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CHAPITRE V

On s'imagine combien la représentation donnée à Passy par Rosette enfanta de propos dans la société Gibassier. Il en est ainsi dans tous les petits centres, où les mêmes individus sont forcément mis en jeu. A l'exception d'un certain nombre d'hommes et de femmes qui, ayant occupé jadis une grande position, allaient parfois le soir dans le monde et se tenaient dans une aristocratique réserve vis-à-vis de la classe moyenne de Sainte-Périne, les pensionnaires vivaient entre eux, et leurs observations ne pouvaient guère les porter qu'à la malignité.

Madame Gibassier, dont la tendance d'esprit hargneuse trouvait sa satisfaction dans un petit cercle, avait longtemps cherché avant de réunir des auxiliaires dans son appartement. Tout d'abord, elle eut mille soins pour un ancien officier supérieur d'artillerie, que la guerre avait réduit à une complète sur-

dite. Le lieutenant-colonel Roustamy servit d'enseign au salon de madame Gibassier : il commandait le respect par son nom; ce fut une conquête précieuse.

Un ancien consul paralytique, qu'on amenait chaque soir dans un fauteuil à roulettes, trouva dans cette société dénigrante une sorte de compensation à ses maux. N'espérant plus guérir, après avoir essayé de tous les remèdes et couru toutes les eaux d'Europe, l'ex-consul n'était pas médiocrement satisfait d'entendre médire de tous les gens vivants qui conservaient l'usage de leurs membres. Les plus violentes calomnies ne l'effrayaient pas, et le lieutenant-colonel, grâce à sa surdité, pouvait les prendre pour des affabilités.

L'Institution contenait une cinquantaine de vieilles filles entre lesquelles madame Gibassier fit un triage. Certaine de s'entendre avec celles dont le célibat avait aigri le caractère, la veuve, sans se connaître en observations physionomiques, fit des avances aux nez les plus pointus et aux lèvres les plus minces. Et son choix donna raison à la science de Lavater.

Si on joint à ce personnel une vieille marquise condamnée, par une affection nerveuse, à un branlement perpétuel de la tête, une aveugle chagrine et une dame qui laissait échapper de temps en temps une sorte d'aboiement, on aura une idée du club des femmes malades, présidé par madame Gibassier, dont le fauteuil, plus élevé que celui de ses visiteuses,

était situé entre la chaise longue de l'ancien consul paralytique et la bergère du lieutenant-colonel sourd. Saint Sébastien n'a jamais été plus criblé de (lèches par les peintres que la personne mise sur le tapis, lors de ces fameuses soirées qui se tenaient seulement deux fois par semaine, car madame Gibassier avait compris que le dénigrement trop souvent répété amène une monotonie fatigante; les autres jours, aidée par deux vieilles filles qui lui servaient de fidèles lieutenants, elle taillait de la besogne pour les jours de réception.

Justement, le lendemain de la représentation de Rosette fut un des lundis de madame Gibassier.

— Quel dommage, mon cher monsieur, dit-elle au consul, que vous n'ayez pu assister hier au théâtre de Passy ! Nous en avons vu de belles !

— Madame Gibassier, que vous seriez aimable de me donner quelques nouvelles.

— Je ne sais vraiment par où commencer, tant il s'est passé de choses. . .

Tout le club donna alors son avis : Tune proposait de mettre en avant M. de Flamarens, l'autre citait mademoiselle Bourdette ; celle-ci s'emparait de mademoiselle Chaumont, celle-là de mademoiselle Miroy, car il est bon de constater que les vieilles filles s'occupaient encore plus des vieilles filles que des veuves. Les lois mystérieuses des corporations qui font qu'un cocher, causant à la station avec un autre cocher désœuvré, ne parle que de courses et de voyageurs, de même que les comédiens ne s'occupent que de leurs camarades,

et que les couvreurs admirent la couverture d'un toit, expliquent cet acharnement des vieilles filles à se dénigrer entre elles? Si le lieutenant-colonel n'eût été sourd, il eût frémi du caque tage de toutes ces femmes s'entre-déchirant ; rien ne pouvait plus froisser son tympan, pas même les aboiements de la vieille dame qu'on avait placée à ses côtés, afin que le cercle en fût débarrassé.

— Mesdames ! mesdames ! s'écria madame Gibassier en réclamant le silence, si vous parlez toutes ensemble, vous risquez de ne pas vous faire comprendre. II me semble, d'ailleurs, que vous vous exercez sur trop de personnes à la fois... Il est bon de ne pas éparpiller son esprit sous peine de le perdre... Je vous demande la permission de m'occuper un moment de la singulière robe que portait insolemment mademoiselle Bourdette à cette représentation. A-t-on vu pareille audace de s'habiller avec une étoffe de théâtre? Une garniture de lophopliores resplendissants à l'âge de cette ancienne danseuse ! Vraiment, il n'y a dans l'Institution que M. Cèdre pour se montrer en compagnie d'une telle mascarade !

— Est-ce que M. Cèdre serait épris de mademoiselle Bourdette? demanda l'ex-consul.

— Le pauvre homme n'y pense guère; il a été entraîné de force par la danseuse pour lui servir de cavalier; aucune de ces dames, vous le pensez, n'eût consenti à accompagner mademoiselle Bourdette vêtue comme une reine de théâtre.

— Certainement, dirent en chœur les vieilles filles.

Un aboiement de la dame nerveuse sembla résumer le débat.

Là-dessus on discuta sur la question de l'admission des femmes de théâtre à Sainte-Périne. L'administration de l'assistance publique recueillit un blâme général dans cette circonstance. Les dames de cette coterie se disaient confites en dévotion, pour aller le dimanche aux offices de la chapelle de l'établissement ; et il fut décidé que plusieurs d'entre elles tâteraient l'aumônier, l'abbé Falaise, afin de faire réprimander vertement mademoiselle Bourdette de la robe qu'elle avait tirée de son coffre, robe certainement profanée jadis sur les planches de l'Opéra.

Puis vint le tour de mademoiselle Miroy d'être exposée au pilori. Son crime consistait en une inattention marquée de la comédie et une attention profonde pour chacun des mouvements de M. Perdrizet.

— En omnibus, dit madame Gibassier, je lui ai demandé de m'éclairer sur un passage du drame, que je feignais n'avoir pas compris ; mademoiselle Miroy est restée béat sans pouvoir me répondre. Certainement elle n'a pas entendu un mot de la pièce, cette folle qui s'imagine que M. Perdrizet passe son temps à soupirer pour elle.

— On dit, reprit amèrement une vieille fille, qu'elle pense à se marier avec lui.

— Si cela était, dit madame Gibassier, nous y mettrions bon ordre. Je ne comprends même pas que nous laissions de telles intrigues se nouer autour de nous.

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— Madame Gibassier a raison.

— N'ai-je pas vu dans le principe M. Perdrizet s'exposer à de graves accidents en passant des nuits sous les fenêtres de sa belle?

— Mais aussi le directeur s'est interposé.

— Qui l'a prévenu, s'écria madame Gibassier, sinon moi, par un petit mot adroit dont.il ne pouvait soupçonner l'origine? Ne pourrait-on employer le même moyen avec plus de précautions encore pour avertir mademoiselle Miroy du danger qui la menace?

En ce moment, les vieilles filles, défendant la corporation, semblaient prendre parti pour mademoiselle Miroy contre M. Perdrizet, qu'on avait remarqué tournant autour de madame de la Gorgette. Le petit chef de bureau fut déclaré un effronté coureur^ par la raison qu'il n'avait jamais adressé le moindre hommage à aucun des membres du club féminin.

Ces propos étaient coupés de temps en temps par l'étrange aboiement de madame de Lacourtie, que cette infirmité fit placer à Sainte-Périne. La pauvre femme souffrait de cette maladie, qu'elle ne pouvait vaincre et qui l'isola forcément de la société. Madame Gibassier s'en était emparée dès son arrivée ; le fond de sa politique consistait à s'abriter sous l'influence des noms et des titres nobiliaires. Craignant d'être repoussée des pensionnaires par son infirmité, madame de Lacourtie se laissa entraîner dans le club, et elle ne s'aperçut que plus tard de la terrible organisation dans laquelle elle était entrée; d'un caractère faible, connaissant les méchancetés dont ma-

dame Gibassier et ses amis abusaient, elle n'osa se séparer du club des femmes malades, et si elle ne prêtait pas son concours aux mauvais propos, aux lettres anonymes, elle semblait les approuver par sa présence.

Madame Gibassier n'en demandait pas plus ; son seul but était d'être protégée par de nombreux complices, courageux ou timides; mais il était nécessaire d'en imposer aux pensionnaires de l'Institution par un certain groupe, et la méchante femme y avait réussi. Le nom de madame Gibassier n'était prononcé dans Sainte-Périne qu'avec terreur. Combien de pensionnaires détournaient la tête quand elle attachait sur eux son regard observateur, qui jaillissait comme une flèche d'une prunelle d'un vert clair, presque toujours cachée derrière des paupières clignotantes et ridées! Cet œil faisait penser à un tigre nonchalamment étendu sur le sable, d'une parfaite tranquillité en apparence, que le moindre bruit réveille aussitôt.

Madame Gibassier, toujours aux aguets, avait une physionomie de la famille de celle des gens de police, dont le regard va de droite à gauche et s'arrête rarement à l'horizon. On eût dit que madame Gibassier voyait par le dos, à de brusques réponses qu'elle faisait tout à coup à des personnes qui s'étonnaient d'avoir été observées sans s'en douter. Les traits secs et tranchants de madame Gibassier ne prêtaient pas en faveur de la couleur de ses observations ; on sentait que les meilleures actions racontées devant elle devaient se dissoudre comme des

perles dans du vinaigre. Parlant peu, mais nettement^ madame Gibassier s'était emparée facilement d'une sorte d'autorité sous laquelle les habitués de son salon pliaient sans mot dire. D'un geste, d'un regard, elle arrêtait les conversations les plus animées, et les béquilles doubles, qui se dressaient à chacun des côtés de son fauteuil, prenaient la forme d'instruments de supplice. Quand la discussion était lancée trop vivement pour que les adversaires pussent se soustraire aux gestes et aux regards de la présidente du club, un coup sec, produit par le choc des deux béquilles l'une contre l'autre, était plus impérieux que toutes les sonnettes des assemblées délibérantes.

M. Gobin lui-même cessait ses doléances sur la cuisine et craignait autant ces avertissements que si la mort fût venue, de son doigt sec, frapper deux

• coups à sa porte le matin. Quoique les femmes soient peut-être moins sujettes que les hommes aux terreurs que cause la mort aux vieillards, les statistiques rassurantes sur la durée de la vie, les faits nombreux dont M. Gobin avait toujours une forte provision

^ étaient écoutés avec une certaine attention par l'assemblée.

On se moquait parfois de M. Gobin après son départ, mais on le supportait, et il était un des rares habitués du salon qui eût le droit de tenir quelque temps le dé de la conversation. Il était d'ailleurs protégé par l'ex-consul paralytique, qui se cramponnait à la vie avec rage. Depuis que M. Gobin eut raconté le cas singulier d'un homme qui, après s'être brisé les jambes

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en tombant d'un sixième étage, avait vécu soixantequatre ans dans un lit sans pouvoir faire usage de ses membres, il eut un ami dévoué dans la personne du consul. La maladie chronique est une sorte de prison à perpétuité qui laisse encore de l'espoir au malade ainsi qu'au prisonnier : des rêves de santé travaillent les uns comme l'espoir de la liberté s'empare des autres.

Grâce à son répertoire d'anecdotes, M. Gobin était supporté dans le salon Gibassier, et il assistait aux conférences, sans prendre garde aux complots qui s'y tramaient; l'esprit de M. Gobin était ailleurs, dans une sorte d'Élysée fantastique où des vieillards d'un âge incalculable se promenaient dans des bosquets embaumés, et renaissaient tous les matins à une nouvelle vie.

Chez madame Ravier, M. Perdrizet s'était moqué de M. Gobin, avait persiflé ses croyances, et depuis on ne l'avait pas revu. M. Gobin ne pouvait supporter la contradiction et ne la pardonnait pas. Aussi gardait-il rancune à ceux qui osaient plaisanter sur des faits aussi importants que ceux de la prolongation de l'existence.

Quand madame Gibassier entama le chapitre relatif à M. Lobligeois, M. Gobin était perdu dans les combinaisons culinaires d'une soupe réconfortante qui ne devait pas contenir moins de quatorze espèces de légumes : suivant lui, les sucs nourriciers de produits si variés produiraient des effets salutaires à la santé; mais il serpblait difficile d'amener l'économe de Sainte- Périne à ordonner la confection d'un tel potage.

Si les quatorze légumes bouillomiaieul dans le cerveau du maniaque, les nouvelles habitudes de M. Lobligeois prêtaient encore à une plus grande variété de connnentaires. Il avait été déclaré amoureux, tout le prouvait; mais quelle était la personne assez pourvue de charmes pour changer ainsi complètement un homme jusqu'alors dévoré ])ar la passion de For? Chacune des dames disait son mot sans découvrir l'objet de la flamme de l'avare. Cette curiosité mal satisfaite, cette inquiétude d'errer à travers une forêt de commentaires, donnaient aux habitués du club l'aspect de poètes qui, ayant perdu tout à coup la mémoire, chercheraient des rimes. Les bouches se tiraient, les tempes se creusaient; mille rides nouvelles s'ajoutaient aux anciennes, les bouches rentraient, les mentons s'allongeaient; toutes ces vieilles langues portaient le nom de Lobligeois avec l'intention d'y accoler un nom féminin pour en obtenir une mixture fertile en scandale.

En ce moment, M. Lobligeois lui-même entra; non plus le Lobligeois des anciens jours, l'avare aux ongles en deuil, l'homme à la redingote safran, au chapeau crasseux, celui qui portait une mauvaise ficelle de coton enroulée autour du col de chemise qui semblait une corne de roman pliée par le doigt graisseux d'une cuisinière, mais un Lobligeois nouveau qui donnait raison aux théories de rajeunissement de M. Gobin, un Lobligeois en paletot neuf, en linge blanc. Un léger murmure se ht entendre dans le salon à l'aspect de cet être surnaturel.

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— Nous parlions de vous, monsieur Lobligeois, se hâta de dire madame Gibassier. Ces dames se plaignaient de ne plus \ous voir.

L'avare s'inclina, sans se douter des regards qui eiiLraient dans ses habits comme des vrilles. A cette heure, M. Lobligeois était dans la position d'une victime ei;^tourée d'assassins qui n'osent porter les premiers coups. Madame Gibassier lui offrit une chaise et la plaça de telle sorte que le malheureux pouvait être étudié sous toutes les faces, sans qu'aucune de ses impressions fût perdue. En femme habile, madame Gibassier dressa spontanément son plan d'attaque : il fallait qu'avant la fin de la séance M. Lobligeois livrât son secret. Son or, qu'il aimait plus que la vie, s'était échappé en partie dans ces recherches de toilette; pourquoi ne serait-il pas plus facile d'arracher son secret au prévenu?

Assis sur la sellette, M. Lobligeois était d'autant moins sur ses gardes, qu'il ne soupçonna pas le complot. Un rayonnement intérieur s'était emparé du vieillard et faisait luire un soleil éclatant au centre duquel apparaissait l'image de Rosette. Si la passion de l'or mal éteinte cherchait à reprendre ses droits, les rayons lumineux qui encadraient le profil de l'actrice n'associaient-ils pas cet amour naissant à la puissance de la fortune? L'avarice souriait encore à l'avare, la première passion faisait bon accueil à la nouvelle. Grâce à ce que M. Lobligeois appelait son économie, il lui était permis de répondre aux moindres désirs de Rosette, si elle acceptait les hommages

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de Tanioureux. Aussi M. Lobligeois ne pouvait-il prendre garde aux interrogatoires du terrible tribunal inquisiteur devant lequel il se trouvait.

Madame Gibassier amena naturellement la conversation sur le compte du personnel féminin de Sainte- Périne; ce fut un massacre, une boucherie tels, que Tesprit de M. Lobligeois en fut révolté. Les flèches de l'amour laissent dans les plaies une sorte de baume qui adoucit les natures les plus mauvaises. L'humanité apparaît sous un jour meilleur, un caractère satirique devient bienveillant, les actions des hommes se colorent de teintes moins égoïstes, les sentiments paraissent plus sincères, les paroles plus amicales; le Men^ le beau, le vrai, cette trilogie fantastique cherchée par les philosophes, semble exister quelque part. Mensonges, perfidies, trahisons, scandales, inimitiés sont bannis de la terre. L'esprit adopte les utopies généreuses rêvées par les amis de l'humanité. Et tout ce changement est produit par des yeux de femme, par une bouche souriante, par la fraîcheur de la jeunesse ! Amour, amour, tu perdis M. Lobligeois !

En entendant les acres satires, les paroles aigres, les traîtres inductions dirigées contre les dames de l'établissement, M. Lobligeois fut froissé ; il n'était plus au diapason du club, avec lequel à cette heure il ne sympathisait pas davantage qu'un parchemin avec des charbons ardents. Cependant madame Gibassier continuait sa tuerie, sans paraître remarquer l'indifférence de l'avare : elle évoquait tous les noms des dames de l'histitution et accolait à chacun

d'eux une petite biographie empoisonnée, courte comme une vipère. Quelquefois un mot lui suffisait pour accabler celle qu'elle mettait enjeu, et les vieilles filles applaudissaient à ce massacre. Le but de madame Gibassier était de personnifier si cruellement chaque dame de Sainte-Périne, que M. Lobligeois témoignât de vives marques de répulsion quand comparaîtrait la personne qui lui était sympathique. Quoique habile, madame Gibassier fut trompée dans ses calculs : l'état d'esprit dans lequel se trouvait l'avare fit qu'il entendit chaque nouvelle accusation sans manifester de symptômes particuliers.

— Ce n'est pas dans la maison que M. Lobligeois est amoureux, pensa madame Gibassier. Car elle avait fait passer sous les fourches de sa langue empoisonnée toutes les pensionnaires de Sainte-Périne, sans omettre même les'plus âgées.

Madame Gibassier voyait son invité mal à l'aise; elle sentait qu'il brûlait de s'échapper, qu'il ne reviendrait plus désormais : une antipathie prononcée semblait avoir remplacé non pas la sympathie, mais l'habitude prise depuis un an par M. Lobligeois de fréquenter son cercle.

Les caractères visibles d'une rupture se remarquaient sur la physionomie de M. Lobligeois. A sa mine embarrassée, au maintien de sa personne, à la façon dont il était assis sur l'extrême bord de la chaise, il était facile de pressentir combien il désirait, sans l'oser, prendre congé de la société. Madame Gibassier se complut à faire souffrir l'avare en l'acca-

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blant de compliinents exagérés dont il n'avait que faire, compliments qui roulaient sur sa bonne mine, sur la recherche de ses habits, et autres propos caustiques dans la confection desquels excellent les femmes.

A différentes reprises, lardé de mille traits auxquels il ne pouvait répondre, M. Lobligeois essaya de se lever : un mot plus piquant le forçait à se rasseoir. Il comprenait maintenant qu'il était deviné, et il maudissait ses vêtements de le trahir; il craignait plus que le conseil des Dix ce terrible club de femmes dont il avait été à même d'apprécier la redoutable curiosité. L'avare se souvenait des exécutions auxquelles il avait assisté; ce n'étaient plus des oreilles, des yeux, des ongles qu'il redoutait, mais des scalpels qui s'ouvriraient aussitôt son départ pour l'écorcher. Aussi M. Lobligeois essaya-t-il de prendre un air souriant; il essaya même de se mettre à l'unisson du club en lançant un trait contre mademoiselle Miroy. Peine perdue. Un mouton qui tombe dans un groupe de loups ne réussit pa* à sauver sa vie en demandant à se faire loup.

Par moment, M. Lobligeois se sentait pris de l'envie de crier : Pitié ! Un mot inconnu dans le dictionnaire de madame Gibassier. Et les alternatives de crainte et de terreur par lesquelles passait l'avare donnaient à l'assemblée un spectacle qui prouvait sa puissance. Ce ne fut qu'après un suprême effort que M. Lobligeois put se lever et quitter un salon qui lui semblait un abattoir.

Ainsi que ravare l'avait pensé, la discussion roula exclusivement sur ses faits et gestes, et madame Gibassier n'eut pas besoin de recommander aux yieilles filles qui l'entouraient de surveiller désormais, par tous les moyens possibles, la conduite de celui qu'elle qualifiait de renégat.

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