CHAPITRE YU
Le théâtre de GourbeYoie est fréquenté assidûment par les militaires de la caserne. Quelques rares bourgeois s'y font remarquer. Le gros du public est surtout composé des blanchisseuses deNeuilly, des teinturiers de Puteaux et des ouvriers des diverses fabriques des environs. C'est un public vulgaire, naïf, sauvage à une lieue de Paris, un public dont un mot de blanchisseuse peut donner une idée approximative. Cette femme avait été fortement émue par la représentation d'Antony^ et il lui était resté dans la tête une variante de la phrase finale qu'elle ne se lassait pas de répéter à ses compagnes : « Elle me résista, je Vassass'inal » déclamait-elle avec un geste de massacre.
Ce fut au milieu de ce public que se lança M. Lobligeois, dont les sorties fréquentes furent heureusement ignorée^ par les membres du Club des femmes malades. On eût appris par là qu'il abusait de l'om-
m LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRINE.
iiibiis qui conduit de la barrière de l'Étoile au pont de Neuilly. En effet, le dîner fiirissant vers sept heures et demie, l'avare craignait d'arriver trop tard au théâtre, où il s'était emparé d'une certaine place qui lui permettait d'être remarqué de Rosette.
A l'angle de la première galerie, les acteurs étaient assurés d'avoir un hdèle spectateur dans la personne du vieux monsieur de Sainte-Périne, car on le désignait ainsi, suivant les renseignements fournis par l'étoile de la troupe.
Rosette était devenue le premier sujet, grâce à sa beauté qui faisait recette ; aussi son nom était-il désormais écrit en caractères voyants sur raffiche, côte à côte avec celui de Lafourcade. Les galants fourriers du régiment et les rudes maréchaux des logis chevronnés n'avaient pas peu contribué à la réputation de Rosette. Assis à l'orchestre, ils applaudissaient son entrée à tout rompre, et cet enthousiasme militaire pour les plaisirs dramatiques alla jusqu'à l'envoi de nombreux pompons en guise de bouquets.
Si Rosette fut émue de ce triomphe, M. Lobligeols sentit son amour s^en développer encore. Plus Tactrice grandissait, plus elle lui semblait désirable ; mais la défiance qu^il avait de lui-même s'augmentait d'autant. A Courbevoie, Rosette accueillie par une salle enthousiaste, n'était plus la hlle de la concierge de Sainte-Périne : c'était une créature à part, une femme habitant un pays particulier, un être ])assionné dont les sentiments n'avaient rien de connnun avec le public séparé d'elle parles quinquets.
C'est ce qui explique la valeur des femmes cle théâtre aux yeux de quelques banquiers épris. Ce monde factice, où tout est broderie et lumière, fard et dentelles, est pour eux une sorte de pays idéal qui les délasse des affaires matérielles auxquelles s'applique leur cerveau tout le jour. Sans être mahométans, ils entrevoient les planches du théâtre comme une sorte de paradis où dansent, au son de musiques enivrantes, des liouris habillées de gaze transparente. Leurs sens blasés se réveillent à demi, allumés par des poses provocantes, et, si ces vieillards parlaient sincèrement, ils ne désireraient pas un autre paradis.
M. Lobligeois n'avait pas usé son corps en débauches de toutes sortes; au contraire, il le maltraita une partie de sa vie, lui imposant des privations extrêmes. L'avarice dicta la chasteté comme la frugalité; mais la nature ne perd jamais ses droits. Ni les hal)itudcs ni la volonté ne peuvent s'opposer à son cours naturel. M. Lobligeois devait devenir amoureux avec d'autant plus de force qu'il avait tenu ses sens sous clef pendant sa jeunesse et sa maturité. Aussi éprouva-t-il les sensations du Chérubin de Beaumarchais bien plus vives, mais plus courtes : en deux ans, M. Lobligeois passa par la variété de sensations amoureuses qui, chez l'homme normal , vont par transitions insensibles, de vingt à cinquante ans. Quand, à la fin de la seconde représentation où il assistait. Rosette jeta un coup d'œil sur M. Lobligeois, l'avare crut sentir les effets d'un doux coup de foudre; il revint à pied de Courbevoie comme un homme ivre entraîné dans
des zigzags singuliers par la chaleur mystérieuse du yin. M. Lobligeois ne tenta pas d'échapper à cet état, pas plus que le buveur n'essaye de suivre le droit chemin.
— Rosette, petite Rosette, tu m'as renmrqué ! s'écriait l'avare.
A une autre époque, M. Lobligeois ne se serait pas hasardé à minuit, seul, dans les Champs-Elysées; il eût craint pour sa vie, car il datait d'un temps où les - Champs-Élysées, la nuit, semblaient une succursale de la forêt de Bondy : maintenant, M. Lobligeois marchait sans souci du danger; il l'eût bravé. Sous le simple coup d'œil de Rosette, ses muscles s'étaient retrempés et avaient pris un nouveau ressort. Par moment, il arrivait à l'avare de sauter, pour se prouver à lui-même la nouvelle force qui circulait dans ses membres. 11 lui semblait possible de faire dix lieues ; et cependant il avait hâte de rentrerr à Sainte-Périne, afin de se déshabiller au plus vite, de s'étendre dans son lit, et là, sans lumière, d'être plus seul avec sa pensée.
Combien lui parurent longs les huit jours qui le séparèrent de la prochaine représentation ! On remarquait le vieillard à tout instant dans la loge de la concierge, et il ne cessait de parler du merveilleux talent de Rosette. M. Lobligeois poussa le délire jusqu'à acheter la brochure du mélodrame qui se jouait à Courbevoie; il apprit par cœur le rôle de Rosette, le récitant sans cesse, essavant de doimcr à sa voix che\rotante les charmantes inflexions de la voix de l'actrice.
Ce fut une monomanie poussée si loin qu'elle transpira jusque dans le salon de madame Gibassier, où fut recueillie cette phrase prononcée à haute voix par l'avare qui, grimpé sur le belvédère, déclamait le rôle de la fille du tyran, se croyant seul : « Misérable ! je ne « crains pas vos satellites aux mains redoutables^ (( sans cesse occupées à fabriquer de noirs poisons... « Qa ils emploient le fer ou le feu, cpCils me chargent (( de chaînes^ une lueur impénétrable pénétrera au a fond de mon cœur et saura y allumer des forces qui « défient les humains! » Phrase qui préoccupa extraordinairement les habitués du club. On la retourna sur toutes ses faces, on l'analysa, et l'expertise, quoique confiée à des femmes habiles, amena la fausse découverte d'une folie qui s'était tout à coup emparée de l'avare.
La société Gibassier avait raison quant au fait ; mais la cause lui échappait. En effet, la folie tenait l'avare, folie douce etcharmante, vision-perpétuelle qui servait d'encadrement au profil de Rosette. 11 ne manquait au terrible tribunal féminin qu'un agent actif, pour s'attacher aux pas de M. Lobligeois et le suivre au théâtre de Courbevoie, où de récentes marques d'attention de Rosette achevèrent d'enflammer l'avare.
On conte que le philosophe Kant, dont la parole était facile, balbutia un jour de cours public ; ne trouvant que quelques paroles sans suite, au grand étonnement des étudiants, il disparut tout à coup de sa chaire sans avoir pu assembler ses idées. Tous avaient remarqué que le professeur portait avec in-
quiétude les yeux dans une certaine direction et les refermait comme attristé par un cruel éYénemerit. Après la leçon, remis de son trouble, Kant envoya chercher l'administrateur et entra dans une violente colère :
— Pourquoi, dit-il, a-t-on fait disparaître le mûrier qui ombrageait la fenêtre?... Je l'ai cherclié pendant toute ma leçon ; je suis habitué à regarder ce mûrier. Vous l'avez abattu, je ne peux plus faire mon cours.
Il fallut replanter un nouveau mûrier. Les comédiens découvrent parfois un mûrier dans certains spectateurs. M. Lobligeois devint le mûrier de Rosette : l'actrice s'habitua à voir son admirateur à la même place à chaque représentation, et l'amour de l'art venant à se développer insensiblement, elle cherchait, sur la physionomie attentive du vieillard, s'il éprouvait quelque satisfaction. Mais elle se trompa sur la nature du plaisir que laissait paraître M. Lobligeois admirant chacun des mouvements de l'artiste, chacun de ses gestes, chacun de ses regards. M. Lobligeois ne se connaissait pas en art dramatique; son avarice l'avait empêché jusque-lcà de pénétrer dans les théâtres, et il était impropre à dire si l'actrice jouait suivant les règles. Ce qu'il admirait, c'était Rosette ! Elle n'avait qu'à se montrer, il la trouvait une comédienne merveilleuse ; tout ce qu'elle faisait était bien : souriant ou pleurant, assise ou debout, habillée en princesse ou en paysanne. A peine elle entrait, le vieillard était ému et la voyait à regret quitter la scène ; aussi s'intéres-
sait-il médiocrement au mélodrame quand Rosette n'y prenait plus part.
Du coin où il était placé, M. Lobligeois pouvait voir une partie de ce qui se passait dans les coulisses de droite, et il enviait la position du pompier, qui, accoudé contre un portant, suivait d'un œil distrait le développement de la pièce.
Par moment, l'avare s'inquiétait des conversations de Lafourcade et de Rosette, et il admirait comment, avant d'entrer en scène. Rosette pouvait prêter l'oreille à des propos en dehors de son rôle. Une autre joie particulière à M. Lobligeois était de ne pas quitter de vue la toile baissée pendant les entr'actes : à de certains mouvements ondulants, il comprenait qu'une personne du théâtre s'avançait près de l'œil pratiqué dans la toile ; un petit doigt s'accrochait dans cet œil, et M. Lobligeois frémissait de bonheur quand il reconnaissait le doigt de Rosette. Que regardait-elle dans la salle? Qui regardait-elle? Si quelqu'un eût dit à l'avare : (( C'est vous, » il eût jeté sa fortune aux pieds de Rosette. Mais elle regardait machinalement le public entassé, sans s'inquiéter d'un spectateur isolé. De grands comédiens, dit-on, ne manquent pas, avant une importante représentation, de flairer l'attitude du public, comme les dompteurs qui, une seconde avant de pénétrer dans la cage des tigres, leur jettent un pide coup d'œil par une ouverture imperceptible. — « Quelles seront aujourd'hui les dispositions des animaux? » se demandent les comédiens et les dompteurs ; car l'acteur peut être dévoré tout
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d'un coup par le public connue l'autre le sera par son lion.
Rosette ne connut que plus tard ces terreurs dramatiques. x\ cette heure, c'était une jolie enfant faisant ses premiers pas sur les planches du théâtre, et le régiment en garnison h Courbevoie n'était pas difcile en émotions dramatiques.
Le soir où les pompons furent en^/oyés sur la scène par les militaires, M. Lobligeois, ému, allait quitter la salle lorsque l'ouvreuse vint le prévenir que mademoiselle Rosette le priait de passer un instant à sa loge.
= — Moi? s'écria le vieillard; êtes-vous bien sûre?
— Certainement, monsieur, vous êtes de Sainte- Périne ?
M. Lobligeois, hors de lui, put à peine répondre.
— Mademoiselle Rosette, pendant l'entr'acte, vous a désigné de telle sorte que je ne pouvais me tromper.
Vous ne savez pas ce que désire mademoiselle Rosette?
— Non, monsieur, elle m'a seulement ordonné de vous accompagner.
M. Lobligeois se leva lentement et crut que ses jambes refuseraient de le porter : il passait la main dans ses rares cheveux, donnait un coup de manche à son chapeau et rêvait des costumes d'une richesse éblouissante pour se présenter en face de la jeune princesse persécutée par un père barbare, et qui, quoique cloîtrée au fond d'un donjon, n'en était pasmoias habillée de satin blanc à broderie d'argent. Tout était mystère dans cette aventure, jusqu'à une certaine porte
qu'ouvrit tout à coup dans le corridor la messagère, ouverture que M. Lobligeois n'avait jamais remarquée jusque-là, et qui du théâtre communiquait aux loges. Quand il descendit un noir escalier, étroit et huileux, l'avare put croire que le mélodrame continuait et qu'il allait jouer un rôle dans la pièce. L'attirail de décors qu'on enlevait en l'air à coups de sifflets, les coulisses portées par des machinistes, le va-et-vient de gens fardés, en costumes de princes, mêlés à la population ouvrière du théâtre, faisaient croire à M. Lobligeois qu'il rêvait.
' — Voilà la loge de mademoiselle Rosette, dit l'ouvreuse en montrant à l'avare un petit escalier en haut duquel se trouvait une porte avec le nom de Rosette écrit en lettres rouges.
Le vieillard respira avant de monter et tâcha de prendre une certaine fermeté.
— Mon cher monsieur, que vous êtes aimable ! s'écria Rosette en prenant sans façon la main de M. Lobligeois. Dites-moi comment vous m'avez trouvée aujourd'hui?
—Mademoiselle...
— Le public a été trop bon, n'est-ce pas? Voyez donc, que de pompons !
Et l'actrice montrait une grande variété de pompons jetés sur une table de toilette : il y en avait de toutes les nuances, de tous numéros, des grenadiers et des voltigeurs, des tambours et des musiciens.
— C'est la mode ici, dit Rosetle ; ils vous envoient des pompons comme ailleurs des bouquets... Ça fait toujours plaisir.
— Moi aussi, mademoiselle.
— Eh bien ! je suis contente, car vous êtes un amateur...
■ — Oh ! s'écria M. Lohli^^eois.
— Je vous ai remarqué ; vous ne man(]uez pas à une seule de mes représentations... Au moins, vous pourrez donner de mes nouvelles à maman... Ah ! que je suis bavarde, je ne vous fais pas seulement asseoir ! Cette loge est si petite... Mon cher monsieur, je voulais vous demander un service...
— Ah ! mademoiselle ! s'écria M. Lobligeois.
~ Ce serait de raconter à maman mon succès de ce soir, et de vous charger de ceci pour elle, dit Rosette en présentant à l'avare les trois plus gros pompons. Ne suis-je pas indiscrète de vous charger de cette commission ?
L'habitude des planches avait déjà communiqué aux regards de l'actrice une expression si câline qu'elle aurait fait jeter dans le feu M. Lobligeois, grâce à un simple coup d'œil.
— Vous êtes bien gentil, mon cher monsieur, ditelle sans attendre sa réponse. Ici, ces souvenirs seraient perdus. Au moins maman pourra me les mettre de côté. Surtout, dites-lui bien que je l'embrasse.
En ce moment, la cloche appela les acteurs pour le dernier acte; au bas de l'escalier, le régisseur criait :
— Rosette ! Rosette ! en scène !
— Dites encore à maman qu'aussitôt libre, j'irai la voir.
Elle serra de nouveau la main de M. Lobligeois, et descendit avec lui de sa loge.
Cette commission combla l'avare de joie : une simple pression de main de l'actrice payait M. Lobligeois plus qu'il n'avait osé en attendre de sa vie. Elle l'avait remarqué ; elle le chargeait d'être son intermédiaire auprès de sa mère ; elle l'avait remercié vivement ; elle lui avait serré la main! De son pouce, l'avare interrogeait ses autres doigts pointus, car ils lui semblaient recouverts maintenant d'une électricité qui faisait courir des frissons dans la main droite. Quoique tout son corps eût participé aux courants échappés du contact de la pression de main de Rosette, l'avare avait maintenant une sorte de religion pour sa main droite : il lui semblait qu'elle avait touché un objet consacré, et que la main gauche, au contraire, conservait sa rudesse primitive. S'il eût eu, sur le moment, à palper de l'or, M. Lobligeois se serait servi certainement de sa main gauche, celle de droite étant purifiée par les délicatesses du toucher de Rosette.
Cette soirée ouvrit de nouveaux 'horizons au vieillard, qui considéra avec tristesse l'isolement dans lequel il avait vécu jusqu'alors, l'horrîble égoïsme né de son attachement à l'argent ; il se reprocha de n'avoir pas fréquenté ses parents, de ne pas leur être venu en aide, et se sentit devenir meilleur.
Pour la première fois, M. Lobligeois eut un sommeil transparent, à travers duquel il pouvait suivre ses propres pensées et ses aclions de la veille. Il se réveilla avec la joie d'un honnne heureux de revoir
m LES AMOUREUX DE SAINTE-PÉRINE.
kl nature, d'entendre les oiseaux ctianter, d'admirer la Yerdure des arbres, de se rafraîehir à l'air. Un nouvel homme habitait le corps de M. Lobligeois.
Sa première visite fut pour la concierge, à qui il raconta l'immense succès de sa iille; il en apportait comme preuve les trois pompons dont l'actrice l'avait chargé. La concierge, dans son enthousiasme, ne se tenait pas d'écouter l'avare , et lui faisait ré])éter avec mille détails les moindres incidents de la veille. Assise en face de l'avare, elle se montait de telle sorte l'imagination qu'elle se représenta le vieillard tantôt sous les traits de Rosette, tantôt sous les mille têtes du public; et comme M. Lobligeois avait retenu divers passages du mélodrame, elle applaudissait et frémissait, se croyant réellement au spectacle. Puis la concierge se levait, allait à sa cheminée et s'ingéniait à arranger les pompons en manière d'ornement au-dessus de sa glace ; comme elle n'avait pas de clous, sa dernière combinaison fut de planter deux de ces pompons dans le goulot de vases de porcelaine couleur d'opale transparente, destinés à contenir des bouquets.
— Et le troisième, dit l'avare, qu'en ferez-vous?
— Je le mettrais bien au milieu du lambris de la cheminée, mais je crains que la chaleur du tuyau du poêle ne le gâte, et je vais voir à le placer ailleurs.
Ayant fait une complète inspection des murs de la loge, la concierge jeta son regard vers une sorte d'enfoncement où était situé le lit. Un petit bénitier de faïence grossière contenait une branche de buis desséché.
— Je ne peux cependant pas mettre le pompon dans le bénitier.
M. Lobligeois tournait, inquiet, autour de la concierge.
— Cette soirée, dit-il, m'a fait un grand plaisir^ et je m'en souviendrai longtemps.
— Ah ! que j'aurais voulu y être ! s'écriait la concierge.
— Oui, vous avez bien perdu, madame; mais les pompons qui sont dans ces vases vous rappelleront toujours le triomphe de Rosette.
— Je ne les donnerais pas pour un empire... Il y a longtemps que je désire un fauteuil à la Voltaire ; eh bien! monsieur Lobligeois, vous me croirez si vous voulez, quelqu'un me dirait: a Voilà un fauteuil, j'emporte les pompons, » que je ne les donnerais pas.
— Et moi, s'écria l'avare, qui voulais vous faire une proposition ! •
— Laquelle ? , "
— Je n'ose plus, maintenant que je connais vos intentions.
— Dites toujours,
— N'avez-vous pas assez de deux pompons sur la cheminée? Je vous en vois à la main un troisième dont vous paraissez embarrassée.
— C'est vrai ; mais à quoi voulez-vous rimer?
— Je voulais vous demander ce pompon pour me souvenir moi-même de la représentation d'hier soir... La pièce était si intéressante, reprit l'avare craignant
de Illettré à jour ses Yérita])les seutijiieiits. . . Je vous la doiiocrai à lire.
La concierge jeta un regard sur le vieillard (jiii baissait les yeux. Une rougeur subite, qui ne s'était pas manifestée peut-être depuis trente ans, vint l'endjarrasser encore davantage. La concierge ne l'épondait pas ; ce silence lit faire à M. Lobligeois un grand effort.
— Vous m'avez rendu quelques services dont je suis reconnaissant, dit-il, et je comptais m'acquitter prochainement par un cadeau qui maintenant me sera facile, puisque je connais vos désirs. Aujourd'hui môme, je dois aller au faubourg Saint-Antoine, et je veux vous trouver un bon fauteuil à la Voltaire.
— Monsieur Lobligeois, dit la concierge avec un ton d'amical refus.
— Ne vous inquiétez pas ; je connais un ouvrier qui fabrique à son compte et qui me cédera un excellent fauteuil à meilleur marché que dans les magasins...
— On ne peut rien vous refuser, homme généreux, s'écria la concierge en tendant à M. Lobligeois le souvenir dramatique qu'il ambitionnait.
Dès lors ce pompon devint une sorte de fétiche pour l'avare ; il le plaça en face de son lit, de sorte qu'il put le contempler à son coucher, à son réveil, en fermant les yeux et en les ouvrant. Quelquefois il regrettait qu'il ne fut pas animé, afin de Tentourer de soins, de l'arroser, de le voir croître ; mais il l'époussetait, et une dévote n'a pas plus de respect })our l'Enfant- Jésus de cire qui est sur sa cheminée. 11 le faisait
tourner entre ses doigts et admirait au soleil sii brillante couleur garance.
Ces perpétuelles contemplations produisirent leur fruit. Un mot de Rosette revint tout à coup à la mémoire de l'avare: « A Courbevoie, ils vous envoient des pompons comme ailleurs des bouquets. »
Les personnes qui aiment profondément ne perdent pas une parole de l'objet aimé; c'est pourquoi les femmes jugent de la passion de l'homme à de certains cadeaux qui se rapportent à des paroles prononcées souvent longtemps auparavant. M. Lobligeois continuait à aller au théâtre, et ne retrouvait plus dans le public le même enthousiasme qui l'avait frappé jadis. Les militaires ne peuvent manifester leur enthousiasme dramatique avec autant de somptuosité qu'un agent de change : les pompons se payant sur la masse, il n'est pas permis d'en sacrifier tous les jours pour les beaux yeux d'une actrice. Ce qui amena M. Lobligeois à faire emplette d'un certain bouquet qu'une marchande des quatre saisons, qui avait fini sa journée, lui vendit pour un prix raisonnable.
En arrivant à sa place accoutumée, le vieillard se trouva assez embarrassé de ce gros bouquet, qui faisait jeter sur lui des regards curieux. Le spectacle commença. Rosette parut plus séduisante que jamais et envoya un regard à l'adresse de son admirateur dévoué. C'était le moment de lancer le bouquet; mais M. Lobligeois se sentit retenu par une force inconnue. Son bras droit s'était roidi, et le bouquet penchait
houtcusemcnt sur le plancher de la loge. Mille raisonnements se pressaient dans le cerveau du vieillard. 11 osait importer à Courbevoie une coutume nouvelle ; il allait se faire remarquer. Ce bouquet dévoilerait à la salle ses secrets sentiments ; Rosette serait peut-être compromise. La jalousie de Lafourcade pouvait être éveillée.
Vers la fin du troisième acte, où Rosette avait été vivement applaudie, M. Lobligeois sortit pour prendre l'air dans le couloir.
— Vous avez commandé un joli bouquet pour mademoiselle Rosette, dit au vieillard l'ouvreuse qui l'avait introduit pour la première fois dans les coulisses.
L'avare se troubla et balbutia :
— Oui, je préfère le lui porter tout à l'heure dans sa loge ; car c'est gâter des fleurs que de les jeter ainsi...
— N'inq3orte, dit l'ouvreuse, mademoiselle Rosette sera bien contente, j'en suis sûre... Elle n'est pas habituée ici aux bouquets.
— Vous croyez?
— Mettez-vous à sa place, monsieur...
— C'est que..., dit M. Lobligeois...
— Oui, dit l'ouvreuse, qui était une fine mouche ; je vous comprends... vous n'osez pas jeter le bouquet.
— Précisément.
— Tous les messieurs de votre âge sont comme vous, mais il y a un moyen...
— Lequel? s'écria vivement le vieillard.
— Je m'en vais prévenir l'ouvreuse de la seconde galerie; elle jettera le bouquet. L'effet sera produit ; le monde ne saura pas qu'il vient de vous, mais mademoiselle Rosette le devinera.
M. Lobligeois, en ce moment, eut embrassé la complaisante ouvreuse. En effet, au cinquième acte, le bouquet, lancé des secondes galeries, salua l'entrée de l'actrice et fut salué lui-même par les applaudissements de tous les spectateurs. M. Lobli'geois crut qu'il allait se trouver mal ; ces applaudissements résonnaient en lui comme s'il était monté sur les planches. En sortant, il respirait à pleins poumons, heureux de son idée, lorsque l'ouvreuse vint à lui.
— Monsieur, vous n'oublierez pas l'ouvreuse des secondes galeries, qui se recommande à vous.
L'avare fit la grimace ; mais l'événement l'avait mis en largesse, et il donna une pièce de monnaie à sa cons^eillère ; cependant il se sentit une telle émotion, qu'il n'osa se présenter dans la loge de Rosette.
Plus il se sentait pris dans len engrenages de la passion, plus le vieillard tentait de s'y soustraire. Jetant un coup d'œil sur îe chemin dangereux dans lequel il s'aventurait, il lui arrivait de se comparer à un voyageur que des voleurs attendent au coin d'un bois, car il lui revenait de subîtes odeurs d'avarice, comme un homme qui a mal digéré. M. Lobligeois voyait ses écus prendre la fuite pour ne jamais revenir ; mais l'amour était le plus fort, et le combat commençait à peine que l'avarice gisait à terre, honteusement terrassée*
Un fait le démontra soiïisamnieiii ; il en fut question dans Sainte-Pcrine. M. L()l)l!geois avait loué une chand)re dans la rue de Cliaillot; l'économie exagérée du vieillard était assez proverbiale pour qu'un tel événement n'entraînât pas à sa suite une foule de commentaires. On n'ignorait pas que M. Lobligeois avait- été presque forcé à cette dépense par l'administration, car le règlement oblige les pensionnaires à rentrer à dix heures du soir, sauf certaines rares permissions que le directeur accorde de loin en loin; mais pour ceux qui ont l'habitude de passer leurs soirées dans le monde et de rentrer habituellement, l'hiver, passé minuit, il leur est permis, afin de ne pas déranger le service de l'histitution, de découcher, ce dont plusieurs pensionnaires profitent en louant au dehors un petit appartement, suivant leurs moyens de fortune.
Dans le principe', M. Lobligeois tenta d'éluder le règlement en prévenant la concierge : elle se levait volontiers pour un homme qui venait d'applaudir sa fille ; mais le directeur, ayant eu vent de ces rentrées insolites, mit en demeure M. Lobligeois de prendre un domicile'particulier ou de se présenter à la grille à dix heures précises. Ce fut alors que le vieillard, tout en soupirant, se décida à ^ouer, moyennant vingt francs par mois, une chambre garnie, voisine de llnstitution. Au petit jour il rentrait et reprenait les habitudes de la maison.
Un matin que M. Lobligeois était à la fenêtre en train de se faire la barbe, il aperçut un pelil chapeau
de paille élégamment garni de velours noir qui entrait par la grille et de là chez la concierge. Un nuage passa sur les yeux du vieillard qui, aux battements de son cœur, ne put se méprendre sur la personne légère et sautillante qui, d'un bond, avait sauté les deux marches de la loge. Rosette, il n'y avait pas à en douter, venait embrasser sa mère.
L'émotion sembla figer M. Lobligeois sur place ; il ne savait q'uelle conduite tenir. Descendrait-il dans la loge? resterait-il dans sa chambre? S'il se montrait devant la concierge en présence de Rosette, son émotion ne le trahirait-elle pas? Il resta ainsi quelques minutes noyé dans un trouble inexprimable; puis il pensa que sa barbe n'était faite qu'à moitié, et il tenta de raser la partie gauche de sa figure ; mais son bras tremblait, et le rasoir, mal tenu par une main émue, ne mordait plus sur la peau. Enfin, après un suprême effort, la volonté reprit le dessus, et M. Lobligeois put mener à bien cette opération; mais la toilette printanière de l'actrice l'avait frappé, et il voulait mettre son costume à l'unisson. Malgré sa récente transformation, l'habillement du vieillard tenait encore de Féconomie par la couleur : le noir en était exclu comme trop salissant, et il ne se trouvait aucune pièce dans les tiroirs qui rappelât les toilettes de fantaisie. M. Lobligeois, pour faire honneur à l'actrice, se décida à s'entourer le cou d'une cravate blanche qui en était réellement à sa première représentation, et il descendit, avec une certaine émotion, ne sachant la façon dont il allait aborder Rosette et dont il serait reçu.
— Venez, monsieur, que je vous fasse des reproches, s'écria l'actrice d'un ton railleur.
— A moi? dit M. Lobligcois un peu déconcerté.
— A vous môme. Vous voulez bien vous charger d'une commission pour maman, et je ne vous revois plus. Si encore vous n'étiez pas venu au spectacle! Mais je vous ai vu et je vous attendais à la lin de la représentation dans ma loge. C'est mal, n'est-ce pas, maman?
— Faut lui pardonner, dit la concierge, car monsieur m'a dit assez de bien de toi, et il ne manque jamais de me donner des nouvelles de ton triomphe.
■— Oh! triomphe! dit Rosette.
— Je sais ce que je dis, reprit la mère enthousiaste : je ne te vois pas, mais quand M. Lobligeois va à ton théâtre, c'est tout comme.
— Ah ! monsieur garde un pompon sur les trois que je lui confie, reprit malicieusement Rosette.
' — Mademoiselle... laissez-moi vous expliquer...
— Oui, expliquez-vous...
Mis en demeure de parler, le vieillard se troubla, balbutia quelques paroles que l'actrice se plaisait à rendre plus obscures en le taquinant gaiement.
— Laisse donc M. Lobligeois en paix, disait la concierge; tu vois bien qu'il est dans son droit, et tu cherches à l'embrouiller. . . Le commissionnaire n'a-t-il pas droit à une récompense?... Il voulait un souvenir de ta représentation; il m'a demandé un pompon, je lui ai donné... Y a-t-il du mal là-dedans?
^Non, maman; mais je suis bien aise de donner
line petite leçon à M. Lobligeois, afin qu'à Tavenir il tienne me rendre compte de ce dont je le charge.
Là-dessus, l'actrice tendit la main au vieillard en riant, pour lui prouver que cette scène n'avait rien que d'amical.
— Tout à l'heure, dit Rosette, j'irai faire un tour au jardin.: il y a longtemps que je ne l'ai vu ; vous y rencontrera-t~on, monsieur Lobligeois?
Le vieillard sourit comme un jeune homme à qui on accorde un rendez-vous, et il osa presser faible- . ment la main de Factrice.
— Dans une demi-heure, n'est-ce pas, monsieur Lobligeois?
— Oui, mademoiselle, dit le vieillard, cjui sortit laissant la mère et la fille.
— Cet homme-là a une passion pour toi, je le gagerais, dit la concierge.
Rosette fredonnait un couplet.
— Je m'y connais. j
— Après? demanda l'actrice.
~ Eh bien ! il ne faut pas le décourager.
— Jamais, dit Rosette.
— Est-ce ton Lafourcade qui te fera un sort?... Un paresseux, un propre à rien qui a les poches percées... On y jetterait des trésors que tout filerait par les coutures.
— Je l'aime !
— Jusqu'ici, je t'ai laissée faire ; tu as voulu jouer la comédie, c'est un état comme un autre. Ton La-
foiircadc Va Tait débuter, mais tu ])eux le passer de lui maintenant...
— Je l'aime !
— Voilà-t-il pas un bel avenir (jue de vivre avec ce Lafourcade !
— Je l'aime !
— 11 dévorera ta jeunesse.
— Je l'aime !
— 11 te plantera là.
— Je l'aime !
• — Ces bohémiens-là n'ont ni foi ni loi,
— Je l'aime !
— Ça m'étonne qu'il ne t'ait pas encore battue !
— Je l'aime ! ... je l'aime ! . . . je l'aime ! . . .
— Laisse-moi tranquille avec tes amours ! Tu veux donc me faire du chagrin?...
La concierge essaya d'altérer sa voix pour lui donner des apparences de sanglots rentrés.
— Moi qui ne demande qu'à te rendre heureuse, s'écria Rosette... Ah ! du jour où je tiendrai un bon engagement, je t'emmène avec moi ; nous aurons un bel appartement du côté du boulevard du Temple.
— A Belleville, dit la concierge.
— Où tu voudras.
— Je gagnerai bien cinq ou six mille francs pour commencer.
— Tant que ça! s'écria la concierge.
— Charlotte, une de mes camarades, est sortie de Passy pour jouer à Batignolles ; de là, le directeur de la Gaîté l'a tout de suite engagée à trois mille, et elle
lie me vaut pas. Lafourcade me le disait iiier encore. Tu vois donc que je n'ai pas besoin de me laisser faire la cour par ce vilain vieux.
— Il est de fait, dit la concierge, qu'il n'est pas beau; mais il est généreux.
— Je n'ai besoin de rien à Courbe voie, et puis j'aime Lafourcade.
— 11 n'y a plus rien à dire ; mais pourquoi cherches-tu à agacer M. Lobligeois?
— Dame ! nous n'avons pas tant de connaisseurs à Courbevoie ; ça fait plaisir de voir tous les soirs un homme qui ne manque pas à une de vos représentations et qui s'intéresse à vos rôles.
— il les sait par cœur. Ce n'est pas un méchant homme... Si tu savais comme tu l'as changé; il ne se ressemble pas plus que le jour et la nuii. Qu'est-ce que tu voulais lui dire, au jardin?
— Rien; c'est une politesse que je lui fais. Je veux qu'il revienne au théâtre.
— Tu as raison. A quoi bon se mettre mal avec des personnes riches?
— En me promenant, je rencontrerai, sans doute, quelqu'un de ces messieurs et de ces dames, et je ne suis pas fâchée de leur souhaiter le bonjour.
— Ils ne vont plus te reconnaître ; tu es si élégante !... Surtout ne taquine pas trop M. Lobligeois.
— A tout à l'heure, maman !
— Va, ma bonne fille, reprit la concierge; mais, dans ton intérêt, ne parle pas de Lafourcade à M. Lobligeois.