CHAPITRE
Paris est la ville cle l'Europe qui s'inquiète le plus des souffrances cachées. Dans cet immense tourbillon d'affaires, de plaisirs, où sont roulés des hommes en apparence égoïstes, il est rare que la compassion pour le malheur n'ait pas gardé une petite place chez ceux qui semblent le moins portés à l'étude des classes pauvres. L'assistance publique joue un rôle immense et mystérieux qu'on ne peut connaître qu'en étudiant de près les rouages de l'administration du parvis Notre-Dame. Vieillards et enfants, femmesmères, ceux privés de leurs bras et ceux privés de la raison, tous ont droit à l'assistance publique, une des plus belles réalisations des sociétés modernes, qui devrait avoir un palais pour bureau et au-dessus du fronton une symbolique figure de la Charité, taillée par le ciseau d'un grand statuaire. Si bien des réformes sont encore à désirer, si les environs de Paris attendent
de vastes constructions destinées h liàter le retour à la santé des convalescents, il faut s'en prendre au temps dont les progrès s'agglomèrent lentement.
Entre toutes les créations de l'assistance publique , il faut citer comme une des plus utiles l'institution de Sainte-Périne, qui est à l'hôpital ce qu'un colonel est à un soldat. C'est un hôtel des invalides civils en miniature, et tous les efforts de l'administration doivent tendre à développer cette maison de retraite, appelée Institution pour ne pas froisser les vieillards sans fortune qui, sur le déclin des années, ont conservé de faibles revenus. L'institution de Sainte-Périne et les Petits-Ménages servent d'asiles à la vieillesse de Paris ; mais la situation topographique des deux établissements indique déjà les degrés qui les séparent. Sainte-Périne est située dans les Champs-Elysées, voisin des hôtels les plus aristocratiques de Paris ; les Petits-Ménages forment un des angles de la rue de Sèvres, c'est-à-dire du quartier le plus peuplé et le moins riche du faubourg Saint-Germain. Pour être reçu à Sainte-Périne, il faut avoir occupé une certaine position dans la société ; les Petits-Ménages sont composés de vieillards de la basse classe qui ont économisé quelques centaines de francs de rente, et qui longtemps ont ambitionné ce lieu de retraite. 11 est exceptionnel de trouver dans la rue de Sèvres des vieillards d'une grande famille ; à l'Institution de la rue de Chaillot, on rencontre des gens titrés : d'anciens noms s'y éteignent lentement. La force des choses y a conduit des hommes et des femmes de
LES ALFOUKEUX DE SAINTE-PÉRIiSE. n
condition élevée : là se retrouvent encore les hal)ihi(les de la haute société, et le salon de conversation, fréquenté par des personnes de soixante à quatre-vingtdix ans, rappelle les soirées du monde.
Assise sur des bases solides par l'impératrice Joséphine, l'Institution Sainte-Périne a pris d'importants développements depuis le premier empire ; à l'heure actuelle , c'est une maison de retraite dont l'entrée est recherchée. Des solliciteurs nombreux sont inscrits sur des listes de surnumérariat, attendant que la mort souffle sur la petite flamme qui anime encore le corps de quelques vieillards. La première condition pour être admis à l'Institution est de justifier de soixante ans accomplis. La petite bourgeoisie y a droit d'entrée comme la noblesse; d'anciens industriels, chefs de bureaux, militaires, négociants, rentiers, etc., jouissent du même privilège; l'égalité n'existe que devant la rente à payer à l'administration des hôpitaux et le trousseau à fournir à l'Institution. Moyennant sept cents francs par an, le pensionnaire a droit au logemicnt, à la nourriture, aux soins du médecin, et à divers avantages, tels qu'une bibliothèque, un salon de conversation ; l'habillement, l'entretien, le service particulier restent à la charge du pensionnaire, ce qui suppose une petite fortune de douze cents francs. Mais combien d'avantages pour ces maigres douze cents francs, qui, avec la plus stricte économie, ne pourraient fournir dans Paris le quart des jouissances de Sainte-Périne 1 Un joli logement donnant d'un côté
sur la vaste cour de l'Institution, de l'autre sur un grand jardin ; l'air des buttes de Chaillot, l'endroit le plus sain de Paris, une cuisine abondamment servie, la proximité des Champs-Élysées pour ceux qui aiment le mouvement de la foule, la promenade dans un beau jardin attenant aux bâtiments, et, par-^dessus tout, l'avantage de la société, si chère aux vieillards.
Esprits détachés des passions humaines, qui ont vidé, à force d'y boire, la coupe des jouissances ou des infortunes, les uns s'entretiennent du néant des vanités humaines; d'autres qui ont conservé l'esprit et le cœur jeunes, se plaisent encore aux passions du monde. Dans cette réunion de caractères et de positions si variés, l'Institution offre le tableau consolant de gens ayant aimé la vie, l'aimant encore et ne se trouvant pas froissés par les dédains d'une jeunesse moqueuse, sans respect pour les manies de la vieillesse.
C'était après cet heureux séjour que soupirait Jacquem !
Fréquentant presque tous les jours les Ravier, il en revenait avec des provisions d'anecdotes dont une surtout me donna le plus vif désir de pénétrer dans l'établissement où s'agitaient encore tant de passions.
Un pensionnaire de l'Institution avait été surpris à une heure du matin, récitant des poésies sous les fenêtres d'une dame âgée de soixante-cinq ans. Rencontré par le directeur, le poète fut reconduit dans
sa chambre, un peu malgré lui, soutenant qu'il avait le droit de réciter des poésies à la lune, les pieds dans la neige ; il remerciait Fadministration de prendre soin de sa santé, mais il se sentait, disait-il, encore assez de chaleur intérieure pour ne pas craindre de refroidissements.
Par ce fait et d'autres nombreux qui vinrent se grouper autour de celui-là, V amour étant une des passions qui survivent le plus chez l'homme, ma curiosité ne fit que redoubler.
J'allai souvent me promener dans le grand jardin dont les murs sont mitoyens du Château des Fleurs. Les soirs d'été, se groupait, après le dîner, la société de Sainte-Périne : de vieilles dames qui avaient conservé le goût de la toilette, des vieillards prenant soin de leur personne. Les conversations se tenaient d'abord en commun sur de grandes banquettes disposées en forme d'éventail. On prenait Pair en écoutant la musique du bal voisin ; des groupes se formaient, disparaissaient dans les bosquets et montaient au belvédère. A deux pas de là, au Château des Fleurs, des fdles vendaient leurs charmes peints au plus haut enchérisseur; à Saintc-Périne l'amour était revenu à la simplicité de l'âge d'or. C'étaient des soins, des égards, d'exquises délicatesses qui cherchaient à faire oublier la poussière de papillon envolée de la jeunesse.
Peu à peu, par mon assiduité et par l'habitude qu'on prit de ma personne, je fus introduit dans le ménage Ravier. Jacquem ne jurait plus que par moi ;
24 LES AMOUREUX DE SAirsTE-PÉULNE.
la fréquente répétition de mon nom, les compliments à outrance dont il entourait mon caractère, firent que madame Ravier voulut bien m'inviter à lui rendre visite. C'était une petite dame pétulante, qui avait conservé toute la vivacité de la jeunesse : une aimable curiosité faisait le fond de son caractère ; elle ne procédait que par questions sur Paris qu'elle avait longtemps habité et dont elle semblait plus retirée qu'à cent lieues. Les soins qu'elle rendait à son mari, l'entretien de son ménage, certains accès de rhumatisme qui s'emparaient de l'épaule de M. Ravier la forçaient de ne jamais s'éloigner de l'Institution. Rarement on vit naturel plus heureux. Pour désennuyer son mari, qui alors était sous le coup de la maladie, elle appela ce qui lui restait de jeunesse. Cette petite dame aux membres fins et souples semblait un oiseau; elle courait, sautait dans sa chambre, chantait, trouvait des mots gais pour égayer son mari : nulle part ailleurs je n'ai vu d'intérieur plus animé.
Deux fois la semaine madame Ravier recevait quelques pensionnaires: M. Perdrizet, nn poëte âgé, amoureux de madame de la Gorgette ; M. Destailleur, l'homme le plus poli de France, celui que mademoiselle Arsène Chauniont appelait Urbanité; l'abbé Falaise, Faumônier de l'Institut ; M. de Capendias, qui représentait la noblesse ; madame de la Borderie, une femme de bien; M. Lobligeois, célèbre par son avarice, et mademoiselle Miroy, une des victimes de l'établissement. Toutes personnes qui se quittaient rarement, parta-
géant tous les jours une des quatorze tables de la salle à manger.
Ainsi qu'on le jiense, ce petit cercle était fort jalousé par les pensionnaires de l'établissement, car on ne pouvait guère citer dans Sainte-Périne que trois sociétés tranchées : la chambre de madame Gibassier, où se tenaient les plus méchants propos de l'établissement. Là se réunissaient plus particulièrement des dames et le rival de M. Perdrizet, le poète Courroux-Desprès, qui avait obtenu jadis des succès aux Jeux Floraux ; on citait encore les réunions de M. et de madame Désir, anciens petits marchands, remarquables par la présence de M. de Flamarens, dont la noblesse était mise en balance de celle de M. de Capendias et de madame de la Borderie.
Si on excepte les trois tables qui, à partir du dîner, réunissaient leurs habitués dans trois salons différents, la plupart des pensionnaires de Saint-Périne vivaient isolés, les uns maladifs, les autres misanthropes, certains passant leurs soirées à la bibliothèque de l'hisiitution, d'autres faisant leur partie au salon pour ne pas dépenser de chauffage et d'éclairage.
Jacquem m'initiait peu à peu à ces détails : le petit peintre était un fin observateur, sauf pour ce qui l'intéressait personnellement; mais il ne se doutait pas avoir un ennemi dans la personne de l'avare M. Lobligeois, qui se vantait de coûter fort cher à l'administration de l'assistance publique.
Il existe deux modes de payement pour être admis à l'histitution Sanite-Périne : le premier consistant en
une rente annuelle de 700 francs, le second en l'apport d'un capital qui varie suivant l'âge du pensionnaire.
Pour prendre un exemple de la différence du capital à payer, un pensionnaire âgé de soixante ans, en versant 6,348 francs lors de son entrée, pourrait vivre tranquille jusqu'à cent ans sans avoir rien à payer désormais, tandis qu'un homme âgé de quatre-vingtseize ans ne payerait que la somme de 990 francs, les calculs de probabilité sur la vie ayant démontré que cet homme pouvait espérer tout au plus vivre deux ans.
M. Lobligeois, admis à Sainte-Périne à l'âge de quatre-vingt-un ans, s'était bien gardé de suivre le premier mode de payement, consistant en une rente annuelle de 700 francs ; il avait versé ane somme de près de 5,000 francs, et s'était frotté les mains en se disant quelle merveilleuse affaire il faisait ce jour-là.
M. Lobligeois commençait par manquer au règlement principal de l'histitution, qui n'admet dans son sein que des rentiers à quinze cents francs au plus ; l'avare possédait cinq mille francs de rente. Il ne se disait pas qu'il empêchait un pauvre homme d'entrer à sa place ; ces sortes de raisons ne germaient pas dans son esprit. Sa prétention était d'arriver à un âge trèsavancé, et de passer près de vingt-cinq ans dans l'histitution, bien nourri, en compagnie agréable, pour la somme de trois mille francs. Vingt-cinq ans pour trois mille francs !
Jamais homme ne fit de plus hem^eux calculs en se rendant compte que chaque année ne représentait guère plus de cent francs. Cent francs la nourriture et le logement! Boire, manger, se loger, se chauffer pour cent francs ! Dans le pays le plus fortuné et le plus fertile, il était impossible d'arriver à ce merveilleux résultat. Aussi le réveil du vieillard lui semblait plus agréable qu'à l'âge heureux où l'enfant ouvre la paupière sans penser aux déceptions de la journée; il avait fait des décomptes de ce qu'il coûtait à l'administration et se réjouissait de passer une excellente journée pour la somme de cinq sous et demi.
La chambre dans laquelle M. Lobligeois couchait et qu'il occupait à peu près pour six liards, le déjeuner qui lui revenait à un sou, le dîner à deux sous, faisaient que son sommeil et sa digestion se passaient d'autant plus agréablement qu'il trompait l'administration par le surplus de rentes qu'il accumulait chez son notaire, avec Tunique passion d'accumuler.
M. Lobligeois n'avait que des parents éloignés et ne souffrait pas de son isolement ; sa fortune lui servait de famille. A de certains jours, enfermé dans sa chambre, le verrou tiré, M. Lobligeois ouvrait un secrétaire et se donnait la jouissance de considérer et de manier un plein tiroir de pièces d'or : la poignée de main d'un ami dont il eût été séparé depuis longtemps ne lui eût pas causé un plus doux tressaillement que de plonger sa main dans le tiroir et d'embrasser du regard toutes les pièces reluisantes.
Mais l'avare n'avait pas d'amis. La passion de l'or
avait annihilé toutes les autres, et M. Lobligeois eût été parfaitement heureux sans le sinistre battement d'ailes de la chauve-souris qui plane au dessus de la téte de tous les humains. La chauve-souris de M. Lobligeois était une terreur extrême de la mort : il ne voulait pas en entendre parler; ainsi que ces animaux qui, ne voyant pas le chasseur, s'imaginent n'en être pas vus, il espérait en oubliant la mort être oublié d'elle.
La mort, cependant, faisait d'assez fréquentes visites à Sainte-Périne ; elle venait tirer doucement par la manche de vieilles dames et de vieux messieurs qui ne consentaient pas à la suivre volontiers.
Le seul fait d'être admis à l'Institution devait indiquer aux entrants qu'il ne leur restait plus qu'un maigre tiers de vie à dépenser : il en était peu qui voulussent accepter cette idée. L'égoïsme absolu régnait dans cette société, où la disparition fortuite d'un convive et d'un compagnon aimable inspirait des regrets peu persistants. L'administration des hôpitaux elle-même se préoccupait peut-être plus d'un pensionnaire défunt que ses camarades de table. Il était à remarquer que, dans ce lieu où l'idée de la mort était inscrite sur bon nombre de physionomies, le mot fatal se prononçait rarement. M. Lobligeois était du nombre de ceux qui craignent autant la chose que le nom : c'est ce qui explique pourquoi il regarda Jacquem d'un mauvais œil.
Madame Ravier n'avait pas caché les prétentions de son ami et les efforts qu'il faisait pour entrer à
rinstitiition : ce siirnismérariat frappa désagréablement Tavare. Un homme qui demandait à entrer ne pouvait être satisfait que par la sortie d'un pensionnaire ; comme l'idée de sortie entraînait forcément l'idée de mort, le petit peintre, quoique d'un aspect frétillant, représenta dès lors aux yeux de M. Lobligeois l'image de la mort.
Personne ne s'en douta, ni les époux Ravier, ni M. Perdrizet, ni madame de la Gorgette, ni M. Destailleur, ni mademoiselle Arsène Chaumont. La Mort personnifiée par ce petit homme sautillant, plein de verdeur, sympathique à tous les habitués du salon Ravier ! Jacquem habillé en scpielette, un sourire sarcastique perpétuel dans une vieille mâchoire vide, Jacquem, le premier, se fût ému de la macabre symbolisation dont l'avait doté l'avare. Cependant il en était ainsi. A chaque visite du peintre, M. Lobligeois se disait : « Il cherche à remplacer quelqu'un, » Et ce cjuelquhm inconnu, devant disparaître tout à coup pour faire place à Jacquem, choquait particulièrement l'avare, quoiqu'il crût que les autres et non pas lui devaient quitter la place.
Ces sortes de raisonnements ne sont pas rares : il existe plus d'un vieillard qui s'obstine à l'idée de vivre en société. Ils sentent la vanité de cette pensée; ils s'en rendent compte, doutent, croient, doutent encore, • reprennent confiance et arrivent à cette conclusion, de ne pas vouloir songer à la chose.
— Car, disait un jour M. Lobligeois poussé h
30 LES AMOIIRET'X TIE SAINTE-PÊPJNE.
bout, parler toujours de la mort/ c'est l'attirer dans la maison.
Aussi, pour ne plus avoir à souffrir de la présence de Jacquem , l'avare se fit recevoir chez madame Gibassier, dont on désignait les réunions sous le titre de Club des femmes malades.
Les habitués du salon de madame Ravier ne partagèrent pas les répulsions de M. Lobligeois pour Jacquem. La société y était plus jeune et plus intelligente que dans les autres réunions ; l'amour et l'amitié y jouaient encore un assez grand rôle pour chasser les terreurs de la vieillesse.
Si Jacquem m'avait paru vert à l'âge de soixantedeux ans, l'amoureux Perdrizet étonnait ceux qui ne le connaissaient pas, d'avoir pu concourir aux avantages de l'Institution. L'ancien chef de bureau de la douane, par sa figure, sa démarche et l'ensemble de sa personne, semblait n'avoir que cinquante ans. L'œil vif et brillant, la bouche bien conservée, la taille droite, M. Perdrizet avait à peine perdu les avantages de la jeunesse. Vif, emporté, la parole pétulante, à sa personne il ne manquait que les cheveux. Sa réputation de séducteur, répandue dans Sainte-Périne, le faisait rechercher des dames de l'établissement, et même des voisines du dehors qui habitent les pensions bourgeoises de la rue de Chaillot; mais M. Perdrizet s'était consacré presque exclusivement au culte de madame de la Gorgette.
Qu'on s'imagine une grande et forte femme, portant sur sa physionomie renjouemcnt et la bonté
LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRINE. 51 particuliers aux êtres chez lesquels le sang se joue librement. De grandes coques de cheveux gris argentés, qui n'avaient pas besoin de coiffure pour dissimuler les clair-semés que l'âge apporte trop souvent sur le sommet de la tête ; des chairs réjouissantes en abondance, une taille de la force de M. Perdrizet lui-même, mais en harmonie avec l'importance de la personne ; deux étages de menton avec un léger entre-sol, pour rester dans la vérité ; des mains potelées et petites, qui avaient dû être les plus belles mains de France vingt ans auparavant, et des yeux d'un bleu profond qu'on ne pouvait se lasser de regarder, tant la douceur en était particulière. Deux fossettes s'étaient emparées de la figure de madame de la Gorgette, et formaient, au moindre mouvement de la physionomie des signes qu'une coquette eût payés bien cher. Ces fossettes semblaient vivantes, tant elles étaient mobiles ; la gaieté de la jeunesse s'y jouait encore et forçait ceux qui causaient avec madame de la Gorgette de l'entretenir de choses plaisantes ; la moindre intention comique la faisant sourire, alors se dessinaient ces fossettes qui n'avaient pas leurs pareilles. Si madame de la Gorgette eût vécu entourée de jeunes gens, nul doute qu'elle n'eût inspiré à l'un d'eux une vive passion, sans que son âge pût servir de barrière. Non pas que les sens eussent occupé une grande place dans sa vie ; mais elle semblait si heureuse de rendre heureux ceux qui l'entouraient qu'elle n'avait pas voulu chagriner l'inflammable M. Perdrizet.
En la voyant, on ne ponvait s'empêcher de songer à ces triorapliantes créatures que le pinceau des maîtres flamands s'est plu à représenter fréquemment en qualité de reines dans leurs nombreuses repétitions de Pioi boit. Madame de la Gorgette, aussi belle que la Médicis peinte par Rubens dans la série d'allégories du Louvre, n'en avait pas le côté dominateur. Sa poitrine imposante , qu'elle avait le droit de porter fièrement , se rattachait plutôt aux riches trésors de sang et de lait qui meublent les tableaux de Jordaens, élève du grand maître flamand, mais qui a plutôt peint de riches bourgeoises que des reines. La manière particulière dont madame de la Gorgette s'habillait, prouvait qu'elle n'avait pas besoin d'échafaudages pour soutenir cette riche poitrine, dont l'heureux privilège consistait en une précieuse solidité. Il était permis d'en juger par l'aspect resplendissant des chairs de la figure, sur laquelle le sang se jouait comme chez une jeune femme. Une grande bonté formait le fond du caractère de madame de la Gorgette, que M. Perdrizet seul avait le droit d'appeler Aurore.
En regard de madame Aurore de la Gorgette, peutêtre est-il convenable de tenter d'esquisser le profil de mademoiselle Miroy, qui jouissait à tort dans l'Institution d'une réputation de coquetterie. Mademoiselle Miroy, jadis recherchée par M. Perdrizet, semblait un fuseau en présence de sa rivale. Sans eire précisément maigre, sa personne s'allongeait et perdait toute valeur en comparaison des charmes de la belle Lilloise,
LES AMOUREUX DE SAîNTE-PÊRUSE. 53
car madame de la Gorgette était de Lille. La qualité de vieille fille avait domié à la personne de mademoiselle Miroy quelque chose d'incomplet et d'insatisfait, auquel le meilleur naturel ne saurait échapper. Si l'on pouvait se fier complètement aux statistiques, n'a-t-il pas été démontré par les tables de mortalité que les célibataires ne jouissent que d'une moyenne de vie inférieure d'un tiers à celle des gens mariés? La vie à deux, les inquiétudes partagées, la société perpétuelle, même dans ce qu'elle offre de tiraillements, sont des garanties d'existence ignorées par le célibataire, qui, dans son égoïsme, s'imagine échapper aux mille contrariétés engendrées par le mariage.
Mariée quarante ans plus tôt, mademoiselle Miroy n'eût pas offert ces couperoses 'dans le teint, signe d'un sang agité qu'il n'est pas donné au célibat de calmer. Douée de qualités excellentes, cette demoiselle, qui ne pouvait être qualifiée de vieille en comparaison des nonagénaires de l'établissement, avait désobéi aux lois de la nature ; elle en fut punie par un certain aigrissement de caractère, démentant la devise de son cachet, sur lequel était gravée une harpe avec les mots : « Toujours (raccord ! » La pauvre demoiselle Miroy souffrait d'autant plus qu'elle avait senti ses meilleures qualités se paralyser une à une pour faire place à des mélancolies, à des inquiétudes sourdes, à mille cas névralgiques sous lesquels disparaissait son égalité d'humeur. Peut-être la lecture d'ouvrages d'imagination l'avait-
5i LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRINE.
elle poussée dans cette voie, car c'était une femme à dévorer des bibliothèques de romans, qu'elle laissait tomber tristement les uns après les autres, se demandant où était cet idéal dliomme qu'elle n'avait jamais rencontré. Cependant, six mois après son entrée à Sainte-Périne , elle crut trouver dans le vif Perdrizet un profd affaibli des héros de ses lectures, et elle échafauda un de ces jolis romans de tête bien supérieurs aux chefs-d'œuvre consacrés.
A cette époque, l'ex-chef de la douane ne brûlait pas encore pour madame de la Gorgette ; le cœur libre, l'estomac sain, l'esprit tourné à la gaieté, il était difficile de rencontrer un plus charmant type d'amant que M. Perdrizet, quoiqu'il portât des besicles d'or. Il est des hommes dont la physionomie est tellement pétillante que tout leur vient en aide, même les défauts : les besicles d'or prêtaient aux regards de M. Perdrizet des rayonnements particuliers. Son œil n'en paraissait que plus vif; même il était permis de croire qu'il portait des lunettes pour adoucir la flamme de ses prunelles. Mademoiselle Miroy lui dit un jour, en manière de compliment, qu'elle était étonnée que les verres de ses besicles ne fussent pas troués par la vivacité de ses yeux.
L'ancien chef de bureau avait subi , comme il arrive trop souvent aux employés, une perte irréparable, celle de ses cheveux; mais il portait audacieusement la tête nue et ne cherchait pas cà dissimuler, par une perruque, les ravages du fauteuil de cuir, car il a été démontré que le fauteuil de cuir vert à clous de
cuiyre, qu'il soit protégé ou non par des ronds de caoutchouc, est une des principales causes de la calvitie. (Notaires, avoués, avocats, huissiers, chefs de bureau, employés, tous personnages qui se gaudissent trop longtemps dans des fauteuils de cuir vert à clous de cuivre, sont condamnés à la perte prématurée de leurs cheveux.) M. Perdrizet n'avait pas l'aspecL humilié que donne à de certaines personnes la calvitie ; au contraire, il semblait chercher, par nombre de soins, à donner plus d'apparence brillante à son crâne nu, qui faisait autant de plaisir à voir que la batterie de cuisine d'une ménagère flamande ; et cette belle surface d'ivoire polie eût certainement inspiré à un peintre le désir d'y peindre une fine miniature.
L'oreille de M. Perdrizet, mise à jour par Tenlèvement des broussailles de la jeunesse, donnait l'idée d'un homme qui a perdu ses cheveux au service de la galanterie : curieusement et délicatement travaillée, quoique sa forme rappelât, par certains détails, l'oreille du faune antique, elle n'affectait pas la position verticale, qui est la plus commune : elle était provoquante par la manière narquoisement oblique dont la nature s'était plu à la jeter. Une telle oreille renfermait bien des séductions par sa pose originale et sa parfaite concordance avec l'ensemble de la physionomie du chef de bureau. Ce détail alluma la flamme la plus vive chez mademoiselle Miroy, qui, sans avoir de fortes connaissances physiognomoniques ^ était attirée vers M. Perdrizet.
Les trésors d'amour qu'elle sentait enfouis au dedans d'elle-même se réveillèrent tout à coup et produisirent dans l'Institution une révolution plus grande que si M. Lobligeois avait jeté ses louis par la fenêtre.
La couleur verte, celle de l'espérance et du printemps, devint l'emblème favori de la pauvre demoiselle, qui eut un renouveau sans avoir jamais entrevu le nouveau de la vie. Son cœur reverdit cl la poussa vers la nature. Désormais, au lieu de s'enfermer chez elle pour lire les romans noirs qu'elle louait chez un petit libraire du faubourg du Roule, elle alla plus fréquemment dans le jardin,, autant pour rafraîchir ses idées brûlantes que pour rencontrer l'être qui venait de l'initier à une nouvelle vie. Mademoiselle Miroy eut des bouffées de souvenirs d'enfance qui lui rendirent l'existence souriante ; elle consulta le célèbre médecin Desclozeaux, attaché à l'histitution, pour obtenir de lui quelques secrets afin de chasser la couperose de ses joues.
Elle se rappela que les pensionnaires de couvent tressent de petits sachets de lavande parfumée, en entremêlant les brins de fleurs de faveur de soie ; et elle passa une huitaine à confectionner quelques-uns de ces sachets, qu'elle offrit aux principaux habitants du salon de madame Piavier, afin d'avoir le droit d'en proposer un à M. Perdrizei.
— llien n'était meilleur pour la conservation du linge, disait mademoiselle Miroy.
Son bonheur fut au comble quand le chef de bu-
reau déclara, huit jours après, qu'une odeur exquise s'échappait de l'armoire où il rangeait ses chemises. Ce mot tourmenta l'imagination de la pauvre amoureuse et l'amena à plier les tiges de lavande en forme de cœur, que M. Perdrizet accepta sans remarquer la délicatesse du symbole.
Mademoiselle Miroy alla jusqu'à louer un petit jardin , dans l'Institution , à raison de vingt-cinq francs par an. L'administration s'est réservée , au bout du parc public, un certain espace allongé de terrain, divisé en petits jardinets séparés par des treillages : on a voulu, par cette mesure, que les pensionnaires aristocratiques pussent respirer le frais à leur fantaisie, isolés, s'ils le désiraient.
Mademoiselle Miroy rêvait un petit boudoir de verdure, un asile mystérieux où elle inviterait M. Perdrizet, quand tous deux se comprendraient. Quels rêves délicieux n'accumula-t-elle pas ! C'était de rester à côté l'un de l'autre les chaudes après-midi de l'été, abrités par un dôme de feuillages sous une tonnelle, occupés à de douces causeries, se taisant pour se regarder, écoutant le chant des oiseaux, loin de tout regard. Mademoiselle Miroy ferait de temps en temps la lecture ; elle choisirait les livres dont elle se rappelait certaines pages brûlantes.
Elle sentait en ce moment que son accent serait au diapason de ses tendresses; M. Perdrizet l'écoutait, lui prenait les mains, tombait à ses genoux, lui jurait une flamme éternelle. Et au-dessus de leurs têtes, sur le fond de verdure, brillait la fameuse devise du
cachet : Toujours cV accord. Beaux lévcs! Touchantes illusions !
Le réveil devait être amer. M. Perdrizet ne s'aperçut pas d'abord de ces manèges ; il eut la coupable indifférence de ne pas remarquer la robe blanche à rubans verts que mademoiselle Miroy introduisit à la chapelle, un dimanche de mai, et qui donna naissance à tant de propos dans l'Institution. Une robe blanche à mademoiselle Miroy ! Il y avait de quoi défrayer les conversations de l'hiver. La société Gibassier s'empara de cette robe printanière, et, par ses mauvais propos, en ternit la blancheur.
Cette société, dite des femmes malades, inspirait une certaine crainte dans Sainte-Périne par les méchancetés qui s'en échappaient. Les caractères chagrins, les malades de corps, les vieillards aigris s'y donnaient rendez-vous. On rencontrait des boiteuses, une sourde et une aveugle ; la plus influente de la réunion, madame Gibassier, ne sortait qu'avec des béquilles. Le club jalousait le salon des Ravier, où ces sortes de propos ne trouvaient aucun partisan. Vis-àvis de madame Gibassier et de ses amis, les habitués de madame Ravier passaient pour de jeunes extravagants ; aussi la robe blanche à rubans verts de mademoiselle Miroy, âgée seulement de soixante et un ans, parut-elle une sorte de provocation jetée à l'Institua tion. La plupart des membres de la société Gibassier étaient octogénaires : qui oserait lutter avec mademoiselle Miroy? qui pouvait s'habiller en blanc au printemps? La première émotion passée, on
chercha à connaître quels motifs secrets avaient pu déterminer Vennemie à arborer une couleur si printanière. Comme la pensée des pensionnaires deSainte- Périne est sans cesse tournée vers l'amour, la société Gibassier fit une enquête qui démontra la passion naissante de mademoiselle Miroy. Des agents invisibles l'épiaient dans ses démarches, la suivaient au jardin, au salon commun, à la bibliothèque, à la salle à manger, au dedans et au dehors de l'établissement; ils remarquèrent que, contre son habitude, mademoiselle Miroy sortait les jours de soleil, de deux à quatre heures, pour se rendre aux Champs-Elysées, où, assise sur une des chaises qui bordent la grande avenue, elle examinait avec attention la toilette des jolies femmes qui vont parader en calèche au bois de Boulogne. Les yeux féminins deviennent des microscopes accusateurs quand ils s'attachent à un seul objet : les plus petites observations tombant sous leurs rayons se transforment en immenses découvertes. Mademoiselle Miroy et les mille détails de son amour naissant furent sujets à de plus patientes investigations que le fraisier dont Bernardin de Saint-Pierre a raconté les drames. Si, en rentrant à l'Institution, vers cinq heures, mademoiselle Miroy s'enfermait dans sa chambre pour reparaître au dîner avec une nouvelle coiffure, ne donnait-elle pas raison à madame Gibassier, qui l'accusait d'avoir pincé ^ l'après-midi, cette coiffure aux Champs-Elysées? Aussi fut-il démontré que l'ennemie allait se retremper dans le sein d'un monde
corrompu, afin d'étudier les secrets des modes nouvelles.
La pauvre fdle dinait tranquillement en compagnie de M. et madame Ravier, de M. Perdrizet, de madame de la Borderie, de M. de Capendias, de mademoiselle Chaumont et de M. Destailleur, sans se douter qu'en face d'elle, à la table numéro huit, celle occupée par la société Gibassier, dix personnes ne la quittaient pas de vue, non pas dix juges, mais dix accusateurs qui sans cesse ranimaient leurs observations par des coups de coude et de légers pressements de pied sous la table. Si l'amour laissait le champ libre à l'observation, mademoiselle Miroy eût remarqué combien était calme une table qui, d'ordinaire, était la plus bruyante de la salle à manger : rires aigres, paroles sarcastiques, voix vinaigrées se faisaient entendre généralement, parmi la coterie Gibassier, au milieu du bruit des couteaux et des fourchettes de tout le réfectoire.
Il ne fallut pas deux séances au redoutable tribunal pour découvrir le but des mélancoliques regards de mademoiselle Miroy : en face d'elle, le vivant M. Perdrizet mangeait de tous les plats avec un héroïque appétit, sans craindre de fatiguer son estomac.
Les manèges de la pauvre amoureuse durèrent assez de temps pour que l'économe de l'Institution remarquât avec surprise que la consommation avait été, pendant la quinzaine, moins forte d'un douzième. La table Gibassier, plongée dans les observations, en
oubliait presque le boire et le manger. — « Nous aurons certainement une épidémie prochaine, dit le médecin de Sainte-Périne, à qui l'économe témoignait ses inquiétudes sur cette diminution de nourriture. » Caria majorité des vieillards ne vit que pour manger. Le médecin, en réfléchissant sur le fait qui lui était rapporté, ne pouvait supposer que, par un renversement singulier des lois naturelles, cette fois l'amour et la curiosité de constater ses phénomènes avaient été plus forts que l'estomac. Les médecins sont quelquefois victimes de faits semblables qui déroutent les observations scientifiques.
Mademoiselle Miroy aimait M. Perdrizet, et des témoins nombreux, assez alléchés par la malignité pour en oublier le boire et le manger, faisaient croire à une épidémie prochaine. Quelques jours après, le médecin en chef de Sainte-Périne envoyait à l'Académie de médecine une communication importante : il avait senti des courants invisibles et morbides qui présageaient le retour d'une épidémie ; le bruit s'en répandit dans Paris, les journaux l'enregistrèrent, la nouvelle courut la France. La France était victime des regards perçants de M. Perdrizet, de son crâne luisant et de ses besicles d'or. Voilà ce qui doit faire réfléchir les observateurs sur l'enchaînement des faits.
A mille prévenances, mélangés de soins délicats, M. Perdrizet fut averti des ravages que produisait sa personne. Chacun l'en plaisanta, et il se tint sur ses gardes, afin de ne pas se laisser lier par des chaînes
aussi lourdes que celles portées par M. Destailleur, dont mademoiselle Cliaumont avait fait son esclave . L'histoire ancienne cite des traits d'amour héroïque, qui se sont rarement renouvelés dans les temps modernes. M. Destailleur n'était pas capable d'héroïsme. Son extérieur tranquille, sa personnalité affadie fuyaient l'éclat ; mais il possédait des qualités plus monotones et plus durables. On ignorait à quelle époque il s'était attelé au char de mademoiselle Arsène Chaumont, tant il semblait naturel que ces deux personnes eussent toujours vécu ensemble dans les mêmes relations calmes et polies.
Les graveurs italiens se sont plu à représenter un jeune Paolo, aux genoux d'une tendre Francesca, tendant ses mains vers elle et la suppliant de lui accorder quelques chastes baisers. M. Destailleur rappelait l'aimable Paolo par son ingénuité, la candeur avec laquelle il s'approchait de mademoiselle Chaumont. Si mademoiselle Chaumont lui demandait le matin : Comment vous portez-vous? il ne manquait pas de répondre : — Avec plus de crainte que jamais de vous déplaire, » ou par une phrase d'un tissu analogue.
La politesse exquise, le respect dû à toute femme, étaient poussés si loin que M. Destailleur fut cité comme l'homme le plus parfait qui eût jamais habité l'Institution. Les mots galanterie, amour, passions, ne pouvaient s'appliquer à M. Desiailleur, mais plutôt les titres de cavalier servant, depatito, qui se trouvent en quantité dans le dictionnaire de la
bonne compagnie italienne, et que notre langue moins tendre ne saurait reproduire. Mademoiselle Ghaumont l'avait appelé : mon attentifs un de ces mots que les femmes seules savent créer. Un jour, dans le salon de madame Ravier à l'heure où chacun prenait congé de la maîtresse de la maison, mademoiselle Ghaumont engageait M. Destailleur à passer le premier ; l'attentif s'en défendait. Après divers refus, M. Destailleur s'exécuta en disant : — Que cela soit ainsi, mademoiselle, car si je ne savais pas vous obéir, je ne serais plus votre serviteur. » Rarement on verra deux êtres plus polis et plus délicats ; ils parlaient un langage particulier et semblaient avoir inventé une langue.
L'aimable Perdrizet n'aurait pu tenir à ces confidences éternelles, à ces promenades sentimentales, à ces conversations opalisées qui faisaient le fond de la vie de M. Destailleur et de mademoiselle Ghaumont. Vif comme la poudre, léger comme un oiseau, preste et subtil, M. Perdrizet offrait une nature contraire. Il avait beaucoup aimé, ses lèvres rouges, largement dessinées, le prouvaient ; mais de l'amour il n'avait cherché que la jouissance gaie, le plaisir, les galanteries de table soufflées à l'oreille d'une voisine, les liaisons nouées et dénouées avec la même rapidité. Toutefois, M. Perdrizet possédait la plupart des facultés du soupirant; il devenait sentimental au besoin, pourvu qu'il ne fût pas forcé d'employer cette note longtemps. Aussi, le cœur libre, ne repoussat-il pas d'abord les tendres avances de mademoiselle
Miroy. Sans songer au trouble qu'il allait jeter dans le cœur de la pauvre fille, il accepta des promenades dans le parc, se laissa conduire dans le petit jardin particulier, et, par là, donna corps à la trame malveillante qui s'ourdissait chez les Gibassier.
Ainsi qu'une plante étrangère, fanée sous un climat brumeux, dont les premiers rayons de soleil du printemps raniment les feuilles mélancoliques, mademoiselle Miroy sembla revivre d'une nouvelle vie ; elle rajeunit, ses yeux s'avivèrent, le sang circula plus librement dans ses veines, le mot bonheur fut écrit sur son front. Elle avait pris de la vivacité de M. Perdrizet, et il semblait qu'elle cherchât à se mettre à l'unisson de celui qu'elle aimait.
— Que vous êtes gaie, ma chère demoiselle, lui disait avec douceur madame de la Borderie, une des femmes les plus respectables de l'Institution.
Mademoiselle Miroy souriait, et en même temps rougissait de sourire. Ce bonheur, inscrit visiblement sur la physionomie de mademoiselle Miroy, rembrunissait toutefois les figures de la table d'en face. Le Club des femmes malades souffrait du bonheur de mademoiselle Miroy ; chaque jour qui s'écoulait accusait les rides de ces vieilles femmes : la bouche rentrait, le nez s'allongeait, les chairs s'affaissaient. La nature a voulu que l'homme ne s'aperçût pas de ses ruines personnelles ; madame Gibassier les observait chez ses amies, et ne pouvait s'empêcher d'en faire de tristes allusions. Cette société était à l'unisson de la discordance ; toujoiirs des propos cruels, d'à-
mères railleries, des contradictions de toute belle action.
Le Dante a oublié dans son Enfer de peindre un coin sombre où seraient condamnées à vivre ensemble les vieilles chagrines dont la vie s'est passée à interpréter en mal les actions des jeunes. Il n'existait dans le salon des Gibassier ni douceurs, ni consolations ; même les rapports entre les habitués étaient entachés de perfidies cruelles. La table autour de laquelle on se réunissait semblait un marbre de dissection où était étendu tour à tour chaque pensionnaire de l'établissement. Ceux qui ont vu des appareils orthopédiques peuvent se rendre compte des opérations qu'on faisait subir aux sujets, avec cette exception que tout être qui tombait entre les mains des opérateurs de la société Gibassier en sortait plus difforme qu'il n'y était entré.
C'est ainsi que le cœur de mademoiselle Miroy fut disséqué à diverses reprises dans cette société, et qu'on le tira à hu et à dia jusqu'à ce qu'il fût écartelé et mis en lambeaux. Pauvre fille aveuglée par l'amour, qui, à soixante ans, avait eu la force de se rajeunir et d'imprimer une nouvelle circulation à son sang ! Le mois de Mai lui apporta de vertes bouffées d'espérances : elle imagina de faire servir le salon de madame Ravier à un ancien jeu de province : Je vous prends sans vert^ qui rappelle le printemps de la vie. Pendant trois mois, les hôtes de madame Ravier, tous les matins, se décorèrent au jardin d'une feuille verte attachée au corsage ou à la boutonnière ; ceux
qui oubliaient cette mesure étaient condamnés à une légère amende dont raccumulation devait servir à de fins goûters dans le jardin particulier de mademoiselle Miroy. Il fut facile de remarquer, à l'intérêt qu'on apportait à ce jeu, la quantité d'esprit vivace dont chacun était doué. M. et madame Ravier, M. Destailleur et mademoiselle Chaumont, M. Perdrizet et mademoiselle Miroy, ne manquèrent guère à la règle du jeu ; mais combien furent pris sans vert"! Madame de la Borderie, M. de Capendias et M. Lobligeois, qui avaient renoncé au code de la galanterie. Pour mademoiselle Miroy, elle abusait de la verdure ; elle portait sans cesse à la main une petite branche, manquant à la règle du jeu qui veut que la feuille soit cachée, afin de ne pas attirer l'attention des autres joueurs.
Jacquem était inconsolable de ne pouvoir se mêler au vert, car il avait été décidé que seuls les pensionnaires de l'Institution en feraient partie. Jusque-là, Sainte-Périne lui était apparue sous le jour le plus gai. Nous en causions souvent ensemble ; l'entrée du paradis ne tente pas davantage une âme pieuse que cet asile où la vieillesse jouait encore un rôle.
Jacquem, doué d'un heureux naturel, laissait passer à côté de lui les drames de la vie sans en être attristé : il ne les voyait pas. La fréquentation exclusive des Ravier faisait qu'il ignorait les méchancetés de la coterie des Gibassier. Si je lui eusse fait part de mes observations et des récits que j'entendais par mes rapports avec différentes personnes de l'établisse-
ment, Jacquem effrayé aurait peut-être demande que sa demande d'entrée fût annulée.
En toutes choses, il est important d'étudier l'envers et l'endroit, la lumière et l'ombre : l'ombre ne manquait pas dans ce tableau d'intérieur où les mécontents formaient la majorité. Le cabinet du directeur était sans cesse assiégé de plaignants des deux sexes qui déposaient des accusations contre l'économe et le cuisinier.
Sur cinquante plaintes, il y en avait quarantehuit dirigées contre la cuisine, et je pus examiner un énorme dossier contenant jour par jour le cahier culinaire des griefs de la société Gibassier, qui ne demandait pas moins que le renvoi du cuisinier. Sur ce Mémoire étaient inscrites les diverses qualités de viande, leur degré de cuisson, les sauces et leur nature, leur chaleur et leur tiédeur. Ce grand-livre de cuisine se divisait en potages, en viandes rôties, en ragoûts, en légumes, en poissons et en desserts, avec dfe larges colonnes d'observations où étaient détaillés les reproches des pensionnaires. Quand les détails manquaient, Fauteur du rapport se rattrapait sur les ensembles ; il critiquait l'abus des viandes rôties, se plaignait de la mesquinerie des desserts, réclamait plus de poisson et se montrait ennemi acharné des légumes.
Ce livre avait pour titre : Observations de M. Gobin relatives à la nourriture des pensionnaires de Sainte- Périne,
M. Gobni, un des plus singuliers pensionnaires de l'établissement, ainsi que la plupart des vieillards^
se cramponnait en désespéré à la vie : dans cet espoir, il étudiait tous les livres qui traitent de la vieillesse, et se perdait dans des contradictions étranges. 11 lui arrivait parfois de lire dans les journaux qu'une femme d'un grand âge venait de mourir après une vie très-calme. L'histoire du célèbre Cornaro, qui vécut jusqu'à l'âge de cent trente ans en ne mangeant que douze onces d'aliments solides et quatorze onces de vin par jour, le fit réfléchir ; mais quelque temps après, le Moniteur ayant rapporté la nouvelle d'un vieillard de cent dix ans qui avait mené joyeuse vie, M. Gobin ne sut à quoi s'en tenir réellement sur le régime à adopter.
11 était rare qu'on ne le rencontrât pas sur les quais, fouillant les boîtes des bouquinistes pour y acheter de vieux volumes d'anas qu'il rapportait triomphant, heureux quand il y trouvait des faits incroyables tels que l'homme mort à cent dix ans, et qui, une année auparavant, avait senti deux grosses dents lui repousser tout à coup ; ce vieillard, à en croire l'auteur, ne buvait que de l'eau de scorsonère. Là-dessus, M. Gobin buvait pendant trois mois de l'eau de scorsonère. Un jour, il lut qu'un laboureur avait vécu jusqu'à cent onze ans, ne s'étant nourri que de pain d'orge sans levain et n'ayant bu que du petit-lait et de l'eau ; dès lors, M. Gobin fit une pétition pour obtenir de l'administration du pain d'orge sans levain.
Je fus curieux de faire sa connaissance, et l'occasion s'en présenta facilement, car M. Gobin, par ses
interminables histoires de Matliusalem, trouvait peu d'auditeurs complaisants dans l'Institution. Dès la première fois, M. Gobin m'avoua qu'il voulait arriver à l'âge de cent vingt ans, parce qu'il était certain qu'à cet âge les dents repoussaient ainsi que les cheveux, fait attesté et imprimé par le célèbre Chrétien Montrelinos, médecin de l'électeur de Brandebourg. M. Gobin était alors occupé de cette question importante, quoique fort délicate, de passer cent vingt ans, afin de vérifier les observations des médecins.
— Du reste, me disait-il, ces faits se sont présentés dans un âge beaucoup moins avancé. Mademoiselle Jeanne Thévenot, du village de Pennetier, près Trimolat, en Périgord, fut prise, à quatre-vingt-six ans, d'une fièvre qui fit tomber ses cheveux blancs ; ils repoussèrent noirs, redevinrent blancs, tombèrent encore une fois et redevinrent noirs. Il est vrai que mademoiselle Thévenot ne sortait jamais de chez elle pendant le mois de mars, ajouta-t-il. Je n'ai connaissance de ce fait que depuis avant-hier ; mais dès l'année prochaine, je me renfermerai pendant le mois de mars.
La bonne foi de M. Gobin, le sérieux qu'il apportait à raconter ces anecdotes m'illusionnaient parfois, et me faisaient oublier sa taille courbée et sa parole chevrotante. Je ne m'étonne plus que les médecins d'aliénés sentent quelquefois des chimères pénétrer dans leurs cerveaux. Depuis que j'étudiais les pensionnaires de Sainte-Périne, je me sentais vieillir à mon tour. Si, au premier abord, j'avais été surpris du
50 LES AMOUiiEUX DE SAINTE-PÉRINE.
singulier ton de cette société, maintenant je partageais presque les mêmes illusions, et je fus à peine étonné quand M. Gobin m'annonça que récemment, à Issoudun, une dame de quatre-Yingt-quatorze ans s'était remariée en troisièmes noces avec un homme de cent cinq ans, et que de ce mariage étaient nés deux fils et une fille.