CHAPITRE VII
Le théâtre de Gourbevoie est fréquenté assidûment par les militaires de la caserne. Quelques rares bourgeois s'y font remarquer. Le gros du public est surtout composé des blanchisseuses de Neuilly, des teinturiers de Puteaux et des ouvriers des diverses fabriques des environs. C'est un public vulgaire et naïf, une sorte de public sauvage à une lieue de Paris, un public dont un mot de blanchisseuse peut donner une idée approximative. Cette femme avait été fortement émue par la représentation à*Antonyy et il lui était resté dans la tôte une variante de la phrase finale qu'elle ne se lassait pas de répéter à ses compagnes : a Elle me résista, je Vassas^ sina! » déclamait-elle avec un geste de massacre. Ce fut au milieu de ce public que se lança M. Lobligeois, dont les sorties fréquentes furent étudiées par un membre secret du Club des femmes malades. On sut par là qu'il usait fréquemment de l'omnibus qui conduit de la bar-
UES AMOUIUBITS DB SAINTB-PiRllîE lâ3
rière de TËlotle au pont de Neuilly. En effet, le dîner finissant vers sept heures et demie, Favare craignait d'arriver trop tard au théâtre, oh \\ s'était emparé d'une certaine place qui lui permettait d'être remarqué de Rosette. A l'angle de la première galerie, les acteurs étaient assurés d'avoir un fidèle spectateur dans la personne dti vieux monsieur de Sainte-Périne, car on le désignait ainsi, suivant les renseignements fournis par l'étoile de la troupe.
Rosette était devenue le premier sujet, grâce à sa beauté qui faisait recette ; aussi son nom était-il désormais écrit en caractères voyants sur l'affiche, tète à tête avec Lafourcade. Les galants fourriers du régiment et les rudes maréchaux des logis chevronnés n'avaient pas peu contribué à la réputation de Rosette. Assis à l'orchestre, ils applaudissaient son entrée à tout rompre, et ce transport militaire pour les plaisirs dramatiques alla jusqu'à l'envoi de nombreux pompons en signe d'enthousiasme. Si Rosette fut émue de ce triomphe, M. Lobligeois sentit son amour s'en développer encore. Plus l'actrice grandissait, plus elle lui semblait désirable; mais la défiance qu'il avait de lui-même s'augmentait d'autast. A Courbevoie, accueillie par une salle enthousiaste. Rosette n'était plus la fille de la concierge de Sainte-Périne: c'était une créature à part, une femme habitant un pays particulier, un être passionné dont les senliments n'avaient rien de commun avec le public séparé d'elle par les quinquets. C'est ce qui explique la valeur des femmes de théâtre aux yeux de quelques banquiers épris. Ce monde factice, où tout est broderie et lumière, fard et
124 LBS AMOUREUX DE SAINJE-PÉRINB
dentelles, est pour eux une sorte de pays idéal qui les délasse des affaires matérielles auxquelles s'applique leur cerveau tout le jour. Sans être mahométans, ils entrevoient les planches du théâtre comme une sorte de pa* radis où dansent, au son de musiques enivrantes, des houris habillées de gaze transparente. Leurs sens blasés seréveillentà moitié^ allumés par des poses provoquantes, et, s'ils parlaient sincèrement, ils ne désireraient pas un autre paradis.
M. Lobligeois n'avait pas usé son corps en débauches de toutes sortes; au contraire, il le maltraita une partie de sa vie, lui imposant des privations extrêmes*. L'avarice dicta la chasteté comme la frugalité; mais la nature ne perd jjamais ses droits. Ni les habitudes ni la volonté ne peuvent s'opposer à son cours naturel. M. Lobligeois devaitdevenir amoureux avec d'autant plus de force qu'il avait tenu ses sens sous clef une partie de sa vie. Aussi eut-il les sensations du Chérubin de Beaumarchais bien plus vives, mais plus courtes : en deux ans, il passa par la variété de sensations amoureuses qui, chez l'homme normal, vont par transitions insensibles, de vingt à cinquante ans. Quand, à la fin de la seconde représentation où il assistait. Rosette jeta ut coup d'œil sur M. Lobligeois, l'avare crut sentir les effets d'une douce foudre ; et il revint à pied de Gourbevoie comme un homme ivre qui se sent pousser dans des zigzags singuliers par la chaleuî' mystérieuse du vin. BÎI. Lobligeois ne tenta pas d'échapper à cet état, pas plus que le buveur n'essaye de suivre le droit chemin. En pareille aventure, les amoureux et les buveurs savent qu'ils sont gouvernés par
LES AMOUREUX DE SJLINTE-YÉRINB 135
une puissance à laquelle il leur est interdit de résister: ils obéissent et se laissent aller.
— Rosette, lu in*as remarqué ! s'écriait Tavare, de même que l'ivrogne interpelle sa bouteille.
A une autre époque^ M. Lobligeois ne se serait pas hasardé à minuit, seul, dans les Champs-Elysées; il eût craint pour sa vie, car il datait d'un temps où les Champs- Elysées, la nuit, semblaient une succursale de la forêt de Bondy : maintenant, M. Lobligeois marchait sans souci du danger, il l'eût bravé. Sous le simple coup d'œil de Rosette, ses muscles s'étaient retrempés et avaient pris un nouveau ressort. Par moment, il lui arrivait de sauter, pour se prouver lui-même la nouvelle force qui courait dans ses membres. Il lui semblait possible de faire dix lieues, et cependant il se bâtait de rentrer à Sainte- Périne, afin de se déshabiller au plus vite, de s'étendre dans sonlit^ et le, sans lumière, d'être plus seul avec sa pensée.
Combien lui parurent longs les huit jours qui le séparaient do la prochaine représentation! On le remarquait à tout. instant dans la loge de la concierge, où il ne cessait de parler du merveilleux talentde Rosette. M. Lobligeois poussa le délire jusqu'à acheter la brochure du mélodrame qui se jouait à Courbevoie, et il apprit par cœur le rôle de Rosette, le récitant sans cesse en s'essayant de donner à sa voix chevrottante les charmantes inflexions de la jolie voix de l'actrice. Ce fut une monomaniQ poussée si* loin, qu'elle transpira jusque dans le salon de M»» Gibassier, où fut recueillie cette phrase prononcée à haute voix par l'avare qui, grimpé sur le bel-
£H w» Auotmmm de SAiHnt^ÉRiiiB
védère, dédamait le rôle de la fille du tyran, se croyant seul : a Misérable 1 je ne crains pas vos satellites aux D mains redoutables, sans cesse occupées à fabriquer de » noirs poisons... qu'ils emploient le fer ou le feu, qu'ils » me chargent de cbaîoes^ une lueur impénétrable péné- » trera au fond de mon cœur et sauray allumer des forces » qui défient les humains 1 » Phrase qui préoccupa extraordinairement les habitués du club« On la retourna sur toutes ses faces, on l'analysa^ et l'expertise, quoique confiée à des femmes expertes^ amena la fausse découverte d'une folie qui s'était tout à coup emparée de l'avare. La société Gibassier avait raison quant au fait, mais la cause lui échappait. En effet, la folie tenait l'avare^ folie douce et charmante, vision perpétuelle qui servait d'encadrement au profil de Rosette; fi ne manquait au terrible tribunal féminin qu'un agent actif, un espioa ingambe pour s'attacher aux pas de M. Lobligeois et le suivre au théâtre de Gourbevoie, où de récentes marques d'attention de Rosette achevèrent d'enflammer l'avare.
On conte que le célèbre philosophe Kant^ dont la parole était facile, balbutia un jour de cours public, ne trouva que quelques paroles sans suite, étonna les étudiants et disparut. tout à coup de sa chaire sans avoir pu assembler ses idées. Tous avaient remarqué que le {»ro* fesseur portait avec inquiétude ses yeux dans une certaine direction et les reformait comme attristés par un cruel événement. Après la leçon, remis de son trouble, Kant envoya chercher l'administrateur^t entra dans uûe violente colère s
— Pourquoi, dit-il, a-t-on fait disparaître le mûrier