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CHAPITRE X

Ce jardin de Sainte-Périne semble avoir été planté pour entendre des conversations amoureuses. Plus d'une fois je m'y promenai seul, regardant aux branchés des arbres si des lambeaux de déclamation n'y restaient pas accrochés, si quelques soupirs n'étaient pas collés au feuillage. Les bosquets touffus, je me plaisais à les peupler de groupes isolés se parlant à voix basse, et retrouvant dans des pressions de mains les souvenirs de la jeunesse. Les anciens ne semblent pas avoir compris la Vénus âgée, car ils n'en ont laissé nul témoignage sculpté. Je rêvais quelquefois à un monument situé en haut du belvédère , en mémoire des longues amours. Vénus eut été l'image exacte de madame de la Gorgette : une Vénus souriante, faisant fuir du regard le Temps qui s'avance la faux à la main.

Mais ce qui me parut plus difficile à comprendre (quoique le cas se retrouve souvent dans la société)

LES AMOUREUX DE SAÎNÎE-PÉRÏNE. 177

■ fut la passion de M. Lobligeois pour Rosette, cette passion greffée sur le pied vivace d'une autre passion la plus vive de toutes, l'avarice.

Le rendez-vous dans le jardin acheva de porter le dernier coup à la raison de" M. Lobligeois. Quand il eut attendu avec une impatience fébrile la demi-heure convenue, Fayare comprit combien il était entraîné vers Factrice.

— Viendra-t-elle? se demandait-il en arpentant à grands pas l'allée sablée qui conduit au bâtiment Joséphine.

Comme Rosette ne venait pas, M. Lobligeois voulait aller au-devant d'elle, retourner dans la loge ; il n'osait, craignant que la concierge " ne remarquât son empressement et ne soufflât sur ses folles illusions. Cependant, comme il tournait le dos à l'allée par où . devait arriver l'actrice, il entendit tout à coup un bruit léger, et ne s'y trompa pas. Nul autre que le petit pied de Rosette ne pouvait faire crier ainsi les cailloux.

M, Lobligeois se retourna et fut ému vivement par la physionomie de l'actrice, alors que le jeu des rayons de soleil pénétrant à travers le feuillage, frappait sur les lèvres de Rosette et les faisait paraître d'autant plus fraîches que le haut de la figure était noyé dans l'ombre. Les rubans couleur cerise qui se croisaient sur la paille de sa capote pâlissaient à côté de ces lèvres jeunes, plus fraîches que des fraises penchées sous leurs feuilles, après une légère pluie.

Cette jeunesse, les taquineries de Rosette dans la loge, firent que M. Lobligeois resta plus troublé que

jamais ; la gentillesse de ractrice redoublait sa timidité. Suis-je digne d'elle? se demandait-il, et cette question le paralysait. Rosette prit plaisir à se jouer de l'embarras du vieillard; elle le trouvait tout chose, disait-elîe.

Pendant quelques minutes, qui durèrent des siècles, M. Lobligeois se crut un de ces objets fragiles que les jongleurs des Champs-Élysées lancent dans diverses directions et qu'on craint de voir se briser. Rosette jonglait avec sa personnalité et lui faisait subir mille petits accrocs.

— Voulez-vous être bon, monsieur Lobligeois? ditelle. J'ai dans ma poche une brochure à étudier, vous allez me faire répéter et vous me donnerez la réplique.

Rosette avait acheté le matin une douzaine de pièces nouvelles, afin de suivre le répertoire courant des théâtres du boulevard, et elle s'imagina de faire répéter à l'avare une tirade amoureuse, très-emphatique, qui acheva de porter le trouble dans les idées de M. Lobligeois, car il avait pris le rôle au sérieux. C'était un être d'une basse extraction qui se mourait d'amour pour une personne d'une condition élevée, et l'auteur dramatique avait bourré ce rôle des aspirations d'ouvriers tourmentés par un faux idéal, où se mélangeaient nécessairement des raclures d'antonysme,

— Vous auriez fait un fort bon comédien, dit Rosette. Il est fâcheux que vous n'ayez pas commencé plus tôt. Savez-vous que je suis fière de vous avoir

pour répétiteur? On n'en rencontre pas tous les jours d'aussi distingué. Je m'en vais vous signaler à nies camarades.

— Vraiment? disait M. Lobligois. . .

— Mais je me garderai bien d'en instruire ces dames; je tiens à vous garder pour moi...

— Dites-vous vrai? s'écria l'avare.

— Oui, je ne veux pas que ces dames sachent combien vous comprenez le théâtre ; elles solliciteraient des conseils et j'entends bien rester votre seule élève.

— Mon élève! dit M. Lobligeois. Serait-ce possible !

— Voilà le vieillard de l'orchestre du Théâtre-Français demandé, dit plaisamment Rosette.

' — Comment? s'écria l'avare un peu froissé par le mot vieillard.

- — C'est le plus beau titre que vous puissiez ambitionner, cher monsieur Lobligeois. Allez au Théâtre- Français, et vous remarquerez quatre ou cinq banquettes garnies de messieurs en cheveux blancs, qui sont la base du Théâtre-Français. Plus de vieillards à l'orchestre, plus de Comédie-Française. Ces messieurs ont vu jouer les célèbres acteurs d'autres époques, et servent de guides aux nouveaux venus. Ils ont des signes particuliers que le public ne comprend pas, mais qui se font entendre au delà de la rampe, iiinsi, vous entendez éternuer un de ces vieillards, vous croyez qu'il a le cerveau embarrassé ; pas du tout, le comédien comprend que cet éternuement veut dire qu'il n'a pas saisi certaines nuances de son rôle.

~ Que me dites-vous là, mademoiselle?

— Vous en savez autant qu'eux; il n'y a que leur langage à apprendre, surtout la tabatière qui joue un grand rôle dans la tragédie ; les vieillards de l'orchestre du Théâtre-Français ont un art particulier pour faire crier doucement leur tabatière sans troubler le spectacle. Un petit crric veut dire que le comédien a fait un vers faux ; un crrrac prolongé signihe : vous déclamez hors du ton, vous parlez connue une personne naturelle, ce qu'il ne faut pas.

M. Lobligeois manifesta l'étonnement le plus profond en entendant ce singulier cours dramatique : allant rarement au théâtre, il n'était pas au fait de ces petits mystères que Rosette connaissait plutôt par tradition de cabotinage que pour les avoir remarqués. En parlant ainsi à l'avare, elle mélangeait ' la goguenardise à la naïveté, s'amusant à surfaire les manies des vieillards du Théâtre - Français ; mais elle croyait le fonds réel, pour en avoir entendu souvent parler à Lafourcade et au souffleur du théâtre.

— Ainsi, ajouta Rosette, vous allez vous fournir d'une grande tabatière, et nous conviendrons ensemble de certains signes, afin que je vous comprenne lorsque je serai en scène.

— Volontiers, dit M. Lobligeois, au comble de la . joie.

— Maintenant, je vous quitte; nous avons un raccord au théâtre à deux heures, et je serais à l'amende. Adieu, mon oncle^ dit-elle en tendant la main à l'avare, qui fut enlevé au septième ciel par ce titre de

parenté, quoique prononcé sur un ton un peu gouailleur.

— J'irai ce soir à Courbevoie, s'écria M. Lobligeois pendant que l'actrice s'éloignait d'un pas léger.

En effet, le soir même, l'avare, après s'être muni d'une immense tabatière, se disposa à remplir le rôle de juré dramatique. Rosette, moitié plaisamment, moitié sérieusement, avait signalé « son oncle » à ses camarades : à partir de cette représentation, M. Lobligeois ne fut plus désigné que sous le titre de l'oncle à la tabatière.

Les comédiens français se plaisent à se moquer du public et à le lui faire voir : leur plus grande joie est de se livrer sur la scène à des a-parté de fantaisie connus dans leur argot sous le titre de balançoires. Tel acteur de drame qui se monte et se fatigue pour rendre une passion, tient à prouver la subtile évolution de ses facultés en mêlant à un passage pathétique quelque phrase d'un comique au moins douteux.

Au théâtre de Courbevoie, où les habitués commençaient à se lasser du répertoire de Lafourcade, la cascade avait pris des développements inouïs, et M. Lobligeois servait de motif à des plaisanteries qui le rendaient heureux, car l'intimité avec les comédiens se fit petit à petit, et l'avare fut regardé comme un accessoire obligé du théâtre. Il n'existe pas de bande de cabotins qui ne traîne à sa suite des personnages bizarres servant de hochets à ces bohèmes. On ne faisait plus de recettes. Lafourcade ne payait pas ses

acteurs ; ronde a la tabatière faisait oublier ces misères.

Entre chaque entr'acte, l'avare montait sur le théâtre et jouissait de la faveur d'entretenir Rosette sans que personne y trouvât à redire. Dans ces relations nouvelles M. Lobligeois contracta, il est vrai, quelques habitudes fâcheuses : il se laissa aller à emprunter certains mots au vocabulaire des coulisses, et il répandit un soir une certaine stupéfaction à Sainte- Périne, dans le salon de madame Ravier, en appelant M. de Gapendias monvieux^ terme chéri de tous les comédiens; quoi que fît M. Lobligeois pour s'excuser, le mot resta, car vieux, vieille et vieillesse étaient, même dans un sens amical, bannis de la conversation dans l'histitution.

Peu à peu l'avare s'était lancé dans des cadeaux qu'il suppliait Rosette d'accepter, et Lafourcade, qui n'ignorait pas la passion de l'avare, avait trouvé tout naturel que l'actrice reçût ces présents. Un baiser sur la main était l'unique récompense de tant de soins, et Rosette n'en trouvait pas moins son idéal dans le directeur qui l'avait initiée à l'art dramatique ; mais il devait arriver des événements trop communs à la plupart des entreprises dramatiques pour ne pas changer de face la situation.

La salle de Courbevoie se vidait tous les jours ; les militaires de la garnison, après avoir vu plusieurs fois les pièces du répertoire, devenaient indifférents en face d'affiches qui ne se renouvelaient pas. Les dettes criaient dans le pays : des logeurs sans dignité, des

gargotiers dépourvus de délicatesse menaçaient do fermer le côté doit de leurs registres, si l'oii ne jetait quelque à-compte dans la gueule du monstre avoir. Lafourcade perdait la tête au milieu des tracas qui retombaient sur lui seul. Ses comédiens, sur les dents, menaçaient de l'abandonner.

— A quoi nous est utile l'oncle à la tabatière? dit-il à Rosette.

— Il est amusant.

— Amusant! Il ferait mieux de tirer la troupe d'embarras.

Là-dessus le cerveau de Lafourcade travailla, et dès le soir même la proposition fut faite à M. Lobligeois de partager la direction de la troupe de Courbevoie, moyennant un certain versement de fonds qui devait amener des bénéfices considérables. L'avare fit ïa grimace, demanda à réfléchir et resta deux jours sans revenir.

A ce moment suprême où sa bourse était secouée comme une sonnette d'hôtel garni, l'avare essaya de se débarrasser de la passion qui l'attachait à Rosette. Enfermé pendant deux jours en face de son argent, il évoquait le souvenir de l'actrice. Mais l'argent n'était plus ce métal vivant dont jadis le contact faisait tressaillir M. Lobligeois; les pièces d'or ne brillaient plus de cet éclat particulier qui récréait sa vue : on eût dit qu'elles étaient changées en feuilles mortes, tandis qu'auloin s'agitait une figure jeune, rieuse, dont chaque mouvement, chaque regard, étaient des caresses toutes nouvelles. Autrefois, M. Lobligeois faisant sonner son

or, trouvait dans ce tintement une musique qui le ravissait; ce n'était plus aujourd'liui qu'un son métallique qui ne trouvait plus d'écho intérieur.

— Rosette ! Rosette ! s'écriait l'avare. Et rien que de prononcer ce nom le remplissait d'une douce sensation à laquelle rien ne se pouvait comparer.

Quand le vieillard se rappelait la somme de jouissances accumulées depuis le premier jour où il vit l'actrice, les joies particulières que lui avaient causées son or ne pouvaient entrer en balance.

M. Lobligeois lutta deux jours et partit pour Courbevoie avec la somme demandée par Lafourcade. Quelles nouvelles jouissances devaient l'y attendre ! Associé à la direction, il lui serait permis d'être plus souvent près de l'actrice ; ayant désormais voix consultative dans le petit cabinet où se décidaient les intérêts de l'art dramatique, il quittait sa position de modeste spectateur pour devenir un des chefs de l'entreprise.

Ce fut tout essoufflé que M. Lobligeois arriva au théâtre, portant son sac de mille francs en triomphateur ; car, par un reste de ladrerie, il avait voulu faire la route à pied, pour s'assurer, par le poids du sac pendant le chemin, qu'il portait bien réellement mille francs en pièces de cent sous, se forçant, par ce détail matériel, à ne pas oublier un moment la nature de son expédition.

M. Lobligeois ressemblait aux collectionneurs enthousiastes qui ayant trouvé un vieux meuble, le rapportent eux-mêmes malgré la charge, se répétant

qu'ils sont enfin possesseurs d'une curiosité longtemps cherchée : cet argent que le vieillard avait tant regardé, tant respecté, il le portait sur son bras et s'en dépouillait en faveur de Rosette. Plus le sacrifice était grand, plus l'actrice lui devenait chère. Les pauvres filles, qui se donnent pour un morceau de pain à de riches débauchés, ne les tiennent jamais comme ces créatures savantes qui mangent jusqu'à leur dernier écu.

Contre l'attente de M. Lobligeois, Lafourcade resta froid en recevant le sac qui tirait la troupe d'embarras. Le comédien avait une sorte de mépris pour l'argent. Il tenait n'importe quelle somme comme inférieure à son talent, et il eût reçu de même un directeur qui serait venu lui offrir un engagement de vingt mille francs.

L'avare, étonné de cette indifférence, sentit que son rôle de bienfaiteur en était diminué d'autant, et il rentra dans son humilité vis-à-vis des comédiens ; mais Rosette remercia d'un mot M. Lobligeois, et ce simple mot paya longuement l'intérêt de la somme avancée. Un mercij mon onde, prenait dans la bouche de l'actrice des inflexions si caressantes que le cœur du vieillard en bondissait dans sa poitrine.

Dès lors, M. Lobligeois fit partie de la troupe. On lui donna d'abord à transcrire les règlements intérieurs des coulisses, le tableau des répétitions; ayant été nommé, en présence de tous les cabotins, directeur du matériel et chef des accessoires, il eut à s'occuper désormais des divers objets nécessaires aux représente.

tations, tels que mise en ordre des poulets de carton et des poulets amoureux, des meubles, des tables garnies de tout ce qu'il faut pour écrire, des poignards, des espingoles, des plumets, des colicliemardes, des fioles de poison et autres objets indispensables aux mélodrames.

Ce fut une occupation dans la vie inoccupée de M. Lobligeois, occupation réglée par Lafourcade avec un art particulier. Il trouvait ainsi le moyen d'intéresser l'avare aux représentations dramatiques, et il espérait par là faire de grosses saignées à la bourse de M. Lobligeois. En effet, peu à peu l'avare, séduit par ce genre de vie, se laissa aller à des avances sans cesse renaissantes. Mille francs coulaient de sa bourse avec plus de facilité que cinq sous jadis. Il ne croyait pouvoir payer assez cher la fréquentation habituelle de Rosette.

De temps en temps, pour se mieux disposer l'esprit de la fille, M. Lobligeois faisait quelque cadeau à la mère qui, vers la fin de l'année, put meubler sa loge avec autant de luxe que celles des concierges des hôtels de la chaussée d'Antin. La mère ne se gênait plus pour spéculer sur la passion du vieillard ; elle avait toujours remarqué à l'étalage d'un magasin un meuble ou un vêtement qui lui manquaient, et M. Lobligeois se mettait en course pour la satisfaire. Mais aussi il fut payé de ces sacrifices par la confidence de son amour pour Rosette, que la concierge lui tira adroitement. Le vieillard était peut-être plus heureux de sa rencontre avec la mère qu'avec la fille ; avec la mère

il osait avouer son amour pour l'actrice ; avec la fille il restait sur le pied d'une amitié ordinaire.

Les deux femmes s'étaient entendues. Toutefois, par un reste de délicatesse singulière, Rosette, qui repoussait les paroles à double entente du yieillard, avait permis à sa mère de ne pas désespérer M. Lobligeois ; aussi la concierge, conservant rancune à Lafourcade du peu d'égards qu'il lui témoignait, se répandait-elle en plaintes amères contre le comédien, qui empêchait, disait-elle, sa fille de se faire un sort. Elle faisait même entendre à demi-mot à M. Lobligeois qu'elle souhaitait de le voir réussir auprès de l'actrice ; elle le lui laissait espérer en lui donnant à croire que sa fille courbait la tête sous la domination, et que du jour où elle oserait quitter le comédien, peut-être ne serait-elle pas éloignée d'accepter les amitiés de M. Lobligeois. Mais il fallait attendre, ne pas perdre patience, saisir l'occasion favorable.

— - Un vrai dévouement trouve toujours sa récompense, disait-elle au vieillard, que ces paroles entretenaient dans une suprême confiance. .

Ainsi que ces sortes de femmes, la mère de Rosette savait inventer mille flatteries pour caresser l'amourpropre de l'amoureux ; elle le voyait toujours jeune * les jours de barbe, elle le trouvait même beau. Quant à ce panné de Lafourcade, elle le traitait de la belle manière, rougissant pour sa fille d'être sous la direction d'un tel homme.

M. Lobligeois croyait à ces paroles et se laissait entraîner à des illusions sans bornes, quoique déjà une

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brèche assez forte eût été faite à sa bourse, brèche par laquelle s'introduisait cavalièrement Lafourcade; mais il n'était plus possible à TaYare de reculer. Au contraire, il était attiré tellement vers Courbevoie qu'il donna congé de sa chambre garnie du quartier de Chaillot pour en prendre une autre aux alentours du théâtre.

Maintenant le yieillard faisait de fréquentes absences de l'histitution ; à diverses reprises, il manqua au dîner, ce qui surprit la bande Gibassier, épiant sans cesse les moindres détails d'intérieur. Comment un avare tel que M. Lobligeois pouvait-il abandonner des repas qu'il était obligé de payer malgré son absence ? Le club des femmes malades, qui se lançait souvent dans les inductions les plus aventureuses, eût reculé devant la réalité, à savoir que fréquemment le pensionnaire de Sainte-Périne était attablé, le soir, au Coq-d'Or, rue de la Maçonnerie, à Courbevoie, avec une bande de cabotins.

A cette heure, le vieillard avait mis toute pudeur de côté pour se rapprocher de Rosette : les coulisses ne lui suffisant plus, il partageait le repas des comédiens, et par des flatteries adroites de la bande, se laissait aller à arroser de vins extra les succès futurs des pièces en répétition.

Maintenant le vieillard, au courant de l'aro^ot dramatique, pouvait s'entretenir avec les cabotins des seuls motifs de conversation habituels, le théâtre et ce qui se rapporte à l'art et aux artistes. A ces repas, l'oncle de Rosette était criblé de plaisanteries ; il les

supportait, et en arriva même à rendre la réplique. D'ailleurs Lafourcade le protégeait et venait à son aide, quand il craignait que des propos d'un goût douteux ne désillusionnassent le directeur des accessoires ; mais le directeur comptait sans Rosette, qui faillit un soir faire supprimer la subvention à tout jamais.

L'instinct dramatique s'était développé chez l'actrice peu à peu, et elle ambitionnait pour l'avenir des succès plus sérieux que ceux de la banlieue. Un germe artistique commençait à pointer en elle ; sans apporter encore sur les planches les convictions qui ont soutenu les débuts des grandes comédiennes. Rosette caressait un idéal qui flattait son amour-propre et soutenait sa volonté. Dans les rares occasions où elle se trouvait seule, il lui arrivait de jeter un coup d'œil sur sa situation présente et de s'attrister en pensant aux gens qui l'entouraient. Le charme de Lafourcade n'était pas encore rompu entièrement ; mais le fond de la bande se composait de vieux cabotins qui avaient brûlé les planches de toutes les provinces, et qui cherchaient dans le vin un oubli de leur misère ; ce n'était pas une compagnie intelligente, et les conversations y étaient rarement délicates.

Ce fut dans un de ces moments de tristesse que M. Lobligeois surprit Rosette dans sa loge.

— Encore vous! s'écria-t-elle, fatiguée de ne pouvoir rester seule un instant.

Le vieillard resta stupéfait, n'osant franchir le dernier degré de l'escalier.

— A l'avenir, continua-t-elle, prévenez-moi quand

VOUS aurez à me parler... Avez-voiis quelque chose d'important à me dire?... Allons, quand vous resterez un pied en l'air...

En voyant la stupéfaction de M. Lobligeois, Rosette oublia son moment d'humeur, et ajouta d'une voix moins dure :

— Descendez ou montez, monsieur Lobligeois !

Le vieillard restait en place, et semblait craindre de faire un mouvement ; l'actrice fit quelques pas en avant et invita l'avare à entrer dans sa loge.

— J'ai les nerfs agacés ce soir, dit-elle pour se justifier. Et vous, monsieur Lobligeois?

Je suis calme, mademoiselle Rosette.

— Vous êtes fâché après moi ?

— Non.

— Pourquoi m'appelez-vous mademoiselle ?

— Quand on est traité de la sorte...

— Voilà, mon petit, les agréments de la vie de théâtre. . . Ah ! vous voulez en tâter, et vous croyez que tout marche sur des roulettes ! Détrompez-vous ; je suis furieuse, il faut que ma colère se passe sur quelqu'un.

— Qu'avez-vous ? demanda le vieillard.

— Lafourcade me trompe, j'en suis certaine.

— Ah ! dit'M. Lobligeois avec un accent de contentement.

— Je l'ai surpris, cette après-midi, dans la boutique de la bouchère, où il n'avait nul besoin ; depuis quelque temps, je remarque que cette femme ne manque pas une seule de nos ^:eprésentations. Mais cela ne se pas-

sera pas ainsi; je ne jouerai pas ou cette femme quittera la salle !

— Y pensez-vous ?

— Jouer pour aller me faire critiquer par une bouchère! Non; je serai mauvaise, la mémoire me manquera, je n'entendrai pas le souffleur, je ne serai plus à mon rôle... Décidément, je ne jouerai pas, et si Lafourcade continue à faire la cour à cette femme, je quitte la troupe.

— C'est peut-être le parti le plus sage à prendre, dit l'avare, qui entrevit dans l'avenir l'actrice seule, embarrassée de vivre, et prête à reconnaître les soins de celui qui lui procurerait une existence plus facile.

— A votre place, ajouta le vieillard, je ne ferais pas d'éclat. Aussi bien Lafourcade peut se montrer galant avec la bouchère sans vous tromper.

Tout en défendant le comédien, M. Lobligeois^ que l'amour rendait perfide, faisait saigner le cœur de Rosette. 11 disculpait Lafourcade pour, un instant après, lui lancer quelques traits qui prouvaient sa trahison.

La colère de Rosette se changea en une vive douleur; elle consentit toutefois à jouer ce soir-là, à la condition toutefois que, dès le lendemain, le vieillard se mettrait aux aguets pour surveiller les pas et démarches de son amant. M. Lobligeois accepta cette mission et en tira un excellent parti. Certain que le comédien trompait Rosette, sous le prétexte de la plaindre et d'adoucir sa position par des conseils et de bonnes paroles, le vieillard envenimait les plaies de la pauvre fille et s'applaudissait en se-

cret des blessures dont il pouvait constater la profondeur.

Rosette aimait Lafourcadc comme on aime à dixsept ans. Quoiqu'elle vécût depuis plus d'un an dans l'intimité du comédien, le prestige de celui-ci ne s'était pas envolé malgré les misères et les brutales manières du fort premier rôle. Lafourcade était tellement plein de son génie, que Rosette, privée des moyens de comparaison, ne l'avait jamais mis en doute. Le comédien, en sa qualité de directeur, commandait en autocrate au personnel de la troupe. A lui les beaux costumes, les rôles triomphants, la claque, composée de quelques polissons qu'il endoctrinait et dont il ne révéla jamais les entrées gratuites. Doué d'une suffisance dont rien n'approchait, Lafourcade arrangeait les pièces à sa guise, trouvant toujours les rôles de ses camarades trop longs et les siens trop courts. Il s'était réservé les tirades à effet, dénouées inévitablement par les applaudissements prolongés des gamins des secondes galeries. Parmi les pauvres cabotins à quarante francs par mois qui l'entouraient, le directeur n'avait pas eu de peine à se donner pour le metteur en scène le plus habile de Paris ; sa façon de commander dans les coulisses, de faire marcher tout à sa volonté, le rendait réellement un être de génie pour Rosette, qui ne connaissait rien de l'intérieur des autres théâtres.

Dressée par Lafourcade, Rosette fût devenue une pitoyable actrice, si plus tard sa nature, reprenant le dessus, ne l'eût poussée dans les pièces

comiques. Elle aimait! Les défauts de Lafourcade se changeaient en qualités superlatives, par la raison qu'ils étaient extraordinairement exagérés. L'amour de Rosette se composait même d'une sorte de fierté d'appartenir à un homme qui faisait tout 'plier autour de lui. Aussi M. Lobligeois fut-il trompé dans ses calculs : plus il croyait compromettre le comédien aux yeux de Rosette, plus il le grandissait. Rosette craignait de voir enlever son amant par une autre femme, et si le dépit l'emportait en paroles amères contre Lafourcade en son absence, auprès de lui elle redevenait timide, aimante, résignée, attendant comme la manne un regard du beau premier rôle.

Ces développements de passion restaient lettre close pour l'avare qui, lui-même aveuglé par son propre amour, ne se rendait pas compte de l'état du cœur de Rosette ; mais il la plaignait sincèrement, et la réalité des sentiments qu'il manifestait pour l'actrice fit qu'une amitié durable s'établit entre la jeune fille et lui. Rosette avait besoin d'un confident; elle fut heureuse de trouver auprès d'elle un vieillard qu'elle pouvait recevoir à toute heure sans que la malignité de ses camarades pût s'exercer.

Mais la bourse de M. Lobligeois s'engouffrait mensuellement dans la caisse vide du théâtre !

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