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CHAPITRE XI

Une seule visite de M. Perclrizet avait suffi à mademoiselle Miroy pour lui faire oublier les chagrins passés. Le lendemain du jour où un retour de jeunesse la poussa à lutiner le chef de bureau, elle se réveilla le sourire sur les lèvres ; en faisant sa prière, elle remercia Dieu de lui avoir laissé quelques beaux jours en réserve. Ses forces étaient revenues comme par enchantement ; il lui semblait qu'un sang nouveau parcourait ses veines. Elle ouvrit la fenêtre; sa figure fut caressée par un vent tiède, chargé d'alanguissantes promesses.

Les gens de service traversaient la cour et vaquaient à leurs occupations. Mademoiselle Miroy les admira comme des êtres singuliers qu'elle aurait vus pour la première fois. Elle les regardait caqueter ensemble, et des paroles purement joyeuses paraissaient échangées entre eux. On entendait les gazouillements des

oiseaux du jardin, et leur ramage était plus gai que d'habitude ; des moineaux se poursuivaient dans la cour, sautillant lestement après quelques mies de pain oubliées ou quelques brins de paille ; tout était en fête, jusqu'à la girouette sur les toits en face, qui répondait de douces paroles aux caresses du vent.

De la chambre où demeurait mademoiselle Miroy, la Yue se repose sur de grands arbres qui dépassent le mur d'un riche hôtel de la rue de Chaillot. La verdure des feuilles a des charmes intimes que l'homme ne comprend qu'à de certains moments ; la feuille éclairée par un rayon de soleil contient des tendresses particulières, et il n'est pas donné aux yeux de comprendre ces délicatesses quand l'esprit est en proie à des idées grossières; seule, une douce mélancolie permet de s'associer aux verdures qui sont un bain pour les imaginations fatiguées.

Il y avait longtemps que mademoiselle Miroy n'avait goûté la nature ; aussi se laissait-elle entraîner à ses rêves capricieux qui suivaient le cours des nuages • changeants. C'est dans les grandes passions comme dans les grandes douleurs qu'on interroge le ciel ; le bleu de l'atmosphère nuancé de blanc devient une couleur chargée d'espérances. Les images trop accusées de la réalité se confondent dans les nuages, prennent des contours indécis et perdent de leur matérialité pour se transformer en profils languissants d'un charme extrême.

Dans ce singulier mirage, M. Perdrizetse débarrassait de ses besicles d'or, et le poli brillant de son

crâne se teintait de tendres nuances qui, jointes à rallongement vague de sa personne fluette, en faisaient un Perdrizet séraphique. Tout ce qu'il y a de mystérieux, de suave dans les forets, dans les odeurs des plantes, enveloppait le chef de bureau et le baignait dans une atmosphère irisée et rayonnante pour laquelle , malheureusement , la langue française se trouve en défaut ; mais la pauvre amoureuse trouvait en elle-même ce séraphique portrait qu'elle eût été incapable d'analyser.

La passion seule a le pouvoir d'évoquer des images si parfaites. C'était une représentation bien supérieure à celle des anges tels que les peintres se sont ingéniés à les reproduire. Un cœur voltigeait dans les nuages, recouvert d'une enveloppe si frêle et si transparente, qu'on pouvait en suivre tous les battements : par intervalles, ce cœur rayonnait ou se noyait dans des nuages éthérés ; il voltigeait, sautillait plus tendrement que les oiseaux dans l'air, et semblait s'abattre en vue des fenêtres de mademoiselle Miroy.

Un incident tira l'amoureuse de sa contemplation : le bruit aigu que faisait entendre dans la cour, avec son couteau, M. Cèdre, qui, en compagnie de Jacquem, arrachait les herbes entre les pavés.

C'était leur besogne de la matinée, car Jacquem, pour se rapprocher de Sainte-Périne, s'était mis à la disposition de M. Cèdre, non-seulement comme peintre, mais comme apprenti botaniste ; à eux deux ils tenaient l'établissement plus propre que dix jardiniers, M. Cèdre ayant déclaré une guerre formidable

aux moindres mousses de l'Institution. Aussi la cour était-elle d'une propreté hollandaise, en même temps que le botaniste enrichissait sa collection.

La vue des deux savants amena des larmes dans les yeux de mademoiselle Miroy, qui, depuis longtemps privée de société par sa maladie, avait oublié qu'il existait des hommes et des femmes sur la terre. Si elle n'eût craint de déranger dans leur travail Jacquem et M. Cèdre, elle eût commencé avec eux une longue conversation. Maintenant elle avait soif de parler, de communiquer avec les autres : toutes ses pensées accumulées tendaient à s'épancher au dehors.

Ce fut de la sorte qu'elle envoya son sourire le plus amical à une demoiselle Julie, qui traversait la cour; encouragée par cet accueil, celle-ci s'arrêta sous les fenêtres de la malade, et parut si disposée à supporter de longs discours que mademoiselle Miroy la pria instamment de monter.

En ce moment, mademoiselle Miroy se fût confiée à son plus cruel ennemi, pourvu qu'il parût l'écouter. Le trop plein de son cœur demandait à s'échapper, et la pauvre femme, toute à son amour, ne s'inquiétait pas dans quels vases allaient s'égoutter les inquiétudes,- les jalousies, les nuits sans sommeil qui avaient rempli sa vie pendant six mois.

Mademoiselle Miroy aimait : ainsi que tous les amoureux, elle s'accrochait à un confident quelconque, pourvu qu'il fît mine de compatir à ses chagrins passés et qu'il parût admirer l'arc-en-ciel qui venait de s'étendre sur un fond un peu sombre. Il lui

fallait parler de lui, toujours de lui, dire combien il

avait été méchant, mais aussi coml)ien il était redevenu tendre. Dans cette situation, les amoureux ignorent s'ils fatiguent leurs écouteurs et continuent de parler d'eux, sans s'inquiéter si leurs écouteurs en sont préoccupés.

Ces sortes de confidents sont aussi rares que le véritable amour ; mais mademoiselle Miroy avait mis la main, sans s'en douter, sur un des plus patients écouteurs de Sainte-Périne, car mademoiselle Julie faisait partie du club Gibassier, et le hasard faisait qu'un sujet curieux venait s'offrir lui-même.

Jadis, mademoiselle Miroy ne se fût pas confiée de la sorte à la première venue ; mais les coteries de l'Institution , leurs commérages , leurs méchancetés , avaient été chassées de son cerveau pour y loger M. Perdrizet. Mademoiselle Miroy semblait avoir devant les yeux un kaléidoscope à mille facettes, à travers desquelles elle regardait M. Perdrizet, lui seul, sa personne, ses moindres actions.

Si elle prononçait le nom de Perdrizet, la nature ne formait qu'un vaste écho qui répétait ce nom chéri. Aussi mademoiselle Julie ne perdit pas sa matinée ; elle emporta de sa visite chez la pauvre fille un dossier de notes dont eût été jaloux un psychologiste. Pleine d'admiration pour la passion qui avait daigné se loger en elle, mademoiselle Miroy se plaisait à la suivre dans ses moindres détails ; poussée par des sentiments réels, elle ne se servait que de mots simples qui prenaient de l'éloquence par leur sincérité,

LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRINE. 199 et, singulier triomphe remporté sur une nature pervertie, elle finit par intéresser à son récit son espion elle-même. C'est ce qui prouve la grandeur de sa passion.

Au début du récit, mademoiselle Julie ne se tint pas de joie de la facilité avec laquelle elle accumulait des matériaux intéressants pour les conférences du cercle de madame Gibassier; mais, pour en tirer profit, il était nécessaire de se tenir en arrêt et d'enregistrer fidèlement les cris passionnés de mademoiselle Miroy. Il arriva le contraire, fait précieux à noter.

Au sortir de chez l'amoureuse, mademoiselle Julie, quoiqu'habile dans ces sortes d'enregistrement, ne se rappelait plus aucun détail : l'émotion de mademoiselle Miroy l'avait gagnée, la méchante créature était redevenue femme un instant. Elle s'était laissée aller à la tourmente d'une passion racontée chaleureusement, et elle avait perdu ainsi ses facultés analytiques; cependant le gros des événements lui resta dans la mémoire, mais sans les détails intimes, les souvenirs de paroles textuelles qui devaient faire la joie des membres du terrible club.

Ayant annoncé le soir des détails excessivement curieux sur les amours de mademoiselle Miroy et de M. Perdrizet, mademoiselle Julie fut fortement réprimandée par madame Gibassier de se trouver tout à coup en défaut, car elle ne put ajouter aucune lumière aux faits connus précédemment. L'abandon de M. Perdrizet avait été si flagrant qu'il ne fut pasdiffi-

cile au club d'en être informé par la voie publique ; cet événement s'était traduit par la lettre anonyme rédigée par madame Gibassier, et à laquelle mademoiselle Miroy ne se laissa pas prendre. Mais comme mademoiselle Julie avait ouvert la tranchée et pouvait de là observer ce qui se passait chez l'amoureuse, il fut décidé qu'elle retournerait à son poste. Elle promit de ne plus se laisser endormir par les récits de r ennemi, et d'en rapporter des observations plus positives.

Ce ne fut pas la matière qui manqua. Le même jour où mademoiselle Miroy s'était réveillée si iieureuse, fut terminé par des angoisses nouvelles.

M. Perdrizet ne vint pas !

La pauvre amoureuse eut la force de descendre au réfectoire, où elle n'avait pas paru depuis longtemps, et elle put voir de ses yeux les soins dont madame de la Gorgette était entourée par le séducteur. Bien plus, le chef de bureau fit mine de ne pas apercevoir l'affligée : elle en reçut un tel coup que la cuillerée de potage qu'elle essayait de prendre la brûla comme du plomb fondu dans la poitrine : en un instant, le mieux de la matinée se changea en rechute plus violente. Elle pâlit, son front se perla de sueur, et elle n'eut que la force de dire à madame de la Borderie :

— Emmenez-moi, je me sens mal.

Les pensionnaires de l'Institution peuvent se diviser en deux catégories : ceux bien portants et ceux dont l'estomac a fléchi sous le poids des années. Les

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maladifs font bande à part, et passent leur journée à s'inquiéter des variétés de troubles qu'apportent chaque jour dans des organes fatigués les changements de saison, les diverses nourritures et les mille détails de la vie.

Dans ce dernier camp M. Gobin eût été sacré empereur si l'idée lui en fût venue. Représentant les inquiétudes de cette race d'êtres maladifs, il était porteur de leurs requêtes auprès de l'administration, et leur servait d'ambassadeur et d'avocat. Il épiait les moindres malaises des pensionnaires, afin d'étaler ses connaissances en médecine et d'ordonner quelques émollients, quelques adoucissants, quelque jujube, quelque guimauve. Le départ brusque de mademoiselle Miroy le servit à souhait, et M. Gobin se vanta de la guérir si elle voulait l'écouter ; mais l'opinion générale, adroitement dirigée par madame Gibassier, fut que la maladie de mademoiselle Miroy tenait encore plus à des désordres moraux qu'à des perturbations physiques , et dès lors madame de la Gorgette se trouva en butte à des accusations de coquetterie telles que le bruit en parvint jusque chez les Ravier,

Le coupable Perdrizet ne porta qu'une faible partie de ces accusations, dont le poids retomba sur la tête de l'innocente madame de la Gorgette, qui ne s'en doutait guère.

En moins de huit jours, l'histitution fut en proie à de violents schismes provoqué par l'amour.

Ce fut à cette époque que Jacquem entra à Sainte-

Périne, et il put voir la conclusion des drames qu'il avait à peine soupçonnés.

Un jour, pendant l'absence de la concierge, un commissionnaire qui apportait un paquet de la part de M. Lobligeois, fut reçu et interrogé par un membre du club des Femmes malades. Ce paquet, détourné, fut porté à madame Gibassier, qui, sans scrupule, l'ouvrit et y trouva une lettre.

M. Lobligeois priait la concierge d'accepter un châle qu'il avait choisi en compagnie de Rosette, et il témoignait de ses sentiments d'adoration pour l'actrice. Après une longue délibération, le châle fut renvoyé à la concierge, mais la lettre fut conservée.

On peut penser à quels propos donnèrent lieu les doubles amours de M. Lobligeois et de M. Perdrizet.

Pendant trois jours, mademoiselle Miroy répéta le mot abandonnée^ ne pouvant en prononcer d'autres. Ce mot formait à lui seul une langue. Elle le répétait atout instant : abandonnée^ abandonnée^ abandonnée !

Madame de la Borderie vint la voir et n'en put tirer d'autre parole.

Quand la femme de ménage présentait un bouillon à mademoiselle Miroy, elle le repoussait doucement de sa main amaigrie en disant : abandonnée !

Le docteur Desclozeaux vint la voir et lui fit quelques questions ; elle n'avait pas d'autre réponse qu abandonnée !

L'aumônier à son tour essaya de lui prodiguer les consolations de la religion : il se retira plein de pitié pour la pauvre vieille fille.

LES AMOUREUX DE SAUNTE-PÉRINË. tiOo Mademoiselle Miroy se tenait à demi assise sur son lit, les yeux fixes, sans Yoir, les oreilles sans entendre, dans un état de constante fixité et de perpétuelle réflexion. Les allants et venants dans la chambre ne la troublaient pas. De son regard plus intérieur qu'extérieur, elle contemplait audedans d'elle-même l'image chérie du séducteur Perdrizet ; peut-être le suivait-elle dans ses évolutions galantes, complimentant une dame, se redressant de sa petite taille sur ses hauts talons, faisant miroiter son crâne luisant sous un rayon de soleil.

Chacun plaignait la pauvre amoureuse sans pouvoir trouver de remède à son mal. La médecine est impuissante dans ces sortes de prostration. Le médecin venait visiter tous les matins la malade, lui tâtait le pouls, secouait la tête en disant à son interne : Rien à faire. -

Un jour madame de la Borderie l'attendit après la visite et lui demanda des nouvelles de sa malheureuse amie.

— Aujourdliui comme hier, madame^ répondit-il, et demain sans doute comme aujourd'hui.

- — Ainsi, monsieur le docteur, vous ne pouvez rien essayer...

— Essayer, madame ! ... On essaye sur dés corps jeunes, et encore !...

— ^ Il n'y a donc plus d'espoir pour cette infortunée, s'écria la veuvë.

— J'ai vu dans les maisons d'aliénés, dit le docteur Desclozeaux, des cas semblables de stupeur

que nul traitement ne pouvail elianger. On les tentait toutefois; mais à l'âge de mademoiselle Miroy, je ne peux lui ordonner des bains glacés,..

— Que ce M. Perdrizet est coupable! s'écriait madame de la Borderie.

— Je n'excuse pas M. Perdrizet, dit le médecin ; mais mademoiselle Miroy a pris trop au sérieux les compliments que ce galantin adresse à toutes les pensionnaires de l'établissement... Mademoiselle Miroy est victime de son organisation, elle y obéit comme M. Perdrizet... Il est des plantes qui ne peuvent s'acclimater dans des terrains trop brûlants; l'amour devait produire ces ravages chez mademoiselle Miroy. Les forces passionnées se sont triplées d'être restées dans l'assoupissement pendant une partie de sa vie. Ce qui aurait produit peut-être une lueur douce dans la jeunesse a amené trop tard un incendie... Et c'est l'incendie qu'il m'est impossible d'éteindre.

Le lendemain le délire augmenta chez la malade.

— 11 faut la veiller avec soin, dit le médecin à la femme de ménage. Ne quittez plus mademoiselle Miroy.

Madame de la Borderie, prévenue; vint s'installer près de son amie, ne voulant pas laisser à une étrangère les soins dévoués qu'exige une malade. Quand elle la jugeait fatiguée, elle soulevait les oreillers, la changeait de côté, humectait ses lèvres pâles de sirop de cerise coupé d'eau de Seltz, et lui rafraîchissait les yeux d'un collyre ordonné par le docteur.

Après quelques jours, un certain assoupissement

s'empara de la malade. Plus de gestes, plus un mot ! La maladie avait vaincu mademoiselle Miroy. La figure allongée et pâle comme l'ivoire, la bouche à demi ouverte, on l'aurait crue mourante, si des fleurs sans odeur, placées par madame de la Borderie sur la cheminée, n'avaient fait présumer un retour à la vie.

Madame de la Borderie voulait qu'au sortir de ces assoupissements, mademoiselle Miroy eût la vue caressée par les fraîches couleurs de ces lleurs. Le docteur annonçait un assoupissement de trois jours, au bout desquels une crise amènerait la mort ou un retour à la vie.

Après une huitaine de veilles, madame de la Borderie portait des traces de si visibles fatigues que le docteur insista pour qu'elle prît un repos complet de vingtquatre heures. îl n'y avait aucun danger pour mademoisejle Miroy. Pendant ce dernier jour, la nature terminait ses secrètes opérations et ne devait donner son dernier mot que le lendemain.

Madame de la Borderie céda aux instances du docteur; d'ailleurs, la femme de ménage était là pour appeler l'interne au moindre danger; mais la garde, qui avait passé deux nuits sans dormir, se laissa gagner par le sommeil, et il ne resta de vivant dans la chambre qu'une veilleuse, dont la petite flamme tremblante semblait elle-même prise du dégoût de la vie.

Ce soir-là, M. Perdrizet reconduisait madame de la Gorgette, qui demeurait au rez-de-chaussée. L'air était chaud ; de pâles éclairs traversaient les nuages dans

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le lointain. 11 avait fait une de ces journées d'été accablantes qui donnent aux nuits un cliarnie que comprennent les habitants du Midi.

Quand madame de la Gorgette voulut ouvrir sa porte, M. Perdrizet insista pour faire un tour dans la cour. Il faisait si bon de se sentir vivre en pareil moment ! De la journée, madame de la Gorgette n'avait paru dans le jardin brûlé par les ardeurs de la canicule. M. Perdrizet avait droit à un dédommagement.

La demande fut faite en ternies si délicats que madame de la Gorgette accorda un quart d'heure de grâce à son chevalier ; le quart d'heure passé ( il n'avait pas duré moins d'une heure), M. Perdrizet se laissa aller à de nouveaux propos sur le pas de la porte que madame de la Gorgette tenait ouverte, et quoique la dame s'en défendît, le galant ne voulut quitter la place qu'après mille promesses d'amour et deux baisers sur la main qui lui furent accordés.

Ce dernier caquetage dura encore quelques minutes, assez haut pour qu'une fenêtre du premier étage s'ouvrît sans que madame de la Gorgette ni M. Perdrizet s'en aperçussent.

Une forme blanche et immobile parut à la fenêtre : mademoiselle Miroy !

Explique qui pourra les courants magnétiques produits par la passion. Ils existent, on n'en saurait douter.

La voix de M. Perdrizet avait traversé la prostration de mademoiselle Miroy. Elle était revenue à la vie. Ces indexions de voix caressantes que le séducteur

trouvait quand il parlait à une femme avaient réveillé l'amoureuse, qui sortit pour ainsi dire de son tombeau.

Elle ne se rappelait ni ses souffrances physiques ni ses douleurs morales ; elle se réveillait comme la senora sous les fenêtres de laquelle sont grattés les premiers sons de guitare d'un galant. Elle revenait à la vie comme un enfant qui vient de naître, sans ressentir autre chose qu'une voix chérie qui l'appelait ; cependant à travers son émotion qu'elle ne raisonnait pas, un secret instinct la poussa à se lever doucement pour ne pas réveiller la garde endormie.

Deux fois mademoiselle Miroy se laissa retomber sur son lit comme un enfant dont les mouvements ne sont pas d'accord avec la volonté ; elle s'appuya contre le chevet jusqu'à ce que ses jambes eussent repris leur assiette. Enfin elle parvint jusqu'à la fenêtre, l'ouvrit et éprouva une commotion terrible. Les sens reprenaient leur empire un à un. La voix du bien-aimé chantait une mélodie incomparable, mais la mélodie s'adressait à une autre. Une autre répondait au rossignol!

Des gouttes de sueur produites par l'émotion, plus encore que par la faiblesse, perlèrent au front de mademoiselle Miroy, qui crut qu'elle allait tomber. Elle se cramponna à la fenêtre : un petit courant de vent frais , qui tout à coup glissa à travers les ondes chaudes de l'atmosphère, la ranima assez pour qu'elle pût quitter la fenêtre, suivre son lit en s'appuyant contre le bois, gagner un fauteuil voisin, et se reposer

un moment près de la veilleuse, qu'elle n'eut pas la force de souffler, mais dans laquelle elle trempa le doigt pour noyer Ja mèche à demi usée. Son instinct de femme était revenu tout à faiL Elle voulait que la garde se trouvât dans l'obscurité, au cas où elle viendrait à se réveiller.

Mademoiselle Miroy avait gardé la connaissance exacte de sa chambre. Peut-être dans ce moment voyait-elle clair dans les ténèbres. Du fauteuil elle arriva à la commode, de la commode à la porte, de la porte à l'escalier : des deux mains elle s'accrocha à la rampe, descendant lentement les marches une à une, comme un enfant qui essaye ses premiers pas.

Elle ne sentait ni le froid, ni la fatigue, ni la maladie depuis qu'elle avait entendu la voix chérie !

A peine mademoiselle Miroy était-elle au pied de l'escalier, qui donne dans un corridor menant à diverses parties du pavillon, qu'elle entendit une porte se fermer, puis des pas d'homme résonner dans la cour, et en même temps une petite chanson que l'heureux Perdrizet fredonnait, plein de gaieté de la charmante soirée passée en compagnie de madame de la Gorge tte.

— Ta ra ta ta, chantait-il d'un ton joyeux en fermant la porte du corridor qui menait h son appartement.

Il n'eut pas le temps de terminer sa chanson. Son chapeau venait de s'envoler brusquement comme emporté par une trombe : une main froide et amaigrie

s'emparait de son crâne, avec une étreinte qu'il reconnut pour Favoir déjà subie.

— Encore une fois ! s'écria une faible voix à laquelle M. Perdrizet répondit par un cri perçant, car il crut avoir affaire à un fantôme.

Ces terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des deux mains s'accrocliant dans les embrasures des oreilles de faune de M. Perdrizet, les autres se rejoignaient sur le sommet du crâne qui, malgré son poli, était pris comme par huit étaux allongés.

— Cla... Cla... Cla... risse ! s'écria M. Perdrizet en poussant un nouveau cri.

D'un brusque soubresaut il parvint à s'échapper, laissant tomber sans pitié sur le carreau mademoiselle Miroy, qui fut trouvée sans connaissance par la garde réveillée par ce bruit.

Le lendemain, le bruit se répandit que M. de Flamarens, prenant en pitié la malheureuse femme, avait mis en demeure M. Perdrizet de se prononcer entre elle et madame de la Gorgette. On parlait même à mots couverts d'un duel ; une exagération de la coterie Gibassier.

Cependant, l'administration eut vent de ces désordres, qui eurent pour conclusion le départ de mademoiselle Miroy.

Comme madame de la Gorgette elle-même souffrait des calomnies qui troublaient sa tranquillité, on craignit un moment qu'elle ne devînt une nouvelle victime des galanteries du chef de bureau. Après une

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mercuriale sévère, M. Perdrizet promit de faire cesser ces bruits scandaleux en épousant madame de la Gorgette, et ce mariage, qui mit désormais un frein aux audacieuses séductions d'un homme trop inflammable, ramena la tranquillité dans l'Institution.

Pour M. Lobligeois, dont les absences devenaient trop fréquentes et ne pouvaient s'accorder avec le règlement, forcé d'opter entre une vie régulière ou la fréquentation des comédiens, l'amour l'emporta sur l'avarice ; il préféra donner sa démission de pensionnaire et continua à dépenser sa fortune à nourrir la troupe. On a dit depuis qu'il était ruiné complètement, sans que Rosette lui eût accordé la moindre faveur.

Il y a six mois, madame Gibassier fut atteinte d'une maladie terrible qui semblait un châtiment de la Providence. A la suite de spasmes nerveux, ses mâchoires se raidirent ; ses dents ne pouvant être desserrées par aucun moyen, on la nourrissait en lui introduisant du bouillon par un trou formé par deux molaires qui manquaient à la mâchoire inférieure : le club des Femmes malades fut dissous, privé de son chef.

M. et madame Ravier continuent leurs duos et reçoivent les samedis. Jacquem est on ne peut plus heureux, entouré de braves gens ; pendant les séances de musique, il achève de colorier les planches du botaniste Cèdre pour la Flore de Sainte-Périne.

Paris, hiver do, 1857.

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