CHAPITRE III
Les pensionnaires de Sainte-Périne, à part leurs manies, semblaient des philosophes prenant en pitié les habitudes des grandes villes telles que Paris, Ils avaient réalisé le phalanstère de l'utopiste Fourier, et s'inquiétaient à peine de relations extérieures. Famille, femme, mari, enfants, tenaient une médiocre place dans le souvenir des vieillards, dont l'occupation consistait à veiller à leur entretien personnel. L'égoïsme, auquel tous les hommes sacrifient à des degrés différents, prenait un empire considérable à mesure que les pensionnaires de l'Institution avançaient en âge. Des maris étaient séparés de leurs femmes, des femmes de leurs maris, certains autres de leurs enfants ; rarement la conversation roulait sur ces êtres noyés dans les flots de la civilisation : la nourriture, la digestion, avaient une importance plus réelle que les liens de la famille. Il est vrai qu'on eût pu compter dans l'Institution quelques membres dont les
familles s'étaient débarrassées eu payant la somme demandée pour leur admission : sans doute, dans le principe, certaines natures délicates avaient souffert d'être éloignées tout à coup de la société ; mais les liaisons rapidement formées, le contentement qui se lisait sur la majorité des physionomies, la vie en commun, les petites passions mises en jeu, la malignité, la curiosité et la gourmandise faisaient oublier au nouvel entrant le rang qu'il avait tenu dans un monde plus brillant. Aussi, madame de la Borderie fut-elle remarquée par l'empreinte de tristesse qu'un séjour de deux ans dans l'établissement ne put effacer. Sur sa physionomie étaient inscrites tant de souffrances morales qu'elles inspirèrent à tous les pensionnaires une sorte de respect. Le sourire de cette femme distinguée faisait mal et portait à la tristesse, car on le sentait voulu : sous ses yeux n'en flottaient pas moins deux grandes paupières vides qui semblaient de grands sacs où s'étaient accumulées jadis bien des larmes.
i Madame de la Borderie ne confia ses chagrins à personne ; chacun les devinait et plaignait la pauvre femme, dont le fils occupait une haute position dans les ambassades. A part cette profonde amertume, il était visible q.ue cette femme respectable cherchait à se rallier à la société, non pour se mêler aux propos d'intérieur, mais pour en affaiblir au contraire la malignité.
En sa présence, la conversation prenait une direction plus élevée, dont l'influence se communiquait aux
natures distinguées. Une immense bienveillance s'attachait à chacune de ses paroles et pénétrait tous les cœurs. Si madame de la Borderie eût fréquenté les réunions de madame Gibassier, Sainte-Périne fût devenu un paradis terrestre; mais cette femme délicate, qui connaissait le monde, devina la contrainte qu'elle exerçait sur ces esprits malveillants. Quand elle paraissait, on se taisait ; les quelques soirées que passa madame de la Borderie dans cette société lui parurent glaciales comme la peau d'un serpent. Le venin du Club des femmes malades ne trouvant plus à s'infiltrer, alors la conversation s'arrêtait court. Ces femmes se sentaient en présence d'un esprit supérieur dont la bienveillance était la base ; leurs pensées ne pouvaient se communiquer. Rien que l'arrivée de madame de la Borderie rompait le fil empoisonné qui servait de conducteur à l'esprit de la coterie Gibassier.
Madame de la Borderie vivait retirée dans son appartement, dont elle ouvrait rarement la porte aux désœuvrés ; mais si une personne avait besoin de ses conseils, aussitôt elle se mettait à son service et ne craignait pas de voir troubler sa solitude : c'est ainsi que mademoiselle Miroy alla un matin frapper à la porte de madame de la Borderie, après en avoir obtenu l'autorisation la veille.
— Que se passe-t-il, ma chère demoiselle, lui dit affectueusement la veuve, surprise du trouble qu'elle remarquait,
^ Ah ! madame, ne m'interrogez pas, je ne saurais
VOUS répondre; j'ai tellement honte de mes propres pensées que j'ose à peine les analyser. J'aime et je crains de n'être pas aimée; je suis aimée et je n'aime pas. Madame de la Borderie devint soucieuse en entendant cette singulière confidence; elle s'attendait à partager d'autres chagrins que ceux causés par l'amour. Jusque-là, prenant en pitié ces passions d'un autre âge, elle avait évité de se mêler aux intrigues amoureuses, naissant et renaissant sans cesse dans l'établissement.
— Hélas ! ma chère demoiselle, répondit-elle, vous vous êtes trompée en venant à moi pour me demander conseil sur cette question : si j'avais su que l'amour causât votre trouble, malgré tout mon désir de vous être utile, je vous eusse prévenue combien j'étais ignorante en pareil cas.
— Vous êtes trop bonne, madame, pour refuser de m'entendre... Oui, je suis folle d'aimer M. Perdrizet, sans cesse je me le répète ; mais il n'a pas paru me repousser dans le principe ! Alors je me suis laissée entraîner peu à peu ; m'habituant à un bonheur chimérique, j'ai construit un nid où nos deux cœurs devaient reposer; j'en ai amassé un à un les brins d'herbe, la mousse, la plume; je me suis compromise pour celui que j'aimais.
— Je le sais, dit madame de la Borderie, et malheureusement peu de pensionnaires l'ignorent.
— M. Perdrizet ne devrait-il pas essayer d'arrêter les bruits fâcheux qui courent sur mon compte dans Sainte-Périne? —
— Que vous a-t-il promis, ma chère demoiselle?
— Rien, hélas! c'est un inconstant.
— Pauvre femme! s'écria madame de la Borderic. Ne connaissiez-vous pas la réputation de M. Perdrizet?
• — Au contraire, je savais combien il était volage. Peut-être sa réputation m'a-t-elle attirée! Je me disais qu'il avait été mal aimé jusqu'alors, incompris, qu'on Pavait fatigué ; je me sentais assez de tendresse pour attacher l'inconstant et le fixer près de moi. Rien n'a pu faire naître la constance de M. Perdrizet : il n'est pas coupable, il n'a pas fait de serments; mais je ne peux m'empêcher de l'appeler ingrat... Si vous saviez, madame, l'affreux remède qu'il m'a proposé! J'en frémis encore... Vous savez que ma fenêtre donne sur un petit pavillon dont il occupe le second étage; c'est là que j'ai reçu le trait mortel qui fera le désespoir de ma vie. Accusez-moi, madame, je n'essayerai pas de me défendre; je mets ma faute sur le compte de la fatalité. Un matin, je tirai un coin de mon rideau pour regarder si l'humidité de la nuit ne m'empêcherait pas de descendre au parc ; j'aperçus à sa fenêtre M. Perdrizet qui interrogeait le ciel d'un regard mélancolique tel, que je crus à une sorte d'inquiétude ou de regret de sa part. Peut-être, pensais-je, la vie de célibataire lui pèse-t-elle ! On dit qu'à un certain moment de leur existence, les séducteurs sentent s'agrandir au dedans d'eux un vide au fond duquel rampent les ennuis. M. Perdrizet, repentant, m'inspira de l'intérêt. Je me dis que je comblerais ce vide accablant, que je rem-
plirais sa vie, que j'essayerais de chasser l'ennui de son intérieur; ainsi l'a fait pour son mari madame Ravier, dont vous connaissez les prévenances et les affections conjugales. J'ouvris ma fenêtre. M. Perdrizet m'adressa un si vif sourire que je l'ai conservé là, dit mademoiselle Miroy en mettant la main sur son cœur.
En ce moment, sa figure refléta un éclair de joie qui fut terni presque aussitôt par un brouillard de tristesse.
— Oui, continua-t-elle, ce sourire seul pourrait adoucir mes chagrins en ce moment s'il avait continué à luire; il s'éteint de jour en jour, et demain peut-être, il ne laissera plus qu'une trace noire et désolée.
— M. Perdrizet s'est-il expliqué franchement? demanda madame de la Borderie.
— Non, madame, et je préférerais un arrêt brutal à cette légèreté polie dont il ne se sépare jamais, mais qui est le signal trop certain d'un amour éteint. Je ne puis maintenant, de cette fatale fenêtre qui a causé tout mon malheur, le regarder sans angoisses !
— Je ne comprends pas bien, mademoiselle...
— Voilà ce qui arrive, madame. Au premier étage du pavillon, juste au-dessous de M. Perdrizet, demeure madame Désir, dont le mari s'est imaginé que je lui faisais des avances; me voyant chaque matin à ma fenêtre, il en a conclu qu'il avait affaire à une coquette et m'a répondu par des regards dont je n'ai pu méconnaître la flamme. J'aime M . Perdrizet et il ne m'aime
pas. M. Désir m'aime et je ne l'aime pas. Jugez, madame, dans quelle triste situation je suis plongée. Toute la journée , je suis attachée aux traces de M. Perdrizet : M. Désir me suit de loin. Quand je marche, il marche; quand je m'arrête, il s'arrête. M. Désir n'ose venir à moi, et j'en remercie le ciel. Que lui dirais-je? Que je ne l'aime pas, que j'en adore un autre. Faire le malheur d'un galant homme, troubler un ménage uni, voilà ce à quoi je n'ose m'arrêter. Et cependant , madame , l'amour rend cruelle ! Pour se guérir soi-même, on ne craint pas de faire subir mille tortures aux autres. J'ai voulu réveiller l'amour de M. Perdrizet; j'ai répondu publiquement aux œillades de M. Désir, afin que M. Perdrizet s'en aperçût ou tout au moins qu'on s'en aperçût pour lui et que le bruit en vînt à ses oreilles. L'ingrat n'a pas paru en souffrir; il conserve son insouciance; il est toujours gai, toujours empressé près des femmes; il semble ne pas se douter du fer rougi à blanc qui me brûle le cœur, et n'en fait pas plus mauvais accueil à M. Désir. M. Perdrizet n'est pas jaloux; il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée. Que faire, madame? donnez-moi un conseil, je vous en supplie.
Madame de la Borderie levait les bras, inquiète et irrésolue.
— Si vous vouliez parler à M. Perdrizet, continua mademoiselle Miroy, savoir ce qu'il pense, quelles sont ses intentions pour l'avenir. Ah! s'il se mariait, j'en mourrais.
~ M. Perdrizet ne me paraît pas songer au mariage, dit la veuve.
— En êtes-vous certaine, madame?
— Tel que je le connais, dit madame de la Borderie, avec son caractère insouciant, sa nature indépendante, M. Perdrizet restera vieux garçon. Il n'est pas fait pour les joies du ménage, il ne les comprendrait pas.
— Tant mieux! s'écria mademoiselle Miroy, qui, ne pouvant épouser M. Perdrizet, rayonnait à l'idée qu'il n'épouserait pas d'autre femme.
— Quant à l'interroger sur ses intentions, cela est impossible, ma chère demoiselle; je peux recevoir les confidences de votre amitié' pour lui, mais je ne voudrais pas servir d'auxiliaire dans une liaison que la morale n'admet pas.
— Que je suis malheureuse ! s'écria mademoiselle Miroy fondant en larmes. Abandonnée par le monde, repoussée par celui que j'aime, en butte aux mauvais propos de madame Gibassier, sans parents, sans amis, je ne comptais que sur une personne ; vous me repoussez, et je reste seule avec mon chagrin !
— Ma chère demoiselle, ne vous laissez pas aller ainsi à la douleur.
— Ne suis-je pas la plus infortunée des femmes?
— Jetez les yeux autour de vous, reprit madame de la Borderie, et vous verrez des souffrances bien autrement amères.
Ces mots avaient été dits d'un tel ton que made-
moiselle Miroy en fut frappée et regarda la veuve. Les pleurs appellent les pleurs ; la confidence de peines cachées réveille des peines endormies : les femmes se laissent entraîner entre elles à des torrents de larmes.
Pendant le récit de la pauvre abandonnée, les paupières de madame de la Borderie avaient changé de forme et de couleur, gonflées par des agitations intérieures. Un cercle d'un rouge éteint, des veines bleuâtres nombreuses comme des brmdilles d'arbres, s'étaient dessinés autour des yeux et tranchaient vivement sur le fond de pâleur générale de la physionomie. Madame de la Borderie avait pris les mains de l'amoureuse; ce simple contact révélait de profondes émotions. Mademoiselle Miroy fut frappée de l'alternance de chaleur et de froideur qui passa dans ces mains pour être remplacées par une moiteur fiévreuse et par une sueur glacée dont la variation subite annonçait un état maladif.
— Vous vous sentez mal, madame?
Madame de la Borderie fît un geste qui signifiait : « Laissez-moi. » Elle essaya de parler. Les sons de son gosier semblaient étouffés sous des sanglots qui ne pouvaient sortir. Cependant les yeux de la veuve étaient secs, comme le lit d'une rivière desséchée. Mademoiselle Miroy, que ses pleurs avaient soulagée, comprit combien madame de la Borderie devait souffrir de ne pouvoir répandre de larmes. La veuve, pour cacher sa douloureuse émotion, mit la main devant ses yeux; étendue dans son fauteuil,
au lieu de la position droite qu'elle affectait habituellement, il était facile de voir qu'elle se livrait tout entière à son émotion, sans espoir de pouvoir la combattre.
Mademoiselle Miroy, n'osant troubler le silence de la veuve, inquiète de la douleur qu'elle avait réveillée, promenait ses regards autour de l'appartement et cherchait, sans y parvenir, à se rendre compte de cette souffrance subite.
Rien dans ce modeste appartement n'indiquait une personne se laissant aller à des idées d'abattement. Le mobilier et la décoration étaient d'une propreté exquise : des boiseries grises relevées par des socles noirs formaient le fond de la décoration. Le meuble en acajou était d'une stricte propreté. Pas de tableaux aux murs, rien sur la cheminée qui témoignât le moindre goût pour les babioles de la mode ; aucun portrait, sinon, accroché à droite de la pendule, un cadre recouvert d'un crêpe, sous lequel un œil exercé pouvait deviner un profil masculin.
Dans cet appartement, où rien n'attirait le regard, mademoiselle Miroy fut frappée par ce portrait voilé qui évoquait un souvenir triste. Elle eut à peine le temps de se dire qu'à ce cadre étaient accrochés les chagrins de madame de la Borderie, lorsque celle-ci sortit de son état d'abattement et suivit du regard les yeux de mademoiselle Miroy.
— Oui, dit-elle, vous m'avez comprise!
Connue pour décharger son cœur trop plein, elle souleva le crêpe qui recouvrait une ligure de jeune
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homme pleine de distinction, dont le nez, purement dessiné, la barbe blonde et les lèvres fines, semblaient appartenir à une race à la fois fran'çaise et anglaise. Cette physionomie, d'une froideur diplomatique, poussait difficilement à la sympathie : dans chaque trait étaient inscrites les conventions du monde, l'exquise politesse, la distinction calculée et longtemps apprise ; mais le peintre n'avait pu faire passer aucun des rayonnements du cœur sur cette figure glaciale.
— L'avez-vous perdu? s'écria mademoiselle Miroy, qui crut d'abord que ce profil avait dû être peint pendant la jeunesse de M. de la Borderie.
— Oui, il y a longtemps.
Là-dessus le silence régna dans l'appartement, mademoiselle Miroy craignant d'être indiscrète par ses questions et de ranimer la douleur de la veuve.
— Je ne veux plus le voir, dit madame de la Borderie en tirant le crêpe sur le portrait.
Et elle ajouta en se parlant à elle-même :
— Puisqu'il ne veut plus me voir...
Mademoiselle Miroy, indécise, se leva comme pour
respecter les souvenirs de la veuve.
— Restez, ma chère demoiselle. Vous avez rouvert ma blessure sans le savoir, dit-elle en lui prenant la main; je ne vous en veux pas. Qui sait si la Providence ne vous a pas appelée près de moi pour me soulager en vous faisant part de mes chagrins. Hélas! vous avez à en porter de lourds ; mais que les miens sont cruels !
A son tour, mademoiselle Miroy fut frappée par l'accent, les gestes et la physionomie de la veuve. Un secret rongeait madame de la Borderie, et la minait peu à peu.
— Vous parlez d'affection trompée, ma chère demoiselle, vous semblez en souffrir. Ilélas ! si le récit de mes chagrins pouvait adoucir les vôtres, je n'hésiterais pas à vous confier ce qui fait le désespoir de ma vie.
— Vous pouvez parler, madame, je suis dans une disposition à vous comprendre.
— Ce portrait que vous voyez couvert d'un crêpe, dit madame de la Borderie, est celui de mon fils vivant...
— Loin de vous?
— 11 reste près d'ici, dans les Champs-Elysées ; j'en suis plus séparée que s'il avait traversé la mer. Il vit, et il est moins vivant pour moi que s'il était mort... Ah! s'il avait pu mourir jeune, à l'âge où les instincts ne se sont pas développés dans leur froide cruauté, je l'aimerais encore, je le regretterais, m'imaginant que là-haut il s'intéresse à moi, qu'il m'attend; mais il est trop vrai qu'à dix pas d'ici, il habite un hôtel considérable, sans s'inquiéter jamais de sa mère.
- — Pauvre femme ! s'écria à son tour mademoiselle Miroy.
— Quelquefois je me demande s'il est bien mon fils, s'il est sorti de mon sein, continua la veuve. Ne suis-je pas la seule infortunée qui appelle en vain son
fils? Y a-t-il d'autres fils ingrats sur la terre? S'il était uni à une femme qui n'ait pas voulu de moi dans son intérieur, je me serais résignée. C'est le sort des mères de se sentir sevrées tout à coup des tendresses filiales ; mais il ne s'est pas marié, il vit seul dans son égoïsme sans comprendre quel coup il porte à mes sentiments maternels. J'ai été abandonnée par mon fils!
En même temps, madame de la Borderie embrassa d'un immense regard le cadre dont le crêpe annonçait qu'elle n'avait plus d'enfant. Ainsi entretenaitelle sa douleur par un emblème funèbre qui, placé en face de son lit, ne pouvait échapper ni à son dernier regard du soir ni à son premier regard du matin.
Mademoiselle Miroy connut alors les illusions passagères qui se faisaient encore jour en elle, malgré une triste réalité. Tous les matins, la veuve s'attendait à voir entrer chez elle son fils; tous les soirs, elle priait la Providence de fondre la glace qui l'avait séparée à jamais de celui qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer ; renvoyée pour ainsi dire de son hôtel, madame de la Borderie ne voulait plus reparaître en présence de l'enfant dénaturé en qui tout bon sentiment semblait éteint.
Par instants elle n'accusait plus son fils, mais l'ambition dont il était atteint. Elle cherchait des motifs pour justifier l'ingrat; elle s'efforçait d'évoquer en elle les secrets motifs qui font agir un ambitieux, pour se rendre compte de l'absence du sentiment filial ; mais si elle parvenait momentanément à ab-
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soudre son fils, les cordes maternelles, éteintes un instant, vibraient plus douloureusement que jamais quand elles se réveillaient.
— Que faut-il faire pour lui plaire ? s'écriait madame de la Borderie, qui, ayant fait le sacrifice de sa fortune à son fils, n'avait plus à lui offrir que son amour maternel.
Dans ce but, cette femme courageuse s'était enfermée pendant des années pour étudier l'histoire du passé : ce qu'elle dévora de livres fut immense, car elle eut le pressentiment que, pour deviner l'avenir des peuples, il faut avoir sondé profondément leur passé. Elle entrevoyait pour son fils une haute position dans la diplomatie, et elle songeait à devenir son Égérie, un conseil ignoré que personne ne pût deviner, un agent mystérieux, tendre et dévoué.
L'illustre^ veuve du célèbre la Borderie , qui laissa son souvenir attaché à une ambassade importante, passa les nuits et les jours à étudier les secrets motifs qui agitent les peuples et les nations. On la vit reparaître momentanément chez de grands personnages liés jadis avec son mari; tous furent étonnés des pensées profondes que cette femme avait puisées dans l'étude.
— Depuis quelque temps, dit-elle à mademoiselle Miroy, je songeais à revoir mon fils. Mon amourpropre ne souffrait plus de la froideur à laquelle je m'attendais ; je voulais l'étonner, lui montrer la route à suivre, lui tracer un plan de conduite pour l'avenir, lorsque je le rencontrai chez un ancien mi-
nistre de Louis XVIII. Il parut étonné rie me voir, et me salua en m'appelant madame. Ce moimadame me fit froid, je crus que j'allais tomber. C'est ce soir-là que j'ai enveloppé d'un crêpe le portrait. Mon fils est mort !