‹ Les amoureux de Sainte-PerineChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Madame de la Gorgette vivait au milieu de ces troubles sans s'en apercevoir. Si elle les eût soupçonnés, peut-être eût-elle prié M. Perdrizet de mettre un terme à ses assiduités, car elle ne pouvait voir souffrir quelqu'un sans en être émue : la pensée qu'elle était la cause involontaire du profond chagrin de mademoiselle Miroy aurait développé tellement ses facultés compatissantes que, malgré le charme de sa liaison avec le chef du bureau, elle y eût renoncé tout à coup. Son heureux caractère la portait à un heureux calme ; elle savait toutefois compatir aux souffrances de ceux qui l'entouraient, et elle était loin de soupçonner le motif qui exilait mademoiselle Miroy du salon des Ravier.

Tous les matins, M. Perdrizet avait obtenu la faveur de venir chercher madame de la Gorgette pour déjeuner, et elle ne manquait pas de lui faire cadeau d'une

ir)8 LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉKIAE.

rose cueillie dans les touffes de fleurs qui décoraient son antichambre. A dix heures, un petit coup de sonnette annonçait l'arrivée du galant clievalier, qui trouvait son adorée, déjà habillée et d'une fraîcheur de jeune fille.

Le lendemain de la conversation avec madame de la Borderie, la sonnette retentit comme d'habitude.

— Comment! c'est vous, monsieur Perdrizet? s'écria madame de la Gorgette.

— Oui, ma chère amie; ne m'attendiez-vous pas?

— Sans doute, mais je n'ai reconnu ni votre manière de sonner, ni vos pas dans l'escalier... Je vous trouve changé ; est-ce que vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle ?

— Pardonnez-moi, ma chère amie, dit M. Perdrizet, qui, au moment d'accomplir sa promesse de la veille, sentait renaître les difficultésc

— Eh bien! voici ma main ; je suis donc obligée de vous l'offrir?

D'habitude, la journée commençait par un doux baiser sur la main, qui n'était que le prologue des mille galanteries déployées jusqu'au soir par le chef de bureau. Aujourd'hui, M. Perdrizet n'osait plus demander cette main droite qui portait l'anneau de mademoiselle Miroy. Toute la nuit, il avait cherché un moyen de reprendre cet anneau, et il espérait toujours que le hasard lui en rendrait la possession. Si la bague pouvait être brisée ! M. Perdrizet la redemanderait pour la faire raccommoder et la remettrait à mademoiselle Miroy. Mais pourquoi le hasard se rendrait-il

LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRliYE. 459

complice des traîtrises du trop galant séducteur? M. Perdrizet comptait qu'il trouverait son amie occupée à mettre un dernier ordre à sa toilette ; peutêtre n'aurait-elle pas encore passé ses bagues à sa main ! Alors, il lui serait possible de s'emparer de celle que lui réclamait madame de laBorderie.

Tout en s'habillant, il avait si longtemps réfléchi qu'il dépassa de quelques minutes l'heure habituelle à laquelle il se rendait chez madame de la Gorgette ; ses calculs furent renversés par ce simple fait. Autrement, il eût été possible de dérober la bague de mademoiselle Miroy et de mettre sur le compte d'une perte la disparition subite de l'anneau.

En offrant sa main à baiser, madame de la Gorgette fit briller toutes les bagues que lui avait sacrifiées le chef de bureau : M. Perdrizet resta un moment soucieux, perdant pour la première fois de sa vie son entrain et sa gaieté, ce dont s'aperçut madame de la Gorgette.

— Qu'avez-vous? lui dit-elle.

— Un commencement de mal de tete, répondit M. Perdrizet en passant la main sur son crâne comme pour en chasser les soucis.

Mais le crâne luisant du chef de bureau ne donnait pas ridée d'un homme voué aux migraines.

— Vous ne m'aimez déjà plus, je crois.

Ce mot fit oublier à M. Perdrizet le but de sa visite. Il avait si souvent entendu dans sa vie le fameux vous ne rn^ aime% plus ^ qu'il disposait d'un arsenal immense de raisons pour répondre à une telle accusation.

Pour cacher son trouble, il devint si galant qu'il se laissa prendre à ses propres paroles et abandonna la poursuite de l'anneau, attendant du destin la conclusion de celte aventure : sa légèreté habituelle reprit le dessus, et il conduisit triomphalement madame de la Gorgette à la salle à manger, ayant oublié les instructions de madame de la Borderie.

Cependant, vers le soir, la veuve aborda M. Perdrizet et lui demanda de tenir sa promesse, ce qui fut un nouveau coup de foudre pour le séducteur.

— J'ai parlé à madame de la Gorgette, dit-il, elle rendra la bague.

— ■ Ne me l'aviez-vous pas promise pour aujourd'hui?

— Madame, j'ai réfléchi à votre demande, et je ne puis vraiment pas faire une telle malhonnêteté à une femme que j'aime infiniment.

— Je vous comprends, monsieur, vous refusez...

— Non, madame.

— Mais il me sera permis de me rendre aux vœux d'une personne que vous avez trahie et de me présenter en son nom auprès de madame de la Gorgette?

— Oh ! vous ne le ferez pas, madame. Mademoiselle Miroy ne le voudrait pas, et vous ne vous montrerez pas plus exigeante qu'elle.

— Pourquoi l'avoir trompée si indignement? Si vous la voyiez, vous frémiriez du ravage que vous avez causé...

— Je ne demande pas mieux que de la voir, reprit

M. Perdrizet, croyant échapper par là aux orages qu'il avait accumulés sur sa tête.

— Vous consentiriez à lui rendre visite ?

— J'ai beaucoup d'estime pour mademoiselle Miroy. — - Soyez bon pour cette pauvre femme !

— Elle ne m'a jamais fait de mal.

• — Combien votre visite lui ferait de bien !

— Si j'avais su, depuis longtemps je me serais présenté chez elle.

— Laissez-moi préparer mon amie à cette rencontre; elle est si faible que je crains la plus légère émotion... Voulez-vous m'attendre un instant dans le jardin ?

— Tout à vos ordres, madame.

Là-dessus, la veuve vola chez son amie, lui apprendre le retour de M. Perdrizet.

M. Perdrizet se frottait les mains d'avoir échappé à la restitution de' la bague, lorsqu'il rencontra dans le jardin M, et madame Piavier, en compagnie de madame de la Gorgette. Naturellement, il lui offrit son bras, respirant avec délices l'air frais de la soirée, et il s'oublia dans un de ces doux entretiens que la présence de la belle Aurore lui inspirait. Peu importait à M. Perdrizet d'être remarqué par les pensionnaires de l'établissement ; jamais il ne s'était inquiété des regards inquisiteurs des vieilles filles de la société Gibassier, étudiant les physionomies et les gestes des promeneurs.

Madame de la Borderie, qui apparut tout à coup au détour d'une allée, le costume sévère de la veuve,

1G2 LES AMOUREUX DE SAïNTE-PERIPsE.

produisirent un fâcheux effet aux yeux de l'amoureux. Il eut un geste de dépit que remarqua madame de la Gorgette.

— Chère madame, dit madame de la Borderie en s'avancant, je vais vous enlever M. Perdrizet un moment, si vous le permettez.

— A tout à l'heure. Aurore ! s'ccria le chef de bureau, obligé d'obéir à cette fâcheuse injonction.

Lentement il suivit la veuve.

— Mademoiselle Miroy est prête à vous recevoir, dit madame de la Borderie.

— Vous serez présente à cette entrevue? — - Je ferai ainsi qu'il vous plaira.

A cette heure M. Perdrizet marchait comme un voleur entre deux gendarmes, et ce ne fut pas en sautillant comme d'habitude qu'il grimpa l'escalier de mademoiselle Miroy.

Aussitôt qu'il fut entré dans la chambre, la pauvre abandonnée lui tendit la main, une main amaigrie que M. Perdrizet osa à peine serrer; madame de la Borde- *rie lui avança un siège, car mademoiselle Miroy, étendue sur une chaise longue, était incapable de faire les honneurs de son appartement.

Un profond silence succéda aux politesses d'arrivée dans cette petite chambre où jadis M. Perdrizet avait roucoulé de si tendres mots. Mademoiselle Miroy fit un signe à la veuve qui s'approcha d'elle; elles se dirent quelques mots à l'oreille, et madame de la Borderie disparut.

— Votre visite me fait du bien, s'écria mademoi-

selle Miroy , quoique le son de sa Yoix indiquât qu'elle cherchait à contenir ses larmes.

Alors elle se laissa aller et dit ses souffrances à l'homme qui l'avait abandonnée. Mademoiselle Miroy se plaignit vivement du manque d'égards de son ancien adorateur, combien elle avait été froissée de la suspension de la correspondance : elle comprenait que l'amour pût s'éteindre à un certain moment ; mais l'amitié devait remplacer la passion, et elle se trouverait trop heureuse si M. Perdrizet voulait bien lui rendre une partie de cette affection qui lui était si chère.

De temps en temps, des larmes coupaient ses confidences: et M. Perdrizet en profitait pour jurer qu'il avait toujours conservé pour mademoiselle Miroy une vive estime. S'il n'était pas revenu, c'était pour affaiblir peu à peu une passion qui devait les rendre malheureux tous les deux. îl eut la hardiesse d'affirmer qu'il avait souffert lui-même.

— Cependant, dit la pauvre fille, vous en aimez une autre ?

— J'ai eu quelque attention pour une femme estimable...

— Je le sais, ne me cachez rien...

M. Perdrizet attesta que madame de la Gorgette lui laissait le cœur tranquille ; sa société lui offrait un certain charme, mais il s'en tenait aux fréquentations provoquées par une pure amitié, et il ne sentait pas la passion l'envahir.

Cet entretien ne dura pas moins d'une heure :

164 LES AMOUREUX DE SAINÏE-PÉPJNE.

quoique M. Perclrizet n'eût plus trace d'amour pour mademoiselle Miroy, il ne pouvait entendre sans un certain intérêt les détails des souffrances par lesquelles elle avait passé. L'homme est ainsi fait que sa vanité est caressée par le récit des malheurs qu'il a causés. Ayant éprouvé de cruelles émotions, mademoiselle Miroy devenait éloquente : elle sentait le fd brisé chez son ancien adorateur, et conservait encore un reste d'espérance de le rattacher.

Les femmes veulent boire le malheur jusqu'à la dernière goutte. Ce fut poussée par de secrètes inquié° tudes que la pauvre fille demanda à M. Perdrizet de le revoir, avec un accent si vif qu'il ne put s'y refuser. Il promit de revenir le lendemain.

Quand madame de la Borderie vint rendre visite le soir à son amie, elle la trouva avec un demi-sourire sur les lèvres, un singulier sourire qui ne pouvait se défendre d'un reste de scepticisme. Sur les joues d'un convalescent restent de vagues leintes, derniers symptômes de la maladie, qui sont longues à s'effacer. 11 en était de même des doutes et des soupçons causés chez mademoiselle Miroy par la conduite de son ancien adorateur.

Malgré tout, elle s'efforçait de croire au renouveau de la passion de M. Perdrizet : pour mieux s'illusionner, elle se lança dans des flots de paroles presque gaies qui étonnèrent d'autant plus la veuve que, dans les circonstances habituelles de sa vie, la mélancolie faisait le fond du caractère de mademoiselle Miroy.

LES AMOUREUX DE SAÎNTE-PÉUÏNE 165

Tout d'abord, elle se jeta au cou de son amie, en la remerciant de lui avoir ramené l'ingrat ; elle disais ne pas trouver de marques assez vives de reconnaissance pour payer ce service. Madame de la Borderie se défendait de ces témoignages chaleureux, répondant qu'elle avait fait la chose la plus naturelle.

— Vous me faites respirer, s'écria mademoiselle Miroy, et vous ne voulez pas que je vous aime ! Tenez, je respire maintenant... Ah ! que l'air est bon ! Avant d'avoir revu M. Perdrizet, ma po'.trine était un brasier, chaque bouffée d'air était comme un soufflet qui en rallumait la chaleur ; maintenant que je suis bien, c'est un plaisir d'ouvrir ma poitrine à l'air du soir... Mon Dieu, que j'ai souffert! Et pourtant je suis presque heureuse d'avoir tant souffert, je n'en sens que mieux mon bonheur de revenir à la vie. . .

Mademoiselle Miroy se leva tout à coup de sa chaise longue.

— Ma chère amie, dit-elle, allons faire un tour au jardin : je veux revoir l'herbe, les charmilles, les arbres. Croiriez-vous que la verdure me faisait horreur? Je souffrais tellement que tout ce qui prospérait autour de moi me rendait jalouse. J'aurais voulu voir tout le monde malade... J'ai souhaité des choses affreuses, la mort de M. Perdrizet. C'est mal, n'est-ce pas, mais que voulez-vous? J'aimais mieux le voir mort que de le savoir aux genoux d'une autre.

— Descendons avant la fraîcheur du soir, dit m.a-^dame de la Borderie pour essayer de calmer l'exaltation de son amie. Mais vous sentez-vous réellement

ICG LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRIINE.

assez forte, après être restée trois semaines clans votre chambre?

— Je ferais dix lieues à pied.

Les deux dames descendirent l'escalier. Arrivée au bas, mademoiselle Miroy comprit que ses membres étaient moins forts que sa volonté : son front se couvrait de gouttes de sueur de failjlcsse qui l'avertirent de ne reprendre la marche qu'avec ménagement.

— Il faut, dit-elle tristement, que je me repose sur ce banc ; je me croyais mieux'.

Et la tristesse la reprit de nouveau, car elle songea que l'amour de M. Perdrizet pouvait bien ressembler à ses forces, mises en jeu subitement et abattues plus subitement encore.

— Ma chère amie, dit madame de la Borderie qui lui prit les mains, vous avez un peu de fièvre ; il ne serait pas prudent de rester plus longtemps à l'air frais.

— Encore la fièvre ! s'écria mademoiselle Miroy.

— Ne vous affectez pas, ma bonne amie. Vous avez perdu une partie de vos forces en vous tenant couchée, il faut prendre de l'exercice avec prudence maintenant. Voulez-vous de moi pour médecin? Je vous promets de vous guérir.

Mademoiselle Miroy pressa la main de la veuve.

— Pour commencer, nous allons rentrer : je resterai avec vous si ma compagnie vous plaît ; je m'en irai si vous voulez rester seule... Désirez-vous que je vous fasse la lecture? Demain nous sortirons une heure en plein soleil, en compagnie de M. Perdrizet...

— Oli ! oui. Demain !... Le soir, nous entendrons un peu de musique.

— Tout le monde sera heureux de vous revoir ; ces messieurs et ces dames prennent un vif intérêt à votre santé.

Ce fut par des paroles affectueuses que madame de la Borderie détermina mademoiselle Miroy à rentrer; toutefois la pauvre fille voulut rester seule, tant elle se plaisait à repasser les souvenirs de la journée, et, pour la première fois depuis longtemps, elle ferma les yeux tranquillement, sans être froissée par ses paupières brûlantes.

Le lendemain, à déjeuner, M. Perdrizet, rencontrant madame de la Borderie, la prévint qu'il irait vers une heure de l'après-midi chez mademoiselle Miroy. Par discrétion, la veuve n'alla pas rendre visite à son amie; elle la fit seulement prévenir des intentions du chef de bureau. A trois heures de l'après-midi, mademoiselle Miroy envoya chercher madame de la Borderie en la priant de venir immédiatement.

— Je ne l'ai pas vu encore ! s'écria mademoiselle Miroy en fondant en larmes. -

— M. Perdrizet?

— Non, il n'est pas venii; déjà l'ingrat m'abandonne... Pourquoi est-il revenu hier?

— -Ma chère amie, il sera arrivé quelque événement imprévu...

— Vous croyez?

— Certainement.

— Je n'ose vous demander de prendre quelques in-

168 LES AMOUUEUX DE SAINTE- PÉIUNE.

formations... J'aurais bien envoyé ma domestique... mais je craignais...

— Promettez-moi d'être plus calme, dit madame de la Borderie... Je vous le ramènerai, il ne faut pas que M. Perdrizet s'aperçoive combien son absence vous cause d'inquiétude... Les hommes de sa trempe doivent être traités avec politique.

En ce moment, on entendit des pas sur l'escalier.

— C'est lui, c'est lui ! s'écria mademoiselle Miroy qui devint pâle comme une morte. Laissez-moi !

Son émotion était si grande qu'elle ne prenait pas la peine de cacher à la veuve combien elle désirait rester seule avec l'ingrat. Mais madame de la Borderie connaissait les faiblesses humaines et savait les pardonner. Elle eut la délicatesse de sortir assez vite pour qu'en arrivant M. Perdrizet pùt se trouver seul avec mademoiselle Miroy.

L'amour rend égoïste, mais Fégoïsme ne rend pas amoureux.

Parce renversement de phrase, dont certains écrivains ont malheureusement abusé, la situation des deux personnes qui se trouvaient en présence à la sortie de la veuve sera fidèlement rendue.

En entendant les pas de M. Perdrizet dans l'escalier, mademoiselle Miroy sacrifiait l'amitié; elle ne se rappelait plus les services que lui avait rendus, que lui rendait, que lui rendrait certainement madame de la Borderie. Elle lui disait presque : Va-fen! sans songer à voiler sa pensée. Un tiers la gênait; elle n'osait plus laisser se jouer les mouvements sur sa phy-

LES AMOUREUX DE SAllNTE-PÉIUi^JE. 169

sionornie, ses gestes, son regard, peut-être ses cris.

Celui qu'elle attendait depuis trois heures arrivait!

Ce qui allait sortir de cette poitrine, de ces yeux, de ces mains irritées par trois heures d'attente, elle ne le savait pas. Seulement elle se sentait devenir éloquente par le sentiment comme par le regard, et elle renvoyait son amie.

Mademoiselle Miroy était montée à ce diapason que les grands artistes trouvent rarement et qui les avertit par des tressaillements intérieurs qu'il leur est donné d'enthousiasmer îe public le plus difficile. Si les joueurs entendent une secrète voix qui leur crie : (( Tu vas gagner! », les amoureux possèdent la même faculté : une flamme secrète parcourt tout leur être et les rend capables d'extases surnaturelles, que les médecins peuvent à peine expliquer.

Plongée dans cet état, mademoiselle Miroy ne s'inquiétait pas d'analyser la physionomie embarrassée de M. Perdrizet, qui arrivait au rendez-vous, honteux du restant de chaîne qu'il traînait. La pauvre femme illuminait de ses propres rayonnements celui qu'elle aimait, semblable à ces peintres qui ne savent trouver décadré assez beau pour leurs tàbleaux. Enfin, il était venu ! Il arrivait ! . . . Et mademoiselle Miroy ne se rappelait plus les tristes réflexions qu'elle avait faites pendant trois heures d'une mortelle attente.

Elle fit placer M. Perdrizet près de son lit de repos, le plus près possible, l'accabla de prévenances, voulut savoir ce qu'il avait fait pendant leur séparation et ne lui laissa pas la peine de se défendre. Toujours elle

parlait, donnant un cours à ses tristes souvenirs, afin sans doute de les dépenser et de n'avoir plus à les retrouver au dedans d'elle-même.

M. Perdrizet s'efforçait de prêter attention à ces paroles d'amour : il essayait de donner un tour galant à ses lèvres perfides, à ses yeux un rayon de tendresse; les lèvres se pinçaient, les yeux restaient froids sans obéir au séducteur.

Toute la personne de M. Perdrizet symbolisait le calme, la propreté et les couleurs des vêtements n'avoient nul rapport avec la passion. L'iiabit bleu à boutons d'or du séducteur était étriqué ; les pans obéissaient à cette ancienne coupe connue sous le nom dliabits « en sifflet. » Les deux fines mèches de cheveux s'avançaient au-devant des oreilles comme des aiguilles, et le crâne poli reluisait comme un plat à barbe de cuivre accroché à la porte d'un perruquier.

Mademoiselle Miroy, obéissant à la loi physique qui attire les caresses vers les objets ronds, avait osé placer sa main sur le crâne de M. Perdrizet; peu à peu elle la descendit vers les sourcils, remonta au sommet et se hasarda à tenter une excursion sur la surface opposée, où un renflement subit, que les adversaires de la phrénologie ne peuvent nier, annonçait des facultés qui portaient le chef de bureau vers mille beautés diverses. Le jeune amant qui plonge avec enivrement ses mains dans la chevelure de sa maîtresse, détache le peigne et laisse tomber en flots annelés des grappes de cheveux dont chaque brin contient de l'électricité, est moins éperdu que ne le fut mademoi

selle Miroy en couvrant de sa main maladive l'ivoire brillant et chaud qui couvrait les pensées de M. Perdrizet. La paume de la main de la pauvre femme semblait avoir soif de ces protubérances, sur lesquelles un disciple de Gall eût retrouvé l'absence d'amour de la famille, des appétits sensuels trop développés, l'esprit de saillie, l'absence d'organe de l'idéalité, et enfin la circonspection qui faisait la base de cette tcte carrée, dont les angles latéraux se faisaient reniprquer par de vives saillies.

Telles étaient les protubérances que mademoiselle Miroy caressait naïvement de la main, tandis que M. Perdrizet s'efforçait d'échapper aux atteintes d'un fluide qui courait dans chaque veine des mains de l'amie de madame de la Borderie,

A diverses reprises, il essaya de dégager sa tête ; aussitôt les doigts maigres de mademoiselle Miroy formaient étau et serraient dans un vaste allongement les quatre côtés de la boîte osseuse du séducteur.

Cependant M. Perdrizet eut le courage de regarder mademoiselle Miroy en face et de s'écrier :

— Mon front... je souffre.

— Pauvre cher, dit-elle en courant à sa toilette, je vous brûle, n'est-ce pas?

Alors, spontanément, elle trempa un linge dans de l'eau et l'appliqua sur le crâne de M. Perdrizet, qui ouvrit des yeux effarés en pensant qu'un mauvais génie l'avait poussé dans cette chambre où il s'était promis de ne jamais rentrer.

Les caresses, les paroles de mademoiselle Miroy le

froissaient. Il en était arrivé à une excitation nerveuse qui le forçait à s'écrier: — Laissez-moi, vous êtes folle!

Un reste de pitié le reLini; il n'osait blesser ouvertement une femme maladive.

S'étant essuyé le front avec soin, car mademoiselle Miroy avait enlevé, avec son ablution inconsidérée, un onguent précieux qui donnait le luisant au crâne, M. Perdrizetse leva, malgré qu'il fût invité par gestes de se rapprocher de la chaise longue.

— Charniante personne, dit-il, oui, charmante... (Il tira sa montre) on ne sera pas long à dîner...

La physionomie de mademoiselle Miroy prit une teinte de mélancolie.

— Quelle excellente après-midi ! s'écria M. Perdrizet d'un singulier ton.

— Délicieuse, cher, dit mademoiselle Miroy, et demain plus délicieuse encore.

— Oui, demain, je l'espère... s'écria M. Perdrizet, qui, traîtreusement, pensait à aller se promener loin de Sainte-Pérme.

— - Que je voudrais pouvoir aller dîner près de vous ! dit mademoiselle Miroy.

— Pas d'imprudence, chère, pas d'imprudence ! répondit le chef de bureau, qui se voyait placé entre deux femmes.

— Encore une bonne conversation telle que celle-ci, et je sens que mes forces reviendront.

— Je ne souhaite pas sa maladie, pensa M. Perdrizet ; mais si je dois la guérir par de telles séances.

la malheureuse court grand risque de rester sur sa chaise.

— On sonne le dîner, ma toute bonne, ajouta-t-il en se préparant à sortir.

— Non, pas encore... Je n'ai pas entendu la cloche, reprit mademoiselle Miroy, s'élançant contre la porte pour empêcher M. Perdrizet de sortir.

— Je suis perdu] pensa le chef de bureau. Elle ne me laissera pas sortir... C'est que, ajouta-t-il, j'ai quelques désordres à réparer dans ma toilette.

— On ne sonnera pas avant une demi-heure. Mademoiselle Miroy s'avança vers le chef de bureau

en étendant la main dans la direction de son crâne. M. Perdrizet enfonça son chapeau sur sa tète.

— Demain, dit-il.

— Encore...

— Non, demain, j'ai le sang à la tête.

Et il ne quittait pas mademoiselle Miroy de l'œil, craignant quelque nouvel accès.

— Un peu, demanda-t-elle de sa voix la plus ca- . ressante.

— Ma chère, vous voyez que j'ai mis mon chapeau.

— Qu'importe, ôtez-le une minute.

— Demain.

— Une seconde !

Comme mademoiselle Miroy semblait vouloir se précipiter sur le chapeau, M. Perdrizet se réfugia derrière une table en étendant la main droite comme pour obtenir une trêve, tandis que de la gauche il tenait le bord de son chapeau fixé sur sa tête,

174 LES AMOUREUX DE SAlîsTE-PÉRINE.

— Vraiment, dit-il, je n'aurai pas le temps de prendre quelques soins de ma personne avant le dîner.

Mademoiselle Miroy n'écoutait plus, cherchant un moyen de fixer le volage.

— Chère âme ! s'ccria M. Perdrizet, quelle folie ! Ils tournaient autour de la table, la femme poursuivant l'homme et jouant le rôle de séducteur.

Un instant mademoiselle Miroy faillit s'emparer du chapeau du chef de bureau ; mais le bord lui glissa dans les doigts.

— Vraiment, chère, vous n'êtes pas raisonnable, dit M. Perdrizet après avoir renversé une chaise qui servit de barrière aux audacieuses entreprises de l'amoureuse. Je n'aime pas voir jouer avec mes chapeaux; c'est bon pour les enfants, ajouta-t-il d'une voix sérieuse.

— Vous êtes fâché?

— Oui ! oui !

— Eh bien ! je vais me tenir tranquille, méchant homme.

— - Vous savez, chère, que je n'aime pas à être en retard pour le dîner.

— C'est bien, monsieur; allez dîner... Ah! que je suis malheureuse !

De nouveau elle s'étendit sur la chaise longue.

— Allons, chère, faisons la paix, donnez-moi votre main.

L'innocent séducteur s'avança, comptant sur les remords de mademoiselle Miroy; mais celle-ci avait joué la comédie. D'un mouvement brusque, elle enleva le

chapeau du chef de bureau et considéra encore une fois, sans oser le palper, le crâne séduisant qui lui inspirait de si étranges idées.

Ce beau rêve évanoui, mademoiselle Miroy permit à M. Perdrizet de se retirer, en lui faisant promettre de revenir le lendemain.

Page 1