‹ Les amoureux de Sainte-PerineChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Le rhumatisme ayant abandonné le bras de M. Ravier, sa femme en profita pour donner une petite soirée musicale à laquelle, grâce à mon ami Jacquem, je fus invité ; je pus ainsi étudier sur le vif ce monde singulier dont j'entendais souvent raconter par le peintre les non moins singulières aventures. Le cercle fut un peu élargi pour cette solennité, à laquelle je m'intéressai d'autant plus vivement, que, pour la première fois, j'allais jouir de ce tableau vivant découvert à l'Exposition universelle, qui fut pour moi une Initiation à des mœurs particulières.

Sauf les personnages de la haute aristocratie, qui ne recevaient et n'acceptaient aucune invitation, de précieux échantillons de la vieillesse étaient étalés à mes yeux. Qu'on se figure les transports d'un botaniste qui découvre tout à coup un petit coin isolé où poussent des plantes non encore décrites ! L'in-

stitutioii de Sainte-Périne était pour moi une découverte de la nature de la goutte d'eau, quand un savant s'avisa de l'étudier pour la première fois au microscope. Rien que l'invitation à cette soirée m'empêcha de dormir pendant deux nuits, et il arriva que la réalité ne fut pas au-dessous de mes espérances.

Pendant que M. et madame Ravier jouaient un duo de Fiorillo, je n'avais pas assez de mes yeux pour regarder ces tranquilles auditeurs, devenus acteurs, sans s'en douter. Combien de romans cachés sous es crânes, et quels romans supérieurs à ceux que décrivent les observateurs les plus exacts !

S'il eût été possible, je me sentais de force à vivre plusieurs années au milieu de ces vieillards, à les écouter et à me contenter de la modeste position de scribe. Maintes fois, il m'arriva de me sentir âgé tout à coup ; les efforts que je faisais pour m'introduire dans la peau de mes personnages contribuaient à ce phénomène, sans que mon cœur en fût atteint.

Le cœur ! voilà ce qui survivait chez tous ces vieillards. Le temps avait mis les têtes en branle, ébréché les dents, ridé les joues, éteint les yeux, enlevé les cheveux : le cœur avait échappé à ses atteintes. Le cœur ne serait-il pas cette âme immatérielle qui échappe à l'autopsie des chirurgiens, et ses derniers battements ne valent-ils pas ce vol à tire-d'aile de l'âme qu'on dit nous quitter après la mort?

La petite et douce musique de Fiorillo favorisait

mes réflexions, et je risquais de m'y oublier, lorsque je fus rappelé à la réalité par le cœur de madame de la Gorgette, qui était comme enfoui dans une montagne rose, dont le doux soubresaut marquait encore de la vitalité.

Qu'on s'imagine une Sévigné un peu forte, avec d'épais cheveux argentés, on aura un portrait exact de la rivale de mademoiselle Miroy. Madame de la Gorgette avait la coquetterie de la chevelure ; pour mieux en faire ressortir la splendide blancheur, un nœud de velours noir était posé du côté de la tempe gauche. On rencontre parfois des femmes de trente ans , dont la chevelure a grisonné tout à coup et répand un charme tout particulier sur la physio- Qomie. Madame de la Gorgette avait ce charme; d'un regard elle attirait les plus timides, et je ne saurais dire quelle impression j'emportai d'une légère conversation avec elle : le timbre de sa voix mettait à l'aise aussitôt et donnait envie de conter à cette belle personne quelque mot plaisant, rien que pour admirer des chairs tressautantes qui entraient immédiatement en allégresse.

Au milieu des dames de la soirée, madame de la Gorgette paraissait une reine, et je ne fus pas étonné, quelques jours après, d'entendre parler du galant cadeau que lui avait fait M. Perdrizet.

Où M. Perdrizet avait-il découvert la feuille légère semblable à un billet de banque, qui portait pour titre : Nouveau papier-monnaie de Cythère? Au centre on lisait : Assignat de cinquante baisers

payables an porteur ; sous ce titre était gravé délicatement un autel de l'amour portant un cœur enflammé. Les encadrements du billet portaient mille propos délicats, tels que : Loi de la Nature, — Série des cœurs. — Lan dubonheur (avec la date en blanc). — Domaine de F amitié. Sur le côté droit était imprimé : Uamour récompense la fidélité^ et, en regard : Vamour punit V indifférence. Enfin, au bas de l'assignat : Fidélité: sa garantie est dans nos serments.

Cette galante image fit le désespoir de tous les amoureux de Sainte-Périne. Les messieurs étaient jaloux de la découverte de M. Perdrizet; les dames reprochaient à leurs soupirants de ne pas avoir donné cours depuis longtemps à de tels assignats, dont la dépréciation ne pouvait jamais arriver. Les fameuses cartes du Tendre étaient dépassées par le papiermonnaie de Gythère, et je ne m'étonnai plus qu'avec de tels moyens M. Perdrizet triomphât des cœurs les plus rebelles.

Combien sont précieux les premiers cadeaux de l'amour! Une épingle donnée à propos vaut mieux que tous les bijoux. L'assignat de cinquante baisers, quoiqu'il parût à madame de la Gorgette empreint d'une certaine audace, ne lui déplut pas et la fit sourire.

Par les galanteries habituelles de M. Perdrizet, le cadeau pouvait être accepté sans entraîner quelque idée défavorable. L'opinion publique peignait le chef de bureau comme un homme dont la vie et les pensées étaient sans cesse tournées vers le beau sexe; ses

lOG LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRINE.

attentions ne tiraient pas à conséquence. Mademoiselle Miroy ne pensa pas de la sorte, quand elle apprit l'existence de ce délicat billet à ordre. Cinquante baisers, réclamés avec une telle prodigalité, sont donnés comme ils sont reçus, innocemment et par complaisance ; mais ne pouvait-il pas arriver que, sur les cinquante, M. Perdrizet n'en prît quelques-uns empreints d'une certaine scélératesse ! A ce jeu dangereux madame de la Gorgette serait peut-être tentée, et la pauvre demoiselle Miroy payerait les violons.

Cette soirée porta un coup à mademoiselle Miroy, qui entraînait M, Perdrizet dans les sentiers de la mélancolie, sans se douter combien cette tendance était antipathique au chef de bureau.

Déjà depuis quelque temps, elle pressentait que M. Perdrizet était fatigué de son amour ; il n'écoutait plus avec Fattention des premiers jours les tendres paroles que l'amoureuse murmurait en se promenant avec lui autour du pavillon des bosquets ; le traître avait même souri en exécutant la prière de mademoiselle Miroy, qui lui donna une feuille de rosier en la priant d'appliquer ses lèvres sur la nervure de la feuille, ce que fit M. Perdrizet sans se rendre compte du désir de celle qui l'adorait. A l'endroit où le chef de bureau avait posé ses lèvres, mademoiselle Miroy y appuya les siennes et renferma la feuille de rosier dans un petit portefeuille. Toujours .son amour la reportait vers la nature ; aussi trouvait-elle grossier cet assignat de cinquante baisers, incapables de concorder avec do purs sentiments

et qu'elle disait rappeler les mauvais temps de la Révolution.

— Vous vous tourmentez à tort, ma chère demoiselle, lui dit madame de la Borderie, et vous fatiguerez M. Perdrizet. Prenez-le tel qu'il est; il n'est pas en votre pouvoir de changer son caractère.

A cela, mademoiselle Miroy répondait par l'exemple de M. Destailleur et de mademoiselle Chaumont. M. Destailleur ne connaissait qu'une femme au monde; ne vivant que pour elle, sans cesse il rêvait à quelque objet qui pût lui plaire. On citait son dernier mot comme une preuve du tact et de la délicatesse qu'il savait apporter dans les phrases les plus banales de la conversation. Tous les matins, quand il répondait au : Comment vous portez-vous? de mademoiselle Chaumont, c'était avec une variante pleine de charmes. Peut-être passait-il une partie de ses nuits à la travailler. Mais cette réponse paraissait si naturelle, si vivement tournée, et il la disait avec une telle physionomie, qu'on ne pouvait guère supposer qu'elle ne coulât pas de source.

Celle qui faisait actuellement le désespoir de mademoiselle Miroy était ainsi conçue : mademoiselle Chaumont ayant demandé à M. Destailleur comment il se portait, il répondit : « Comme ne voulant vivre que pour vous aimer. »

Douce et cruelle phrase qui s'était enfoncée dans* le cerveau de la pauvre demoiselle Miroy, car elle lui montrait en même temps la tendresse d'un amour persévérant et le ridicule d'une passion qu'elle

portait à elle seule. Plus M. Destailleur était fidèle, plus il faisait apparaître la légèreté de raimable Perdrizet.

Le chagrin pousse à la solitude, la solitude amène de certaines pratiques qui touchent à la manie. Mademoiselle Miroy se jeta dans les réussites de cartes à jouer. Les femmes inoccupées font des réussites, afin de passer le temps ; d'autres pensent à quelqu'un, en appliquant l'image de ce quelqu'un à de certaines cartes. M. Perdrizet était toujours au fond du paquet. En battant le jeu, mademoiselle Miroy se disait : Réussirai-je? car elle espérait que cette réussite annonçait une consolidation de l'affection de M. Perdrizet. Bien souvent les cartes avaient menti ; mademoiselle Miroy n'en continuait pas moins à battre, à assembler méthodiquement les figures, espérant qu'elles lui donneraient une fois raison.

Tant que M. Perdrizet se montra purement volage, mademoiselle Miroy se nourrit d'espoir : le petit chef de bureau étant ainsi, qui pouvait se vanter de fixer le séduisant papillon? Mais quand il s'attela publiquement au char de la belle madame de la Gorgette, mademoiselle Miroy en ressentit un déchirement intérieur. Elle frissonna comme un poitrinaire qui connaît sa maladie et constate les premiers symptômes irrécusables dont il ne peut retarder le triste dénouement. Sous le coup de cette passion dévorante, mademoiselle Miroy commit la faute à laquelle bien peu de femmes échappent, de la détailler à l'iniidèle, sous forme de lettres hévreuses. Ce fut une série de

billets quotidiens, pressants, amoureux, désespérés : la pauvre femme laissait courir sa plume sans s'inquiéter si la raison entrait dans ces phrases longues et lâches, d'une anglaise maigre et hâtive, dont les caractères n'étaient guère plus dessinés que la pensée. Du milieu de ce fatras se détachaient parfois quelques cris de souffrances réelles, quelques apostrophes éloquentes, mais noyées dans des pages nombreuses dont M. Perdrizet n'avait que faire.

Au début, M. Perdrizet répondit à mademoiselle Miroy, qui le suppliait de venir lui rendre visite, car . elle ne sortait plus , craignant de montrer sur sa physionomie l'incendie intérieur qui la dévorait. Le chef de bureau tenta de parler raison à la pauvre éplorée : il posa V amitié comme principe de sa conduite, en développa les beaux côtés et traça un sombre tableau des fureurs de Pamour. Selon M. Perdrizet, mademoiselle Miroy s'était méprise sur la nature de l'attachement de celui qui n'avait agi que comme ami vis-à-vis d'elle. Le chef de bureau rappelait la malheureuse fennne dans les voies de la raison ; il espérait la voir plus calme au milieu des pensionnaires qui Faimaient, et il se justifiait de n'être pas venu au rendez-vous de mademoiselle Miroy, en ajoutant combien une telle entrevue pouvait être douloureuse pour tous deux.

A ces froides raisons, la délaissée répondit par une lettre de treize pages, dont M. Perdrizet parcourut vaguement le commencement et la fin. Et il y répondit d'autant plus laconiquement qu'il prévoyait la Ion-

guciii* d('s leltres suivaiiles. C'esL ce qui arrivci.

La feiiune do ménage n'était occupée qu'à se rendre du bâtiment Joséphine au ])aYillon où demeurait M. Perdrizet. Tous les matins elle avait ordre, si mademoiselle Miroy reposait, de prendre sur la taljle un gros paquet cacheté à l'adresse du chef de bureau : c'était la besogne de la miit, api'ès laquelle hi malheureuse femme essayait de s'assoupir ; ujais, la plupart du temps, la femme de ménage la retrouvait l'œil sec et désolé, attendant avec anxiété son retour pour connaître la réponse de M. Perdrizet. Peines perdues! Espoir éteint! illusions sans cesse renaissantes et toujours déçues! M. Perdrizet ne répondait plus.

Bientôt il en arriva à refuser les ])aquets apportés par la femme de ménage. Sa passion avait fait des progrès pour madame de la Gorgette, qui, par sa nature calme et sans artilice, piquait au jeu le séducteur. Heureux jusque-là, il ne comprenait pas qu'on pût lui résister, et il semblait, en matière de galanterie, un enfant gâté que la moindre contradiction irrite.

Madame de la Gorgette ne soupçonnait pas les tourmentes de l'amour; elle ne connaissait que la tendresse sans tempêtes. Son idéal était un bonheur tranquille, représenté par un des plus beaux mots de la langue française : la félicité. Tout homme qui lui eut fait entrevoir quelques chagrins, quelques tyrannies, (!(^s inquiétudes, elle ne l'eut pas compris, elle l'eût éloi^mé; aussi n'avait-elle jamais été malheureuse.

Seules, les femmes aux membres minces, de moyenne taille, à la physionomie pâle et bistrée, sont dominées par des inquiétudes nerveuses qui les font tressaillir ainsi que les petits chevaux arabes. Madame de la Gorgette appartenait à la race des fennnes du Nord, solide d'allure, d'un caractère doux et tranquiUe, d'une carnation puissante : aimables et aimantes personnes dont la poitrine ne comporte pas d'orages et rafraîchit la te te de l'heureux être qui a le droit de s'y reposer.

Combien de fois le sensuel Perdrizet rcva un sort si agréable en jetant un coup d'œil furtif sur ces montagnes satinées que madame de la Gorgette portait avec orgueil. Il en badina avec elle et le lui fit entendre sur un ton enjoué ; à quoi elle répondit plaisamment que peut-être ces montagnes n'avaient que l'apparence, et qu'il était à présumer que, vues de près, il serait plus juste de les comparer à des vagues flottantes. M. Perdrizet accepta gaiement ces vagues ; mais il eut un mot cruel pour mademoiselle Miroy, qu'il compara à un pays plat, sarcasme qui heureusement ne devait pas être relevé, car la pauvre abandonnée eût conçu pour son ancien chevalier un mépris égal à la profondeur de son amour.

Il est Yrai que mademoiselle Miroy n'avait jamais offert l'aspect florissant de madame de la Gorgette; l'ingratitude de M. Perdrizet ne fut pas de nature à enrichir sa carnation et à envelopper ses membres fins d'une chair joyeuse. Plus elle allait, plus elle dépérissait ; madame de la Borderie, qui la voyait tous les

jours, s'apcrccYait du mal secret (jiri'Ja minait; et la mère infortunée, dont tous les cliagrins étaient consignés dans de vides paupières, cherchait des paroles de consolation pour la malheureuse qui se mourait d'amour. Mais ses soins charitables furent détruits tout à coup par un événement imprévu.

Un matin, après le déjeuner, madame de la Rorderie était allée rendre visite à mademoiselle Miroy, qu'elle avait trouvée plus calme que la veille; espérant sa guérison à l'aide du temps, la veuve se promettait de ne plus laisser mademoiselle Miroy à ses tristes réflexions. Toutes deux s'entretenaient de leurs douleurs ; celle de la veuve était si profonde que, pendant son récit, mademoiselle Miroy oubliait momentanément l'ingrate conduite du chef de bureau. Les deux femmes s'étaient comprises ; les consolations qu'elles ne pouvaient pas trouver en elles-mêmes, elles tentaient de les faire naître par des confidences réciproques.

Mademoiselle Miroy rêvait de ramener le fils à sa mère ; la veuve épiait le moment favorable de faire entendre la vérité à M. Perdrizet, et à une certaine heure de le rendre plus compatissant pour celle qui souffrait. Ce commerce de confidences, ces moyens de guérison qu'elles cherchaient l'une pour l'autre leur faisait oublier momentanément leurs propres souffrances. Aussi retiraient-elles de ces longs entretiens des illusions qui leur permettaient quelquefois de s'endormir, une ombre de sourire sur les lèvres. Mais cet état d'assoupissement produit par de longues cou-

versations cessait tout à coup quand les dames se quittaient : madame de laBorderie, qui s'en était aperçue, se demanda si son amie ne subissait pas les mêmes symptômes cruels aussitôt son départ. Ce fut dans ce but qu'elle fréquenta plus assidûment mademoiselle Miroy, sachant combien l'isolement est complice en de telles afflictions.

Une après-midi, ayant frappé à la porte de mademoiselle Miroy, elle fut reçue par la femme de ménage effarée :

— Ah! madame, s'écria-t-elle, j'allais \ous chercher... Mademoiselle ne revient plus à elle.

Madame de la Borderie trouva mademoiselle Miroy étendue sur son lit, les cheveux en désordre, la robe délacée, la figure d'une extrême pâleur et les paupières fermées.

— Que s'est-il passé?... Depuis quand cette pauvre demoiselle est-elle dans cet état?

— Depuis une heure, madame, après avoir reçu une lettre... Mademoiselle l'a lue, a poussé un cri; une attaque de nerfs l'a prise, et depuis une demiheure elle est dans cet état.

— Vous auriez du aller chercher l'interne.

— Madame, je n'ai pu m'éloigner. Si vous saviez combien j'ai eu de mal à retenir mademoiselle pendant ses attaques; j'ai essayé d'ouvrir la fenêtre, d'appeler au secours, mais je n'osais la quitter d'une minute... Elle avait une force de lion; heureusement, à la fin, elle s'est assoupie tout à coup.

— Descendez vite appeler l'interne de service,

lOa

Madame de la Rorderie avait ramassé une lettre tombée sur le tapis de pied.

— Attendez, dit-elle à la femme de ménage, elle semble revenir à elle, peut-être ne sera-ce rien. Mettez toujours un peu d'ordre dans la cbandjre.

Pendant que la femme de service rangeait dans l'appartement, madame de la Borderie lut la lettre suivante, dont elle chercha la signature dès les premières lignes ; mais la lettre n'était pas signée.

(( Ma chère demoiselle, un de vos amis, qui s'intéresse à votre sort, tient à vous signaler l'affreuse conduite d'un homme indigne de vos bontés : après avoir essayé d'appeler sur sa personne l'attention de quelques femmes distinguées de Sainte-Périne, M. Perdrizet s'est affolé de madame de la Gorgette, qu'il compromet par ses assiduités, et qu'il rendra malheureuse comme tant d'autres. Sous le prétexte d'une pure amitié, M. Perdrizet s'est introduit chez cette dame; il l'entoure de soins et d'égards, et va la prendre souvent plusieurs fois par jour : le matin pour déjeuner; après le déjeuner, il la conduit à la promenade, la ramène chez elle, va la reprendre pour dîner, lui laisse à peine un moment de liberté entre ses repas, retourne encore vers les huit heures du soir, et la reconduit à la suite de la soirée. Ces manèges, vous les connaissez trop, ma chère demoiselle : le vil séducteur les a employés vis-à-vis de vous jadis, et vous a làcliement abandonnée. N'y a-t-il pas une vengeance à tirer de cet homme sans cœur qui se joue ainsi des femmes?

(( Je sais combien vous souffrez en secret, quoi que vous fassiez pour ne pas donner votre chagrin en spectacle. Enfermée nuit et jour, vous appelez l'ingrat d'une voix plenie de sanglots; je devine vos yeux rougis, la fatigue de votre corps, l'anéantissement de toutes vos facultés, l'absence de sommeil, les nuits sans fin, la couche brûlante où vos membres s'affaissent sans pouvoir trouver le repos. Comme vous l'avez aimé, l'indigne ! Je me rappelle votre figure souriante, vos fraîches toilettes, le rajeunissement inscrit sur toute votre physionomie. Ces dames se demandaient quel était l'admirable secret qui vous avait rendu momentanément la jeunesse : elles vous jalousaient; elles vous plaignent aujourd'hui. Que les femmes sont à plaindre! Elles ne peuvent qu'attendre, soupirer en secret, pleurer dans le silence. L'ingrat Perdrizet ne se doute même pas de votre marlyre : il répète aux pieds d'une autre ces paroles brûlantes qu'il vous a dites autrefois; il jure de n'aimer qu'elle , comme il jurait de n'aimer que vous. Il ose s'écrier qu'il n'a jamais connu l'amour avant de rencontrer madame de la Gorgette. On l'a surpris, un soir dans le pavillon des Bosquets, où cet homme cruel se croyait seul en présence de sa nouvelle passion. Indigné, un des pensionnaires de l'établissement s'est avancé pour lui dire qu'il mentait; le couple s'était enfui tout à coup. Une autre fois, on a épié les nouveaux amants. La coquette madame de la Gorgette s'inquiétait de la bague que portait M. Perdrizet, cette m:.me

bagne que vous avez portée longtemps vous-même et dont vous lui avez fait cadeau. Hélas! ma chère demoiselle, ce sont des faits trop positifs. Une autre porte votre bague maintenant : cela a été remarqué à table, où madame de la Gorgette semble affecter de la mettre en évidence, afin sans doute que personne n'ignore la liaison qui l'unit au séducteur. Vous avez la main fine et élégante, ma chère demoiselle; madame de la Gorgette a une main grasse et potelée. Si quelqu'un ose dire que votre main est maigre, celle de votre rivale est lourde et grasse. Aussi a-t-elle été obligée de passer au petit doigt de la main gauche, un anneau qui s'enfonce dans les chairs et produit des boursouflures sans grâce. Pourtant M. Perdrizet chante à tout venant les charmes de cette main qu'il ne se lasse pas de caresser, ayant obtenu la permission de déposer un baiser dans chaque fossette ! Cet homme à passions anne les femmes puissantes : it ne pouvait vous comprendre , ma chère demoiselle, vous dont l'àme inquiète tend à chasser tout ce qu'il y a de matériel dans le corps. Consolez-vous, ma chère demoiselle, ou plutôt cherchez une consolation dans la vengeance, car tout serait inutile pour ramener le traître : il est au pouvoir d'une sirène adroite qui semble connaître le secret d'attirer à elle les hommes les plus trompeurs. A première vue, elle offre des séductions corporelles 'jue malheureusement les femmes délicates telles que vous ne peuvent faire naître ; mais que trouver au fond de cette matérialité? Si vous vouliez, ma chère de-

moiselle, vous entendre avec moi, me confier vos chagrins, rassembler quelques lettres de M. Perdrizet et me les prêter, nous arriverions à une vengeance que vous devez souhaiter. Toutes ces dames applaudiraient. Ne craignez pas de vous confier à un anonyme, qui se. fera connaître aussitôt qu'il en sera temps. Ma chère demoiselle, répondez-moi, je vous en prie, aux initiales D... 0..., poste restante; je m'engage, avant quinze jours, à me présenter chez vous, à vous relever de votre abattement, et à vous montrer une personne qui prend à cœur les intérêts d'une femme estimable. »

Après avoir lu cette lettre singulière, madame de la Borderie resta plongée dans de nombreuses réflexions. Si mademoiselle Miroy n'avait pas été trouvée dans un complet évanouissement par la veuve, celle-ci ne se fût pas inquiétée de cette lettre anonyme, rédigée avec assez d'art pour qu'à la première lecture elle pût être prise réellement pour l'offre de service d'une personne sensible; mais en relisant certains passages, madame de la Borderie découvrit, cachée sous une bonhomie apparente, une profonde scélératesse.

Il n'y avait pas à en douter, mademoiselle Miroy reçut un coup terrible à la lecture de cette lettre; aussi la veuve commença par faire disparaître cette pièce, espérant qu'au sortir de son évanouissement, son amie l'aurait peut-être oubliée. Mademoiselle Miroy fit un mouvement, agita les bras, les laissa retomber lourdement, ouvrit les yeux, et ses nau-

pièrcs se baissèrent aussitôt. On eût dit (jiic, rovcnue à la Yie, elle comprenait le fardeau que son cœur allait reprendre, et qu'elle préférait se laisser aller à l'anéantissement, comme ces soldats à moitié gelés dans la déroute de Moscou, (jui suppliaient leurs camarades de les laisser assoupis dans les neiges.

Les ressorts moraux semblaient brisés, la volonté n'avait plus de souffle ; la pauvre amoureuse craignait d'ouvrir ses yeux à la lumière, de peur de rencontrer flottant daus l'appartement l'image de l'être qui l'avait indignement trahie. Madame de la Borderie prit la main de son amie.

— Comment vous trouvez-vous? lui dit-elle en lui parlant à demi-voix.

Mademoiselle Miroy ouvrit lentement les paupières et appuya fortement la main de la veuve sur sa poitrine. Ce geste, qui montrait le siège de ses souffrances, fit que madame de la Borderie évoqua les câlineries maternelles qu'elle amassait péniblement en elle, comptant toujours les dépenser pour son fils ingrat. C'étaient des demi-mots, de tendres inflexions, des paroles douces que la femme seule sait trouver et qui auraient attendri le séducteur le plus effronté. Si M. Perdrizet s'était trouvé là, il eût déploré sa coupable conduite et eût essayé de la réparer en se jetant aux pieds de celle qu'il avait rendue si malheureuse; mais le volage ne se doutait pas des tortures de mademoiselle Miroy : il n'auiait pu comprendre cette flamme brûlante qui dévorait le

creuset. M. Perdrizet n'aimait pas ainsi ; il eût été étonné d'avoir causé tant de ravages.

Cependant, peu à peu, mademoiselle Miroy revint à elle et elle envoya un pâle sourire de remerclment à la veuve ; mais cette crise l'avait vieillie de dix ans.

— Cette lettre, s'écria-t-elle... où est-elle?

— Je l'ai brûlée, dit la veuve, qui mentait pour la première fois de sa vie.

- — Vous êtes bonne, dit mademoiselle Miroy, en pressant fortement la main de la veuve ; mais je la sais par cœur; les phrases sont inscrites en traits de feu dans mon cerveau... Quelle lâcheté de m'écrire de pareilles indignités! Et pourtant ce sont des vérités, trop vraies, hélas! Oui, je lui avais donné une bague et il l'a donnée à une autre... Le monstre ! s'écria-t-elle tout à coup.

Son instinct de femme se réveillait.

—Passez-moi une glace, demanda -t-elle à la femme de ménage.

— Je me sens laide à faire peur, dit mademoiselle Miroy... J'ai tant souffert en quelques secondes... On m'eût plongé un fer rouge daiis la poitrine que la douleur n'eût pas été plus vive... Ah! c'est fini! Qu'il en aime une autre, je n'étais pas faite pour lui... Ma chère madame de la Borderie, voulez-vous me rendre Un dernier service?

— Ne suis-je pas toute à vous?

— Jeannette, ferme les volets des fenêtres, tire les rideaux; vous me laisserez seule, n'est-ce pas? voilà tout ce que je vous demande.

Madame de la Borclerie insista longuement pour rester auprès de son amie, mais mademoiselle Miroy supplia tellement la veuve de la laisser à ses tristes réflexions, que madame de la Borderie sortit, à la condition de revenir dans^ l'après-midi.

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