En
de rendre les coups. H arriva ainsi battant et jamais battu, à travers des haillons sordides, des odeurs méphytiques et des rixes de ravandeuses pour un bayoque, jusqu'à une ruelle encore plus infecte, encore plus immonde, encore plus bruyante , appelée le Vicolo des Gaccabéri ; après quelques pas, il entra dans quelque chose qu'on appelle là une maison, qu'on devrait appeler un bouge, un chenil, une auge, que sais-je?... ce quelque chose, en un mot, qui n'a pas de nom sous le soleil.
« Eh ! signor Galéotto, lui cria un petit homme sale et barbu, digne habitant d'une pareille habitation, et dont l'accent guttural rappelait, même en italien, les durs cantiques rabbiniques qu'il chantait à la synagogue; vous voilà donc? On vous croyait mort.
— - Je ne suis point mort, puisque me voilà, répondit le Romain d'un air arrogant. Et toi, père Zébédée, tu n'es pas mort non plus , à ce que je vois.
— Et pourquoi donc voulez-vous que je meure ?
— - Pour aller voir ce qui se passe dans la maison du diable ; car, vous autres, mécréants, vous finissez tous par là tôt ou tard.
— Il a toujours le mot pour rire, le signor Galéotto.
— Ce n'est pas pour rire cependant qu'on vient dans vos étables à pourceaux ; il faut bien y être forcé pour risquer son nez parmi vos chiffons.
— - Vous venez donc pour affaire ? tant mieux. La mère Zébédée me disait, pas plus tard que ce matin : « Je crois, « mon homme, que le signor Gaïéotto a voulu se gausser « de nous. »
*— Beau plaisir, ma foi ! pour un bon chrétien ! Est-ce que vous en valez la peine ?
— La peine ou non, signor (Méotto, parlons raison, car toutes ces plaisanteries ne sont pas des raisons. Causons sérieusement si vous le voulez bien : notre affaire traîne furieusement en longueur, à ce qu'il me semble.
— Si tu savais la langue des anciens Romains, nos an-
cêtres, je te répondrais par nu proverbe latin : Festina lente. Ce qui vent dire en bon italien : Chi va piano va sano.
— Vos proverbes penvent être fort savants ; mais quelques bons scndi feraient bien mieux mon compte ! Depuis plus de deux mois que vous nous lanternez, on n'a pas encore vu la couleur de votre argent.
— Et la couleur de ce diamant, qu'en dis-tu ? répondit Galéotto en lui présentant l'épingle que le prince venait de lui donner.
— Voyons celât s'écria le fils d'Israël, en avançant vivement la main pour s'en emparer.
— Un moment, s'il vous plaît, répondit Galéotto, en s'éloignant d'un pas : Oculis non manibus. Il pourrait se tromper de poche, et il se trouve fort bien dans la mienne.
— Gomment voulez-vous que je l'estime, si vous ne me le laissez pas voir ?
— Tu le verras, sois tranquille, autant que cela te fera plaisir, car il sera bientôt k toi.
— Enfin, Toilà qui est parler.
— Il n'y a plus qu'un petit arrangement à prendre. Ce diamant vaut cinq cents scudi , comme un bayoque. Tu vus m'en donner trois cents ; tu garderas le reste en àcompte.
— Miséricorde ! vous voulez donc m'écorcher tout vif? Et où voulez-vous que je les prenne, ces trois cents scudi?
— Où* ils sont ; dans les vieux bas et les vieilles culottes qui te servent de caisse.
— H me restait à peine quelques malheureux bayoques que j'ai prêtés pas plus tard qu'hier à un cadet de faraille, pour acheter une prélature de douze mille scudi. Et puis vous prétendez que cette babiole vaut cinq cents écus. Cela vous plaît à dire. H y a beaucoup à en rabattre.
— H n'y a rien k rabattre du tout. Tu sais bien
que je me connais en pierres fines aussi bien que toi ; quand Galéotto a dit : Gela vaut tant ; c'est que cela vaut tant.
— Je ne nie pas votre coup d'oeil. Seulement l'estimation de celui qui vend n'est pas l'estimation de celui qui achète. Et, à supposer même, ce que je ne crois pas, que ce diamant valût autant que vous le dites, je trouve la part que vous me faites beaucoup trop maigre. J'admets la proportion, mais en changeant les termes : deux cents scudi ■ pour vous et trois cents pour moi ; supposé tonjours, bien entendu, que la chose en vaille cinq cents.
— Partageons par moitié et n'en parlons plus. Veux-tu ou ne* veux-tu pas ? C'est à prendre ou à laisser. Si tu refuses, il n'y a rien de fait et j'irai me pourvoir ailleurs. Per Bacco ! Il y a à Rome d'autres filles que la tienne.
— Trouvez-en une qui lui ressemble, et je vous la donne pour rien, s'écria une vieille femme hérissée qui déboucha tout à coup comme une furie, d'un coin du bouge où elle se tenait blottie. Vous croyez donc, vous autres habitants des beaux quartiers, qu'il n'y a qu'à mortifier le pauvre monde? Vous n'êtes pas ici à la place d'Espagne, entendez-vous.
— Je m'en aperçois parbleu bien! Si je pouvais l'oublier un instant, la vue et l'odorat m'en feraient bien vite ressouvenir.
— Dire que mon Olympia n'est pas la perle de Rome ! répétait la vieille en joignant ses mains décharnées. Tu l'entends, Zébédée, il ose dire que notre fille n'est pas jolie.
— Eh ! qui vous dit cela, mère Zébédée? Croyez-vous donc que, si elle ne l'était pas, j'aurais jamais jeté les yeux sur elle ? Je m'étonne, au contraire, qu'une si belle plante ait pu croître sur un pareil fumier. Voyons, là, franchement, père et mère Zébédée, cette fille est-elle bien à vous? Ne l'auriez-vous point volée dans quelque palais de Rome?
— Elle est aussi bien à nous et de nous que vous êtes sorti, vous, du ventre de votre mère.
— Vous y mettez tant de chaleur qu'il faut bien vous croire, quoique ce soit incroyable. C'est égal ! la Providence a 'quelquefois d'étranges caprices et la nature s'amuse à créer des contrastes bien peu naturels.
. — Et pourquoi donc, s'il vous plaît, notre Olympia ne serait-elle pas aussi jolie qu'une autre î
— Parce que vous êtes tous les deux d'atroces magots, et qu'elle a l'air, elle, d'une princesse romaine. Aussi, est-ce un sort de princesse que je veux lui faire.
— H y a longtemps que vous nous répétez cela, signor Graléotto, et nous n'en sommes encore qu'aux paroles.
— Patience ! vous dis-je. Cueillir la poire avant qu'elle soit mûre, c'est vouloir la perdre.
— En attendant, les semaines et les. mois s'écoulent, dit la vieille, de mauvaise humeur. Ma fille est d'âge à ne plus attendre , et le moment est venu de nous indemniser des sacrifices que nous avons faits pour son éducation. Nous avons été assez longtemps misérables; grâce à elle et avec l'assistance du bon Dieu , nous pouvons espérer d'avoir pour nos vieux jours un morceau de pain.
— - Et du beurre dessus, si vous me laissez faire; mais si vous vous impatientez, vous gâterez tout.
— Mais enfin, depuis cfue nous vous la gardons, elle a manqué deux occasions magnifiques de faire sa fortune et la nôtre ; la première fois avec un grand d'Espagne, et ces jours derniers encore avec un milord anglais.
— Je ne vous ai pas dit de la mettre au couvent et je ne vous demande pas l'emploi de son temps. Je m'en rapporte k vous pour ne le lui pas laisser perdre. Tout ce que je vous ai recommandé, c'est de la tenir k ma disposition, et le moment est venu de tenir votre promesse. La poire est mûre. '
— À qui donc destinez-vous mon Olympia?
— Pas une question là-dessus, si vous voulez que nous réussissions. Mais répondez-moi vous-mêmes. Pourquoi avez- vous appelé votre fille Olympia?
— C'est un colporteur du quartier qui nous en a suggéré l'idée pour avoir lu ce nom sur un tombeaif antique à Ostie. Qu'avez-vous à lui reprocher, à ce nom? n'est-il pas bien porté?
— Parfaitement porté par votre fille, car l'Olympe l'aurait admise, à première, vue, au rang de ses divinités. »
Cette allusion mythologique fut perdue pour les époux Zébédée, qui n'avaient jamais entendu parler de l'Olympe ni de ses divinités, pas même de Plutus. La conversation reprit son niveau matériel, et continua comme auparavant. On échangea de part et d'autre beaucoup de paroles, beaucoup d'injures; on disputa, on batailla longtemps. Enfin on tomba d'accord sur tous les points, et les trois acolytes parurent, en se séparant, contents les uns des autres.
Galéotto partir, l'horrible couple resta seul dans sa tanière; le mari se mit à examiner à la loupe l'épingle que lui avait laissée Galéotto ; la digne femelle de cet ignoble mâle s'approcha de lui, et lui demanda d'un air inquiet :
«Eh bien! Zébédée, vaut-elle vraiment cinq cents scudi ?
— Elle en vaut sept, et je la vendrai neuf, ce qui me constituera un premier bénéfice net de sept cent-cinquante scudi, puisque je n'en ai donné que deux cent-cinquante au signor Galéotto. C'est égal ! comme il dit, il aurait dû me la passer à deux cents.
— Patience ! comme il dit aussi, nous rattraperons cela plus tard.
— Avec les intérêts?
— Et les intérêts des intérêts.
— Amen. »
Le lendemain, Galéotto évita de se trouver seul avec le
prince, afin d'aiguiser davantage sa curiosité. Le surlendemain, il profita d'un instant de tête-à-tête pour lui dire :
« On travaille pour Votre Altesse; mais on n'a encore rien découvert. »
Il lui dit le jour suivant :
« On croit être sur la trace. »
Insensible aux tortures qu'il voyait, qu'il causait luimême, il versait ainsi l'espérance goutte à goutte dans ce cœur naïf et loyal, incapable de soupçonner une trahison, et que dévorait la plus terrible des fièvres, l'impatience de l'amour.
Le jour d'après il alla plus loin :
« Cette fois, dit-il, on tient le fil. Mais je crains une erreur; il faudrait être bien sûr, avant d'aller plus loin, que la personne qu'on suppose est bien celle qui vous intéresse.
— Mais le moyen de s'en assurer?
— Rien n'est plus facile. Elle doit aller ce soir au théâtre d'Apollon, dans une loge qu'on m'a parfaitement désignée* Allons-y, et, quand vous l'aurez vue de vos yeux, il ne pourra plus exister aucun doute sur l'identité de sa personne. »
Vous devinez bien qu'il n'y en avait aucun ; l'épreuve était un nouveau piège tendu à la bonne foi de Rodolphe, le moyen infaillible de plonger une fois de plus le fer dans sa blessure.
« C'est elle 1 » di^-il tout bas à son bourreau, qui le sa* vait mieux que lui,
« Je la reconnais aussi, » répondit-il froidement.
Mais ce soir-là Rodolphe la vit fort mal. Elle était dans le fond d'une loge obscure, où l'oeil du cœur seul pouvait la découvrir. U n'en reçut pas moins le trait en pleine poitrine, et son émotion fut si violente qu'il ne chercha pas même à la cacher à Galéotto. Le premier pas fait, il en avait fait un second, un troisième, et le traitait déjà en confident.
H va sans dire que son gouverner ne se doutait de rien absolument. H attribuait les préoccupations de son élève et ses distractions fréquentes, tantôt à une cause, tantôt à une autre, à toutes, excepté à la véritable. Le mouvement, pensait-il, et un changement de lieu le remettront dans son assiette ordinaire. Quoiqu'il adorât Rome et qu'il se fût proposé d'abord d'y prolonger son séjour, il parla de faire un voyage à Naples , même en Sicile, pour étudier les antiquités d'Agrigente et de Syracuse.
Galéotto saisit le mot au passage et se dit avec inquiétude qu'il était temps de frapper un coup décisif. Il trouva d'ailleurs dans Rodolphe un puissant auxiliaire. Le jeune homme se récria, on devine avec quelle énergie, contre l'idée de quitter Rome ; or, comme chacun, par des motifs différents, désirait qu'on y restât, il fut décidé qu'on y resterait. Cette résolution arrangeait tout le monde.
« C'est égal ! pensa le prudent Romain, il ne faut pas m'endôrmir; si l'on allait me l'enlever ! La velléité qu'a eue ce damné Tudesque de quitter Rome est un avertissement du ciel. Brusquons le dénoûment. »
Rodolphe passa toute la journée du lendemain dans une fiévreuse attente. Son esprit romanesque flottait de rêve en rêve. Dieu sait quels châteaux en. Espagne il édifia sur le terrain mouvant de ses espérances ! Nous avons tous passé parla; car tous (j'aime à le croire pour notre honneur) nous avons été amoureux, au moins un$ fois dans notre vie, et nous nous rappelons tous avec bonheur les enchantements, les enivrements, les illusions, les désespoirs du premier amour. S'il avait rêvé tout le jour, que ne rêva-t-il pas pendant la nuit I II rêvait encore le matin dans son lit lorsque Galéotto entra dans sa chambre à coucher.
« Bonnes nouvelles ! lui dit-il en entrant. Je n'ai pas voulu perdre un instant pour en rendre compte à Votre Altesse; voilà pourquoi j'ai pris la liberté de me présenter si matin.
— Parlez vite ; qu%vez-vons appris ?
— Voici : la personne en question n'est point mariée , premier point, et elle est orpheline. Elle appartient à une bonne famille de Romagne, et n'est que depuis peu de temps à Rome, où elle est venue solliciter pour un procès d'où, dépend, m'a-t-on dit, toute sa fortune.
— Elle se nomme?
— Olympia.
—Et demeure?
— Bans la petite rue de Saint-Isidore.
-u- Seule?
— Avec une camériste qui s'appelle Sounta. Voilà tout ce que je sais.
'—C'est déjà beaucoup, signor Galéotto, et vous êtes un habile homme. Mais , ajouta le prince après un moment de silence, vous a-t-on dit qu'il existât un moyen de s'introduire chez elle?
— Je n'ai rien appris à cet égard par mes agents ; mais j*ai prévenu le désir de Votre Altesse , au moins par la pensée, et j'ai réfléchi que le procès qui l'appelle à Rome est une circonstance favorable dont on peut tirer parti ; c'est de ce côté, si vous m'en croyez, qu'il faut diriger nos batteries.
— Je ne comprends pas bien comment un étranger peut s'immiscer dans ces choses-là.
— Un étranger du rang de Votre Altesse "est plus puissant à Rome que tous les Romains. J'ai déjà pris des informations sur ce procès , et j'ai su qu'il était à peu près désespéré; car il a été perdu en première instance et en appel au tribunal de l'A. G.1. Il ne reste plus que l'appel suprême de la Rota , et c'est devant cette dernière cour qu'il est pendant. Si Votre Altesse le veut bien, vous êtes en position de lui faire gagner son procès. Jugez de sa reconnaissance après un tel service !
—Gomment dois-je m'y prendre?