CHARLES DIDIER
Pùo ciascuno, secondo che ail* animo gli' è più di piacere, diletto pigliare novellando : il che pùo porger dicendo uno a tutta la compagnia che ascolta diletto.
Boccace.
,, PAEIS
iJlBRAIRIE DE l. HACHETTE ET C"
RUE PIERRE-SARRAZ1N, N° 14
Droit de traduotion réservé
LES
Personne n'ignore l'hospitalité touchante et vraiment chrétienne que Ton reçoit au couvent du Grand Saint- Bernard. Tout le monde y est admis sans distinction de fortune ou de rang, et chacun y trouve même accueil et même visage. Quand les hôtes manquent, d'énormes chiens dressés'par la charité active des pères, et presque hommes par l'intelligence , car peu s'en faut que leur instinct ne s'élève jusque là, vont en chercher dans la montagne à travers les neiges et les abîmes.
La table commune avait réuni au souper une douzaine de voyageurs, dont une seule femme, qui tous arrivaient d'Italie. La bonne humeur et la cordialité avaient présidé à cette agape de la solitude. La dame était jeune, aimable, parfaitement jolie, et les hommes s'étaient naturellement montrés galants et empressés. On aurait pu se croire là dans la capitale la plus civilisée de l'Europe, bien plutôt que dans une Thébaïde élevée de huit mille pieds au-dessus du Corso de Rome et des boulevards de Paris. La conversation était si animée, les convives avaient si bien fait connaissance, que la veillée s'était démesurément prolongée , et la compagnie s'était séparée à une heure tout à fait indue. Encore ne s'était-on quitté qu'avec l'espérance et la promesse de se retrouver le lendemain. Comme tous
allaient du même côté, on avait fait le projet de partir tous ensemble.
Dès le point du jour, les paquets étaient faits, et les mulets, tout sellés, attendaient leurs cavaliers à la porte du couvent. Mais on avait compté sans le temps, toujours fort capricieux et fort variable dans ce redoutable empire des frimas et des otages : une tourmente épouvantai) le avait éclaté au lever du soleil, et Ton ne pouvait sans folie songer seulement à se mettre en route. Tous les vents du ciel semblaient s'être donné rendez-vous là des quatre points cardinaux et soulevaient, en poussant dans l'espace des hurlements furieux, d'immenses tourbillons de neige, semblables aux nuées de sable que le simoun promène au sein du Sahara, et prêts comme elles à tout engloutir. Bouleversées jusqu'en leurs dernières profondeurs, les «aux du lac qui louche au couvent mêlaient leur écume a la neige, et, détachées des flancs des glaciers, les avalanches roulaient coup sur coap, au fond des précipices avec le fracas du tonnerre. Des rochers et des sapins séculaires, déracinés par elles, les accompagnaient dans leur chute. On eût dit que les hauts pics, ébranlés sur leurs bases, allaient s'écrouler dans les vallées, et les échos des Alpes répétaient mille et mille fois dans un incommen- «surable lointain toutes ces voix formidables de la destruction. La création tout entière semblait menacée d'un cataclysme et d'un «nouveau chaos.
Assiégé de tous les côtés à la fois et battu en brèche par les vents déchaînés, comme un écueil an milieu de l'océan, le cloître hospitalier résistait à peine, malgré sa solidité; vaincue dans ses efforts, et désespérant d'entamer sa masse, la tempête poussait, à travers les portes et les cheminées, tantôt des cris de rage, tantôt des sanglots 1*> mentablea.
Xes voyageurs, rassemblés dans la salle commune, contemplaient au travers des vitres les convulsions de la nature; ce spectacle horrible et magnifique frappait les
moins timides ~ d'une terreur involontaire. Leurs yeux, fixés sur l'horizon, l'interrogeaient en vain; pas un rayon de soleil ne perçait la nue ; une atmosphère opaque et lourde pesait sur les montagnes et enveloppait le ciel comme un linceul. La tourmente régnait déjà depuis plusieurs heures, et rien n'annonçait, je ne dis pas le retour du beau temps, mais une éçlaircie. Montures et bagages avaient été remisés sous les hangars. Contrariés dans leur projet de départ, les voyageurs, dans leurs habits de voyage, erraient,, comme des âmes en peine, d'un bout de la salle à l'autre, et se communiquaient par quelques monosyllabes prononcés à demi-voix leurs impressions et leurs conjectures- Puis tout rentrait dans le silence, et l'on n'entendait que les rugissements redoublés et toujours plus forts de l'ouragan.
Enfin l'unique dame de la société prit la parole. C'était une comtesse polonaise, belle comme sa belle compatriote la ceine Vanda, dont elle portait le nom national, élégante et gracieuse comme le sont toutes ou presque toutes ces filles privilégiées du Nord. Nulle femme n'oserait disputer aux femmes de Pologne le charme irrésistible que Dieu a mis en elles. La comtesse Vanda, de Cracovie, voyageait seule avec sa suite et sans mari. Quelle Polonaise un peu née n'a dans sa vie une petite séparation, sans compter les divorces ? La comtesse avait eu la veille, à souper, un succès d'enthousiasme, et si tous les hommes n'étaient pas amoureux d'elle, aucun n'aurait pu répondre de ne le point devenir.
« Messieurs, dit-elle, l'homme propose et l'orage dispose. Nous voulions partir ; nous ne le pouvons pas. Au lieu de nous geler le nez contre les vitres à consulter le temps, faisons contre fortune bon cœur, et, au lieu de nous lamenter, prenons gaiement notre parti. Décidons que, quelque temps qu'il fasse et le ciel devînt-il tout à l'heure aussi bleu que le golfe de Naples, nous ne partirons pas aujourd'hui. Établissons-nous résolument ici pour
y passer la journée, et vengeons-nous de la tempête en ne faisant plus même attention à elle. Je mets aux voix ma proposition. »
Elle fut adoptée k l'unanimité.
« Mais, continua la comtesse, ce n'est pas le tout que de faire de nécessité vertu; la vertu peut quelquefois être ennuyée sinon ennuyeuse, et avant tout il ne faut pas s'ennuyer. Voici donc ce que je propose : Je suis ici la seule femme, et vous êtes dix hommes; j'ai bien compté ; votre devoir est de m'amuser, et c'est mon droit ; amusezmoi donc, j'y consens. Pour ce faire, vous allez, chacun k tour de rôle, me raconter une histoire, gaie ou triste, comme vous voudrez, k la seule condition que la scène soit en Italie ; nous en arrivons tous ; nous la regrettons tous ; nous serons donc tous heureux de parler et d'entendre parler d'elle, comme on s'entretient ensemble d'un
ami absent. \
Et que faire en un gîte à moins que l'on ne conte?
Réfléchissez bien avant de vous engager, car je vous préviens qu'il me faut mes dix histoires. Ce sera une journée du Décaméron transportée de Florence sur le Saint-Bernard. »
Cette seconde proposition n'eut pas le même succès que la première ; il s'agissait pour chacun de payer de sa personne et de payer argent comptant : la paresse, l'amour-propre, la fausse honte, la modestie peut-être se combattaient dans le cœur des assistants, et suspendaient leur résolution.
«Fi donc! messieurs, reprit la comtesse, vous hésitez?... Faudra-t-il que j'use de mon autorité de femme? Vous ne voudriez pas me réduire k une pareille extrémité et vous vous exécuterez de bonne grâce. Nous allons nous retirer chacun chez soi pour nous débarrasser de notre harnais de voyage. Je vous donne rendez-vous ici, dans une heure. Il
en est huit ; vous aurez tout le temps, jusqu'au souper, c'est-à-dire en douze heures, le tour du cadran, puisqu'on soupe à neuf, de payer chacun votre écot en paroles. Je vous préviens que nous brûlons le dîner. Une collation suffira : ce sera autant de gagné pour les interruptions et les longueurs. »
Bon gré, mal gré, il fallut se résigner, et la comtesse l'emporta de haute lutte. Puisque nous sommes destinés à passer toute une journée avec dix inconnus, sans compter la comtesse Vanda, que nous connaissons déjà quelque peu, sachons du moins et leur patrie et leurs noms. Pour cela, nous n'avons qu'à ouvrir le livre des étrangers ; car le couvent du Grand Saint-Bernard, comme celui du Petit sans doute, a le sien, tout aussi bien que le Bighi, le Brocken, et la boule qui couronne la coupole de Saint-Pierre de Borne. Quel lieu fréquenté par l'oisiveté et la vanité n'en a pas un ? Mais enfin cela peut quelquefois servir à quelque chose. Lisons.
Premièrement : M. de Carvajal, un jeune Portugais, fort beau garçon et plein d'avenir, qui revenait de Borne où il avait étudié la peinture, sous la direction de son illustre compatriote,, le chevalier Siqueira. Le hasard lui avait fait rencontrer à Milan la comtesse Yanda, et il s'était attelé à son char, comme disaient nos pères. Son bonheur, si bonheur il y a, était-il à l'état d'espérance, de souvenir ou de réalité ? Je l'ignore et peu importe à l'affaire. Toujours est-il qu'il était parti de Milan avec la belle Polonaise et qu'il était arrivé avec elle au Saint- Bernard.
Secondement : M. le prince Woronoff, de Moscou, lequel venait de faire pour la seconde fois son tour d'Italie, et, son congé expiré, regagnait, par le chemin le plus long, ses lointains foyers. De Busse à Polonais la sympathie n'est pas vive ; mais les charmes de la belle Vanda avaient été plus forts que les antipathies nationales ; une trêve s'était conclue d'elle-même entre les deux puissances
belligérantes, ou, pour parler plus exactement, la guerre s'était déclarée entre eux sur un tout autre terrain que celui de la politique.
Militât omnis amans et habet sua castra Gupido.
Le prince avait fait la connaissance de la comtesse à Turin, et lui aussi s'était attelé a son char de voyage, ati grand déplaisir de M. de Carvajal, jaloux comme un Portugais, mais un Portugais civilisé.
Troisièmement : M. le colonel Rudentz, Vieux patricien suisse, qui avait passé cinquante ans de sa vie au service étranger, et qui en avait alors au moins soixante-etquinze. C'était le doyen, le patriarche de la société. Mais il portait fort cavalièrement le faix des années, et revenait de faire en Italie un voyage de plaisir, absolument comme à vingt-cinq ans.
Quatrièmement : M. Holmann, conseiller aulique a je ne sais quelle cour microscopique de la confédération germanique, et professeur de grec, par-dessus le marché, à je ne sais quelle université d'Allemagne.
Cinquièmement : M. l'abbé Pomar y Paez, un Espagnol qui venait de remplir à Rome une mission ecclésiastique, et qui retournait à Madrid en passant par Paris.
Sixièmement : M. Krusenstolpé, un géologue suédois, qui venait de faire dans les Apennins un grand voyage scientifique.
Septièmement : M. Van Péderstem, un Hollandais, comme l'indique suffisamment son nom, établi en Italie depuis longues années, agronome passionné, et qui allait faire une tournée dans son humide patrie pour se mettre au courant des nouveaux procédés de l'agriculture moderne.
Huitièmement : Un Américain , de Boston , nommé Jackson, ni plus ni moins que l'illustre président de sa
république natale, et qui avait commencé son tour d'Europe par l'Italie.
Neuvièmement : Sir John Taff, un Anglais, le seul, par bonheur et par miracle, qui se trouvât dans la compagnie, mais un Anglais pur-sang, long, sec, gauche, déhanché, désossé, silencieux, qu'un regard de la comtesse faisait rougir, qu'un mot de sa belle bouche décontenançait, qui se confondait, à défaut d'autre éloquence, en révérences si disgracieuses, si drôles, que l'éternel pleureur Heraclite, en les voyant, aurait été pris d'un fou rire des dieux d'Homère ; rachetant, d'ailleurs, sa mauvaise grâce par ses guinées ; touriste enragé et toujours prêt à se casser le cou et à vider sa bourse afin die pouvoir dire, au retour : Tel jour, à telle heure, j'étais à tel endroit.
Si j'ai bien compté et que l'arithmétique ne soit pas une chimère comme l'or dans Ik>bert-le~IHable, nous avons additionné jusqu'à présent neuf voyageurs : pour faire le nombre de la comtesse, il en faut un dixième ; or, ce dixième, quel est-il? De même qu'il n'y a pas de métal si pur qui n'ait un peu d'alliage, ni d'harmonie si parfaite qu'il ne s'y glisse quelque note dissonnante, de même aussi n'y a-t-il pas de société si choisie, quand le, hasard surtout la compose, où ne s'introduise quelque élément disparate, ce qui veut dire en bon français, puisqu'il faut appeler chaque chose par son nom, que le dixième était Michel Coupillac, voyageur en vins de la maison Boussignac Junior, de Bordeaux.
A. l'heure dite, tout le monde fut exact au rendez-vous, je me trompe ; un manquait à l'appel, sir John Taff, qui s'était obstiné a partir seul pour Martigny, malgré les représentations charitables des révérends pères, aimant mieux, sans doute, vu sa timidité ou sa vanité naturelle, c'est souvent la même chose, affronter la tourmente que les railleries de la spirituelle Polonaise. La peur l'avait rendu courageux. Sa présence avait fait trop peu de sen-
sation pour que son absence en fit beaucoup. Elle fut à peine remarquée.
c C'est un transfuge, dit la comtesse. Puissent les génies de la montagne et de la tempête ne pas le punir de sa désertion ! Ne m'en voilà pas moins frustrée d'une histoire. Pourtant il me faut mes dix ; je l'ai dit, je ne m'en dédis point. J'ai toujours adoré le système décimal. Ainsi donc, messieurs, un de vous sera condamné à raconter deux histoires, au lieu d'une, pour compléter ma somme. Ce n'est pas le sort qui en décidera^ ce sera moi. H est bon que les femmes jouissent des privilèges de leur sexe, même à huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer. N'est-ce pas huit mille pieds qu'a le Grand Saint-Bernard, monsieur le géologue?
— C'est selon, madame la comtesse , répondit M. Krusenstolpé : en pieds de roi, il n'en a que sept mille cinq cents, et huit mille cent vingt-cinq en pieds anglais.
— Je suis pour les pieds anglais. Ce chiffre de huit mille flatte plus que l'autre mon amour-propre de voyageuse. Il est donc convenu que nous sommes à huit mille pieds au-dessus de la mer. Veuillez ne pas l'oublier. Vous remarquerez, je vous prie, que je supprime les fractions tomme je passe les centimes dans mes mémoires de couturières. J'aime les nombres ronds en toutes choses. Et maintenaut, messieurs, vous avez la parole. Un mot encore. J'ai prononcé ce matin le nom de Décaméron; gardez-vous de croire que j'aie voulu par là vous engager dans la voie scabreuse de messire . Boccace ; les dames de son temps avaient d'autres oreilles que nous. Je m'en rapporte à votre délicatesse, j'ai presque dit à votre générosité ; voilà un bien grand mot; j'espère que vous m'en tiendrez compte. N'oubliez pas d'ailleurs que nous sommes ici en lieu saint et que je n'ai point d'éventail. Qui commence ? »
Le silence régna quelques instants.
« Puisque personne ne souffle mot, dit enfin le colonel
Rudentz, c'est à moi à m'exécuter le premier, en vertu de mon triste privilège de doyen d'âge, et malgré mon insuffisance, car, je le déclare avec la liberté
D'an soldat qui sait mal farder la vérité,
je me sens tout à fait indigne....
— Oh ! pas de préface ! interrompit vivement la comtesse ; quiconque débutera par un préambule payera un gage, comme aux jeux innocents.
— J'entre donc en matière. Gomme j'appartiens à une nation essentiellement méthodique, j'aime à procéder par ordre en tout et commencer par le commencement, or., le commencement d'une histoire est le titre, et je songe a donner un titre à la mienne. Mais me voilà arrêté dès le début. J'ai si peu d'imagination, madame la comtesse, et cette infirmité a cela de bon , du moins, qu'elle est une garantie de ma véracité; j'en ai si peu, dis-je, mais si peu, que, loin d'être en état de broder, je ne sais pas même imaginer un titre, et je ne vois d'autre parti à prendre, dans cette extrémité, que de baptiser mon histoire du nom de son héros.
— Et ce héros s'appelle?
— Palmérino.
— C'est un nom comme un autre, plus harmonieux même que beaucoup d'autres. Il fera très-bien en tête d'une histoire, quelle qu'elle soit. Va donc pour Palmérino. »
PALMÉRINO.
L'histoire que je vais vous raconter remonte h mon premier voyage d'Italie : c'est vous dire qu'elle n'est pas jeune. J'avais alors vingt ans; j'en ai maintenant.... mais l'âge ne fait rien à l'affaire. Par suite d'arrangement pris au xvie siècle entre Corne de Médicis et Philippe II, lors de la cession de l'État de Sienne au grand-duché de Toscane, le royaume de Naples, alors province espagnole, s'était réservé plusieurs places maritimes, Orbitello entre autres et le mont Argentale ; c'est ce qu'on appelait les Présides napolitains.
« Pardon, colonel, dit la comtesse, est-ce un cours d'histoire que vous entreprenez pour notre instruction ? Je vous avertis que vous y perdrez votre temps; je n'ai jamais retenu une date ni un nom propre.
— Rassurez-vous, madame, vous n'aurez à retenir ici ni l'un ni l'autre, et je suis au bout de mes préliminaires. Cet état de choses se prolongea jusqu'aux premières aimées du siècle, quelque chose comme 1804. Jusqu'à cette époque, la cour de Naples tenait garnison napolitaine dans les Présides, et y envoyait servir, comme en un lieu
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de pénitence, les fils de famille qui faisaient parler nu peu trop d'eux. Or, en ce temps-là, j'avais un oncle au service de Naptes, Wirtz de Rudentz, qui fut envoyé dans les Présides avec le titre et les fonctions de gouverneur. Gomme j'étais destiné à la même carrière que lui, on m'envoya auprès de sa personne pour faire, sous ses yeux, mon apprentissage militaire. C'est à peine si j'avais vingt ans, et, un beau matin, j'arrivai à Qrbitello, où il faisait sa résidence ; résidence , hélas ! qui dura longtemps, car elle dure encore ; il y mourut et fut inhumé dans la cathédrale, où vous pouvez lire encore aujourd'hui sa pierre tumulaire.
— J'aime mieux vous croire que d'y aller voir.
— Je n'avais jamais quitté mes montagnes, et je tombai là comme un véritable Suisse, mais je ras bien vite dégourdi. En ma qualité de neveu du gouverneur, je reçus
! partout l'accueil le plus distingué, et je fus bientôt à tu et à toi avec tous les officiers de la garnison. Ils appartenaient, pour la plupart, aux meilleures familles des Deux- Siciles, et, déportés là pour des fautes de jeunesse, ils ne songeaient qu'à passer joyeusement le temps de leur exil. C'étaient tous les jours de nouvelles parties de plaisir sur terre et sur mer; je n'en manquais pas une. Je ne me rappelle pas si mon oncle avait lien d'être satisfait de mes progrès dans le métier des armes, dont, par parenthèse, il était fanatique ; mais ce que je n'ai point oublié, c'est que je m'amusais royalement» Les bois et les maquis étaient pleins de sangliers ; aussi la chasse était-elle notre divertissement de prédilection, et nous y consacrions bien plus de temps qu'à la manœuvre. Un jour....
— Enfin l dit la comtesse avec malice ; voilà que nous démarrons, nous pouvons espérer de mettre hientôt à la voile.
— Sauf une petite halte encore, deux tout au plus.
— Je ne dis plus un mot, de peur que vous ne nous t? en fassiez faire quatre.
— Un jour donc que la chasse avait été moins heureuse qu'à l'ordinaire, la poursuite d'un grand solitaire, qui, depuis le matin, dépistait nos chiens, nous conduisit sur les ruines d'Ansédonia ou Gosa, Tune des douze cités qui formaient la confédération des Étrusques. Les restes dune porte, des citernes desséchées et comblées, des voûtes écroulées, des tombes profanées et fouillées par la cupidité des pâtres, et, par-dessus tout, une vaste enceinte de murs cyclopéens composés de blocs énormes, voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cette vieille fille de l'Étrurie, âgée de trente ou quarante siècles. Mais ses ruines mêmes attestent son ancienne puissance militaire et industrielle. La nature, livrée à elle-même, a repris possession, depuis bien des générations, de ces déserts silencieux, qui furent un jour des rues, des places publiques, où s'élevaient des palais, des temples, des citadelles, et qui n'ont plus d'autres habitants que les sangliers, les renards et les lapins. Une végétation vigoureuse achève l'œuvre lente mais invincible de la destruction et jette sur les décombres ses splendeurs immortelles.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria la comtesse, avec un effroi comique, nous tombons de Charybde en Scylla; je craignais, tout à l'heure, un cours d'histoire, et nous voila menacés d'un cours d'antiquités.
— Hélas ! madame la comtesse, c'est l'effet des années : à mon âge, les souvenirs sont des antiquités, et il y aurait de l'inhumanité à me lé rappeler trop durement.
— Mais c'est votre faute aussi. Voyez quel mauvais exemple vous donnez à ces messieurs. Pour peu qu'ils vous imitent et mettent comme vous les points sur les i, la journée n'y suffira pas et je n'aurai pas mon compte.
— Que voulez-vous, madame, chaque saison de la vie a ses vertus et ses défauts; la vertu de votre âge est l'impatience ; le défaut du mien, la lenteur. A tout péché, miséricorde ! Si la journée ne suffit pas, nous en serons
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quittes pvrtir passer la nuit> et, quant à moi, je m'y abonne le premier, de tout mon cœur.
— Vous avez réponse à tout, et puisqu'on ne gagne rien à vous interrompre, je vous abandonne à vous-même. Allez comme vous l'entendez.
— Pour dire la vérité, mes camarades ni moi n'étions pas plus disposés que vous, madame, à faire alprs un cours d'antiquités; nous foulions d'un pied fort respectueux les ruines d'Ansédonia; nous aurions donné rÉtrurie et ses douze cités pour le sanglier que nous poursuivions et que nous n'atteignîmes pas. Nous étions de fort mauvaise humeur, et, de plus, nous avions faim. Nos provisions étaient épuisées , et il nous restait à faire cinq grands milles pour regagner Orbitello. Heureusement que nous n'étions pas loin de la tour délia Taglita , l'un des petits forts bâtis de distance en distance sur ces côtes abandonnées, pour les protéger contre les expéditions des Barbaresques et des contrebandiers. Nous fondîmes sur elle comme une nuée de vautours dévorants, ^Bt nous fîmes main basse sur le peu de vivres qu'elle renfermait. Nous n'y trouvâmes que .quelques tranches de bacala , les restes assez coriaces d'une chèvre sauvage tuée dans la petite île voisine de Gianuti, du fromage de la Maremme et des figues de l'île du Lys séchées au soleil. Tout cela n'était guère pour des chasseurs affamés ; mais quelques fiasques de riminèse, excellent vin de Port-Hercule que les officiers de ce temps-là envoyaient en présent à leurs amis de Naples, couronnèrent noblement ce repas frugal et achevèrent de rendre à nos jambes les forces qu'elles avaient perdues. »
La petite garnison de la tour était commandée par un officier nommé Ealmérino, lequel n'était encore que lieutenant à l'âge où il n'est déjà plus permis de n'être que capitaine, car il avait passé la quarantaine. C'était un homme magnifique, et je ne me souviens pas d'avoir vu nulle part des traits plus réguliers, un maintien plus noble, en un mot un plus beau type militaire. Il avait les cheveux entière-
ment blancs , mais ses sourcils et ses moustaches étaient d'un. noir d'ébène, et ce contraste donnait à sa figure quelque chose d'extraordinaire qu'il était impossible d'oublier. Il avait le regard doux, la physionomie sérieuse, sévère même; je ne sais quelle mélancolie fière était répandue dans toute sa personne. Il nous reçut avec une politesse pleine de dignité, et nous fit les honneurs de la tour avec* la bonne grâce du maître de maison le mieux élevé. Il n'y avait chez lui ni familiarité ni roideur.
Mes camarades le connaissaient tous, et sans l'avoir jamais vu moi-même jusqu'alors, j'avais souvent entendu parler de lui. H passait pour un homme singulier qui ne pensait pas comme tout le monde et ne faisait rien comme les autres. Riche et dernier rejeton mâle d'une illustre famille calabraise, on s'étonnait qu'il fût resté lieutenant, et surtout qu'il n'eût jamais voulu quitter un poste où personne à coup sûr ne désirait le remplacer , et qu'il occupait depuis vingt ans. Toutes les fois qu'on lui avait offert de l'avancement , il l'avait refusé , et si Ton parlait de lui donner une autre destination , il demandait comme une grâce qu'on voulût bien le laisser où il. était. On avait fini par l'y laisser tout à fait et par l'oublier. Quand on avait dit de lui : c C'est un original! » en avait tout dit.
On citait comme une de ses bizarreries un fait au moins curieux, c'est que depuis vingt ans qu'il habitait sa tour, il recevait chaque semaine une gazette espagnole imprimée à# Madrid, et qui, pour toutes nouvelles, rendait compte des cérémonies et des réceptions de la cour, des voyages et de la santé du roi, de la reine, des infants, infantes, et tout ce qui s'en suit. Quel intérêt une pareille lecture pouvait-elle avoir pour lui? C'est ce que chacun se demandait, et ce que personne ne comprenait. On ne lui connaissait pas d'autre occupation. Du reste, il ne quittait jamais sa tour, ne demandait jamais de congé, et ne venait à Orbitello que lorsque son service l'y obligeait impérieusement.
Ce que j'avais entendu dire de lui, soit en bien, soit en
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mal, m'avait inspiré un vif désir de le voir, et j'étais ravi de la circonstance qui me faisait faire sa connaissance. H me plut dès l'abord, et je ne pouvais détacher mes yeux de" lui. Je me figurais qu'il devait y avoir un secret dans une vie si différente de toutes les autres, et qu'un homme si épris de la solitude ne pouvait qu'être un homme supérieur. Rien cependant, dans sa conversation, ne révélait la supériorité dpnt le douait mon imagination ; et quant à son secret, s'il en avait un, personne jusqu'alors ne l'avait pénétré.
Le dialogue suivant s'engagea entre mes camarades et le lieutenant :
« Eh bien ! Palmérino , dirent-ils , vous vous plaisez toujours dans cet affreux nid de goélands?
— Toujours.
— Tous ne voulez donc jamais le quitter?
— Jamais, tant qu'on m'y laissera.
— • Oh ! quant à cela, vous n'avez pas à craindre de concurrents. Vous êtes bien sûr, au moins, que personne n'intriguera pour vous prendre votre place.
— C'est déjà un avantage.
— Mais pourquoi ne demandez-vous pas de l'avancement?
« — A quoi bon !
— Vous voulez donc mourir lieutenant?
— Pourquoi pas?
— Et ici?
— On meurt ici aussi bien qu'ailleurs.
— Vous êtes un philosophe, et les sept sages de la Grèce n'étaient auprès de vous que des écoliers. Mais enfin, quels charmes peut avoir pour vous un si triste séjour?
— Que sais-je? Le repos, la solitude, l'habitude.
— Quant à nous, nous sommes loin de votre philosophie; tomber de Naples à Orbitello, quelle chute 1 Et pourquoi encore? Pour quelques fredaines de jeune homme, quelque dette chez les usuriers.
— Aussi , comme les Juifs en captivité , chantons-nous soir et matin le cantique de l'exil : super flumina Babylonis.
— Surtout depuis qu'on a grillé les fenêtres de certain clocher.
— Quel clocher? demanda Palmérino.
— Vous ne savez donc pas ?
— Je ne sais rien.
— Eh bien! voici l'histoire. A force de chercher quelque moyen de passer le temps à Orbitello.... à Orbitello ! comprenez- vous?... nous avions fini par découvrir un couvent.
— Un couvent?
— Oui , un couvent de femmes , le couvent de Santa- Chiara. Nous avions des intelligences dans la place, si bien que la nuit nous nous introduisions par le clocher dans les cellules de ces dames, au risque de nous brouiller avec l'Église. Mais la mine a été éventée, et un beau jour, ou plutôt une belle nuit, il n'y a pas de cela plus d'une semaine , nous avons trouvé les fenêtres du clocher défendues par une triple grille en fer. Et voilà comme quoi le Père- Éternel a ressaisi ses épouses et nous perdu les nôtres. »
Le lieutenant témoigna par son silence et la gravité de sa physionomie combien cette plaisanterie impie était peu de son goût. Elle n'avait jamais été du mien, etj 'avais toujours refusé de m'associer à cette profanation. Aussi > un des officiers ajduta-t-il, en me désignant :
« Mais nous scandalisons Rudentz , qui est pudibond comme un véritable enfant de l'Helvétie, quoique, au demeurant, bon camarade. »
Ce lazzi me fit rougir jusqu'aux oreilles, et pour ne pas me fâcher, je ne répondis rien. Palmérino vint à mon aide.
« Il a raison, messieurs, dit-il , et, quant à moi, je partage ses scrupules. Le monde est assez grand sans s'attaquer au ciel , et vous avez fait là une mauvaise action. Je ne suis pas plus puritain qu'un autre ; mais, à votre place, je ne m'en vanterais pas. L'amour est une chose sainte et
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sacrée aussi bien que la religion; en les dégradant l'un et l'autre , comme volts l'avez fait , vous avez commis , permettez-moi de vous le dire, un double sacrilège. Vous parlez d'amour; vous ne connaissez pas même la galanterie. L'amour.... je vais vous dire ce que c'est, continua-Wl , en prenant un volume qui était près de lui. Écoutez , et profitez de la leçon ; elle est tirée de l'histoire de Venise : Un patricien illustre, nommé Antonio Foscarini, sortait la nuit sous un déguisement pour visiter une dame qui habitait tout près de l'ambassade d'Espagne. Il fut accusé par le conseil des Dix d'entretenir des relations clandestines avec l'ambassadeur, crime capital , suivant les lois de la repu* blique. Arrêté immédiatement , on lui fit son procès. Et comme il refusa constamment d'expliquer le mystère de ses sorties nocturnes , de peur de compromettre la dame qu'il aimait , il fut condamné k mort , et pendu le 21 avril 1622. Messieurs, dit Palmérino, après avoir terminé sa lecture, voilà ce que c'est que l'amour. »
Une discussion s'engagea. entre les officiers sur l'aventure de Foscarini: les uns l'admiraient, les autres le raillaient, sous prétexte que les femmes ne valent pas la peine qu'un honnête homme se sacrifie pour elles.
« Exemple pour exemple, dit l'un d'eux, je préfère pour mon compte celui d'un gentilhomme français dont j'ai lu la vie dans je ne sais quel chroniqueur de son pays. Ce gentilhomme nommé, je crois, M. de Termes, le même peutêtre qui fut lieutenant du roi de France à Sienne , s'intro; duisait la nuit , d'un troisième étage , dans un couvent de filles, au moyen d'une échelle, absolument comme nous nous introduisions , nous autres , dans le monastère de Santa- Ghiara. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. »
Ni Palmérino ni moi ne prîmes aucune part à la conversation des officiers. Je lui savais gré de l'appui qu'il venait de me prêter contre mes camarades; car j'étais seul contre eux tous, et le remerciai par un regard plein de gratitude et de sympathie. Il nous offrit obligeamment de pas-
ser la nuit dans sa tour ; mes compagnons , qui étaient de service le lendemain matin , partirent le soir même pour Orbitello; moi, qu'aucun deyoir n'y réclamait, j'acceptai l'hospitalité qui mvétait offerte, heureux de demeurer seul avec Palmérino et d'avoir l'occasion de me lier avec lui.
La soirée , cependant , ne répondit pas à mon attente; nous la passâmes en tête-à-tête dans une causerie amicale, mais il m'intimidait par sa réserve sur tout ce qui lui était personnel , et je n'osai jamais rompre là glace. Quoiqu'il m'adressât beaucoup de questions sur ma patrie , sur mon oncle le gouverneur , sur moi , je n'eus pas le courage de lui en adresser une seule sur lui-même. Il m'imposait trop pour cela. Ce n'est pas qu'il eût rien.de solennel et qu'il jouât le personnage ; loin de là, ses manières étaient pleines d'affabilité, de cordialité même, et jamais homme ne m'avait plu autant que celui-là. J'aurais donné le plus pur de mon sang pour être son ami ; mais il fallait qu'il le devinât , car, pour le lui dire, cela était au-dessus de nïes forces. N'oubliez pas que j'avais vingt ans, que j'étais tout frais descendu de mes montagnes , et que dès la première vue, Palmérino m'était apparu comme un être mystérieux, impénétrable , bien supérieur à tout ce que j'avais connu jusqu'alors. Bref, ce soir-là je n'appris rien sur lui.
« Demain, me dis-je en le quittant, j'en apprendrai davantage. »
Je m'endormis au bruit des vagues qui venaient expirer au pied de la tour , et c'est au bruit des vagues que je me réveillai. La matinée était splendide, et mon premier soin fut de monter surla plate-forme pour admirer de là, comme du haut d'un belvédère, le magnifique panorama déroulé devant moi. Du côté de la terre , j'avais sous mes pieds les ruines gigantesques d'Ansédonia, des marais, des pâturages, des rivières, des bois, une solitude immense, et, au fond de l'horizon, par delà la ville de Saturnia , la chaîne pittoresque des monts de Santa-Fiora. Du côté de la mer, je dominais les petites îles désertes d'Hercule
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et deGianuti, phis loin celle du Lys, plus loin encore les îlots des Fourmis , plus près Orbitello au bord de son grand lac salé, la presqu'île escarpée du mont Àrgentale, avec ses villes, ses villages, ses forteresses, et vers le midi serpentaient les larges et gracieuses ondulations des plages romaines de Corneto et de Givita-Vecchia. LaMéditerranée déroulait tout autour et jusqu'aux bornes de l'infini ses plaines bleues émaillées çà et là de quelques voiles blanches qui brillaient aux feux du soleil levant comme des diamants enchâssés dans le saphir.
Gomme j'étais là , assis sur l'affût d'un des canons braqués aux créneaux de la tour , je fus rejoint par Palmérino.
« Monsieur Rudentz, me dit-il en me serrant cordialement la main, vous aimez la nature, je le devine à l'admiration muette qui brille dans vos yeux et au recueillement où je vous trouve plongé.
— La nature eut mon premier amour, lui répondis-je avec émotion, car je suis d'un pays où, sans faire tort à votre Italie, elle a des grandeurs que rien n'égale.
— Oui, je sais que vous êtes Suisse, et votre patrie doit être bien Belle et bien attachante, car on dit que le mal du pays vous gagne au point de vous faire déserter, lorsque vous entendez jouer à l'étranger un air de vos montagnes. Mais puisque vous aimez les spectacles de la nature , suivez-moi , je vais vous en montrer un qui, j'en suis sûr, vous plaira. »
Nous marchâmes quelque temps sur la grève; les pieds baignés par l'écume des vagues, jusqu'à un petit promontoire où la côte se redresse brusquement ; là , des rochers escarpés et nus tombent à pic dans les flots et sont coupés, d'espace en espace, par d'énormes fissures verticales, comme si la cognée des Titans ou un tremblement de terre les eût séparés violemment. Une de ces crevasses , plus large que les autres et où l'eau entre en bouillonnant, s'ouvre et se resserre jusqu'à trois fois, de manière à former trois chambres circulaires qui reçoivent la lumière d'en haut, et où
la vague, une fois entrée, s'apaise tout d'un coup et semble inviter au bain par son calme, sa fraîcheur et sa limpidité.
En ce moment, un soldat d'Orbitello apporta à Palmérino quelques papiers de service parmi lesquels je reconnus la fameuse gazette espagnole qu'il recevait chaque se* maine et qui arrivait directement de Madrid à son adresse, toute chamarrée des timbres de la poste. H mit le tout dans sa poche sans y jeter les yeux et continua à me faire les honneurs du site. Quand nous fûmes au sommet du rocher, il me fit asseoir sur une espèce de banc naturel où l'on voyait qu'il s'asseyait souvent et d'où le regard plongeait au fond du gouffre, si l'on peut appeler de ce nom sinistre un charmant bassin d'eau pure et bleue comme le ciel qu'elle réfléchissait. Des chênes verts et des pins croissaient autour de nous ; mille plantes grimpantes pendaient aux parois intérieures du rocher. Quoique moins vaste, la vue de là est presque aussi belle que du haut de la tour ; on a derrière soi et assez près pour en parcourir des yeux tous les détails, les ruines de la ville étrusque et l'île d'Hercule presque ses pieds. Depuis quelques instants, la conversation languissait. La tête enfoncée dans ses deux mains , Palmérino était tombé dans une profonde rêverie et semblait avoir tout à fait oublié qu'il n'était pas seul.
« Lieutenant , lui dis-je pour lui rappeler ma présence , mais sans oser lui parler du journal , que je ne vous empêche pas de lire les lettres qu'on vient de vous apporter. Faites vos affaires comme si je n'étais pas là.
— Puisque vous le permettez, je vais voir ce que c'est.»
Il tira le paquet de sa poche, et la première chose qu'il fit fut d'arracher la bande du journal et de le déplier devant lui ; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il poussa un cri étouffé et rouia par terre sans mouvement. Je volai à son secours tout épouvanté. Il revint à lui au bout de quelques instants.
« Ah ! murmura-kil d'une voix sourde, je sens que je vais mourir; le seul fil qui me retînt à la vie est rompu.
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—Voulez-vous prendre nfon bras, lui dis-je, pour retourner h la tour ?
— Non, le grand air me soulage, et, si je dois mourir tout de suite, j'aime mieux mourir ici.
— Que parlez-vous de mourir? Est-ce. qu'on meurt ainsi dans toute la force de l'âge ?
— On meurt h tout âge. Quand le doigt de Dieu a touché un homme , cet homme est condamné , et le doigt de Dieu m'a touché.
— Mais que vous est-il donc arrivé? Quelle nouvelle a pu faire sur vous une impression si terrible?
— Lisez, » répondit-il en me tendant la gazette ouverte. Je la pris de sa main , et je lus en tête de la première
colonne : « L'Espagne est en deuil ; Sa Majesté la reine vient d'expirer k Aranjuez.... »
« Vous le voyez , reprit Palmérino, elle est morte* Je n'ai plus rien à faire sur la terre. »
Je fixai sur lui un regard hébété , et j'avoue qu'en ce moment je le crus fou. H devina ma pensée.
« Vous tne croyez fou, dit-il avec douceur, et vous avez xaison de le croire. A votre place, j'aurais la même idée. Vous ne comprenez pas ce qu'il peut y avoir de commun entre la reine d'Espagne et un pauvre lieutenant tel que moi. Écoutez, monsieur Rudentz, vous êtes un brave jeune homme. Vous m'avez plu h la première vue, et je vous ai distingué entre tous vos camarades. Us suivent en étourdis le torrent fangeux des plaisirs ; ce sont les mœurs de ce pays-ci. Vous, vous êtes Suisse, vous avez d'autres mœurs, d'autres sentiments, et j'ai bien vu hier, à propos de cet abominable sacrilège du couvent de Santa-Chiara, que la contagion du vice ne vous avait pas encore atteint. Votre indignation, que je partage, m'est un sûr garant de votre délicatesse. Ne laissez jamais flétrir en vous, continua-t-il en me posant doucement la main sur l'épaule , cettfffleur de l'âme sans laquelle, mon enfant, l'amour n'est qu'un instinct brutal. »
H se tut quelque temps. SsPvoix, altérée par la secousse violente qu'il venait d'éprouver, était allée toujours en s'affaiblissant et avait fini par s'éteindre tout k fait.
« La révélation que je vous ai faite, poursuivit-il quand il eut pris quelques moments de repos, et que je n'ai faite à personne, croyez-le bien, vous est une preuve de mon es^time, et je n'en resterai pas avec vous aux demi-confidences; je vous en ai trop dit pour ne pas vous en dire davantage : je vous dirai tout. C'est le ciel lui-même qui vous envoie près de moi, à l'instant suprême, pour être le dépositaire de mes dernières pensées et pour recueillir mes dernières larmes.
« Si je ne vous avais pas rencontré, je serais mort avec mon secret. Mais ce secret, Rudentz, je veux vous le léguer avant de mourir, parce que je crois que vous en êtes digne. Vous êtes jeune , et la jeunesse est l'âge des mouvements généreux, des nobles passions. C'est pourquoi vous me comprendrez ; plus tard peut-être vous ne m'auriez pas compris. Écoutez-moi donc; je veux vous raconter ma vie tout entière ; je veux mettre à nu devant vous mon âme, comme si je me confessais à un prêtre à l'article de la mort. »
J'étais comme stupide d'étonnement, de saisissement, et je ne trouvais pas une parole pour exprimer ce qui se passait en moi. Il ne m'échappait que des mots sans suite, des syllabes incohérentes. J'avais honte de moi-même.
c Je devine votre surprise, poursuivit Palmérino ; mais ne faites aucun effort pour me répondre. Que me répondriez-vous? et d'ailleurs à quoi bon me répondre? Écoutezmoi, c'est tout ce que je réclame de votre amitié. Oui, votre amitié, car vous m'aimerez, j'en suis sûr , après m'avoir entendu, ou plutôt vous aimerez ma mémoire; car, pour moi , c'est fini , mon heure approche ; je ne demande à Dieu que le temps nécessaire pour achever le récit de ma vie. Qu'il dispose ensuite de moi comme il l'entendra. Asseyez-vous là, et laissez-moi recueillir un peu mes forces. »
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Après une nouvelle pause* il reprit la parole en ces termes:
«Je suis Calabrais. Ma famille est noble, illustre même, et j'étais fils unique. J'avais une sœur cadette qu'on destinait au cloître, suivant l'usage du pays , afin de ne lui donner qu'une faible dot et de me laisser, à moi, pour soutenir mon rang, toute la fortune de la maison, qui était considérable. Je fus élevé par un *bbé dans le château paternel, situé entre Gosenza et Catanzaro , dans la partie la plus déserte, la plus sauvage de la SiJLa. Nous sommes tous les deux, vous le voyez, enfants des montagnes. A dix-huit ans on m'envoya à Napks, et j'entrai dans les gardes du oorps arec le grade de lieutenant. Il y a donc bien long- t temps que je suis le lieutenant Palmérino. Ce fut mon premier grade, ce sera mon dernier.
c Je fus d'abord assez dépaysé à Naples. Je regrettais ma Calabre, mes longues courses dans les montagnes , comme vous regrettez sans, doute ici vous même et votre Suisse et ▼os Alpes. La vie qu'on menait chez mon père était loin cependant d'être divertissante ; exposé sans cesse aux attaques des brigands, dont la Sila est de temps immémorial l'empire et la proie, le château était une véritable forteresse, une difesa, comme on dit en Calabre ; fossés, pontkrvift, créneaux et meurtrières , rien n'y manquait , Ajoutez à cela deux longues coulevrines toujours prêtes k faire foi sur l'ennemi. Je passe sous silence les fusïis, les tromblons, les armes et les munitions de toute espèce dont nos gens, fort nombreux, étaient largement pourvus. Une sentinelle veillait nuit et jour sur la plate-forme du château, et chaque soir, au moment de lever le pont-levis, on faisait des patrouilles comme dans une place de guerre.
« A l'exception de quelques châtelains du voisinage,— un voisinage de dix à vingt milles, — on ne recevait jamais personne. Mais cette vie militaire me plaisait. D'ailleurs, si je n'aimais pas beaucoup mon père, homme sévère et taciturne, j'adtrais ma mère et j'avais pour ma petite sœur
une tendresse toute paternelle. Quand il fallut mf arracher de leurs bras, je crus que je n'y survivrais point , et le séjour de la capitale la plus gaie , la plus folle qui soit au monde , était pour moi un véritable exil. Je n'y trouvais personne à aimer et les habitudes de caserne me répugnaient profondément. Je menai plusieurs mois cette vie monotone et triste.
« Enfin ma vie changea ; mais quel changement, grand Dieu!
« Mon service m'appelait au palais du roi, souvent dans l'intérieur des appartements, et je voyais tous les jours ou presque tous les jours la famille royale. Je l'escortais à Caserte, à Portici, à la promenade, au théâtre, et, quoique je ne fusse qu'un simple lieutenant, j'obtenais d'elle de temps en temps quelque parole de bienveillance. J'étais beau garçon, je puis le dire aujourd'hui sans vanité; la reine avait daigné le remarquer un jour en ma présence. Je ne pouvais donc pas l'ignorer, et d'ailleurs les jeunes gens, comme les femmes, n'ignorent jamais ces choses-lâ. Ma bonne mine aurait dû me donner de l'assurance, mais j'étais timide; je rougissais comme une fille; et c'est pourquoi, mon ami, vous m'avez tant pin hier quand je vous ai vu rougir. Vous savez, sans doute, le mot du vieux Caton ; je ne vous le répéterai pas , ne fût-ce que pour ménager votre modestie. *
« La famille royale était nombreuse, il y avait des princesses de tout âge : l'aînée avait dix-huit ans comme moi, et elle était belle comme le jour. Le roi la prenait volontiers avec lui dans son carrosse ; je la voyais ensuite au palais, au théâtre de San Garlo , où j'étais quelquefois de garde à la porte de la loge royale. En un mot, cher Rudentz, je la vis si souvent et de si près, que je devins éperdument amoureux d'elle. »
Ici Palmérino se tut. H avait fait un effort si violent pour rompre un silence de vingt ans , qu'il retomba épuisé sur lui-même. Ses forces l'abandonnèrent tout à fait, et je
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crus qu'il allait perdre connaissance une seconde fois. Mais cette crise passa, et il reprit à demi-voix, comme s'il se iût parlé à lui-même:
« Et elle est morte!... morte !... 0 mon Dieu ! pourquoi l'avez- vous rappelée k vous avant moi ? N'était-ce pas assez de l'avoir perdue une fois, sans la perdre une seconde.... et pour toujours? Maintenant, continua-t-il , en s'adressant à moi, vous connaissez mon secret; ce secret terrible et brûlant qui me ronge le cœur depuis vingt années. Je m'étonne qu'un pareil aveu ait pu sortir de mes lèvres. Puisque j'ai pu le faire et le faire sans tomber mort à l'instant, rien me coûtera désormais h vous dire ; je me sens la parole plus libre, l'esprit plus présent.
« Que devins-je, ami, lorsque je lus, pour la première fois, dans mon cœur, et qu'il ne me fut plus possible de me dissimuler à moi-même ma propre folié? Je voulus fuir en Calabre, déserter à l'étranger, me déshonorer, me perdre, me tuer.... que sais- je ? Encore à cette heure, je mç rappelle avec effroi les résolutions désespérées qui se partageaient alors et déchiraient en tous sens mon faible cœur. Je n'en mis aucune à exécution ; je ne me tuai pas, je ne m'enfuis pas, je restai ! Je restai pour la voir tous les jours; pour m'enivrer tous les jours du poison doux et mortel que sa beauté versait goutte à goutte en mes veines. Je restai pour aimer, dussé-je après mourir.
« D'après ce que je vous ai raconté de mon enfance et de ma première jeunesse, vous devez comprendre quelle influence ces longues années de solitude avaient exercée sur mon caractère. J'étais non-seulement timide, ainsi que je vous l'ai déjà dit, mais fier, concentré, taciturne, comme mon père , froid en dehors , ardent à l'intérieur, toujours prêt aux partis extrêmes, et de plus je suis Calabrais. Les Calabrais, Rudentz, sont les Suisses de l'Italie , braves comme vous, loyaux comme vous, et doués aussi d'une persévérance , d'une ténacité que rien ne lasse. Et puis , vous devez le savoir par vous-même , vous qui êtes né dans les
Alpes , ou du moins yous l'apprendrez plus tard, et peutêtre à vos dépens, comme moi, le séjour prolongé des montagnes porte à l'exaltation , à l'enthousiasme , comme si l'âme accoutumée comme les yeux*à planer sur les hautes cimes, perdait de vue les lieux bas et aspirait à monter sans cesse. De là vient, mon frère, que, tombés dans le monde, qui est la plaine, nous y souffrons et n'y pouvons respirer ; c'est un air trop épais pour nous ; nos yeux et nos cœurs se tournent toujours malgré nous vers les montagnes , car c'est là qu'est l'honneur, le courage, la franchise, la liberté.
« Voilà pourquoi Naples m'avait d'abord déplu ; toute autre ville ne m'aurait pas plu davantage. Ce n'étaient pas les choses qui me choquaient, c'étaient les hommes. Je n'étais ni en sympathie ni en harmonie avec eux ; j'avais reçu une éducation différente , vécu d'une autre vie , j'étais étranger à leurs idées, indifférent à leurs intérêts; ce n'était pas la patrie. Jamais âme, vous le voyez, ne fut mieux préparée à une passion sérieuse ; mon isolement, mon exaltation naturelle , mon ardeur latente, jusqu'à ma timidité , et aussi l'oisiveté de la vie militaire, tout me prédisposait à mon insu et d'une manière infaillible aux orages du cœur. Aussi quand le plus grand, le plus insensé, le plus pur de tous les amours tomba comme une étincelle divine sur ces éléments si bien disposés, si bien préparés, il alluma un incendie qui brûle depuis vingt ans, et que la mort même n'éteindra pas.
« Je ne vous ferai pas la triste et longue histoire de mes résistances et de mes combats; car j'ai résisté d'abord, je vous le répète, j'ai combattu contre moi-même loyalement, avec le désir sincère de triompher. Mais j'étais si fatalement prédestiné à cette passion funeste, que tous les efforts que je tentais pour arracher le (fait de* mon cœur ne faisaient que l'enfoncer davantage. Il fallut bien enfin me déclarer vaincu, et je m'abandonnai dès lors à ma destinée.
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« Un jour pourtant, je m'imaginai que j'allais ressaisir les rênes de ma volonté et rester maître du champ de bataille ; je m'étais si bien raisonné, si bien gourmande, j'avais évoqué devant moi avec une telle clairvoyance , une impartialité si absolue, les impossibilités, les dangers, les tortures où je me précipitais aveuglément, que j'en vins à me convaincre, à me persuader tout à fait, et je me crus sinon guéri, du moins en voie de guérison. Ce n'était là " qu'un piège de l'amour, une des ruses que sa perfidie met en œuvre pour endormir notre défiance et nous river plus indissolublement à sa chaîne. H ne nous laisse croire un instant à nôtre force que pour faire éclater mieux notre faiblesse.
a Comme j'étais dans cette disposition d'esprit, il y eut à la cour une grande fête où je fus invité. Ma présence y fit presque sensation ; je dus le croire au moins, en entendant murmurer à mes oreilles le surnom de beau Calabrais;, qu'on m'avait donné, et les plus belles femmes de la cour me témoignaient, assez par leurs regards, par leurs sourires, que c'était bien à moi qu'il s'adressait. Mais était -il pour moi, dans l'univers entier, d'autres femmes que celle qui avait tout mon culte et tout mon amour? La reine ellemême me fît l'honneur de m'engager à danser avec elle. Comme, après la danse, je la reconduisais à son siège, j'aperçus, pour la première fois, la princesse éblouissante de parure, plus éblouissante de beauté. Je rougis, je pâlis ; mes genoux se dérobèrent sous moi, et, au lieu d'offrir mon bras à la reine, je fus obligé de m'appuyer sur le sien pour ne pas tomber. Sa Majesté, étonnée, me regarda fixement, et, frappée sans doute de ma pâleur, du bouleversement de tous mes traits, elle me demanda si je me trouvais mal. Je balbutiai je ne sais quelle excusé embarrassée dont elle voulut bien se contenter, et je ne doute point qu'elle n'attribuât mon trouble k la distinction dont elle m'avait honoré en dansant avec moi. Cette erreur me sauva. ,Je me remis par degrés ; et quand je fus enfin rendu à la liberté,
je me réfugiai dans un coin des salons, où je passai tout le reste de la nuit plongé dans une contemplation silencieuse ! Et voilà, Rudentz, comme j'étais guéri !
< C'est de ce moment que je cessai de lutter, puisque toute lutte était inutile. Loin de panser ma blessure, je me plaisais à l'envenimer encore, en y retournant le fer mille et mille fois. Je cherchais avec ardeur toutes les occasions de rencontrer la princesse, et chaque fois que je l'apercevais j'étais saisi du même frisson, du même tremblement qui avaient failli me perdre au bal de la cour. Quel était mon but, mon espérance? Eh! le savais-je moi même? J'aimais pour aimer, comme l'oiseau chante pour chanter ; je n'espérais rien, je ne voulais rien que voir la princesse, et la voir toujours. Je me rendais si nettement compte de ma position, que je n'avais pas une seule des illusions dont l'amour est si riche : je savais que la princesse ignorait mon nom et peut-être mon existence ; qu'elle avait à peine remarqué ma présence, quoiqu'elle m'eût vu tant de fois, soit aux portes du palais, soit à la portière de son carrosse, soit même aux fêtes de la cour. Eh bien ! mon obscurité même, vous le dirai-je? ne me déplaisait pas. Je trouvais je ne sais quel bonheur étrange à rester confondu pour elle dans la foule, à l'adorer en secret. Voilà, voilà le véritable amour ; il donne tout et ne réclame rien en échange. Il se sacrifie, et le prix de son sacrifice est son sacrifice même. On m'aurait demandé si je consentirais à passer ainsi toute ma vie, que j'eusse répondu : Oui.
«Un jour vint, cependant, et c'est le hasard qui fit cela où la princesse apprit, je ne dis pas mes sentiments pour elle, car c'était un mystère enfoui dans le plus profond de mes entrailles, mais mon existence et sans doute aussi mon nom. La cour était à Caserte. J'étais de garde à la porte du palais. La princesse était sortie en carrosse pour une promenade dans les environs. Un orage avait éclaté. Gomme elle rentrait et que son carrosse était déjà arrêté au bas du perron, je m'aperçus que les marches où elle devait des-
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cendre étaient mouillées par la pluie. J'y étendis à l'instant mon manteau sans me donner le temps de la réflexion. La princesse posa le pied sans hésiter sur le tapis que je venais d'improviser sous ses pas et daigna m'en récompenser, en appuyant légèrement sa main sur mon bras, lorsqu'elle sauta du marchepied de la voiture sur le premier degré du perron. Je sus plus tard qu'elle avait été réprimandée pour cette infraction à l'étiquette, et moi je fus envoyé aux arrêts pour huit jours par mon colonel : « Estimez-vous très-heureux, me dit-il sévèrement, que votre inconvenance ait eu lieu k Gaserte : le séjour de la campagne relâche toujours un peu la règle du palais. ANaples, vous ne vous en seriez pas tiré à si bon marché. Que ceci vous serve de leçon. Soyez k l'avenir plus circonspect et moins téméraire. » Je le laissai parler tant qu'il voulut sans l'interrompre ; je lui donnai raison sur tous les points et je passai mes huit jours d'arrêts dans un enivrement tel, qu'il approchait parfois des limites de la folie. Son pied avait touché mon manteau ! sa main avait touché mon bras !
« A quelque temps de là, la cour retourna à Naples. Un matin que mon service m'avait appelé dans l'intérieur des appartements, la princesse passa devant moi. C'était la première fois que je la revoyais depuis la petite aventure de Gaserte. Je fus pris comme toujours, à sa vue, d'un tel saisissement, que j'oubliai de lui rendre les honneurs militaires que l'on devait à tous les membres de la famille royale. Elle s'aperçut de ma distraction; mais, loin de s'en offenser, elle me regarda en souriant, et ce sourire était si affable, si bienveillant,- qu'il semblait dire : « Je vous par- « donne ! » Peut-être : « Je vous comprends I » Puis, tournant les yeux autour de l'appartement :
« Personne ne vous a vu, me dit-elle à voix basse ; cette c fois vous n'irez pas aux arrêts. ^
c Elle m'avait donc reconnu! Elle me connaissait! Elle se souvenait que j'avais été puni à cause d'elle, comme
elle-même avait été réprimandée à cause de moi. Je n'étais plus tout à fait un étranger pour elle. H y avait entre nous un lien, presque un secret. N'étais-je pas, ami, le plus heureux des hommes !
«Vous trouvez, je le crains, tous ces détails bien puérils. Mais de quoi vivent les passions? N'est-ce pas de ces mille puérilités, de ces mille riens, que l'amour transfigure et que sa baguette enchantée transforme en événements? H m'en revient encore un k la mémoire ; souffrez que je vous le raconte ; ce sera le dernier ; nous entrerons ensuite dans les entrailles mêmes de ce drame mystérieux que la mort, hélas ! vient de dénouer si brusquement.
« Dans une course à Portici , pendant laquelle 'j'escortais la voiture royale, je galopais à Tune des portières, celle précisément du côté de laquelle la princesse était assise. D était impossible qu'elle ne me vît pas et qu'elle ne m'eût pas reconnu. Quant à moi, j'osais k peine la regarder, dans la crainte que le saisissement que j'éprouvais toujours à sa vue ne me déconcertât au point de me faire perdre les étriers. Tout à coup, une des glacés du carrosse se brisa, je ne sais par quel accident ; la princesse fat légèrement blessée à. la main et l'enveloppa de son mouchoir ; puis, au bout de quelques instants, la blessure sans doute ayant cessé de saigner, elle ôta le mouchoir et le jeta par la portière. H tomba si heureusement pour moi que je l'enlevai, sans m'arrêter, avec la pointe de mon épée et le cachai furtivement dans ma poitrine. Mon mouvement avait été si prompt, que personne ne l'avait remarqué.... personne excepté la princesse, qui rougit excessivement et se rejeta dans le fond du carrosse, sans plus paraître à la portière, comme elle l'avait souvent fait auparavant. H était visible que mon audace l'avait blessée; je n'en pus douter , car, depuis ce jour, elle affecta, chaque fois que je la revis, de ne me point reconnaître. Plus de sourires ! plus de regards ! son œil était de glace, son visage de marbre.
« Je portais sur mon cœur le mouchoir brodé à son chif-
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fre et teint de son sang, mais à quel prix Favais-je acheté?. . . J'étais au désespoir de lui avoir déplu , et d'autant plus à plaindre que je n'avais aucun moyen de me justifier. Tout ce que j'aurais pu tenter pour rentrer en grâce auprès d'elle n'eût été de ma part qu'une nouvelle offense. Jamais encore je n'avais été si malheureux, et jamais depuis je ne le fus davantage. Je m'étais rendu coupable d'une injure involontaire sans doute et pardonnable à tant d'amour, mais enfin que la princesse avait ressentie et dont elle me punissait sévèrement. Oh ï combien alors je regrettais ces premiers temps où, n'étant pas connu d'elle et me perdant dans la foule , je pouvais la contempler a loisir, sans crainte et sans remords! Je n'osais maintenant lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer les siens et d'y lire le mépris. Je ne me flattais pas même d'y trouver de la colère.
« Lorsqu'elle passait devant moi , indifférente et fière, sans m'honorer d'un regard, je détournais humblement la vue, et je demandais à la terre de m'engloutir dans son sein. Puis, quand j'avais fini mon service, au lieu de dier* cher des distractions ou des diversions, j'allais m'ensevelir dans la solitude et dans ma douleur. J'arrosais de mes larmes le mouchoir dérobé par surprise, et payé si cher; j'attachais mes lèvres sur le sang précieux dont il portait la trace, et j'aurais donné tout le mien pour un mot, que disje? pour un seul regard de celle que j'avais offensée pour l'avoir trop aimée et irritée sans retour.
« Le suicide m'avait souri comme un sûr asile, lorsque, éprouvant les premières atteintes de cet amour impossible, je voulais m'y soustraire à tout prix; il revint alors me tenter, mais cette fois avec tant de séductions, tant d'insistance, que je succombai a la tentation. Ne pouvant plus vivre ainsi, je résolus de mourir, et si je n'exécutai pas surle-champ cette résolution funeste, c'est qu'il reste au fond des malheurs les plus désespérés un levain d'espérance qui attache à la vie par un dernier fil. . « Avant de le rompre,
me dis -je, essayons d'un parti extrême ; qu'est-ce que je risque et qu'ai- je à perdre? Si j'échoue, je n'en serai ni plus ni moins malheureux , et il sera toujours temps d'en finir. » Cet ajournement conclu avec moi-même, je me sentis plus calme, et me mis à chercher avec un sang-froid sinistre ce moyen suprême qui devait me sauver ou me perdre tout k fait.
« Le hasard, le ciel peut-être, vint à mon aide. J'appris par mes camarades que la princesse faisait faire son portrait par le peintre du roi. Je pris sur-le-champ mon parti, et quoique je ne connusse pas le peintre5 j'allai le trouver le matin même.
« Monsieur, lui dis-je , j'ai fait un pari considérable et vous seul pouvez me le faire gagner. Le voulez-vous ?
— De quoi s'agit-il?
— Vous faites le portrait de la princesse, et j'ai parié que je la verrais poser. Menez-moi au palais avec vous une seule fois, je n'en demande pas davantage ; je passerai pour votre élève, votre aide, votre broyeur de couleurs, votre laveur de pinceaux, tout ce que vous voudrez , pourvu que j'entre. Que je gagne seulement ma gageure, je prends tout le reste sur moi. »
« Le peintre refusa net. C'était un courtisan; il craignait de se compromettre et de perdre sa place de peintre officiel. Plus j'insistais , plus il se montrait rétif, et mes instances n'eurent aucun succès. Le voyant sourd à mes prières, je m'adressai à son intérêt et fis vibrer en lui les fibres toujours si faciles à émouvoir de la cupidité.
« Si je perds mon pari, lui dis-je, je serai la risée de mes camarades , et c'est ce que je veux éviter à tout prix ; voilà pourquoi vous me voyez si pressant. Que je le gagne, au contraire, l'honneur de l'avoir gagné me suffit ; le profit sera pour vous seul , et rien n'est plus juste , puisque c'est à vous seul que je le devrai. »
<r Je m'aperçus que cet argument était plus puissant sur lui que toutes mes supplications.
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« Mais , dit-il déjà visiblement ébranlé par l'amour du gain, si la plaisanterie a pour moi des suites fâcheuses?
— D'abord elle n'en aura pas, car si elle en devait avoir pour quelqu'un, ce serait pour moi , et c'est mon affaire ; mais enfin si, par impossible, elle en a pour vous, je m'engage, sur l'honneur, et je suis prêt à le faire par écrit; je m'engage, dis-je, dès à présent, a vous dédommager équitablement. Il est juste que chacun paye ses folies de jeunesse.»
« Je le fis comme je le disais; je souscrivis a son profit , séance tenante , une obligation considérable , quelque chose comme dix mille ducats , pour le cas où * par ma faute, il perdrait sa place. La princesse lui donnait une séance dans l'après-midi, et il fut convenu qu'il me mènerait avec lui le jour même comme un de ses élèves. Je ne voulais pas le laisser dormir sur sa résolution, dans la crainte que la nuit, qui, dit-on porte conseil, ne lui donnât celui de se raviser.
« Qu'espérais -je d'une supercherie si grossière, si déloyale , -achetée par des moyens si vils, au prix de l'or et d'une dissimulation si raffinée? Je ne le savais pas moimême. J'allais devant moi, les yeux fermés, comme un homme placé entre une mort certaine et un abîme qu'il a ■ une chance de franchir contre mille d'y périr; j'allais m'introduire subrepticement comme un larron , la surprendre honteusement dans, ses appartements les plus particuliers, et j'accomplissais tout cela, sinon sans inquiétude, du moins sans remords. Je jouais ma destinée sur une carte, sans plan arrêté, ne sachant d'avance ni ce que je dirais ni ce je ferais, ne préparant rien , ne prévoyant rien, m'abandonnant au hasard comme un joueur , à l'imprévu comme un visionnaire. « Je la verrai ! ^ me disais-je, et je n'avais que cela à me' dire. S'il m'arrivait de me poser cette question bien simple : « Et après? — Eh bien! après.... je me tuerai sous ses yeux, si l'épreuve est audessus de mes forces et si la fortune de l'amour ne vient à
mon aide. » En effet , et c'était l'action d'un lâche , je cachai dans mes habits un stylet.
« Voilà où j'en étais quand l'heure du rendez-vous sonna. En approchant du palais , toutes mes résolutions défaillirent, et mon courage fondit comme la neige du Vésuve aux premiers rayons du soleil ; je fus vingt fois au moment de renoncer à mon projet et de me sauver comme un poltron. Les rôles étaient intervertis : c'était le peintre maintenant qui m'encourageait ; car il était impossible que mon trouble lui échappât, quoiqu'il fût loin d'en soupçonner la cause.
« Quand on fait une folie, me disait-il fort sagement, il faut la faire de bonne grâce et non comme un condamné qu'on traîne àl'échafaud. »
« En montant l'escalier qui me conduisait à l'appartement de la princesse , mes pieds semblaient cloués à chaque marche. Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. Enfin nous entrâmes dans une grande pièce dont on avait fait pour Iç peintre une espèce d'atelier et oîi tout était disposé d'avance. II fut reçu par une camériste toujours présente aux séances, et à laquelle il me présenta comme un aide dont il avait besoin ce jour-là pour son travail. La camériste, qui ne me connaissait pas, ne fit pas autrement attention à moi, et de ce côté tout alla bien. Mais la princesse n'avait point encore paru, et c'était là qu'était tout le danger ; car il était impossible qu'elle ne me reconnût pas , et comment prendrait-elle un manque de respect si audacieux , un abus de confiance si révoltant?
« Enfin elle entra.
« J'avais eu soin de me dissimuler le plus possible derrière le chevalet du peintre, afin d'échapper du moins aux premiers regards de la princesse et de m'accoutumer moimême à sa présence. La précaution réussit : elle ne me vit pas d'abqrd, ou, si elle me vit, elle me vit mal et ne me reconnut point. Elle s'assit enfin et dans la pose que
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le peintre lui avait indiquée , et celui-ci se mit à l'œuvre immédiatement. Qu'elle était belle, grands dieux! et combien j'étais jaloux de cet homme assez heureux pour la .contempler ainsi tous les jours à son aise, pendant de Ion-* gués heures de tête-à-tête , dans l'abandon d'une intimité sans étiquette, sans contrainte! Ses cheveux, dénoués à demi, suivant le goût de l'artiste, flottaient en boucles naturelles ; ses bras étaient nus et sa poitrine un peu décou. verte pour dégager les épaules et le cou; une robe de soie, d'une coupe simple et hardie à la fois, dessinait à ravir sa taille fine et formait autour d'elle des plis moelleux et chatoyants. Ses petits pieds de fée, chaussés de la pantoufle de Cendrillon, étaient posés sur un riche carreau de tapisserie aux armes royales. Et quels yeux! quel teint! quel éclat ! quelle grâce et quelle dignité ! quelle volupté chaste dans toutes ses attitudes! Qu'elle était bien princesse! qu'elle était bien femme !
c Certes, aux bals de la cour, lorsqu'elle y apparaissait . dans toutes les splendeurs de sa parure, elle m'avait ébloui, enivré, foudroyé. Mais là, dans ce négligé si élégant, si simple, elle était plus adorable encore, plus belle de sa beauté propre et sans emprunt. Le trait caractéristique de sa physionomie était un rare et singulier mélange de douceur et de fermeté ; on sentait qu'elle savait vouloir et faire vouloir. Sa bouche, un peu grande, était tout à la fois fière et caressante, faite pour le commandement et pour la séduction. Elle adressait, de temps en temps, au peintre quelques paroles amicales, prononoées, même les plus insignifiantes, d'une Voix si pénétrante, qu'elle m'allait remuer le cœur jusque dans ses fibres les plus profondes. Que serait-ce donc quand elle me parlerait à moi-même ?
« Immobile et debout derrière le chevalet, où je m'étais retranché, j'osais à peine respirer de peur d'attirer sur moi son attention et je ne jetais sur elle que des regards dérobés, craignant toujours de rencontrer les siens et désirant en même temps les rencontrer, ne fût-ce que pour sortir
de l'intolérable contrainte où m'avait placé ma criminelle imprudence ; car enfin, je n'étais pas venu là comme spectateur, mais comme acteur; j'avais un rôle dans ce drame * trop longtemps muet, auquel il fallait un dénoùment : — » Heureux ou terrible, me disais-je, qu'il soit ce que Dieu voudra, mais qu'il vienne ! — Mes vœux furent exaucés.
« Le peintre avait oublié chez lui je ne sais quel objet nécessaire à son travail ; avec la permission de la princesse il quitta un instant l'appartement accompagné de la caméliste, pour se procurer dans le palais ce qui lui manquait. Me voilàdoncseul avec la princesse !... Pardésceuvrement, par ennui, par hasard, elle tourna les yeux de mon côté, d'abord avec assez de nonchalance; puis tout à coup ils s'enflammèrent, elle venait de me reconnaître. Si l'on mourait d'un regard, je serais mort de celui-là. Mais, si je n'en mourus pas, je fus terrassé, anéanti, sous ce regard écrasant. La princesse n'était pas femme à descendre jusqu'à un scandale; sa dignité répugnait à un éclat, sa fierté à une explication. Elle ne dit pas un mot, quoique du premier coup d'oeil elle eût tout deviné ; elle ne daigna plus jeter les yeux de mon côté une seule fois, ni même changer d'attitude, et, s'enveloppant d'un silence altier, elle éleva entre elle et moi l'invincible barrière du mépris. G'en était trop pour ma faiblesse et j'étais au bout de mes forces, tant de combats, tant de contrainte, tant de douleur les avaient épuisées. Ce dernier coup m'acheva.... Je m'évanouis.
« Que vis-je, ô ciel ! quand je rouvris les yeux ! La princesse elle-même courbée sur moi et le visage si près du mien, que je respirais son haleine et que ses cheveux flottaient sur mon front. Elle me frottait les tempes, de ses propres mains, avec une eau de senteur qu'elle portait sur elle dans un flacon. Revenu à moi, mais hors d'état d'articuler une parole, je me prosternai devant elle et lui baisai les pieds avec ferveur. Ah! c'était-là qu'il fallait mourir.
« On vient, me dit-elle, en regagnant son siège. »
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« J'eus lé temps de me relever, et quand le peintre rentra avec la eamériste, ils ne s'aperçurent de rien. La séance interrompue reprit son cours comme s'il ne se fût rien passé; les traits de la princesse n'étaient pas même altérés; elle continua de poser avec le même calme extérieur, la même impassibilité qu'auparavant. H y avait un cœur de lion sous ces formes charmantes. J'étais loin, quant à moi, d'avoir tant d'empire sur moi-même. J'avais un nuage sur les yeux, mes genoux tremblaient sous moi, le frisson courait dans tous mes membres ; et cependant mon cœur nageait dans une joie ineffable; je sentais en moi une plénitude de vie qui débordait ; l'univers tout entier était trop petit pour contenir mon bonheur. J'oublie de vous dire qu'en me relevant, j'avais trouvé dans ma main le flacon de la princesse. Est-ce elle qui l'y avait mis, où l'avais-je pris dans la sienne? C'est ce que je ne saurais dire, ce que je n'ai jamais su. Quoi qu'il en soit, je me hâtai de le cacher à tous les regards, de peur que la eamériste ne le reconnût ; je me promis bien de ne jamais ]fi rendre, et je ne l'ai jamais rendu.
« Je ne redoutais plus de rencontrer les regards de la princesse, je les cherchais, au contraire, et quand je les trouvais, elle ne fuyait pas les miens ; mais je n'y lisais rien, ils étaient impénétrables. Seulement je sentais bien qu'ils étaient désarmés; et quoique sa physionomie fût impassible et ne laissât rien paraître, mes yeux s'y reposaient avec sécurité. Je ne sais quel secret instinct, quelle voix mystérieuse me disait que nos cœurs battaient d'intelligence. Cependant la conversation ne s'engagea pas. Toutes les positions étaient fausses, celle de la princesse, celle du peintre, la mienne ; tout le monde ayant à cacher quelque chose, personne n'osait se risquer, de peur de se trahir. Je regardais la princesse et cela me suffisait. J'étais heureux.
« J'avais craint d'abord qu'elle n'abrégeât la séance ou que même elle ne la terminât brusquement ; elle ne fit ni
l'un ni l'autre. La séance se prolongea comme à l'ordinaire, plus longtemps même que les jours précédents, la chute du jour seule l'interrompit. Quand le peintre ne vit plus clair pour travailler, la princesse se retira, et, en quittant l'atelier, elle m'adressa pour adieux un sourire.... Ah 1 mon ami, j'ai vu sourire bien des femmes; mais un sou* rire comme la sien, on n'en verra qu'au ciel sur les lèvres des anges.
« Eh bien! me dit le peintre en descendant l'escalier du palais, les choses se sont mieux passées que je ne l'avais espéré; nous avons gagné notre pari.
— Si bien gagné, lui répondis-je, que je vous fais cadeau de dix mille ducats, pour vous dédommager du danger que vous avez couru pour moi; seulement il faudra que vous attendiez pour les toucher l'époque de ma majorité.
— Quel âge avez-vous donc ?
— Je n'ai pas encore dix-neuf ans,
— Patience l on attendra. Le cadeau vaut bien qu'on l'attende trois ans. C'est égal, j'ai joué gros jeu; si la princesse eût soupçonné quelque chose, je perdais ma place; mais elle ne s'est doutée de rien. »
a J'étais si heureux que je lui aurais donné dans ce moment-là toute ma légitime. Du reste, il ne perdit point sa place ; il acheva paisiblement le portrait de la princesse, et la copie ressemblait à l'original, comme la lune ressemble au soleil.
a L'amour est de tous les conquérants le plus insatiable; son ambition n'est satisfaite que lorsqu'il ne lui reste plus rien à .conquérir. Il pleure, comme Alexandre, de trouver le monde si petit. Je ne voulais d'abord qu'aimer en secret, en silence, perdu dans la foule, sans être connu de la princesse, sans obtenir d'elle, même un regard ; puis ce regard, que je n'espérais pas, que je ne demandais pas, je l'avais obtenu: j'avais conquis plus encore : elle m'avait parlé, elle m'avait souri!... Ses cheveux, ses mains, avaient touché mon front, son souffle m'avait ressuscité : je m'é-
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tais prosterné devant elle, j'avais baisé ses pieds!... Mes conquêtes avaient dépassé, je ne dirai pas mes désirs, mais jusqu% mes rêves les plus audacieux. Et cependant étaisje plus satisfait? Non: j'osais vouloir davantage. Le ciel me punit de mon ingratitude et de mon ambition, en ne • m'accordant plus rien.
« C'est moi d'abord, qui, après ma témérité de Portici, avais fui la princesse ; c'est elle maintenant qui m'évitait. Depuis la scène de l'atelier , je fus longtemps sans la rencontrer, sans l'apercevoir. Je n'avais aucun moyen de m'approcher d'elle ; retombé dans tous mes doutes et dans toutes mes angoisses, je passais ma vie dans l'incertitude et dans les larmes. Pourquoi 'm'évitait-elle? Elle se repentait donc de m'avoir fait trop heureux ! Elle me punissait de ses bontés! Un soir enfin, je la vis de loin à San-Carlo. Je n'étais pas de service , mais dans la salle ; elle fort loin de moi, dans la loge royale, avec la reine et le roi. Gomme elle ne pouvait m'apercevoir , et que je n'eusse rien osé tenter pour attirer son attention sur moi, j'allai me poster à la porte qui communique directement du théâtre au palais, attendant là qu'elle sortît. Je me plaçai de manière à ce qu'elle dût nécessairement passer devant moi , et je pris mes mesures pour écarter toute apparence de préméditation. Le hasard seul serait censé m'avoir fait trouver . là. Mon stratagème réussit pleinement : la princesse passa devant moi en quittant sa loge , assez près pour me voir si elle l'avait voulu ;- mais elle ne le voulut pas sans doute. Je m'enfuis au désespoir , et j'errai toute la nuit à travers les rues comme un fou.
« Le ciel encore revint à mon aide ; je dis le ciel, car ce serait un blasphème que d'attribuer au hasard les secours inespérés qui m'arrivaient toujours , lorsque tout semblait perdu pour mou II se fit un changement dans les dames du palais ; la première dame d'honneur de la princesse se retira ou fut congédiée. J'ignore comment la chose eut lieu, et l'on nomma pour la remplacer la duchesse San-Sévérina.
Je bondis de joie à cette nouvelle. Vous allez comprendre pourquoi. La nouvelle dame d'honneur était Calabraise, et avait été au couvent avec ma mère , qui m'avait souvent parlé d'elle.
« J'écrivis sur-le-champ à ma mère pour lui demander une lettre d'introduction auprès de son ancienne amie. La lettre arriva par le retour du courrier , et le soir même je la portai à la duchesse. Elle me reçut comme je m'étais flatté d'être reçu et m'engagea à la venir voir souvent. Je n'eus garde d'y manquer. La duchesse était logée au palais. Son appartement touchait presque à celui de la princesse, elle la voyait tous les jours, à toute heure. En allant chez elle, j'allais presque chez la princesse. Qui sait si quelque jour je ne la rencontrerais pas chez sa dame d'honneur?
«J'étais trop naturellement concentré et trop circonspect déjà malgré ma jeunesse, car l'amour forme vite, pour rien faire ou rien dire qui pût mettre sur la trace de mon secret. Je parlais rarement de la princesse, jamais le premier; mais j'avais mille ruses ingénieuses pour faire tomber la conversation sur elle. Grâce à cet espionnage innocent, je savais jour par jour, et presque heure par heure, tout ce qu'elle faisait, tout ce qu'elle disait. J'appris qu'elle peignait avec goût, qu'elle était musicienne consommée, qu'elle aimait la retraite, la lecture, et que, depuis quelque temps, elle paraissait préoccupée, souvent triste. Mon imagination folle s'empara de ces derniers symptômes et les tourna présomptueusement au bénéfice de mes espérances, de mon délire. Cependant quoique la princesse ne put pas ignorer que sa dame d'honneur me connût et que j'allais souvent chez elle, elle n'avait jamais prononcé mon nom devant elle; la duchesse nous croyait profondément inconnus l'un à l'autre ; et, bien loin de la désabuser, je l'entretenais soigneusement au contraire dans une erreur dont je recueillais tous les profits.
« Gomme le comique touche presque toujours par un côté
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aux choses les plus sérieuses, il faut que je vous raconte ici, je ne dirai pas un événement, mais une illusion assez ridicule qui pourtant me servit plus tard. La duchesse San- Sévérina était la meilleure créature du monde ; ses mœurs étaient irréprochables , et elle avait dû à sa bonne renommée le poste de confiance qu'elle occupait auprès de la princesse. Mes premières visites ne l'étonnèrent pas; tout les justifiait à ses yeux ; mais ensuite mes assiduités lui donnèrent à réfléchir : n'en connaissant pas la cause véritable , elle finit par s'en attribuer tout l'honneur. Quoiqu'elle eût pu être ma mère, — elle avait vingt ans de plus que moi, — elle se persuada que j'étais amoureux d'elle, et tout honnête femme qu'elle était, elle ne m'en fit qu'un meilleur accueil. Elle se promettait bien sans doute, et sa tâche était assurément très-facile, de me retenir toujours auprès d'elle dans les bornes du respect dû à sa position et à sa réputation ; mais enfin , elle était visiblement flattée d'inspirer à son âge une passion si pure et si désintéressée à un jeune homme du mien.
« Je compris tout cela aux demi-mots, aux allusions détournées, aux sourires significatifs qui lui échappaient malgré elle et sa vertu ; vertu d'ailleurs parfaitement en sûreté auprès de moi. Je dus m'observer beaucoup pour ne la point blesser, en lui arrachant le bandeau des yeux : car je m'en serais fait sans nul doute une ennemie et me serais à jamais fermé sa maison ; or, j'avais trop d'intérêt à y aller toujours, pour n'user pas dans ce but d'un peu de diplomatie. Etait-ce un crime? Quel homme dans ma situation n'en eût fait autant?
« Un soir que j'étais chez la duchesse, après son service et après le mien , nous causions tranquillement et tête-àtête sur son sofa; je n'ai pas besoin de vous dire le sujet de notre conversation ; la princesse en faisait tous les frais. La duchesse me vantait son affabilité, sa bonté, tses talents, la douceur de son service , la simplicité de ses manières et de ses habitudes. Je vous laisse à penser si de telles paroles
trouvaient de l'écho dans mon cœur. Je me les faisais répéter cent fois ; et lorsque cent fois je les avais écoutées, je les avais bues pour ainsi dire, je me les faisais répéter encore. La bonne duchesse n'avait rencontré de sa vie un auditeur si complaisant. Elle ne se serait jamais cru tant d'éloquence.
« Gomme j'allais me retirer, vu qu'il était tard, la princesse entra. L'appartement s'illumina, et mes yeux éblouis se fermèrent pour n'être pas aveuglés.
« La princesse ne s'attendait évidemment pas à me trouver là ; mais elle soutint ma présence avec un imperturbable sang-froid, et ne parut nullement déconcertée.
« Ah! dit-elle, je vous croyais seule, chère duchesse.
— Monsieur est le fils de ma meilleure amie ; Votre Altesse Royale veut-elle me permettre de le lui présenter?
— Volontiers. »
c La princesse fit absolument comme si elle me voyait pour la première fois. J'imitai naturellement sa réserve, et la présentation se passa dans toutes les règles. Devaisje me féliciter ou me plaindre de la dissimulation de la princesse ? Je ne cherchai point alors k résoudre ce problème ; je me le posais à peine. Il me suffisait de savoir qu'il y avait entre elle et moi un secret, et ce secret, si bien gardé des deux côtés, n'en était pas moins entre nous, et malgré toutes les dissimulations, toutes les feintes,, un lien qu'on pouvait taire, qu'on pouvait rompre, mais qui n'en existait pas moins. La princesse fut charmante. Elle rapportait à la duchesse un morceau de musique qu'elle lui avait prêté :
« J'ai ;voulu vous le rapporter moi-même, lui dit-elle, afin de vous dire tout le plaisir qu'il m'a fait. Je n'ai pu le quitter qu'après l'avoir appris par cœur. »
« Puis se tournant vers moi, elle me demanda si j'aimais la musique, si j'étais musicien ; me parla de mon ser-
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vice, de ma famille, de mon pays, et me dit que la duchesse San-Sévérina, qui était Calabraise comme moi, ainsi que je crois vous l'avoir déjà dit, lui avait fait aimer les Calabrais.
« Quoiqu'ils aient, avouez-le, ajouta-t-elle en souriant, une bien mauvaise réputation. On les accuse d'une audace, d'une témérité qui ne respecte rien. »
oc Ceci allait directement à mon adresse. Je ne pouvais m'y méprendre, et je sentis le trait :
« C'est vrai, madame, répondis-je sans hésiter, mais ils rachètent tout par une fidélité éternelle, un dévouement à toute épreuve. » .
c La princesse comprit, mais ne répliqua point. Continuer cet entretien à mots couverts, c'eût été se jeter dans la voie des explications, et, si déguisées, si détournées qu'elles fussent, elles ne pouvaient que me donner sur elle, un avantage de nature à blesser sa fierté. Ma réponse toutefois ne lui déplut pas ; mais elle coupa court à tout en se retirant dans son appartement. J'avais acheté cette trop rapide apparition par plusieurs semaines d'une assiduité presque quotidienne chez la dame d'honneur. J'en passai plusieurs autres encore à lui foire ma cour, avec la même constance, sans obtenir, hélas ! la même récompense»
« La princesse m'a parlé de vous, me dit-elle un jour.
— Elle se souvient donc de moi ? répondis-je avec une indifférence affectée.
— Parfaitement.
— Et que vous en a-t-elle dit ?
— Les choses les plus flatteuses : « Tenez, duchesse, a-t-elle ajouté, puisque c'est votre protégé, je veux faire , quelque chose pour lui. Les jeunes gens aiment à voyager; dites-lui qu'il demande un congé, et je vous promets de le lui faire obtenir. Il sera bien aise, j'en suis sûre, d'aller à Paris. C'est le rêve de tous les hommes de son âge. *
« Évidemment, c'était un ordre adroitement donné.
La princesse voulait m'éloigner d'elle. Est-ce qu'elle aurait, 6 mou Dieu ! redouté ma présence? Cette idée présomptueuse me traversa le cœur comme une flèche. « Puisqu'elle l'exige, me dis-je à moi-même, j'obéirai. Il suffit qu'elle le désire pour que je me soumette. Je lui prouverai mon dévouement par ma docilité. » Le ciel m'en est témoin, Rudentz, et je le jure devant vous et devant lui, j'aurais tenu parole, quoi qu'il m'en eût coûté ; je me serais éloigné d'elle pour un temps, j'aurais été à Paris, puisque c'est Paris qu'elle avait désigné pour le lieu de mon exil; une circonstance malheureuse, je devrais peutêtre dire heureuse, et quoique causée par mon imprudence, tout à fait indépendante de ma volonté, m'empêcha seule, comme vous allez le voir, d'exécuter ma résolution*
« J'étais de garde le lendemain au théâtre , à la porte de la loge royale. La princesse assistait à la représentation, la duchesse San-Sévérina l'accompagnait. Gomme la cour sortait de la loge avant la fin du spectacle pour retourner au palais, la princesse laissa tomber son éventail. Je me précipitai pour le ramasser avec une impétuosité si maladroite, si compromettante, que mon action fut remarquée par toutes les personnes présentes et malheureusement par la reine.
« Voilà bien du zèle ! » dit-elle en fronçant le sourcil; et elle ajouta, en faisant allusion à la scène de Caserte et aux arrêts qu'elle m'avait valus : c C'est la seconde inconvenance du même genre que commet ce jeune officier. Il faut y mettre ordre. ?
« Ces paroles sévères, dont pas une syllabe ne m'échappa, me troublèrent à tel point, que je perdis la tête; j'oubliai tout à fait où j'étais, et au lieu de rendre l'éventail à la dame d'honneur pour qu'elle le remît à la princesse, je le cachai dans mon sein, comme j'avais fait du mouchoir de Portici.
« Oh ! s'écria la reine d'une voix menaçante, ceci est trop violent.- »
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« L'instinct de la femme avait deviné l'amant. H est clair que j'étais perdu. Je rentrai chez moi comme un homme ivre, n'ayant qu'un souvenir confus de ce qui s'était passé, au point que, trouvant sous mon habit d'uniforme l'éventail de la princesse, je ne compris pas d'abord comment il se trouvait là; je ne me rappelais pas l'y avoir mis. La reine avait meilleure mémoire. Je ne pus fermer l'œil de toute la nuit ; mais ce n'est pas la peur qui me tenait éveillé; non, c'était le sentiment de ma faute. J'avais manqué à la princesse publiquement, je l'avais offensée, compromise peut-être, et c'est là le crime irrémissible que je ne me pardonnais pas. Sur le matin, j'entendis un bruit inusité dans l'escalier qui menait chez moi, et, presque au même moment, avant que j'eusse eu le temps de sauter de mon lit, une escouade de sbires tomba dans ma chambre.
« Il faut nous suivre à Tinstant, » me dirent-ils en se ruant sur moi.
* Ils me permirent cependant de m'habiller et de faire un paquet des objets les plus nécessaires. Je n'eus garde d'oublier le mouchoir de la princesse, son flacon, non plus que son éventail ; il me coûtait assez cher pour que je me crusse autorisé à m'en regarder comme le légitime pro-, priétaire. On m'emmena droit au port, et je fus embarqué sur-le-champ. Où me conduisait-on? Je ne tardai pas à l'apprendre. On me menait aux Présides ; après plusieurs jours de traversée, on m'enferma dans ce fort de la Stella que vous voyez d'ici, à la pointe du mont Argéntal. J'étais prisonnier d'État. »
Palmérino avait parlé longtemps sans s'interrompre; entraîné par ses souvenirs il avait trouvé la force de les raconter, comme, il avait eu celle de les garder vingt ans dans son cœur intacts et toujours présents. Il m'oubliait quelquefois tout à fait et semblait alors ne parler que pour lui et se raconter à lui-même. Sa voix, au lieu de s'épuiser , s'était fortifiée , et allait . s'affermissant à me-
sûre qu'il avançait dans son récit. H ne fit qu'une pause très -courte, et ne laissait paraître presque aucune fatigue. On eût dit qu'il se retrempait en se plongeant dans les sources vives de son passé.
c Me voilà donc prisonnier d'État, continna-tril, avec une ombre d'amertume, ce qui lui arrivait pour la première fois. ï^t pourquoi? Vous le savez : pour avoir ramassé avec trop d'empressement, à la porte d'une loge de théâtre, l'éventail d'une princesse. Voilà mon crime' officiel, celui pour lequel j'étais condamné. Le commandant du fort l'ignorait. H avait l'ordre de me garder et il me gardait; c'était d'ailleurs un geôlier débonnaire, militaire ainsi que moi, ce qui établit tout de suite entre nous un lien, et qui adoucissait pour moi plutôt qu'il n'exagérait sa consigne ; c'est tout ce que j'étais en droit d'exiger de lui.
« Et puis, rigueur ou douceur, que m'importait? tout m'était indifférent. Je crois même que j'aurais préféré la rigueur, afin de souffrir davantage, puisque je souffrais à cause d'elle. Je souffrais d'ailleurs justement, et la perte de ma liberté n'expiait qu'incomplètement à mes yeux l'offense dont je m'étais rendu coupable. Mais ne la plus voir, mais la savoir irritée et ne pouvoir ni m'humilier, ni me prosterner devant elle, voilà de tous les supplices le plus douloureux, le seul qui en fut vraiment un.
« Tout me parlait d'elle dans ma solitude et je n'y étais entouré que d'objets qui lui avaient appartenu ou qu'elle avait touchés. Ce mouchoir taché.... que dis-je? purifié par son sang royal, n'était-ce pas elle-même? Le flacon qu'elle m'avait donné, il m'était trop doux de le croire pour ne me l'être pas persuadé, ce flacon précieux, quelle scène, quelle ivresse, quelle félicité ne me rappelait-il pas? Son éventail, de triste mémoire, ne l'avait-elle pas serré dans sa main, cette main qui avait touché mon front? Ne l'avait-elle pas porté quelquefois, à ses lèvres? Le manteau même qu'elle avait foulé et qui avait gardé la trace
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de son pied, ne m'avait plus quitté et je ne l'avais certes pas oublié. H n'est pas jusqu'à runiforme que je portais à Caserte et où elle avait appuyé son bras, qui ne fût devenu pour moi une relique; je ne m'en étais jamais séparé. Vous voyez bien que je n'étais pas seul.
« La fenêtre de ma prison donnait sur la mer, et j'avais devant moi tous les sites que nous voyons d'ici ; mais ces sites, muets alors pour mon cœur, n'étaient pas encore pour moi ce qu'ils devinrent dans la suite, quand ils eurent été consacrés par.... Mais n'anticipons point.
e Je passais de longues heures, de longues journées à cette fenêtre, que le soleil fait briller en ce moment à nos yeux; mais je ne voyais ni les îles, ni les ruines, ni les terres, ni les côtes que vous admiriez ce matin du haut de ma tour; mes regards étaient invariablement fixés du côté où est Naples, comme si, à force de regarder, je devais triompher de la distance et découvrir à l'horizon cette ville cruelle et chère où volait mon âme, où j'avais tout laissé. Quand soufflait le vent du midi, j'aimais à me dire : c Ces nuages, ces vagues qu'il apporte avec lui viennent de Naples, ses yeux les ont vus. 0 lames de l'océan! ô nuées du ciel ! ne m'apportez-vous rien d'elle? »
« J'étais sans communication avec le monde extérieur ; là-dessus la consigne était inflexible. Une fois cependant le commandant me remit une lettre ouverte; elle était de ma mère. Cette sainte femme m'annonçait la mort de mon père, qui s'était éteint comme un patriarche dans son château de Calabre, et m'avait envoyé en mourant sa bénédiction. Ma mère restait seule avec ma sœur qui n'était pas d'âge encore à entrer en religion, comme elle y avait été condamnée par mon père. Pauvre mère ! elle croyait son fils à jamais perdu pour elle, et versait sur lui les pleurs de Bachel, qui ne voulait pas être consolée parce que ses enfants n'étaient plus. Elle ne savait de moi qu'une chose, «'est que j'étais prisonnier et prisonnier d'État, dans une forteresse ; elle ignorait pour quel attentat ; mais, à
en juger par la rigueur du châtiment, elle devait s'en exagérer la gravité. J'étais pour le moins coupable à ses yeux de conspiration.
J'eus la permission de lui répondre, mais une lettre ouverte, et je dus me borner à des paroles de tendresse et de consolation. Je n'oubliai pas ma sœur pour qui j'avais eu toujours une affection très-vive. Quant à mon père, je ne m'étais jamais senti pour lui que le respect qu'on doit à l'auteur de ses jours; je ne pouvais guère sans hypocrisie regretter en lui que le mari de ma mère et un homme de bien. D'ailleurs,- j'avais le cœur alors trop absorbé dans une pensée unique pour que sur tout le reste la résignation ne me fût pas facile. Après cette correspondance avec ma famille, le silence se fit autour de moi , comme si le monde entier fût mort avec mon. père.
* On avait pitié de ma jeunesse ; on me croyait bien malheureux; eh bien! mon ami, vous le dirai-je? je ne l'étais pas. Mes journées étaient courtes, mes nuits paisibles, et, dans mes songes, je la voyais. On ignore la puissance d'une idée fixe et les prodiges qu'elle peut accomplir* C'est une société perpétuelle, un intérêt de tous les instants. Avec elle, on n'est jamais seule. Oh! si j'avais eu le cœur vide, c'est alors que j'aurais été malheureux; et l'on ne m'aurait jamais assez plaint. L'immobilité, l'isolement, le silence m'auraient abruti, s'ils ne m'avaient tué. Au lieu de cela, je vivais, je pensais, je jouissais du libre exercice de tous mes organes et de toutes mes facultés ; c'est l'amour, l'amour seul, qui opérait ce miracle , je pensais par lui, je vivais pour lui. Si l'on m'eût demandé : « Qu'espérez-vous donc? » Je n'aurais rien su répondre, car je n'avais aucun espoir clairement défini. J'espérais vaguement, et, sans savoir précisément quoi, J'espérais pourtant. Etait-ce une illusion? C'est possible; mais éteignez donc les illusions d'un cœur de vingt ans !... Vous éteindriez plutôt les étoiles au fond du firmament. 0 jeunesse ! âge d'espérance
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et de foi î Bienheureux âge où l'amour éclot et fleurit ! On revient, on se console de tout sur la terre ; mais on ne se console jamais, ô jeunesse, de Savoir perdue !
« Cependant ma captivité se prolongeait et rien ne me faisait supposer qu'elle fût près de finir. Le commandant ne pouvait rien m'apprendre à cet égard. Gomme il en ignorait la cause, il en ignorait de même la durée et le terme. Quoique ce fût contre les règlements du fort, il me prêtait de temps en temps de vieille^ gazettes de Naples ; je me jetais sur tout ce qui avait rapport à la cour, et n'y cherchais qu'un nom que j'y lisais quelquefois, quand on y rendait compte de quelque cérémonie ou dé quelque fête. Quand le nom de la princesse frappait mes yeux, j'éprouvais la même émotion, la même commotion que sa présence me faisait jadis éprouver.
« Un jour, jour à jamais néfaste! comme j'ouvrais une de ces gazettes sans me douter de rien, j'y lus que le roi d'Espagne l'avait demandée en mariage, qu'elle lui avait été accordée, que le duc de Médina était venu à Naples l'épouser par procuration au nom de son maître, et qu'aussitôt après la célébration du mariage, elle devait se rendre par mer dans ses nouveaux États, sur un bâtiment de guerre espagnol. Cette nouvelle brutale m'attéra. La gazette m'échappa des mains, mes yeux se voilèrent, le cœur me manqua : je tombai sans connaissance.
c Mon évanouissement dura longtemps, sans doute, car il faisait nuit quand je revins à moi, et je me retrouvai à la même place où ce coup de foudre m'avait frappé. Cet événement, auquel pourtant je devais toujours m'attendre,ne m'était jamais venu à l'esprit. Je croyais avoir connu le désespoir, je ne le connus que ce jour-là; car ce jour-là seulement je perdais tout. Une jalousie forcenée entradans mon cœur et le rongea comme un feu dévorant. Je fus mille fois régicide par la pensée. La fureur de ce sentiment nouveau et jusqu'alors inconnu fut peut-être ce qui me sauva, en agissant sur moi comme un dérivatif. Sans
cette diversion violente, j'aurais succombé sans nul doute au premier transport de ma douleur.
« L'accès passé, je fus plus calme sans être moins désespéré. La fièvre me prit et abattit tellement mes forces, que, par moments, je ne sentais plus rien, ni jalousie, ni douleur, ni regrets; je perdais jusqu'à la mémoire; à peine avais-je la conscience de mon existence. Je ne vivais déjà plus, je commençais à mourir. Oh! c'est alors que je connus toutes les horreurs de la captivité : mes journées étaient sans fin, mes nuits sans sommeil; mes songes étaient des cauchemars. Ma solitude me faisait peur, et tout ce qui l'avait jusqu'ici charmée ne faisait que la rendre plus effroyable. Je n'osais plus jeter les yeux sur ces reliques naguère encore si chères, car tous ces gages d'un lamentable amour, que me rappelaient-ils? que me présageaient-ils ? Un passé plein d'espérance, plein de rêves, un avenir de désolation. Je tombai dans une mélancolie sombre qu'aucun éclair ne venait traverser, et jamais je ne fus plus près, je le crois, des extrêmes limites de la démence. Que dis-je? Ne les avais-je pas déjà franchies? N'avais-je pas perdu la raison?
« J'étais abîmé depuis quelque temps dans cette prostration morale et physique, symptôme et prélude de la folie ou de la mort, lorsqu'un vaisseau venant du sud mouilla devant Port-Hercule , un des petits bourgs du mont Argentale que nous distinguons d'ici, et qui est bâti précisément comme vous pouvez le voir, sous le fort de la Stella, qui me servait de prison. Mon œil plongeait sur le pont du navire et j'en suivais la manœuvre machinalement. C'était un bâtiment de guerre espagnol. Il jeta l'ancre aussitôt; l'instant d'après, un canot conduit par six rameurs s'en détacha et mit à terre un officier qui prit directement la route de la Stella. Je remarquai que le canot en l'attendant se tenait à distance , et que les six hommes qui le montaient n'eurent aucune communication avec les habitants.
PÀLMÉRINO. 51
« Pendant ce 'temps, on avait mis a la mer la chaloupe du vaisseau; deux femmes et deux hommes y descendirent; elle gagna aussitôt le large,, dans la direction opposée à Port-Hercule, et vint aborder sur 1^ plage où nous sommes ; les deux passagers mirent pied à terre, suivis des deux femmes, et tous les quatre prirent le chemin des raines d'Ansédonia.
« En ce moment, le commandant du fort me fit appeler. Je le trouvai avec ce même officier que le canot avait amené a terre.
« Je reçois Tordre, me dit le commandant en me montrant un pli aux armes royales qu'il tenait, de vous consigner entre les mains de monsieur. »
« Ces mots n'étaient pas prononcés, je n'avais pas seulement eu le temps d'en saisir le sens, que l'officier s'approcha de moi :
* « Et moi, monsieur, me dit-il, j'ai ordre de vous emmener avec moi. Veuillez m'accompagnr immédiatement. "«- Où?
— Je n'ai pas l'ordre de vous le dire. »
c Je m'habillai à la hâte : ce ne fut pas long. J'endossai mon uniforme de Caserte, le seul que j'eusse emporté de Naples. Je pris sur mon bras mon manteau, celui que vous savez, çt, ignorant où j'allais si je reviendrais à la Stella, je mis dans ma poche le mouchoir de la princesse, son flacon, son éventail ; c'était tout mon bagage de prisonnier. Je fis mes adieux au commandant comme si je ne devais pas le revoir , et dis à l'officier qui m'attendait sans avoir prononcé un seul mot :
« Je suis prêt à vous suivre ; partons. »
« Nous descendîmes en silence au bourg de Port-Hercule : nous le traversâmes sans parler à qui que ce fût, le canot vint nous prendre au port, et, repartant à l'instant, vola comme une hirondelle à la surface des eaux. Je croyais que l'on me menait au bâtiment ; on le dépassa , et l'on vint aborder sur cette même côte où la chaloupe
était à l'ancre, mais assez loin d'elle pour qu'on ne pût distinguer les visages. La traversée, qui d'ailleurs est fort courte, s'était faite sans échanger un seul mot. L'officier n'aurait pas répondu à mes questions, ce n'était donc pas la peine de lui en adresser. Cette expédition mystérieuse avait été exécutée avec tant de précipitation , que j'étais à terre avant de m'être reconnu. Je ne savais pas bien si je veillais ou si je rêvais, et je suivais mon guide comme un automate, sans même chercher à' me rendre compte de rien.
« Une fois à terre , il me conduisit aux ruines, et nous ne tardâmes pas à . apercevoir de loin les deux femmes et les deux hommes de la chaloupe. Je reconnus de loin, dans l'un de ces derniers, l'uniforme de la marine espagnole ; mais que devins-je lorsqu'en approchant de plus près je reconnus dans une des deux femmes, la princesse elle* même ?
« Que devins-je, Rudentz, quand je reconnus la princesse ? La terre se serait ouverte sous mes pas que je n'aurais pas été plus bouleversé. Mais cette fois je dominai mon émotion. Une si longue captivité m'avait appris l'empire sur moi-même, et les tortures par lesquelles je venais de passer avaient fait, pour ainsi dire, le calus à mon cœur. J'avais tant souffert que j* étais devenu indifférent à tout. Rien ne pouvait plus m'atteindre. D'ailleurs, je n'étais pas seul, et je fis bonne contenance.
« Madame, dit l'officier qui me conduisait, en me présentant à la princesse, voici le prisonnier d'État que j'étais chargé par le roi de remettre entre les mains de Votre Majesté. •
— Monsieur , répondit-elle , voilà une commission bien faite, et je suis fort contente de vous. »
« L'officier s'inclina et s'éloigna de quelques pas. Je restai debout devant la princesse. Elle m'accueillit avec une gravité douce, et la dignité de son maintien me donnait le ton de cette redoutable entrevue. Je m'y conformai,
PALMÉRINO. 53
et je fus assez maître de moi, malgré mon saisissement, pour ne rien faire ni dire qui pût lui déplaire.
« Votre captivité , me dit-elle de manière à être entendue de tout le monde, fut le résultat d'une méprise. Votre innocence a été reconnue, et vous êtes libre. Monsieur le commandant, qui me conduit en Espagne, continua-t-elle en désignant l'officier de marine espagnol , a bien voulu donner passage sur son bâtiment à l'officier du roi chargé de porter l'ordre de votre délivrance. Et moi, monsieur le duc, ajouta-t-elle en se tournant vers un petit homme d'assez pauvre mine, lequel n'était autre que le duc de Médina, qui l'avait épousée à Naples par procuration et qui retournait avec elle dans sa patrie, j'ai profité de l'occasion pour vous faire visiter une des curiosités de mon pays, et pour la visiter moi-même, car j'avoue que je ne l'avais jamais vue.
— Ces ruines, en effet, sont magnifiques, répondit le duc , et nous n'aurons rien de pareil à montrer à Votre Majesté dans sa nouvelle patrie ; nous tâcherons d'y suppléer par autre chose.
— Mais , dit la dame d'honneur qui accompagnait la reine et qui n'était plus, hélas! ma bonne duchesse San- Sévérina, avez-vous vu en Espagne un Vésuve et un Pompéi?
— Non, madame, mais nous avons une Andalousie et un Alhambra.
— Monsieur le commandant, reprit la princesse, je vous ai détourné de votre route et j'ai allongé votre voyage. Il faudra que vous me le pardonniez.
— C'est le roi mon maître, dit galamment le duc , qui a seul à souffrir de ce retard , et , si j'étais lui , je ne le pardonnerais à personne.
— Il est bien naturel, poursuivit la princesse sans répondre aux fadeurs du duc, que j'aie voulu inaugurer ma royauté par la délivrance d'un prisonnier. J'aurai du moins la satisfaction de me dire que le dernier visage que j'ai vu
en quittant ma patrie était le visage d'un homme heureux. »
. « Il y avait dans la voix de la princesse une émotion contenue qui ne m'échappa point. Mais , hélas ! combien son air démentait ses paroles l J'avais bien plutôt la physionomie d'un prisonnier qu'on enchaîne, que celle d'un prisonnier qu'on délivre. Que m'importait maintenant ma liberté ? Quel usage en faire? Prison pour prison, solitude pour solitude, autant valait celle que je quittais que celle où j'entrais. Mieux vaut être déporté dans un fort que déporté dans la vie. Malgré les sombres vapeurs dont mon cœur était chargé, je remerciai comme je le devais la princesse, et, pliant un genou devant elle, je. posai respectueusement mes lèvres sur sa main qu'elle me donna à baiser. Je voulus ensuite m'éloigner d'elle pour la suivre a, distance et me conformer aux lois de l'étiquette : ..
c Restez près de moi , me dit-elle avec bonté ; il n'y a point ici d'étiquette. Je suis incognito. »
« J'obéis, et la princesse (je n'aime pas à dire la reine, ce titre me rappelle trop qu'elle était destinée à un autre), la princesse me fit plusieurs fois l'honneur de s'appuyer sur mon bras quand elle était fatiguée ou que le sentier offrait à ses pas quelque aspérité. On avait quitté les ruines et Ton s'était rapproché du rivage où la chaloupe attendait. ' Lorsqu'on fut sur le promontoire où nous sommes en ce moment, la princesse admira le jeu de la nature qui est sous nos yeux.
« Monsieur le duc, dit-elle, voyez donc quel bain charmant la nature a creusé là! On aimerait à se plonger dans cette eau si limpide et si bleue. »
« Puis, changeant tout à coup de ton et d'attitude , elle se redressa et sa physionomie, jusqu'alors gracieuse et caressante, prit l'expression fière et imposante du commandement. La femme avait disparu pour faire place à la reine :
« Messieurs, dit-elle à sa suite d'une voix ferme et près-
PALMÉRINO.. 55
que impérieuse, le prisonnier que le roi mon père vient de rendre à la liberté était un prisonnier d'État, et il est dépositaire d'un secret d'État. En dédommagement de son injuste captivité , mon père l'a chargé d'une mission de confiance, et c'est de ma bouche qu'il doit recevoir ses instructions. Il faut que je les lui transmette avant de m'embarquer. »
« Tout le monde s'éloigna et la princesse fit quelques pas en me faisant signe de la suivre. Elle s'arrêta ici même et s'assit sur le rocher où je suis en ce moment. Je restai debout devant elle , frappé d'un redoublement de surprise. Que voulait-elle de moi? Qu'allait-elle m'ordonner? A' quelle épreuve nouvelle devais-je être condamné ? Je ne tardai pas à l'apprendre. Elle prit la parole sur-le-champ.
> « Ce que je viens de dire n'est qu'un prétexte pour éloigner les oreilles importunes et pour vous parler sans être entendue. Quoi que je vous dise, ne faites pas un mouvement ; songez que si l'on ne nous entend pas, on nous observe. Mon père ne m'a chargé pour vous d'aucune mission; c'est à grand'peine qu'il a consenti , sur mes instances , à signer l'ordre de votre délivrance. C'était la dernière grâce que j'implorais de lui au moment de le quitter, il n'a pu me la refuser» De peur qu'on ne le circonvînt après mon départ et qu'il ne se ravisât, j'ai voulu moi-même vous apporter cette bonne nouvelle. Vous avez entendu de quel moyen je me suis servie pour parvenir à mon but. Voilà ce que j'ai fait pour vous. Mais j'avais un autre but encore : j'ai voulu vous voir une dernière fois avant de quitter pour jamais notre chère Italie.
— Ah ! madame ! m'écriai-je hors de moi.
.—"Parlez plus bas, et ne eûtes pas une parole inutile ; car les minutes des reines sont comptées, tous leurs pas sont épiés, et je ne saurais sans danger pour vous et pour moi prolonger au delà de certaines limites ce dernier entretien. Il ne m'a déjà fallu que trop de diplomatie et de
dissimulation pour me le ménager ; sans cette fable d'un secret d'État, jamais je n'y serais parvenue. Une reine, et surtout une reine d'Espagne , est l'esclave la plus esclave de son royaume. Vous m'aimez , je le sais, et il y a longtemps. Depuis Caserte , où vous avez jeté votre manteau sous mes pieds, jusqu'à cette terrible soirée où ma mère vous a vu si imprudemment ramasser mon éventail et qui vous a perdu, j'ai tout vu, tout compris , tout deviné. Je vous ai vu prendre mon mouchoir à Portici ; je vous ai vu m' attendre un soir à la porte du théâtre de San-Garlo ; je vous ai vu trembler et pâlir mille fois en ma présence , lorsque , au palais ou ailleurs , je passais devant vous. Si j'étais muette, vous voyez que je n'étais pas aveugle. — Pardonnez-moi, madame, toutes mes témérités. Ce
• mouchoir que je vous ai si insolemment dérobé, cet éventail que je-n'ai pu vous rendre, et qui a fait de moi un prisonnier d'État, tous ces gages, et d'autres encore, tous ces souvenirs d'un si beau rêve évanoui pour toujours, ils ne m'ont jamais quitté. Seuls, ils ont peuplé ma solitude et fait la consolation de ma captivité. A cette heure même où je comparais devant vous, comme un coupable, ils sont là sur mon cœur ; ils y sont tous jusqu'à ce flacon... .
— Ne me rappelez pas, interrompit vivement la princesse, pour votre honneur et pour le mien, une scène qu'il faut oublier ; le stratagème employé par vous pour vous
• introduire à mon insu jusque dans mon appartement, pendant qu'on faisait mon portrait, fut une action mauvaise et j'en fus blessée profondément, plus encore que du vol audacieux de mou mouchoir sur la route de Portici. Mais, en vous voyant si malheureux , j'eus pitié de vous , et vous savez trop bien ce qui s'en est suivi.
— Àh ! c'est là , madame , que j'aurais dû mourir à vos pieds.
— Depuis cette scène , je dus vous éviter, mais je n'en étais pas moins informée de vos actions. Ma sollicitude veillait sur vous. Je n'ignorais point que vous vous étiez
PALMERINO. Il
fait présenter chez ma nouvelle dame d'honneur , la duchesse San-Sévérina; que vous y alliez tous les jours, au risque de compromettre sa réputation, et que tous, les jours tous y faisiez tomber la conversation sur moi. Je comprenais bien ce que tout cela voulait dire ; et lorsqu'un soir j'entrai moi-même chez la duchesse, sans y être attendue, je savais que vous y étiez , et c'est pour cette raison que je m'y rendais.
— Il se pourrait, grand Dieu !
— Parlez bas, vous dis-je; on nous écoute, et surtout ne m'interrompez pas. Je voulais vous sauver malgré vous de votre folie, et je vous fis donner par la duchesse l'ordre indirect de voyager.
— Hélas ! madame , j'avais bien compris que c'était un ordre, et, quoiqu'il m'en coûtât de m'éloigner de vous, j'aurais obéi , le ciel m'en est témoin , sans l'imprudence que j'ai payée de ma liberté.
— Vous venez de dire une bonne parole et je vous sais gré de votre obéissance , comme si l'acte eût suivi l'intention. Le ciel en ordonna autrement, et vous avez expié une grande imprudence par un châtiment cruel. Ne pensez pas au moins que je vous oubliais dans votre captivité ; non, vous étiez toujours présent à ma pensée, et je n'étais occupée qu'à chercher les moyens de vous délivrer ; mais je les cherchais en vain, je n'en trouvais aucun. Ma mère était si indignée et tellement irritée contre vous, qu'elle ne voulait rien entendre ; on n'osa plus bientôt prononcer votre nom devant elle, et, pour l'avoir moi-même un jour risqué, je m'attirai de sa part de dures paroles. Il est vrai que personne n'était moins en situation que moi pour solliciter en votre faveur. Tout m'imposait la réserve* la plus circonspecte; tout, excepté mon cœur, me faisait une loi du silence ; il a fallu* comme je vous l'ai dit, la double circonstance de mon mariage et de mon départ pour me faire arriver à mes fins. Hélas ! continua-t-elle avec tendresse, vous avez beaucoup souffert à cause de moi, et il vous sera
beaucoup pardonné. Si ce que je vais vous dire peut être pour vous un dédommagement à vos maux et un motif de consolation, apprenez que vous n'étiez pas seul à souffrir, et qu'il est des yeux qui pleuraient sur vous.
—Être là devant vous, entendre de telles paroles, et ne pouvoir me prosterner à vos pieds, baiser la terre qu'ils ont foulée!
— Gardez- vous-en bien ! Voyez comme on nous regarde.
— Mais vous voulez donc que je meure ici de contrainte et de gratitude !
— Je veux que vous viviez et que vous soyez un homme, répondit-elle avec fermeté. Vous avez fait un rêve, c'est vous-même qui venez de le dire ; il est temps de vous réveiller. Les filles de rois ne s'appartiennent pas ; leur cœur et leur main sont l'enjeu de la politique ; vous n'avez plus devant vous une princesse libre, vous avez une reine enchaînée pour la vie à un trône, à. un roi qu'elle ne connaît pas. Ceux qu'on appelle nos sujets sont plus libres que leurs maîtres et surtout plus heureux, car ils disposent d'eux-mêmes , ils font eux-mêmes leur destinée. Usez de ce beau privilège, car c'en est un, croyez-le, et vous seriez ingrat envers Dieu qui vous l'a donné, si vous refusiez d'en faire usage.
— Ordonnez, madame, que faut-il que je fasse.
—Je n'ai point d'ordres à vous donner, mais des conseils ; vous êtes libre, vous êtes jeune. Retournez à Naples, dans notre commune patrie; reprenez votre service; les disgrâces dexour ne sont pas éternelles; la vôtre finira bientôt; ma mère s'apaisera; mon père est déjà presque apaisé ; encore un peu de temps, et votre crime d'État ne sera plus qu'un" enfantillage , une étourderie de jeunesse. Et puis j'ai laissé à Naples des amis auxquels je vous ai recommandé en partant et qui vous serviront sans même que vous les connaissiez. Allez, vous dis-je; faites votre carrière, l'avenir est à vous; oubliez.... ce qui doit être oublié.
PALMÉRINO. < 59
— Oublier, dites-vous? Vous avez dit : « Oublier ! » Estce une chose possible ? Gela dépend-il de moi ? Ce serait un miracle, et Dieu lui-même ne pourrait pas le faire.
— Essayez-le cependant, et, si vous ne pouvez oublier, rappelez-vous.*..
-—Quoi, madame?
— Que vous m'avez vue ici pour la dernière fois. — Ne plus vous voir!... Jamais?...
— Jamais! Vous allez me donner votre parole d'honneur (et je sais que vous la tiendrez quand vous me l'aurez donnée] que vous ne viendrez jamais en Espagne tant que j'y serai, que vous ne ferez aucune tentative pour me voir. »
« Gonime j'hésitais à répondre :
« Ce n est pas une loi que j'impose , poursuivit la princesse d'une voix plus douce, c'est une promesse que je sollicite, une prière que je vous adresse. Et si je vous disais qu'il y va de mon repos, hésiteriez- vous encore?
— Qu'il soit fait, madame, ainsi que vous le désirez. Je jure devant Dieu et devant vous que votre voeu sera rempli,
— Je vous remercie, et Dieu vous en récompensera , si ce n'est dans cette vie d'épreuves , ce sera dans celle où il n'y en aura plus ; que cette pensée vous fasse supporter en homme, en chrétien, celles qu'il vous dispense ici-bas. Comment ne pas se résigner à des douleurs d'un jour, alors qu'on a en perspective une éternité de paix et de félicité ?
— Me résigner!... Eh! le puis-je, madame, quand la révolte et le désespoir se partagent mon cœur?
— Et moi donc, est-ce que je ne me résigne pas?
— Oh! vous, ce n'-est pas la même chose ; vous êtes tout pour moi; ce n'était qu'un rêve, je le sais; mais ce rêve était ma vie; en le perdant, je perds tout. Que voulezvous que je devienne? Vous partie , disparue à mes yeux pour toujours, il n'y a plus pour moi que solitude et ténè-
bres. Ne plus vous voir!... mais ce n'est plus vivre. Et cependant je l*ai juré ! »
« Ma douleur était telle en ce moment, que je fus près d'éclater en sanglots ; je tournai mon visage du côté de la mer pour cacher les larmes qui m'étouffaient.
« Pas de faiblesse, de grâce, par respect pour vous, par amour pour moi! dit la princesse visiblement alarmée de mon émotion. Ne me faites pas repentir d'être venue ici pour vous. Soyez fort, comme un homme doit l'être ; élevez votre âme au-dessus des gémissements puérils et des plaintes vulgaires ; moi, qui ne suis qu'une femme, je ne voudrais, quoi qu'il m'arrivât, ni gémir ni me plaindre. Imitez-moi. Et puisque vous m'avez aimée, puisque je l'ai souffert, concevez un amour plus grand y plus digne de moi. Je vous laisse en partant mon souvenir , et , dans l'absence, ma pensée vous viendra visiter à travers les mers. Que cela vous suffise, et recevez mon dernier adieu. »
« A ces mots la princesse se leva :
« Madame, m'écriai-je éperdu, me quitterez-vous ainsi, sansm'avoir dit un de ces mots qui remplissent toute une vie et après lesquels on peut mourir?
— Eh quoi ! ne vous en ai-je pas dit assez?
— Hélas ! vous m'en avez trop dit pour que je n'en demande pas davantage encore. »
« La princesse ne me répondit pas et termina brusquement l'entretien en faisant signe à sa suite qu'elle pouvait se rapprocher. Gomme elle n'était plus qu'à quelques pas de nous, la princesse tira de sa poche un pli cacheté.
« Voici, ditrelle en me le remettant de façon à être vue et entendue de tout le monde , vos dernières instructions. Vous ne les ouvrirez que lorsque le bâtiment que je monte sera hors de vue. »
« Elle avait repris son masque impénétrable, et ne tourna pas une seule fois les yeux de mon côté ; le duc de Médina lui parlait sans cesse ; elle lui répondait avec une liberté d'esprit que j'étais loin d'avoir; enfin, tout en eau-
PALMÉRINO 61
sàntdes ruines de Gosa,*de Naples, de Madrid, que saisje? de mille choses indifférentes, que je n'écoutais ni n'entendais, on était arrivé sur la grève, où la princesse se rembarqua ; la chaloupe eut bientôt regagné le vaisseau, qui leva l'ancre et mit à la voile immédiatement. Je le vis raser quelque temps l'extrême pointe du mont Argentale, doubler le cap pour prendre la haute mer et se perdre au soleil couchant dans les brumes du lointain.... Oui, Rudentz, j'ai vu tout cela, et je vis encore î... C'est qu'on ne meurt pas de douleur, voyez- vous; les poëtes en ont menti.
« J'étais remonté. sur le promontoire où nous sommes, afin de voir plus longtemps le bâtiment; lorsqu'il eut disparu à mes yeux, j'ouvris, suivant Tordre de la princesse, le pli qu'elle m'avait remis, et qu'y trouvai-je?... Un médaillon sur lequel était son portrait , et dedans une boucle de ses cheveux. La voilà, cette divine image, continua-t-il en tirant le médaillon de son sein , la voilà telle qu'elle apparut un jour à mes yeux pour disparaître à jamais ; les voilà, ces cheveux adorés et sacrés , les voilà tièdes encore de mes baisers et tout humides de mes larmes. »
Ici, la voix lui manqua ; l'œil attaché avec une fixité effrayante sur le portrait de la princesse, il s'abîma dans une contemplation muette que je respectai trop pour l'oser troubler. Son silence dura longtemps, et il n'en sortit que par un sanglot déchirant. On eût dit que son cœur éclatait dans sa poitrine. Cachant sa tête. dans ses deux mains, il répandit un torrent de larmes ; ces larmes le soulagèrent, et mirent un terme à cette terrible crise.
« Pardonnez-moi, mon ami, reprit Palmérino en relevant sur moi ses grands yeux noirs noyés de pleurs, pardonnezmoi d'attrister vos regards parle spectacle de ma faiblesse. Mais c'est trop de douleur, il fallait que la nature succombât. Cette crise m'a fait du bien ; je serai plus calme désormais. Je devrais terminer ici le récit de ma triste vie, car ma vie finit là, et je n'avais que vingt ans! Mais puis-
62 LES AMOURS DTTAL1E.
que j'ai commencé cette lamentable histoire, j'épuiserai votre patience en allant jusqu'au bout. Ne vous attendez ni à des péripéties, ni à des événements ; rien n'est plus uniforme et moins accidenté que la fin de mon existence.»
Et posant la main sur son cœur :
«•Tout se passe là, dit-il, depuis vingt ans. Ne me demandez pas comment je passai la nuit qui suivit ce jour mémorable. Je la passai tout entière, et toute la journée suivante, à errer seul au milieu des ruines d'Ansédonia, à me tordre de désespoir sur le sable des grèves, à couvrir de mes baisers et de mes larmes la pierre où la princesse s'était assise, la poussière qu'elle avait foulée. Et mes yeux revenaient toujours invinciblement sur le point de l'horizon où la voile fatale avait disparu. Il me semblait toujours la voir; je me figurais par moments que ce départ n'était qu'une illusion, et que le vaisseau allait revenir pour me prendre à son bord. Le soir, épuisé, n'en pouvant plus, je me traînai jusqu'à la tour où vous avez couché et que j'habite, moi, depuis tant d'années. On m'y donna Fhospitalité ; j'y mangeai pour la première fois der puis ma sortie du fort; j'y dormis d'un sommeil de plomb.
« Le lendemain, j'étais plus tranquille ; je revins m'asseoir sur le promontoire, et, récapitulant d ans ma mémoire tout ce que m'avait dit la reine, je résolus de lui obéir au moins en partie et dans ce qui m'était possible. « Retournez à Naples, m'avait-elle dit, et reprenez votre service.» Mon parti fut pris sur-le-champ; le jour même, je partis pour Naples, afin de réaliser le plan que j'avais conçu, et dont je ne me suis plus écarté.
« Arrivé à Naples, je demandai comme une faveur d'être incorporé avec mon ancien grade de lieutenant, je n'en voulais plus d'autre, dans un régiment prêt à partir pour les Présides ; cette faveur qui pour tout autre eût été une disgrâce, me fut acoordée sans difficulté, vous pouvez bien le croire. Je vins donc en garnison à Orbitello ; bientôt, après je sollicitai et j'obtins le poste de la tour délia Ta-
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gliata, autre disgrâce considérée par moi comme une faveur, et je jurai d'y demeurer jusqu'à la mort. J'ai tenu parole.
.« Avant de m'y installer pour ne la plus quitter, j'avais fait un voyage en Calabre, afin d'y arranger une fois pour ' toutes, mes affaires de famille. J'avais atteint ma majorité; ma sœur, je le savais, n'avait aucune vocation pour la vie religieuse ; je la mariai en lui abandonnant en dot une large part de la fortune de mon père qui m'était destinée tout entière; je passai avec ma mère quelques jours d'intimité, et, sans la mettre dans la confidence d'un projet qu'elle n'aurait point approuvé, parce qu'elle n'aurait pu le comprendre, je revins m'ensevelir dans ma solitude des Présides.
« Qu'aurais-je fait ailleurs? La terre entière, à l'exception du seul Etat dont l'approche m'était interdite, était un désert pour moi. Plutôt que de traîner ma tristesse à travers le monde, ne valait-il pas mieux, comme j'ai fait, la dérober à tous les yeux ? Les hommes ne pouvaient rien pour moi, qu'aurais-je été faire parmi les hommes? Je n'avais eu qu'un rêve en ma vie, ce rêve était évanoui ; qu'une ambition, et cette ambition était si démesurée, si prodigieuse, qu'elle en était insensée. J'avais placé mon but trop haut pour jamais l'atteindre. Et puis ces lieux m'étaient chers, ils m'étaient sacrés. Mon existence tout entière était concentrée sur ce point ignoré du globe. D'ici je voyais toujours la forteresse où j'avais expié trop d'amour ; les ruines où j'avais été rendu à la liberté par celle même pour qui je l'avais perdue ; le promontoire où j'avais connu dans le même instant l'excès dt* bonheur et l'excès du désespoir; j'avais sous les yeux, nuit et jour, cette mer inflexible qui avait emporté mon âme, et, par delà ses limites , l'Espagne m'apparaissait comme un royaume enchanté où m'emportaient mes songes.
c Chaque jour, depuis vingt ans, je viens m'asseoir sur cette pierre, et là, depuis vingt ans, je vois la même image,
j'entends la même voix, je creuse la même idée. J'ai des jours d'abattement où je roule au fond des abîmes ; j'ai des jours d'ivresse et d'extase où je m'élève au ciel sur les ailes de l'amour ; car l'amour est immortel dans les âmes prédestinées à son culte; plus il les éprouve, plus elles souffrent par lui, et plus aussi il s'y enracine, plus elles lui sont fidèles. Elles trouvent dans leurs souffrances même des félicités ineffables.
« Et puis n'avais-je pas dans mes souvenirs de doux refuges, d'immenses consolations? Je ne pouvais, sans ingratitude, le méconnaître? J'aimais ; or, le bonheur est moins d'être aimé que d'aimer soi-même ; celui des deux qui aime le plus, celui-là est le plus heureux ; et non-seulement j'aimais, mais j'avais pu le dire ; on avait souffert mes aveux; que dis-je? souffert.... on me les avait arrachés. Moi-même enfin n'avais-je pas été aimé? Et par qui?... Parla souveraine grandeur, la souveraine beauté. Si je ne pouvais me flatter d'avoir inspiré im amour égal' au mien, j'avais du moins occupé ses pensées. Gomment en aurais-je douté? N'avait-elle pas daigné venir elle-même ici tout exprès pour me le dire? Ne m'avait-elle pas donné de sa propre main son image? Ne m'avait-elle pas laissé cette boucle de cheveux qui est une partie d'elle-mêma? N'ai-je pas le droit de presser sur mon cœur, sur mes lèvres, ces divins otages? Et, si j'ai souffert, qu'importe? L'amour ne consiste pas à être heureux soi-même, mais u trouver son bonheur dans le bonheur d'un autre. — Qu'elle soit donc heureuse ! m'écriais-je sans cesse ; je n'en demande ni n'ai le droit d'en demander davantage!,
« Et d'ailleurs que ne dois-je pas à cet amour ! Il a élevé mon âme au-dessus des intérêts vulgaires et des attachements inférieurs. Peut-on redescendre sur la terre après qu'on s'est assis, ne fût-ce qu'une fois, k la table des dieux? Oui, j'ai connu l'amour des dieux, et je n'en ai plus compris aucun autre; j'ai connu l'amour dans toute sa grandeur, dans toute sa beauté. Rien de terrestre et de maté-
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rieln'ena, même en rêve, profané la fleur. Je porte intact et pur en mon sein, ce tendre et saint idéal, comme un germe immaculé qui doit un jour éclore dans les cieux. Dieu ne l'a pas semé dans mon âme pour l'étouffer. J'en crois sa parole et mon amour lui-même : si mon âme est immortelle, mon amour Test aussi. Ah 1 ceux qui n'ont connu l'amour que dans les fougueuses étreintes d'une possession fugitive, ceux-là n'ont jamais connu l'amour. Ils en ignorent les douceurs, les enivrements, les félicités. La, possession tue l'enthousiasme, et, sans enthousiasme, l'amour existe-t-il? Béni soit Dieu qui m'a jugé digne, dans mon malheur, de si grandes félicités !
« Tout ce qui dans ma conduite vous avait paru d'abord, à vous, comme à tant d'autres, étrange et mystérieux, vous est expliqué maintenant. Il n'y a plus pour vous de mystère'. J'ai mis à nu devant vous ma vie et plus que ma vie, mon âme tout entière. Tout vous est connu , mes actes et mes pensées. Seul au monde, vous savez pourquoi j'habite depuis vingt ans cette tour isolée et pourquoi j'ai constamment refusé tout avancement; si inférieur que soit mon grade, il me plaît; car c'est dans ce grade obscur que la princesse m'a connu, m'a aimé, et d'ailleurs tout avancement m'eût arraché à ces solitudes pour moi si peuplées, oùje veux mourir. Seul aussi, vous comprenez quel intérêt a pour moi cette gazette espagnole qui m'apporte de temps en temps à travers les mers le nom de la reine et qui m'apporte auj ourd'hui .... »
H ne put achever. La parole expira sur ses lèvres, et sa vie parut expirer avec elle. L'ardeur fiévreuse qui l'avait soutenu dans son récit s'était tout à coup éteinte. La pâleur de la mort inondait son visage. Son œil terne était attaché sur la mer avec une fixité effrayante. Ses lèvres remuaient sans qu'il en sortît aucun son. Il avait l'air de se parler à lui-même, et parfois je saisissais quelques mots sans suite et à peine intelligibles :
« Morte!... disait-il, morte!... Morte avant moi !... Et
je vis 1... Je sais bien, reprit-il d'une voix si faible, que je fus obligé de me pencher sur lui pour l'entendre, je sais qu'elle était morte pour moi, que je ne devais jamais la revoir; mais elle vivait, je le savais. Il me semblait qu'il existait d'elle à moi, à travers la distance, une communication mystérieuse, comme entre les purs esprits, et que nos cœurs battaient d'intelligence. Et puis enfin elle vivait l Etmaintenant elle ne vit plus.. ..Elle est morte!... morte !..* morte!... »
Il répéta plusieurs fois ce mot sinistre qui résumait toute sa pensée. Sa voix tomba de nouveau, ses lèvres remuaient toujours; mais je n'entendais plus rien. J'essayai alors de lui parler; il ne tourna pas seulement les yeux de mon côté. Il n'entendait ni ne voyait rien. H n'avait pas même conscience de ma présence. Toute perception du monde extérieur avait visiblement cessé pour lui. Il était absorbé en lui-même dans une méditation, dans une concentration si profonde, que je fus longtemps sans réussir à l'en tirer. J'y parvins cependant après plusieurs tentatives infructueuses. Je l'aidai à se lever, car il était si faible, que ses jambes fléchissaient sous lui. J'eus beaucoup de peine à le ramener à la tour. H ne marchait pas, je le traînais ; il se laissait conduire comme un enfant, sans opposer aucune résistance , et , pendant ce court voyage, qui fut long et difficile, il ne prononça pas une seule parole.
On le coucha sur son lit, et il tomba dans un engourdissement qui ressemblait à la mort. Le faible battement de son cœur disait seul que la vie n'était pas entièrement éteinte en lui. Je passai à son chevet le reste de la journée et toute la nuit suivante, sans qu'il fit aucun mouvement, sans qu'il témoignât, même par un signe, par un regard, qu'il vivait encore. Le matin il s'assoupit un peu, son sommeil fut paisible, et, vers midi, il parut revenir à lui tout k fait. H promena ses yeux autour de lui comme s'il sortait d'un rêve, et m'apercevant près de son lit :
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. « Où suis-je, me demanda-t-il d'une voix sourde. Que s*est-il passé? »
Puis après un moment de silence :
« Ah ! oui, je me rappelle, reprit-il en passant la main sur son front, elle est morte !... »
On avait appelé un médecin d'Orbitello. H arriva. Palmérino lui sourit tristement :
« La médecine , lui dit-il, n'a pas de remède pour le mal dont je suis atteint. C'est Dieu seul qui le peut guérir : le remède s'appelle la mort. »
Il ajouta qu'il désirait rester seul avec moi. Tout le monde se retira.
« Aidez-moi à me mettre sur mon séant, me dit-il, , quand il n'y eut plus personne dans sa chambre ; je n'aime pas à être ainsi couché. Il me semble que je suis déjà dans ma bière, et je ne veux pas qu'on m'y enferme avant de vous avoir donné mes dernières instructions ; tournez-moi du côté de la fenêtre, de manière à ce que je voie le promontoire. C'est cela. Maintenant approchez-vous de moi.... plus près ; car je me sens bien faible, et ma voix n'arriverait pas jusqu'à vous.»
Quand j'eus fait ce qu'il désirait, il prit ma main dans les siennes, et me dit d'une voix lente, mais assez nette : « C'est pour moi une cqnsolation de penser que c'est vous qui me fermerez les yeux. Préparez-vous, cher ami, à me rendre ce dernier devoir, car je sens que je n'en ai pas pour longtemps. Écoutez-moi bien, afin d'exécuter ponctuellement mes dernières volontés. Mes affaires sont en ordre depuis longtemps. Mon testament est dans ce coffret d'ébène que vous voyez près de mon chevet. Vous y trouverez aussi le mouchoir, le flacon, l'éventail; quand • j'aurai expiré, vous y mettrez également le médaillon». de la reine et ses cheveux, mais pas avant ; je veux les sentir là jusqu'au dernier battement de mon cœur. Vous voyez que je vais mourir. Quand je ne serai plus, vous me revêtirez du vieil uniforme que je portais à Caserte, celui qu'a
touché la reine ; vous m'envelopperez du manteau où s'est posé son pied, et vous enfermerez dans mon cercueil le coffret que voilà. Je viens de vous dire ce qu'il contient. Je veux que tout descende avec moi dans la tombe et que la mort elle-même ne me sépare point de ces précieux gages d'un amour immortel. Je désire être enterré sans pierre et sans nom sur le promontoire où elle a reçu mes aveux, où j'ai reçu les siens, et je demande qu'on y érige une chapelle avec ces seuls mots : « A la reine ! » On trouvera dans mon testament les dispositions et les fonds nécessaires à cette fondation. Telles sont mes dernières volontés, et c'est vous, mon unique ami, que je charge de les exécuter ; je sais qu'elles seront exécutées fidèlement. Maintenant je peux mourir en paix: recevez mon suprême adieu.»
Il n'en put dire davantage, et l'effort qu'il avait fait pour parler avait tellement épuisé ses forces, que j'eus beaucoup de peine à entendre ses dernières paroles. H ne faisait plus aucun mouvement ; mais son regard était toujours fixé sur le promontoire. La journée était belle ; pas un nuage ne ternissait l'azur du ciel, et la mer, d'un bleu foncé, était immobile comme un lac. Tout était silencieux dans la nature : la vague, à peine soulevée, expirait au pied de la tour, avec un murmure insensible, semblable au soupir d'une femme ou d'un enfant qui dort. Je voulus adresser la parole à Palmérino ; il me fit signe de me taire. Son œil, déjà terne et vitreux, s'était tout d'un coup ranimé, comme un flambeau qui jette un dernier éclat avant de s'éteindre tout à fait; son front pâle et ses joues plus pâles encore s'étaient* colorées; un sourire ineffable errait sur ses lèvres. Que se passait-il en lui, à cette heure suprême? Quelle vision s'offrait à ses yeux? Il fit un mouvement comme pour tendre les bras à quelque personne invisible pour moi et je l'entendis murmurer plutôt qu'articuler des mots entrecoupés, dont je ne saisis que quelques-uns :
« C'est l'heure!... Tu m'appelles!... Je te suis!... Le ciel s'ouvre !.♦. Je vous rends grâces,, oh! mon Dieu ! »
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Son âme, à ces mots, s'exhala sans convulsion, sans effort. Il souriait encore, qu'il n'était déjà plus. Ses dernières volontés furent exécutées scrupuleusement, et, quand je quittai les Présides, la chapelle mystérieuse était depuis longtemps bâtie. On ne sut jamais à quelle reine elle était consacrée, et je fus sourd à toutes les questions qu'on me fit à ce. sujet. Dans mon dernier voyage d'Italie, celui précisément dont j'arrive, j'ai voulu revoir ces lieux, que je n'avais pas revus depuis plus d'un demi-siècle. J'ai revu la tour et le promontoire; mais le lieutenant Palmérino est complètement oublié, et la chapelle a disparu. Est-ce à la suite d'un tremblement de terre ou des dévastations révolutionnaires ? C'est ce que personne n'a pu m'apprendre. Mais le nom de la reine est resté au promontoire consacré par un si grand amour. Personne également, hors vous et moi, ne sait dans le pays de quelle reine il est question. J'ai laissé croire tout ce qu'on a voulu, et c'est la première fois que je révèle un secret que j'ai gardé fidèlement pendant cinquante ans. Je suppose que mon indiscrétion est désormais sans inconvénient; si c'en est une, je prie les mânes de Palmérino et de la reine de me la. pardonner.
« Votre histoire, dit la comtesse, m'a si vivement touchée, qu'au besoin je joindrai mes prières aux vôtres pour vous obtenir l'absolution de ces deux parfaits amants. Un si bel exemple devait passer aux races futures. On n'aime plus ainsi de nos jours. Que n'ai-je vécu dans ce tempslà !
— C'est la première fois qu'on m'envie mes soixanteet-quinze ans.
— Soyez franc, mon cher colonel, n'avez-vous point un peu* brodé?
— Au contraire, comtesse, je suis plutôt resté au-dessous de la vérité, que je n'ai été au delà. Vous devez comprendre qu'après cinquante ans, bien des circonstances ont dû sortir de ma mémoire. Quoi qu'il en soit, me voilà libéré, j'ai payé ma dette.
— Si bien payée, dit le prince Woronoff, que c'est décourageant pour nous ; personne après vous n'osera se risquer, j'en suis sûr, à juger des autres d'après moi.
— - Pas de fausse modestie, dit vivement la comtesse, ou plutôt pas de subterfuges. Il me faut mes dix histoires. A vous, prince.
— Ah ! Madame, (quelle épreuve m'imposez-vous? Quel Curtius se jettera dans le gouffre avant moi ? Personne ne répond? Hélas! Je vois bien qu'il faut que je m'y jette le premier.
— Jetez-vous y donc tout de suite et n'en parlons plus, ou plutôfparlez-en, puisque c'est vous qui avez la parole.
— Je vois bien qu'il ne me reste que le courage des poltrons. Puisqu'il m'est impossible de reculer, je vais sauter le fossé. Dieu fasse que je ne m'y casse pas le cou !
— Une préface, prince !... Vous voulez dpnc payer un gage ? Vous savez nos conventions.
— J'entre en matière. Pendant mon séjour à Rome....
— Pardon, prince, interrompit la comtesse, quel est le titre de votre histoire ?
— Un titre? elle n'en a pas.
— Tant pis. Le colonel Rudentz a donné un bon exemple en baptisant la sienne. Un titre fixe mieux les souvenirs.
— Eh bien ! Madame, nous appellerons mon histoire : Une Séduction. *
— De femme, ou d'homme ?
— C'est mon secret.
— Quel conteur mystérieux! J'écoute. »
Pendant mon séjour à Rome, on s'occupait dans le monde diplomatique d'une aventure arrivée peu de temps auparavant à un prince étranger, un compatriote à vous, monsieur le conseiller, héritier présomptif d'une des principautés lilliputiennes de votre confédération germanique, comme celui dont vous avez eu l'honneur de faire l'éducation. Je vous demande la grâce de taire son nom, qui ne m'a été confié que sous le sceau du secret. Vous comprenez que je ne veux pas risquer de me brouiller avec de si hautes puissances. Tout ce que je puis dire, c'est que l'altesse sérénissime dont il est question, se nommait Rodolphe, comme tous les Allemands.
Le prince Rodolphe avait vingt ans ; mais on ne lui en aurait pas donné seize, tant il était peu développe. On eût dit une fille déguisée en garçon. Il avait les cheveux blonds, les yeux bleus, le teint rose et blanc ; bien fait du reste, quoiqu'un peu gauche; très-timide, très-modeste, un peu triste, parlant à peine ; rougissant comme une demoiselle, et n'ayant, jusqu'alors, connu l'amour que dans les auteurs; au demeurant, un excellent jeune homme. *
Il avait été parfaitement élevé, savait par cœur ses classiques, et venait en Italie pour compléter son éducation. Il en était à son premier voyage, et c'était la première fois qu'il quittait la cour de son père où la princesse sa mère l'avait couvé sous son aile comme un poussin. Il était accompagné de son gouverneur, un homme mûr et savant, qui avait l'affection de son élève et la confiance de ses augustes parents.
Le prince demeurait à Home, comme tout le monde, sur la place d'Espagne, sorte de square européen où l'on se donne rendez-vous des quatre points cardinaux, et où l'on parle toutes les langues. Il vivait fort retiré. Accompagné partout de son gouverneur, son fidus Achates, pardon, comtesse, c'est du latin, mais c'est ainsi qu'il l'avait baptisé, . en souvenir du fidèle compagnon d'Énée, il passait toutes ses journées dans les Musées, dans les galeries, au milieu des ruines, voyant tout, notant tout, croquant tout; il employait ses soirées à. remémorer ses journées, et rédigeait le journal le plus consciencieux que jamais touriste ait écrit.
J'ai trop présente à la mémoire l'inquiétude que la comtesse a manifestée au colonel Rudentz, à propos des ruines d'Ansédonia, pour n'en pas faire mon profit; ! je jure ici solennellement, par tous les dieux de l'olympe, et par tous les saints du paradis, que bien qu'à Rome je sauterai à pieds joints par-dessus le chapitre des antiquités. „ J'en suis moi-même tellement saturé, j'ai été si impitoyablement persécuté, d'un bout k l'autre de l'Italie, par les antiquaires et leurs éternels avanzi, que je sympathise à l'effroi d'autrui. J'espère, madame, que cette déclaration de principes est de nature à vous rassurer et qu'elle me conciliera votre indulgence.
« Je ne prends aucun engagement, répondit la comtesse ; on verra plus tard ce qu'on aura à faire. Mais revenons, s'il vous plaît, à votre blond Rodolphe. »
Mon blond Rodolphe ne fréquentait , et encore à de
longs intervalles, par convenance plus que par goût, que quelques salons diplomatiques. Gomme il n'y a pas de cour k Borne, ce sont les ambassadeurs qui en tiennent lieu. Son gouverneur obéissait en cela aux injonctions particulières de la mère de son élève. La princesse était une femme sévère, de mœurs antiques, et qui avait nourri son fils dans une austérité égale k la sienne ; elle avait rencontré dans le précepteur placé auprès de lui un homme entièrement conforme k ses vues. Tous deux, k l'envi, avaient inspiré au jeune homme le respect et la pratique absolue du septième commandement, et tous les deux, la mère surtout, redoutaient pour lui, comme l'enfer, ces terribles Italiennes que la princesse se représentait, du fond de son Allemagne, comme des anges de perdition. Qu'une seule attachât sur son fils ses noires prunelles, ej c'en était fait de lui.
Le gouverneur partageait ces préjugés , ces terreurs ; autant de son propre mouvement que pour se conformer aux instructions maternelles , il entourait son élève d'un , véritable cordon sanitaire et l'éloignait de toutes les maisons du pays, k moins que ce ne fussent des prélats ou des cardinaux ; si bien que Rodolphe n'avait pas adressé la parôle k une seule femme depuis qu'il était k Rome. Jamais fille k marier ne fut surveillée par une mère dévote avec plus de sollicitude et de rigueur. Ce gouverneur pouvait être un fort savant professeur, mais il savait mieux ce qui se passait k Rome au siècle d'Auguste que ce qui s'y passait sous ses propres yeux ; il déchiffrait couramment un texte,' une inscription; mais le cœur humain était livre clos pour lui, et le monde un pays inconnu; il ignorait les hommes et surtout les femmes.
Rome offre tant de ressources k ceux qui aiment les arts, et qui n'ont pas peur des antiquité?, que Ton s y passe à merveille de la société. On court tout le jour, on rentre au logis harassé, et le soir on n'a besoin que de repos. Le lendemain on recommence, et l'on peut faire ce métier-là des
* mois, des années, comme cet Anglais de ma connaissance qui étant venu à Rome pour y passer unjnois, y est encore aujourd'hui après vingt-deux ans. Ajoutez à cela, s'il vous plaît, qu'il s'est fait païen, mais païen pratiquant et convaincu. J'ai vu dans son oratoire un fort beau Jupiter, auquel il adresse, soir et matin, ses prières et ses sacrifices. C'est la première fois, j'imagine, que Jupiter est invoqué dans la langue de lord Byron.
Sans pousser jusque-là le fanatisme de l'antiquité, le Télémaque allemand et son sage Mentor vivaient tout entiers dans le commerce des anciens, et, à la religion près, aux mœurs aussi, il faut le dire pour être juste, toutes leurs occupations, toutes leurs admirations étaient exclusivement païennes.
Vous savez tous, puisque vous avez été à Rome, que la plaie de la ville éternelle est la classe innombrable des eieeroni.; Nuit et jour embusqués sur le passage des étrangers, ils les détroussent le mieux du monde sous prétexte d'archéologie ; il y en a pour toutes les bourses et pour tous les rangs, depuis le pauvre diable à quelques pauls par jour jusqu'aux Nibby et aux Fea, ces deux rivaux acharnés, qui font payer cher leur prétendu savoir et leur rivalité. J'avais pris Fea; un de mes amis avait pris Nibby ; nous nous rencontrâmes un jour au Colisée et là, à propos du niveau de l'ancien pavé, les hostilités commencèrent à tel point que sans notre intervention , ces messieurs en seraient venus aux mains, ni plus ni moins que deux/aeAtn* du temple d'Antonin.
Le cicérone -échu en partage au jeune prince (car par* sonne n'échappe au fléau commun) était un signor Ga~ Iéotto dont le rôle était bien facile et se bornait à celui d'un simple guide, attendu que le gouverneur de Rodolphe en aurait remontré à tou* les antiquaires de Rome et savait par cœur, même avant d'y arriver, sa ville aux sept collines. Il disait : « A tel endroit il y a telle pierre, et sur cette pierre telle inscription. » On y allait : la pierre et
l'inscription se trouvaient juste au point qu'il avait désigné. Signor Galéotto, pendez-vous ! Âvee de pareils clients on va droit à l'hôpital.
Cependant Galéotto ne se pendait pas ; il employait mieux son temps : n'ayant rien à faire, puisque sa charge était une sinécure, il se mit à observer et à réfléchir ; tandis que les deux étrangers étudiaient les pierres, il étudiait, lui, les deux étrangers. Il ne fut pas longtemps sans doute à les juger, à les connaître; il devina l'inexpérience pratique du docte Allemand ; l'innocence, fabuleuse à Rome, de ce beau jeune homme de vingt ans, qui était riche, qui était prince, prince souverain, et, avec cette pénétration italienne à laquelle rien n'échappe , il comprit que tant d'innocence était le fruit de l'éducation plus que de la nature. Si le gouverneur en eût remontré à bien d'autres qu'à Galéotto en matière d'antiquités, Galéotto en eût remontré en sagacité, en diplomatie, non pas au gouverneur seulement , mais à Machiavel lui-même. C'était un de ces Italiens madrés qui mettent en pratique ce proverbe de leur nation :
Gon arte e con inganno
Si vive meuo l' anno ;
Gon inganno e con arte
Si vive T altra parte.
Il songea tout de suite à utiliser sa découverte à son profit, ne fût-ce que pour remplir ses loisirs et ses poches. " Il se proposa, en un mot, de terminer l'éducation du prince, ou, pour mieux dire, de la commencer, quant à la partie que sa mère et son précepteur avaient systématiquement négligée. Son plan une fois arrêté, il prit la chose de loin, car c'était un adroit corrupteur que le signor Galéotto, et, changeant de rôle mentalement flvec la souplesse d'un insaisissable Protée, d'antiquaire il se fit.... serpent. Il marcha dès lors à son but comme César Borgia marchait au sien.
II commença par aveugler le gouverneur à force de flatteries ^ et il n'en fallut pas beaucoup : le bon Allemand avait trop peu l'expérience du monde et des hommes pour se douter seulement du piège que lui tendait l'artificieux Italien; il y tomba tête baissée et prit en lui une confiance à toute épreuve. Maître du gouverneur, il restait à s'emparer de l'élève. Peut-être n'était-ce pas le plus facile. L'extrême innocence déconcerte l'extrême corruption, et la naïveté véritable est souvent la plus sûre de toutes les égides.
Galéotto ne changea point ses manières avec le prince; il resta vis-à-vis de lui ce qu'il avait été dès le premier jour, insinuant, empressé, respectueux jusqu'à la servilité. Il ne plaisait ni ne déplaisait à Rodolphe : il lui était indifférent. Cependant, à force de l'avoir auprès de lui, puisqu'il les accompagnait dans toutes leurs explorations et toutes leurs promenades , il avait fini par s'habituer à lui comme à une chose qu'on voit tous les jours. S'il lui arrivait, ime fois par hasard, de sortir sans lui, il en faisait la remarque et demandait : * Où donc est Galéotto? Galéotto ne vient-il point?» C'était déjà une habitude, et beaucoup de moralistes prétendent que l'habitude est le ciment unique de tout attachement.
Galéotto ne parlait pas, il agissait. Grâce à la confiance que le gouverneur avait en lui , c'était lui seul qui réglait chaque matin, à peu près sans contrôle, les courses à faire, les objets à voir, en un mot, le programme de la journée. En abdiquant le sceptre d'antiquaire, il avait pris, en manière de compensation, la baguette de majordome. Il choisissait maintenant de préférence les galeries et les musées où se trouvaient des peintures et des statues faites pour éveiller au cœur du jeune homme des émotions de son âge : la Sibylle du palais Borghèse, la Psyché du Capitole, la Galatée de la Farnésine, la Vénus victorieuse de Ganova, qui n'est autre qu'une illustre princesse, laquelle posa devant l'artiste,, on sait dans quel négligé ; tant d'au-
très marbres enfin, tant d'autres toiles où le génie a divinisé la beauté.
Le gouverneur ne se doutait et ne se défiait de rien ; * dans son amour de l'art pour l'art , il ne voyait dans tout cela que des lignes et des couleurs ; Rodolphe y voyait à son insu davantage : de subites rougeurs lui montaient au front, des bouffées de sang se précipitaient à son cœur et Tétouffaient. À la vue de ces symptômes , dont aucun ne lui échappait, le séducteur jouissait en secret de son artifice ; le lendemain, il redoublait la dose, et le philtre agissait avec d'autant plus de puissance que personne n'en avait conscience, excepté lui.
Un jour qu'il le vit plus troublé que de coutume , en sortant de je ne sais quelle galerie, il le conduisit, toujours escorté du fidèle et inutile Achate, chez un statuaire de sa connaissance, qui venait de terminer une statue destinée à une cour étrangère ; avant de la laisser partir, l'artiste l'exposait dans son atelier et prenait l'avis des connais* seurs. C'était un sujet mythologique ; on n'en traite guère d'autres. à Rome : étrange anomalie! il semble que la Rome des papes soit encore la Rome des dieux. C'était donc une nymphe quelconque, mais si bien réussie, couchée avec tant d'abandon, si pleine de mollesse dans toutes ses poses, j'allais dire dans tous ses mouvements, si vivante, en un mot, si femme.... qu'elle l'était trop. *M. le gouverneur trotrVa beaucoup à critiquer; tandis qu'il dissertait savamment avec lé sculpteur sur le grain du marbre, les attaches des membres, la saillie des muscles, le travail du ciseau, que sais -je encore? Rodolphe fixait un œil rêveur sur les formes pures et charmantes que l'art faisait vivre sous ses yeux : ce n'était pas pour lui du marbre ; c'était la nature, la vie même. Il commençait à voir clair dans la fable de Pygmalion.
En quittant l'atelier, ils allèrent finir la soirée dans la villa voisine, toute parfumée de genêts en fleur et de jasmin, toute pleine des premières lucioles et des premiers
rossignols. Le soleil s'était couché dans l'or; l'étoile de Vénus brillait à travers l'ombre des chênes verts et des * cyprès. La brise était tiède et Ton respirait dans l'air les premières émanations du printemps. Le signor Galéotto soutenait avec le gouverneur je ne sais quelle thèse archéologique ; et la discussion semblait fort animée. Rodolphe suivait à quelques pas, sans y prendre aucune part, sans inême en entendre un mot. Il sentait sur son cœur un poids inconnu; une tristesse profonde, inconsolable , s'était emparée de tout son être ; il regrettait ou croyait regretter son pays, sa mère, et, s'il eût été seul, il aurait pleuré.
Gomme ils regagnaient la place d'Espagne, Galéotto les fit entrer dans la petite église de Saint-Sylvestre ou on célébrait une fonction , comme on dit en Italie. H y avait même deux factionnaires à la porte. L'intérieur était illuminé ; l'encens s'élevait en tourbillons odorants jusqu'à la voûte et remplissait de ses doux parfums le temple tout entier ; l'orgue modulait un air tendre et mélancolique ; quelques voix unies en chœur lui répondaient d'en bas en notes harmonieuses. Tout respirait là, si j'ose le dire, une religieuse volupté.
Galéotto conduisit le prince vers une petite chapelle écartée , sous prétexte d'y voir un tableau ; le prince, se laissa conduire machinalement. Une femme était agenouillée à l'un des coins de l'autel, et son visage, levé vers une madone qui était au-dessus, recevait toute la lumière du lustre dont la chapelle était éclairée. Rodolphe l'aperçut en y entrant, et s'arrétant tout à coup, il demeura comme frappé d'un éblouissement. Ge visage était d'une beauté miraculeuse. Rodolphe ne saisit aucun détail, ne distingua aucun trait ; il vit une femme, une femme comme il n'en avait jamais vu. Il lui sembla que c'était la première qu'il voyait de sa vie. Il avait été, je le répète, littéralement ébloui. H appuya sa main sur la grille de la chapelle, comme s'il eût craint de tomber, et, après s'être senti rougir jusqu'à la racine des cheveux , il devint d'une pâleur
presque livide. Cette apparition ne dura qu'un instant , le temps que réclair met à déchirer la nue. L'inconnue baissa la tête et retomba dans les ténèbres. Se voyant remarquée, elle se releva et s'alla perdre dans la foule qui remplissait l'église.
Cette scène muette avait duré moins de temps qu'il ne ' m'en a fallu pour vous la raconter; mais le signor Galéotto avait tout vu , tout compris. Il feignit néanmoins de ne s'être aperçu de rien , et continua la conversation comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé. Vous pensez bien que Rodolphe ne fit aucune allusion à ce qu'il yenait de ▼oir ; il n'osa ni suivre cette femme ni parler d'elle; mais, malgré tous les efforts qu'il fit pour dominer son émotion, il rentra chez lui bouleversé. Son gouverneur n'était pas homme à deviner ces choses-là, et cette journée finit pour lui comme elle avait commencé.
Pour éviter les lieux communs , je ne vous dirai point que Rodolphe ne ferma pas l'œil de la nuit et que les jours suivants il fut distrait, préoccupé. Tous ces symptômes sont l'A, B, G de l'amour, et je n'ai pas la sotte présomption de vous remettre à l'alphabet. Le prince imagina divers prétextes pour retourner à l'église de Saint-Sylvestre ; il en fit bien des fois le tour à toutes les heures de la journée, il en fouilla toutes les chapelles, les recoins les plus obscurs, mais il en fut pour sa peine ; la vision ne reparut plus. Une semaine , puis deux, s'écoulèrent dans cette recherche infructueuse : il était bien près de désespérer.
« Altesse ! lui dit un soir le signor Galéotto, c'est aujourd'hui la Saint-Joseph, et tout le monde mange des fritelle en plein air. C'est un coup d'œil à voir pour les étrangers.
—Et qu'est-ce que c'est que vos fritelle? demanda le gouverneur du prince.
—Ce sont des beignets de riz frits dans l'huile. Il est d'usage k Rome de n'en manger qu'aujourd'hui, comme' on mange des fèves le jour des Morts, des pois la veille de
Noël, et le jour même une soupe faite avec des œufs, de la viande et du lait.
— Je. comprends les fèves pour le jour des Morts, répondit le- gouverneur; car la fève était consacrée aux mânes dans l'antiquité, et c'est un reste du paganisme; mais je ne comprends ni les fritures de la Saint- Joseph, ni les pois, ni la soupe de Noël. Il faudra que je cherche cela dans mes auteurs.
— En attendant, vous devriez faire un tour sur la place de la Rotonde. »
La proposition fut agréée, et Ton partit à pied de la place d'Espagne. Rodolphe s'arrangea de manière à passer devant l'église Saint-Sylvestre, qui n'en est pas loin; mais elle était fermée , et , contristé jfar ce nouveau mécompte, le trentième au moins de ce genre qu'il eût subi depuis quinze jours, le jeune homme suivit ses deux compagnons sans prononcer une parole.
La place de la Rotonde ou du Panthéon, car c'est la même chose, était couverte de tables couronnées de lauriers, de verdure de toute espèce, et chargées de beignets fumants que l'on frit en plein vent, sous les yeux des convives. 11 est reçu que tout le monde en goûte : ce sont de véritables agapes. Tout cela est assaisonné d'une odeur d'huile brûlée qui n'a rien de délectable, et de sonnets en l'honneur de saint Joseph, dont les auteurs anonymes gagneraient assurément fort peu de gloire à rompre leur incognito. Pendant que le gouverneur du prince se perdait en conjectures sur l'origine de ce divertissement populaire, son élève se divertissait médiocrement, et il errait dans la foule comme une âme en peine. Tout à coup il laissa échapper un cri sourd. Il avait aperçu ou cru apercevoir, entre les colonnes du Panthéon, son apparition de Saint- Sylvestre; mais elle avait passé si rapidement, qu'il l'avait à peine entrevue. Il fit quelques pas pour la suivre; sa timidité, le décorum le retinrent, et il rejoignit son gouverneur qui, selon sa coutume, ne s'était aperçu de rien.
Il en était de cet excellent gouverneur comme de tant d'an* très : il aurait eu grand besoin d'avoir près de loi quelqu'un qui le gouvernât lui-même. Le signor Galéotto était plus clairvoyant; rien ne lui échappait, mais il ne disait rien.
Quinze mortelles journées s'écoulèrent encore sans que l'inconnue reparût aux yeux de Rodolphe, et cette fois le mal prit un caractère plus sérieux ; il n'était plus seulement rêveur et préoccupé, il était morne et découragé. Sa blessure de Saint-Sylvestre allait peut-être se fermer lorsque l'apparition du Panthéon l'avait rouverte , comme si Ton plongeai? un poignard dans une plaie prête à se cicatriser. Il ne dormait plus, ne mangeait plus , n'avait de cœur à rien. Naguère si studieux, il feuilletait maintenant ses livres sans les lire ; son journal quotidien était arriéré de huit jours; seulement alors son gouverneur commença à prendre l'alarme : il appela le médecin qui parla de l'influence de la mal9 aria et ordonna des bains et des potions. Mais le véritable médecin n'était pas loin. Quand Galéotto vit le mal à ce point, il intervint, comme le dieu du théâtre ancien, deus ex machina.
«Altesse! dit-il un dimanche matin, il y a spectacle ce soir au Mausolée d'Auguste; si vous m'en croyez, vous y ferez un tour. C'est un coup d'oeil k voir pour les étrangers. »
Rodolphe ne s'en souciait pas. Le tentateur sut bien l'y décider.
« Ce spectacle est vraiment admirable, ajouta-t-il, toutes les dames de Rome y vont. »
Un éclair d'espérance illumina l'âme assombrie de Rodolphe. La journée, dès ce moment, lui parut sans fin, la nuit n'arriverait jamais. Retenu à l'hôtel par un obstacle que Galéotto avait prévu , préparé sans doute , le gouverneur ne put ce soir-là accompagner son élève ; mais il avait tant de txmfiance en Galéotto , qu'il le mit sous sa garde, et ils partirent seuls à la nuit tombante. Le Mausolée
d'Auguste est situé, comme vous le savez, k l'extrémité occidentale de Rome, entre le Tibre et le Corso. On en a fait un amphithéâtre découvert, qui, malgré ses vastes dimensions et grâce à la modicité du prix d'entrée, se remplit infailliblement toutes les fois qu'il y a quelque fête. Il était presque comble quand ils arrivèrent et l'orchestre annonçait déjà le spectacle.
Le coup d'oeil était des plus pittoresques et des plus brillants. Cette fois le signer Galéotto n'avait pas menti : les femmes étaient en grand nombre et en grande toilette,, car l'amphithéâtre est très-éclairé, par opposition aux théâtres de Rome, qui ne le sont pas du tout. Seul au milieu de cette foule immense et houleuse , Rodolphe suivait du regard les groupes animés qu'il avait sous les yeux, ou plutôt il n'y cherchait qu'un visage, et ce visage il ne le trouvait pas.
Le spectacle «enfin commença.
C'est une succession non interrompue de feux d'artifices, industrie particulière à Rome, et dont les Romains sont très-friands. Les fochetti, c'est le nom qu'on leur donne, représentent des étoles, des fleurs, des arabesques r des fantaisies de toute forme et de tout genre , des orages effrayants et des pluies de feu semblables à la pluie d'or qui tomba jadis sur Danaé. C'est un plaisir bien fugitif, mais il est plein d'émotion. Chaque tableau est suivi d'une épaisse fumée à travers laquelle les flambeaux et les torches ne jettent plus qu'une clarté rougeâtre, telle qu'on se représente le sombre éclat des régions infernales. Quelque temps invisibles, les spectateurs, assis en amphithéâtre comme dans les cirques anciens, sortent l'un après l'autre de ces ombres sinistres pour reparaître au grand jour. Ces péripéties de lumière et d'obscurité , d'obscurité et de lumière , ne sont pas la partie la moins saisissante du spectacle.
A la suite d'un de ces ténébreux entr'actes, Rodolphe aperçut, à quelques gradins du sien , l'apparition mystérieuse de Saint-Sylvestre et du Panthéon, illuminée, en
plein visage, comme la première fois. Il reçut comme un choc électrique ; la respiration lui manqua, et, s'il n'eût été assis, les jambes, sans nul doute, lui auraient manqué. Ce soir-là cependant il eut le temps de se remettre assez pour examiner cette femme; car, après tout, ce n'était qu'une femme et elle n'avait de surnaturel que sa beauté.
Jamais créature plus accomplie n'était sortie des mains de Dieu. Tous *ses traits étaient modelés sur l'antique, et ce que Rodolphe entrevoyait de sa taille offrait la même perfection. Son teint avait cette pâleur mate particulière aux Romaines , et qui imprime à leur visage une distinction sans égale. Ses cheveux noirs jetaient des reflets dorés. Ses grands yeux veloutés étaient ombragés de longs cils. Son sourire.... que dire de ce sourire incomparable!... Quapd ses lèvres s'entr'ouvraient , c'était le ciel même qui semblait s'ouvrir.
Le prince se promit bien cette fois de la suivre et de savoir qui elle était, dût-il compromettre sa dignité sérénissime et jouer sa couronne héréditaire. Mais, avant la fin du spectacle , elle avait profité d'un tourbillon de fumée pour disparaître. En vain la chercha- t-il des yeux dans toute l'enceinte , il lui fut impossible de la découvrir*
Rodolphe sortit désolé du Mausolée d'Auguste, et reprit en silence le chemin de son hôtel. Galéotto le suivait sans mot dire, heureux d'avoir si bien réussi à troubler le cœur de l'innocent jeune homme, et s'applaudissant d'un résultat qui dépassait ses espérances. D'abord Silencieux, mais ne pouvant plus se contenir, le prince lui demanda tout à coup, comme ils traversaient le Corso :
« Signor Galéotto, connaissez- vous cette femme?
— Quelle femme, Altesse î
— Cette femme si; belle qui était assise à dix pas de nous. Tout le monde la remarquait ; il est impossible que vous ne l'ayez pas remarquée aussi.
— En effet, j'ai remarqué qu'elle regardait beaucoup Votre Altesse. Mais je ne la connais pas. »
L'entretien en resta là, et l'on continua à marcher en silence ; mais, au moment de mettre le pied sur la place d'Espagne :
« Signor Galéotto, reprit Rodolphe, y aurait-il un moyen de savoir quelle est cette femme 1
— Si ce n'est pas impossible, c'est du moins bien difficile ; Rome est si vaste ! Mais enfin si Votre Altesse a quelque intérêt à le savoir, on peut toujours chercher. »
Le prince craignit évidemment d'en avoir trop dit et se repentit d'avoir laissé échapper le secret de sa préoccupation. H essaya de reculer.
« Je n'y tiens pas autrement, répondit-il en jouant l'indifférence, mais en la jouant bien mal, surtout en présence d'un maître si consommé. C'est une pure affaire de curiosité. »
Il fut effrayé, en rentrant en lui-même, de voir quel chemin il avait déjà fait. Il se reprocha surtout d'avoir eu assez peu d'empire sur lui-même pour mettre un étranger dans sa confidence; car les deux questions qu'il avait adressées à Galéotto et surtout la manière brusque, inattendue» dont elles avaient été faites, constituaient l'aveu le plus clair et le mieux caractérisé. H était impossible de s'y méprendre. Ce n'est pas qu'il se défiât de Galéotto ; il était trop jeune et trop neuf en toute chose pour comprendre seulement la défiance ; l'ombre d'un soupçon ne lui avait pas même traversé l'esprit ; mais un premier amour a toutes les pudeurs, surtout celle du mystère et du silence. H se promit bien de réparer sa faute en se montrant à l'avenir plus circonspect et plus discret.
La dernière chose à laquelle il songea, fut de s'ouvrir franchement à son gouverneur, et de prendre conseil de son amitié, sinon de son expérience. Cette bonne idée ne lui vint pas, ou, si elle lui vint, il ne s'y arrêta point : la fausse honte l'en détourna. C'était pourtant le seul parti
raisonnable qu'il eût à prendre, et c'est pour cela qu'il ne le prit pas. Spn gouverneur n'aurait certainement pas dépisté l'intrigue qui se tramait autour de son élève , mais il aurait craint un danger pour lui, et, fidèle aux instructions de sa mère, il l'aurait emmené de Rome, c'est-à-dire qu'il l'aurait sauvé.
Galéotto, de son côté, se promit bien de profiter des otages qu'on lui avait donnés : « le prince a parlé le premier, pensait-il, car le scélérat était bon logicien; il a parlé spontanément, sans sollicitation de ma part, sans provocation d'aucune espèce. Il s'en repentira d'abord et voudra revenir en arrière ; il l'essayera, mais il ne le pourra pas. Un premier aveu en appelle toujours un second, puis un troisième. Une fois sur le chemin des confidences, on ne s'arrête plus. Ce qui est dit est dit. II. ne peut faire maintenant qu'il n'y ait pas un secret entre nous. J'ai un droit sur lui, sans qu'il ait sur moi aucune prise. Il aura bientôt besoin de mon intervention, et mon pouvoir augmentera à mesure que je deviendrai plus nécessaire. Quant à son gouverneur, il ne lui dira pas un mot. Je peux être tranquille de ce côté. »
Rodolphe tint assez bien pendant les premiers temps la résolution qu'il s'était imposée. Il luttait, il souffrait, mais il se taisait. Son impitoyable bourreau épiait d'un œil impassible les battements de son cœur, comptait les gouttes de sang qui coulaient de sa blessure ; sans pitié pour sa victime, il attendait patiemment la crise suprême qui devait la jeter palpitante entre ses bra& perfides.
Tout se passa comme il l'avait prévu. Cette lutte sourde dura plusieurs jours, sans que le silence fût rompu ni d'un côté ni de l'autre. Il n'avait plus été question de l'inconnue. Rodolphe semblait l'avoir oubliée, du moins il espérait le faire supposer; Galéotto feignait de croire ce qu'on voulait qu'il crût. Chacun des deux jouait la comédie et pensait tromper l'autre ; mais il n'y avait qu'une dupe à ce jeu muet.
Le résultat était inévitable et prévu d'avance; Rodolphe était au bout de ses forces ; après avoir invoqué à son aide, aussi longtemps qu'il l'avait pu, sa dignité, sa fierté, tous ses principes, tous ses préjugés ; il dut se déclarer vaincu; le souffle impétueux d'une passion naissante avait emporté Tune après l'autre ces faibles barrières. Le trait avait pénétré si profondément dans son cœur, qu'en voulant le retirer, il ne faisait que l'enfoncer davantage. Ne pouvant plus vivre ainsi, il résolut, quoi qu'il en pût résulter, de s'ouvrir à Galéotto, qui l'attendait là. H eut cependant encore assez d'empire sur lui-même, au dernier moment, pour colorer sa défaite et pour feindre un calme qui était bien loin de lui. Se trouvant en tête-à-tête avec Galéotto, tête-à-tête que lui-même avait préparé, il entama la conversation par un gros mensonge, le premier qu'il eût fait de sa vie.
c Signor Galéotto, lui dit-il du ton le plus dégagé qu'il put prendre, je crois avoir rencontré la femme de l'autre soir.
— Ah ! oui, cette femme qui n'avait d'yeux que pour Votre Altesse, au Mausolée d'Auguste.
— Vous n'avez pas découvert qui elle était?
— Votre Altesse ne m'en ayant plus parlé, j'ai cru que vous n'y pensiez plus, et je n'y ai plus pensé moi-même. Mais pour peu que vous y teniez.
— Y tenir, n'est pas le mot. Je vous ai déjà dit que c'était de ma part une simple affaire de curiosité, un pur caprice.
— Votre Altesse aie droit d'en avoir; pourquoi n'en aurait-elle pas? Que n'avez- vous dit. cela plus tôt? A l'heure qu'il est, votre caprice serait déjà satisfait depuis longtemps. Mon métier n'est pas précisément de faire ces sortes de commissions....
— Gomment Tentendez-vous , signor Galéotto? interrompit le prince en rougissant jusqu'aux oreilles.
— Absolument comme Votre Altesse, comme un simple
caprice. Je n'y entends pas plus malice que cela. Ainsi que je le disais, il n'est pas dans mon rôle de me mêler de ces choses-là ; mais je connais quelqu'un qui, moyennant un fort petit salaire, tous rendra ce léger service ; et si celui-là ne réassit pas, ma foi, il faudra y renoncer. H n'a pas son pareil à Rome.
v — Qu'il n'aille pas an moins me compromettre ! s'écria Rodolphe, déjà effrayé de la témérité de sa démarche.
— Pour qui me prend Votre Altesse ? On ne saura pas même qu'il s'agit de vous.
— Tenez, sîgnor Galéotto, voilà pour sa peine. » .Rodolphe à ces mots détacha un magnifique diamant
monté en épingle , qu'il portait à sa cravate, et le donna à Galéotto, qui le mit dan& sa poche sans sourciller, et ne fit qu'un saut de la place d'Espagne au Ghetto. Vous savez tous, puisque vous avez été à Rome, que le Ghetto est le quartier des juifs, une espèce de geôle où la police les enferme la nuit, comme des animaux malfaisants. Mais aucun de vous n'est peut-être descendu dans cette sentine de la nef de Saint-Pierre.
Figurez-vous une rue.... que dis-jet... un ruisseau fangeux et tortueux, bordé de» huttes borgnes en bois pourri et k demi ruinées, où pendent des loques, à soulever le cœur le plus robuste. Montaigne dit, dans son voyage d'Italie, qu'il aime de Rome jusqu'à ses taches et ses verrues. Je doute qu'il ait vu celle-là. Or, il y a là-dedans une fontaine, une école, une synagogue, et tout près, mais hors de l'enceinte, est 1a chapelle Sainte-Marie-des- Pleurs, qui est toujours fermée. Le Ghetto est près du Tibre dont les eaux réunies ne le laveraient pas, et il communique avec 111e de San-Bartoloméo, par le pont Fabricms, vulgairement nommé Quattro-Gapi. Sur le pont même s'élève un oratoire, et sur cet oratoire un Christ menaçant, dont la face est tournée, comme un anathème étemel, contre le peuple déicide. Afin de ne laisser aucun doute sur la signification de cette terrible menace,
on a gravé sous le crucifix, en latin et en hébreu, deux versets d'Isaïe, inspirés tous les deux au prophète par la colère divine1.
Haïs et méprisés, les juifs de Rome sont regardés comme une race maudite et traités en conséquence. H n'y a pour eux aucune loi ; l'arbitraire le plus dur est assez bon pour de pareils réprouvés, et l'omnipotence des subalternes le rend encore plus brutal ; le bâton joue là un grand râle. Écrasés d'impôts exorbitants, ils n'obtiennent rien du gouvernement qu'à prix d'or. C'est à cette condition seulement qu'ils sont tolérés dans la ville des papes.... si c'est là de la tolérance, et sans la protection de la diplomatie étrangère, ils en verraient bien d'autres.
A chaque règne, il faut qu'ils viennent implorer du nouveau souverain la permission de demeurer à Rome; cette cérémonie humiliante a lieu le jour du Possesso, c'est-àdire le jour où le pape prend possession de Rome en qualité de prince temporel ; et, par un raffinement de barbarie, elle se passe à l'arc-de-triomphe élevé par Titus après la conquête de Jérusalem. Arrivés en procession au lieu de leur supplique et de leur supplice, les impétrants, Gomme dit le Gode, présentent à genoux au pontife, dans un bassin d'or, un exemplaire du Pentateuque et une somme d'argent monnayé , qui représente leur rançon. Le pape ne daigne pas leur répondre; il se contente de les frapper d'une baguette qu'il tient à la main ; voilà leur permis de séjour. C'est exactement ainsi, que, dans l'antiquité, le maître affranchissait son esclave.
Ce n'est pas tout encore : ils sont forcés, sous peine de trois pauls d'amende, d'aller chaque année en procession écouter un sermon débité à leur intention, le 20 février, dans l'oratoire de la Très-Samte-Trinité-des-Étrangersret-
1. «Expandi manusmeas totâ die ad populum incredulum, qui graditur in via non bona post cogitationes suas. » Le second est celui-ci : « Populus qui ad iracundiam provocat me, ante faciem meam semperjqui immolant in hortis et sacrificant super latebras.»
des-Convalescents. Malheur à ceux qui s'endorment au prêche! Des surveillants, dont la main n'est pas légère, les réveillent à grands coups de gaule. Cette coutume, quelque peu pédagogique, était tombée en désuétude; mais elle a été rétablie * sous le pontificat de Pie VII, par le cardinal Gonzalvi.
Le préjugé contre les enfants d'Israël est universel à Rome, et les chiens sont mieux traités qu'eux. J'ai vu un campagnard jeter d'un coup de pied dans un fossé bourbeux un colporteur juif qui ne s'était pas assez vite rangé sur son passage, et il est plus que probable que si le col* porteur eût porté plainte à la police, il aurait reçu pour dommages et intérêts le cavaletto.
Les juifs, aux termes des dernières ordonnances9, ne peuvent posséder aucun immeuble ; tous contrats passés par eux sont nuls, et ils doivent, pour qu'on les reconnaisse, porter un ruban jaune. Aucun, quelle que soit sa fortune, ne peut demeurer ailleurs qu'au Ghetto. Je ne sais quel membre de la tribu Rothschild n'obtint qu'à grand'peine .et à grand renfort de notes diplomatiques, sans parler des scudi, l'autorisation de loger dehors; et je crois, Dieu me pardonne, qu'il venait négocier un emprunt au profit de la cour de Rome ! Deux juifs de Livourne ne furent pas si heureux ; ils payèrent d'une grosse amende et de la prison une seule nuit passée hors du Ghetto.
Débouchant de la place Cenci, de parricide mémoire, le signor Galéotto entra dans la cité d'Israël en véritable Romain , c'est-à-dire la canne haute et toute prête à fonctionner. Quelqu'un se trouvait-il sur son chemin, que ce fût une femme, un homme, un enfant, n'importe qui, n'importe quoi, il tapait dessus en guise d'avertissement, et Martin bâton lui ouvrait un passage. Qui est méprisé est d'ordinaire méprisable : il ne venait à personne seulement la pensée