion il se mit à gambader dans l'atelier en me tournant le dos; mais, à un geste de son bras, je m'aperçus qu'il s'essuyait les yeux. Pour moi, je feignais de regarder attentivement diverses esquisses accrochées au mur. C'était de l'honnôte peinture, consciencieuse et médiocre, sans le plus petit grain d'invention. On compre-
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nait pourquoi Jacquem n'était pas arrivé à la réputation; les esquisses sentaient les délassements d'un employé qui, levé à six heures du matin, fait de la peinture avant d'aller au ministère. En effet, le peintre, comprenant que le petit bout de chandelle de sa bohèche intérieure ne s'allumerait jamais à la flamme de Tart, était entré dans les bureaux d'une compagnie d'assurances, et il en sortit poussé par l'âge, possesseur d'une petite rente qu'il s'était créée à force d'économies.
Ces.détails, je ne les connus qu'un à un apn» divers visites faites à Jacquem, qui, enchanté de se trouver d'accord avec un jeune homme sur le compte des peintres de l'Empire, m'avait pris en réelle affection. D'après ce qu'il me dit, ma curiosité se tourna vers Sainte-Périne, son intérieur si curieux, ses mœurs si particulières au milieu de Paris, qui ne s'en doute pas, et je n'eus de cesse que je ne fusse introduit par Jacquem chez ses amis Ravier.