‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 7 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le rhamadsme ayant abandonné le bras de M. Ravier^ sa femme en profita pour donner une petite soirée musicale à laquelle je fus invité, grâce à mon ami Jaoquem; je pus ainsi étudier sur le vif ce monde singulier dont j'ffiQtendais sourentraconterpar le peintre les non moins singulières aventures. Le cercle fut un peu élargi pour cMd solennité^ à laquelle je m'intéressai d'autant plus vivement, que^ pour la premtère fois, j'allais jouir de ce tableau vivant, découvert k l'Exposition universelle, qui fat pour moi une initiation à des mœurs particulières qall n'est pas tovyours facile de rencontrer ainsi encadrées. Sauf les personnages de la haute aristocratie, qui ne recevaient et n'acceptaient aucune invitation, de précieux échantillons de la vidllesse étaient étalés à mes jeox^ Qu'on se figure les transports d'un botaniste k qn on découvre tout à coup un petit coin isolé où poussoait des fleurs non encore décrites! L'Institution de SaîBte-Périne était pour mol une découverte de la na-

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lure de la goutte d'eau, quand on s'avisa de l'étudier pour la première fois au microscope. Rien que l'invitation à cette soirée m'empêcha de dormir pendant deux nuits, el il arriva qne la réalité ne fut pas au-dessous de mes espérances.

Pendant que M. et M»»e Ravier jouaient un duo de Fiorillo, je n'avais pas assez de mes deux yeux pour regarder ces auditeurs, qui se croyaient des spectateurs, et qui pour moi n'étaient que des acteurs. Combien de beaux romans cachés sous ces cheveux blancs, sous ces crânes polis, et quels romans supérieurs à ceux que décrivent les observateurs les plus exacts! S'il eût été possible, je me sentais de force à vivre plusieurs années au milieu de ces vieillards, à les écouter et à me contenter de la modeste position de scribe. Maintes fois, il m'arriva de me sentir devenu vieux tout à coup; les efforts que je faisais pour mMntroduire dans la peau de mes personnages m'attiédissaient le sang, sans que mon cœur en fût moins chaleureux. Le cœur! voilà ce qui survivait chez tous ces vieillards. Le temps avait mis les têtes en branle, ébréché les dents, ridé les joues, éteint les yeux, enlevé les cheveux, mais le cœur avait échappé à ses atteintes. Le cœur ne serait-il pas cette âme immatérielle, qui a échappé à l'autopsie physique des chirurgiens pour retomber sous le scalpel moral des philosophes î Les derniers battenfients du cœur ne valent-ils pas ce vôl à tire-d'aile de i'âme% qu'on dit nous quitter après la mort? La petite et douce musique de Fiorillo favorisait mes réflexions, et j'aurais pu m'oublier dans d'inutiles rêveries, lorsque je fus rappelé à la

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réalité par le cœur de M~» de la Georgelte» qui était comme enfouie dans une montagne rose, et dont le doux soubresaut marquait encore de la vitalité. Qu'on s'imagine une Sévigné, un peu forte, avec d*épais cheveux argentés, et on aura un portrait exact de la rivale de M"« Miroy.

M"** de la Gorgette avait peut-être la coquetterie de la chevelure, car, pour mieux en faire ressortir la splendide blancheur, un nœud de velours noir était posé du côté de la tempe gauche. On a vu quelquefois des femmes de trente-cinq ans, dont la chevelure a grisonné tout à coup, et apporte un charme singulier à la physionomie. Mm« de la Gorgette avait ce charme; d*un regard elle attirait les plus timides, et je ne saurais dire quelle impression j'emportai d'une légère conversation avec elle : le timbre de sa voix mettait tout d'un coup à Taise, et donnait envie de lui conter quelque mot plaisant, rien que pour admirer ces chairs tressautantes qui entraient immédiatement en allégresse. Cette soirée porta le dernier coup à M*'« Miroy, qui entraînait M. Perdrizet dans les sentiers de la mélancolie, sans se douter combien cette tendance était antipathique au chef de bureau. Au milieu des dames de la soirée, M"^* de la Gorgette paraissait une reine, et je ne fUs pas étonné, quelques jours après, d*entendTe parler du galant cadeau que lui avait fait ^. Perdrizet^ un cadeau qu'il me fut donné de#voir et d'étudier.

Où M. Perdrizet avait-il découvert cette feuille légère, semblable à un billet de banque, qui portait pour titre : Nouveau papier monnaie de Cythère, au centre duquel on

lisait : Assitjinat de ciriquante baisers payables au porteur ; sous ce titre était gravé délicatement un autel de l'amour portant un cœur enflammé. Les encadrements du billet portaient mille propos délicats,, tels que : Loi de la Nature. — Série des ccsurs. — Uan du bonîieur (avec la date en blanc). — Domaines de V amitié. Sur le côté droit était imprimé : L'amour récompense la fidélité, et, en regard r L'amour punit l'indifférence. Enfin, au bas de l'assignat : Fidélité : sa garantie est dans nos serments.

Ce billet de bangue fit le désespoir de tous les amoureux de Sainte-Périne. Les messieurs étaient jaloux de la découverte de M. Perdrizet, et les dames reprochaient à leurs soupirants de ne pas avoir donné cours depuis longtemps à de tels assignats, dont la dépréciation ne pouvait jamais arriver. Les fameuses cartes du Tendre étaient dépassées par le papier-monnaie de Cythère, et je ne m'étonnai plus qu'avec de tels moyens M. Perdrizet triomphât des cœurs les plus rebelles. Combien sont précieux les premiers cadeaux de l'amour! Une épingle donnée à propos vaut mieux que tous les bijoux. L'assignat de cinquante baisers, quoiqu'il parût à M°^e d© la €rorgette empreint d'une certaine nuance audacieuse, ne lui déplut pas et la fit sourire. Par les galanteries habituelles de M. Perdrizet, le cadeau pouvait être accepté sans entraîner quelque idée défavorable. L'opinion publique peignait le chef de bureau comme un homme dont la vie et les pensées étaient sans cesse tournée^^ vers le beau sexe, et ses galanteries ne tiraient pas à conséquence; mais ifOe Miroy ne pensa pas de la sorte, quand elle ap[Mrit l'existence de ce singulier billet à ordre à l'aida

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duquel M. Perdrizet réclamait des baisers. Cinquante baisers, donnés et réclamés avec une telle prodigalité, semblent de la famille de ceux qui se distribuent avec libéralité entre jeunes gens dans les petits jeux.

Ils sont donnés comme ils sont reçus, un peu sans façon, par complaisance, innocemment ; mais ne pouvait-il pas arriver que sur les cinquante M. Perdrizet n'en prît quelques-uns empreints d'une certaine scélératesse! A ce jeu dangereux M«« de la Gorgette serait peut-être tentée, et la pauvre demoiselle Miroy payerait les violons. Déjà depuis longtemps on pressentait que M. Perdrizet était fatigué de son amour; il n'écoutait plus avec l'attention des premiers jours les tendres paroles que lui murmurait son amie en se promenant avec lui autour du pavillon des bosquets; le traître avait même souri en exécutant la prière de MWe Miroy, qui lui donna une feuille de rosier en le priant d'appliquer ses lèvres sur la nervure de la feuille, ce que fit M. Perdrizet sans se rendre compte du désir de celle qui l'adorait. A Tendroitoù le chef de bureau avait appliqué ses lèvres, M^e Miroy y appuya les siennes et renferma la feuille du rosier dans un petit portefeuille. Toujours son amour la reportait vers la nature; aussi trouvait-elle grossier cet assignat de cinquante baisers, qu'elle disait rappeler les mauvais temps de la Révolution, incapables de concorder avec de purs sentiments.

— VousT vous tourmentez trop, ma chère demoiselle, lui dit M«»« de la Borderie, et en même temps vous tourtnentez M. Perdrizet, Prenez-le tel qu'il est, il n'est pas en votre pouvoir de changer son caractère. A cela,

Mlle Miroy répondait par l'exemple de M. Destailleur et de Mil» ChauniODt. M. Destailleur ne connaissait qu'une femme au monde, il ne vivait que pour elle, il passait le jour et la nuit à rêver à quelque objet qui pût lui plaire. On citait son dernier mot comme une preuve du tact et de la délicatesse qu'il savait apporter dans les phrases les plus banales de la conversation. Tous les matins, quand il répondait au : Comment vous portez-vous ? de Mi*« Chaumonl, c'était avec une variante pleine de charmes. On conte que jadis un vaudevilliste avait pour tâche spéciale de bâtir le fameux couplet au public, d'autant plus difficile à tourner que depuis soixante ans des millions d'auteurs ont demandé dans des milliers de couplet final au public de vouloir bien applaudir l'auteur et les acteurs. Il fallait certainement une imagination trèsfertile pour inventer une nouvelle formule piquante, propre à- faire sourire des spectateurs blasés. M. Destailleur avait autant d'imagination que le collaborateur chargé du couplet; chaque malin, il trouvait une réponse galante à une phrase invariablement la môme. Peut-être passait-il une partie de ses nuits à la travailler. Mais cette réponse paraissait si naturelle, si vivement tournée, et il la disait avec une telle physionomie, qu'on ne pouvait guère supposer qu'elle ne coulât pas de source. Celle qui faisait actuellement le désespoir de de M"e Miroy était ainsi conçue : M"« Chaumont ayant demandé à M. Destailleur comment il se portait, il répondit : — Gomme ne voulant vivre que pour vous aimer. — Douce et cruelle phrase qui s'était enfoncée dans le cerveau de la pauvre deitioiselle Miroy, car elle

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lui montrait en même temps la tendresse d'un amour persévérant et le ridicule d'une passion qu'elle portait à elle seule. Plus M. Destailleur était fidèle, plus il faisait apparaître la légèreté de l'aimable Perdrizet.

Le chagrin pousse à la solilude, la solitude amène de certaines pratiques qui touchent à la manie. W^^ Miroy se jeta dans les réussites. On a appelé réussites des combinaisons plus ou moins compliquées de cartes à jouer, dont les grandes divisions consistent d'abord dans les couleurs^ et ensuite, dans les grades des rois, dames ou valets. Quelques réussites sont compliquées, d'autres simples ; le hasard, joint à un peu d'attention, amène quelquefois une réussite au premier coup, tandis que des séries de cartes contraires peuvent empocher la réalisation d'un arrangement méthodique des caries pendant des heures entières. Les femmes inoccupées font des réussites, pour la réussite en elle-même, afin de passer le temps ; mais d'autres pensent à une chose, à quelqu'un, en appliquant l'image de ce quelqu'un à leur réussite. M. Perdrizet était toujours au fond des cartes ; en battant le jeu, M»« Miroy se disait : Réussirai-je? car elle espérait que cette réussite annonçait une consolidation de l'affection de M. Perdrizet. Bien des fois les réussites avaient menti, mais M^i® Miroy n'en continuait pas moins à battre, à tailler, à assembler méthodiquement les cartes, espérant qu'elles lui donneraient une fois raison.

Tant que M. Perdrizet se montra purement volage, MW« Miroy se nourrit d'espoir : le petit chef de bureau étant ainsi , qui pouvait se vanter de fixer le séduisant

papillon? Mais, quand il s'attela publiquement au char de la belle M™® de la Gorgette, M"» Miroy en ressentit une sorte de déchirement intérieur tel qu'il lui semblait que sa salive sentait le sang. Elle frissonna comme un pGitrinaî;*e qui connaît sa maladie et voit se présenter tout à coup les premiers symptômes irrécusables dont fl ne peut retarder le triste dénoûment. Sous le coup de cette passion dévorante. M"® Miroy commit la fauté à laquelle bien peu de femmes échappent, de la détailler à Hnâdèle, sous la forme de lettres fiévreuses dont la correspondance deMM«deLespinasse pourrait donner l'idée. Ce fut une série de lettres quotidiennes, pressantes, amoureuses, désespérées : la pauvre femme laissait courir sa plume sans s'inquiéter si la raison entrait dans ces phrases longues et lâches, d'une anglaise maigre et hâtive, dont les caractères n'étaient guère plus dessinés que la pensée. Du milieu de ce fatras se détachent quelques cris de souflfrances réelles, quelques apostrophes éloquentes, mais noyées dans les pages nombreuses dont M. Perdrizet n'avait que faire. J'ai pu parcourir à la hâte cette correspondance, qui n'est pas sans analogie avec les romans par lettres de M^e Riccoboni. Il faut beaucoup de courage pour y découvrir quelques traces de sentiments réels.

Au début, M. Perdrizet répondit à M^e Miroy, qui le suppliait de venir lui rendre visite, car elle ne sortait plus, craignant de montrer sur sa physionomie l'incendie intérieur qui la dévorait. Le chef de bureau tenta de parler raison à la pauvre éplorée : il posa Vamitié comme principe de sa conduite, en développa les beaux côtés et

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traça un sombre tableau des fureurs de Vamour, Selon M. Perdrlzet, W^^ Miroy s'était^méprise sur la nature de raltachement de celui qui n'avait agi que comme ami vi&-à-vis d'elle. M. Perdrizet rappelait la malheureuse femme dans les voies de la raison ; il espérait la voir [dus calme au milieu des pensionnaires qui l'aimaient, et il se justifiait de n'être pas venu au rendez-vous de l|Ue Mirojy en ajoutant combien une telle entrevue pouvait être douloureuse pour tous deux. A ces raisons d'ingrat, la délaissée répondit par une lettre de treize pages, dont le cbef de bureau parcourut vaguement le commencement et la fin. Et il y répondit d'autant plus laconiquement qu'il prévoyait la longueur future des lettres suivantes. G*est ce qui arriva. La femme de ménage n'était plus occupée qu'à se rendre du bâtiment Joséphine au pavillon où demeurait H. Perdrizet. Tous les matins elle avait ordre, si par hasard W^ Miroy était endormie, de prendre sur la table un gros paquet cacheté à l'adresse du chef de bureau : c'était la besogne de la nuit, après laquelle la malheureuse femme essayait de s'assoupir; mais, la plupart du temps, la femnoîe de ménage la retrouvait l'œil sec et désolé, attendant avec anxiété le retour de la messagère pour connaître la réponse de M. Perdrizet. Peines perdues ! espoir éteint! illusions sans cesse renaissantes et toujours déçues ! M. Perdrizet ne répondait plus.

Bientôt il en arriva à refuser les paquets apportés par la femme de ménage. Sa passion avait fait des progrès pour M™* de la Gorgette,qui, par sa nature cahne et sans artifice, savait piquer au jeu le séducteur. Heureux

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jusque-là, il ne, comprenait pas qu'on pût lui résister, et il semblait^ en matière de femmes, un de ces enfants gâtés que la moindre contradiction irrite. M»© de la Gorgette ne soupçonnait pas les tourments de Tamour; elle ne connaissait que la tendresse sans tempêtes. Son idéal était un bonheur tranquille qui est représenté par un des plus beaux mots de la langue française : la félicite. Tout homme qui lui eût fait entrevoir quelques chagrins, quelques tyrannies, dès inquiétudes , elle ne l'eût pas compris, elle ne l'eût pas aimé; aussi n'avait- •feUe jamais été malheureuse. Seules, les femmes aux membres minces, de moyenne taille, à' la physionomie pâle et bistrée, sont dominées par des inquiétudes nerveuses qui les font tressaillir ainsi que les petits chevaux arabes, souples et brillants. M""® de la Gorgette appartenait à la race du Nord, solide d'allure, d'un caractère doux et tranjjuille, d'une carnation puissante, aimables et aimantes personnes dont les battements du cœur ne contiennent pas d'orages et rafraîchissent la télé de l'heureux homme qui a le droit de s'y reposer. . Combien de fois le sensuel Perdrizet rêva de s'endormir sur ces montagnes satinées que M»»® de la Gorgette portait avec orgueil : il en badina avec elle et le lui fît entendre sur un ton enjoué; à quoi elle répondit plaisamment que peut-être ces montagnes n'avaient que l'apparence, et qu'il était h présumer que, vues de près, il serait plus juste de les comparer à des vagues flottantes. M. Perdrizet accepta gaiement ces vagues; mais il eut un mot cruel pour Mil® Miroy, qu'il compara à un pays plat, sarcasme qui heureusement ne devait pas être

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relevé, car la pauvre abandonnée eût conçu pour son ancien chevalier un mépris égal à la profondeur de son amour.

Il est vrai que MU« Miroy n'avait jamais offert l'aspect florissant de M^o de la Gorgette ; et Tingratitude de M. Perdrizet ne fut guère propre à enrichir sa carnation et à enveloppeir ses membres fins d'une chair joyeuse. Plus elle allait et plus elle dépérissait; quoique M"»« de la Borderie la vît tous les jours, elle s'apercevait du mal secret qui la minait; et la mère infortunée» dont tous les chagrins étaient consignés dans les paupières vides, cherchait à trouver des paroles de consolation pour la malheureuse qui se mourait d*amour. Mais ses soins charitables furent détruits tout à coup par un événement imprévu. Après avoir déjeuné, M^e de la Borderie était allée rendre visite à M"« Miroy, Qu'elle avait trouvée un peu plus calme la veille ; espérant la guérir à l'aide du temps, la veuve se promettait de ne plus laisser MMe Miroy à ses tristes réflexions. Toutes deux s'entretenaient de leurs douleurs ; celle de la veuve était si profonde, si vive et si durable que, pendant son récit, M"« Miroy oubliait momentanément l'ingrate conduite du chef de bureau. Ces deux femmes s'étaient comprises, et ce qu'elles ne pouvaient pas faire elles-mêmes, elle se promettaient intérieurement d'arriver à un bon résultat l'une pour l'autre. M"« Miroy rêvait de ramener le fils à sa mère, la veuve épiait le moment favorable de faire entendre la vérité à M. Perdrizet, et à une certaine heure de le disposer à tomber dans les bras de celle qui souffrait. Ce commerce de confidences, en les

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attendrissant mutuellement, les disposait à ne pas s'inquiéter de leurs propres souffrances, mais à, chercher des moyens de guérison l'une pour l'autre. Aussi retiraient-elles de leurs longs entretiens des illusions qui leur permettaient quelquefois de s'endormir^ une ombre de sourire sur les lèvres. Le sourire entier, le souilre franc était parti depuis longtemps, et rien ne pouvait le rappeler. Ceux qui ont tu certaines tables de marbre de débitants de liqueurs, dévorées et déchiquetées par les alcools puissants qui entrent dans la combinaison des boissons enivrantes, comprendront que la passion avait dévoré chez les deux amies une partie du sourire, comme les parties acides de l'alcool dévorent la matière la plus tendre du marbre. Mais il arrivait souvent que l'état de repds produit par une longue conversation cessait tout à coup quand les dames se quiCtaient: M»« de la Borderie s'en était aperçue par elle-même, et elle se demanda si son amie ne subissait pas les mômes symptômes ctucIs aussitôt son départ. Ce fut dans ce but qu'elle fréquenta plus assidûment M»» Miroy, sachant combien Tisolement est complice en de telles afflictions.

Quand elle eut frappé à la porte de M^^^ Miroy, elle fut reçue par la femme de ménage qui, effarée, s'écria :

— Ahl madame, j'allais vous chercher; quel malheur ! mademoiselle ne revient plus à elle.

M"»« de la Gorgetle entra précipitamment dans l'appartement, et trouva MU« Miroy étendue sur son lit, les cheveux en désordre, la robe délacée , la figure d'une extrême pftleur et les paupières fermées.

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—Que s'est-il passé, Jeannelte?... Depuis quand cette pauvre demoiselle est-elle dans cet état?

— Depuis une heure, madame^ après avoir ouvert une lettre que j'ai trouvée pour mademoiselle chez le concierge... elle Ta iue, a poussé un cri; une espèce d'attaques de nerfs Ta prise, et depuis une demi-heure elle est dans cet état.

— Vous auriez dû aller chercher l'interne.

—Madame, je n'ai pas pu quitter mademoiselle. Si vous saviez combien j'ai eu de mal à la retenir pendant ses attaques; j'ai essayé d'ouvrir la fenêtre, d'appeler au secours, mais je n'osais la quitter d'une minute... Elle avait une force de lion; heureusement elle s'est assoupie tout à coup.

— Descendez vite appeler l'interne de service.

— Oui, madame, j'y cours.

M""» de la Borderie avait ramassé une lettre tombée sur le tapis de pied.

— Attendez, dit-elle à la femme de ménage, elle va revenir à elle, peut-être ne sera-ce rien. Mettez toujours un peu d'ordre dans la chambre.

Pendant que la femme de ménage rangeait dans l'appartement, M"« de la Borderie lut la lettre suivante, dont elle vériûa la signature dès les premières lignes, mais la lettre n'était pas signée.

a Ma chère demoiselle, un de vos amis, qui veut votre bonheur, a voulu vous signaler Faffreuse conduite de M. Perdrizet, qui est indigne de vos bontés : après avoir essayé de faire naître sur sa personne l'attention de quel-

ques femmes distinguées de Sainte-Périne, M. Perdrizet s'esl aflfolé de M»»e de la Gorgetle, qu'il ne quitte pas plus que son ombre, qu'il compromet par ses assiduités, et qu'il rendra malheureuse comme tant d'autres* Sous le prétexte d'une pure amitié, M. Perdrizet s'est introduit chez celle dame; il l'a entourée de soins et d'égards, il va la prendre souvent sept ou huit fois par jour, le matin pour déjeuner; après le déjeuner, il la conduit à la promenade, la ramène chez elle, va la reprendre pour dîner, lui laisse à peine un moment de liberté entre ses repas, retourne encore vers les huit heures du soir, et la reconduit à la suite de la soirée. Ces manèges, vous les connaissez trop, ma chère demoiselle : le vil séducteur les a employés vis-à-vis de vous jadis, et vous a lâchement abandonnée. N'y a-t-il pas une vengeance à tirer de cet homme sans cœur qui se joue ainsi des femmes?

» C'est ce que je pense, ma chère demoiselle, et je voudrais connaître vos intentions à cet égard. Je sais combien vous souffrez en secret, quoique vous fassiez l'impossible pour ne pas donner votre chagrin en spectacle. Je sais qu'enfermée nuit et jour, vous appelez l'ingrat d'une voix pleine de sanglots ; je devine vos yeux rougis, la fatigue de votre corps, l'anéantissement de toutes vos facultés , l'absence de sommeil, les nuits sans fin, la couche brûlante où vos membres s'étalent sans pouvoir trouver le repos. Comme vous l'avez aimé, l'indigne! Je me rappelle votre figure souriante, vos fraîches toilettes, le rajeunissement inscrit sur toute votre physionomie. Ces dames se demandaient quel était l'admirable secret qui vous avait rendu momentanément la

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jeunesse: elles voqs jalousaient; aujourd'hui elle vous plaignent. Que les femmes sont à plaindre! Elles ne peuvent qu'attendre, soupirer en secret, pleurer dans le silence. L'ingrat Perdrizet ne se doute même pas de votre martyre: il est aux pieds d'une autre. Il lui répète ces paroles brûlantes qu'il vous a dites autrefois; il jure de n*aimer qu'elle, comme il jurait de n'aimer que vous. Il ose s'écrier qu'il n'a jamais connu Tamour avant de rencontrer M"** de la Gorgelte. On Ta surpris, le blasphème, un soir dans le pavillon des Bosquets, oîicet homme cruel se croyait seul en présence de sa nouvelle passion. Indigné, un des pensionnaires de l'établissement s'est avancé pour lui dire qu'il mentait ; mais le couple s'était enfui tout à coup. Une autre fois, on a épié ces nouveaux amants. M"* de la Gorgette, en coquette rusée, s'inquiétait de la bague que portait M. Perdrizet, cette môme bague que vous avez portée longtemps vous-même et dont vous lui avez fait cadeau. Hélas 1 ma chère demoiselle, ce sont des faits trop positifs. M"" de la Gorgette porte votre bague maintenant: cela a été remarqué à table où elle semble affecter de la mettre en évidence, afin sans doute que personne n'ignore la liaison qui l'unit au séducteur. Vous avez la main fine, ma chère demoiselle ; chacun en connaît la forme élégante et allongée; M"* de la Gorgelte a une main grasse et potelée. Si quelqu'un ose dire que votre main est maigre, celle de M"« de la Gorgette est lourde et grasse. Aussi a-t-elle été obligée de passer votre anneau au petit doigt de la main gauche, tandis que vous le portiez au doigt du milieu; et encore l'anneau s'en-

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fOBce^t-il dans les chairs et produit des boursouflaves sans grâce, quoique M. Perdrizet chante à tout venant les charmes de cette main qu'il ne se lasse pas de bal*ser^ ayant obtenu la permission de déposer uu baiser dans chaque fossette. Ce petit homme sec et matériel aimait les femmes puissantes : il ne pouvait vous com^ prendre, ma dière demoiselle, vous dont Tâme inquiète tendait à chasser tout ce qu*il y a de matériel dans le eorps. Consolez-vous, ma chère demoiselle, ou plutôt cherchez une consolation dans la vengeance, car tout serait inutile pour ramener le traître : ^il est au pouvoir d'une sirène adroite qui semble connaître le secret d'attirer à elle les hommes les plus trompeurs. A première vue, ^lle offre des séductions corporelles que malheureusement les femmes délicates telles que vous ne peuvent faire naître; mais que trouver au fond de cette matérialité? Si vous vouliez, ma chère demoiselle, vous entendre avec moi, me confier vos chagrins, rassembler quelques lettres de M. Perdrizet, me les prêter, nous arriverions à une vengeance que vous devez souhaiter. Toutes ces dames applaudiraient. Ne craignez pas de vous confier à un anonyme, qui. se fera connaître aussitôt qu'il en sera temps. Ma chère demoiselle, répondezmoi, je vous en prie, aux initiales D...0..., poste restante ; je m'engage, avant quinze jours, à me présenter chez vous, à vous relever de votre abattement, et à vous montrer une personne qui prend à cœur les intérêts . d'une femme estimable. >

Après avoir lu oette lettre singulière, M"« de la Boiv derie resta plongée dans de nombreuses réflexions. Si

M*'* Miroy D*avait pas été trouvée dans un complet évanouissement par la veuve, celle-ci ne se fût pas inquiétée de cette lettre anonyme, rédigée avec tant d*art qu^à la première lecture elle pouvait être prise réellement pour l'offre de service d'une personne sensible ; mais en relisant certains passages, M"* de la Borderie crut découvrir^ cachée jbous une barbarie apparente, une scélératesse qui avait pris racine sur-le-champ. Il n'y avait pas à en douter. M»* Miroy reçut un coup terrible à la lecture de cette lettre ; aussi la veuve commença par la faire disparaître, espérant que, sortie de son évanouissement, son amie l'aurait peut-être oubliée. M*'* Miroy fit un mouvement, agita les bras, les laissa retomber lourdement, ouvrit les yeux, et ses paupières se baissèrent aussitôt. On eût dit que, revenant à la vie, elle comprenait le fardeau que son cœur allait reprendre, et qu'elle préférait se laisser aller à l'anéantissement, comme ces soldats à moitié gelés dans la déroute de Moscou, qui suppliaient leurs camarades de les laisser assoupis dans les neiges.

Les ressorts moraux semblaient brisés, la volonté n'avait plus de souffle, la pauvre amoureuse craignait d'ouvrir ses yeux à la lumière, da peur de rencontrer flottante dans l'appartement l'image de Têtre qui l'avait indignement trahie. M""' de la Borderie prit la main de son amie; en même temps les pulsations du cœur lui annonçaient que la vie reprenait son empire.

— Ma chère amie, comment vous trouvez-vouist lui dit-elle en se penchant vers elle et en lui parlant à demi-voix.

M"* Miroy ouvrit lentement les paupières et appuya fortement la main de la veuve sur sa poitrine. Ce çeste, qui montrait le sié^e de ses souffrances, engagea M"" de la Borderie à parler et à employer des câiineries maternelles qu'elle amassait péniblement en elle, comptant toujours les dépenser pour son fils ingrat. C'étaient des demi-mots, de tendres inflexions, des paroles douces que la femme seule sait trouver et qui auraient attendri le séducteur le plus effronté. Si M. Perdrizet s'élait trouvé là, il eût déploré sa coupable conduite et il eût essayé de la réparer en se jetant aux pieds de celle qu'il avait séduite et en la priant de lui pardonner ; mais le volage ne se doutait pas des tortures cruelles de »!"• Miroy : il n'aurait pu comprendre cette flamme brûlante qui dévorait le creuset, il n'aimait pas ainsi, et il eût été étonné d'avoir causé tant de ravages.

Cependant, peu à peu. M"* Miroy revint à elle et envoya un pâle sourire de remercîment à la veuve ; mais cette crise subite l'avait vieillie de dix ans. — Ah ! cette lettre, s'écria-t-elle... où est-elle?

— Je l'ai brûlée, dit la veuve, qui mentait pour la première fois de sa vie.

— Vous êtes bonne, dit M"* Miroy, en pressant fortement la main de la veuve ; mais je la sais par cœur, elle est inscrite en traits de feu dans ma tête... Quelle lâcheté de m'écrire de pareilles indignités 1 Et pourtant ce sont des vérités, trop vraies, hélas ! Oui, je lui avais donné une bague et il l'a donnée à une autre .. le monstre, s'écrîa-t-ellc tout à coup. Passez -moi une petite glace.

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Son iastioct de femme se réveillait. Quand la femme de ménage eut obéi :

— J'avais raison, dit M"* Miroy, je me sentais laide à faire peur... J'ai tant souffert en quelques secondes... On m'eût plongé un fer rouge dans la poitrine que la douleur n'eût pas été plus vive... Ahl c'est fini! Qu'il en aime une autre, je n'étais pas faite pour lui... Ma chère madame de la Borderie, combien je vous donne de peine ? Voulez-vous me rendre un dernier service?

— Ne suis-je pas toute à vous?

— Jeannette, va fermer les volets des fenêtres, tirer les rideaux; vous me laisserez seule,.n'est-ce pas? voilà tout ce que je vous demande.

M"* de la Borderie insista longuement pour rester auprès de son amie, mais M"« Miroy fut inflexible. Elle supplia tellement la veuve de la laisser à ses tristes réflexions, que M™» de la Borderie sortit, à la condition de revenir dans l'après-midi frapper à la porte.

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