‹ Les amours d'ItalieChapitre 7 sur 7 · Première Épitre aux Corinthiens, cbap. xv · texte numérisé non relu

Première Épitre aux Corinthiens, cbap. xv

« Quant à la malheureuse Emilie , elle ne recouvra point la raison. Cette belle jeune fille qui avait traversé les Alpes si pleine de vie et d'espérance les repassa quelques mois plus tard dans le corset des aliénés, en faisant retentir les échos de mes propres montagnes des terribles paroles qui l'avaient tuée : « Je t'aime ! Je t'aime ! Je « t'aime I » Elle n'en prononça plus aucune autre.

« Et maintenant , monsieur l'abbé , trouvez-vous que j'ai assez causé de maux sur la terre? Avez- vous connu dans tout le cours de votre carrière un criminel plus criminel que moi?

« Moi prêtre , moi ministre de l'Évangile , je n'ai pas même eu la vertu vulgaire des derniers marchands. Les hommes, dans leurs rapports entre eux, respectent d'ordinaire un dépôt ; or, Dieu avait remis en dépôt dans mes mains indignes cette âme d'élite pour la lui garder sur la terre en attendant qu'il la rappelât au ciel, et j'ai violé ce dépôt sacré ! Ainsi, je ne suis pas seulement sacrilège devant lui ; j'ai commis aux yeux même des hommes le crime de félonie, le plus bas des crimes. Mais la clémence de Dieu est plus grande encore que mes forfaits ; il a su tirer d'un grand mal un plus grand bien, en ouvrant mes yeux aux lumières de la vraie doctrine, de la vraie foi.

« Yoici en peu de mots de quelle manière ce miracle s'est opéré.

« Si la mort de Nancy n'eût suivi d'aussi près mon attentat, je ne sais si ma conscience m'eût réveillé ou si, doublant l'exécrable moine de Lewis, je n'aurais pas ajouté au crime accompli l'hypocrisie , comme j'avais ajouté le sophisme au crime d'intention. Béni soit Dieu qui ne m'a pas soumis à une si redoutable épreuve ! Saint Paul eut sa vision sur la route de Damas, où il allait persécuter les chrétiens; j'eus la mienne au cimetière de Florence, la nuit que je passai, couché dans les larmes, sur la tombe de Nancy; je crus entendre, j'entendis sa voix douce et tendre me parler encore d'amour, mais, cette fois, du

véritable, non de cet amour égoïste et féroce qui consiste à perdre ceux qu'on aime, au lieu de les sauver. Et ils appellent cela de F amour! Elle ne me dit pas, comme la voix mystérieuse au futur apôtre : « Pourquoi m'as-tu per- « sécutée? » Elle me dit : « Pourquoi m'as-tu mal aimée? » Ce mot fat pour moi toute une révélation. Je compris qu'il avait manqué toujours à ma religion l'élément suprême, l'élément de l'amour,, cet amour vivant, irrésistible, qui transporte les montagnes et sans lequel tout le reste n'est rien, je le répète, que l'airain qui résonne et les cymbales qui retentissent. Je compris pour la première fois ces paroles où l'Evangile est tout entier: « La science « enfie ; l'amour édifie. » Je compris enfin que si j'avais cru je n'avais point aimé.

« A force d'examen et de critique le protestantisme a subalternisé l'amour et c'est là, suivant moi, son plus grand abus. Né, nourri dans la résistance, il procède par le syllogisme, jamais par le sentiment; il disserte, il dispute , il peut convaincre , il n'entraîne ni ne persuade, parce que son esprit est l'esprit de contention blâmé par l'Ecriture, non l'esprit de charité qu'elle recommande. Il pousse à l'orgueil, rarement au sacrifice, parce qu'il s'attache à la lettre qui tue et méconnaît l'esprit qui vivifie. A force d'analyse sa controverse touche à la subtilité , et, trop préoccupée du sens matériel, elle ne pénètre pas dans l'essence invisible. Pour exalter trop la forme, le fond divin des textes lui échappe. H amoindrit par là l'exégèse, et il dénature les véritables lois du raisonnement et de la discussion en voulant prouver ce qui se voit, ce qui se sent; comme si Ton prouvait le parfum des fleurs et l'éclat du soleil. Strict à outrance, absolu dans la règle, il a la roideur du dogme, sans rien de ce qui la tempère ; aussi comme il est froid ! comme il est sec ! Quelle absence de grâce et de tendresse ! C'est un tronc droit et dur qui n'a pas d'ombrage.

« Voilà le protestantisme dans son vrai caractère; or,

j'avais été toujours protestant dahs toute la rigueur et toutes les acceptions du mot ; protestant de naissance, de patrie, d'éducation, de principe, de culte, de mœurs, de position, de tout enfin, excepté peut-être de nature. Mon orthodoxie n'avait au fond jamais été qu'une lettre morte; et en remémorant mon passé, en descendant au fond de ma conscience, j'étais malgré moi contraint de me rendre ce témoignage, que si j'avais eu la foi, je n'avais pas eu les œuvres; or la foi sans les œuvres est morte.

« Et puis , n'étais-je pas en droit de lui adresser des reproches plus sérieux? N'était-il pas solidaire de ma chute? En m'autorisant* en m'obligeant au mariage, ne m'avait-il pas lancé lui-même, sans pitié pour ma faiblesse, dans l'énervante atmosphère des femmes, quand mes principes, mes pressentiments sans doute m'en éloignaient? Et quand, près de succomber à la tentation, blessé au cœur, mais luttant encore, une confession sincère pouvait me sauver peut-être, n'est-ce pas lui qui m'avait dit par la voix du préjugé : Le confessionnal est un piège, le confesseur un usurpateur. Qu'est-ce donc, me disais^je avec amertume) qu'une religion qui, loin de préserver ses adeptes et même ses prêtres, les jette au contraire à la perdition ?

« Je me dis et pensai toutes ces choses sur la tombe de ma victime, et ma conversion date de cette nuit bienheureuse. Quand l'aube parut aux cieux, il me sembla voir poindre en mon cœur la magnifique aurore du jour véritable, du jour éterneL

« Le repentir fit le reste ; il me poussa invinciblement loin des chemins de traverse où je m'étais égaré, dans la grande route de l'Église et du salut. Dès que ma résolution fut prise — etcelle-là dumoins je l'ai tenue — je songeai à quitter Florence, non plus comme naguère par une fuite clandestine, mais au grand jour et en proclamant mes motifs publiquement. Je* réunis les notables pour leur faire part de mon irrévocable résolution; puis j"écrivis, de concert avec

eux, à la Classe de Lausanne pour résigner entre ses mains le mandat que j'avais reçu d'elle et la prier de m'en* yoyer mon successeur.

« Il arriva bientôt. Je pris congé de mon ancien troupeau <Ju haut de la chaire, et je crois l'avoir fait comme je le devais; mais l'auditoire, cette fois, était peunombreux. Il reçut mes adieux d'un air glacé. L'abjuration d'un protestant, surtout d'un pasteur, est un scandale inouï aux yeux de ses anciens frères, et je fus traité par tous d'apostat. Pour les plus tolérants j'étais un fou.

« Qu'importe la vaine sagesse des hommes et leurs jugements téméraires? Les premières lueurs de la lumière divine avaient illuminé mes yeux ; la grâce avait touché mon cœur ; je marchai, et marche encore d'un pas ferme et sous l'œil de pieu dans le chemin de la vérité.

« Je partis pour Rome immédiatement, non sans Q-voir dit adlieu à la tombe où dort Nancy ; pardonnez-moi cette dernière faiblesse. Le jour même de mon arrivée dans la ville sainte, j'entrai dans cette maison chrétienne où vous m'avez connu et dont les pères vénérables daignent m'instruire dans les principes de la seule religion véritable. Je n'en suis pas sorti une seule fois depuis que j'y suis entré. Je neveux pas que les choses du dehors me distraient de mes études ; et d'ailleurs j'ai si cruellement expérimenté ma faiblesse, que je crains tout ce qui pourrait me rappeler mon passé.

« Mon désir est d'entrer dans les ordres ; puis , si mes supérieurs m'en jugent digne, dans les missions étpangères les plus lointaines, les plus périlleuses. Je suis jeune et robuste ; c'est un devoir pour les hommes comme moi de se mettre au service de l'Église militante et de cultiver la vigne du Seigneur aux lieux les plus difficiles. J'ose espérer par là non pas oublier mes crimes — mon premier châtiment est de les avoir toujours présents -— mais d'en obtenir le pardon. Il me reste, hélas ! beaucoup à faire ; plus qu'à tout autre : car j'ai couronné tous mes attentats par le plus

horrible que puisse commettre un pécheur ; j'ai blasphémé, souvenez-vous-en, j'ai foulé aux pieds la divine loi du Sauveur. Cet épouvantable sacrilège constitue ce péché contre le Saint-Esprit prévu dans l'Évangile, le seul qui né sera pas pardonné. J'ai à cet égard , monsieur l'abbé , de sérieuses inquiétudes et des terreurs légitimes; c'est pourquoi vous m'avez vu si souvent revenir avec vous, avec les savants ecclésiastiques qui sont mes maîtres, sur une question si redoutable. Tout ce que vous avez pu me dire, vous et eux, sur . l'opinion de l'Église à cet égard me laisse encore d'affreux doutes; je ne serai rassuré ou du moins calmé que lorsque j'aurai pu me jeter aux pieds de Sa Sainteté et obtenir d'elle l'absolution.

« Voilàmavie, monsieur ,1a voilà, tout entière. C'est celle, vous le voyez, d'un grand pécheur. Maintenant que vous savez qui je suis, si vous daignez me rendre un peu de l'es- . time que j'avais usurpée . j'en serai reconnaissant comme d'une faveur dont je ne suis pas digne. Je ne puis inspirer que l'horreur aux cœurs honnêtes.

« Oserais-je, en terminant ce trop long récit, réclamer de vous une grâce , en réclamer deux ? C'est d'abord , si vous devez traverser la Suisse, de visiter dans la triste demeure qu'elle habite l'infortunée dont j'ai tué la raison. C'est ensuite d'aller voir à Château-d'Oëx mon vénérable père et mon pasteur bien-aimé ? Je leur ai écrit à tous les deux, le jour même de mon départ de Florence , pour les informer, mais sans détails, de ma nouvelle destinée. Mon père ne m'a pas répondu. Je comprends trop, hélas ! son silence ; il renie son fils, il le maudit peut-être ! Mais mon bon pasteur m'a écrit une lettre telle que je l'attendais de sa tendresse, si douce, si tolérante, si vraiment chrétienne qu'elle m'a trop ému, ému au point que je l'ai brûlée ; car elle me reportait trop vivement aux lieux de ma naissance , aux souvenirs de ma jeunesse, et je ne dois plus avoir de patrie que le ciel, plus de pensée que mon salut.

« Voyez-les, monsieur, voyez-les tous les deux. Réunissez-

lestmsoiraufoyerqui m'a vu naître, appelez-y tout le village, tout le Pays-d'en-haut, et racontez-leur mon histoire comme je viens de vous la raconter. Ne cachez rien, n'atténuez rien; dévoilez toutes mes fautes, tous mes crimes; mais dites aussi mon repentir. Dites-leur que leur souvenir m'accompagnera dans mon lointain pèlerinage et qu'il sera toujours cher à mon cœur ; dites à mon père qu'il sera toujours pour son fils l'image parfaite de la vertu sur la terre ; que si j'ai suivi si mal ses leçons et ses exemples, je lui en demande pardon comme à Dieu même ; que si j'ai contristé sa vieillesse en quittant la foi qu'il m'avait enseignée, et qu'il honore, qu'il sanctifie par sa noble vie, il me rendra tôt ou tard plus de justice, et que j'en appelle de son premier jugement au Jugement dernier; dites-lui, monsieur, ah ! dites-lui bien que s'il perd un fils qui lui fut cher, je perds, moi, un père que je vénère, dont je suis fier, qui eut et qui aura toujours ma gratitude et mon respect.

« Si nous ne devons plus nous revoir dans notre patrie terrestre, nous nous retrouverons un jour dans la patrie céleste où il n'y a plus de séparation et plus d'adieux. La vie est courte, et que sont quelques années auprès de l'éternité? Ge peu de jours seront bientôt passés ; s'il comparaît avant moi devant Dieu, il intercédera pour son fils ; et si ma foi et mon repentir sont trop peu dans la balance, il y mettra ses vertus, ses droites pensées sauront la faire pencher du côté des élus.

« La religion qu'il professe n'est pas la véritable, mais il l'hérita de ses pères, n'en connut jamais d'autres; et s'il n'est pas chrétien par la pureté de sa foi , il l'est par le mérite de ses œuvres. Il est donc plus sûr que moi de son salut, il en est surtout plus digne. Les lumières du cœur me disent qu'en pensant ainsi je n'erre point et que je suis dans la véritable doctrine.

« Si cela est vrai pour mon père, ce ne l'est pas moins pour jnon vieux pasteur. Dites-lui, monsieur.... mais non, ne

lui dites rien ; son cœur lui a dit d'avance, et depuis long* temps, tout ce que vos lèvres pourraient lui dire. Serrez sa main dans la vôtre, il comprendra cette filiale étreinte et toutes paroles après seraient superflues.

« Tel est, monsieur l'abbé, le service que je réclame de votre bonté; et si voulez m'écrire quand vous aurez vu tout ce qui m'est cher encore et sacré sur la terre, écrivez-moi, * monsieur, mais une seule fois, car vos lettres ne me pais viendraient plus. J'appartiendrai bientôt, je l'espère» à Dieu par le sacrement, comme je lui appartiens déjà par la volonté. A partir de ce jour glorieux et réparateur, je suis mort au monde. Portez-lui et recevez ici pour vous-mêmes mes derniers adieux* »

Quand l'abbé Ppmar y Paetz eut cessé de parler, il se fit un long silence. L'histoire qu'il venait de raconter avait ému tout le monde, même le prince Woronoff, qui se tutchose miraculeuse ! — comme le reste de lacompagnie. Enfin la comtesse, qui était toujours la première h la brèche et la dernière à la retraite, rompit le silence*

« Monsieur l'abhé, dit-elle, j'espère bien que vous ferez les commissions de ce pauvre homme.

«~Je n'y manquerai pas, madame, pas plus tard qu'aprèsdemain , je dirais demain si l'orage qui gronde encore ne m'eût retenu comme vous au Saint-Bernard.

— Monsieur l'abbé, nous avait bien annoncé une histoire sérieuse; mais je ne m'attendais pas, je l'avoue, à quelque chose de si triste....

— Et de si édifiant, ajouta le prince en essayant de plaisanter.

— Oh 1 prince, ne raillez pas ; je tourne à la mort. Encore une histoire comme celle-là, et je donne ma démission : je prends l'habit; je me fais sœur grise, et, comme le catéchumène des Gonvertendi, monsieur l'abbé, je me fais missionnaire. Je ne dirai pas : Qui m'aime me suive! mais : Qui m'aime me retienne ! .

UîïB CONVERSION. 319

A qui échoira un si doux rôle? demanda galamment le conseiller.

— A vous, monsieur l'Américain, qui êtes là sombre et taciturne Gomme Bas«rde-Guir, dans vos forêts vierges. Je vous préviens que vos compatriotes Cooper et Washington Irwing, ces deux Gharmants conteurs, noua ont rendus difficiles.

— i» Ah! madame, répondit M. Jakson, vous m'épouvantez.... Eh bien, ma foi, tact pis ou plutôt tant mieux; quand on est sûr d'avance dp se noyer, on se jette à la mer en désespéré..

~- Plus je vis, dit la comtesse, et plus je me convaincs d'une chose ; c'est que les hommes de tous, les pays ont un amouivpropre exorbitant. Suisse, Russe, Allemand, Français, et jusqu'à un citoyen du nouveau monde, vous avez tous, tant que vous êtes, débuté par le charlatanisme de la fausse modestie, même ici à huit mille pieds au-dessus de la mer,

— Je vous remercie, madame, de l'encouragement.

— Monsieur, il n'y a pas de quoi. Et, là-dessus, l'Amérique est libre de se jeter à la mer quanxl il le voudra,

— Tout de suite, madame ; je n'ai d'autre planche de salut que ma bonne volonté.

— Je vous rappelle nos conventions : il est d'obligation que la scène soit en Italie.

— Mon histoire se passe en Sicile. Est-ce permis ?

— Va pour la Sicile ! Gela nous changera. Est-elle gaie, votre histoire?

— Je ne sais trop : quand on me l'a racontée, j'ai ri et pleuré tout à la fois.

— Nous tâcherons de rire le plus possible et de ne pas pleurer du tout. Et elle s'intitule cette histoire?...

— J'ai bien envie de prendre pour titre un des proverbes du signor Galéotto, de respectable mémoire.

— Lequel ?

— Au mariage, à la mort, Le Diable fait son effort.

— Que nous dites-vous la , grand Dieu ? H s'agit donc encore de mort?

— Non, madame, de mariage.

— Les mauvaises langues,firte colonel Rudentz, diraient que c'est la même chose.

— Et toi aussi, Brutus?... s'écria la comtesse d'un air plaisamment tragique. »

Puis elle se hâta d'ajouter pour mettre fin à ces interminables préliminaires :

« Silence, messieurs! et place au Nouveau-Monde! le Nouveau-Monde va parler. »

Le Nouveau-Monde obéit, sans se moucher ni cracher, ce qui est .rare dans l'Ancien. Mais au moment où M. Jackson allait prendre la parole, la comtesse l'interrompit pour lui dire :

« A propos , savez-vous que votre titre ne me plaît pas du tout. Je vous le passe pour épigraphe ; mais il m'en faut un autre.

— Soit ,. madame. Je vous propose en échange : Les Aventures de Bianca.

— A la bonne heure, Maintenant marchez. »

Au mariage, à la mort.

Le Diable fait son effort.

H y avait une fois, non pas un roi et une reine, comme dans les contes de Fées, mais un lord anglais et une princesse sicilienne qui eurent, non pas beaucoup d'enfants, mais un seul, et c'était déjà trop, car ils n'étaient pas mariés ; du moins ils ne Tétaient pas ensemble ; lord Ramsey, c'est ainsi que se nommait l'Anglais, avait sa femme légitime en Angleterre, et le mari de la princesse — on m'a tu son nom par discrétion et j'imite cette réserve — était, en Espagne, chargé d'une mission diplomatique du roi Ferdinand ou plutôt de la reine Caroline, qui gouvernait sous son nom. L'histoire ne dit pas de quelle manière lady Ramsey consolait son veuvage au delà des mers ; mais je vais vous dire comment la princesse sicilienne charmait le sien à Païenne.

Et d'abord elle était fort belle, circonstance aggravante pour un époux absent ; elle aimait le plaisir sous toutes les formes, jouait gros jeu, dansait beaucoup, soupait longtemps, et quant au reste vous allez voir.

Lord Ramsey avait la passion des voyages, passion toute britannique, et peu s'en fallait qu'il n'eût déjà parcouru à trente ans qu'il avait les quatre parties du monde. H avait touché à Palerme au retour d'une excursion dans les principautés barbaresques et comptait n'y rester que quelques jours ; mais les beaux yeux de la princesse en avaient décidé autrement. Ils se virent, ils se plurent et le résultat prévu de cette sympathie fut l'enfant ci-dessus mentionné, comme disent les notaires.

Sa naissance pensa coûter cher à sa mère. Les premières douleurs s'étaient à peine déclarées qu'oui lui vint annoncer le brusque retour de son mari qui en ce moment-là même arrivait d'Espagne et débarquait à Palerme. Gomme son absence avait duré plus de neuf mois et même plus du double, il était au moins difficile de lui appliquer le principe du droit romain : Pater est quem nuptias demonstrcmt. Le pavillon ne pouvait ici couvrir la marchandise ; la contrebande était aussi par trop manifeste. Ajoutez que le prince diplomate n'était- pas un mari Gommode, qu'il était bien en cour, et que la reine Caroline réfugiée à Palerme, depuis très-peu de temps, détestait la princesse, par la seule raison que la princesse était plus belle qu'elle et surtout plus jeune de trois ou quatre lustres. Elle avait donc en perspective le couvent, comme Gela était arrivé à une princesse napolitaine de ses amies, qui, pour une faiblesse absolument semblable, y avait bel et bien passé et perdu les dix plus belles années de sa vie. En présence d'un pareil danger, le parti de la princesse fut pris immédiatement. Elle remit l'enfant qui venait de naître à sa camériste de confiance en lui ordonnant de le porter à son véritable père.

« -~ Et qu'il n'en soit plus question, ajouta cette tendre mère. Cette fois il est bien à lui. »

La camériste sortait par une porte, comme le mari entrait par l'autre. On trouva un nom quelconque pour la maladie de sa femme et il lui prodigua, tant qu'elle dura, tous les soins imaginables. Et voilà comment les diplomates ont le

nez fin et le coup d'oeil sûr* Un malheur n'arrive jamais seul : lord Ramsey était malade de son côté. Il avait rapporté d'une excursion aux raines de Sélinonte une fièvre de rnal'aria, si pernicieuse que dès les premiers jours sa vie fut en danger. La nature l'aurait peut-être guéri, les médecins l'achevèrent ; et quand la camériste vint déposer l'enfant sur son lit, il n'avait plus que quelques heures k vivre. H recueillit le peu de forces qui lui restaient pour faire appeler un consul étranger qu'il connaissait et qui passait, quoique négociant, pour le plus honnête homme de Païenne.

* Mon ami, lui dit-il d'une voix mourante , voici un enfant qui m'appartient. Je vous le confie ; qu'il trouve en vous un père, puisque Dieu lui enlève le sien k sa naissance. Prenez dans mon secrétaire tout ce que vous y trouverez d'argent; vous le ferez valoir en bon et fidèle tuteur et je mourrai plus calme en songeant que mon enfant aura dû moins après moi du pain. »

Le consul promit tout , versa des larmes sincères, rassura et consola son ami ; enfin , il quitta l'appartement en emportant l'enfant sous son manteau et dans sa poche une somme de quatre mille livre sterling en bank-notes qui s* trouvaient dans le Secrétaire du moribond. H n'était pas au bas de l'escalier que lord Ramsey avait expiré.

C'était le soir, le eonsul alla droit au port , où il prit une barque qu'il conduisit lui-même ; quand il fut ftu milieu du golfe, il coucha bien chaudement l'enfant de son ami dans un berceau qu'il avait acheté de la femme d'un marinier et l'exposa, comme Moïse, sur la mer, à la garde des vents et de la Providence. Cela fait, il retourna tranquillenient chez lui , enferma dans sa caisse les quatre mille livres sterling dont il était dépositaire et s'aila coucher à côté de sa femme, après avoir, en bon père, embrassé ses enfants qui dormaient , eux aussi, dans leur berceau. Cette commandite inespérée lui permit d'étendre le cercle de ses affaires ; contrairement au proverbe : Argent mal acquis

ne prospère pas, il a prospéré, et c'est maintenant le plus riche négociant de toute la Sicile. Sa considération a grandi naturellement en raison directe de sa fortune ; Ferdinand lui a donné la croix, et tout le monde lui donnerait lé bon Dieu sans confession.

Or, il arriva qu'un individu , portant sous le bras une boîte de fer-blanc et à la main un bâton ferré , sortit de Païenne à la pointe du jour pour aller herboriser sur les hauteurs du mont Pellegrino. En suivant le bord de la mer, il vit flotter quelque chose , c'était le berceau de l'enfant clandestin que les brises de la nuit avaient poussé doucement à la côte. Notre herborise^ se mit dans l'eau jusqu'à la ceinture et tira le berceau sur la grève. Il prit dans ses bras l'innocente créature qui dormait, qui mourait , et à qui restait à peine encore un souffle de vie. Il la ranima, et, revenant sur ses pas, l'emporta chez lui. Ce fut la seule plante, dont il enrichit ce jour-là son herbier. Ce charitable inconnu se nommait Pandolfo et il était de son métier apothicaire ; on dirait pharmacien, aujourd'hui que les portiers s'appellent concierges, les barbiers coiffeurs et que l'épicier classique s'intitule négociant en denrées coloniales. Le signor Pandolfo n'était pas riche et il avait déjà cinq enfants de son légitime mariage avec la signora Pandolfa. Il en avait eu même un sixième qu'il avait perdu au berceau peu de jours auparavant. Ce sixième enfant qu'ils pleuraient encore tous les deux était une fille, et l'enfant mystérieux dont je vous narre les aventures était une fille aussi,

« Ma chère femme, dit Pandolfo en rentrant chez lui, voici un enfant que le ciel nous envoie pour remplacer notre chère petite Bianca. Nous lui donnerons son nom pour qu'elle nous la rappelle en nous la faisant oublier. »

La bonne dame pleura d'attendrissement et de pitié sur la trouvaille de son mari, et ce qu'il avait dit fut exécuté à la lettre. Ils la firent baptiser dès le lendemain, en bons chrétiens qu'ils étaient , et lui donnèrent le nom de

Bianca. Elle fut de la famille dès le jour même et ils l'adoptèrent si complètement qu'ils ne firent bientôt plus aucune Sifférence entre elle et leurs propres enfants. La confusion s'établit si bien que les voisins eux-mêmes ne surent plus si c'était une autre Bianca ou la même qui était ressuscitée. C'est ainsi que la fille de la princesse anonyme et de lord Ramsey devint celle d'un apothicaire, et cela grâce à la scélératesse du plus honnête homme de toute la Sicile.

Nous allons, si vous le voulez bien , madame la comtesse, sauter à pieds joints quatorze ans. Les aventures de Bianca ne commencent qu'alors, comme sa vie de femme ; car en Sicile une jeune fille est à marier même avant cet âge. Une fille du prince Butera, que j'ai eu l'honneur de connaître en Sicile, Mme la duchesse de Mondragone, m'avouait que, mariée à douze ans et mère à treize, elle s'amusait parfaitement à quinze avec les poupées de sa fille.

Bianca avait été élevée , comme ses deux sœurs ou quasisœurs, au couvent de la Martorana , dont les religieuses ont , entre autres vertus chrétiennes, la recette exclusive et le monopole des confitures de citrouille. On en parle dans toute la Sicile. Leur règle est d'ailleurs fort peu sévère. Leur couvent, comme tous ceux de Palerme, a des grilles sur les rues les plus populeuses; ceux qui en sont trop éloignés achètent des maisons voisines le droit de vue et de passage; on en traverse quelquefois plusieurs pour arriver par des corridors percés dans les combles au Gassaro, qui est le Corso de Palerme , et à la Strada Nova ou Maqueda, qui la coupe en deux et n'est guère moins fréquentée. Si vous apercevez au haut d'une maison une ou plusieurs fenêtres grillées , soyez sûr qu'il y a derrière quelque religieuse ou quelque pensionnaire qui vous lorgne vous et bien d'autres. Vous devinez l'effet que les beaux jeunes gens qui passent doit produire sur ces imaginations ardentes et captives! Voilà ce qu'on appelle, en Sicile, retraite claustrale et détachement du monde.

Bianca n'avait, au reste, aucune disposition pour l'un ni pour l'autre. Elle tenait de sa mère l'amour du plaisir, et de son père celui du mouvement. Elle était à l'âge où les jeunes filles n'ont en tète qu'une seule idée, le mariage, et ses parents adoptifs y songeaient sérieusement. Sur leurs cinq enfants, ils avaient trois garçons et deux filles; Bianea était la troisième et la plus jeune de tous. Les garçons faisaient leur chemin , qui d'un côté, qui de l'autre, et ne coûtaient plus rien à la famille. L'aînée des filles avait épousé le premier garçon de la pharmacie, lequel devait la continuer à la mort ou à la retraite de son beau-père. Les fils avaient préféré d'autres carrières et c'était pour le signor Pandolfo un grand crève-cœur. L'un était soldat , un autre marin et le troisième employé à la Secrétairie d'État. La seconde des filles avait du goût pour le cloître et ne voulait pas se marier. On la nommait déjà dans la maison la Menaça. Restait Bianca dont je vous ai confessé les dispositions, assurément fort peu monacales.

Un soir, le signor Pandolfo et la signora Pandolk, seuls dans leur boutique, tenaient conseil derrière le comptoir ;

« Ma chère femme, disait le mari, tu as raison, comme toujours , beaucoup trop raison ; il est grand temps de marier notre chère Bianca. Elle va sur ses quinze ans et elle est belle comme le jour. Les jeunes gens la lorgnent déjà beaucoup trop et la petite friponne n'est pas là sans s'en apercevoir.

— Eh bien 1 mon ami , marions-la tout de suite. Qu'ai* tendons-nous?

-— Un mari, rien que cela.

— Avec sa figure?

— Précisément à cause de sa figure elle est difficile. Et puis elle n'a pas l'humeur docile de ses sœurs; elle est fière comme une princesse et je ne serais pas du tout surpris qu'il y eût du sang noble dans ses veines. Ses langes étaient bien fins, tu dois t'en souvenir, et toi-même en as fait la remarque dans le temps. Je crains bien que nous

n'ayons couvé un œuf d'aigle dans un nid d'oiseaux domestiques. »

Ils passèrent alors en revue plusieurs partis sans s'arrêter à aucun , parce qu'aucun ne leur parut convenir à Bianca.

« Tu vois, ma chère femme, reprit le digne apothicaire, que la chose n'est déjà pas si aisée. Et puis , entre nous , je crains toujours le moment où il faudra bien finir par dire la vérité. Tous les hommes ont là-dessus de grands préjugés, surtout dans notre île, et je me désole quand je réfléchis que cette pauvre Bianca, que tout le monde croit maintenant notre fille et qui le croit elle-même, n'est après tout qu'un enfant trouvé.

— Un enfant trouvé?.*. Elle que j'ai nourrie de mon lait , que j'ai élevée comme ses sœurs, que j'aime autant qu'elles, plus peut-être à cause de son malheur! Et quelle nécessité de le dire? Gela ne regarde personne. N'est-elle pas notre fille, voyons? Tiens, il me semble parfois que c'est l'âme de notre première Bianca qui est revenue habiter parmi nous.

— Tout cela est vrai , mais il faudra toujours produire son acte baptistaire au curé de la paroisse et ce diable d'acte va tout révéler.

— Eh bien! nous nous saignerons pour lui faire une dot. Voilà notre aînée mariée ; l'autre veut entrer au cou* vent ; quant à nos garçons, ils se suffisent à eux-mêmes, Dieu merci, et n'ont plus besoin de nous. Us ont toujours dit d'ailleurs, et tu l'as entendu vingt fois comme moi , que s'il doit leur revenir quelque chose après nous, ils entendent que ce soit tout pour leur sœur Bianca.

— A la bonne heure ! Mais un étranger ferait mieux notre affaire. Il emmène sa femme après le mariage et tout est dit; le secret reste entre eux deux. »

Ils en étaient là de leur conversation lorsque Bianca entra dans la boutique. Elle jeta en entrant la longue mante de taffetas noire qui l'enveloppait tout entière à la

mode des Siciliennes, et laissa voir la plus belle tête et la plus belle taiHe que jamais homme ait adorées. Le ciel semblait s'être complu à réunir en elle les beautés et les contrastes de ses deux patries : Anglaise par son père, elle avait les cheveux blonds, une peau de satin , un éclat incomparable; Sicilienne par sa mère, elle avait les yeux noirs, et quels yeux? et quels cils? Des yeux faits pour embraser une nouvelle Troie ; des cils d'un demi-pied de long et qui faisaient ombre sur ses joues. Ajoutez à cela, s'il vous plaît, une taille de nymphe , un pied de fée, des bras de reine, une main de courtisane ou d'impératrice. L'humble pharmacie en était tout illuminée. Elle venait de se promener à la Marine avec ses deux sœurs, la Monaco, et l'autre , toutes deux jolies , mais quelle différence î Cherchez donc les étoiles de la nuit quand le soleil paraît aux cieux.

Elle était connue dans tout Palerme sous le nom de la belle blonde , comme si elle eût été la seule. Quand les marchands de fleurs passaient sous sa fenêtre; ils lui présentaient leurs plus beaux bouquets au bout de longs roseaux, et refusaient son argent, disant galamment qu'ils se trouvaient assez payés par un merci de la Rosa di Beltà ; c'est pour elle que l'abbé Giovanni Méli, le Théocrite moderne de la Sicile, avait composé sa charmante chanson sicilienne intitulée La Lèvre, Lu Labbru , dans l'idiome insulaire :

Dimmi, dimmi, apouzza nica, etc.

Dis-moi, dis-moi % gentille abeille, etc., et le poétique abbé lui rendait souvent visite dans le laboratoire du signor Pandolfo. Il était lui-même un peu du métier; le roi de Naples voulant le récompenser de ses poésies, n'avait rien trouvé de mieux que de le nommer professeur de chimie à l'université de Palerme. Il est juste d'ajouter qu'il ne savait pas un mot de la science des Berzélius et des Lavoisier. Sa mort, arrivée vers ce temps-là, fat un

grand chagrin pour toute la famille. Une société s'était formée de son vivant pour lui ériger un monument surmonté de son buste ; en posant devant le statuaire chargé de le faire, il prit froid à la poitrine pour l'avoir découverte, et mourut ainsi de son immortalité , comme aurait dit le cavalier Marini.

On prétend que les enfants de l'amour sont plus beaux que les autres. Bianca en était la preuve éclatante. On dit aussi qu'ils sont plus heureux. Écoutez jusqu'au bout son histoire avant de rien décider à cet égard. J'ajoute , sous forme de parenthèse, que les cheveux blonds, l'une des plus grandes beautés de la jeune Sicilienne, étaient alors beaucoup plus rares qu'ils ne le sont devenus depuis la longue occupation de la Sicile par les Anglais , qui ne font rien pour rien. Les maris siciliens payaient cher, je le crains, la protection intéressée de leurs puissants alliés.

La pharmacie du signor Pandolfo était dans le Cassaro , en face d'un grand café où tout Palerme venait le soir prendre des glaces dans des tasses d'argent. Il y avait ce soir -là , comme toujours, beaucoup de monde dans les salles et encore plus à l'extérieur. Les trois sœurs allaient de temps en temps regarder à travers les vitres de la boutique ; puis elles riaient et chuchotaient entre elles. Leur père s'aperçut de ce manège et leur en demanda la raison.

« Mon cher papa , répondit Bianca, d'un air délibéré / voici ce que c'est; mais ne nouç grondez pas. Ce grand jeune homme blond, que vous voyez là-bas assis devant la porte du café , nous a suivies depuis la Marine, et le voilà maintenant qui cherche à nous voir à travers les carreaux. C'est là tout le mystère de nos chuchoteries. »

Le signor Pandolfo fit un signe d'intelligence à la signora Pandolfa, comme pour lui dire :

« Quand je te disais que tous les jeunes gens la lorT gnent, qu'elle s'en aperçoit et qu'il est temps de la marier? »

Le poursuivant était évidemment un Anglais; il en avait

du moins toutes les apparences: yeux bleus, cheveux blonds, teint blanc, et, déplus, l'air parfaitement distingué. Ce n'était pas la première fois qu'il suivait, non pas les trois sœurs, mais Bianca seule, et ce n'était pas non plus la première fois qu'elle l'avait remarqué. Il avait élu domicile devant le café, et ses yeux , invariablement fixés sur la pharmacie, s'efforçaient de plonger à l'intérieur. Un père anglais ou français eût à coup sûr grondé ses filles et leur eût fait la morale ; grâce à la liberté de mœurs qui règne en Sicile dans toutes les classes, même chez les petits bourgeois, l'honnête apothicaire du Gassaro ne prit pas la chose au tragique , seulement , en vertu de ce proverbe qu'un homme averti en vaut deux, il se promit de faire bonne garde et d'exercer une surveillance active.

La franchise de Bianca prouvait son innocence, et comme, jusqu'alors, l'étranger s'était montré respectueux, qu'il n'avait tenté ni de lui parler ni de lui écrire , qu'il se contentait de la suivre en silence du Gassaro à la Marine et de la Marine au Gassaro , quelquefois aussi le dimanche à l'église , comme, d'ailleurs, elle ne sortait jamais seule , la poursuite de l'inconnu ne paraissait pas bien redoutable ; mais elle n'en était pas moins obstinée et prit tous les jours un caractère plus passionné.

« Si c'était un mari que le ciel envoie à Bianca? dit un jour la bonne dame à son mari.

— H ne faut jurer de rien , répondit-il ; on a vu des choses plus extraordinaires. On dit que ces Anglais n'agissent pas comme tout le monde. Ils ont leurs idées h eux; et sur le chapitre du mariage , ils n'ont point de préjugés. »

Dès le lendemain , il alla aux informations. Il apprit que c'était en effet un gentilhomme anglais ; qu'il se nommait sir John Belfort ; qu'il voyageait pour son plaisir , logeait à l'auberge du Lion, et qu'il dépensait beaucoup d'argent. Ces renseignements obtenus, Pandolfo attendit, l'arme au bras, l'attaque de l'ennemi. Il ne l'attendit pas longtemps.

Bianca, surtout depuis quelque temps, descendait rarement à la pharmacie. Un jour qu'elle y était seule avec son père adoptif , sir John Belfort entra , non sans avoir passé cinq ou six fois devant la porte avant de se décider a la franchir. H prétexta l'achat de je ne sais quelle drogue ; on le servit poliment , mais il fut si troublé au n\oment de payer, qu'il laissa tomber sa bourse, puis sa canne en voulant retenir sa bourse, puis son chapeau en voulant retenir sa canne; si bien que la boutique fut inondée d'or et d'argent, sans compter son mobilier personnel. Il rougit excessivement, Bianca rougit encore plus; leurs yeux se rencontrèrent : les étoupes étaient prêtes, le diable y mit le feu. Sir John sortit pourtant après sa belle expédition, et sans avoir osé adresser une seule parole à Bianca ; mais au lieu de s'en aller chez lui prendre la dose insidieuse dont il venait de faire emplette , il alla prendre une glace an café vis-à-vis.

Bianca monta immédiatement dans sa chambre, située au-dessus de la boutique et qui, donnant sur la rue, plongeait, par conséquent, sur le café; elle écarta un coin du rideau et resta longtemps absorbée dans une contemplation muette. On se revit le soir à la Marine et l'on échangea cette fois un regard d'intelligence, ce qu'on n'avait jamais fait jusqu'alors.

A partir de ce jour, Bianca ne chuchota plus avec ses sœurs et ne parla plus du tout du jeune étranger; je dis jeune à dessein , car sir John n'avait pas vingt-quatre ans. Jusqu'où les choses allèrent-elles entre les deux amoureux? C'est ce que je ne saurais vous dire. Se parlèrentils! s'écrivirent-ils? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'ils se devinèrent et qu'ils s'entendirent. Une Sicilienne de quinze ans inventerait le télégraphe s'il n'existait pas.

Cependant Belfort n'avait jamais remis le pied dans la pharmacie. Il y entra un jour que Bianca n'y était pas ; à peine entré, il dit gravement à Pandolfo qu'il avait à lui

faire une communication importante, et sans autre préambule, il ajouta qu'il était majeur, libre de ses actions; assez riche, quoique cadet de famille, pour entretenir honorablement une famille; qu'il aimait sa fille et qu'il lui demandait sa main.

C'était un coup de fortune pour Bianca; ce ne fut pas un coup de théâtre pour Pandolfo. H s'était toujours attendu à quelque chose d'extraordinaire et d'inespéré dans la destinée de sa fille adoptive, déjà sauvée par lui des flots d'une manière si miraculeuse; de plus, les poursuites opiniâtres de Belfort Pavaient préparé de longue date à la démarche qu'il faisait aujourd'hui. H ne fut donc point pris au dépourvu et répondit avec cette diplomatie innée qui coule pour ainsi dire dans le sang des Siciliens, qu'il n'avait aucune réponse à. faire à une demande si étrange et que si les informations qu'il était de son devoir de prendre étaient favorables, il verrait seulement alors, mais pas avant, s'il devait ou non donner suite 'à une négociation si brusquement entamée. '

Belfort, lui non plus, ne fut pas pris au dépourvu, les Anglais le sont rarement; il produisit séance tenante sur lui et sur sa famille des renseignements si précis et si satisfaisants que Pandolfo de son côté crut devoir tout de suite, autant pour abréger les préliminaires que pôun fixer nettement les positions, lui raconter sans détours toute l'histoire de Bianca. Belfort l'écouta jusqu'au bout, sans prononcer une parole et sans faire un mouvement. Seulement son visage s'éclaircit visiblement au commencement du récit et s'assombrit à la fin.

« Maintenant que vous savez la vérité, lui dit en terminant l'honnête Pandolfo , réfléchissez. La nuit porte conseil ; j'attends votre réponse demain matin.

— Vous l'aurez cette nuit. »

Ces mots furent les seuls que prononça Belfort et il sortit de la pharmacie sans avoir manifesté aucune opinion. A peine rentré à. l'auberge du Lion, il fit ses paquets et

s'embarqua la nuit même sur un navire qui appareillait pour l'Egypte.

Voici le secret de cette brusque péripétie.

Aux premiers mots de Pandolfo, Belfort avait été ravi d'apprendre qu'il n'était pas le père de Bianca. Quoiqu'il l'aimât éperdument et l'eût épousée, eût-elle été la fille du bourreau, ses préjugés britanniques avaient été flattés, en apprenant qu'il ne deviendrait pas le gendre d'un apothicaire. De là le rayon de joie qui d'abord avait illuminé son visage. En apprenant ensuite qu'elle était fille de parents inconnus, il s'était dit que tout bâtard est réputé noble, puisqu'il peut l'être, et la distinction naturelle de Bianca prouvait qu'elle l'était. Elle était assez belle pour être la fille d'un roi, comme sainte Bosalie, la patronne de Païenne.

Mais arrivé aux détails il avait commencé à prendre peur ; il se souvint d'avoir entendu raconter par un vieux serviteur de sa famille que son père avait eu en Sicile quelque temps avant d'y mourir, une fille dont on n'avait jamais entendu parler; car il faut que vous sachiez madame la comtesse, que sir John Belfort n'était autre qu'un fils cadet de lord Bamsey. La prodigieuse ressemblance qui existait entre Bianca et son père le frappa tout d'un coup comme un trait de lumière, et il ne douta plus que ce qu'il avait pris pour la voix de l'amour ne fût la voix du sang. Belfort était amoureux, mais honnête, et pas une goutte du sang des Atrides ne coulait dans ses veines. H eut horreur de l'inceste innocent qu'il avait été si près de commettre à son insu, et voilà comment, pour toute réponse, il partit pour l'Egypte, sans prendre congé de Bianca.

Jugez de ce que devint la pauvre fille à ce coup de tonnerre ! elle ne parla d'abord que de tuer le perfide ; mais comme il était déjà loin, elle parla de se tuer elle-même; elle le tenta même en passant sa jarretière à son joli cou; heureusement la jarretière était élastique et l'étrangla si peu, que huit jours après la fuite du parjure elle se promenait à la Marine avec ses deux sœurs.

« Vois-tu, Bianca, ma chérie, lui disait la Monaco,, iïne fallait pas te moquer de la prédiction de la Zingara, c'est cela qui t'a porté malheur. »

Cette réprimande fraternelle se rapportait à une anecdote de son enfance que je ne vous ai pas racontée et qui trouve ici naturellement sa place. Un dimanche que la famille se promenait à la Bagaria, qui est la Brinta de Païenne, une Zingara s'était approchée de Bianca qui avait alors huit à dix ans et, s'emparant de sa petite main, lui avait dit sa bonne aventure :

« Défie-toi de la mer, lui avait-elle dit; l'eau te sera funeste! • Cet horoscope rétroactif à l'égard de Bianca et plutôt accompli qu'à accomplir, n'était pas compromettant pour la sibylle : la Sicile étant une Ile, il est bien difficile que la mer ne joue pas un rôle dans tout ce qui arrive d'heureux ou de malheureux à ses habitants. L'enfant espiègle avait tiré la langue à la vieille Égyptienne et, secouant ses cheveux blonds, s'était mise à gambader de plus belle dans la campagne. C'est à cette petite aventure, oubliée depuis longtemps par Bianca, que sa sœur, plus superstitieuse qu'elle, quoique plus dévote, avait fait allusion. Toujours est-il que Belfort étant Anglais, c'est-à-dire un des rois de la mer, après nous, bien entendu, la prophétie de la bohémienne paraissait accomplie jusqu'à un certain point'.

Cependant Bianca ne se consolait pas, quoiqu'elle se promenât encore à la Marine. Tout lui paraissait désenchanté; elle ne chantait plus, elle ne riait plus; sa douleur navrait le bon PandoHo, plus désolé qu'elle, au fond, de son triste mécompte. Il avait à Syracuse un frère, généreux et bon comme lui, mais pas apothicaire. Il eut la pensée de lui envoyer pour quelque temps sa chère Bianca, bien convaincu que le mouvement du voyage, le changement de lieux et la jeunesse, aidant, dissiperaient sa mélancolie. Les préparatifs de ce long voyage, car c'en est un très-long pour un pays sans routes et sans auberges, fa-

rent déjà pour elle une diversion salutaire. Les instincts nomades qu'elle tenait de son père commencèrent à fermenter dans son jeune cœur : même ayant de partir elle était sinon consolée, du moins distraite de son chagrin.

Elle fit la route en lettigue ou. litière, sorte de chaise à porteur portée par deux mulets, et qui passent partout où. ils passent, or les mulets passent partout. Son frère aîné, déjà lieutenant dans l'armée sicilienne, demanda et obtint un congé pour l'accompagner. Qn alla coucher le premier jour à Tennini, cette ancienne Himèr, si célèbre par ses courses de chevaux et tant célébrée par Pindare. Le second jour «on traversa les terribles montagnes de la Madonie; et suivant le pied du mont Àrténise où Daphnis, où le premier poète bucolique de la Sicile naquit sous un laurier, on vint coucher, le troisième à Château-Jean, en Italien, Castro Giovanni, qui est l'ombilic de la Sicile, comme Delphes l'était de la Grèce. Cette ville, l'antique Enna, était consacrée à Gérés, etelle est encore toute percée de cavernes profondes vraiment infernales où le sombre dieu des morts eut beau jeu pour enlever la jeune et belle Proserpine, tandis qu'elle cueillait des fleurs dans les prairies.

Après un jour de repos . on se remit en route ; on en passa un tout entier au milieu d'arides montagnes dont je ne sais plus même le nom, quoique je les aie traversées. Tout ce que je m'en rappelle, c'est que de toutes les crêtes on aperçoit le panache ondoyant de l'Etna, qui «*st le véritable roi de la Sicile, puisqu'il la domine tout entière, et de quelques-unes les Marines de Gâtante et d'Agrigente. On passa cette quatrième nuit à Piazzadoat fas «campagnes sont comme une oasis au milieu de ces rocs brûlants et desséchés. De belles eaux courantes y entretiennent une fraîcheur délicieuse ; de longues allées 4e cyprès, des bois de chênes centenaires y bravent le soleil de la canicule ; la. vigae s'y balance nonchalamment aux rameaux des noyers ou des orangers. Partout des aloès, des pistachiers,

des citronniers en fleurs on en fruit, des palmiers, des pins-parasol ; et les rossignols sont si nombreux dans ces bienheureux Élyséès, que tous ceux de l'île semblent s'y donner rendez-vous pendant les tièdes nuits du printemps.

Mais je vous demano> pardon, madame la comtesse, d'abuser de votre patience au delà de toute permission. J'oublie, en me livrant à mon enthousiasme rétrospectif, que si ces digressions interminables ont pour moi le charme des souvenirs, elles n'ont pour vous que l'ennui des longueurs. Je reviens donc a Bianca, et, sautant à pieds joints par-dessus des montagnes et des plaines, qu'elle mit trois jours à traverser à petites journées, je vous dirai tout de suite, et sans plus m'embourber en route, qu'elle franchit, le huitième jour depuis son départ de Palerme, la première des six mortelles portes de Syracuse.

Syracuse!... Ce seul nom, madame, vous fait pâlir; vous me voyez déjà lancé pour n'en plus revenir sur les vastes mers de l'archéologie. Rassurez-vous, je suis le plus ignorant des sauvages du nouveau monde et, grâce à mon ignorance, vous échapperez à Syracuse , comme vous avez échappé à Rome, grâce à la réserve et au bon goût de mes deux prédécesseurs, M. le prince Woronoff et M. le conseiller Hollmann. Us n'ont pas voulu vous déplaire ; moi, je ne le pourrais pas, même en le voulant, et qui le voudrait jamais? Le désir de vous plaire est le seul point de contact que mon ignorance américaine ait avec leur savoir européen.

Je vous dirai en deux mots, et pour n'y plus revenir, que la Syracuse moderne n'est plus qu'une bourgade qui fait honte à son nom, et qui est tellement dégénérée, tellement indigne de sa mère, qu'elle n'est plus même l'ombre d'ellemême, mais l'ombre d'une ombre. On y trouve cependant des rues quelconques, quelques maisons à peu près sortables, décorées du nom pompeux de palais, ce qui ne tire pas à conséquence en Italie, et surtout en Sicile, où tojit ce qui n'est pas littéralement baraque etypalazzo.

Le frère de notre ami Pandolfo était simple greffier du tribunal de Syracuse, dont vit tout Syracuse. Il possédait à la porte de la ville, à l'endroit même de l'ancien faubourg de Tycha, où fut enterré dit-on Trasybule, un petit fonds de terre dont il faisait valoir à ses heures perdues les CLgru/mi, et dont le revenu, quoique 'modique, arrondissait fort à propos des appointements fort exigus. Il avait là un casin ou cassine, car l'un et l'autre se dit, ou se disent, pour parler comme je ne sais quel soi-disant poëte français. Comme il était célibataire, il vivait dans l'aisance et put sans se gêner traiter sa nièce adoptive avec une hospitalité large autant qu'elle était cordiale.

Si les préparatifs du voyage avaient déjà presque distrait Bianca, jugez de l'effet qu'avait dû produire sur elle le voyage lui-même,avec sa variété, ses aventures, même ses fatigues? Si elle pensait encore à Belfort, et Ton ne pouvait raisonnablement exiger qu'elle l'eût si vite oublié, il n'y aurait aucune témérité à affirmer que, en passant les portes de Syracuse, eHe y pensait comme à un événement ' qui avait non pas un mois, mais un an de date. Mais il ne tarda pas à en survenir un autre "plus propre que tout le reste à précipiter et consommer sa guérison.

Bianca qui n'aimait pas plus les antiquités que vous, madame la comtesse, ne les visitait guère ; celles qui sont dispersées autour de Syracuse, l'oreille de Denys et le tombeau d'Archimède , l'Achradine et l'Épipole n'éveillaient rien de bien net dans son esprit, non plus que dans celui de ses saintes mais peu doctes institutrices du couvent de la Martorana.*La fabrication de leurs excellentes confitures de citrouille leur était plus familière que les récits de Thucydide et de Cicérdn. Elle ne sortait guère de la ville que pour aller au casin ou cassine du respectable greffier ; or, l'oncle n'était guère plus savant que sa nièce, quoiqu'il eût fait graver sur un tas de cailloux amoncelés dans son jardin ces deux mots terriblement savants et bien ambitieux pour un greffier de province : Tti-

mulus TrasybulL Quant aux antiquités qu'on prétend voir encore dans la ville, elle ne connaissait guère, mais elle la connaissait bien, que la célèbre fontaine Aréthuse, qui n'est plus, hélas ! fréquentée que par des blanchisseuses, dont le savon sacrilège blanchit ses eaux sacrées*

Pieuse par éducation, par habitude, et désœuvrée par position , Bianca fréquentait volontiers les églises , principalement la cathédrale, un ancien temple de Minerve, dont les colonnes sont encore debout. Elle s'y rendait presque tous les jours, autant comme but de promenade qu'à titre de dévote, et passait , par conséquent, fort souvent devant l'auberge du Soleil qui est tout près. Or, il y avait alors dans cette auberge, la seule du pays, et celle oit j'ai moimême logé, un jeune Américain, mon compatriote, qu'un demi-naufrage avait forcé de relâchera Syracuse , en allant de Smyrne à Marseille ; et il attendait impatiemment là que son navire fût remis en état de tenir la mer.

N'ayant rien de mieux à faire, il passait son temps à la fenêtre , et en voyant de là cette admirable jeûna fille, il s'en était épris dès le second jour, pour ne pas dire le premier; le troisième, il en était fou. Il ne se contenta plus de la voir de sa fenêtre, il la suivit dans la rue, jusque dans la cathédrale , et c'était certainement la plus grande preuve d'amour qu'il pût lui donner, car protestant rigoureux, comme on l'est cher nous, il aurait jusqu'alors regardé comme une apostasie coupable, et un acte d'idolâtrie, le seul fait de mettre le pied dans une église catholique. Puis de la cathédrale il la suivit jusqu'à sa porte, et finalement dans sa maison. Un beau jour, il y entra après elle sans lui avoir dit un mot jusqu'alors ; il raccompagna , le chapeau à la main et toujours muet jusque dans la chambre de son oncle, et là, devant lui, il lui dit en mauvais italien :

« Mademoiselle, je ne vous connais pas et vous ne me connaissez pas non plus; mais je vous aime éperdu* ment ; je ne désire qu'une chose au monde , c'est d'être votre mari ; voulez-vous être ma femme ? »

Gomme cette déclaration , si bizarre qu'elle fût, n'avait /rien de blessant pour la jeune personne, au contraire , elle ne s'en offensa point, mais elle essaya d'abord d'en rire.

« Ne riez pas, reprit mon compatriote ; car rien n'est plus sérieux que ce que je viens de vous dire. Monsieur, continua-tril en s'adressant à l'oncle de Bianca , tout abasourdi de cette excentricité sentimentale , je vous demande la main de votre fille , car je suppose que vous êtes son père. Voulez-vous me l'accorder? »

L'oncle, au lieu de répondre, regardait alternativement dans le blanc des yeux sa nièce et l'étranger, en se demandant à lui-même si l'un ou l'autre ou tous les deux avaient rintention de le mystifier. Avant qu'il fût revenu à luimême , Bianca le tira d'embarras , et avec ce petit air délibéré qui lui était particulier, elle répondit à l'Américain:

< Vous dites que vous m'aimez , je veux bien le croire; vous voulez m'épouser sans me connaître ; mais il me semble que ce ne serait pas mal de faire d'abord un peu connaissance.

— Oh ! quant k moi , je vous connais assez pour savoir que je ne veux d'autre femme que vous. Voulez-vous de moi pour votre mari? voilà toute la question.

— Et si par hasard je disais oui ?

— Je tomberais à genoux devant vous , ce que je n'ai fait encore pour personne, pas même pour Dieu, et je vous demanderais la faveur de vous baiser les pieds.

— Mais enfin, s'écria Bianca , visiblement émue par la passion sincère qui éclatait dans les paroles de l'étranger et jusque dans l'accent de sa voix , qui êtes-vous ? d'où venez-vous ? où allez-vous ?

— Je suis Américain ; je viens de Smyrne et je vais à Marseille.

— Ce n'est pas répondre, cela.

— • Il me semble , au contraire , que c'est répondre article par article.

— Vous êtes méthodique, à ce qu'il parait.

— Je suis amoureux et je n'ai pas un moment à' perdre pour connaître mon sort. Je pars demain.

— Gomment ! vous venez me demander en mariage et vous partez demain ?

— Pour une année, et si j'avais le bonheur de voir ma demande agréée , je vous supplierais de me garder votre foi pendant toute cette longue année, comme je vous garderais la mienne.

— Mais , monsieur, songez-vous que j'ai déjà quinze ans?

— Eh bien ! mademoiselle , vous en aurez seize l'année prochaine. Pensez-vous que je vous aimerai moins à seize ans qu'à quinze et que vous serez moins belle ?

— Mais si vous ne revenez pas?

— C'est que je serais mort. Mais je reviendrai, aussi exact au rendez-vous qu'une lettre de change à l'échéance. »

M. de Buffon a dit : « Le style , c'est l'homme. » A la dernière comparaison de mon compatriote , vous avez déjà compris ce qu'il était. Fils d'un négociant de Boston, puissamment riche , il venait de faire pour son père et sur un navire à lui , un voyage aux Échelles du Levant , et il était absolument indispensable qu'il lui portât la réponse en Amérique dans le plus court délai. On ne faisait pas alors le voyage des États-Unis en quinze jours comme aujourd'hui. Il comptait lui annoncer en même temps le mariage qu'il désirait avec tant' d'ardeur, et lui demander son consentement , bien décidé à s'en passer si , par impossible, il le lui refusait.

Riche lui-même du chef de sa mère, morte en lui don* nant le jour, il était indépendant par sa position autant que par son caractère. Quanta sa personne, il pouvait soutenir sans désavantage la comparaison avec sir John Belfort, quoique moins jeune de quelques années , et il avait de plus que lui , dans l'expression de sa physionomie , cette ténacité, cette audace qui sont les deux traits distinctife de

notre race américaine. Ce qu'il voulait, il le voulait bien. Ce qu'il aimait , il l'aimait sans partage et pour toujours. Élevé sur la véritable terre de la liberté , il méprisait les vaines entraves du monde et toutes ces puérilités , tous ces raffinements qu'il érige en devoirs ou en convenances. Sa démarche le prouvait assez. Il ne comprenait pas qu'on ne déclarât pas franchement son amour comme on déclare sa haine , et il allait droit devant lui à travers les passions comme les pionniers vont droit devant eux à travers les forêts vierges du nouveau monde. C'était un homme à prendre au sérieux le lien du mariage comme tout autre contrat où la parole humaine est engagée, et à rendre une femme solidement heureuse.

Quoique si jeune et douée encore de si peu d'expérience, Bianca avait deviné d'in.stinct à quel homme elle avait affaire, et la perspective qu'il ouvrait à ses yeux était loin de l'effrayer. L'imprévu de sa déclaration, la hardiesse, l'étrangeté même de sa demande ne lui déplaisaient pas. Elle avait terminé la conversation en lui disant qu'il ne lui appartenait pas d'avoir une opinion avant son oncle, et qu'elle s'en rapportait à sa sagesse. C'était lui dicter sa réponse. Il comprit parfaitement qu'elle avait dit oui dans son cœur, quoique ses lèvres n'eussent pas prononcé le mot ; or, les désirs de Bianca étaient des lois pour toute sa famille adoptive. D'ailleurs, le frère de Pandolfo pensait comme lui , qu'un étranger qui emmènerait Bianca dans son pays lui conviendrait mieux pour mari qu'un Sicilien, et cela par les raisons que nous connaissons. Une pareille occasion pouvait ne se représenter jamais pour elle. • Cependant il voulut révéler toute la vérité à M. Glare, c'était le nom de mon compatriote, et il l'emmena à cet effet dans son cabinet ; mais aux premiers mots M. Glai*e lui ferma la bouche.

« Que m'importent ses parents? lui dit-il, c'est elle que j'épouse et non sa famille. Je la veux pour la compagne de ma vie , parce que je l'aime , et pour la mère de mes

enfants, parce qu'elle est belle , et m'en donnera de beaux comme elle. Tout le reste m'est indifférent. *

C'est ainsi, madame la comtesse, <jue nous pensons tous ou presque tous en Amérique. Vous voyez à quel point nous sommes encore sauvages; combien peu de progrès nous avons faits jusqu'à présent dans la civilisation.

On passa le reste de la journée et toute la soirée ensemble; Glare amoureux, Bianca charmante, et l'oncle heureux du futur bonheur de tous les deux. Les fiancés échangèrent leurs portraits après avoir échangé leur parole , et à minuit on se sépara après s'être embrassé. Au point du jour, M. Glare mit à la voile , et Bianca monta sur le clocher de la cathédrale avec son oncle pour apercevoir le plus longtemps possible le navire qui emportait ses espérances.

Elle avait le cœur gros et des larmes dans . les yeux , mais sans désespoir et sans transports; les grandes manifestations de douleur n'appartiennent qu'à l'amour, et Bianca ne faisait pour ainsi dire que le côtoyer. Il venait ; elle voulait qu'il vînt ; il arriverait sans nul doute , mais enfin il n'était pas encore arrivé. Elle avait pris Sa résolution avec sang-froid, avec calme, en toute liberté d'esprit et de cœur.

La seule faiblesse, et cette faiblesse même prouvait que M. Glare ne lui était déjà plus indifférent, fut de penser tout à coup, au moment où le navire disparaissait à ses yeux dans les brumes du lointain.... savez-vous à quoi?... à l'horoscope de la Zingara : « La mer te sera funeste. » Que de mers M. Glare n'avait-t-il pas à traverser pour retourner en Amérique et pour revenir en Europe ! Mais ce ne fut là qu'un nuage dans un ciel pur ; lé nuage se dissipa et son cœur reprit sa sérénité.

Gette année d'attente s'écoula assez lestement. Bianca, tous les jours plus belle et tous les jours plus admirée , partagea cette année entre Syracuse et Païenne , où elle fut reçue comme la colombe d'Israël. Son oncle profita

des vacances judiciaires pour l'y accompagner, et afin de la distraire, il la fit passer par Augusta, Catane^ Messine, Milazzo et foutes les villes de la côte septentrionale. Elle ne trouva d'autre changement dans sa famille* adoptive que l'entrée au couvent de sa sœur la Monaco, , qui avait persévéré dans sa vocation et commencé son noviciat chez les bonnes dames de la Martorana. Pandolfo approuva tout ce qu'avait fait son frère et fut ravi , en bon père de famille, de voir Biancasi bien mariée.

Quant à Bianca, il lui advint ce qui advient toujours aux femmes en pareille occasion; à force de penser à son fiancé et de regarder son portrait, elle finit par l'aimer, sinon comme Belfort , qui avait été son premier amour, assez du moins pour devenir sa femme avec joie et pour l'attendre avec impatience. Us s'étaient donné rendez-vous à Syracuse; et quand elle vit approcher l'époque de son retour, elle reprit la route de cette ville. Gomme elle avait du temps devant elle , elle s'y rendit cette fois par le chemin de l'école, afin de voir les parties de l'île qu'elle ne connaissait pas : Alcamo , le temple de Ségeste , le mont Érix, dont l'antique divinité était moins belle qu'elle , les villes .de Trapani , Marsala , Mazzara , les ruines d'Agrigente et l'ancienne comté de Modica.

J'ai oublié de vous dire que, tant en manière de distrac* tion que pour mieux comprendre sans doute les déclarations de son fiancé, et destinée d'ailleurs h passer sa vie dans un pays où l'on parle anglais, bien malgré moi, je vous assure, Bianca avait appris cette langue pendant l'absence de M. Glare , et lui préparait ainsi une surprise des plus agréables. Élève de l'amour, elle avait fait des progrès si rapides, qu'avant l'expiration de l'année, elle parlait couramment la langue de sa future patrie. Qui sait si Belfort ne lui en avait pas déjà donné les notions premières?

« Ce serait bien le cas, si l'on était méchant, interrompit le colonel Rudentz, de rappeler ici le mot de la reine Elisabeth aux ambassadeurs d'Henri IV.

— Voyons ce mot ? demanda la comtesse.

— Oh ! pas moi, madame ; j'ai dit : si Ton était méchant, et je ne suis, moi, qu'un bon Suisse sans aucune espèce de malice.

— Il faut que ce mot soit bien terrible pour faire reculer un nourrisson de Bellone. Allons, colonel, un peu de courage !

— Non, madame, je n'oserai jamais. Je donne ma procuration à celui de ces messieurs qui voudra bien s'en charger.

— A vous donc, messieurs ; en avant la réserve, puisque l'avânt-garde bat en retraite. Qui de vous montera le premier sur la brèche ?

— Moi, répondit le prince Woronoff .

— ; Je m'y attendais : puisqu'il s'agit d'une méchanceté, elle doit infailliblement orner votre mémoire.

— Je vous remercie, madame, de la bonne opinion que vous avez de moi.

— Vous tenez dans la main une vengeance toute prête ; vengez-vous donc vite en satisfaisant ma curiosité, au risque de blesser mes oreilles. Je vous donne la parole et je vous somme d'en user, en vertu de mon droit de président ; notez bien que je ne dis pas présidente : ce féminin fait trop penser à une douairière et je ne suis point assez imprudente pour me l'appliquer. Prince, on vous écoute.

— Voici : comme les ambassadeurs du roi de France s'étonnaient qu'Elisabeth écrivît et parlât avec tant de facilité je ne sais combien de langues étrangères, la Reine- Vestale, ainsi que l'appelaient les poètes du temps, leur répondit d'un ton badin : « Oh ! ce n'est pas .merveille qu'une femme apprenne à parler ; le beau serait de lui apprendre à se taire.

— C'est bien cela, dit le colonel.

— Et cela, ajouta la comtesse, ne prouve qu'une chose: c'est que, tout roi en jupon qu'elle était, la Reine- Vestale

était une impertinente. Mais je la ferai mentir : je me tais. Qui sera bien attrappé ?

• — Nous, madame, répondit galamment l'helvétien, nous qui avons toujours tant de plaisir à vous entendre.

— Ah ! ah ! vous faites amende honorable, monsieur le colonel ; vous en avez besoin.

— Quel crime si noir ai-je donc à expier ?

— Fi donc ! vous n'êtes qu'un agent provocateur.

— Moi! madame?

— N'êtes-vous pas l'auteur de cette interruption malsonnante ? Si vous voulez mériter mon pardon, vous aurez beaucoup à faire.

— Me sera-t-il du moins permis de l'essayer tout de suite ?

— Non pas, non pas; nous réglerons plus tard nos comptes particuliers. Pour le moment, laissons la parole à qui de droit. Vous disiez donc, monsieur l'Américain, que Mlle Bianea avait appris très-bien et très-vite à parler l'anglais, afin, sans doute, de comprendre les déclarations que son mari ferait dans sa langue aux femmes de son pays.

— Je ne (lisais pas cela ; mais peut-être êtes-vous plus perspicace que moi, en votre qualité de femme, et je me range humblement à votre opinion. Maintenant je reprends mon récit. « M. Glare était parti le 1er juillet de Tannée précédente, le 1er juillet de Tannée suivante, jour pour jour, heure pour heure, il jeta Tancre dans le port de Syracuse. Il arrivait sur un navire à lui, comme la première fois, et apportait pour corbeille de noces à sa future épouse des cadeaux dignes d'un prince des Mille et une Nuits. Le mariage devait se célébrer à bord du navire par un chapelain de sa religion qu'il avait amené avec lui d'Amérique, puis béni ensuite par un prêtre catholique dans une chapelle de Syracuse.

Quelques jours avant le mariage, et comme tout était déjà prêt, M. Glare eut une querelle avec un officier

de marine sicilien. On dit alors et l'on a laissé croire que ce fut pour une question de préséance maritime ; mais j'ai su, à n'en pas douter, que c'était pour un mot injurieux que cet officier s'était permis sur la naissance de Bianca. L'injure avait été publique, une réparation était nécessaire. On prit heure, et l'on choisit pour lieu du duel un petit tertre éloigné de la ville d'un mille à peu près, au bord de l'Anapo, et qu'on nomme Les Colonnes, parce qu'on y voit encore debout deux colonnes d'un ancien temple de Jupiter Olympien.

L'officier sicilien vint au rendez-vous avec deux de ses camarades pour témoins; l'Américain s'y trouvait déjà avec le capitaine et le second de son navire. C'est d'euxmêmes que je tiens ces détails. Le combat eut lieu à l'épée. Glare était courageux comme un lion, mais l'officier était plus exercé au maniement des armes, et les Siciliens ont des coups plus ou moins loyaux, mais fort redoutables pour quiconque ne les connaît pas. Gare succomba et perdit la vie après l'avoir défendue vaillamment. Il n'eut, avant d'expirer, que le temps de dire d'une voix mourante à. ses témoins en pleurs :

« C'est ici que j'ai vécu, puisque c'est ici que j'ai aimé ; c'est ici que je veux être enterré. Mes mâaes y re~ poseront mieux. Mes amis, consolez mon père ; consolez Bianca, dites-lui que ma dernière pensée.... »

La mort lui coupa brutalement la parole; il expira en murmurant le nom de Bianca. Ses volontés suprêmes furent exécutées fidèlement. Il dormit longtemps sous les colonnes olympiennes qui lui servaient de mausolée; il n'en avait pas voulu d'autre. Ce ne fut que beaucoup plus tard et pendant mon séjour à Syracuse que ses tristes dé* pouilles furent déplacées. Comme il était protestant et mort par conséquent sans les sacrements de la religion catholique, son lieu de sépulture était devenu pour la super* stition un lieu maudit; ou ne l'appelait plus que le tombeau du damné ; on prétendait même qu'il revenait la nuit

et hantait les bords de l'Anapo en proférant de sacrilèges imprécations, s

Des profanations avaient été plusieurs fois commises sur sa tombe par les bergers du voisinage, sans compter les corbeaux qui venaient y planer en croassant et les loups qui rodaient la nuit alentour. Les autorités s'en mêlèrent ; mais comme son titre d'hérétique l'excluait de tout cimetière catholique, nous obtînmes, moi et quelques compatriotes qui se trouvaient alors en Sicile, de transporter ses restes dans la Latomie des capucins ou ils sont encore. Une épitapbe y raconte en peu de mots sa fin tragique.

Bianca n'avait rien su de la querelle ni du duel qui lavait suivie. La mort de son fiancé la frappa doue à l'improviste, comme un coup de foudre. Sa douleur fut moins éclatante qu'après l'abandon de sir John Belfort; mais si elle fut plus calme, plus réfléchie, elle fut aussi plus profonde et plus durable. C'est bien alors que la sinistre prédiction de la Bagarie lui revenait en mémoire. Elle fut six mois entiers sans vouloir se prêter & aucune distraction, pas même à celle du voyage. Son pauvre oncle était au désespoir, et le bon Pandolfa écrivait ainsi que sa femme des lettres à fendre le cœur.

On avait trouvé dans les papiers de M. Gare un testeuneat en bonne forme par lequel il instituait Bdanca sa légataire universelle, dans le cas où il viendrait k décéder avant elle. «Qu'il l'eût épousée eu non, disait-il, elle était sa femme devant Dieu, eomme elle Tétait dans son cœur. » Elle abandonna tout k sa famille adoptive sans oublier l'oncle de Syracuse. Devenu riche, le signor Pandolfo ne s'en montra pas plus fier et n'en resta pas moins apothicaire. Son père et son grand-père l'avaient été ; il voulait mourir comme eux, sous le harnais de la thérapeu* tique. C'était bien assez que ses fils, imbus des idées Kouvelles, eussent renié tous les trois les traditions et l'exemple de leurs ancêtres.

Bianca avait parlé d'en finir avec le monde, puisque le

monde lui était si cruel, et d'imiter sa sœur, la Monaca, en se jetant comme elle dans un cloître. Cependant cette résolution désespérée ne se soutint pas et son jeune cœur se reprit peu a peu à l'existence. Sa douleur endormie par le temps passa par degrés insensibles à l'état de mélancolie et la mélancolie elle-même finit par céder au charme tout puissant de la jeunesse.

Lorsque Bianca vit arriver ses dix-sept ans, elle prit peur et la femme se réveilla tout d'un coup. L'approche d'un si grand âge était bien faite pour Fépouvanter. Avoir dix-sept ans et n'être pas mariée ! Elle était donc réservée au déshonneur de rester fille. Cette effrayante idée fit plus que tout le reste pour sa guérison. Le signor Pandolfo dans sa pharmacie ni la signora Pandolfa dans son cœur maternel n'avaient trouvé un remède aussi efficace, aussi prompt, aussi infaillible.

Bianca fut la première, cette fois, à parler de voyage. Elle pria, un beau matin, son oncle de la remmener à Païenne. Mais il était écrit dans le ciel qu'elle ne reverrait jamais la ville où elle était née et où elle ne devait pas mourir. Une rencontre extraordinaire, comme tous les événements de sa vie, y compris sa naissance, la rattacha au monde par les mêmes fils qui s'étaient deux fois brisés dans sa main. Ses préparatifs de voyage étaient déjà faits; mais avant de quitter Syracuse elle voulut faire un dernier pèlerinage au tombeau de l'amant généreux qu'elle se reprochait de ne plus assez pleurer.

Un jour donc, par une fraîche et belle matinée de printemps, elle prit seule avec son oncle le chemin du temple de Jupiter Olympien, devenu pour elle le temple de l'amour et de la mort. Agenouillée sur cette terre sacrée pour elle à tant de titres, elle était là, enveloppée dans sa ,mante noire et plongée dans ses regrets, dans ses larmes, lorsqu'une caravane de voyageurs à cheval, venus de Syracuse, traversa le pont voisin jeté sur l'Anapo et prit le chemin des ruines.

À la tête du cortège , composé d'officiers anglais , car les Anglais occupaient alors la Sicile , marchait un grand jeune homme à l'œil sombre , au teirit olivâtre et vêtu d'habits magnifiques. Les pierres précieuses dont il ruis- ' , selait resplendissaient au soleil. Sa tête était couverte d'un bonnet pointu surmonté d'une aigrette de diamant, et il portait aux pieds des bottes de maroquin rouge brodées en or. Un riche poignard orné de turquoises et d'émeraudes brillait à sa ceinture , et le harnachement du cheval arabe qu'il montait avec majesté plutôt qu'avec grâce , n'était pas moins splendide. Le mors et les étriers étaient en argent massif , et la selle en velours cramoisi bordé de même métal. La bride étincelait de pierreries.

Vous voilà bien intriguée , madame la comtesse , et si j'étais méchant , je pourrais vous faire longtemps languir^ mais je suis bon prince , et je vais vous dire tout de suite le mot de l'énigme. Vous avez devant vous, en la personne de ce mystérieux étranger, un neveu de Tipoo-Saïb. Rien que cela, avec votre permission. Échappé par miracle au désastre de Seringapatam, il était resté vivant, mais captif, entre les mains des Anglais ; et l'ombrageuse Compagnie des Indes ne se souciait pas de laisser dans l'Hindoustan un héritier du sultan de Mysore , a quelque degré que fût la parenté et quoiqu'il fût encore en bas âge; craignant en lui, sans doute, l'Astyanax d'une nouvelle Troie, elle l'avait embarqué pour l'Europe , où il avait passé de longues années enfermé à Malte dans le fort Manoël.

Le jeune Indien avait grandi tristement dans la solitude de la captivité , bien loin des merveilles de sa patrie. Devenu homme , l'ennui s'était emparé de lui avec une telle violence, que ses geôliers lui avaient permis un voyage en Sicile, pour l'en distraire et pour empêcher qu'il n'y succombât. Gomme les Anglais occupaient alors l'île, ce voyage était sans danger pour leurs intérêts politiques. Il leur était facile d'exercer sur leur prisonnier une stricte surveillance , et Ton peut s'en rapporter à eux pour être

350 LES AMOURS DTTALIE. -

bien certain qu'ils n'y manquèrent pas. H venait alors de débarquer k Syracuse , et les officiers de la garnison britannique lui en faisaient galamment les honneurs. Mais cette ostentation de politesse sentait la geôle. Ils le conduisaient ce jour-lk au temple de Jupiter; et voilà, madame la comtesse , par quelle combinaison du hasard ou de la Providence notre jeune et belle Sicilienne était surprise par le neveu de Tipoo-Saïb, sur les ruines du temple où un obscur citoyen du nouveau monde avait remplacé le maître et le dieu du monde ancien.

A la vue d'une femme à genoux sur la terre et noyée dans ses larmes , le prince de Mysore, c'était le nom que portait l'Indien , s'arrêta et se tint respectueusement à distance. Mais quand Bianca se releva, quand il vit rayonner devant lui cette incomparable beauté, il s'élança de son cheval; et, pliant un genou devant elle, il lui demanda en anglais, car, hélas l il parlait la langue de ses vainqueurs, si elle n'était point la déesse de ces ruines ? quel audacieux génie avait renversé son temple , et si c'est pour cela qu'elle pleurait.

L'anglais qu'elle avait appris pour un autre usage la servit à souhait dans cette circonstance inattendue. Ella comprit donc parfaitement le neveu de Tipoo-Saïb, mais la réponse n'était pas facile „ précisément parce qu'elle l'était trop ; et qui n'eût été déconcerté k l'ouïe de semblables paroles et h la vue d'une semblable apparition ? Bianca, vous avez déjà pu en faire la remarque aussi bien que moi , n'était pas femme à perdre longtemps sa présence d'esprit; habituée de honne heure aux hommages que lui attirait partout sa beauté, bienheureux privilège ! elle n'avait jamais ni assez de timidité pour paraître sotte , ni assez d'assurance pour paraître hardie. Elle se tenait toujours dans ce juste* milieu si rare où aucune de ses grâces ne pouvait être compromise.

Interdite un instant, elle reprit bien vite contenance , et séchant ses larmes , elle répondit au prince, en anglais*

qu'elle n'était point une déesse, mais une simple mortelle, et que s'il y avait un génie dans toute cette affaire, ce ne pouvait être que lui.

« Oui , répondit-il d'une voix triste , le génie du regret et de l'exil. »

Bianca voulait se retirer et avait déjà pris le bras de son oncle dans cette intention :

* Déjà ? s'écria le prince d'une voix encore plus triste. »

Ce cri , parti du plus profond de son cœur, avait quelque chose de déchirant. Ses yeux se voilèrent de larmes, et une indicible mélancolie se répandit sur tous les traits de son noble visage. Bianca fut saisie malgré elle de cette expression douloureuse ; un frisson involontaire courut dans tous ses membres, et cédant à un de ces mouvements dont les cœurs les plus forts ne sont pas toujours maîtres, comme l'a si bien dit M. l'abbé Pomar y Paez, elle tendit la main au prince et lui dit:

« Je reste. »

Peindre l'enthousiasme et l'extase qui éclatèrent alors tout d'un coup sur la physionomie de l'Indien, est une tâche à laquelle doit modestement renoncer un froid Américain tel que moi. Il appuya sur son cœur la main de Bianca, et ce fut sa seule réponse , comme si cette étreinte électrique lui eût ôté la parole. Vous avez trouvé peut-être que M. Gare, mon compatriote, avait mené un peu vite ses affaires de cœur. Que direz-vous alors de la manière dont le prince de Mysore mène les siennes î

Prisonnier dès son enfance , il n'avait jamais vu de femmes, on, ce qui est pis, 'quand on est captif, il n'en avait vu que de loin. Ces brûlantes échappées l'avaient toujours bouleversé. Son sang indien bouillonnait dans la solitude. Les visions de ses longues journées , celles de ses nuits • plus longues encore le plongeaient dans des accès de délire et de désespoir. On peut donc dire que Bianca était la première femme qu'il eût vue , ce qui s'appelle vue , depuis

qu'il avait âge d'homme, et sous quels traits, grand Dieu ! se révélait à lui cet être mystérieux et charmant qu'il avait tant rêvé ! La réalité dépassait tous ses rêves. Le cerveau d'un Kepler, de Newton lui-même aurait succombé : comment celui d'un Indien oisif et amolli par la prison auraitil seulement lutté ?

Il fut impossible à Bianca , quelque résistance qu'elle opposât et quelques instances qu'elle fit, de le quitter de toute la journée: Si elle insistait au point de le vaincre, il la menaçait de s'enfoncer son poignard au milieu du cœur, et il l'aurait fait comme il le disait. Admirez la puissance d'une passion vraie : pas un des officiers anglais qui composait son escorte n'avait laissé échapper seulement un sourire. H fallut envoyer tout de suite à Syracuse chercher un cheval pour Bianca, un autre pour son oncle, et, de guerre lasse, ils se joignirent tous deux à la caravane.

Bains, tombeaux, théâtre, amphithéâtre, temples païens, catacombes chrétiennes , on alla partout, on visita tout et l'on poussa jusqu'à la Latomie des capucins, la plus grande, la plus belle de toutes, et dont les révérends pères ont fait sous le nom de Selva, un jardin sans rival. Il est impossible de rien voir de plus gracieux et de plus sévère en même temps que cette forêt d'orangers, de grenadiers, de cyprès plantés comme par la main des génies , pour parler comme notre Indien, dans les entrailles de la terre. Le lierre , le figuier d'Inde , mille arbustes de toute espèce et d'odeurs enivrantes tapissent les parois du rocher de leur magnifique tenture ; quelques grands arbres les couronnent; le couvent lui-même occupe une position divine : on y monte par un sentier tortueux et rocailleux, du haut duquel la vue plonge sur la mer et sur la ville.

En parcourant ces lieux enchantés, Bianca ne se doutait pas qu'un jour y dût reposer l'Américain généreux que le prince indien lui faisait trop oublier.

Ils eurent là pour guide un capucin jovial , mais avide, et ils furent chassés par des nuées de choucas et de cor-

neilles, de mauvais augure, qui tournoyaient sur leurs têtes en croassant d'une façon tout à fait sinistre.

Il n'est pas jusqu'au fameux tumulus Trasybuli qui n'eût au retour l'honneur d'une visite. Le frère de notre bon ami Pandolfo était greffier, c'est vrai, mais il était aussi propriétaire ; il n'eut donc garde à ce titre de laisser perdre une si belle occasion d'exhiber ses richesses; il fit plus , il offrit à l'illustre compagnie , dans son propre cassino une collation champêtre , qui fut acceptée avec empressement , improvisée comme par un coup de baguette , et -servie par les mains royales de Bianca. Il s'y trouvait entre autres bonnes choses du cru un certain vin vieux de Syracuse, dont les officiers anglais parlèrent longtemps.

L'honnête greffier aura parlé bien plus longtemps en» core de cette grande journée. Traiter chez soi le neveu de Tipoo-Saïb ! quelle gloire ! Gomme les Espagnols de la vieille roche suspendaient une chaîne d'honneur à la façade, de leur maison lorsque le roi en avait seulement passé le seuil , je gagerais bien qu'il fit graver sur la porte de sa cassine : « Visitée telle année , tel jour, à telle heure, par l'auguste prince de Mysore , dernier descendant des sultans de l'Inde. »

Qu'était son ivresse auprès de celle de son illustre convive ? Enivré non de science et d'antiquité , mais d'amour et de bonheur, il n'abandonna pas une seconde la droite de Bianca; il mettait son cheval au pas du sien; plongé le plus souvent dans une extase intérieure qui rayonnait dans ses yeux , illuminait son front comme d'une auréole , il gardait à côté d'elle un silence ardent et s'abîmait des heures entières dans une muette contemplation. A quoi eussent servi les paroles? En auraient-elles jamais autant dit qu'en disaient ses regards ? La passion subjuguait pour la première fois cette âme si longtemps vide et concentrée; elle débordait en lui par tous les pores, et l'explosion était d'autant plus terrible qu'elle était plus tardive. Quels trésors de tendresse s'y étaient accumulés !

H était alors dans toute la force de la jeunesse ; il nageait pour la première fois dans le fluide enivrant d'une femme, et de la femme la plus belle, la plus noble qu'il eût jamais rêvée ; il la voyait, il la sentait tout près de lui ; il avait touché sa main, il l'avait pressée .sur son cœur!

Vous croyez peut-être que cette journée parut longue à Bianca? Elle passa pour jelle comme un éclair. La passion, est si contagieuse , surtout une passion comme celle-là , qu'elle en sentait en elle le chaud rayonnement, et comme la Phèdre antique , mais plus pure qu'elle , elle était consumée elle-même par tous les feux qu'elle avait innocemment allumés. La fière beauté du prince, ses yeux profonds, ses nobles traits et jusqu'à son teint basané, tout faisait impression sur elle. Ajoutez à cela l'imprévu de sa rencontre, la singularité de son abord , la magnificence orientale de ses vêtements, le prestige de son nom , de ses ancêtres , de sa merveilleuse patrie, et, plus que tout, l'immense infortune de sa destinée , et vous comprendrez sans peine que son imagination , toujours si vive, fût puissamment ébranlée ; or, chez toutes les femmes, surtout chez celles du Midi, l'imagination est la route du cœur.

En se rapprochant de Syracuse, ils tombèrent tous deux dans la tristesse, car il faudrait se quitter bientôt:

« Hélas! disait le prince avec mélancolie, je n'ai plus de trône à mettre sous vos pieds. J'ai tout perdu, jusqu'à l'espérance. Les perles de ma patrie ne m'appartiennent même plus ; mes éléphants de Medjapour portent docilement les conquérants de Mysore; ils ne reconnaîtraient pas ma voix. Je ne peux plus vous offrir que la chaîne d'un captif et le dénûment d'un vaincu. Pourtant je vous les offre ; voulez-vous les partager? Si vous dites oui , je me mépriserai moi-même, je me maudirai comme le type du plus criminel et du plus lâche égoïsme. Si vous dites non , je me perce de mon poignard. J'ai beaucoup supporté dans ma vie, je peu£ supporter beaucoup encore ; il n'y a qu'une seule souffrance qui soit au-dessus de mes forces, et dont

je ne puisse envisager même la pensée, c'est de vous perdre. J'aime mieux mourir. Ah! puisque les dieux de mes ancêtres et de mon pays natal m'ont abandonné, priez les vôtres d'avoir pitié de moi. Mais peut-être que mes vainqueurs s'adouciront; peut-être consentiront-ils à me donner pour prison votre île, et quoique ce fût toujours une prison, celle-là du moins serait douce à mon âme : car c'est ici que vous êtes née, ici que je vous ai connue ; c'est ici que je voudrais vivre à vos pieds, en oubliant jusqu'à ma patrie ; ici que je veux mourir avant vous, en vous adorant toujours, même au delà du tombeau. »

Bianca ne répondait pas de peur d'en trop dire. Elle était entraînée, subjuguée; son jeune et beau sein palpitait d'émotion sous sa mante ; ses grands yeux noirs erraient dans l'espace de peur d'en trop dire aussi. S'élevant' tout d'un coup par l'amour à l'héroïsme, «lie s'était déjà proposé à elle-même comme le but de son existence le noble et fier devoir de partager pour la consoler cette illustre adversité ; la perspective même d'une prison ne l'effrayait pas. C'est Dieu qui l'a voulu, se disait-elle ; car nous mettons toujours Dieu de compte à demi dans nos passions ; autrement nous aurait-il réunis d'une manière si miraculeuse, si romanesque ? Oui, c'est résolu, je serai Fange gardien du prisonnier. Qui sait, ajouterai- je de mon côté, mais à voix basse, si l'idée d'être princesse de Mysore, nièce de Tipoo-Saïb, héritière des sultans de l'Inde n'entrait pas à son insu, pour une part quelconque dans son généreux dévouement ?

La nuit était venue, une nuit si limpide et si tiède que les régions tropicales n'en pnt pas de plus ravissante.

« C'est une nuit de ma patrie, dit l'Indien en promenant ses sombres regards sur un ciel bleu tout constellé d'étoiles étincelkntes, une nuit plus belle encore, puisque je la contemple avec vous. Je n'aurais jamais cru que le pays de mes vainqueurs en eût d'aussi belles. Mais je vois bien que les dieux se sont déclarés pow eux : ils ont un

firmament aussi serein que le nôtre, des astres aussi radieux, ils ont des femmes comme' vous. »

Au moment de se séparer, le courage leur manqua, ils ne s'y résignèrent qu'en se promettant, qu'en se jurant mille fois de passer encore ensemble la journée du lendemain. Tous les deux tinrent leur parole. La même caravane que la veille se mit en route dès le matin. Le prince prit sa place accoutumée à la droite de Bianca. Les officiers prirent son oncle au milieu d'eux et le comblèrent de politesses; son vin de Syracuse lui avait conquis leur estime, et en vertu de l'adage latin, Bis repetita placent, ils s'engagèrent réciproquement à recommencer la partie' à l'ombre de ton tombeau, ô Trasybule ! Mais ce ne pouvait être que le lendemain, s'il y avait pour eux un lendemain, % attendu que ce jour-là était consacré, parle maître des cérémonies de la société, à l'Épipole et à ces carrières de Tycha où le poète Phyloxène, qui les connaissait déjà par expérience, aima mieux être ramené que de trouver bons, contre sa conscience d'artiste, les mauvais vers de Denys le Tyran. On devait revenir par les bords de l'Anapo et voir en passant les papyrus de la fontaine Cyané.

Le programme s'exécuta avec une ponctualité toute britannique, et l'on mit pied à terre à l'endroit où la célèbre fontaine se verse dans l'Anapo. Des barques étaient préparées d'avance, on y prit place, le prince toujours à côté de Bianca et l'oncle avec ses amis les officiers; puis on commença à remonter l'eau sacrée entre deux rangs de papyrus. Cette plante bizarre est originaire d'Egypte à ce qu'on prétend; c'est une tige de huit à dix pieds, mince et fort souple, terminée par une houppe verte et chevelue, dont les longs fils retombent tout autour, d'où vient le nom de Perruque dont le peuple l'a baptisée. Le mot n'est pas noble, mais il rachète sa vulgarité par son exactitude ; il peint bien la chose.

On naviguait lentement; enfin Ton arriva à un petit bassin circulaire, et d'une limpidité si parfaite que l'œil

pénètre jusqu'au fond. C'est la source appelée dans le pays la Pisma, encore un nom fort malsonnant, peu digne assurément d'une si belle chose. Une prairie mélancolique et semée de quelques peupliers se déroule k Tentour. Quelques troupeaux y paissent en silence : attirés par les habits rouges des officiers et plus encore par le costume éblouissant du prince indien, les bergers s'approchèrent du bord pour mieux les voir. Un cicérone syracusain que les Anglais avaient amené avec eux, défilait son chapelet obligé, d'une voix monotone.

Il racontait comme quoi le signor Hercule avait une prédilection toute particulière pour cette divine fontaine et lui offrait des taureaux blancs en sacrifice ; comme quoi plus tard les Syracusains imitèrent son exemple, et comment le temple de sa Nymphe fut détruit on ne sait ni quand ni par qui; comment la Nymphe amie de la signora Proserpine fut changée en fontaine, pour avoir fait des représentations au sombre ravisseur de la jolie fille de la signora Gérés, qui apprit son malheur par elle ; comment une tradition plus terrible encore fait de Cyané une jeune fille de Syracuse qui entretint avec son père un commerce incestueux ; comment ce crime abominable attira sur sa patrie la vengeance céleste ; comment, pour le venger elle-même et pour l'expier ensuite, elle assassina son père et se suicida sur son cadavre ; comment enfin les dieux, apaisés, la changèrent en fontaine après sa mort, en mémoire des larmes de repentir qu'elle avait versées.

Vous comprenez bien que -ni Bianca ni l'Indien n'écoutaient pas plus ces fariboles que madame la comtesse ne les écoute en ce moment ; et ils avaient raison, car ils avaient à coup sûr beaucoup mieux à faire. Cette journée n'avait été pour eux que la répétitiçn de la précédente, avec cette différence pourtant qu'il existait enire eux plus d'intimité. D'un côté, même ardeur; de l'autre, même entraînement, mais aussi plus d'espérance chez le prince, plus d'abandon chez Bianca. Et dire que vingt-quatre

heures avant il* ne savaient pas même l'existence l'un de l'autre ! On marche vite sur la route des passions.

Bianca était couchée à demi sur un lit de mousse et de gazon qu'on avait disposé pour elle à l'avant de la barque ; d'épaisses touffes de papyrus arrachées du bord formait sur sa tête un parasol de verdure et, balancées parla brise, rafraîchissaient l'air autour d'elle, comme un éventail. Une de ses mains était dans celles du prince, dont les yeux se noyaient dans les siens; l'autre pendait nonchalamment hors de la barque et, à chaque mouvement qu'elle faisait, l'onde amoureuse baisait ses ongles roses.

Un des bateaux de suite s'avança tout à coup près du leur avec assez de rapidité pour le menacer d'un choc, et la main de Bianca prise entre les deux eût été froissée infailliblement. Le prince, de son oeil perçant, vit le danger, et s'élança pour le prévenir, avec la force et la souplesse d'un tigre de sa patrie ; mais la barque ébranlée pencha si fort qu'elle lui fit manquer son mouvement; il tomba dans la source, ses larges vêtements l'embarrassèrent et il disparut sur-le-champ. On se précipita pour le sauver ; mais l'eau était profonde, le courant l'entraîna.... on ne retira qu'un cadavre. Cet illustre infortuné réservé par la destinée à tous les malheurs avait franchi la mer des Indes et le grand Océan, traversé l'Atlantique tout entière et la Méditerranée pour se venir noyer comme un écolier dans une fontaine de cent pieds de tour. 0 Zingara de la Bagarie ! avais- tu donc vraiment le don prophétique?

Son corps fut ramené à Syracuse et de là à Malte où on l'embauma pour être transporté dans l'Inde, non pour qu'il reposât plus doucement sous les bananiers de sa patrie, les Anglais n'ont point de ces délicatesses-là, mais simplement pour constater officiellement son décès et couper court aux prétentions éventuelles de tout autre compétiteur.

Bianca n'avait pas jeté un cri, pas fait un mouvement ; pâle, inanimée, l'œil fixe, elle était restée immobile et

froide k la place où. le prince l'avait laissée» On eût dit une statue de marbre couchée sur un tombeau. Son oncle la reconduisit jusque dans sa maison sans qu'elle eût prononcé une seule parole, ni même témoigné par un signe, par un regard, qu'elle le reconnût. Il craignit un instant que sa raison n'eût succombé. Elle demeura deux jours dans cet état, qui, sans être la mort, n'était pas la vie. Enfin, le troisième jour, elle revint à elle en poussant un . profond soupir et en passant sa main sur ses yeux comme une personne qui s'éveille après une nuit agitée. Elle promena ses regards autour d'elle avec étonnement comme si tout lui paraissait nouveau :

« Ah ! mon Dieu, dit-elle, d'une voix faible, quel affreux rêve je viens de faire 1 »

Rien n'avait plus l'air en effet d'un rêve que tant d'événements extraordinaires, imprévus, accomplis coup sur coup en un tour de soleil. Bianca fut longtemps encore sans y voir autre chose, et ce fut sans doute par une grâce d'en haut? car elle échappa ainsi au premier accès du désespoir ; quand elle revint à elle-même tout à fait, elle avait repris assez de force pour résister au choc de la réalité, et son âme avait déjà pu se familiariser avec l'effroyable catastrophe dont elle avait été témoin*

Sa douleur cette fois fut de l'accablement. Un découragement si profond s'était emparé d'elle, que rien ne pouvait plus la distraire ni l'occuper ; elle ne s'intéressait à rien, -Elle passait de longues journées assise dans un fauteuil ou couchée sur un sofa sans travailler, sans lire, sans parler, sans penser, absorbée dans des rêveries dont seule elle avait le secret et dont rien ne pouvait l'arracher. Son âme était comme un ciel gris où il n'y a point d'orages, mais où il n'y a point de soleil. Une crise qui du moins l'eût réveillée, aurait mieux valu que cette torpeur où s'endormaient toutes ses facultés.

Le nom du prince de Mysore n'était pas sorti de sa bouche une seule fois. Une violente secousse morale pou*

vait seule la sauver comme un coup de vent clarifie en l'agitant la surface inerte d'une eau stagnante. Elle ne témoignait d'ailleurs ni impatience, ni mauvaise humeur; ne récriminait jamais;, n'avait jamais sur les lèvres ni un rer proche, ni une plainte, ni même un murmure, et recevait avec douceur les tendres soins de son oncle. Mais le pauvre homme perdait son temps, et, découragé lui-même, pleurait plus souvent qu'il ne parlait.

A voir Bianca plongée dans cette langueur et cet affaissement, on ne se fût pas douté qu'elle était en ce momentlà même l'objet d'une passion furieuse, capable de tout, insensée, et qu'un nouvel orage, mais un orage comme elle n'en avait pas encore essuyé, grondait sur sa tête. Mais n'anticipons pas sur la marche des événements.

Bianca habitait depuis quelque temps la cassine de son oncle; il avait pensé que l'air pur et les salubres influences de la nature lui seraient plus favorables que l'air épais de la ville, et ses vapeurs malsaines pour l'âme encore plus que pour le corps. Son aftente n'avait point été déçue; elle était, je ne dirai pas plus calme, elle n'avait jamais cessé de l'être, mais moins absorbée, et se rattachait visiblement à l'existence. Elle s'intéressait aux fleurs du jardin et aux fruits du verger, airrosait les unes, cueillait les autres, faisait de longues promenades au bord de la mer ou dans la campagne, et, agissant davantage, rêvait beaucoup moins. Son oncle allait tous les matins à Syracuse, pour remplir au tribunal ses fonctions de greffier, et revenait avant Y Ave Maria coucher à la cassine.

Un soir qu'il s'était attardé au point de n'être pas rentré à une heure de nuit, plusieurs hommes armés sautèrent par-dessus les murs du jardin et s'introduisirent dans la maison sans avoir été aperçus ni entendus. Ils pénétrèrent sans bruit jusqu'à la chambre de Bianca, l'y surprirent, et, avant qu'elle eût pu appeler à son aide, ils lui jetèrent sur la tête un ample manteau qui étouffa ses cri3, la roulèrent dedans, comme un enfant qu'on emmaillotte, et l'em-

portèrent dans leurs bras avec précipitation. Ce coup de main avait été si brusquement exécuté que les domestiques ne s'aperçurent de ce rapt audacieux que lorsqu'il n'était plus temps de l'empêcher. Les ravisseurs étaient déjà bien loin.

Ils marchaient très-vite et sans échanger une parole. Us avaient à quelque distance de la cassine découvert la tête de leur prisonnière, afin qu'elle pût respirer plus librement ; mais la nuit était si noire qu'on ne distinguait rien à trois pas devant soi. Elle tenta de demander où on la conduisait, mais elle n'obtint aucune réponse^et les bandits marchaient toujours devant eux rapidement en silence. Ce silence, cette marche précipitée, les ténèbres, le mystère, tout était effrayant dans la situation de Bianca. Quand ses yeux se furent accoutumés un peu à l'obscurité, elle distingua autour d'elle d'énormes rochers bizarrement découpés et dont les silhouettes dentelées se dessinaient en noir, comme autant de fantômes gigantesques, sur le fond étoile du ciel. On marcha quelque temps encore à travers ces rochers ; puis on s'engagea "avec précaution dans mue grotte, au fond de laquelle on s'arrêta.

Lk enfin Bianca sentit la terre sous ses pieds, les ravisseurs se retirèrent immédiatement sans avoir prononcé une seule parole. Elle les entendit tirer après eux le verrou d'une porte qu'elle n'avait pas vu s'ouvrir, et resta seule dans ce lieu funèbre, livrée à ses réflexions, qui n'étaient pas gaies, comme vous pouvez facilement l'imaginer. Mais ses réflexions ne lui furent pas d'un grand secours; elle eut beau tourner et retourner sa position dans tous les sens, il lui fut absolument impossible de deviner le mot de cette terrible énigme. Avait-elle affaire à des voleurs? Ils l'auraient volée. A des assassins? Us l'auraient tuée. Il était hien plus probable qu'ils n'avaient pas agi pour leur propre compte; mais alors pour le compte de qui agissaient-ils? Quel était son ravisseur?

Quand je vous disais, tout à l'heure, qu'une violente se-

coasse pouvait seule la tirer de la prostration morale où elle était abîmée, vous ne tous attendiez pas à lui voir appliquer sitôt ce remède .héroïque. Il eut tout l'effet que j'en espérais; seulement j'étais loin de me douter moimême qu'il dût avoir une si prompte et si complète efficacité, comme vous ne tarderez pas à le voir.

Et d'abord la jeune malade s'était reprise énergique* ment à la vie en se voyant menacée de la perdre, et toutes ses facultés s'étaient à la fois réveillées dans ce péril extrême. Elle n'était pas pusillanime et ne versa pas une larme. Sapreqrière pensée fut naturellement de s'échapper ; mais on y avait mis bon ordre. Elle trouva la porte bien et dûment verrouillée en dehors et n'essaya pas même de l'ébranler ; elle savait trop bien que ses petites mains s'y lasseraient en pure perte. Elle revint donc à la place où on l'avait déposée, se roula dans le manteau qu'on loi avait laissé, car il faisait froid, et attendit l'événement, en adressant à la Madone une fervente prière.

L'événement ne se fit pas longtemps attendre. Elle en— tendit marcher, puis tirer les verrous de la porte, pois la porte rouler sur ses gonds pour se refermer aussitôt. Une faible lueur se répandit dans la caverne et l'ombre d'un homme s'allongea jusqu'à ses pieds. L'homme suivit de près son ombre ; un chapeau à grands bords était rabattu sur ses yeux, cachait son visage ; un large manteau l'enveloppait soigneusement. Il portait une lanterne sourde qu'il posa dans un coin, et, sans avoir jusqu'alors prononcé un seul mot, il se jeta aux pieds de Bianca. Ce début n'avait rien de trop alarmant :

c Pardon! s'écria-t-il, d'une voix qui n'avait rien de rébarbatif; oh ! pardon ! Je suis un grand criminel, mais je vous aime; je vous aime comme un insensé. Je ne pouvais, je ne devais pas vous le dire, car mon amour seul est un crime, et j'ai mieux aimé dans mon délire en commettre un plus grand encore, en exécutant sur Vous cet exécrable attentat, que de mourir sans vous l'avoir dit. Méprisez-moi

comme un lâche, foulez-moi aux pieds comme ui^ reptile venimeux, mais laissez-moi vous dire, vous répéter mille et mille fois que je vous aime. Cet aveu ne peut pas vousoffenser, car Dieu lui-même ordonne à sa créature de l'aimer, et vous êtes mon Dieu, ma foi, mon culte, vous êtes tout pour moi. »

En prononçant ces paroles passionnées, l'inconnu inondait de larmes les pieds de la jeune fille; la grotte retentissait de ses sanglots déchirants. Bianea n'avait pu voir son. visage qu'il tenait toujours caché, et le peu de clarté que jetait sa lanterne favorisait encore son incognito.

« Ne croyez pas, reprit-il, quand ses sanglots lui permirent de parler, que vous soyez à ma merci ; non, c'est moi qui suis à la vôtre. D'un mot vous pouvez me perdre; vous pouvez bien plus, hélas ! d'un mot, vous pouvez me tuer. Mais ce mot redoutable, ne le dites pas, et si ce n'est par clémence, que ce soit par pitié. De loin, quand j'étais torturé par mon amour, exaspéré par la douleur, je croyais tout possible, tout facile, mêmfe de vous réduire par la force, car mes lâches fureurs allaient jusque-là, et je n'ai pas reculé devant ce rapt infâme* Maintenant que vous êtes là, seule avec moi, loin de tout secours, et que je pourrais tout oser, tout tentée pour vous posséder, je n'ose lever les yeux sur vous et je tremble à vos pieds comme un enfant. Je perds le fruit de mon crime avant même de l'avoir consommé, et quand je croyais être votre maître, je suis votre esclave. »

On a mille fois répété et l'on ne m'a pas attendu pour <£la, que le cœur des femmes est de tous les problèmes le plus insoluble et le plus profond, le plus insondable de tous les abîmes. Voilà six mille ans qu'on le creuse, et dans six mille ans on n'aura pas trouvé le fond. En voulezvous une nouvelle preuve? Regardez Bianea. Au lieu de "indignation, de la colère, du mépris que vous vous attendiez à lire sur son visage, qu'y lisez- vous? Le pardon, *a pitié, l'intérêt. Oui, elle avait déjà pardonné dans son

coeur m% crime qui, du reste, trouve aisément grâce aux yeux des femmes, lorsqu'il est commis pour elles, bien entendu, parce que s'il blesse leur délicatesse et les convenances, il prouve au moins un grand amour. Du pardon a la pitié, il n'y a qu'un pas, et, de plus> elle était elle-même trop intéressée dans ce mystère pour que l'intérêt qu'elle y prenait pour son propre compte ne rejaillit pas un peu sur l'inconnu, sans compter la curiosité.

« Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle, d'un ton bref mais pas trop désespérant.

• — Voilà ce que je n'oserai jamais vous dire : car au mépris légitime que je vous inspire déjà, se joindront, quand vous saurez qui je suis, l'horreur et le dégoût. Mais enfin, comme il faudra bien que vous l'appreniez tôt ou tard, j'aime mieux que ce soit tout de suite ; sachez donc tout, et qu'après je meure à vos pieds de honte, de désespoir! »

Jetant avec fureur loin de lui le large chapeau qui lui couvrait les yeux et la moîljé du visage, il arracha le manteau qui l'enveloppait tout entier et laissa voir.... saveivous quoi?... L'audacieux ravisseur de Bianca était un moine!

« Oui je suis moine reprit-il avec un redoublement de rage, moine sans vocation, moine par la contrainte, par la cupidité, le plus mauvais des moines et le plus malheureux. J'aimais la vie et le monde, je voulais vivre, être heureux comme les autres, et l'on m'a plongé de force dans ce tombeau glacé qu'on appelle un cloître. Écoutez mon histoire, elle n'est pas longue, et vous verrez que si j'ai succombé, j'ai beaucoup souffert. »

Là-dessus il raconta à Bianca qu'il était né en Galabre, d'une famille noble, mais qu'il avait eu le malheur de perdre sa mère dans son bas âge ; que son père s'était remarié et avait eu d'autres enfants de sa seconde femme ; que cette marâtre avait tout fait pour lui ravir l'amour de son père afin de lui ravir sa part d'héritage au profit de ces enfants

à elle; qu'elle y avait réussi; qu'on l'avait exilé encore enfant de la maison paternelle, même de sa patrie, pour l'envoyer en Sicile dans un monastère, et que là, on l'avait fait moine malgré lui, qu'il l'était depuis six ans, qu'il en avait vingt-jsept, et qu'il s'appelait Alessio.

« Ce nom m'est odieux, ajouta-t-il, car c'est celui qu'on me donne au couvent, je ne suis plus Alessio tout court, comme l'a voulu ma mère et comme le veut mon baptême, je suis le frère Alessio. Ah ! s'il sortait mie fois seulement de votre bouche sans ce sobriquet ridicule, je pourrais peutêtre me réconcilier avec lui, car ce serait un autre baptême, jusque-là je le maudirai comme je maudis ma chaîne. Il y a six ans que je la secoue avec rage sans pouvoir la rompre ; six ans que je ronge en écumant ce frein d'acier dont la fatalité tient les rênes. Je n'ai jamais pu, jamais voulu me résigner. On nomme insubordination, pis encore, la plus légitime des protestations, on me punit sans cesse ; mais rien n'y fait, je proteste toujours et je protesterai jusqu'à la mort ou la liberté. J'ai passé des semaines, des mois entiers dans les cachots, au pain et à l'eau, et je n'en sortais que pour y rentrer bientôt. J'ai déjà été chassé pour indiscipline de cinq monastères, et l'on m'a relégué dans le couvent voisin de Sainte-Lucie, dont toutes les fenêtres sont étroitement grillées comme celles des nonnes, et dont la règle est barbare à force de sévérité. H nous est interdit sous les peines les plus dures, non-seulement d'adresser la parole aux femmes, mais de les regarder en passant. Plût à Dieu que^ fidèle à cette austère consigne, je ne vous eusse jamais regardée! je n'aurais pas tant souffert et je serais moins criminel ! Mais je vous ai vue! ... La première fois, ce fat dans la cathédrale de Syracuse, et pouvais-je, belle comme vous Têtes, ne pas vous regarder, vous adorer? Je vous ai revue à la cassine de votre oncle, puis partout et sans cesse, car je m'échappais du cloître à toute heure, et sous tous les prétextes comme sans prétextes, pour vous voir toujours et vous voir encore. Je vous ai vue même

errer au milieu des ruines avec le prince Indien, et j'ai cru ce jour-là mourir de rage et de jalousie. Vous aviez passé à cheval avec lui et votre brillante «scorte devant mon couvent, j'étais là derrière ma grille, à vous regarder d'un œil sombre; j'entendais le son de votre voix, et c'est à lui que vous parliez, et il vous répondait!.». Ah! si je ne l'ai pas poignardé à côté de vous et vous avec lui, c'est que le ciel le réservait à une autre fin et vous peut-être à pardonner à son meurtrier, car je vous l'ai dit, madame, je vous le répète, j'ai commis le meurtre dans mon cœur. Dieu seul peut savoir combien j'ai résisté, combattu, souffert, avant d'en venir à une telle extrémité. Enfin un jour est arrivé où toute lutte a cessé, parce que toute lutte était inutile. Las de tant d'efforts stériles, de tant de combats suivis de tant de défaites, j'ai fini par céder et par me livrer sans résis.tance au courant impétueux qui m'entraînait vers. vous. Mais que pouvais-je? Que pouvait un moine? Quel moyen avais-je pour vous dire mon amour? Je n'en avais qu'un seul, et ce moyen je l'ai employé, pardonnez-moi; j'ai soudoyé les bandits qui vous ont enlevée;* mon affreuse audace a réussi, vous savez tout et je suis à vos pieds. »

Tandis qu'Alessio parlait, Bianca, les yeux fixés sur lui, avait remarqué, à la faible clarté de la lanterne sourde, qu'il était beau; figurez-vous la tête d'Antinous sur la robe d'un moine. Si je dis moine, c'est par un reste d'égard pour son habit : car après son récit, il est douteux qu'aux yeux de Bianca elle-même il fût autre chose qu'un homme comme tous les autres, amoureux d'elle jusqu'au délire, jusqu'au sacrilège, jusqu'au crime.

« Mon crime est monstrueux, reprit-il après quelques moments d'un silence que Bianca songea peut-être à rompre, mais qu'enfin elle ne rompit point; il l'est plus encore qu'il ne vous le paraît ; en vous tramant dans ces cavernes, je n'en ai accompli que la moitié. Savez- vous quel était mon plan. Je vais vous, le révéler dans toute son horreur, et vous frémirez de l'excès de mon atrocité , hélas 1 aussi

.de mon amour.. J'ai à cent pas d'ici une barque prête à prendre la mer, les mêmes bandits qui vous ont amenée ici n'attendent qu'un signal de moi pour vous y porter, mais ils l'attendent et sont payés pour cela. Si je vous ai fait conduire ici d'abord, c'est dans un but infernal; apprenez toute mon infamie et tous vos dangers. Vous n'êtes .entrée ici que pour en sortir à moi, car le crime devait se consommer ici-même, cette nuit; je l'avais résolu, je l'aï préparé. Une fois réduite, de gré ou de force, mais réduite sans miséricorde, quand la nécessité d'une réparation vous eût livrée à moi sans résistance, mais alors seulement, je vous aurais embarquée, et m'embarquant moi-même seul avec vous, je vous aurais conduite à Malte, qui est pour moi la terre de la liberté, puisque c'est maintenant une terre anglaise. Toutes mes mesures sont déjà prises, et bien prises, croyez-le,- pour ce voyage, qui n'est d'ailleurs pas long. De Malte j'aurais passé à Rome, et vous toujours avec moi; là je me serais jeté aux pieds' du saint-père, je lui aurais exposé mon histoire, la violence dont j'avais été victime, le sacrilège permanent de vœux forcés comme les miens; il m'en aurait relevé j'en suis convaincu, et alors, madame, j'aurais réparé mon premier forfait en vous épousant devant les hommes- après vous avoir possédée devant Dieu. Je suis un mauvais moine, je crois que je serai un honnête homme. Mais au moment de l'exécution, quand tout est prêt et que tout a succédé au gré de mes infâmes désirs, mon infernal courage a défailli, et quoique entré ici tout à l'heure avec d'affreux desseins, l'amour, le véritable amour, a vaincu ma férocité et m'a jeté à vos pieds repentant et soumis. »

Il se fi>. un nouveau silence ; et comme il menace ou promet, selon qu'il vous plaira, de le prendre, d'être plus long que les autres, profitons-en, si vous y consentez, pour faire une petite reconnaissance hors de cette caverne de bandits et d'amoureux. J'aime toujours à savoir où je suis' et j'ai cela de commun avec mes compatriotes.

Nous sommes, si je m'oriente bien, à deux pas du tombeau d'Archimède, dans les catacombes de Syracuse, dites de Saint- Jean, du nom d'une petite église, la première en date de toute la Sicile à ce qu'on assure, et qui gardée par un ermite, garde elle-même depuis des siècles ces demeures souterraines. C'est par là qu'on y pénètre, mais ce n'est pas par là qu'on y fit entrer Bianca. Dès qu'Alessio, dont le couvent touche aux catacombes, eut pris son abominable résolution, il s'était mis à la recherche d'un endroit propre à l'exécuter, et avait découvert une grotte abandonnée qui s'ouvrait d'un côté sur la campagne, communiquait de l'autre avec les catacombes. H avait remis en état, pour plus de sûreté, une vieille porte vermoulue qui la fermait à mi-route, et c'est ce lieu funèbre digne par son horreur de l'horreur de son projet, qu'il avait choisi pour l'accomplir.

Je n'ajoute qu'un mot avant de rejoindre Bianca, et c'est pour vous faire observer en passant que, par un de ces contrastes piquants si fréquents en Italie, le couvent de Sainte-Lucie, dont la règle est si rigide à l'endroit des femmes, se trouve précisément à côté des ruines d'un bain grec dédié à Vénus. Pauvre Alessio ! que n'a-t-il vécu mil huit cents ans plutôt. H n'aurait pas tant souffert. H en eût été quitte alors pour changer de divinité et passer, sans aller bien loin, du culte de Vesta au culte de Ténus.

Le silence, ainsi que je l'avais prévu, dura longtemps dans la caverne ; après l'amende honorable que venait de faire Alessio, il ne lui restait plus qu'à attendre son châtiment ou sa récompense, suivant l'humeur de Bianca. Quel arrêt allait-elle prononcer? Entre nous je pense qu'il n'eût pas été prudent à elle d'en prononcer un trop sévère, la griffe du lion ravisseur perçait trop encore sous la peau du mouton. Pour ne pas vous faire languir davantage, je vais résoudre la question de suite et par un seul mot, Bianca s'était éprise du lion ravisseur.

Ne vous révoltez pas et ne jetez pas les hauts cris : après

la torpeur physique et morale où elle était tombée à la suite de la catastrophe de la fontaine Cyané, une réaction violente était inévitable, le cœur ne donne pas sa démission à dix-sept ans. Et d'ailleurs, madame la comtesse, ces brusques péripéties, ces révolutions soudaines sont-elles donc si rares dans le cœur des femmes? Le caprice est leur vie même, elles n'ont d'autre loi que l'imprévu, ce qui devrait les attacher les éloigne, et elles s'attachent par ce qui devrait les éloigner. Si vous me poussez, je vous dirai plus, c'est qu'Alessio ne faisait qu'hériter de l'amour que le prince de Mysore avait ébauché dans l'âme de Bianca, et ce n'est pas la première fois que l'un récolte ce que l'autre a semé. Le bonheur, en amour comme en toute chose, est de venir à propos, et Alessio avait eu ce bonheur-là. Et puis, outre qu'elle le trouvait beau, jeune, audacieux, il avait fait vibrer des cordes toutes nouvelles ; cette soif de mouvement, ce goût d'aventures qu'elle tenait de son père et auxquels sans le savoir elle devait elle-même l'existence, s'étaient éveillés tout à coup en elle et y fermentaient avec une énergie invincible. Des dangers à courir, des voyages à faire, des difficultés à vaincre, des vœux à rompre, tout cela lui tourna la tête, c'était comme une fièvre, une ivresse dont l'amour profita. L'amour profite de tout.

Elle prit sa résolution plus vite encore qu'Alessio n'avait abandonné la sienne , et se faisant complice du crime dont elle avait failli être la victime :.

« Alessio, dit-elle avec cet air délibéré que nous lui avons déjà vu plus d'une fois et qui lui allait si bien , je vous appelle, vous le voyez , comme vous désirez être appelé. Alessio , répéta- t-elle avec intention, ne changez rien à vos plans : vos préparatifs sont faits pour vous rendre à Malte; une barque vous attend pour «vous y conduire ; allez vous y embarquer; vous n'irez pas seul; mais d'abord licenciez vos affreux bandits, leur assistance n'est plus nécessaire, je marcherai bien jsans qu'ils me portent, et je préfère votre société à la leur. Ce n'est ici ni le lieu ni

l'heure de vous exposer les motifs de ma conduite, le temps ne nous manquera pas pour la justifier à vos yeux, et vous mettrez dans votre jugement plus d'indulgence que je n'en ai pour moi-même. Qu'il vous suffise de savoir pour le moment que je vous accompagne de mon plein gré et que je m'associe volontairement à votre fortune, quelle qu'elle soit. Nos destinées ont plus d'une ressemblance : vous avez souffert, j'ai souffert aussi ; l'avenir vous doit des réparations, il ne m'en doit pas moins. Trois fois veuve sans avoir été femme , j'ai va se flétrir déjà bien des espérances, j'ai éprouvé bien des mécomptes. Mais nous aurons le temps de nous dire tout cela quand nous nous connaîtrons mieux, la place est d'ailleurs peu favorable aux confidences , et si j'avais à choisir un salon de conversation, ce n'est pas précisément celui-ci que je choisirais. Partons, la nuit marche et j'ai hâte de mettre l'irrévocable entre une résolution prise et une exécution qui n'est pas sans danger ni sans remords. Vous avez dit que vous étiez un mauvais moine, et vous l'avez trop prouvé pour que je vous déûiente; vous avez ajouté que vous seriez honnête - homme, j'y compte et me confie à votre loyauté; vous aurez, j'imagine, assez d'honneur pour respecter jusqu'à Rome une femme qui doit être la vôtre. Je vous ajourne à la rupture de vos vœux. Voici ma main , prenez-la en garantie de la parole que je vous donne, et je vous permets de la baiser en signe de pardon. »

Alessio ne fut pas, au premier moment, aussi transporté de bonheur qu'on devrait s'y attendre, parce qu'il soupçonna d'abord dans la détermination subite de Bianca un piège pour lui échapper ; mais il fut bientôt convaincu du Contraire. Elle descendit au rivage sans hésitation et s'embarqua avec lui résolument. La barque était petite , mais ils étaient seuls, et Malte n'est pas loin de Syracuse. Quant à un pilote, Alessio était fort expert en cette matière ; c'est le seul divertissement mondain qu'on lui permît au couvent, parce que ce divertissement est au fond assez

innocent -, et Alessio avait profité si souvent de la permission, qu'il était devenu passé maître dans le gouvernement d'une embarcation.

J'ai oublié de dire, car on ne pense jamais à tout, qu'avant de quitter les catacombes, Alessio , qui n'oubliait rien, avait fait revêtir Bianca d'un costume d'homme, je devrais dire d'enfant, préparé d'avance, et qu'il avait caché ses cheveux blonds sous un bonnet de fantaisie, que par prudence elle ne devait jamais quitter. La magnificence de sa chevelure aurait trahi son sexe au premier coup d'oeil. On comprend de reste le but de cette métamorphose. Luimême avait littéralement jeté le froe aux orties et pris l'habit laïque ; tous les deux étaient enveloppés de larges manteaux.

La nuit était sereine. Assise à quelque distance d' Alessio, absorbé alors tout entier dans ses devoirs de marin, Bianca contemplait les étoiles en silence, les mêmes qu'elle avait contemplées quelques mois auparavant avec le prince indien, car le cœur de la femme est multiple ; le passé ne perd jamais entièrement ses droits sur elle, sans préju-* #dice du présent ni de l'avenir. Le vent* était 6i favorable , qu'au lever du soleil ils avaient doublé le cap Passaro, Tune des trois extrémités du triangle sicilien , et l'une des sentinelles les plus avancées de l'Europe du côté de l'Afrique. Des nuées de courlis vinrent les saluer au passage de leur cri lent et plaintif. Il parait qu'ils étaient venus du côté gauche comme la corneille sinistre des anciens augures, car, peu de. temps après leur visite, le vent changea. La brise du nord , qui jusque-llf avait favorisé nos fugitifs, tomba subitement et fit place à un malencontreux siroco qui les rejetait obstinément vers la côte de Sicile.

Habile k prendre le vent comme il vient et à manœuvrer la voile en conséquence, Alessio lutta quelque temps avec avantage en courant des bordées à travers le détroit ou canal de Malte , où ils étaient déjà ; mais la barque* n'avançait guère , elle n'avança bientôt plus du tout. Alessio

s'était pourvu de rames et en fit alors usage d'un bras vigoureux; mais le vent était le plus fort , et tout ce qu'on pouvait gagner, c'était de ne pas reculer. La journée se passa dans cette lutte acharnée et stérile ; au coucher du soleil , les voyageurs se trouvaient à peu de chose près à la même place qu'à son lever, quoiqu'ils eussent vu, tout le jour, distinctement, les rochers blancs de Malte et ses maisons encore plus blanches. Le mieux était d'aller, à la faveur de leur déguisement, attendre sur quelque point perdu de la côte sicilienne que le temps redevint plus propice.

Cette ressource, hélas ! leur fut enlevée ; le vent changea de nouveau et tourna brusquement du sud à Test ; c'était pis encore : car ils risquaient maintenant d'être chassés au large, aussi loin de Malte que de la Sicile, et c'est en effet ce qui arriva dans la nuit; le matin ils ne voyaient plus Malte, et la Sicile elle-même disparut à son tour. Alessio rama contre le vent faute cette journée avec assez de succès pour se maintenir à peu près en place. Le soir il était exténué. La seconde nuit fut horrible d'angoisse. Le peu de vivres dont la barque était approvisionnée était épuisé; il ne s'agissait plus maintenant d'aborder à Malte , mais quelque part , n'importe où , d'aborder enfin pour aborder, de peur de périr en pleine mer, de faim, de soif ou par une tempête.

Bianca avait été sublime de courage et de résignation ; Alessio non moins admirable de sang-froid et d'habileté ; mais ils sentaient, sans se le dire, qu'ils étaient au bout de leurs forces et qu'une jîmrnée comme la précédente achèverait de les épuiser. Pour comble d'inquiétude , leur barque, la &ule qu'avait pu se procurer Alessio, et qui était assez bonne pour faire le trajet direct de Syracuse à Malte par un bon temps, était incapable de tenir la grande mer. Elle était déjà presque hors de service et devait sombrer inévitablement au premier coup, de mer un peu fort.

La nuit était calme, mais très-obscure , on ne discernait

rien à dix pieds devant soi. Tout à coup ils crurent entendre une voix dans le lointain ; ils prêtèrent l'oreille, et le vent apporta un chant mélancolique comme tous les chants des mariniers ; ils distinguèrent même bientôt ces paroles :

Ten eu hobbacjaua calbi, etc.

Ce qui veut dire en français :

Je t'adore au fond de mon cœur , Mais je te hais devant le monde :

— Pourquoi? dis-tu d'un ton boudeur.

— Que veux-tu que je te réponde?

Tu sais tout aussi bien que moi

Pourquoi.

« C'est une chanson maltaise, » s'écria Alessio d'une voix palpitante d'émotion.

Il h#éla à grands cris l'embarcation encore invisible. Le chant se tut; mais l'embarcation approcha. C'était une bombarde maltaise , montée par des Maltais.

c Qui que vous soyez , cria le patron d'une voix rude, ne m'approchez pas , vous êtes peut-être des pestiférés ou des forbans , car il n'en manque pas dans ces parages.

— Nous ne sommes ni l'un ni l'autre , répondit Alessio ; nous sommes deux malheureux perdus depuis deux jours et deux nuits; c'est Dieu qui vous envoie pour nous sauver. »

Pour toute réponse, le patron tourna sa lanterne de leur côté et passa en revue eux et leur barque avec beaucoup d'attention.

« Je vois bien, dit-il enfin, que vous n'êtes pas des forbans, mais vous êtes peut-être des pestiférée, ce qui ne vaut guère mieux. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous céder une partie de mes vivres si vous en manquez.

. — Ce n'est pas de vivres seulement que. nous manquons, c'est de forces ; de plus, notre embarcation ne tient

plus la mer, elle commence à faire eau, et si tous ne nous recevez pas tous les deux dans la vôtre, nous sommes des gens perdus.

— Voilà ce qui ne se peut pas, car vous n'êtes pas portés sur ma feuille de bord, et la Sanità de Trapani, où je vais, me refuserait' la pratique sans quarantaine; ma cargaison, qui est composée de denrées fraîches, serait perdue, et je serais un homme ruiné. Vous voyez bien que, avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas vous recevoir à mon bord. Qui sait d'ailleurs si vous n'avez pas la peste et si vous ne me la donneriez pas, car, enfin, on ne sait ni qui vous êtes, ni d'où vous venez, ni si vos papiers sont en règle. »

Une discussion d'abord assez modérée, puis bientôt violente, s'engagea entre le Maltais, qui les traitait de vagabonds, de rôdeurs de mer, etAlessio,qui lui reprochait sa dureté de cœur, son avarice. Malgré les efforts de Bianca pour apaiser ces esprits irrités, on en vint aux dernières fureurs.

« Ah! tu ne veux pas nous recevoir de bon gré? disait Alessio exaspéré , eh bien ! tu nous recevras de force.

— C'est ce que je voudrais bien voir, répondit le Maltais non moins furieux.

— Tu vas le voir tout de suite. »

Ces derniers mots n'étaient pas prononcés, qu' Alessio s'élança vers la bombarde maltaise avec tant d'impétuosité qu'il pensa faire chavirer sa propre barque ; il s'y cramponna des deux mains si fortement que la puissance réunie de deux chevaux n'auraient pu lui faire lâcher prise.

« Lâche ma bombarde ! lui cria le patron d'une voix sourde fl tant là colère l'étouffàit. La lâcheras-tu?...

— Non.

— Tu ne veux pas la lâcher ?

— Nbn.

— Tant pis pour toi ! tu l'as voulu. »

A ces mots, il brandit sa hache de bord, et d'un coup

sec lui abattit les deux poignets. Alessio tomba dans la mer sans pousser un seul crû La bombarde s'éloigna rapidement et Bianca resta évanouie au fond de sa barque.

* Mais c'est abominable ce que vous nous racontealà, monsieur l'Américain, dit la comtesse ; j'en ai la chair de poule pu* tout le corps.

— Je n'invente rien, madame, je raconte. Les Maltais ne sont pas plus tendres que cela.

— C'est dommage , ils chantent de jolies chansons. Mais pourquoi nous laissez-vous en panne au milieu de l'Océan? A quoi donc pensez- vous?

— A cette terrible Zingara de la Bagarie qui lisait dans l'avenir comme un écolier dans son catéchisme.

— Eh ! làissez-là votre affreuse bohémienne et ditesnous bien plutôt ce que devint cette pauvre Bianca après là tragique rupture de son quatrième mariage. Elle jouait de malheur en vérité ; mais aussi il faut convenir qu'elle ne plaçait pas toujours très-prudemment ses affections. Passe encore pour le neveu de Tipoo-Saïb ; mais un moine défroqué, et pas même encore défroqué!..* Fi donc ! l'horreur!... Enfin , nous direz-vous si elle mourut au fond de la barque ou si un ange vint la sauver comme Agar au milieu du désert? »

Bianca ne mourut pas au fond de 6a barque, elle fut sauvée, mais pas par un ange, loin de là. En revenant à elle, elle se trouva couchée sur un monceau de cordages, et en ouvrant les yeux, elle aperçut.... quoi?... Des turbans. Vous devinez tout le reste. Un corsaire barbaresque qui croisait dans ces parages, où il en croise toujours beaucoup, avait aperçu la barque abandonnée et s'en était approché. A défaut d'autre butin , il s'était emparé de Bianca, toujours évanouie, et qu'il prit , grâce à son déguisement, pour un jeune garçon. Elle n'était guère pins en. sûreté sous un sexe que sous l'autre avec ces mécréants. On l'avait jetée comme un paquet sur un tas de adages, et c'est là qu'elle avait repris connaissance.

Gomme les petits oiseaux qui ouvrent le bec en ouvrant les yeux, elle fit signe qu'elle avait faim. On lui donna à manger, Dieu sait quoi! Quelque affreux kouskoussou à faire dresser les cheveux sur la tête. Du premier coup d'œil elle avait compris où elle était et ce qui lui était arrivé. Elle prit son malheur en patience et bénit son déguisement, qui, pour le moment du moins, la sauvait du dernier outrage. On ne fit guère attention à elle ; le corsaire avait calculé tout de suite qu'il ne vendrait pas cher un enfant si chétif ; et s'il ne le rejeta pas à la mer comme une marchandise avariée ou encombrante, c'est qu'il était de bonne humeur et qu'elle ne l'embarrassait pas. On lui laissa pour lit ses cordages, on lui jetait de temps en temps quelque chose à manger, et le reste était à la garde de Dieu. Elle attrapait bien çà et là de ces rustauds quelques coups de corde ou quelques coups de pied, mais je ne cite que pour mémoire ces légers sévices; elle pouvait en recevoir bien davantage. C'est ce qu'on appelle, à ce qu'on m'a dit, le bonheur allemand. Vous vous cassez un bras , mais vous pouviez vous en casser deux , donc vous devez vous tenir pour très-satisfait. Hélas ! nous voilà bien loin de M. Clare, du prince de Mysore et même de ce pauvre Alessio. Lorsque Bianca se reportait au passé, la pharmacie du bon signor Pandolfo et la petite cassine de son oncle lui apparaissaient comme des Eldorados perdus pour toujours.

Combien de temps demeura-t-elle au milieu de ces* réprouvés? C'est ce que je ne saurais vous dire. H n'y avait pas d'almanach à bord, et personne, pas même Bianca, n'y comptait les jours. Ils se ressemblaient tous, à quoi bon les compter? Hier, aujourd'hui, demain, n'étaient que des mots ; toutes les divisions du temps se confondaient dans une monotone uniformité. Enfin Ton débarqua dans un méchant petit port du Maroc , car le corsaire était marocain. Ce port , nommé Terga, est situé sur la côte du Riff, la province la plus sauvage, la plus inhumaine de tout l'empire. On débarqua un jour de marché; un marchand

de Tétuan, nommé Arzény, et venu à Terga pour ses affaires, aperçut ce jeune chrétien pâle et triste dont le corsaire cherchait à se défaire au meilleur prix; il Tacheta parce qu'il n'était pas cher et l'emmena chjez lui sur une tartane assez mal équipée.

Arzény ne tarda pas à se repentir de son emplette : jamais esclave plus inutile n'était entré dans la maison d'un Maure. Les petites mains blanches dé Bianca n'avaient jamais rien su faire que broder et cueillir des fleurs. H s'agissait bien de cela maintenant. La possession des esclaves chrétiens n'était déjà plus guère permise au Maroc , parce que le sultan les rachetait pour les rendre, moyennant finance, à leurs gouvernants respectifs. Il y en avait cependant encore ; mais on les cachait quand on en tirait quelque avantage. Arzény pensa, en bon négociant, que ce n'était pas la peine de faire la fraude pour n'en tirer aucun profit; et comme il espérait bien céder son esclave au sultan au-dessus du prix coûtant, il résolut généreusement de le lui céder. Mais il se réserva de traiter cette affaire directement , par la raison que s'il se fût adressé au bâcha de Tétuan et qu'il eût passé par son intermédiaire, le bâcha se fût attribué la part du lion. Or, Arzény pensait fort judicieusement qu'il vaut mieux garder le gâteau pour soi tout seul que de le partager. Cet axiome commercial est sans réplique.

Le sultan était attendu prochainement à Fez, qui est la seconde ville de son empire ; quand il y fut arrivé, le sage Arzény s'y rendit de Tétuan tant pour cette affaire que pour d'autres relatives à son négoce. Bianca fut naturellement du voyage, et certes celui-là dut, par sa longueur, sa fatigue et ses dangers, sans compter l'ennui, la guérir pour longtemps des goûts nomades que son père lui avait légués, comme sa captivité avait dû singulièrement refroidir chez elle l'amour des aventures. Les choses se passèrent à Fez ainsi que le sage Arzény l'avait espéré, et il revint à Tétuan fort satisfait de sa vertueuse opération. D'abord il avait eu

la satisfaction — généralement peu sentie parmi les Maures—de rendre un esclave à la liberté, et de plus 6a bonne action, loin de lui rien coûter, lui avait rapporté au contraire un joli bénéfice. Les philanthropes européens ont fort perfectionné depuis ce genre de spéculation ; témoins Àp . . . . Pardon, madame la comtesse , j 'allais faire de la médisance.

« Faites plutôt Je mariage de cette pauvre petite; il y a, Dieu merci, assez longtemps qu'elle court après un mari....

— Et que les maris courent après elle. Seulement leurs atomes crochus n'ont jamais pu s'accrocher entièrement. Mais je crois bien que nous voici au dernier chant, peut-être aux derniers vers de son Odyssée matrimoniale. Nous touchons cette fois au dénoûment.

— Elle a donc épousé le sultan du Maroc?

— Je pourrais vous répondre comme dans les tragédies françaises : « C'est toi qui l'as nommé ! » Mais comme je n'ai aucune prétention à chausser le cothurne, et surtout le cothurne français, je vous dirai plus modestement que, tout sauvage que je suis, je suis trop poli pour vous démentir.

— Voyez donc cette petite rusée comme elle a bien mené sa barque ! Mais il faut convenir à sa décharge que ce n'a pas été sans peine. Toujours esfr-il qu'après avoir déjà mis à contribution trois parties du monde, l'Europe du nord et l'Europe du midi dans sir John Belfort et frère Alessio, l'Amérique dans votre M. Clare et l'Asie dans le prince de Mysore, elle s'en va dans la quatrième chercher un mari, et qu'en désespoir de cause elle se fait sultane africaine. C'est un sort, cela, et je connais de par le monde bien des demoiselles à marier qui s'en accommoderaient.

— Vous parlez d'or, madame la comtesse, et il n'y t qu'à répondre Amen, comme à l'église, à tout ce que vous avez dit. , '

— Je suis curieuse d'apprendre comment le miracle s'est accompli, ne fût-ce que pour savoir comment il faut

s'y prendre pour atteler à son char une majesté noire. Gela peut servira l'occasion. »

En premier lieu , madame , Sa Majesté marocaine est aussi blanche que moi et presque autant que vous, ce qui n'est pas peudire; en second lieu, je crois que c'est bien plutôt la susdite Majesté blanche et non pas noire qui a attelé à son char, comme vous dites, notre héroïne. Mais ne disputons pas sur les mots et passons aux faits.

Quand on eut traité de la rançon du jeune esclave chrétien généralement connu parmi nous sous le nom de Bianca; lorsque le sage Arzény eut réalisé son bénéfice, le grand vizir le sien, et après lui son secrétaire, ses valets, son portier et son barbier, absolument comme à Rome, sans oublier le taleb ou tabellion qui rédigea l'acte de vente, on songea ■à écrire au consul des Deux-Siciles, résidant à Tanger, pour lui faire livraison de son compatriote Bianca à prix débattu ; nouveaux bénéfices à réaliser d'abord par le Mozakfvrin, messager d'État, qui porterait la dépêche impériale à Tanger et rapporterait la réponse consulaire à Fez , puis par le taleb, puis par le barbier, le portier, les valets, et le secrétaire du vizir, par le vizir lui-même et cette fois aussi par le sultan. Le sujet avait bien gagné sur sa marchandise ; pourquoi le souverain ne gagnerait-il pas sur la sienne? Il faut bien que tout le monde vive. Tout cela ne fut pas l'œuvre d'un jour. Les affaires s'expédient presque aussi lentement k la cour du Maroc que dans vos bureaucraties européennes. Jugez si celle-là dut traîner en longueur.

Bianca avait été logée dans quelque mansarde du palais impérial et devait y rester pendant toute la durée des négociations ; car de même que l'Aveme ne lâchait point sa proie, ainsi le Maure, qu'il soit marchand comme Arzény ou sultan comme Abd-er-Rahman, ne lâche jamais la sienne qu'argent comptant. Donnant donnant, comme avait dit au père de votre élève, monsieur le conseiller, leur ignoble Olympia. La jolie figure et les grâces féminines

du jeune esclave chrétien avaient plu au sultan, et Bianca devait à cette auguste bienveillance une liberté de fait à peu près complète.

Elle ne pouvait, à la vérité, se promener dans la ville, faculté interdite à tous les chrétiens, mais elle n'y perdait guère, le Fez d'aujourd'hui n'est plus le Fez d'autrefois. On parle encore de ses sept cents mosquées, mais on les cherche en vain. Celle où est enseveli Mula-Driss, son fondateur, a seule un intérêt historique; elle est le lieu d'asile le plus inviolable et le plus respecté de tout l'empire. Fez avait au moyen âge université, bibliothèques , et de plus une célèbre académie qui proposait des prix de poésie comme celle des jeux Floraux; mais au lieu d'une églantine d'or, le vainqueur recevait pour prix un cheval arabe pur sang et une esclave à choisir parmi les plus belles du inonde entier. Tout cela est relégué depuis des siècles dans la nuit des souvenirs et presque des rêves.

Prisonnière dans l'enceinte du palais , en attendant qu'on voulût bien enfin non pas écrire à son consul mais songer seulement à le faire, Bianca parcourait à son gré les divers appartements dont elle avait le libre accès, moins celui précisément où elle eût été le mieux à sa place, je veux dire le harem. Elle se dédommageait de cette privation, qui ne la privait guère, en passant presque toutes ses journées dans le vaste jardin impérial, nommé Bon- Chélou dans la langue des naturels, et traversé par la ri»vière des Perles, en arabe Vad-el-Girouha/ri. Que ditesvous, madame, de mes connaissances géographiques et même topographiques? H me semble, sans me vanter, que ce n'est pas trop mal pour un citoyen du nouveau monde.

Un matin que Bianca, réveillée, comme à l'ordinaire, par la voix aérienne et traînante du muezzin de la grande mosquée elrKaroubin, qui appelait les fidèles à la prière du haut de son minaret, elle se mit à rêver aux cloches bien plus gaies de Païenne et de Syracuse; ses yeux se mouillèrent de larmes en songeant à son excellent oncle

a à l'attendait en pleurant dans sa petite cassine, à l'honnête signor Pandolfo, à sa digne moitié, lasignora Pandolfa* tons • deux si tendres pour elle, à la vieille pharmacie duCassaro, aux marchands de fleurs palermitains qui, tous les jours, en passant sous sa fenêtre, la saluaient du nom de Bosa di beltà, aux beaux ombrages, à la belle musique et aux beaux promeneurs de la Marine, au théâtre, aux églises, à la Bagarie dont la prédiction s'était trop bien accomplie, à sa sœur la Monaca, qui maintenant était nonne pour tout de bon, à toutes les choses enfin, à toutes les personnes de son enfance. L'idée qu'elle allait bientôt les revoir lui mit cependant un peu de baume au cœur, et ses regrets s'adoucirent sensiblement.

Quelle fut sa surprise, lorsqu'elle voulut se lever, de ne plus trouver les habits de garçon qui avaient rendu à son honneur de fille de si éminents services ! Elle vit à la place où elle les avait déposés un costume indigène complet, mais un costume de femme. Quelle main mystérieuse et trop bien instruite avait opéré cette substitution furtive pendant son sommeil? Quelle qu'elle fût, elle avait fait bien les choses, le costume était magnifique, depuis la chemise, taillée dans la plus belle toile et brodée en or sur la poitrine, jusqu'au haik à larges plis, dont la laine, filée à Tafilet, était douce au toucher comme du satin, et si déliée qu'elle en était transparente.

Il fallut bien se résigner à mettre ces beaux habits orientaux, puisque les autres avaient disparu ; elle revêtit donc, avec l'aide d'une esclave noire qui se trouva là tout à point, un riche cafetan de velours broché en or; elle passa pardessus la mcmsoria, léger surtout fait d'un drap très-fin et qui se serre à la taille par une ceinture de velours or et cramoisi. Elle cacha ses petits pieds blancs dans une pantoufle de maroquin rouge ; quant aux bas, ils ne brillent au Maroc que par leur absence. La caméristed'ébène, qui avait ses ordres apparemment, lui jeta au cou, malgré sa résistance, un collier de perles de la plus belle eau; après

quoi elle lui attacha aux poignets, aux chevilles et même aux genoux, de riches bracelets, dont chacun a son nom particulier : déblis les premiers, kelhal les seconds, et roukkous les derniers.

La négresse aurait bien voulu compléter sa toilette en la coiffant à la mode du pays, c'est-à-dire en* mêlant à ses cheveux Yazzaba, long ruban enfilé de petites monnaies d'or et qu'on fait revenir sur le front en manière de diadème ; tout ce que Bianca voulut accorder, par compromis, fut de composer avec de la gaze bordée d'or et de soie une coiffure de fantaisie qui tenait le milieu entre Yabrouk des Mauresques et le mezzaro des Génoises. Elle refusa également de prêter ses oreilles mignonnes aux deux énormes boucles passées l'une dans l'autre et enrichies de pierres précieuses, qu'on nomme amara la plus petite, et hersa la plus grande. Quant à se peindre les sourcils et le tour des yeux avec de l'antimoine, les ongles des mains et des pieds avec de l'alkanna, elle n'en voulut pas même 'entendre par» 1er, au grand scandale de la soubrette noire, qui insista jusqu'à, rimportunité, comme aurait pu le faire au xvnr siècle une soubrette blanche à qui sa maîtresse aurait refusé — chose inouie 1 — le rouge et les mouches. H est à craindre que la pauvre esclave n'ait été fouettée cruellement pour avoir, assurément bien malgré elle, enfreint cet article essentiel de ses instructions.

Sa toilette achevée, Bianca jeta sur ses épaules son diaphane haïk, et la négresse ayant frappé trois coups dans ses mains, un grand nègre du Soudan posté derrière la porte, et qui n'attendait que ce signal pour entrer, se présenta avec force salamalecs. C'était un eunuque du harem, fort bel homme dans son espèce, et sur la personne duquel toutes les précautions requises pour son emploi avaient été prises rigoureusement. Il conduisit Bianca, à travers un dédale de corridors enchevêtrés sans ordre les uns dans les autres, jusqu'à une assez belle salle, au milieu de laquelle sautillait un* jet d'eau et dont les murs étaient ornés d'ara-*

besques or €t bleues. Tout le mobilier consistait en énormes coussins entasses pêle-mêle de tous les côtes ; c'est là que le sultan, la pipe à la bouche, les jambes croisées comme un tailleur européen, donnait ses audiences particulières; ' car pour ses audiences publiques ou champs de mai, en arabe m'chiouar, qu'il tient régulièrement quatre fois la semaine, en quelque lieu qu'il se trouve, et où tout le monde est admis , il les tient en plein air, à cheval, au milieu de ses grands dignitaires, et à l'ombre du fameux parasol qui est l'attribut suprême de la souveraineté marocaine.

Au moment où Bianca entra dans la salle d'audience, le' sultan, à moitié enterré dans ses coussins, revêtu d'un simple haïk blanc, comme le plus humble de ses sujets, venait d'expédier je ne sais quelle affaire d'État avec son Mula-el~ Tabaa, garde des sceaux, ou pour mieux dire du sceau, et il était en train d'en expédier une d'intérieur avec son Mula» d-Tessèrad, ou grand majordome. Resté seul avec son Mulael-Tei9 grand échanson du thé, sinon du vin, que prohibe la loi de Mahomet, lequel mula était son premier favori, il reçut la jeune sicilienne rendue à son sexe avec une affabilité toute particulière, et ne souffrit pas qu'elle se prosternât en sa présence, comme le cérémonial africain l'exige, impérieusement et sans aucune distinction, de quiconque a l'incomparable honneur de contempler face à face le descendant en ligne directe et toujourspar les mâles de Fatma, la fille unique du prophète, émir des croyants, iman su* prême ou souverain pontife , nassaràhou Maha-ta à la Mminninhi, anîml c'est-à-dire : Que le Très-Haut assiste de sa toute-puissance, amen !

11 lui fit prendre place auprès de son auguste personne sur un riche et moelleux carreau, et lui adressa la parole par l'intermédiaire d'un trucheman juif, à genoux devant lui. Il commença par la féliciter du stratagème honnête et ingénieux qui lui avait fait adopter l'habit masculin pendant sa captivité ; cela seul prouvait combien sa vertu lui était chère, et elle avait raison , car une femme sans pudeur

384 LES AMOURS DTTALIE.

est un plat sans sel. Maintenant qu'elle était à la cour et sous sa protection immédiate, c'aurait été lui faire injure à lui-même que de persévérer plus longtemps dans un dé- ' guisement désormais inutile ; si quelqu'un osait attenter le moins du monde à son honneur, il saurait bien la faire respecter. Allah l'avait investi de son pouvoir sur terre pour rendre la justice à tous, même aux infidèles; et il entendait ne point s'écarter des illustres exemples que lui avaient légués ses ancêtres Saïd-Ouatas et Hamed-Chérif : « Car, ajouta-t-il sentencieusement, de même qu'un savant sans œuvres est un nuage sans pluie et un riche sans générosité un arbre sans fruit, de même aussi un souverain sans justice est un fleuve sans eau. » Il lui adressa ensuite des paroles de consolation, plaignit son malheur, et lui prêcha la résignation en aussi bons termes qu'aurait pu le faire un prédicateur de Païenne ou de Syracuse.

« Dans ce monde, lui dit-il, il n'y a pas un homme sans chagrin, et s'il y en a un, ce n'est pas un homme. Il faut accepter et prendre en patience les épreuves que nous envoie la Providence, car un malheureux sans patience est comme une lampe sans huile; et celui qui subit des épreuves augmente son savoir, tandis que celui qui vit sans épreuves ne fait qu'augmenter ses fautes. »

Ce discours était assurément fort édifiant, et Bianca n'avait qu'à s'incliner en signe d'assentiment; toutefois elle faisait autre chose : pendant que le sultan parlait, elle levait souvent les yeux sur lui sans trop de timidité, et avec d'autant moins d'embarras que ce n'était pas la première fois, depuis son séjour à Fez, qu'elle contemplait sa face auguste. Elle alla plus loin, et se permit de remarquer que pour un Marocain il n'était pas trop mal ; qu'il était même fort bien. Sa taille était noble et bien prise, son visage agréable et fort blanc, ne vous en déplaise, madame la comtesse ; toutes ses manières gracieuses plutôt qu'imposantes. Son turban de gaze blanc faisait paraître ses yeux, déjà fort vifs, plus vifs encore. Il ne semblait pas avoir plus de trente-

cinq à trente-sept ans, et pour un sultan c'est un fort bel âge. Son langage prouvait que son esprit n'était point sans culture, et quoique passant par la bouche d'un traducteur,. — traduttore, traditore! — il était encore plein d'élégance et d'élévation. Pour tout dire, en un mot, peu de souverains européens lui étaient comparables.

Si Bianca examinait le sultan, le sultan n'examinait pas moins Bianca ; et si déjà elle lui avait plu comme garçon sous son travestissement masculin, jugez combien elle devait lui plaire davantage comme fille, et dans le costume de son sexe !

Mais c'est, ici le lieu de vous raconter, puisque je ne l'ai pas encore fait, par quelle circonstance le secret de Bianca avait été pénétré. H l'avait été par le sultan lui-même, et voici de quelle manière. Gomme elle se promenait la veille, seule et mélancolique, sous les orangers duBon-Chélou, la chaleur du jour l'avait chassée dans un petit kiosque de verdure construit au bord du fleuve des Perles où elle* s*était endormie.

Car que faire en un kiosque, à moins que l'on ne dorme? Le hasard y ayant amené le sultan, il s'approcha de son jeune protégé chrétien , et l'exanunant g plus près, il conçut quelques soupçons sur son véritable sexe. Il poussa plus loin l'examen et des preuves péremptoires achevèrent de lever tous les doutes. Nous savons déjà quel avait été le résultat de cette découverte, dont le sultan n'avait fait part à aucun des membres de son Emgellès, ou conseil, en vertu de ce proverbe arabe : tout secret qui passe deux devient banal. Celui-là ne passait pas même un ; il l'avait gardé pour lui tout seul.

Quand il vit paraître devant lui Bianca sous les habits de son sexe,— et Dieu sait combien la jeune chrétienne était ravissante dans le costume dès filles du prophète ! — il subit comme tout le monde, quoique Marocain, quoique sultan, l'influence de sa beauté. Il était jusqu'alors resté, comme vous avez pu le remarquer, sur le terrain neutre

et peu compromettant des considérations générales, et aurait pu donner à un homme aussi bien qu'à une femme les consolations dont il l'avait honorée ; mais son langage changea et prit une teinte de galanterie d'abord , puis de passion de plus en plus prononcée. Si le sang glacé d'un Américain, comme mon compatriote» M. Gare, s'était si vite échauffé à la vue de Bianea, quel incendie les yeux de la belle Sicilienne ne durent-ils pas allumer dans un cœur africain. Souvenez-vous plutôt du prince de Mysore. Ajoutez à cela que nous avons affaire à un sultan, et que, sur le terrain où nous voici descendus, ces heureux potentats ont le privilège d'afaréger terriblement les préliminaires. Celui-ci pourtant eut la politesse,, par égard pour une chrétienne, d'y mettre des fuîmes et de prendre les choses d'un peu loin.

« A en croire le proverbe, poursuivit-il après une pause et toujours par l'organe de l'interprète, les princes ne sont pas sincères ; quant k moi, au contraire, j'ai toujours pensé que la langue d'un muet vaut mieux que la langue d'un menteur, et la mienne ne dit jamais rien que mon cœur ne pense. »

Cette précaution oratoire fut suivie, d'une déclaration dans les règles. II commença par comparer les yeux de Bianea h ceux de la gazelle du désert ; comme chacun sait, c'est la comparaison classique des Orientaux; mais ici elle clochait de tout point, attendu que la gazelle a les yeux bleus et pâles , tandis que ceux de Bianea étaient noirs et brillaient comme deux étoiles au fond du firmament. Je vous fais grâce des autres fleurs de rhétorique orientale dont il émailla son discours, pour arriver tout droit au fait. Quoique la femme soit aussi changeante que Barakesch, aux mille couleurs (c'est le Sirius des Arabes), il n'en proposa pas moins, séance tenante, à Bianea son cœur et sa m&in. Je devrais dire , pour me conformer à la vérité locale , une fraction de son cœur et une fraction de sa main; car il avait je ne sais combien de femmes, sans compter les

concubines. Mais il ajouta avec une gracieuse adresse qu'elle méritait et qu'il lui promettait le rang de Lolla Kebira, c'est-à-dire de sultane favorite. L'offre était faisable et acceptable ; mais avant que Bianca, qui de loin F avait vu venir, eût seulement eu le temps de réfléchir à sa réponse , l'entretien fut interrompu par l'arrivée d'un nou^ veau mula , le Mula-m'ohiouar, ou grand maître des cérémonies , qui troubla , pour je ne sais quelle affaire urgente, les préoccupations matrimoniales de son amoureux souverain. En congédiant Bianca, le sultan voulut bien lui accorder la journée et toute ta nuit suivante pour faire ses réflexions.

Disons tout de suite qu'un pareil mariage n'était pas sans antécédents dans les fastes du pays. Une Italienne de l'illustre maison génoise des Marini eut l'honneur, je ne sais dans quel siècle ni par quel événement, de partager la couche impériale d'un descendant du prophète, et c'est même d'elle qu'est issu« la dynastie qui règne aujourd'hui sur le Maroc.

Elle ne fut point reconduite dans la niche qu'elle avait occupée jusqu'à ce jour dans les combles du palais impérial ; le même eunuque noir qui l'avait introduite dans la salle d'audience, la conduisit dans un appartement du harem, où elle retrouva la même négresse qui avait, le matin, présidé à sa toilette et d'autres esclaves envoyées pour .la servir. Le sultan faisait bien les choses, et Bianca eut Ik comme un avant-goût de l'avenir qu'on lui promettait.

Elle prit conseil de la nuit qui, dit-on, porte conseil. Le peu qu'elle avait entendu raconter des annales marocaines ne lui donnait certes pas une haute idée de la fidélité conjugale des petits-fils de Fatma; témoin Mulaï-Chérif, qui eut , Dieu sait de combien de femmes , quatre-vingtquatre fils et cent vingt-quatre filles. Qu'est cela encore auprès de son prolifique et féroce descendant , le terrible Mulaï-Ismaïl qui eut, lui, de huit mille femmes, dont il égorgea bon nombre, huit cent vingt-cinq fils et trois cent

quarante-deux filles , faible compensation aux vingt mille personnes qu'il tua de sa propre main. Un ambassadeur, envoyé à ce barbare par Louis XIV, lui en vit massacrer quarante-sept pendant les vingt jours qu'il demeura à. sa cour.

Les mœurs marocaines sont , grâce à Dieu , fort humanisées, et les sultans d'aujourd'hui beaucoup moins excentriques. « Après tout, pensait Biarica, ce ne sont pas des tigres, quoiqu'ils habitent l'Afrique. » Gomme elle ne manquait pas de confiance en elle, et elle avait le droit d'en avoir, elle se dit qu'elle était assez jeune pour être longtemps belle et assez belle pour apprivoiser même un sultan marocain; qu'elle aurait aisément raison de ces masses de chair qui, sous le nom de femmes, encombrent le. harem; que, d'ailleurs, des infidélités légales n'étaient pas des infidélités, et qu'elle saurait bien toujours faire tomber sur elle le mouchoir du volage Africain; que le rôle de sultane et sultane favorite n'était point à dédaigner et valait bien celui d'une bonne ménagère européenne ; qu'elle ne savait , à la, vérité , pas un mot du charabia indigène et que les premiers épanchements seraient quelque peu gênés; mais, avec ce don des langues et de la langue dont les femmes sont si éminemment douées, elle serait bientôt au fait, et puisqu'elle avait bien appris l'anglais pour plaire à un négociant américain, à plus forte raison apprendrait-elle l'arabe pour captiver un sultan. Voilà comment , madame la comtesse , la fille adoptive du signor Pandolfo devint sultane.

« Et ce mariage a bien tourné ? »

Tourné- parfaitement. Le seul reproche que le sultan fit h Bianca, qui, au point de vue occidental, avait une taille de déesse, c'est qu'elle était un peu maigre; les Orientaux, comme on sait, prennent les femmes au poids, comme du bétail ; mais le régime du riz et du kouskoussou lui procura sans doute avec le temps l'embonpoint demandé. Elle parla bientôt l'arabe et se mit si bien au fait

des affaires de l'empire qu'elle tenait du fond du harem les fils de YEmgellès ou divan marocain. Le vizir tremblait à son nom. Tous les Mokaseni, c'est le nom marocain des courtisans, cette mauvaise herbe croit partout, attendaient et recevaient d'elle leurs grâces et leurs disgrâces; ils l'imploraient de loin comme on invoque la Divinité. Les consuls étrangers eux-mêmes sentirent plus d'une fois son influence.

Elle envoie à chaque nouvel an des présents magnifiques à tous les membres de sa famille adoptive, déjà enrichie par elle précédemment, grâce à l'héritage de M. Glare. Le signor Pandolfo n'en est pas moins mort héroïquement derrière le comptoir de sa pharmacie, comme un brave au champ d'honneur; sa seconde fille, laMonaca, est devenue abbesse de la Martorana et a perfectionné les confitures de citrouille. Quant à l'oncle de Syracuse, il avait fini par donner sa démission de greffier et s'était retiré à sa cassine, où il passait son temps à faire des fouilles sans jamais rien trouver. Mais il avait l'heureux privilège de donner des noms classiques aux riens qu'il déterrait : nous avons déjà vu qu'il possédait le tombeau de Thrasybule dans son jardin; il eut depuis dans son musée l'anneau de Timoléon.

Il ne sut jamais, ni lui ni personne, l'aventure de frère Alessio : on crut et l'on croit encore que Bianca a été enlevée à la cassine par les Barbaresques. L'excellent oncle parlait souvent du neveu de Tipoo Saïb et sans cesse de sa nièce l'impératrice. Ces grands noms lui remplissaient mieux la bouche, et, s'ils ne le rendaient pas plus fier avec les autres , ils lui donnaient plus d'importance à ses propres yeux.

J'ajouterai, pour prendre définitivement congé de notre héroïne, que si jamais quelque conteur arabe a la fantaisie de raconter sa vie conjugale sous les orangers du pays des Maures, comme j'ai raconté ses tribulations matrimoniales au milieu des glaces du Saint-Bernard , il pourra

commencer son histoire , comme j'ai failli commencer la mienne : H y avait une fois un roi et une reine qui vécurent longtemps heureux et qui eurent beaucoup d'enfants.

< Monsieur l'Américain, dit la comtesse, je n'ai jamais aimé la république ; mais vous m'avez réconcilié avec les républicains ; votre histoire m'a fort amusée : j'ai ri souvent et jamais pleuré. Quoique républicain, vous avez tenu plus que vous n'aviez promis, contrairement h toutes les républiques qui promettent toujours plus qu'elles ne tiennent.

— Je demande la parole , s'écria d'une voix retentis* santé et avec l'assurance particulière à son espèce , M. Michel Goupillac, le voyageur en vins de la maison Bous* signac junior, de Bordeaux. La Sicile dont il vient d'être question, continua-t-il immédiatement, sans attendre que la comtesse lui eût accordé la parole , me rappelle une conversation que j'entendis un jour k Païenne. Je vous demande la permission de vous la répéter; ce sera une manière comme une autre de payer mon écot. Puisqu'il est d'obligation de donner un titre à chaque histoire, je baptise la mienne , Le major, et je commence, Ce ne sera pas long. »

Je me trouvais à Païenne en 1821 pour les affaires de la maison que je représente. La révolution qui avait mis la Sicile en feu l'année précédente était étouffée, comme lavait été celle de Naples; le général Walmoden occupait la ville de Païenne avec un corps de six mille Autrichiens, sans compter la division napolitaine du général Nunziante, le même qui avait , cinq ou six ans auparavant , arrêté et fusillé Murât dans la petite ville calabraise du Pizzo.

En Sicile, ainsi qu'à Naples, les choses avaient été rétablies sur l'ancien pied, sauf qu'elles allaient plus mal encore. Voilà ce qu'on gagne aux révolutions quand on ne sait pas les faire. Nous autres Français , qui nous y entendons un peu mieux , nous sommes les missionnaires de la liberté ; aussi notre présence n'est-elle pas trop du goût des despotes. Quoique je m'occupasse de mes affaires beaucoup pins que de politique, mon séjour à Païenne plaisait médiocrement au directeur de la police, un certain docteur Gaspard Léon, formé à l'école de la reine Caroline. C'est ▼ous dire qu'il n'était pas tendre. L'espionnage était re- **nu plus que jamais à la mode, et j'étais honoré d'une

surveillance tourte particulière. Je ne pouvais faire un pas sans avoir à mes trousses toute une escouade de mouchards. Je les connaissais et reconnaissais si bien, qu'un jour, en entrant dans la cathédrale, je m'adressai familièrement à celui qui me suivait de plus près et lui tins à peu près ce langage :

« Mon bon ami , vous me suivez depuis longtemps , il fait chaud et vous êtes tout en nage ; vous me faites vraiment de la peine. Croyez -moi, allez-vous reposer au cabaret voisin pendant que je vais visiter la cathédrale; je vous promets de vous reprendre au passage. Voici pour boire à ma santé. »

Là-dessus je lui glissai dans la main un tari, qu'il empocha en me donnant gros comme le bras de YEccellenza et du Signor Cavalière. Les choses se passèrent conformément au programme que je lui avais proposé, et nous vécûmes , à partir de ce jour, dans l'intimité la plus touchante. H professait pour moi une tendresse à toute épreuve, et si j'eus un reproche à lui faire , ce fut d'en avoir encore plus pour mes taris.

Je fréquentais habituellement le Café des Nobles, appelé vulgairement alors, je ne sais trop pourquoi , le Café de la Galère. Il y avait toujours beaucoup de monde, surtout le soir, à l'heure des glaces. J'avais remarqué entre autres consommateurs deux individus qui formaient entre eux le plus parfait contraste ^ l'un était Sicilien, grand, haut sur jambes, passablement dégingandé, maigre, sec comme un hareng saur et à peu près de la même couleur; il n'avait littéralement que la peau sur les os, et cette peau jaune, tannée, parcheminée, était toute sillonnée, toute crevassée de rides profondes. Son profil, assez régulier, eût été même assez beau, si son extrême maigreur ne l'eût rendu trop anguleux, et si le nez n'eût fait entre les pommettes des joues, elles-mêmes fort saillantes, une saillie incommensurable. Cette maigreur presque fabuleuse donnait à ses yeux déjà grands une dimension démesurée; ils étaient

noirs, d'une mobilité excessive, et brillaient sous ses épais sourcils d'une ardeur fébrile. La chaleur de son cerveau avait brûlé la racine de ses cheveux fort clair-semés sur son crâne et tout à fait absents sur les tempes. Jamais je n'ai vu d'homme auquel on pût mieux appliquer l'expression figurée et souvent employée, que la lame usa le fourreau. ,

Il était toujours inquiet, toujours agité, toujours en colère, et ne pouvait rester en place le temps seulement d'expédier un sorbet. Il s'y prenait à plusieurs fois et faisait dans l'intervalle plus d'une promenade au pas de charge à travers le café. Il avait la parole saccadée , gestfculait beaucoup, causait énormément et disait ses affaires au premier venu. Ses habitudes étaient aussi peu régulières que ses paroles et ses mouvements : tantôt il venait au Café de la Galère cinq à six fois dans une journée ; tantôt il disparaissait durant plusieurs jours, pour' reparaître et disparaître de nouveau avec la même irrégularité. Les plaisants de l'endroit l'avaient surnommé la Comète. « Et celle-là, disaient-ils, échappe aux lois de Nicole Gacciatore. » Cacciatore est, depuis l'illustre Pjazzi, son maître , le directeur de la Specola ou Observatoire de Païenne. Notre homme était en grand deuil , et si je ne vous dis pas de qui tout de suite, c'est qu'il ne vous le dira que trop lui-même tout à l'heure.

Le Sicilien dont je viens de vous croquer la silhouette avait son contraire dans un major autrichien, alors en garnison à Palerme et qui était aussi méthodique, aussi flegmatique que l'insulaire l'était peu. Il arrivait chaque soir aux vingt-quatre heures; s'asseyait à la même table, après avoir accroché au même clou son sabre et son shako. Le garçon, toujours le même, sous peine de faire perdre au café cette pratique quotidienne, posait devant lui, sans qu'il eût dit un mot, une glace au limon et une carafe d'eau frappée. Le major mettait une demi-heure juste à manger l'une at autant à boire l'autre; au coup d'une heure de nuit il se

ferait comme si le son de la cloche eût fait jouer en lui un ressort caché, il posait sur le plateau son argent, remettait gravement son shako, son sabre, et sortait du café comme il y était entré, sans avoir adressé la parole à personne. Les habituels offraient de parier qu'il était muet, à moins qu'il ne sût pas un mot d'italien. Nul à cet égard n'était fixé.

Si l'on comparait le Sicilien à une comète, on pouvait comparer l'Allemand à la lune ; aussi régulier qu'elle dans ses habitudes, il avait <x>mme elle une face large et pleine, un teint blafard, une physionomie sans expression. Ajoutez à cela de petits yeux d'un bleu de faïence, une moustache blonde, des sourcils à peine marqués, des cils moins visibles encore et des cheveux roux, taillés en brosse. Sa taille était fcourte, ramassée, et, pour que le contraste fût complet, son uniforme blanc tranchait fortement à côté du costume entièrement noir de l'insulaire.

Un soir que le major venait de s'attabler devant sa glace et sa carafe sacramentelles, la* Comète, invisible depuis plusieurs jours, parut tout d'un coup dans le Café de la Galère -où j'étais par extraordinaire; il ne s'y trouvait pas beaucoup de monde, et l'insulaire fit plusieurs fois ,1e tour de la salle d'un air désappointé ; il ne voyait personne à qui fairfe ses épanchements , car il était très-fort sur le chapitre des épanchements. Or il paraît qu'il avait ce soirlà un trop-plein qui débordait et dont il fallait absolument qu'il se déchargeât. Malheur a la tête infortunée sur la^quelle allait crever ce nuage effrayant!

il hésita quelques instants entre le major et moi. Ses grands yeux noirs, plus grands et plus fiévreux que jamais^ passaient de lui à moi avec l'expression de l'incertitude ; enfin ils se fixèrent définitivement sur lui* Le major avait la préférence. Il s'assit en face de lui, ce que personne ne faisait jamais, car autant aurait valu s'asseoir devant un mur que devant cette figure inerte et muette. Les écluses Couvrirent à l'instant et le débordement commença. J'é-

tais assez près pour tout entendre ; je me permis et me promis d'écouter jusqu'à ce que j'en eusse assez* Je ne commettais, croyez-le bien, aucune indiscrétion, vu que l'insulaire parlait si haut et mettait si peu de mystère dans ses confidences que, sans même les écouter, tout le monde pouvait les entendre.

« Monsieur le major, dit-il , je serais un ingrat si je ne commençais par vous exprimer toute ma gratitude pour le service que votre présence en Sicile rend à tous les bons Siciliens. Vous êtes les champions de Tordre et de la tranquillité* Béni soit votre auguste empereur qui a pris en pitié les malheurs de notre pauvre patrie et qui vous a envoyés pour y mettre un terme ! Allez, vous êtes bien heureux d'appartenir h une nation comme la v&tre. Vous ne vous entrë*dévorez pas, vous, comme nous le faisons en Sicile dès. que nous sommes livrés a. nous-mêmes. Il faut toujours autre nous quelqu'un pour empêcher que nous ne nous égorgions les uns les autres. Je vous envie et je vous estime. Soyez les bienvenus dans notre ile 1 On fie peut espérer que vous en cicatrisiez les plaies, elles sont pour cela trop profondes; mais vous pouvez du moins les bander et arrêter le sang qui coule de toutes nos blés-» sures. » '

Le Major reçut h bout portant et sans sourciller cette bordée de reconnaissance. Il ne répondit ni par un mol ni par un geste et porta à sa bouche la première cuillerée de sa glace qu'il n'avait pas encore entamée.

* La modestie vous empêche de me répondre, reprit k Sicilien sans se déconcerter pour si peu; car vous êtes modestes, vous; vous n'êtes pas des fanfarons comme nous. Croyez bien, monsieur le major, que mes paroles ne sont que l'expression fidèle de mes sentiments et que mon estime est aussi sincère que ma reconnaissance. Oui, je voudrais être Allemand comme vous, et plût à Dieu que je ne fusse pas Sicilien ! Vous croyez peut-être que j'exagère? Détrompez-vous ; quoi que je dise* je n'en dirai

jamais autant que j'en pense. Écoutez plutôt l'histoire de mes infortunes ; vous verrez s'il exista jamais sur la terre un homme aussi malheureux que moi, s'il ne fallait pas naître et vivre en Sicile pour essuyer de pareilles calamités.

« Je me nomme Prospéro; oui, monsieur le major, Prospéro ! et ce nom de bon augure, que j'ai quelque temps justifié, est devenu pour moi la plus sanglante des ironies. Je puis donc dire qu'après ma naissance, mon baptême a été ma première déception. Je suis né k Messine d'une famille de négociants et, jeté moi-même dans la carrière des affaires, j'ai fait ma fortune assez rapidement dans le commerce des soufres ; une fortune modeste mais honnête, je vous prie de le croire, une fortune acquise légitimement par le travail et l'économie. Je peux regarder en face n'importe qui. J'ai toujours payé mes billets k l'échéance et n'ai fait tort volontairement à qui que ce soit.

« Je venais k peine de me retirer des affaires lorsque éclata la révolution mille et mille fois maudite de l'année dernière. Yoici quelles étaient alors ma fortune et ma famille. Ma fortune se composait de deux maisons considérables, situées 'k Païenne, l'une Place di Bologni k côté du palais Villafranca; l'autre, pour mon malheur, dans le quartier et trop près de la Poudrière. Je possédais en outre aux portes de Trapani une terre que j'avais reçue en dot de ma femme et où nous allions chaque année faire la villégiatura. Le reste de mon avoir consistait en valeurs de portefeuille et en créances hypothécaires. Ma femme, nommée dona Claudia, était de la famille de Lazzara de Trapani, négociant riche et considéré dont le papier s'escomptait à 2 ou 2 1/2 pour 100 sur toutes les places. Ma femme m'avait donné en légitime mariage quatre enfants, dont deux garçons et deux filles. L'aîné des quatre était une fille, nommée Julia, âgée alors de dix-huit ans, belle comme le jour et qui habitait avec nous Païenne.

« J'aurais préféré en quittant les affaires m'établir à Messine, ma ville natale, mais mes intérêts me retenaient k

Païenne ; ma femme, d'ailleurs, avait un faible pour cette funeste ville et je lui avais fait le sacrifice de mes prédilections ; j'ai toujours été, je m'en vante, le modèle des maris, comme ma chère Claudia avait été le modèle des femmes, jusqu'au jour.... mais n'anticipons pas; l'affreuse vérité ne sortira que trop tôt de mes lèvres.

« Le second de mes enfants, une autre fille âgée de quinze à seize ans, était sur le point de revenir de Galtanisetta où elle avait passé au couvent plusieurs années, auprès d'une sœur de ma femme qui était religieuse. Cette seconde fille, plus belle encore peut-être que sa sœur, se nommait Chiara. Blasco, l'ainé des garçons, faisait son éducation à Sainte- Marie de Jésus, un couvent d'Antoniniens, situé à quelques milles seulement de Païenne, en sortant par la porte de Termini, et dont le supérieur était mon compatriote, mon ami d'enfance. Le dernier de tous nommé Pompée, et que j'avais eu dix ans après son frère, n'en avait que trois à quatre. Comme sa santé n'était pas très-forte, les médecins avaient ordonné pour lui l'air des champs; il était en ce moment à ma maison de campagne des environs de Trapani, sous la garde de9 sa nourrice et sous la surveillance immédiate de ses parents du côté maternel.

« Une après-midi que j'avais été voir mon fils Blasco au couvent de Sainte-Marie de Jésus, j'avais fini la journée par une longue promenade à la Bagarie et je tombai là, au milieu d'une émeute où le juge avait été tué par la populace. Cela se passait fort peu de temps avant la révolution, et ce fut pour ainsi dire l'ouverture de cet opéra sanglant. Déjà quelques symptômes alarmants avaient éclaté sur divers points de l'île, à San Cataldo, à Girgenti, l'ancienne Agrigente , à Caltanisetta. On avait enlevé des conscrits, brûlé .des bureaux de papier timbré, sans compter que les Carbonari avaient des loges à Caltagirone. Tout cela ne flairait pas bon au nez des gens sages.

« La révolution de Naples mit le feu aux étoupes et l'incendie embrasa Palerme en un clin d'œil. La nouvelle en

lut publique le jour même de la fête de sainte Rosalie, patronne de Païenne, et à l'instant éclatèrent les cris de Vive la constitution ! Vive l'indépendance ! mêlés à ceux de Vive sainte Rosalie ! devenue dès ce moment patronne de la révolution. La constitution qu'on réclamait comme la pana* cée universelle n'était pas celle de Naples, mais celle que les Anglais avaient transplantée de leur île dans la nôtre, et qui pourtant n'avait pas porté de trop bons fruits. N'importe ! C'est celle-là qu'on voulait ; on ne voulait entendre parler d'aucune autre. Mais le peuple qui hurlait à tue-têta Vive la constitution! sait-il seulement ce que c'est qu'une constitution? Quelques-uns criaient; Vive la constipation! Ils portaient tous au chapeau la cocarde tricolore des Car* bonari e.t a la boutonnière le ruban jaune, signe de rallieraient des révolutionnaires siciliens.

* L'attitude des troupes était loin d'être rassurante et k discipline fort ébranlée. Quatre cents soldats des gardes parcoururent même la ville en portant les couleurs de la révolte aux furibondes acclamations du populaire. Le général Richard Ghureh, un Anglais au service de Naples, commandait alors les troupes en 'garnison à Païenne. Les Carbonari lui reprochaient les rigueurs salutaires dont il avait usé contre eux dans un précédent commandement à Leccé, et il était exécré du peuple parce qu'il était ehargé de procéder a la conscription. Il descendit dans la rue et arracha de la boutonnière d'un soldat le ruban séditieux; une main inconnue lui répondit par un coup de stylet ; le général sicilien Goglitor, lui ayant fait un rempart de son corps, reçut le coup qui lui était destiné, et Ghureh , tout Anglais qu'il était , se sauva assez piteusement. On mit "à sac l'auberge où il logeait, et tout ce qui lui appartenait fut jeté par les fenêtres.

« Une fois lancé, le peuple ne s'arrêta plus ; le jour même et le lendemain il continua ses prouesses en brûlant les bureaux de l'enregistrement et du timbre , deux institutions odieuses aux Siciliens; il saccagea l'administration

du domaine et l'hôtel des jeux , dont la ferme immorale, il faut en convenir, avait été concédée moyennant finance à un certain Barbaglia ; les maisons particulières eurent le même sort , celle du marquis Ferreri et celle de Mastropaolo, deux hommes abhorrés du peuple depuis les réactions de 1815. Celle qu'Acton avait habitée ne fut pas plus ménagée. La populace alla jusqu'à passer une corde au cou de la statue du roi, élevée à la Marine, et s'il ne l'abattit pas, c'est qu'il ne put y réussir. La tête seule tomba. Hçureux son beau-frère Louis XVI s'il n'eût perdu que celle-là! v

« I^e viçôrroi , ou lieutenant du royaume, était un vieillard de soixante ans, nommé don Diego Naselli. Une répression prompte et sévère eût peut-être intimidé les plus tfaetieux; il les encouragea par sa faiblesse. H leur livra Tar-t senaj du Môle , puis la forteresse de Gastel-a-mare où il n'y avait pas moins de quatorze mille fusils. Une fois armé, le peuple grandit en audace et en insolence ; mais, en revanche, les troupes revinrent à des sentiments plus conformes au devoir et à l'honneur militaire. Le régiment Campofirçncô était rangé en bataille à la Porta Felice. D'autres régiments étaient pestes sur d'autres points de la ville. Un conflit sanglant était inévitable. Mais d'où partit l'ordre de tirer? Ce fait est resté douteux. Tout ce que je sais, pour mon compte, et je le sais parce que je l'ai vu, c'est qu'un moine, de l'ordre de Saint-François, nommé le P. JoaGhim Vaglica, lequel haranguait le peuple du haut des degrés d'une église, tira, en manière de conclusion, une carabine de dessous sa robe et la déchargea sur la troupe. Ce fut le signal d'un engagement universel. On se battit dans les rues, le canon se mêla h la fusillade ; mais le peuple , il faut bien le dire, y allait de beaucoup meilleur cœur que les soldats, et, comme en dit, bon jeu, bon argent. La victoire resta de son côté. Un seul régiment, celui des Asturies, se battit bien et tint ferme jusqu'à la fin. Le reste se débanda 2 officiers et soldats se sauvèrent parla Porta Nuova,

par la Porta di Castro, et se répandirent dans les campagnes où les paysans les massacraient sans pitié. Je vis ramener, entre autres, dans les prisons de Païenne, en lambeaux, demi-nus, souillés de poudre et de sueur, dans un état fait pour arracher des larmes à leurs ennemis euxmêmes, trois officiers supérieurs, les maréchaux de camp Pastore, OTarris et Mary.

« On dévasta de fond en comble le quartier Saint-Jacques et le bureau topographique , on s'empara du château sans coup férir; on délivra les assassins, les forçats; une amnistie les lava de tous leurs crimes et la ville fut à la

* merci des plus grands scélérats dont la justice avait purgé la société. Les rues offraient un spectacle étrange : à l'exception des soldats que Ton avait massacrés, incarcérés ou pour le moins désarmés, on y voyait toute espèce de gens : du populaire en masse; des nobles et des bourgeois; des prêtres en grand nombre; des religieux et jusqu'à des re-

• ligieuses mêlés et confondus avec les galériens couverts encore de la casaque du bagne. La fameuse corporation des tanneurs, toujours armés et toujours prêts à faire usage de leurs armes tenaient actuellement le haut du pavé.

« Deux audacieux malandrins de la bande, Leone et Santoro les menaient au pillage et à l'assassinat. Un officier nommé Lanza faussement soupçonné d'avoir encloué les canons du peuple fut égorgé sous mes yeux avec la dernière barbarie. Le vice-roi Naselli avait pris la fuite pendant qu'on se battait encore. Embarqué sur le Tartare, il s'était sauvé jusqu'à Naples . où il débarqua avec une seule botte pour témoignage de Ta précipitation de sa fuite.

« Au moment où le Tartare mettait à la voile, le prince de la Cattolica était venu en toute hâte y chercher un refuge ; mais le vice-roi le lui avait refusé durement et l'avait forcé de retourner à terre ; c'était l'envoyer à la mort, et le vice- roi ne l'ignorait pas ; mais en bon courtisan il servait ainsi les rancunes de son Altesse Royale le prince héréditaire de Naples qui abhorrait le prince de la Cattolica, par

la seule raison, dit-on, que son auguste épouse ne l'abhorrait pas assez. Le malheureux fugitif s'était caché dans sa magnifique villa de la Bàgarie où en des temps plus heureux il avait eu l'honneur de donner à la reine Caroline, qui ne l'abhorrait pas du tout, des fêtes dignes des Mille-et-une Nuits. Mais sa retraite fut vendue ou seulement découverte, j'ignore lequel des deux, et le peuple qui l'accusait d'avoir tiré ou fait tirer sur lui le massacra sans miséricorde.

« Le prince d'Aci eut une destinée non moins funeste. Le peuple lui reprochait une rigueur excessive dans l'exercice de ses fonctions de préteur (maire), et je dois avouer pour être vrai, que le reproche n'était pas sans fondement: ayant eu moi-même avec lui quelques difficultés fiscales et lui ayant dit que je n'avais point d'argent pour payer la somme qu'il exigeait de moi : « Eh bien ! me répondit- il , vends ta femme, si elle est encore assez jeune, et tes filles si elles sont jolies. »

« Il connaissait trop bien la haine dont il était l'objet, pour avoir attendu le coup qui le menaçait, et il s'était réfugié dès les premiers moments à Montréal. Mais il était rentré à Palerme imprudemment , pour y suivre une maîtresse dont il ne pouvait se séparer. Découvert et traqué par le peuple, il était allé implorer un asile chez un tanneur, nommé Gavallaro , avec lequel il avait des affaires d'intérêt et qui demeurait en pleine tannerie , tout près de l'église de Sainte-Marie de la Lumière ; mais Gavallaro lui refusa sa porte et le malheureux prince fut égorgé dans la rue. Sa tête sanglante fut plantée au bout d'une pique et« promenée dans les rues, jusqu'au couvent où se trouvaient ses deux filles : et l'on obligea ces infortunées à venir sur le balcon pour contempler ce spectacle effroyable. Son cadavre fut traîné par les pieds sous la fenêtre de sa maîtresse , on la força également de paraître sur son balcon et là sous ses yeux on se porta sur le corps de son amant à des mutilations hideuses ; on jeta à la figure de cette femme

des lariibeaux sans nom.... La pudeur, outragée autant que l'humanité , m'interdit d'en dire davantage*

« Que dites-vous de pareilles atrocités, monsieur le major? n'avais-je pas raison quand je vous félicitais tout k l'heure de n'être pas né Sicilien ?

« La catastrophe que je viens de vous raconter pensa être funeste au cardinal Gravina notre vénérable archevêque. Sans avoir sur le peuple, qu'il bourrait pourtant de vivres et même de sorbets une grande autorité politique, il avait celle de son saint ministère. Mais soupçonné d'avoir donné asile dans son palais au malheureux prince d'Âci , il s'en fallut de peu qu'il ne partageât son sort ; il ne dut son salut qu'au fameux P. Vaglica, lequel vint s'établir chez Son Êminencé afin de protéger de plus près et en personne son supérieur ecclésiastique.

« Le belliqueux et rubicond 'franciscain* malgré son ignorance, était un des dieux du moment. H avait quitté le cloître pour la maison d'une prima donna du théâtre , qui s'était amourachée de lui, et nommé ensuite colonel, il avait pris au sérieux ses nouvelles fonctions plus qu'il n'avait fait de ses anciennes. Il parcourait les rues à cheval, coiffé d'un grand chapeau h plumes qui cachait sa tonsure, couvert d'un uniforme écarlate , galonné d'or sur toutes les coutures.

Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre.

« Pourtant il avait conservé, en souvenir de sa première vocation , une espèce de capuchon de laine qui rappelait •son ancienne robe. Ce qui ne l'empêchait pas de porter un long sabre au coté et deux pistolets à la ceinture.

« Cependant comme il fallait un simulacre de gouvernement, on institua une junte nationale ; c'est-à-dire, pour parler plus exactement , qu'elle s'institua elle-même de sa propre autorité; composée, outre le préteur, de nobles, de docteurs, des consuls des divers corps de métiers, cette junte prit en main les rênes du pouvoir; elle refusa l'entrée

du port a deux frégates napolitaines et à deux brigantins qui venaient solliciter l'élargissement des soldats ; elle lança des proclamations qu'on lut on qu'on ne lut pas ; décréta un emprunt national qui ne fut point rempli et se rabattit sur les dons volontaires. La famille Lazzara de Trapani, h laquelle j'étais allié par mon mariage avec doua Claudia, fit pour sa part hommage à la nation d'une bombarde armée en guerre. Ce patriotique exemple trouva peu d'imitateurs.

* Sur ces entrefaites le prince de Villafranca, mon voisin de la place di Bologni , arriva de Naples avec des paroles magnifiques de Son Altesse Royale le vicaire général du royaume qui promettait à la Sicile son indépendance et sa constitution, si tel était le vœu de la majorité. Le porteur de ces bonnes nouvelles fut promené en triomphe à travers les rues et porté d'enthousiasme à la présidence de la junte. J'ignore si cet honneur compromettant lui fut bien agréable ; niais il n'y avait pas à répliquer, qu'il lui plût ou non, il fallut l'accepter; on voulait qu'il fût président, président il fut , et vive la liberté ! »

Don Prospéro parlait avec une volubilité telle qu'il n'y avait a la lettre, pas un mot à placer ; son taciturne auditeur était donc ici parfaitement à son aise; eût-il par miracle voulu répondre , il ne l'aurait pas pu. H n'ouvrait la bouche que pour y porter sa cuillère , opération qu'il faisait méthodiquement une fois par minute.

* Je Vois à votre silence, reprit don Prospéro , après avoir fait k grands pas le tour du café, car jamais il n'était resté si longtemps en place, je vois, monsieur le major, que vous ne comprenez pas le but de ce long discours» Vous vous demandez sans doute en quoi tout cela me touche personnellement et où j'en veux venir. D'abord, comme vous êtes étranger et nouvellement arrivé dans nos murs, j'ai pensé qu'il pourrait vous être agréable d'apprendre, par nu témoin oculaire et impartial , comment les choses s'étaient passées et voilà pourquoi j'ai débuté par ce tableau

rapide et véridique de notre néfaste révolution. Je passe maintenant à ce qui m'est personnel.

« Vous n'êtes pas là, monsieur le major» sans avoir entendu dire qu'il a de tout temps existé entre Païenne et Messine une rivalité dont rien jamais n'a pu triompher; car comme dit le proverbe latin : Rara concordia sororum. Païenne affecta pour sa rivale, qui la vaut presque en population et qui la dépasse en activité commerciale, un dédain choquant. Si vous allez visiter la cathédrale vous y lisez partout des inscriptions blessantes : Prima Sedes. Régis Corona. Regni Caput. Tout cela veut dire que Païenne est tout et Messine rien. Messine est pourtant quelque chose ; elle le prouva en se déclarant dès le début contre la révolution parlementaire et en entraînant dans sa résistance, Gatane , Syracuse, Trapani,Galtanisetta, beaucoup d'autres villes importantes ; en un mot, les trois quarts de l'île. On a dit que Naples avait fomenté ces dissensions intestines ; croyez qu'elles n'avaient pas besoin d'être excitées et que Messine agissait spontanément.

« Dès le début des troubles, Païenne avait envoyé à Messine un plénipotentiaire dans la personne du prince de Belmonte; Messine eut le tort, j'en conviens, de l'arrêter et de l'envoyer prisonnier dans le fort de Gaëte. Gatane commit la même faute , dans la même circonstance , sur la personne du duc de Sperlinga, un autre ambassadeur de Païenne*. C'était jeter de l'huile sur le feu et vous pouvez juger après cela de quel œil les Palermitains voyaient Messine. Naples elle-même était moins haïe. On faisait la chasse aux Messinais absolument comme s'ils eussent été des chiens enragés; on les tuait en pleine rue ; et, comme j'étais Messinais moi-même, j'eus besoin de prendre quelques précautions.

« Or , monsieur le major, il faut que vous sachiez que ma femme dona Claudia avait pour directeur spirituel, depuis quelque temps, un capucin nommé le P. Hilario qui n'avait jamais fait ma conquête. J'avais beau me rai-

sonner, je voyais toujours en lui, malgré tout ce que je pouvais me dire, un de ces moines sensuels et libertins que Boccace a trop bien peints dans son Décaméron. Quoique son titre de confesseur de ma femme justifiât ses assiduités auprès d'elle , je trouvais qu'il la voyait trop souvent et je n'aimais pas du tout à les savoir enfermés ensemble. Les confessions de la pénitente me semblaient bien fréquentes et bien longues , les paroles du confesseur et ses manières rien moins qu'édifiantes. Les choses en était là lorsque la révolution éclata.

« Le P. Hilario, suivant les traces du P. Vaglica se jeta à corps perdu, et l'un des premiers, dans le mouvement. Il ne venait plus confesser ma femme que le sabre au poing et les pistolets à la ceinture ; mais je ne me plaignais plus autant de ses assiduités ; comme il avait de l'influence sur les masses, sa présence chez moi était une sauvegarde pour ma maison, fort mal notée, ainsi que moi, k cause de mon origine messinaise. Je ne pense pas qu'il me portât plus dans son cœur que je le -portais dans le mien; mais enfin ma femme dona Claudia était sa pénitente ; il lui devait assistance et protection. Plus heureuse que beaucoup d'autres, ma maison fut en effet épargnée ; ma personne ne le fut pas autant. Un jour dans le Gassaro, où pourtant je ne me montrais guère, je reçus une balle dans mon chapeau. Je me retournai vivement, et qu'est-ce que je vis à vingt pas? Le P. Hilario, un fusil à la main.

« Mon cher don Prospéro, me dit-il, en courant à moi ; vous venez de l'échapper belle. Je connais le drôle qui vient de vous tirer dessus; j'ai vu partir le coup, et je vous promets, foi de saint François, qu'il ne le portera pas en paradis. Mais vous n'êtes pas prudent de vous montrer de jour en plein Gassaro. Je vous avais conseillé de rester chez vous. Retournez-y. Je vais vous accompagner. Mon escorte ne vous sera pas inutile. » Il m'escorta, en effet, jusque chez moi, et nous nous séparâmes, cette fois, les meilleurs amis du mondé. H m'avait quitté a ma

porté et n'avait pas, ce jour-là, confessé ïnâ femme, doua Claudia.

* A quelque temps de là, comme je revenais un soif fort tard, de visiter mon fils Blasco, au couvent de Sainte- Marie de Jésus, où je l'avais laissé, comme en un lieu plus sûr que ma propre maison , je vis rôder autour dé ma porte des figures sinistres que ma présence fit évanouir dans l'ombre , comme des fantômes. Ils signalèrent leur disparition par un coup de sifflet perçant suivi d'un coup de fusil tiré en l'air par une main invisible. Un peu éinU de ce mystère, je soulevai avec précaution le marteau de ma porte pour rentrer chez moi, et qui est-ce qui vint m'ouvrir? Le P. Hilario.

k Ah! c'est vous, mon cher don Prospéroî me dit-il > en m'embrassant. On ne vous attendait pas ce soir. Vous aviez dit en partant que vous coucheriez au couvent de Sainte-Marie de Jésus*

* — C'est vrai, je l'avais dit, mais j'ai changé d'idée. J'ai craint de laisser ma femme et ma fille seules toute Une nuit, par des temps comme ceux-ci»

« •*- C'est d'un bon père de famille ; mais voua pouvies rester avec votre fils en toute sécurité; je veillais en votre absence sjir sa mère et sur sa sœur. Vous auriez dû le deviner, car vous connaissez depuis longtemps mon dévouement. Puisque vous voilà de retour, ma protection leur est inutile. Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter le bon soir. Que la Madone et sainte Rosalie veillent sur vous, mon cher don Prospéro, et sur les Vôtres l *

« Là-dessus il partit sans même attendre mes femercî* ments. Ma fille Julia était couchée et dormait du sommeil des anges. Mais je trouvai ma femme levée, quoiqu'il fût minuit passé et dans une extrême agitation. J'attribuai son trouble à l'inquiétude de mon absence et ne rft'en préoccupai pas autrement. Elle se coucha ; je me couchai tranquillement à côté d'elle et la nuit s'écoula sans aucun incident. »

Ici don Prospéro fit une seconde course autour du café, d'un pas encore plus précipité que la première fois et vint se rasseoir en face du major qui continuait imperturbablement et -toujours muet son opération gastronomique. Sa glace était diminuée de moitié , cela voulait dire que le mari de dona Claudia parlait depuis un quart d'heure, pas une minute de plus, pas une cuillerée de moins ; aucune horloge n'était mieux réglée.

* Monsieur le major, continua don Prospéro, en reprenant sa place accoutumée , votre silence ne m'étonne pas. Vous commencez à voir clair dans cet affreux mystère, et votre honnêteté allemande se révolte intérieurement contre une si abominable perfidie. Mais vous n'êtes pas au bout; vous en verrez bien d'autres.

« Bi l'ordre et un peu de calme étaient rentrés à Païenne, depuis l'établissement de la junte et l'arrivée du prince de Villafranca, il n'en était pas de même deâ provinces; la plupart étaient en feu. La junte elle-même avait lancé toutes les foudres de l'excommunication politique contre les cités rebelles, — et Dieu merci elles étaient nombreuses— qui refusaient de cotirber docilement la tête sous le joug palermitain; une seule ville un peu importante, Girgenti, s'était soumise par peur plus que par sympathie; les modernes Agrigentïns avaient même donné des gages k la métropole — c'est le titre que Palerme se donne ellemême insolemment — en lui expédiant pieds et poings liés et sous bonne escorte, le marquis de Palermo, son propre intendant) dont lé civisme n'était pas k la hauteur des circonstances. Un ermite vêtu en capucin commandait l'es* corte du prisonnier. On déclara que la cité de Phalaris et d'Eînpédocle avait bien mérité de la patrie, et l'on dirigea • des expéditions révolutionnaires contre toutes les villes qui ne voulaient pas imiter un si noble exemple.

* A très-peu d'exceptions près , ces expéditions n'eurent aucun succès» Mesèine et Catane ne s'en émurent même pas et tinrent à distance les étranges missionnaires qu'on

leur dépêchait. Il fallait .joir ces bandes! Il fallait voir les chefs ! Des brigands, monsieur le major, de véritables brigands que vous auriez fait fusiller sur leur mine, et vous auriez bien fait.

< Aux premiers rangs marchaient un bâtard du prince de Torremuzza, nommé Gabriel Fuxa et qui ne vaut pas la corde qui le pendra tôt ou tard ; un Jérôme Battaglia, consul des charbonniers qui , tranchant du Verres, rançonna Céfalou avec la dernière impudence ; un Bazan, Dieu sait de qui , Dieu sait de quoi ! qui ne sut pas même s'emparer de Bronté^ un soi-disant capitaine Orlando à qui le colonel Costa donna une leçon dont il se souviendra longtemps ; un Abéla , carbonaro relaps échappé des prisons de Naples, qui porta le fer et la flamme à Syracuse, sa patrie, dont il ne rapporta, grâce au ciel, car le ciel est juste quelquefois qu'un bon coup d'escopette et la honte d'une fuite précipitée; enfin, pour couronner le tout, un P. Errante, capucin défroqué à la façon du P. Hilario et qui marchait comme lui le sabre au côté et les pistolets à la ceinture. Il n'en fit pas pour cela de meilleure besogne; il*viola tant qu'il put, pilla davantage et revint couvert de crimes et d'ignominies demander son salaire à la junte. Je vous recommande celui-là particulièrement, monsieur le major, si jamais il vous tombe entre les mains ; il n'y a pas d'amnistie qui tienne, ne le manquez pas. On tire sur un loup et l'on épargnerait de pareils scélérats! Les loups sont dea agneaux auprès d'eux.

« Mais voici où commencent mes malheurs privés» Écoutez, frémissez et plaignez le plus infortuné des hommes.

« Une expédition avait été dirigée aussi contre la ville de Trapani , accusée de faire cause commune avec Messine ; mais elle avait avorté honteusement comme les autres, et pour se venger et se dédommager de leur déconfiture, les bandits s'étaient répandus dans les campagnes environ-» nantes, jusqu'à Marsalla-, ravageant tout, brûlant tout,

que c'était une pitié. Ma maison de campagne se trouva sur leur passage ; elle appartenait à un Messinais : c'était pain bénit pour eux. Ils commencèrent par la piller de la cave au grenier ; après quoi ils y mirent le feu. Ce ne serait rien que cela ; une maison se rebâtit ; mais qui rendra la vie à l'enfant bien-aimé que m'ont ravi ces monstres?

« Mon cher petit Pompée, mon dernier-né se trouvait, comme je vous l'ai dit , dans ma villa, par ordre du médecin. Sa nourrice, devenue sa bonne, en avait un soin tout maternel ; sa mère elle-même ne l'eût pas mieux soigné, et nous étions sans inquiétude à son sujet. À l'arrivée des bandes palermitaines, ses oncles et ses tantes de Trapani négligèrent ou n'eurent pas le temps de le ramener dans la ville ; peut-être aussi l'innocence d'un enfant de quatre ans leur parut-elle de toutes les protections la plus sainte et la plus sûre. Si telle fut leur pensée, ils connaissaient mal les Errante et les Fnxa.

« La nourrice avait caché mon fils avec elle dans un lieu où on ne les avait pas découverts ; mais le feu les avait chassés de leur cachette, et ils étaient tombés entre les mains des bourreaux. Vous devinez ce qu'ils firent de la f nourrice. Quant à mon pauvre enfant ? l'un des démons le saisit par un pied, et, sous prétexte qu'il était bon de purifier le sang messinais qui coulait dans ses veines, il le lança au milieu des flammes ! Voilà mon premier malheur, écoutez le second.

« Une autre expédition avait été lancée contre Cal tanisetta, qui s'était prononcée énergiquement contre Païenne et suivait la bannière de Messine. Cette bande, semblable à toutes les autres, avait pris le titre emphatique de grande armée de San Cataldo, parce que le prince de San Cataldo marchait k sa tête. Elle traînait deux canons à sa suite. L'intendant Gallego, un propre neveu du viceroi Naselli, imita son oncle, il se sauva comme lui lorsque rien n'était désespéré et qu'on pouvait encore sauver la Ville. Les habitants se voyant abandonnés par l'autorité

légitime envoyèrent, pour parlementer avec le prince de San Cataldo, un vieux moine dominicain qui fut assei bien accueilli ; les négociations s'ouvrirent.

« Malheureusement un maître de danse italien, établi dans la ville, fit une sortie dans la nuit et de son propre mouvement, à la tête d'un gros dé partisans qui remportèrent d'abord quelques avantages. Ceci sentait la trahison, et Caltanisetta paya cher la prouesse inutile de son maître k danser. Les Palermitains prirent là ville d'àsâaut et là traitèrent en conséquence.

« Lé pillage , le meurtre, le viol et l'incendié, àueune horreur ne fut épargnée aux malheureux habitants. Ils ont baptisé cette néfaste aimée : «L'année de F assassinat, * et ce nom lui restera dans l'avenir.

« Vous vous souvenez peut-être que ma secondé fille Chiara se trouvait encore à Caltanisetta, dans un couvent où sa tante était religieuse ; or, savez-vous ce qu'imaginèrent les Palermitains? Us accusèrent ce mêmç couvent d'avoir versé sur eux de l'huile bouillante pendant le corn* bat, s'y ruèrent comme des forcenés et le violèrent avec une atrocité sans exemple. Ma jeune et belle Chiara fut une des premières victimes qui tombèrent au pouvoir de ces cannibales. Elle ne survécut pas à leur infamie et mourut dans la nuit. »

Don Prospéro étendit ses deux grandes mains de sque* lette sur son visage et demeura quelque temps absorbé dans la douleur de ses Souvenirs.

« Pardon, monsieur le major,reprit-il en se levant tout d'un coup, j'ai besoin d'air et de mouvement. *

Cette fois il sortit du café et fît plusieurs tours dans la rue avec une telle rapidité qu'il allait donner, tête baissée, Contre tous les passants. Mais je ne riais plus. Les malheurs du père avaient effacé h mes yeux les ridicules de l'homme. Je n'avais plus pour lui que de la pitié. Quant au major, il n'avait pas donné un signe d'intérêt; il continuait à déguster sa glace avec la même impassibilité, la

même lenteur ; elle était achevée aux trois quarts, quand don Prospéro rentra* Je crus qu'il allait d'abord parler de lui, rien n'était plus naturel, pourtant il n'en fit rien; oubliant ou ajournant la question privée ; il ne dit pas un mot de son fils brûlé ni de sa fille violée , et, à ma grande surprise, reprit son récit en ces termes :

* Monsieur le major, j'ai lu dans une vieille chronique anonyme du moyen âge, qu'après la mort de Pierre II, d'Aragon, c'est-à-dire vers le milieu du Xive siècle, notre malheureuse île fat plongée dans rine telle "anarchie, que le seul récit en fait frémir : Les rapines, les incendies, lés massacres, se commettaient effrontément tous les jours, et le plus fort était assuré de l'impunité. On empoisonnait les fontaines , on violait les lieux saints comme les lieux profanes. Une famine comme on n'en a pas d'exemple vint mettre le comble à toutes ces horreurs ; les Siciliens mouraient de faim dans les rties , sur les routes, partout ; on en vit manger de la chair humaine. Pour avoir seulement du pain, les filles des meilleures maisons se livraient au premier venu \ les femmes mariées manquaient à la foi con* jugale^et les religieuses elles-mêmes à leur vœu de chasteté.

* Si l'anarchie de l'année dernière se fût encore prolongée quelque temps , la Sicile en serait indubitablement revenue aux jours dont parle la chronique ; dans queU ques lieux elle y était déjà et elle y marchait à grands pas tout entière , lorsque le général Florestan Pepe, débarqua àMilâazo, à la tête d'une armée napolitaine. La junte lui envoya en députation huit de ses membres avec lesquels il refusa d'entrer en pourparlers , et il marcha sur Païenne immédiatement. Arrivé à Termini, il suspendit sa marche et attendit Une nouvelle députation de la junte. Cette fois, ce fut le prince Villafranca qui se rendit en personne auprès du général napolitain. Les manières nobles du prince et les formes conciliantes du général étaient de nature à faire espérer une issue favorable à ces funestes complications.

« Pendant ce temps , la ville ne s'en mettait pas moins en état de défense comme si les négociations ne dussent amener aucun résultat. Le commandement des troupes avait été donné au colonel Réquésenz que le peuple appelait Roi Conscience (Re Coscienza), et en qui il avait une confiance à l'épreuve de tout soupçon. Les conférences de Termini traînaient en longueur. Tout à coup on apprit que l'armée napolitaine s'était remise en mouvement, et qu'elle s'avançait sur Païenne. L'ennemi n'était plus qu'à quelques milles de la ville et le peuple de crier à la perfidie. Il se crut trahi par tout le monde, par le prince Villafranca lui-même , qui était son idole quelques semaines auparavant, et il se mit de nouveau en insurrection , mais cette fois sans chef et livré à lui-même entièrement.

« Il commença par tuer Mercurio Tortorici, consul des pêcheurs, l'un des députés qu'il avait envoyés à Naples, et qui n'était plus qu'un traître à ses yeux, parce qu'il inclinait à la paix. Sa tête eut les honneurs de la pique comme celle du prince d'Aci. On attaqua dans tous les postes et sur tous les points la garde civique dont le prince de Villafranca avait le commandement supérieur. Un engagement terrible eut lieu sur la place de Bologni ; la garde civique fut battue, décimée, désarmée dans toute la ville. Les vainqueurs enfoncèrent à coups de canon la grande porte du palais Villafranca, qui est situé sur cette place et qui fut mis à sac comme tant d'autres l'avaient été.

« La maison que j'habitais et qui m'appartenait n'en était qu'à deux pas. Ce tout-puissant voisinage et la-protection non moins puissante du P. Hilario l'avaient fait épargner jusqu'à ce jour. Mais enfin mon tour était venu. Pendant la nuit, tandis que l'on dévastait tout au palais du prince , des groupes menaçants se formèrent à ma porte, que j'avais eu soin de barricader; mais quelles barricades résistent à la fureur populaire? Je n'avais eu le temps ni de mettre en sûreté ma famille ni de me sauver moi-même ; car je ne m'attendais pas à cette brusque attaque et je

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comptais toujours, même au dernier moment, sur l'assistance du P. Hilario; mais je l'attendis "en vain, il ne parut point ; je me trompe , il parut; vous allez voir dans quelles dispositions et dans quel but.

« L'assaut de ma maison commença ; la porte fut bientôt enfoncée ; les assaillants se précipitèrent dans l'intérieur en vociférant : « A bas Messine ! Mort au Messinais ! » Évidemment notre dernière heure à tous avait sonné. Je ne pensais pas à moi dans ce moment suprême ; je ne pensais qu'à ma femme dona Claudia et à ma fille Julia. Vous savez, hélas! que je n'avais plus que celle-là. La chambre de ma femme était la plus retirée de la maison ; c'est là que nous nous étions réunis tous les trois, tandis que la populace , répandue dans les autres appartements, pillait ce qui pouvait être emporté, brisait et jetait tout le reste par les croisées.

« Je renonce à vous peindre notre situation. Vous êtes un homme trop intelligent pour ne pas la deviner et trop humain pour ne pas la plaindre. Figurez-vous ma femme éperdue , tremblant pour sa fille , pour moi, pour elle et n'osant même pleure* de peur qu'un sanglot n'attirât les bandits. Et ma fille !... Que vous dirai-je de ma fille? Pâle et immobile comme une statue de marbre, tressaillant au moindre bruit , elle comprenait tous les périls qui la menaçaient. Le sort de sa sœur Ghiara la faisait frissonner. Grande, svelte, élancée , les yeux noyés de larmes et la poitrine palpitante , elle était, même en cet état , d'une beauté qui ajoutait à mes terreurs comme aux siennes, car c'était un danger de plus. Heureux, mille fois heureux l'homme qui ne fut jamais père!

« Il me restait un dernier espoir ,i la chambre de ma femme avait un escalier dérobé, qui donnait dans une petite ruelle de .derrière et sur lequel j'avais compté pour nous évader tous à la faveur du tumulte. Mais la clef ne s'était pas trouvée et ma femme, à qui je l'avais demandée, avait ïougi, s'était troublée à cette demande, de manière à

confirmer me£ soupçons si j'en avais en ou à m'en donner si j'avais été capable de la soupçonner. Toujours est-il que la clef ne se trouva pas.

« Je me consumais en efforts stériles pour faire sauter là porte, lorsque j'entendis un bruit de pas dans l'escalier; je reculai saisi d'épouvante, ne sachant plus, pris comme je l'étais entre deux feux; ni par où fuir ni de quel côté lé danger était le moins grand. Cette incertitude dura plusieurs minutes, plusieurs siècles; enfin j'entendis la clef que j'avais tant cherchée tourner en dehors dans la serrure, la porte s'ouvrit, et savez vous qui je vis paraître? Le P. Hilario seul et armé jusqu'aux dents. Il fit à ma vue un mouvement de surprise ; car, loin de s'attendre à me trouver là, le misérable më croyait massacré; ses ordres avaient été mal exécutés. Il se remit vite pourtant et s'approchant de moi d'un air ouvert •:

« Je viens vous sauver tous , ine dit-il ; mais il n'y a * pas une secondé à perdre. Suivez-moi le premier, mon « cher don Prospéra. Tandis que vous garderez la porte, « de peur d'une surprise, je reviendrai chercher ces dames « et dans quelques minutes vous sertz.... ou plutôt nous « serons tous en lieu sûr; car je m'expose moi-même. à « la colère du peuple pour vous sauver. »

« Un soupçon, moins qu'un soupçon, un pressentiment m'avait tout d'un coup traversé l'esprit. Il m'avait semblé que ma femme avait pâli comme une morte en voyant pa-. raître le P. Hilario , et cet effroi était peu naturel, puisqu'il se présentait comme nôtre libérateur; d'un autre côté, le capucin avait jeté sur ma fille un regard qui m'avait déplu, tant il était plein de hardiesse et de convoitise. Et puis, comment cette clef tant cherchée, et dont la demande avait fait rougir ma femme, se trouvait-elle précisément entre les mains du P. Hilario? Il était son confesseur à la vérité ; mais les confesseurs entrent par la porte cochère et non par les escaliers dérobés.

« Il y avait là bien des doutes à éclaircir, bien des mys-

tèrés & pénétrer ; mais ce n'était ni le moment ni le lieu 5 ftU point où nous en étions réduits; placés entre un danger.... que dis-je? entre Une mort certaine et une évasion possible, il n'y avait pas à hésiter. D'ailleurs, ce que me proposait le P. Hilario était raisonnable ; je n'avais aucun argument valable à lui Oppose^

« Je le suivis sans résistance sinon sans inquiétude. Nous atteignîmes sans rencontre et sans obstacle la porte de la ruelle ; il l'ouvrit, car il avait la clef de ôette porte , comme de l'autre. Quand nous fûmes dehors :

« Faites la garde ici, me dit-il, pendant que je vais voir

* ce qui Êè passé sur la place , et s'il n'y a pas de danger « pour vous. Je vous rejoins dans quelques minutes. »

« H ne fut en effet absent que quelques minutes ; il revint en ffi*assttrânt que la foule était occupée de l'autre côté de là maison et que nous serions bien loin avant qu'elle eût êongé seulement k chercher la porte de derrière :

* Continuez h faire ici bdîme garde , ajouta-t-il , et ne t vous impatientes pas. Je iie Vous demande que le temps

• dé monter et de redescendre. »

« Je remarquai qu'il fermait à la clef, après être rentré, là porte de la ruelle et je m'étonnai de cet excès de précaution. Mais les vociférations forcenées que j'enténdaii sur la place et dans la maison, le fracas des glaces et des porcelaines qu'on y mettait en mille pièces; la peur de voir le peuple pénétrer dans la ruelle et nous couper toute retraite; l'espoir enivrant de voir ma femme et ma fille bientôt sauvées.... en voilà plus qu'il n'en fallait pour me faire oublier la circonstance indifférente d'une clef tournée dans une serrure, peut-être par mégarde ou par distraction.

« Cependant les minutes passaient et le P. Hilario ne revenait point. L'impatience, puis l'inquiétude s'emparèrent de mdi; ce fut bientôt du désespoir. Tous mes efforts pour ouvrir la porte de l'escalier dérobé avaient été inutiles ; et je n'osais quitter mon poste pour faire une reconnaissance du côté de la place , de peur que le

P. Hilario ne ramenât ma fille et ma femme précisément pendant mon absence. La nuit était très obscure et la ruelle nullement éclairée. J'étais plongé dans d'épaisses ténèbres. Ma faction, du reste, avait été d'abord paisible. Personne gavait paru. Mais ensuite quelques figures sinistres étaient venues rôder autour de moi ; puis une masse de peuple déborda de la place en criant : « A bas Messine ! Mort au « Messinais! « C'était à moi évidemment qu'ils en voulaient. L'exécrable moine m'avait recommandé : sa courte absence, avant de rentrer dans la maison, n'avait pas eu d'autre objet.

« Je me collai au mur pour échapper aux regards des sicaires; mais d'autres venaient après les premiers avec des torches, et je fus obligé de chercher mon salut dans la fuite. L'instinct de conservation fut plus fort que tcfut le reste. Et d'ailleurs, ma mort, si je m'étais laissé tuer, n'aurait sauvé ni ma femme ni ma fille. On se mit à ma poursuite, et je fus obligé de courir longtemps et d'aller bien loin pour échapper aux coups des assassins. Je passai la nuit dans des angoisses inexprimables. Sur le matin, je me rapprochai de la place di Bologni et, la trouvant abandonnée par le peuple, je pus pénétrer sans obstacle dans ma maison saccagée du haut en bas. Mais -ce n'est pas cela qui me touchait.

« Je vole à la chambre de ma femme , la porte était fermée, je l'ouvre , j'entre.... Qu'est-ce que je vois? Ma femme étendue sans mouvement sur le parquet et baignée dans son sang. Elle avait à la gorge une -effroyaMe blessure. Je me précipite pour étançher le sang; je l'arrête; je bande la plaie béante, horrible à voir; je rappelle un reste de vie dans ce corps chéri déjà presque réduit à l'état de cadavre. »

Ici le major fit un mouvement. Je crus qu'il allait enfin parler et dire à ce pauvre homme un mot de sympathie ou de compassipn. C'était une fausse alarme. Il venait d'achever sa glace et attaquait sa carafe d'eau fraîche.

« Voici, continua don Prospéro, le mot de cette sanglante énigme. Dès que l'abominable P. Hilario avait eu libre accès auprès de ma femme à titre de directeur , il n'avait songé qu'à la suborner et avait usé de tout l'ascendant qu'un confesseur a sur l'esprit de sa pénitente et sur son cœur pour s'attacher l'un en corrompant l'autre. Mais dona Claudia était une honnête femme ; quoique je l'eusse épousée fort jeune et qu'il y eût dix ans de différence entre nous, jamais elle n'avait regardé, depuis son mariage, un autre homme que moi. Elle résista longtemps et aurait triomphé sans la révolution. Son tort fut de ne pas m'ouvrir son cœur et de ne pas me dévoiler les trames sacrilèges de cet infâme suborneur. Mais les femmes osent rarement dire ces choses-là et leurs maris sont les derniers qu'elles prennent pour confidents. De plus, elle avait peur du P. Hilario, qui avait toujours à la bouche les menaces les plus atroces et qui était homme à les exécuter.

« La révolution éclata. Devenu un des rois de la plèbe, Hilario n'en fut que plus pressant avec dona Claudia; ma qualité de Messinais et les dangers qu'elle me faisait courir à Païenne me mettaient à sa merci ; il exploita honteusement cette circonstance et finit par déclarer nettement à ma femme qu'il consentait à me protéger , mais à condition.... vous devinez à quelle condition. H protégea quelque temps en effet ma maison, car pour ma personne c'est une autre affaire; je le gênais, comme un obstacle qu'il fallait écarter à tout prix, même au prix d'un meurtre, et c'est lui qui m'avait tiré dessus en plein Gassaro.

« Bien peu de temps après cet assassinat heureusement avorté, il profita de la nuit que je devais passer auprès de mon fils Blasco, au couvent de Sainte-Marie de Jésus, pour se glisser ce soir-là chez ma femme, non sans faire éclairer ma maison par ses affidés, pour le cas où je reviendrais, comme je revins en effet, avant l'heure où l'on m'attendait. Moitié terreur, moitié violence, le crime fut consommé ce soir-là, et, quoique revenu beaucoup plus tôt que je ne

l'avais annoncé, j'arrivai encore trop tard pour prévenir mon déshonneur.

«c Ce commerce impie dura quelque temps; Hilario avait pris à ma femme la clef de l'escalier dérobé et s'introduit sait chez elle h toute heure du jpur et de la nuit. Mais ses impudiques désirs une fois assouvis, i\ ne tarda pas à se dégoûter d'elle , car autant l'amour est constant, autant la luxure est changeante, et il osa lever ses yeux impurs sur ma fille Julia, cette perle de beauté dont le plus accompli des princes eut k peine été digne de baiser la main.

« Il comprit bien, l'infâme , qu'il avait pu réussir à subprner la mère, mais que pour la fille c'était impossible; il ne songe* donc plus qu'à l'enlever, I^s troubles ppjitiques ou Palerme était plongé ne lui offraient; que trop de moyens d'accomplir ^ rapt odieux. C'est dans çp but qu'il avait lancé contre moi la meute populaire échauffe déjà par le sae du palais Yillafranca* Seulement ses ordres n'avaient été exécutés qu a moitié : ses acolytes devaient ^y^nt tout m' assassiner afin de lui laisspr le champ libre; mais je leur avais échappé par miracle, par hasard, sans me douter moi-même du danger que j'avais cpuru,

.« Mes pressentiments , las soupçons qui m'avaient tra* versé l'esprit à son étrange apparition dans la chambre de ma femme n'étaient que trop fondés : son enU^p par l'es? calier dérobé, la possession de cette clef que j'avais cher? ehée si longtemps en vain étaient contre .dpna Claudia ias signes accusateurs au premier chef, et sa pâjgur disait sa honte. Quant au regard effronté que le moine audacieux avait jeté sur ma fille et qui m'avait tant choqué, c'était le regard du tigre , qui couyp sa proie de l'œil avant d# s'é^ lancer sur elle. Lorsqu'il m'eut laissé dans la ruelle si charitablement recommandé au couteau de. ses sicaires, il avait retrouvé les deux femmes toutes prêtes à le suivre. Elles avaient pris au sérieux , ainsi que moi > leur délivrance et s'étaient déjà enveloppées dans' leur mante pour ne pas perdre une seconde.

LE MAJOR, k\9

ff Mais en entranj, Hiiario s'était jeté sans prononcer un seul mot sur ma fille Julia ; il l'avait prise dans ses bras en lui appuyant la main sur la bouche pour étouffer ses cris, et déjà transporté d'une infâme ardeur, il s'était précipité, avec son doux fardeau, vers la porte opposée à l'escalier dérobé* La malheureuse Claudia avait tout deviné du pre* mier coup d'œil; peut-être son double instinct de mère ej de femme lui avait-il déjà révélé les affreux desseins du moine. Elle s'attacha à sa robe avec tant de force qu'il fut obligé de s'arrêter au moment où il franchissait déjà le seuil de la porte. Il la repoussa si violemment qu'il la renversa sur le parquet. Elle se releva d'un seul bond et s'élança sur lui comme une lionne à qui l'en arrache ses petits; c'est alors que, pressé de se débarrasser d'elle et d'emporter sa proie , pressé aussi par sa mauvaise conscience, il lui avait fait à la gorge avec son sabre l'hem-r ble blessure qui l'avait tuée.

f dette effroyable scène avait duré moins de temps que je aS&n ai mis à vous la raconter et s'était passée dans un profond silence. Pas un mot n'avait été prononcé ; pas un cri n'avait été poussé. On n'entendait que les hurlements sauvages de la populace dans les appartements voisins, et le bruit des dégâts qu'elle commettait.

« Dans quel repaire ce démon de l'enfer emporta-t-il ma belle et infortunée Julia? Je ne l'ai jamais su, car je ne l'ai jamais revue ; jamais du moins en état de me le dire ; un jour par hasard je la retrouvai folle dans la maison d'aliénés du baron Pisani.

« Ma femme avait repris connaissance et, soutenue par une puissance surhumaine, elle put dire non pas tout ce que je viens de vous raconter, mais assez pour me faire tout comprendre. Sa voix finit par s'éteindre tout à fait et avant qu'elle eût achevé ce qu'elle avait à me dire. Recueillant alors ses dernières forces, elle traça sur le mur, avec le bout de son doigt trempé dans son propre sang un mot qu'elle ne put même terminer : fard.... Mais les. quatre

premières lettres me disaient les deux dernières. Je ne lui répondis qu'en l'embrassant tendrement. Je lui dis que sa faute n'était a mes yeux que le crime d'un lâche et qu'elle était toujours pour moi la compagne fidèle de ma vie, la mère de mes enfants.... des enfants, hélas i que je n'avais plus ! Mes paroles eurent l'air de la soulager ; sa main •pressa faiblement la mienne; un calme céleste se répandit sur son visage ; elle expira dans mes bras sans agonie et sans convulsions.

« Comptez mes pertes, monsieur le major, et dites-moi si jamais un homme fut frappé au cœur tant de fois en si peu de temps? Plus de femme ! plus de filles! et sur deux fils, un seul me restait, dernière épave d'un si cruel naufrage ! »

Quoique don Prospéro eut fait une nouvelle pause en cet endroit, il ne quitta point sa place comme à l'ordinaire et ne fit point sa promenade à travers le café. Écrasé sous le poids de ses souvenirs , il ne quitta point son siège, et attendait visiblement de la part du major quelques paroles de consolation, ne fût-ce qu'un mot qui témoignât de sa sympathie. Mais son attente fut encore déçue : le major, pour toute réponse, avala en deux fois un second verre d'eau glacée. Sa carafe n'en contenait plus qu'un.

» Monsieur le major, reprit don Prospéro, je comprends votre silence. Vous ne trouvez pas de mots pour peindre la pitié dont votre cœur est ému. Croyez bien que j'en éprouve autant de reconnaissance que si vous l'exprimiez par des paroles. Souffrez maintenant que je termine cette lamentable histoire. ~~~

« Tandis que je pleurais ma femme et mes trois enfants, sur les ruines de ma maison saccagée, l'anarchie régnait plus que jamais dans Païenne. De plus en plus ombrageux, le peuple se défiait de tout le monde ; ses soupçons n'épargnaient personne. Il ne parlait de rien moins que de tuer les nobles, les bourgeois et jusqu'aux consuls des corps de " métiers. H ne tua pourtant ni les uns ni les autres et se

préparait à soutenir un siège avec la résolution du désespoir. Livré cette fois à lui-même entièrement, il n'avait pas même de chefs pour organiser la défense et pour le conduire à l'ennemi. m

« Il y avait à Païenne un vieux général suisse retiré du service et nommé Rosenheim ; le peuple le força, malgré son âge et sa résistance, à se mettre à sa tête. Il aurait pu choisir plus mal. Il fut moins heureux en lui accolant le capitaine Tempête, un débris longtemps et justement oublié des bandes sanguinaires à la tête desquelles le cardinal Ruffo avait mis la Galabre et Naples à. feu et à sang. Calabrais lui-même , cet individu, dont j'ignore le vrai nom, devait le sobriquet sous lequel il était connu à sa figure sombre et sinistre. Son nouveau mariage avec la populace tourna mal et fut suivi d'un divorce sanglant. Sur un soupçon, fondé ou non, le capitaine Tempête fut massacré par ses propres soldats ; il finit dans le sang une vie commencée et passée dans le sang.

« Pendant ce temps l'ennemi poussait des reconnaissances jusqu'aux portes de la ville; chaque jour il y avait des affaires d'avant-poste et de ces escarmouches plus ou moins sérieuses où l'avantage restait tantôt d'un côté tantôt de l'autre. Furieux de la résistance que leur opposait une plèbe indisciplinée et mal armée, les soldats napolitains se livraient de leur côté à. toutes sortes d'excès. Telle est l'horreur des guerres civiles que l'on semble faire assaut dans les deux camps de violence et de barbarie. Hélas 1 je devais être encore la victime de ces représailles sanguinaires.

« Un jour, vers les trois heures après-midi, j'entendis une épouvantable détonation. C'était la poudrière qui sautait et avec elle une fort belle maison voi&ine dont j'étais propriétaire et dont il ne resta' pas pierre sur pierre. Mais que sont les pertes d'argent comparées à celles bien plus poignantes que j'avais éprouvées, que je devais éprouver encore?

« Les Napolitains s'étaient emparés du couvent Sainte- Marie de Jésus où mon fils Blasco, Tunique enfant qui me restât, poursuivait tranquillement son éducation, à l'abri , je le croyais du moins , des troubles civils. «Tétais loin de me douter que le dernier coup dût m'être, porté par ceux-là mêmes qui se présentaient en libérateurs. Je ne sais quel vertige saisit les soldats napolitains et sous quel prétexte ils occupèrent le couvent ; mais une fois dedans, ils le pillèrent, burent tous les vins , consommèrent tous les vivres ; pt comme les religieux opposaient à ces excès une résistance fort légitime, à coup sûr, ils les frappèrent, les blessèrent et finirent par en tuer plusieurs. Mon fils Blasco n'avait que treize ans ; mais il était grand et trèsformé pour son âge, d'un caractère bouillant, généreux, toujours prêt à donner main-forte au -plus faible. En voyant maltraiter le supérieur, mon ami d'enfance, et qu'il regardait oomme un second père, il ne put contenir son indignation et traita les soldats de bourreaux et de sacrilèges.

« Poursuivi par eux, le fusil à la main, il se réfugia, lui et deux religieux avec lui dans l'église du couvent, où tous les trois se mirent sous la protection du grand autel ; cette protection ne leur servit guère ; les soldats , ivres de fureur, ivres de vin, sans doute, les tuèrent tous les trois à coups de baïonnette, au pied de Tautel qu'ils tenaient embrassé.

« L'antiquité tout entière a versé des larmes sur Niobé, parce qu'elle avait perdu tous ses enfants ; et moi, monsieur le major, combien m'en reste-t-il ? Vous savez maintenant pourquoi je porte le deuil. J'ai fait vœu de ne le plus quitter. J'étais déjà terrassé; ce dernier coup m'acheva.

« J'avais concentré sur mon fils unique , car il Tétait devenu par la mort de mes trois autres enfants, tout mon amour de père, tout mon espoir de chef de famille ; en perdant encore celui-là, je perdais tout et, comme la mère

inconsolable dés saintes Écritures, je ne voulais pas non plus être consolé* parce qu'ils n'étaient plus» Indifférent désormais à tout, même à ma sûreté, je ne prenais plus aucune précaution; je courais les rues comme un fou, a toute heure du jour et de la nuit.

« Je cherchais partout le P. Hilario pour le poignarder de ma propre main, espérant bien être massacré sur place par le peuple, après avoir satisfait ma vengeance. Que m'importe la vie ? Une fois vengé, je n'ai plus rien à faire sur la terre.

« Mais je le cherchai en vain et je le cherche encore, sans pouvoir découvrir ce qu'il est devenu. H n'a plus reparu dans son couvent et personne ne m'en peut donner aucune nouvelle. Si Dieu me refuse la grâce de le rencontrer icibas, je le rencontrerai toujours bien là-haut et il ne perdra rien, je le jure, pour avoi* attendu.

« Pendant que j'étais plongé dans la douleur, les événe* ments politiques suivaient leur cours. Le prince de Paterne avait remplacé le prince de Villafranca à la présidence de la junte et il avait, comme son prédécesseur, toute la confiance de la multitude. C'était d'ailleurs son contraire en tout. H n'avait d'un grand seigneur que le titre ; vous l'auriez pris pour Polichinelle ou pour Pantalon. Cet adroit vieillard, rusé jusqu'à l'astuce, était habile à manier la plèbe et à parler son langage, à imiter jusqu'à ses gestes. Populaire ou, pour mieux dire , populacier, il avait pris sur les masses un empire absolu, et c'était précisément de tous leurs chefs celui qui les trahissait le plus ouvertement. Le peuple faisait preuve en cette occasion de son intelligence habituelle.

a Je ne dis pas, notez bien ceci, que le prince de Paterne eût tort. Je trouve, au contraire, qu'il avait parfaitement raison. H voulait la paix, et la guerre était impossible. Il voulait l'ordre, et il était grand temps que Tordre se rétablît ; l'anarchie, Dieu merci ! régnait depuis assez longtemps. Je dis seulement et jq maintiens que le peuple est

une bête aussi stupide qu'elle est féroce : il avait accusé de trahison le noble prince de Villafranca qui ne le trahissait point et qui était incapable de trahir qui que ce fût; il venait encore de massacrer comme traîtres ce pauvre consul des pêcheurs, qui n'en pouvait mais, et jusqu'au capitaine Tempête, qui n'avait contre lui peut-être que ses antécédents. Et maintenant à qui donnera-t-il toute sa confiance? A un homme qui, de son propre aveu, n'avait accepté la présidence de la junte que pour remettre aux Napolitains à la première occasion les rênes du gouvernement.

« Il représenta au peuple, avec cette éloquence de mime et de saltimbanque qui lui était particulière et qui ne manquait jamais son effet, qu'il était hors d'état malgré sa bravoure de soutenir un siège en règle; que les premiers moyens d'une défense sérieuse lui manquaient ; que les vivres et l'eau ne tarderaient pas à lui manquer aussi bientôt, et qu'une capitulation honorable lui serait dans tous les cas plus avantageuse qu'une défaite et autant qu'une victoire. Il fit si bien, qu'il le décida à envoyer un nouveau parlementaire au général napolitain et il choisit pour cette mission délicate, non pas un Sicilien, mais un Napolitain, le major Gianciulli, alors prisonnier de guerre à Palertne. Bref, une convention fut signée à. bord d'un cutter anglais, le Coureur. Le général Pépé prit possession de la ville aussi paisiblement que s'il n'y avait pas eu de révolution.

« La junte fut maintenue à cette différence près que l'épithète de Nationale fut convertie en celle de Provisoire; le prince de Paterne en conserva naturellement la présidence ; le peuple fut désarmé sans aucune résistance et le cours des affaires reprit tout doucement son ancien lit. Mais le parlement de Naples annula le traité conclu sur le Coureur, sous prétexte qu'il était attentatoire à l'honneur napolitain. Justement blessé d'un désaveu si peu loyal, le général Pépé, galant homme s'il en fût, quoique calabrais, soutint l'honneur de sa signature et donna sa dé-

mission après avoir écrit à Son Altesse Royale le sicaire général une lettre pleine de reproche et de dignité.

« Le général Coletta le remplaça et débarqua avec dés renforts de mauvais augure. Les sévérités commencèrent puis bientôt les persécutions : on mit sous le séquestre les biens particuliers ; on frappa la ville, déjà ruinée par tant de ravages, d'une contribution de cent mille onces ; on désigna même un instant Messine pour être capitale de la Sicile. Toutes les anciennes gabelles furent rétablies et Ton en promit de nouvelles. Les débiteurs du monUde-piété furent étranglés. L'amnistie fut violée ; les prisons se remplirent. L'administration de la justice fut abandonnée h l'arbitraire de juges subalternes à peine payés, afin d'être plus accessibles à la corruption et dont on a dit que la faim était sur eux plus puissante que la gloire : Famés potius quam fama commovit. L'espionnage enfin, ce grand levier gouvernemental de la cour de Naples, fut remis en honneur et fleurit dans l'île comme aux plus beaux jours de la reine Caroline et de son digne confident Castroné.

« Appelé aux fonctions suprêmes si lâchement désertées naguère par don Diego Naselli , le prince de Cutè fit regretter Naselli lui-même , et tous ceux qui l'avaient précédé. Voilà ce qu'on gagne aux révolutions, et l'on peut à bon droit appliquer à celle dont je viens de vous esquisser les phases, l'épitaphe qu'un sage espagnol avait fait écrire sur son tombeau : « J'étais bien, et je suis ici pour avoir « voulu être mieux. » Elle n'a coûté à personne aussi cher qu'à moi. Maudites soient les révoluions!

« Heureusement, monsieur le major, qu'après avoir mis à la porte tous ces bavards du parlement napolitain et fermé ce club de perdition, votre magnanime empereur a bien voulu s'interposer entre nous, comme on sépare deux bouledogues acharnés sur un os ; et je dis un os à dessein : car notre pauvre Sicile a été si ravagée, si lacérée, elle est tellement ruinée, que ce n'est plus aujourd'hui qu'un os décharné. Votre présence en Sicile est l'arc-en-ciel de la ré-

conciliation, de la paix, et comme l'aurore de jours plus cléments. Mais, hélas! vous êtes venu trop tard; vous ne me rendrez pas la famille que j'ai perdue.

« Voilà l'histoire de mes malheurs, et elle est tellement liée , ainsi que vous le voyez, à celle de notre lamentable révolution, qu'elles sont inséparables*

* Je vous ai dit quelle était ma situation avant les trou* blés : riche, heureux, chef d'une famille dont j'étais fier, mari sans tache et sans soupçons , père de deux filles plus belles Tune que l'autre, et de deux fils dont l'un, déjà presque homme, tant son intelligence était précoce , pro» mettait d'illustrer mon nom , il n'existait pas dans tout* la Sicile un homme plus fortuné que moi.

« Voyons maintenant à quel état j'en suis réduit, comme un bon négociant établit son bilan chaque année. Je pos* sédais la plus belle villa, sans contredit , des environs de Trapani, ce n'est plus aujourd'hui qu'un monceau de cen* dres ; je possédais à Païenne deux maisons, toutes les deux sont en ruines ; mes créances hypothécaires ont péri pour la plupart avec les immeubles qui en étaient le gage; et quant à mes titres de portefeuille, les faillites particulière* et la détresse du trésor publÎG leur ont enlevé d'un seul coup quatre vingt-dix pour cent de leur valeur. Ma femme est morte assassinée et Mon dernier^né dans les flammes. L'autre a péri sous les coups des soldats. Ma seconde fille a succombé d'une manière encore plus atroce ; et quant à l'aînée, ïna belle, ma charmante Julia, mieux vaudrait pour elle qu'elle eût fuccombé comme sa soeur: elle n'au* rait pas devant elle, à dix-huit ans , pour dernier asile , la loge des aliénés.

« Eh bien! major, qu'en dites-vous? est-ce là une des- « tinée? suis-je assei malheureux? *

Je croyais cette fois, que le major, touché, comme moi, d'une adversité si complète, allait à la fin sortir de son mu* tisme et dire à cet infortuné quelques bonnes paroles. S'il n'en fait rien , pensais-je , c'est qu'évidemment ce brave

LE MÀJOH. 427

Allemand n'a pas compris un seul mot du récit de don Prospéro et ne sait pas un mot d'italien. Je me trompais ; il avait parfaitement compris. H versa lentement dans son verre ce qui restait d'eau glacée dans la carafe, l'avala plus lentement encore qu'il ne se Tétait versée. Gela fait, il posa son argent sur le plateau, sans rien dire, sans même appeler le garçon. L'heure de la retraite allait sonner pour lui. Pourtant, ne vous découragez pas; l'oracle n'est pas muet, et vous êtes destinés à entendre le son de sa voix. Puisque vous avez attendu si longtemps, Vous pouvez bien attendre encore un peu. Enfip, comme l'obstiné don Prospéro insistait pour obtenir tin mot de lui avant son départ, répétant même plusieurs fois dans cette intention sa dernière phrase :

« Suis-je assez malheureux? oui, dites, le silice assez ?*

•*- Éh! qu'est-ce que ça me fait à moi? * lui répondit froidement le major, en très-bon italien.

À peine avaiuil articulé le dernier de ces neuf monosyllabes qu'il se leva ; il agrafa tranquillement son sabre à sa ceinture , posa soigneusement son shako sur sa tête et sortit du café au pas militaire. Une hëtire de nuit sonnait comme il mettait le pied dans la rue.

Je n'ai vu de ma vie un homme atterré, écrasé comme don Prospéro le fut à ce coup de massue. Il retomba sur son siège, immobile, pétrifié; s'il avait été moins maigre et moins sec, j'aurais pu craindre pour lui une attaque d'apoplexie. J'avais quitté ma place pour lui porter quelques consolations et lui serrer la main en signe de sympathie ; il ne m'en laissa pas le temps. Une réaction subite venait de s'opérer en lui ; il se leva brusquement comme si un ressort l'eût poussé malgré lui , il traversa le café au pas de course, et une fois dans la rue , il marcha si vite, si vite, que je le perdis de vue en un clin d'oeil. Il allait sans doute chercher ailleurs quelque nouveau confident, moins taciturne, surtout moins insensible que le major.

<t — Et il l'a trouvé en moi, dit la comtesse ; les malheurs

du pauvre homme m'ont vivement touchée. Ne Tavez-vous jamais revu ?

— La police ne m'en laissa pas le temps. Ce cher docteur Gaspard Léon m'ayant fait dire obligemment que mes affaires devaient être terminées, je quittai Païenne dans la huitaine. Mais j'ai appris à Naples le dernier malheur de don Prospéro.

— Gomment donc? Il avait à perdre encore quelque chose ?

— Il avait à perdre sa tête, et il la perdit.

— Sur l'échafaud ?

— Gomme vous le dites, madame la comtesse, sur l'échafaud.

— H faut convenir qu'il y a dans le monde des gens bien malheureux.

— Ou bien maladroits, dit le caustique prince de Woronoff.

— Prince, je n'attendais pas mieux de vous. Vous avez toute la sensibilité du major; il est vrai qu'en revanche vous n'imitez pas son silence.

— Et vous allez me rappeler sans doute ces deux vers de Molière ;

Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par ses beaux côtés qu'il faut lui ressembler.

— Je vais vous dire plus prosaïquement, qu'un bon exemple est toujours bon à suivre, même celui d'un major.

— On y tâchera, comtesse, ne fût-ce que pour laisser parler monsieur Coupignac..., n'est-ce pas ainsi, monsieur qu'on vous nomme ?

— On me nomme Coupillac, avec votre permission, de la maison Boussignac junior, de Bordeaux; si vous avez quelque commande h me faire, vous serez servi suivant la commande, foi de Gascon !

— On peut en causer.

— • Tout de suite, si vous le voulez bien.

— Non pas! non pas! Je demande la priorité pour ce, pauvre don Prôspéro, dont la destinée fut si peu prospère,

— A tantôt donc , mon prince. J'achève mon histoire , et, ma dette une fois payée à madame la comtesse, je suis tout à vous. J'ai du sauterne de mil huit cent onze , du château-margot de mil huit cent dix huit, des la rose premier cru.

— ■ Eh! monsieur Goupillac, puisque Goupillac on vous nomme, est-ce qu'on fait l'article à huit mille pieds audessus de la mer.

— On le ferait, madame la comtesse, à huit mille audessous. Mais je satisfais votre juste impatience. Sachez donc que le P. Hilario avait fait sa paix avec l'Église. Gomme il s'était fort compromis dans la révolution et qu'il avait à craindre le sort de son digne , confrère le P. Vaglica incarcéré, malgré l'amnistie, son couvent l'avait exilé pendant les premiers temps de la réaction et cela par mesure de précaution plutôt que par punition, dans une obscure chapelle des faubourgs , qu'il desservait en bon pasteur.

« Don Prôspéro, qui rôdait partout, l'y découvrit un dimanche qu'il disait sa messe, et là, devant l'autel, au moment où il prenait- l'hostie, il lui enfonça dans Je cœur jusqu'au manche un stylet d'un pied de long. Arrêté sur-le-champ, on lui fit son procès. Il raconta pour sa défense tous les crimes du P. Hilario ; on n'en crut pas un mot, et il fut bel et bien condamné à mort comme sacrilège et comme assassin. Or savez- vous qui commandait sur le lieu du supplice ? Le major. Qu'est-ce que ça lui faisait à lui ?

« De toute cette famille si nombreuse et si heureuse il ne reste plus que la pauvre follS enfermée dans la maison du baron Pisani; un fort bel établissement dans son genre ; je vous le recommande à l'occasion. J'avais eu la curiosité de voir cette pauvre fille avant de quitter Païenne, et je trouvai que son père n'avait point exagéré sa beauté. C'était

toujours, quoique folle pour la vie, probablement, cette jeune et belle Julia pour laquelle son cœur paternel avait Une prédilection si marquée et si bien justifiée. Sa folie est fort douce : elle se laisse gouverner comme un enfant et ne fait de mal à personne. Seulement la vue d'un moine là met en fureur; elle pousse des cris terribles et se jette dessus pour le déchirer» C'est la seule connaissance qui lui soit restée et Tunique souvenir qu'elle ait conservé de son existence antérieure* »

En sa qualité de commis voyageur * et commis voyageur en vins, circonstance fort peu atténuante , M. Goupillac avait inspiré d'abord k la société une confiance fort médiocre. On trouva qu'il s'en était beaucoup mieux tiré qu'on ne l'avait généralement espéré, et il reçut des félicitations dont sa vanité gascone fut singulièrement flattée. Il reçut de plus du prince russe et de plusieurs autres de ses auditeurs des commandes qui ne lui furent pas moins agréables. H se confirma toujours davantage dans l'adage commercial qui était sa règle de conduite , à savoir que si Ton ne gagne rien à se frotter aux gueux, on attrape toujours quelque chose dans la fréquentation des grands et des riches.

« Maintenant, dit la comtesse , à qui donnerai^je la parole t Quelqu'un de bonne volonté la demande-t-il?

— Si personne ne la prend, répondit M. Crusenstolpe, le géologue suédois, je la réclame.

— Vous, monsieur Crus.... Gomment donc se prononce Votre nom? Quand on a le malheur de naître avec un nom comme le vôtre, on devrait bien en changer, ne fût-ce que par charité chrétienne. Parlez-moi de M. Coupillac, voilà un nom qui se retient et qui du moins ne fait pas faire la grimace.

— Je n'ai pas le plus petit mot à dire contre le nom de M. Coupillac : je demande seulement -qu'on veuille bien me laisser le mien. D'ailleurs, madame la comtesse, soit dit sans reproche et surtout sans personnalité, les

noms polonais ne passent point généralement pour être d'une prononciation très-commode.

— Yoilà ce* qui vous trompe; on éternue en disant ski ou ska , suivant le sexe, et le nom le plus difficile est parfaitement articulé. Ce n'est pas plus difficile que cela.

— A l'armée, dit le colonel Rudentz, nous ne prenions pas même la peine d'été muer, nous appelions invariable* ment Ski tous les Polonais, et tous, sans exception, répondaient à Tappel.

— Quand je vous le disais, monsieur Grusans?,., Décidément je ne me ferai jamais à ce nom là. Vous demandez donc la parole?

— Je la demande.

— Je vous l'accorde.

— La Sicile m'a aussi rappelé une histoire, comme à monsieur Goupillac, dont vous protégez le nom avec tant de partialité.

— Encore la Sicile? Nous n'en sortirons pas, et nous allons y rester tous jusqu'au jugement dernier, comme les Français des vêpres siciliennes.

— Mon histoire ne se passe point en Sicile ; elle se passe au contraire à l'extrémité opposée de l'Italie. Mais l'un de mes héros, si héros il y a, est un Sicilien de naissance et voilà pourquoi l'histoire que je vais vous raconter pour payer ma dette m'est revenue k la mémoire en entendant parler de la Sicile.

— Et ce héros se nomme ?

— C'est là le secret. Vous dire le ngm serait vous dire l'histoire, ou du moins lui ôter tout son intérêt. A défaut d'autre mérite, laissez-lai du moins celui de la curiosité.

— Toujours de la fausse modestie !... Quand je vous disais, messieurs, que tous les hommes, même les plus modestes, sont pétris de prétentions et sont doués d'un âmourpropre féroce , même les Suédois: jugez des autres ! Votre histoire, à défaut de nom propre , aura pourtant un titre?

— C'est bien ce qui m'embarrasse?

— Vous voilà embarrassé pour bien peu de chose* Puisque c'est un mystère, appelez-la Un mystère.

, — A* merveille. Ce titre me convient parfaitement.

— Enchantée, monsieur le Suédois, de vous avoir rendu ce petit service ; j'espère pour nous, qu'il en sera , comme des petits cadeaux qui entretiennent l'amitié ; d'autant plus enchantée qu'il m'a coûté fort peu de peine.

— Vous vous calomniez, madame la comtesse.

— Je vous mets à votre aise en vous dispensant de toute reconnaissance.

— Mais si j'en ai malgré vous?

- — Libre à vous, monsieur, mais ne vous gênez point, # je n'y tiens pas le moins du monde.

Mon père fut mon premier maître. C'est lui qui m'inspira le goût de la géologie qui était son étude de prédilection, bien avant que l'illustre Cuvier eût fait de cette science, niée jusqu'à, lui , une des branches les plus importantes de l'histoire naturelle. Il me menait avec lui dans ses excursions , et c'est à lui que' je dois mes premières connaissances. Passionné pour la nature , il l'étudiait sur place , comme elle veut être étudiée , et méprisait à bon droit les savants de cabinet et d'académies. Voyageur intrépide , marcheur infatigable , il partait de Stockholm à pied et s'en allait d'une traite en Suisse ou en Italie, avec une chemise de rechange dans sa poche et son marteau de géologue à la main.

H connaissait tous les savants de l'Europe , alors peu nombreux, qui partageaient Ses sympathies scientifiques, ôt il correspondait avec eux. Au nombre de ses correspondants se trouvait un professeur de Trente, nommé Delfico, profond botaniste , digne successeur de Linnée et digne précurseur de Decandolle. Desaussure était son ami intime. Mon père ne l'appelait jamais que son cher professeur. Ils

s'estimaient comme savants, s'aimaient comme hommes, et leur correspondance était très-active. Mon père faisait de fréquents voyages de Stockholm à Trente , uniquement pour voir Son ami, comme on va de Paris à Versailles.

Dans le commencement de leurs relations , il tomba un beau matin chez lui sans s'être fait annoncer. C'était sa manière de faire les visites. Il y a de cela fort longtemps ; je n'étais pas encore né; mais" il m'a raconté bien des fois l'aventure que je vais vous raconter moi-même, et où il a joué, sinon le premier rôle, dumoins unrôle important. Elle n'est jamais depuis sortie de ma mémoire , et je m'en rappelle les moindres détails. Cela, se passait en 89 , l'année même de la Révolution française et quelques semaines avant la prise de la Bastille. Le pays de Trente, où l'aventure eut lieu , était encore , à cette époque , sous le gouvernement spirituel et temporel de son princeévêque ou évêque-prince , selon qu'il vous plaira de. le nommer.

Mon père arriva donc un, jour chez son ami Delfico , qui le reçut à bras ouverts, et ne voulut, point souffrir qu'il logeât ailleurs, que dans sa maison > située k côté de l'église Sainte-Marie-Majeure, où le, fameux concile de Trente avait tenu ses séances deux siècles auparavant,, ainsi que le rappelle aux fidèles un grand et assez médiocre tableau commémora^. Mon père était protestant, commue je le suis inoinmêine, avec votre permission, monsieur Tabbét

% Il faut bienni'y résigner, mais je, le regrette , répondit l'abbé Pomar y Paez»

— Un compatriote de Gustave-Adolphe ne saurait, dé-i oemment être autre chose.

— * ty&R&QW> répliqua serreront le prêtre espagnol % il est taigaufs décent de faiçe son salut, et il n'est jamais tr,<rç> t&.pouj y songer.,

— Grâce , messieurs, interrompit, la confesse, §i,^u^ retombons dans la théologie , nous souperons à. minuit.

— Sans compter, ajouta le sceptique Moscovite, que

nous risquons fort de souper aux enfers, comme les tyois cents Spartiates des Thermopyles.

— Mon père donc, continua M. Crusenstolpé, était protestant. A ce titre, les souvenirs du concile qui a lancé les plus terribles foudres de l'Église contre le protestantisme n'étaient pas précisément de nature à lui plaire. Mais il fit -à l'amitié le sacrifice de ses répugnances, et accepta, malgré le yoisinage , l'hospitalité qui lui était offerte ; le voisinage était si rapproché que , de son lit , il entendait l'orgue; or, cet orgue, d'une dimension énorme, a cela de particulier qu'il bat du tambour en perfection et contrefait, k s'y méprendre , le cri de quantité d'animaux , depuis le bêlement du mouton et le miaulement du chat .jusqu'au chant ducoq et au rugissement du lion. Ces messieurs du concile (levaient avoir beaucoup d'agrément, sans parler de l'édification.

Le professeur Delfioo était veuf, et sa famille se composai! d'une fille unique, âgée de dix-huit ans, nommée Âlbine» Jamais nom ne fut mieux porté: elle était blanche comme la blanche hermine. Née an point mixte où finit l'Italie et où commence l'Allemagne , elle participait des deux races par sa nature et par sa beauté. D'abord , ainsi que je viens de vous le dire , elle avait la blancheur des Sites du Nord, leur teint délicat, leur peau transparente et de grands yeux bleu foncé, qui gardaient comme un reflet du ciel italien; ses cils et ses sourcils, d'un noir de jais, comme ses. cheveux, faisaient ressortir encore les roses de son tqb&t et les neiges de sa peau. Elle était grande , peutêtre mémo un peu trop, et si mince,, avec une taille si fine, (fu'en craignait & chaque pas de la voir se casser en deux, dette excessive fragilité donnait à sa démarche quelque chose d'indécis, d'irrésolu, qui la rendait plus intéressante çtptus touchante; elle avait besoin d'une protection , d'un stiutâea , Gwame la vigne cherche un rameau pour s'ap- P&ye* ^on se di&ait, m la voyant : « Heureux le bras, heureux k camp qui'eU* choisira pour appui! » L'écueil de ces

natures frêles est la gaucherie ; mais elle avait échappé à ce danger, et douée de toutes les grâces de la faiblesse, n'avait aucune de ses infirmités ; ses mouvements étaient lents, jamais maladroits ou empruntés, et son extrême souplesse ne dégénérait ni en nonchalance , ni en affectation. Toute sa personne respirait une adorable mollesse, un charme attendrissant; les défauts même de son organisation étaient chez elle une séduction nouvelle et tournaient au profit de ses attraits féminins.

Au moral, c'était une sensitive. Je demande grâce pour la comparaison; elle n'est pas neuve ; on l'a usée et profanée à force de s'en servir trop souvent mal à propos ; mais elle s'applique si parfaitement à la circonstance, qu'il m'eût été absolument impossible d'en trouver une autre. Oui , madame la comtesse, Albine était une sensitive de l'espèce la plus exquise. Impressionnable, — encore un mot que je n'aime guère, — au delà de toute expression, de toute idée, elle vivait par l'âme dix fois , cent fois plus qu'un autre. Ge qui chez le commun des hommes et des femmes éveille à peine une émotion fugitive , produisait en elle des commotions durables et souvent terribles. C'était, pour employer une comparaison aussi peu neuve que la précédente , une harpe éolienne , dont les cordes palpitantes vibraient au moindre air. Le frissonnement d'une feuille la faisait tressaillir ; une voix trop forte l'ébrafclait jusqu'au fond des entrailles; la plus légère observation la mettait au désespoir ; un reproche l'aurait tuée comme un coup de foudre.

Trente est située au pied des Alpes , et les orages y sont fréquents comme dans tous les pays de montagnes. Jugez de ce que devenait notre pauvre sensitive, lorsqu'il en éclatait sur la ville, un même assez faible ! On lui avait pratiqué une petite niche souterraine , tendue de matelas et inaccessible à tous les bruits extérieurs, même au roulement du tonnerre ; c'est là qu'elle se réfugiait pendant les convulsions de la nature, et elle n'en sortait qu'après la crise, quand les éléments étaient apaisés. Si la malheureuse en-

fant se fût par hasard trouvée avec nous , en butte à la tourmente qui nous emprisonne ici depuis ce matin, et que nous n'entendons même plus, elle serait morte, sans aucun doute

.... Au bruit de la foudre et des vents,

Se mêlant dans l'orage à la voir des torrents.

Albine était naturellement mélancolique. Mon père m'a dit ne l'avoir jamais vu rire ni même sourire. Toujours rêveuse , souvent distraite, absorbée en elle-même , elle semblait n'appartenir qu'à de rares intervalles à la terre que nous habitons et vivre dans un monde dont elle seule avait l'accès. Elle était sujette à des absences pendant lesquelles elle communiquait sans doute avec les esprits invisibles; tout le reste alors disparaissait à ses yeux. Elle regardait, sans les voir, les personnes qui l'entouraient; elle écoutait, sans les entendre, les discours qui se te* naient autour d'elle; elle entendait pendant ce temps et voyait des choses dont elle seule avait le secret.

Son père avait pour elle une tendresse qui touchait à l'adoration. Depuis la mort de sa femme , Albine était le seul intérêt de sa vie et la poésie de sa maison. Il vivait en elle et pour elle. J'ajoute tout de suite qu'il était heureux par elle ; malgré ses rêveries et ses absences, elle avait un caractère adorable, voulait tout ce que son père voulait, faisait spontanément et sans effort, chaque jour et à toute heure, ce qu'elle savait lui être agréable. Si elle éttait tout pour lui, il était tout pour elle.

Cet intérieur était charmant; mon père qui, en dehors' de ses travaux et de ses voyages, était un homme d'intérieur, comme tous leô véritables savants , m'a souvent répété qu'il comptait au nombre des jours heureux de sa vie ceux qu'il avait passés à cette époque dans la famille de son ami Delfico, nonobstant le voisinage de Sainte-Marie- Majeure. Il aimait Albine comme un père, comme un frère, peut-être même un peu plus, car alors il était jeune

encore et garçon. Tout le jour les deux amis travaillaient ensemble; le soir, on se réunissait en conversation, comme on dit en Italie; on mettait la science au crochet et Ton se faisait un peu plus mondain.

Delfico était fort considéré, et ajuste titre, dans l'Évéché de Trente et même au delà. Il recevait chez lui , outre ses collègues de l'Académie , les notabilités de la ville et dû diocèse. Au nombre des habitués était un chanoine du chapitre, homme recommandable à tous égards, non moins aimable, quoique fort vieux, et que mon père, quoique bon protestant, fréquentait avec plaisir.

Un soir qu'on était réuni chez notre professeur, le chanoine avait pris le dé de la conversation , ce qu'il faisait volontiers, et il chantait les louanges de son chapitre, c'est assez l'habitude des chanoines. Il racontait comme quoi il était composé de nobles, de lettrés, et comme quoi il avait le droit de nommer l'évêque , prince temporel et spirituel du Trentin, comme le conclave a celui d'élire le pape, prince spirituel et temporel comme lui. Puis vint le tour de la cathédrale; il ne manqua pas de narrer tout au long qu'elle était dédiée à saint Vigile martyr; que le corps dû saint, soigneusement embaumé , était religieusement conservé dans une châsse avec celui de sa mère sainte Maxence.

« Vous oubliez , dit Albine, que l'ami de mon père est protestant, et que toutes nos légendes de saints et de saintes ne sont pas trop de son goût; ce qui était vrai. Que ne lui citez-vous plutôt l'épitaphe de l'église de Saint-Marc! je suis sûre qu'elle lui plaira.

— Qu'à cela ne tienne , répondit le chanoine : malheureusement j'en ai oublié les premiers vers.

— Dites toujours les derniers.

— Les'voici , mais d'abord il est bon qtie vous sachiez que c'est une femme morte à la fleur de l'âge qui parle à son époux.

— Voyons , dit mon père ?

•— Voièi le èernier distique , répliqua le chanoine en s'fcxécutant de bonne grâce :

Immatura péri ; sed tu, diuturnior, annos Vive mêos, conjux optime, vive tuos. %

Ce qui veut dire en français, hiadame la comtesse :

Dieu me rappelle au ciel, avant l'heure, mais vous, Vivez, avec vos jours, les miens, ô cher époux !

Cette tendre épitaphe , qui serait aussi bien placée sur une tombe protestante que sur une tombe catholique ou mahométane > eut l'approbation de mon père , et il Mit gré à Albine d'avoir coupé court à saint Vigile et à sainte Maxence. Mais l'incorrigible chanoine ne se tint pas pour battu , et revint à la cathédrale par des voies détournées i

« Être à Trente ftàns voir le saint Crucifix > dit-il à mon père, c'est quitter Rome sans avoir vu le pape. Après le corps de saint Vigile et de sainte Màxence, peut-être même avant, c'est la merveille et la gloire de notre cathédrale. H «Bt grand comme nature, et l'on ignore de quelle matière il «Bt fait* H est probable et même certain que ce n'est pas un ouvrage sorti de la main dés hommes. C'est en sa présence que furent jurés et promulgués les sacrés arrêts du Concile de Trente : Sub quo junxtu et promulgua fuit synodus* Il baissa miraculeusement la tête pour exprimer l'approbation qu'il donnait aux décrets de cette sainte assembléeè Je vous le ferai voir pas plus tard que demain matin. *

Mon père n'y tenait pas le moins du monde, et il réprouvait dans don cœur toutes ces idolâtries. Mais considérant qu'il était à Trente en pleine cour ecclésiastique et chez un professeur nommé par le prince-évêque, il se tut, autant par respect pour le lieu où il se trouvait que par égard pour la position officielle de son hôte.

Délfico ne se montra point aussi réservé* Contemporain

. de Voltaire, correspondant de Bufion et de Gondorcet, il avait sucé avec le lait. la philosophie du xvm* siècle, et quoique fonctionnaire salarié d'un prince ecclésiastique, il ne se faisait pas faute de fronder, toutes les fois que l'occasion s'en présentait , et la religion et les choses de la religion. Il railla, sans se gêner le moins du monde, la crédulité de son ami le chanoine, dont il n'avait pas à redouter une délation , et traita de supercheries ridicules le miracle du saint Crucifix. Une discussion assez vive s'engagea entre eux sur ces matières, l'un attaquant , l'autre défendant les mystères et les opérations du monde surnaturel.

Albine assistait, sans y prendre part, à la conversation, elle ne l'écoutait même pas. Assise dans un fauteuil avec cette grâce indolente qui n'appartenait qu'à elle , et qui faisait dire à mon père qu'il fallait avoir le cœur plus dur que les cailloux qu'il cassait avec son marteau, pour n'en être pas touché, et que s'il n'avait été alors marié si étroitement à la géologie, je n'aurais jamais eu d'autre mère qu'Albine, pourvu qu'elle y eût consenti. Elle était plongée dans une de ces rêveries profondes qui lui étaient habituelles. Ses beaux yeux bleus, à demi fermés, regardaient en dedans sans rien voir de ce qui se passait autour d'elle, pas plus qu'elle n'entendait les sons qui frappaient son oreille.

« Eh bien ! ma chère Albine, lui dit son père, tu ne nous dis rien? A qui donnes-tu raison? au chanoine ou à moi?

— Quoi, mon père ? répondit-elle en tressaillant comme une personne qu'on réveille en 'sursaut. Vous, parliez de miracles , je crois. Je partage à cet égard l'opinion de Shakspeare et je dis avec Hamlet : c Le ciel et la terre « recèlent plus de mystères que vos philosophes ne se c l'imaginent. »

— Ah ! méchante transfuge , tu désertes la bannière paternelle au milieu du combat.

— Vous savez bien, mon père, que là-dessus nous n'avons pas les mêmes idées.

— Oui , oui , on sait cela ; et je me demande comment, moi, l'homme positif par excellence, j'ai pu donner le jour à une petite visionnaire comme toi. C'est égal, on t'aime comme tu es , ajouta-t il en la baisant tendrement sur le front.

— Oui, oui, on sait cela, répondit Albine en employant la même phrase que son père. Les opinions viennent de l'esprit et ne font rien aux affections qui viennent du cœur. Et puis, si je suis une pauvre visionnaire, ce n'est pas plus ma faute que ce n'est la vôtre. C'est Dieu qui m'a faite

.ainsi. Il ne faut donc pas m'en vouloir, puisque mon crime si c'en est un, est involontaire. Je suis la première à en souffrir. Il est vrai que j'ai par fois aussi de bien douces compensations. Je fais dans ce monde invisible , que vous me reprochez de trop fréquenter, des voyages féeriques qui me dédommagent de tout. Je vois et entends des choses que la parole humaine ne saurait jamais rendre , et je n'ai qu'un regret, mon père, c'est que vous ne veuilliez ou ne puissiez pas m'accompagner dans ces régions divines.

Le professeur Delfico n'aimait pas ces sujets d'entretien et les évitait soigneusement , convaincu que des conversations pareilles ne faisaient qu'entretenir sa fille dans ses hallucinations. Il ne répliqua donc point et fit un signe d'intelligence à son ami le chanoine qui pensait comme lui à cet égard. Us changèrent de discours d'un tacite et commun accord ; on ne parla plus que science et art tout le reste de la soirée.

Albine , laissée à elle-même , n'avait pas tardé à retomber dans ses absences. Mon père l'observait attentivement sans en avoir l'air, et il fut frappé de la singulière expression que prenait alors sa physionomie. Ses yeux , à demifermés et voilés, par ses longs cils noirs, étaient perdus dans des contemplations intérieures , et mon père ne les voyait point; mais une béatitude ineffable était répandue sur tous ses traits; elle avait comme une auréole autour du front.

Il fallait qu'elle fût sous l'empire d'émotions bien délicieuses pour que le reflet seul en fût si splendide et pour que son visage en fut à ce point illuminé. Niez aprète cela la tràhsfiglfration du Thabor.

Tout à coup et au moment où personne n'avait les yeux sur elle , elle se leva tout d'une pièce , comme si elle eût cédé , malgré elle , à l'impulsion violente d'un ressort intérieur ; puis les bras étendus devant elle et le regard fixe, elle se mit à marcher vers la porte d'un pas lent et saccadé ; ses lèvres agitées rapidement murmuraient des paroles inintelligibles. On s'empressa autour d'elle , et son père la prit dans ses bras pour la ramener à sa place ; mais il rencontra une résistance à laquelle il était loin de s'attendre , et qui l'effraya. Cet être si faible et si frêle qu'un souffle eût renversé, avait en ce moment la force du lion. Du reste , elle ne reconnaissait et semblait même ne voir personne.

« Qui me retient?... disait-elle d'une voix sourde qui ne ressemblait en rien k sa voix habituelle. Pourquoi me faiton violence?... Il m'appelle.... il faut que j'aille.... il le faut. . . . Lâchez-moi. . . . Vous me faites un mal affreux. ...»

Tout en elle exprimait en effet la souffrance ; une pâleur mate et une indicible tristesse inondaient sa figure; sa taille, ordinairement si souple, était droite comme une statue de pierre ; ses bras et tous ses membres avaient la rigidité du fer; ses cheveux se dressaient sur son front; $a poitrine palpitait avec une violence convulsive. Une lutte effroyable se passait en elle , mais contre qui ?

« Est-ce qu'en la voyant dans cet état , demanda la railleuse comtesse au narrateur, monsieur votre père persévérait dans le désir de faire d'elle madame votre mère?

— Mon père, madame la comtesse, ne m'a point lait ses confidences à cet égard. Il m'a dit seulement qu'il avait été lui-même épouvanté de cette terrible crise. » On avait fini cependant par rasseoir Albine et par la maintenir dans son fauteuil; mais pour cela on avait dû employer la force

un Mystère, 443

et beaucoup de force , car elle-même en avait beaucoup. Gétte contrainte la faisait souffrir horriblement. • k H m'appelle !... répétait-elle toujours. Il faut que faille Li. il le faut!... » +

Qui dônG l'appelait et où voulait elle aller ? Cela était son secret 5 elle ne le disait à personne, et personne ne*le pénétra. Après la surexcitation surnaturelle qui la rendait si foite , elle tomba dans une prostration suivie d'un someil léthargique. Elle dormit dix heures de suite et se réveilla dans son état naturel , sans avoir conservé aucun souvenir dé ce qui s'était passé. Personne ne le lui rUppela, et mon père quitta là hiaisou de son ami Delfîco quelques jours àpi*ès, fean&que la crise ie fût renouvelée. Seulement Albîne était de £lus eu plus rêveuse, et chaque jour plus absorbée. Sa rêverie, <JUi jusqu'alors avait été calme, ne l'était plus; elle était en proie à de sourdes inquiétudes et à des agitations intérieures, dont la cause était un mystère pour tout le monde , pour elle-même peut-être. Son père parlait de la faire voyager dans le midi de l'Italie pour dissiper ces alarmants symptômes.'

Mon père ue quittait son ami que momentatiément , pour faire une excursion géologique dans les Alpes Noriqtieé et Juliennes ; il devait ensuite revenir à Trente pour lui faire ses! adietix, avant de retourner en Suède.

H commença far explorer la Cimà-Gerïnana qui n'est qu'à quelque» lieues de 1* rente et poussa de cime en cime jusqu'au mont Tamarin et au Monte-Belld , sur le territoire de la République de Venise. Il employa un mois entier k ce voyage de découverte, êstns recevoir des nouvelles de personne et sans donner dés sietfnes k personne ; Une fois au seitt de sa chère nature et le marteau k la Main, il était mort pour le monde et oubliait jusqu'à sefè anus. Il évitait les villes, même tes villages et se faisait si bien montagnard dans les montagnes qu'à défaut de chalets, il couchait & la belle étoile et n'eU dormait que mieux. H est trai que dans ses vitfùi jours, car dans ce bas monde

on paye tout , quelques petits rhumatismes sont venus indiscrètement lui rappeler les imprudences de ces belles années. Il revint comme il était allé, c'est-à-dire en évitant les lieux habitent en suivant le haut des montagnes. H avait déjà franchi le mont Pelmo et comptait rentrer dans lefTrentin par le mont Lorédo qui en formait, je crois, la limite; inais il lui arriva sur le mont Ola, situé entre les deux montagnes que je viens de vous nommer l'aventure extraordinaire que je vais avoir l'honneur de vous raconter. Ouvrez toutes vos oreilles.

Il fut surpris sur le mont Ola par un orage épouvantable et tel qu'on n'en essuie que dans les Alpes ; un orage à tuer vingt Albine, un orage, en un niot, comme celui qui rugit en ce moment autour de nous. Mais moins heureux que son fils, mon père n'avait pas d'hospice du Saint-Bernard pour se mettre à l'abri ni une compagnie aussi bonne que la vôtre pour passer le temps agréablement à huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer. H n'était pas si haut que nous, mais en revanche il était beaucoup plus maltraité par les éléments. H marcha bravement plusieurs heures au milieu de la foudre et des éclairs, ni plus ni moins que Moïse sur le mont Sinaï, mais de plus que lui il était mouillé jusqu'aux os. Tout héroïque qu'il était et si dur qu'il fût à lui-même, une nuit à la belle étoile ne lui souriait cette fois que fort médiocrement dans la position où il se trouvait et ce fut avec un lâche, mais légitime plaisir , qu'il aperçut une maison perchée à l'extrême sommet de la montagne. Il s'y achemina d'un pied plus léger et reconnut de loin avec non moins de plaisir qu'elle était habitée.

En y arrivant il la trouva hermétiquement close.; il eut beau frapper, frapper encore, frapper à coups redoublés, personne ne répondit. Cependant il était bien certain d'y avoir vu entrer quelqu'un et il ne se lassait pas de frapper toujours. Il eut alors l'idée qne cette maison inhospitalière pourrait bien servir de refuge à des bandits j il n'en frappa

que plus fort, pourquoi l'auraient-ils assassiné? Et quant à le voler, un géologue est sous ce rapport en pleine sécurité.

U faut que vous sachiez qu'en ce temps-là je parle toujours d'avant la Révolution, la République de Venise permettait en bonne voisine à l'évêque de Trente de tirer son huile de chez elle, sans payer de droits, à condition que le prince-évêque, en bon voisin, livrât à la République ses condamnés pour aller ramer sur les galères ; or, un convoi de cette marchandise suspecte venait de s'échapper, à ce qu'on prétendait et s'était sauvé dans les montagnes. Nul doute, pensa mon père, que ce ne soit là le repaire de ces honnêtes fugitifs, et ne voulant pas me faire l'honneur de me tuer pour le quart d'heure parce que cela n'entre pas dans leurs convenances du moment, ils ne veulent pas non plus m'héberger par excès de prudence et de précautions.

S'il eut un soupçon si peu rassurant, me demanderezvous que diable allait-il chercher dans cette galère? Trois choses de première nécessité : un toit, du feu, du pain.... Et de frapper de plus belle avec son marteau à cailloux. Un géologue supporte aisément toutes les intempéries et toutes les privations, mais si par hasard il s'est mis dans la tête d'entrer en possession des trois choses ci-dessus mentionnées ou de l'une des trois, il devient terrible et foule aux pieds sans scrupule toute espèce de considération. Essayez plutôt de m'arracher d'ici maintenant que je m'y trouve bien et vous en verrez de belles!...

La nuit était venue ; il pleuvait comme au déluge ; la foudre et les vents continuaient leur redoutable concert. Mon père exaspéré, perdit le peu de patience qui lui restait, et se mit en devoir de forcer la porte impitoyable qu'on refusait de lui ouvrir. Alors seulement on parut s'émouvoir dans l'intérieur et une voix sépulcrale partie du faîte de l'édifice prononça en latin ces paroles de l'Évangile :

« Pulsate et aperktur vobis. Frappez et l'pn vous ouvrira, »

Ceci avait tout l'air d'une mauvaise plaisanterie car il avait, Dieu merci , assez frappé sans qu'on lui eût ouvert. Mais enfin il eut dès lors l'espoir de n'être pas aussi mal tombé qu'il l'avait craint. Des bandits qui parlaient latin et qui citaient l'Évangile n'avaient rien de rébarbatif.

Cependant la voix mystérieuse n'avait pas ajouté un mot de plus et la porte ne s'ouvrait toujours pas. Enfin elle roula d'elle-même et sans bruit sur ses gonds et se referma de même aussitôt que mon père l'eût franchie, Une fois ce premier pas fait, il ne se trouva guère plus avancé, attendu qu'au second qu'il voulut fairer, il trouva devant lui une autre porte parfaitement close. Il heurta comme à la première, mais elle né rendit aucun son ; elle était doublée de cuir et aussi sourde que muette, Quelques égards qu'il dût à des gens qui parlaient latin sur le mont Ola et qui citaient l'Évangile , il essaya nonobstant de la renverser; mais il n'y réussit pas et perdit un bon quart d'heure en efforts stériles. Il est vrai qu'étranglé littérale* ment entre deux portes, il n'avait rien de mieux h faire pour tuer le temps* .

La même voix prit la parole une secondé fois avec le même accent sépulcral, et continua toujours en latin sa citation d'évangile selon saint Matthieu :

Qu&rite et invêrvietis. « Chercher et vous trouverez.- *

Mon père prit cela pour un avis charitable et se mit U chercher en tâtonnant ; car il était plongé dans lés plus épaisses ténèbres, quelque bouton *ou quelque ressort qui ouvrît cette seconde porté. Il paraît que sa main rencontra l'un ou l'autre , sans même qu'il s'en aperçût : 1* porte s'ouvrit et se referma, exactement comme la première.

Il se trouva alors à l'entrée d'un étroit couloir qu'il soivit h travers l'obscurité et k l'extrémité duquel don pied rencontra un escalier, qui au lieu de monter descendait. Il descendit dix-huit marches et pénétra dans un cabinet souterrain , tendu de noir et éclairé par une seule bougie

en cire jaune. À peine s'y fut-il introduit qu'il lui fat impossible de reconnaître Fendroit par lequel il était entré. Aucune porte n'était visible , la noire tenture couvrait le» parois sans y laisser aucun interstice. La voix mystérieuse se fit entendre une troisième fois et compléta le verset de saint Matthieu':

Petite ^et accipietis. « Demandez et l'on vous% donnera. »

Ceci était une offre positive et mon père se hâta d'y répondre. Des trois choses qu'il était venu chercher dans cette étrange maison il avait la première, c'est-à-dire un toit. Quant à la seconde, c'est-à-dire du feu, il ne comprit pas trop comment il serait possible d'en allumer dans une pièce où il n'y avait ni cheminée, ni poêle, ni brasier. Vour lant éviter toute demande inutile et se borner au strict nécessaire avec des hôtes si singuliers, il prononça à haute et intelligible voix ces deux mots latins :

Vestis et Partis.

Ce qui voulait dire tout prosaïquement, madame la comtesse, des vêtements pour remplacer les siens qui dégouttaient d'eau, et du pain, expression modeste et discrète qui dans sa bouche signifiait un bon souper. H l'avait à coup sûr bien mérité.

On s'attendait sans doute à sa demande, car il l'avait à peine formulée qu'une petite trappe s'ouvrit au plafond et il en descendit du linge bien blanc, des vêtements bien chauds, le tout couronné d'une excellente pelisse qui valait tous les poêles du monde. Le souper suivit de près la toilette et arriva par la même voix. Il était composé de viandes froides et d'un vin généreux qui rendit au voyageur plus de forces qu'il n'en avait perdu. Voilà des galériens, des bandits, des.... n'importe qui..*, qui faisaient en vérité fort bien les choses. C'est ce que répétait mon père à chaque verre de ce bon vin qu'il buvait pieusement et avec une sincère gratitude, h la santé de ses amphitryons invisibles et inconnus.

Qui étaient-ils donc? où se trouvait-il? Au moyen âge

il aurait pu se croire tombé ou plutôt monté dans une cour de francs juges allemands ou de Beati-Paoli siciliens. Mais au xvm* siècle presque au xix% Tannée même de la Révolution française , ces redoutables institutions étaient à peine de l'histoire et si on en parlait encore c'était comme de traditions douteuses. Mais enfin où était-il et chez qui était-il? , r

Le sommeil le prit ayant qu'il eût trouvé une réponse satisfaisante à cette double question. Il avait sous les pieds un bon tapis, il s'en fit un lit. Il s'enveloppa dans sa pelisse d'emprunt et, se couchant sans façon comme sans appréhension, il s'endormit du sommeil des justes et des voyageurs fatigués. Mais il fut réveillé au milieu de la nuit par une main qui se posa sur son épaule. En ouvrant les yeux il vit devant lui un grand homme noir, couvert d'un masque et qui lui fit signe de le suivre. H obéit, quoiqu'il eût préféré dormir, mais il eût aussi préféré être chez lui à Stockholm ou au moins à Trente chez son ami Delfico. On n'est pas toujours où l'on voudrait être et l'on fait rarement ce qu'on voudrait faire.

Après l'avoir ramené au rez-de-chaussée, son guide masqué lui fit monter un étage; là l'escalier cessait; il fallut gravir une échelle ; quand il eut mit le pied sur le dernier échelon, une trappe se leva et il se trouva tout à coup dans une chambre carrée, de dix-huit coudées en tous sens, pas.un pouce de plus, pas un pouce de moins, et percée de trois fenêtres ovales de chaque côté. Gloses hermétiquement par d'épais rideaux de manière qu'aucun rayon de lumière ne pût percer au dehors, cette salle était éclairée par trois candélabres dont chacun portait trois branches à trois bougies et au milieu de la salle était sus* pendue une croix lumineuse sur laquelle étaient gravées en noir les trois lettres L. P. D.

Le plafond était peint en bleu avec des étoiles d'or pour figurer le firmament; les murailles peintes en bleu aussi, mais sans étoiles, portaient de nombreuses légendes latines,

celle entre autres dont on avait salué mon. père par trois fois : Petite et accipietis; qu&rite et invenietis ; pulsate etaperistur vobis. Les autres étaient: Odiprofanum vulgus et arceo.— Multisv/ntvocati, panel vero electi. — Lucemmemure labore. — In constante labore spes. — Vel vincerê, vel mon. — Entre chaque légende étaient tracés en hébreu, les noms des ouvriers qui ont travaillé à l'édification du temple de Salomon : Tubalkaïn, Booz, Mak-Bénak, Scibolot, Jakin, Boas, Adoniram; le tout était parsemé d'emblèmes de leur profession, tels que le triangle et le septangle, l'équerre, le compas, la truelle, le marteau, la pierre cubique, la pierre brute, la pierre triangulaire, les ponts de planches; k quoi l'on avait joint l'échelle de Jacob, le phénix, le globe, la clepsydre, le Temps mythologique armé de la faux et jusqu'à des corneilles?

On y lisaif de plus les trois mots sacrés : Hélios, Mené, TUragrammataôn, révélés par l'âme d'un juif cabalistique passé après sa mort à l'état d'esprit et qui, durant sa vie, bien avant la venue de Jésus- Christ, avait tué son porc sans couteau par le seul emploi des puissances magiques. Ajoutez à cela l'image en pied de saint Jean-Baptiste, l'apôtre du désert, le précurseur du Fils de l'homme et celle de saint Jean évangéliste dont l'Apocalypse est le bréviaire de tous les thaumaturges. Moïse et Pythagore étaient représentés entre les deux saints et au-dessus Hénoc et Élie emportés au ciel sur un char de feu.

Au fond du temple , car c'est le nom que portait cette salle mystérieuse, s'élevait un trône, de chaque côté duquel étaient écrits en lettres d'argent sur un fond d'azur, le nom des sept purs esprits qui entourent le trône de Dieu et qui gouvernent les sept planètes, à savoir: Anaèl, Michaël, Raphaël, Gabriel, Uriel, Zobiachel et Anachiel. Mon père avait reconnu au premier coup d'œil qu'il se trouvait dans une loge maçonnique, mais lui-même, n'était pas franc-maçon. En qualité de Suédois , il avait incliné dans sa jeunesse vers la Jérusalem céleste de notre com-

patriote Swédemborg et il a tonte sa vie, malgré les études les plus fortes et les plus positives, conservé un faible pour ce sublime illuminé.

Quand mon père entra par la trappe, les adeptes, au nombre de treize sans compter le Vénérable qui présidait la loge, étaient tons à leur poste. Le Vénérable occupait le trône du fond et tenait à la main un marteau d'ivoire garni en argent. A la gauche était le bureau du Frère Orateur qui est comme le secrétaire de la loge.

Les autres frères étaient rangés debout le long des murs, cinq de chaque côté ; tous étaient nu-tête et vêtus de noir. Us portaient devant eux un petit tablier de peau blanche, des gants blancs aux mains, et, passé en sautoir autour du cou un large ruban bleu où pendaient une petite truelle d'argent à manche d'ébène, un compas, une équerre et autres attributs du même genre. Ils tenaient à la main droite une épée nue dont la pointe était tournée vferfc la terre. Le Pre* mier et le Second Surveillants commis tous deux à la garde de la trappe avaient seuls la pointe en l'air.

Mon père ne reconnut personne et personne ne lé connaissait.

c Tu es venu frapper à la porte du temple, lui dit le Vénérable, et quoique profane, nous t'avons laissé entrer dans le Temple, parce que nous n'avons vu en toi qu'un voyageur égaré dans la tempête. Tu es sorti comme nous des mains du grand Architecte de l'univers. Tu es donc notre frère en lui ; à ce titre tu as droit à notre assistance ; voilà pourquoi nous t'avons assisté sans savoir qui tu es et sans te le demander. Nous ne voulons connaître ni ton nom, ni ton état, ni ta patrie, ni ta religion. Tu es homme, cela nous suffit. Il n'y a ici ni catholiques, ni protestants, ni juifs, ni musulmans, il n'y a ni Allemands, ni Italiens, ni Français; il n'y a que des frères. La charité est le lien de la perfection, comme l'espérance est celui de la gloire éternelle. Nous pouvions en demeurer là, et te renvoyer comme tu es venu ; nous ne l'avons pas fait. Rien n'est fortuit sur la

terre ; «'est l'ignorance seule qui attribua an hasard des rapprochements et des rencontres qui sont l'ouvrage de Dieu. Ce n'est donc point par hasard que tu as frappé à la porte du temple c'est Dieu lui-même qui t'y a conduit à ton insu par la main. Dans quel but? nous l'ignorons encore, tu l'ignores aussi ; mais nous rapprendrons quelque jour. En attendant nous devons te traiter comme un homme ayant mission de Dieu, et c'est pour cette raison que nous t'admettons cette nuit à contempler nos travaux quoique tu n'y sois point initié. C'est Dieu qui le veut puisque c'est Dieu qui t'amène et il doit sans aucun doute résulter de ta présence providentielle au milieu de nous, quelque bien encore caché, qui se manifestera tôt ou tard; car tout ce qui est caché dans les ténèbres doit se produire au grand jour. Tu vas maintenant te lier au silence par le serment d'usage. »

A ces mots on fit mettre mon père à genoux au milieu du temple; le Premier et le Second Surveillants croisèrent leurs épées sur sa tête; tous les frères relevèrent la leur et le Vénérable lut la formule suivante : « Je jure au nom et en présence du grand Architecte de l'univers, mon créateur et mon juge, de ne révéler à personne avant trente ans révolus rien de ce que je vais voir et entendre dans cette assemblée, me condamnant moi-m^me en cas d'indiscrétion ou d'imprudence b être puni de mort, suivant les lois du grand fondateur ! » Mon père jura sur le crucifix; après quoi on le fit asseoir à l'entrée du temple entre les deux Surveillants en lui enjoignant le plus profond silence.

A partir de ce moment on ne fit plus attention à lui ; on chanta le Veni creator spiritus, et les travaux de la loge commencèrent, absolument comme s'il eût été à Stockholm au coin de son feu. Je m'empresse d'ajouter pour son honneur, qu'il a tenu son serment fidèlement ; il n'était lié que pour trente ans, il y en a près de quarante que l'événement s'est passé et j'ignorais encore il y a sept à huit ans l'épisode que son serment l'obligeait à taire ; je suis

libre maintenant de vous le raconter comme mon père Tétait lui-même il y a dix ans de m'en faire la confidence.

Voici d'abord ce que mon père apprit ou comprit d'après les discours du Vénérable et du Frère Orateur. Les adeptes, réunis au nombre de-treize, comme je vous l'ai déjà dit, étaient venus de Trente, du Tyrol, de Salzbourg, de la Garinthie, de Trieste même et des États vénitiens. Ils avaient choisi le mont Ola comme étant à peu près central, vu leurs divers points de départ. Ils étaient Maîtres tous les treize et tous des personnages considérables de l'ordre. Chacun d'eux portait en loge le nom d'un prophète.

Le but de leur réunion était de parvenir à la régénération morale, c'est-à-dire à l'innocence primitive comme si le premier homme n'eût point péché. Ils devaient pour cela, suivant les instructions de la franc-maçonnerie égyptienne dont ils suivaient les rits, ils devaient, dis-je, se réunir au nombre de treize , — nous verrons plus tard que le Vénérable, n'était qu'en passage — . Choisir une haute montagne, qu'ils appelleraient Sinaï, bâtir au sommet une maison haute de deux étages, sans compter l'étage souterrain, et qu'ils appelleraient Sion.

Le rez-de-chaussée devait servir de réfectoire avec trois cabinets, deux pour serrer les provisions et les autres choses nécessaires à la vie matérielle, et le troisième les vêtements , symboles et instruments de l'art maçonnique, suivant les enseignements de Moïse, car quoiqu'ils accusent de sacrilège le législateur des Juifs pour avoir volé, disent-ils, les vases sacrés des Égyptiens, ils lui font honneur de leurs institutions ; quant à l'origine de la maçonnerie, elle remonte à Enoch et à Élie. Le premier étage doit servir de dortoir et se composer d'une seule pièce parfaitement ronde sans aucune fenêtre, éclairée par une seule lampe suspendue au plafond. Cette chambre doit renfermer treize petits lits, un pour chaque Maître, et aucun meuble qui ne soit d'une absolue nécessité. Elle s'appelle Ararat, du nom de la montagne ou s'arrêta l'arche après

le déluge, et elle porte ce nom en signe du repos réservé aux seuls Maîtres élus de Dieu.

Le second étage, réservé aux travaux de la secte, doit être tel que nous l'avons vu.

Toutes ces formalités préliminaires avaient*été religieusement . observées par les treize Maîtres ; après avoir rassemblé les provisions et les instruments nécessaires, ils s'étaient enfermés dans la maison de Sion pour quarante jours. Chacune de leurs journées était invariablement coupée en quatres parties inégales, et Tordre établi ne devait pas être une seule fois interverti. Trois heures étaient consacrées à Ja prière et à l'holocauste de soi-même, c'està-dire à Tentière et absolue fusion de l'âme en Dieu ; six heures appartenaient à la réflexion et au repos, neuf aux saintes opérations, c'est-à-dire à la préparation de la Feuille Vierge et à la consécration quotidienne des instruments maçonniques, les six dernières heures étaient abandonnées à la conversation et à' la réparation des forces physiques et morales.

Après trente- trois jours passés dans la stricte observance de ces pieux exercices, chaque initié commence à entrer en communication avec les sept anges ou esprits primitifs, et à connaître le sceau de chacun d'eux. Ce sceau est gravé par eux-mêmes ou sur une peau d'agneau purifiée dans une étoffe de soie, ou sur Tanière-faix d'un enfant mâle né d'une juive, également purifié, ou enfin sur un morceau de papier ordinaire béni par le fondateur, c'est là ce' qu'on appelle la Feuille Vierge ou le Pentagone.

Cette première faveur durera jusqu'au quarantième jour, mais ce n'est qu'alors, quand les travaux sont terminés, s'ils ont réussi bien entendu, que l'adepte entre en pleine jouissance des fruits de s'a retraite. H n'avait encore qu'épelé pour ainsi dire à distance et sans y toucher, le sceau des sept anges, il reçoit maintenant pour lui-même et de leurs propres mains la Feuille Vierge afin d'en user comme lui appartenant. Entré en possession de ce précieux

talisman, devenu maître et chef en Fart hermétique, sans le secours d'aucun mortel, son esprit est rempli d'un feu divin, et son corps devient aussi pur que celui de l'enfant le plus innocent; sa pénétration n'a plus de bornes, son pouvoir est sans limites. H n'aspire plus qu'au pariait repos de l'immortalité et peut dire de lui : Ego swm qui sum. Je suis celui qui est.

Non-seulement il reçoit des anges le sacré Pentagone, il en reçoit sept autres dont il est libre de faire participer telles personnes, hommes ou femmes qu'il voudra, mais ces Pentagones inférieure ne portent le sceau que d'nn seul ange, non des sept; la personne qui le possède ne peut donc commander qu'à un seul, eelui dont elle a le sceau; encore ne le pourra-t-elle faire qu'au nom du Maître dont elle aura reçu le don, non comme lui en son propre nom. Ce n'est plus un pouvoir direct, c'est un pouvoir substitué.

Les treize Maîtres n'étaient qu'à la moitié de leur épreuve, et ils avaient encore treize jours à attendre pour contempler faee à face les esprits de lumière. Le Vénérable, ainsi que je l'ai déjà dit, n'était qu'en passage, et il était arrivé le jour même. C'est lui que mon père avait vu de loin entrer dans la maison au plus fort de la tempête, et c'est en son honneur que les treû» tenaient la loge de cette nuit-là ; car sa visite était fort courte, il devait les quitter, à la pointe du jour.

C'était un homme dans; la force de l'âge, do quarante à quarante-cinq ans, petit, gros, noir, et il portait le col de sa chemise négligemment rabattu, sans cravate ; tout en lui annonçait une constitution robuste; sa figure pouvait passer pour belle, quoiqu'elle fût plus xrégttUèrequedistin* prée; ses traits fortement accentuas étaient assea lourds; ses lèvre» épaisses accusaient la sensualité; son œil vif avait une puissance die fixité- telle qu'il était impossible de soutenir longtemps son regard sans perdre contenance. Mon père qui l'essaya n'y put. jamais réussir; il ne gagna, me

dit-il, à cette tentative plusieurs fois renouvelée, qu'un trouble étrange, une sorte de somnolence morale et physique qu'il eut toutes les peines imaginables h secouer.

L'inconnu était , selon, la hiérarchie maçonnique, le supérieur des treize Maîtres -rassemblés sur le Sinaï du mont Ola; il les traitait de bien-aimés fils, eu* de vénéré maître* C'était à ce qu'il paraît l'un des Grands-Maîtres du Grand-Orient: lui-même se donnait pour l'héritier direct du Grand-Gopbte, fondateur du rit égyptien, et ne signait d'autre nom que « Le Serpent Symbolique* »

Plusieurs adeptes voyaient en lui le maître invisible de lai fraponmaçonaerie, le seul qui possède le grand secret de la cabale divine,, et qui se. tient caché parmi les hommes pour m pas éprouver le $ort du Grand-Maître des Templiers. Son origine était mystérieuse comme sa vie. Il avait été. longtemps sans connaître sa patrie ni les auteurs de ses' jours; mais il se croyait d'une haute naissance* et avait cexnnre un, vague souvenir* qu'il était né dans» le royaume de Sicile.

A l'âge, oui l'on commence & avoir conscience de soi-» même, et où l'esprit s'ouvre à la connaissance des choses e*térieujpes, il se trouvait à Médine, et logeait sous» le nom d'Acharat, chez le muphti Salahym qui lui témoignait la considération, la plus distinguée. Il était servi par trois ewuques noirs qui lui répétaient souvent de se défier de Trébi&onde, et il avait pour précepteur Altotas> le plus savant et le plus sage de tous les humains* Ce rare mentor Véleva dans la. religion chrétienne, et lui apprit que ses sottes parents étaient chrétiens. H lui enseigna lés langues, o«ie*ttales., lui révéla les propriétés, des plantes, l'initia da®&l<e£ lois de la médecine et ki donoa l'intelligence complète défi pyramides d'Egypte qui sent le dépôt des côçg^isswces , tes. plus anciennes» les plus précieuses de l'humante..

A 4ou%e an£ U quitta le muphti , qui le pleura tendre- Wnt> et, accompagné du sage Altptas, il passa à laMekke

.avec une caravane; là il demeura près du grand Ghérif, qui le pressa dans ses bras comme un fils, et le retint trois années entières auprès de sa personne.

« Adieu! lui dit-il, en fondant en larmes, lorsqu'ils se séparèrent ; adieu fils infortuné de la nature ! Adieu pour toujours! »

Le jeune Acharat toujours conduit par Altotas, se rendit en Egypte où il fut initié aux grands mystères. Les ministres des temples n'eurent aucun secret pour lui. Pendant trois ans encore il parcourut les royaumes de l'Afrique et de l'Asie; enfin il passa à Rhodes, puis à Malte, où, dispensé des rigueurs de la quarantaine , il habita la propre maison du Grand-Maître Pinto et fut confié à la garde du chevalier d'Aquin , de l'illustre maison Caramanica.

Ce fut là qu' Altotas dépouilla ses habits musulmans et se montra enfin ce qu'il était : catholique, prêtre et chevalier de Malte. Peu de temps après il mourut, et Acharat, devenu homme, passa' de Malte en Sicile, de Sicile à Rome, pour commencer de là ses longs et périlleux voyages à travers l'Europe, tantôt sous un nom, tantôt sous un autre, car les princes redoutaient un rival en lui, comme ils en avaient vu jadis un dans l'ordre des Templiers.

Son œuvre unique et la pensée de toute sa vie, le but de tous ses travaux était d'instituer en Europe le rit égyptien et de relier entre elles par un lien commun les nombreuses loges qu'il avait fondées en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, en un mot dans tous les pays. Ses succès à Paris avaient été si prodigieux qu'il avait failli réussir. La cour de France avait dû écrire elle-même à Rome, afin d'obtenir du pape des bulles d'institution en faveur du nouvel ordre Egyptien , comme on avait jadis institué l'ordre Teutonique, l'ordre de Jérusalem, beaucoup d'autres ordres ecclésiastiques. On aurait érigé une logemère et centrale avec une demeure pour le Grand-Maître du nouveau rit et ses officiers, une sorte de couvent pareil

k celui des anciens Templiers. Et afin d'intéresser plu^ vivement Rome à la fondation demandée , les chevaliers de l'ordre Égyptien auraient eu porçr vœu spécial la conversion des protestants.

Mais la pieuse entreprise avait avorté dans son germe par suite de noires intrigues et d'un scandale immense, où les noms d'une reine, d'un cardinal et d'une fille de joie, accouplés ensemble, avaient retenti devant les tribunaux, et le futur Grand-Maître de l'ordre Egyptien , exilé du royaume de France, avait repassé en Angleterre, puis en Suisse, et se trouvant alors à Trente, où il fondait une loge , il était venu visiter sur le mont Ola ses bien-aimés fils. Mais entre gens de cette qualité, on ne se fait pas de simples visites de politesse; celles qu'on se rend ont toujours un objet sérieux ou cachent quelque mystère. C'était le cas dans cette circonstance.

Une fois la séance ouverte, le Frère Orateur avait commencé par rendre compte des travaux particuliers de la loge ; après quoi le Vénérable avait rendu compte des siens. Son discours, empreint d'une éloquence mystique et pratique en même temps, avait captivé au plus haut point l'auditoire, et mon père lui-même en avait été frappé.

« Mes bien-aimés fils, dit-il, en terminant, il* me reste k vous entretenir d'une grâce spéciale que j'ai reçue à Trente , du grand Architecte de l'univers , c'est la découverte d'une pupille , vraie colombe de pureté , et dont la clairvoyance est si extraordinaire, qu'elle dépasse tout ce que j'ai vu jusqu'à présent. Je vous l'amène, elle est ici. Vous allez juger vous-mêmes de sa miraculeuse lucidité. »

Tous les regards se portèrent sur un rideau blanc qui

faisait face au bureau du Frère Orateur, h la droite du

trône , et derrière lequel la pupille annoncée attendait le

signal du Vénérable pour paraître ' aux yeux des adeptes.

On appelle pupille ou colombe , dans la langue du rit

égyptien, ce que les magnétiseurs appellent sujet. C'est

un jeune garçon ou une jeune fille dans l'état d'innocence

que le Grand-Maître en possession de la Feuille Vierge, met en rapport avec un ou plusieurs des sept esprits primitifs. La colombe devient alors lucide et donne le spectacle des phénomènes les plus merveilleux.

Cependant la pupille était toujours invisible dans son tabernacle , c'est le nom consacré, et le rideau qui la dérobait aux regards des adeptes , n'avait pas la plus légère ondulation. Un silence solennel régnait dans la loge, et il était si profond, qu'on, entendait tomber le sable dans la clepsydre , posée en guise d'horloge, stir le bureau du Frère Orateur. Le Vénérable frappa sur le sien un coup sec avec le marteau d'ivoire qu'il tenait à la main en signe de sa dignité. Cela voulait dire que la cérémonie allait commencer ;. l'attention redoubla et le silence devint encore plus profond, si cela était possible.

« Anges primitifs! s'écria le Vénérable, d'une voix inspirée, gardiens dess ept planètes, esprits purs qui entourez le trône du grand Architecte de l'univers, et le contemplez face à face, moi, Grand-Maître de l'ordre Égyptien, en vertu des pouvoirs que m'a transmis le Grand-Cophte et de ceux que je tiens par moi-même du divin Pentagone, je vous adjure d'apparaître à la colombe, dans son tabernacle, et de lui obéir en tout, comme à moi-même. »

Le Vénérable se tut et le silenœ régna de nouveau ; il dura dix k douze minutes; alors une voix faible sortit du tabernacle et ne dit qu'un seul mot :

« Je vois î »

Si faible qu'eût été cette voix', elle avait fait tressaillir mon père et il se mit à trembler de tous ses membres. D y eut encore quelques minutes dq silence. Le Vénérable reprit la parole en ces termes :

« Respectables Maîtres et fils bien-aimés t ouvrez les yeux pour voir et les oreilles pour entendre mf car jusqu'à 'vous , personne sur la terre n'a jamais rien entendu ni rien vu de comparable à ce que vous allez voir et entendre. »

À ces mots, il tourna la tête du côté du rideau qui commença bientôt à s'agiter, et, sans prononcer une parole, par la seule puissance de sa volonté , il attira la colombe hors du tabernacle. C'était une grande jeune fille très-svelte et très-mince , vêtue d'une longue robe blanche . ornée de rubans bleus et serrée à la taille par un gros cordon de soie rouge. Pour tout dire en un mot, et tout de suite , c'était Albine.

Mon père s'en était douté avant de la voir, au seul mot qu'elle avait prononcé. Son premier mouvement fut de voler vers elle, mais pourquoi faire? Quelle autorité avait-il sur sa personne? Aucune. Rien d'ailleurs n'indiquait qu'elle fût là malgré elle. Elle paraissait au contraire entièrement libre et ne pas subir la moindre contrainte. Et puis les adeptes auraient-ils souffert qu'il troublât leurs mystères. Il se serait fait avec eux une mauvaise affaire et se fût mis par là dans l'impossibilité de secourir Albine, si elle avait besoin de son assistance. La curiosité parlait en lui plus haut que tout le reste et ajoutait son aiguillon à des considérations certainement très-fondées déjà en elles-mêmes et très-légitimes.

Mon père ne fit donc pas un mouvement ; à peine respirait-il, et les yeux fixés sur Albine, il ne perdait pas un seul de ses mouvements. H la revit là telle absolument qu'il l'avait vue un soir chez son père , pendant eette crise effrayante que je vous ai racontée. Son regard était fixe, ses bras étendus , sa taille roide ; mais n'ayant à lutter là, comme chez elle, contre personne, sa physionomie n'exprimait ni courroux ni souffrance.

Son apparition ne produisit sur les adeptes aucune impression visible. Chacun d'eux demeura immobile à son poste, et leur visage de inarbre était aussi pâle, aussi impassible que celui de la statue du commandeur.

Albine ne fit attention à rien de ce qui l'entourait ; quoiqu'il y eût là certes des choses bien nouvelles à ses yeux, et qu'elle se trouvât dans un lieu bien fait pour l'étonner,

elle ne témoigna aucun étonnement et ne laissa pas parai* tre le plus léger sentiment de curiosité. Son âme étaitelle vraiment déjà au séjour des anges, et son corps seul habitait-il encore au milieu des hommes?

Elle alla droit au Vénérable et s'arrêta devant lui. H lui prit les deux mains qu'il garda quelques instants dans les siennes, et lui fit sur les lèvres puis sur le front l'insufflation magnétique sans prononcer une parole, mais en plongeant dans ses yeux un regard si fixe , si impérieux , que mon père lui-même en frissonna.

Ce regard était un ordre tacite ; Albine obéit sans résistance et vint d'elle-même se placer au milieu du temple. Je vous ai dit qu'il y avait là, suspendue au plafond, une croix lumineuse sur laquelle étaient écrites trois lettres : L.P.D. Ces trois lettres mystérieuses étaient une énigme pour les treize Maîtres, pour le Vénérable lui-même, et il avait ordonné à la colombe d'en donner l'explication.

Elle s'arrêta donc sous la croix et, sans même porter les yeux sur les trois lettres, elle resta, là quelque temps absorbée,' abîmée dans une méditation profonde. Son sein battait violemment ; de longs et pénibles soupirs s'échappaient de sa poitrine ; des rougeurs subites coloraient ses joues pâles ; tous ses membres tremblaient, et mon père revit autour de son front l'auréole dont il avait été frappé déjà plusieurs fois. On eût dit la Sibylle antique luttant sur son trépied avec le dieu qui la possédait.

Elle leva tout à coup la tête, et, répétant le mot qu'elle avait prononcé dans le tabernacle :

« Je vois! ^écria-t-elle, d'une roix palpitante : Lilia.... Pedibus. . . . Destruuntur ! . . . Les- Lis sont foulés aux pieds ! »

A cette révélation surnaturelle, un sourd frémissement courut d'un bout du temple à l'autre ; les adeptes sortirent pour la première fois de leur morne impassibilité ; le Vénérable lui-même ne put retenir un cri d'admiration ; mais le calme et le silence se rétablirent à l'instant même. Albine allait parler.

« Lilia pedibus destrumtivr! répéta-t-elle d'une voix brisée par l'effort qu'elle venait de faire pour deviner cette redoutable énigme. Les temps approchent.... Us sont arrivés. Le royaume des Lis est dans l'angoisse. Des hommes coiffés de rouge vont le fouler aux pieds. »

Mon père ne comprit qu'alors le sens des trois mots latins qu'Albine , sans savoir un seul mot de cette langue, avait prononcés. Combien de fois depuis il s'est rappelé cette prophétie que l'événement n'a que trop tôt accomplie !

Les treize Maîtres et surtout le Vénérable avaient eu l'esprit moins lent, la compréhension plus rapide. Il est vrai qu'ils en savaient plus long que lui. Sectateurs de la haute ou stricte observance , ils ont de tout temps affiché l'intention de venger la mort du Grand-Maître des Templiers; or,, comme c'est un roi de France qui l'a fait périr, c'est à la monarchie française qu'ils avaient d'abord déclaré la guerre, sauf a. saper ensuite dans ses fondements la monarchie universelle. La prédiction d'Albine et l'explication des «trois lettres qu'ils n'avaient jamais comprises, flattaient donc leur vengeance et leur promettaient de la voir enfin assouvie. Parmi les meubles extraordinaires dont la loge était remplie , il s'en trouvait un dont mon père n'avait pu jusqu'alors deviner l'emploi ni même la nature. C'était un trépied d'un mètre de hauteur sur lequel reposait quelque chose de rond ; mais ce quelque chose était recouvert d'un drap bleu semé d'étoiles d'or qui le cachait entièrement. Le trépied était placé au milieu du temple , exactement sous la croix.

Sur ,un signe du Vénérable les deux Frères Surveillants s'en approchèrent et enlevèrent lentement le drap constellé qui le couvrait. Mon père vit alors un globe de cristal plein d'une eau limpide et qui réfléchissait avec l'éclat du diamant les neuf fois neuf bougies dont les splendeurs inondaient la loge. Cette opération terminée, les Surveillants revinrent à leur place, l'un k la droite de mon père,

l'autre à sa gauche, et la pointe de leur épée tournée de son côté, afin sans doute de le rappeler , par cette menace incessante, à l'inexorable rigueur du serment qu'il avait prêté. H devait périr par l'épée s'il le violait. Quand le globe magique fut découvert, le Vénérable ordonna à la colombe de fixer les yeux dessus et de dire ce qu'elle y voyait. Elle obéit, mais elle fut assez longtemps sans répondre. Enfin elle s'écria :

« Je vois une bastille en ruines.

— Qu'y vois- tu encore? demanda le Vénérable.

— Un château royal envahi par les hommes coiffés de rouge.

— Quoi encore?

— Une prison,

— Et dan» cette prison ? .

— Une famille royale en captivité. Cette prison ne ressemble pas aux autres prisons. Attendez. ... Je lis un nom.... Cette prison se nomme le Temple.

— Le Temple ! s'écria le Vénérable. C'est bien cela. J'ai tout compris. Le Temple est l'ancienne «demeure des Templiers à Paris, et c'est là préciiément qu'est prisonnière la famille royale de France. Terrible expiation ! Pour être tardiVè, la justice de Dieu arrive enfin. Philippe le Bel, le meurtrier des chevaliers du Temple, est châtié dans ses successeurs. 0 Molai ! Grand-Maître intègre et magnanime , te voilà donc vengé l Ne vois-tu pas autre chose? »

Au lieu de répondre, Albine fut saisie d'un tremblement nerveux.

c Dis ce que tu vois, » répéta le Vénérable avec insistance.

Et comme Albine résistait toujours et continuait à trembler de tous ses membres, il répéta une troisième fois d'une voix encore plusimpérative :

« Dis ce que tu vois.

—Je vois, répondit enfin la colombe, d'une voix éteinte .

parla terreur.... Oh! je vois des choses effroyables.... Un roi sans tête.... Une reine sans tête.... Une princesse sans tête .... Un prince martyrisé .... Du sang !.. . Du sang ! . . . Des têtes !... et toujours les hommes coiffés de rouge!... »

A ces mots, elle s'évanouit.

• Pas un des adeptes ne quitta sa place pour la secourir. Mais sur un signe du Vénérable, le Premier et le Second Surveillants la prirent entre leurs bras et la reportèrent dans le tabernacle. Le rideau blanc se baissa de nouveau, les Surveillants recouvrirent le globe mystérieux de son drap d'azur semé d'étoiles, puis ils revinrent prendre leur poste h côté de mon père, et le silence régna de nouveau dans la loge.

« Respectables Maîtres et bien-aimés fils, dit enfin le Vénérable, bénissons le grand Architecte de l'univers pour la faveur qu'il nous dispense en nous révélant l'avenir par la bouche d'une pupille aussi clairvoyante. Tout ce qu'elle vient de nous annoncer avait été depuis longtemps prédit par Jacques Molai lui-même, du haut de son bûcher; mais l'époque n'était point encore déterminée ; nous savons maintenant que les jours de l'expiation sont venus. Préparons-nous au grand œuvre par la prière et la méditation. Et afin qu'une pupille si miraculeuse ne nous soit point ravie par la maladie ou. par la mort; afin qu'elle reste à jamais dans nos temples pour leur instruction et leur gloire, je vais avec l'aide du saint Pentagone, la soumettre à la régénération et à la perfection physiques des cinq mille cinq cent cinquante-sept années. »

H ne convenait pas , a ce qu'il paraît , au Vénérable que mon père en entendît ni en vît davantage.

« Garde en ton cœur, lui dit-il, les enseignements que tu viens de recevoir, et que Dieu t'accorde la grâce de les y faire fructifier. S'il t'illumine un jour de ses clartés célestes, tu reviendras dans nos temples, non plus en profane mais en initié. Us sont toujours ouverts aux hommes de bonne volonté, qui tous, peuvent être admis après avoir

subi les épreuves ordonnées par nos saints rits; mais nous ne contraignons personne. Tues donc libre; va et souviens* toi de ton serment. »

A peine le Vénérable avait-il prononcé ces derniers mots, que la trappe s'ouvrit d'elle-même et mon père, replongé tout à coup dans l'obscurité, redescendit l'échelle, comme il Tavait.montée. Son guide masqué l'attendait au bas et le reconduisit dans son cabinet souterrain où une autre bougie de cire jaune avait remplacé celle qui s'était consumée. Il ne vit plus personne, n'entendit plus rien, H pouvait se croire là déjà dans son tombeau. Il se roulade nouveau dans sa pelisse, mais il ne lui fut pas possible de dormir, et qui, à sa place, aurait dormi?

Gomme il était absorbé dans ses réflexions, ne sachant quel parti prendre relativement à la fille de son ami Delfico, la même voix sépulcrale, qui lui avait parlé trois fois à son arrivée , fit entendre sur sa tête ces trois mots latins : •"'.'.

— « Itein pace! Allez en paix ! »

C'était un congé dans les règlea La porte invisible du caveau s'ouvrit au même instant; il remonta l'escalier toujours obscur , suivit le couloir jusqu'à la porte de cuir qui s'ouvrit d'elle-même devant lui comme l'autre. Il en fut de même de la porte extérieure qui se referma.sur lui immédiatement, et il se retrouva seul sur la montagne au moment où le jourvenait de poindre. L'orage s'était dissipé dans la nuit; le ciel était serein; tout annonçait une belle journée.

L'embarras de mon père était exlrême. Toujours préoccupé d'Albine il se demandait s'il pouvait décemment l'abandonner dans ce repaire mystérieux, à la merci d'inconnus plus mystérieux encore. Il était plus facile de poser le problème que de le résoudre. Quelle assistance pouvaitil lui prêter si elle courait vraiment un danger, et, si elle se trouvait là, ce qui paraissait peu probable, contre sa volonté, que pouvait-il faire pour elle, seul contre tant d'ennemis?

La résolution la plus sage, l'unique qu'il dût prendre raisonnablement, était de retourner en toute hâte à Trente où il aurait sans doute la clef de cette étrange énigme. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. Il se mit en route à l'instant, et au lever du soleil il était déjà bien loin.

Une chose que j'ai oublié de vous dire, c'est qu'Albine qui avait parfaitement vu mon père ne l'avait point reconnu ou avait feint de ne le point connaître. Nouveau mystère ajouté à tant d'autres.

Peut-être êtes-vous curieux de savoir cequec'estque cette régénération et cette perfection physiques des cinq mille cinq cent cinquante-sept années à laquelle le vénérable se proposait de soumettre la fille du professeur Delfico? Je suis en mesure de satisfaire votre curiosité, et tandis que mon père s'achemine à grands pas vexs Trente, par les chemins les plus courts, je m'en vais vous initier à ce nouveau mystère.

L'adepte, homme ou femme, qui aspire à cette perfection merveilleuse, doit se retirer à la campagne , pendant la pleine lune de mai, avec un ami sûr et en état de lui donner tous les soins nécessaires. Enfermé là, dans une chambre ou une alcôve, il doit souffrir une diète austère de quarante jours, comme le Fila de l'Homme au désert. Il ne mangera, eten très-petites quantités, que des soupes légères, des herbes tendres et rafraîchissantes. Son unique boisson sera de l'eau de pluie distillée et tombée — c'est de rigueur — pendant le mois de mai. Chaque repas commencera par le liquide, c'est-à-dire par l'eau, et finira par le solide, c'est-à-dire par un biscuit sec ou une croûte de pain.

Le dix-septième jour, il subira une légère émission de sang etprendra, six le matin et six le soir, certaines gouttes blanches dont la composition est le secret du Grand-Gophte ou de son successeur direct, en ayant soin d'augmenter la dose de deux gouttes par jour, jusqu'au trente-deuxième. Alors on renouvellera l'émission de sang pendant le crépuscule du soir.

Le trente-troisième jour l'adepte se mettra au lit pour n'en plus sortir, jusqu'au terme de la quarantaine, et avalera un grain de matière première. Ce grain est identique à celui que Dieu créa pour rendre l'homme immortel, et l'homme en a perdu la connaissance par le péché. Il ne peut l'acquérir de nouveau que par une faveur toute spéciale du grand Architecte de l'univers et par la seule vertu des travaux maçonniques. Une fois ce grain pris, l'adepte perd la parole et la connaissance pendant trois heures; tombant ensuite en convulsion, il éprouve une transpiration et une évacuation considérables. Son corps commence & se dégager de tout ce qu'il a d'impur. Revenu à luimême, on le change de lit; puis on le restaure au moyen d'un consommé fait avec une livre de bœuf sans graisse et mêlé d'herbes réconfortantes.

Le lendemain il prend le second grain de matière première. Les mêmes symptômes que la première fois se reproduisent ; mais de plus cette fois-ci le patient éprouvera une forte fièvre accompagnée de délire, et il verra tomber ses cheveux, ses dents et sa peau.

Le trente-cinquième jour, on le mettra dans un bain tempéré.

Le trente-sixième il prendra, dans un petit verre, de vin vieux et spiritueux, le troisième et dernier grain de matière première, et tombera instantanément dans un sommeil doux et tranquille. Alors sa peau commence à se reformer, ses dents à germer et ses cheveux à repoisser.

Le trente-septième jour, on le plongera dans un nouveau bain d'herbes aromatiques, et le trente-huitième, dans un bain d'eau ordinaire, où l'on aura fait dissoudre du nitre. Après ce dernier bain, il s'habillera et se promènera dans la chambre.

Le trente-neuvième jour, il avalera dans deux cuillerées de vin rouge dix gouttes de baume du Grand-Maître, et le quarantième enfin, il quittera la maison, entièrement rajeuni et parfaitement régénéré.

Cette épreuve doit se renouveler tous les cinquante ans. Si ce n'est pas là l'éiixir de longue vie et la pierre philosophai, je ne m'y connais pas. Vous avez maintenant la recette ; libre à vous d'en essayer.

En arrivant à Trente, mon père trouva la maison du professeur Delfico fermée; il courut chez le vieux chanoine de ta cathédrale pour avoir des nouvelles de son ami.

« Il est parti avec sa fille, lui répondit le chanoine de Fair du monde le plus naturel, pour ee voyage de Naples dont il était question depuis si longtemps. »

Les anxiétés de mon père ne firent que redoubler. Eh quoi! pensait-il, est-il possible que le père d'Albine soit dans la confidence de sa fille et le complice de l'étrange scène du mont Ola? Tout semblait l'annoncer. Mon père ne fit plus au chanoine aucune question et garda avec lui naturellement un silence absolu. Quand son serment ne l'y aurait pas obligé, la réputation d'Albine, dans le doute où il était, lui eu aurait fait un devoir.

« Depuis vous, reprit le chanoine, nous avons eu du nouveau à Trente. Mais d'abord il faut que je commence par vous raconter uns aventure arrivée anciennement dans notre ville et qui ne peut manquer de vous intéresser beaucoup. Sachez donc qu'en l'an de grâce mil deux cent soixante-seize, juste trois siècles avant le grand concile œcuménique , dont nous avons tant parlé chez notre ami Delfico, les Juifs élevèrent le fils d'un cordonnier, nommé . Simon, et qu'après lui avoir tiré, de la manière la plus cruelle, tout son sang pour le faire servir à quelqu'une de leurs abominables idolâtries, ils jetèrent son cadavre dans un canal qui passait sous la synagogue. Le corps fut emporté dans l'Adige et rapporté par des pêcheurs. Le crime fut découvert et les Juifs convaincus. On en pendit trenteneuf ; tout le reste fut chassé de la ville à perpétuité. Plus tard, il est vrai, on leur permit d'y séjourner, pour leur négoce, trois jours chaque année, puis seulement troiô heures, pour les punir d'avoir prêté main-forte aux

Turcs contre les chrétiens, pendant le dernier siège de Bude.

« Il me semble, dit mon père au prolixe narrateur, que tout cela n'est pas d'hier et vous m'aviez promis, si je ne me trompe, quelque chose de beaucoup plus nouveau.

— Patience ! nous allons y venir. Mais d'abord il fabt que vous sachiez qu'ayant été informé du fait, le pape Sixte IV, de bienheureuse mémoire, qui occupait en ce temps-là la chaire de saint Pierre, canonisa le pauvre petit martyr, sous le nom de saint Simonin, diminutif de Simon qui était le nom de son père, ainsi que je crois vous l'avoir dit en commençant.

— Et quel âge avait le nouveau saint? ,

— Vingt-huit mois, et nous conservons son corps religieusement embaumé dans une chapelle de l'église de Saint-Pierre, avec les instruments de son martyre, un couteau, des tenailles, deuxlongues aiguilles de fer et deux gobelets d'argent dans lesquels les cannibales avaient bu son sang. Je vous les ferai voir, quand vous voudrez et , tout hérétique que vous êtes, soit dit sans vous blesser, en voyant dans la châsse ce cher petit chérubin, vous sentirez, j'en suis certain, les larmes vous venir aux yeux.

— Je n'en doute pas, monsieur le chanoine, mais enfin tout cela n'est pas la nouvelle que vous m'avez promise.

— Nous y voici. Mais d'abord il faut que vous sachiez • que la maison où le crime fut commis et qui servait alors

de synagogue, ainsi que je crois vous l'avoir dit, existe encore dans notre ville, et que le même canal coule toujours dessous. Or, quelque temps déjà avant votre départ, le bruit s'était répandu que cette maison venait d'être louée par un midecin étranger, arrivé de Rovérédo, où il s'était signalé pardes cures vraimentmerveilleuses, et il y était établi depuis plusieurs jours, quand vous nous avez quittés pour vos excursions géologiques. Gomme il a choisi pour habitation une ancienne synagogue et qu'il appelle ouvertement les Juifs la plus grande nation de l'univers, on pense qn'fl

est juif lui-même; ce qui n'empêche pas le peuple de courir en foule à ses consultations. Ses cures à Trente ne sont pas moins merveilleuses qu'à Rovérédo. Vous ne me croiriez pas si je vous répétais ce qu'on en raconte. Notre prince-évêque lui-même a voulu le voir/ Cela tient du prodige et je crains , entre nous, que l'esprit malin ne soifr pour quelque chose dans cette médecine-là. »

Un vague soupçon traversa l'esprit de mon père, et, en quittant le chanoine, il se rendit tout droit chez ce fameux médecin. Il ne le trouva point. On lui dit qu'il n'était pas à Trente , mais qu'il devait y revenir. H y retourna une seconde , puis une troisième fois, et ne put le voir qu'à la quatrième. Il reconnut en lui, dès le premier coup d'oeil, le vénérable du mont Ola. Qui fut embarrassé de la reconnaissance? Ce fut mon père; car, pour le médecin, il fit semblant de le voir pour la première fois.

Comme ils étaient seuls , mon père crut ne point manquer à son serment en faisant une allusion d'abord éloignée , puis une plus directe, à leur première rencontre et aux événements qui l'avaient suivie. Le docteur demeura impassible; il plaignit mon père d'être sujet aux hallucinations et lui demanda sans sourciller si c'était par hasard pour cette maladie qu'il venait le consulter. Une fois ce thème adopté, il ne s'en départit plus, et mon père dut battre en retraite. Il n'avait pas autre chose à faire.

Telle était la renommée de cet incomparable Esculape qu'il était en mesure et peut-être capable de faire passer mon père pour fou, pour peu qu'il se fût obstiné. Sans compter que son aventure du mont Ola était de nature assurément à ne trouver que des incrédules. Mais il n'avait garde de la raconter. Outre les devoirs que lui imposait l'hospitalité volontaire et fraternelle dont il avait été l'objet, il était trop galant homme pour n'être pas lié par son serment.

Il m'a pourtant avoué — ceci, monsieur l'abbé, est à votre adresse — que, s'il eût été catholique et soumis au-sacrement

de la confession, il aurait peut-être demanda à un confesseur ecclésiastique de le délier de son serment, tant il etrt l'esprit troublé dans les premiers instants, tant il fut . ébouriffé — c'est le terme dont il se servit — par l'imperturbable aplomb du docteur. Mais n'ayant pas la ressource du confessionnal pour se dégager de sa parole, il la garda fidèlement, sinon malgré lui , du moins par pur honneur mondain. Eût-il été disposé d'ailleurs à l'oublier* on était là pour la lui rappeler.

Un soir qu'il se promenait solitairement, selon &a coutume, hors de la porte d'Aquilée , il se vit suivi par deux grands manteaux noirs prodigieusement suspects entre lesquels il se trouva pris d'un coup, sans trop pouvoir dire comment cette brusque évolution s'était exécutée. Un dés deux manteaux lui dit à l'oreille ce seul mot latin : « Më~ mento ! Souviens-toi. »

En même temps l'autre lui fit sentir en inanière d'avtertissement la pointe aiguë et froide d'un stylet.

Mon père était venu à Trente pour visiter son ami Del* fico et non pour chercher des coups de poignard; or, Dèlfico n'y était plus ; les poignards en revanche commençaient à se faire sentir ; il n'avait donc plus rien h faire à Trenîte. Ses affaires d'ailleurs le rappelaient en Suède, et il partit en remettant au temps le soin d'écfôircir tous cefe niystèreS,

« Et le temps les a-t-il éclaircis? demanda la comtesse.

— Oui et non, vous allez prononcer vous-même. De retour à Stockholm , mon père fut plus de six mois sanfe entendre parler de son ami Delflco; enfin il reçut de Itfi une lettre ainsi conçue :

« Décidément, mon ami, il faut croire aux sorciers, et Je donne ma démission d'esprit fort. Vous àvefc été bien étonné, sans doute, à votre retour k Trente, de n'y plus trouver ni ma fille ni moi, et Vous n'avez rien dû comprendre à notre subite disparition, à moins que vous n'ayez • ajouté foi k ce prétendu voyage de Naples dont vous a parlé notre excellent chanoine. An fait, comment ne l'auriez-

vous pas cri,. puisqu'il le croit encore lui-même et toute la ville de Trente avec lui? Je n'ai pas été à Naplês plus que vous; mais j'Ai été beaucoup plus loin, c'est-à-dire, mon ami, que je reviens du royaume des rêves. Je vais vous raconter confidentiellement toute l'histoire ; préparez votre attention et surtout votre patience, car j'en ai long à vous dire*

« Je comôrènèe pa* te -coriimencement. Vous n'êtes pas là, mon cher aaû, sana avoir été frappé de* distractions fréquentes et dés muettes absences de ma chère Àlbine. Iî y avait longtemps que je ïn'^n alarmais. Elle a manifesté dès sonieafence un penchant au înerveilletïl et k la vie contemplative qu'elfe ne tifcnt à coup sûr ni de tnoi qui ai toujours été, je le confesse, fort positif, ni de sa mère, qui était uae bonne ménagère, et rien de pîus.

« Cette disposition d'esprit, jointe k uùe organisation délicate et nerveuse au plus haut degré , n'avait fait que croître &v«6 l'es années, et vous avez vu par toué-même ce qu^le était k dix-huit ans. Les médecMs à qui f en ai parlé ïfy entendaient rien, et jô songeais sérieusement à lui faife faire un voyage k- Naples , ne fût-ce qu'à titre de diversion.

* loi, indh àîni, je ;dois faite amande honorable et solliciter vôtre pardon, ïe vous ai fait mystère , pendant que votife étiez éaet ïnôi, d'une circonstance dont je rougissais ifeoi-ftïênie , coïnîtte d'une faiblesse de père. Mais que ne peut l'amour paternel? Voici ma confession en peu dô mots.

* Quelques jours avant votre départ pour la Cima-Germana et les Alpes Noriques, un inédecin étranger — celuilà même dont le chanoine vous a parlé , m'a-t-il dit, à votre retour II Trente — était venu s'y établir. Il arrivait de Rovérédo où on lui attribuait des guérisôns miraculeuses ; or, le jour même de son arrivée, sans en rien dire à personne, pas même k vous, je conduisis chez lui ma fille en cachette k une heure indue, exactement comme un homme

qui fait on mauvais coup. Je n'en faisais pas un trop bon sans m'en douter.

« A la seule vue d' Albine , .ce diable d'homme me fit l'histoire de sa maladie, si maladie il y a, aussi nettement, aussi complètement que j'aurais pu la faire moi-même, qui l'ai vue naître et ne l'ai jamais quittée. U me demanda à rester seul avec elle un instant. Que se passa-t-il entre eux? Bien que d'innocent, j'en suis convaincu; car Albine était et elle est encore la pureté même; mais enfin il se passa quelque chose d'extraordinaire, quoique mon absence eût à peine duré quelques minutes.

« Albine ne quittait plus des yeux le docteur, et j'eus toutes les peines du monde à l'emmener de son cabinet; elle retournait sans cesse la tête pour le regarder, et jusque dans la rue, elle me suppliait de la reconduire chez lui, disant qu'il était le véritable médecin suscité par le ciel pour la guérir.

« Elle eut une nuit des plus agitées; la journée du lendemain ne le fut pas moins, et le soir éclata , en votiçe présence, cette terrible crise où elle répéta si souvent : « Il m'appelle!... Il faut que j'aille! » Je compris tout de suite où elle voulait aller et qui l'appelait ; mais je me gardai bien d'en rien dire; j'étais trop honteux de l'école qu'à mon âge je venais de faire, et je me promis bien de réparer ma fauté en rompant à l'instant toute relation entre un médecin si dangereux et une malade si facile à dominer.

« Vous partîtes deux ou trois jours après cette scène qui se renouvela plusieurs fois après votre départ, toujours avec les mêmes symptômes, les mêmes paroles, la même lutte. Il est évident que cet homme étrange agissait sur Albine à distance ; mais par quel charme ? Voilà ce que j'ignore et ce qui me confond. Je vous le répète, mon ami, il faut après cela croire aux philtres et à la magie.

« Je n'avais plus conduit ma fille chez l'étranger ; il vint un jour lui-même chez moi pour me demander de ses nou-

velles, et je ne sais comment il avait su mon nom, car je ne le lui avais point dit. Dieu sait s'il n'y a pas encore là dessous quelque diablerie? Albine courut au-devant de lui avec un empressement tout à fait singulier de la part d'une jeune fille si modeste et si timide. Us ne s'étaient vus qu'une fois, quelques instants à peine , et il régnait entre eux déjà l'intimité d'une longue connaissance. J'en étais stupéfait. Vous comprenez bien que cette fois je ne les laissai pas seuls une seconde, et je congédiai l'officieux docteur poliment, mais promptement.

« Albine voulait le suivre à toute force : il fallut qu'il intervînt lui-même pour l'en empêcher. Il fixa sur elle un regard impérieux et lui dit d'un ton bref : « Non ! » Ce seul mot en fit plus que toutes mes représentations; les deux bras, qu'elle tendait avec énergie vers le docteur, retombèrent inanimés le long de son corps ; sa tête s'inclina sur sa poitrine, et, restée immobile à la place où il l'avait quittée, elle se laissa reconduire par moi dans sa chambre sans aucune résistance.

« J'exerçai sur elle une surveillance rigoureuse de peur qu'elle ne m'échappât ; c'était prétendre retenir l'eau qui veut passer, la flamme qui veut sortir; un jour elle trompa ma vigilance et disparut sans avoir été aperçue par personne. Je devinai d'où partait le coup et je courus chez l'étranger. H me reçut d'un air Souriant, et me répondit avec ,un calme parfait qu'il ne savait ce que je voulais lui dire; qu'il n'avait vu ma fille que deux fois dans toute sa vie, et en ma présence, la première chez lui , l'autre chez moi, et qu'il n'avait d'autre ascendant sur elle que l'ascendant légitime qu'un médecin dévoré de l'amour du bien prend sur les malheureux qu'il veut guérir.

« Je l'aurais volontiers étranglé'; mais je n'avais rien à répondre. Je n'avais aucune preuve, à peine quelques indices, et d'aiHeurs je voulais , avant tout, éviter un éclat par respect pour l'honneur de ma fille dont un scandale eût perdu l'avenir à jamais. Je tins donc sa disparition secrète.

474 LES AMOUBS D'ITALIE.

Je di£ que je l'avais envoyée Ghez w vieille parente que j'avais à Gadore où j'irais bientôt la rejoindre pour la conduire à Naples.

« Quelque temps après, je fis semblant de partir et m'allai cacher dans la maison d'un ami sûr et sans femme rn- chose indispensable — - pour continuer de cbez lui mes recherches sans me laisser voir par âme qui vive* Je les faisais avec une grande activité, mais avec une extrême circonspection, de peur toujours de Uuire & la réputation de ma fille. J'étais bien convaincu qu'elle était victime innocente d'une intrigue infernale, et que, dans quelque lieu qu'on la retînt, elle était pure comme la colombe du ciel.

« Les dénégations de l'étranger et son inaltérable tranquillité m'avaient si peu convaincu que c'çpt de son côté que je dirigeais toutes mes batteries. Je ne doutais pas qu'il ne fût le seul auteur de l'enlèvement d' Albine , mais les preuves me manquaient toujours 5 je n'avais, je vous le répète, d'autres présomptions que des conjectures bien peu concluantes, bien peu légales surtout; je n'en avais pas moins une foi inébranlable dans mon instinct de père, lit les semaines, les, mois passaient sans amener aucun résultat,

« Réduit au désespoir et à bout de recherches, je pris le parti de m' aller jeter aux pieds du prince-évêque et de lui tout racouter. C'est un cœur éminemment religieux; U m'a toujours houoré de sa bienveillance, j'étais donc assuré d'avance de sa protection et comme père et comme sujet. Je le vis secrètement et de nuit, pour ne point trahir mon incognito, et je reçus de lui l'accueil le plus favqrable. Je lui racontai dans le détail Je plus minutieux tout ce que je viens de vous écrire. Cet excellent prince m'écouta jusqu'au bout avec beaucoup d'attention, puis s'attendrissanï sur mon malheur, il me promit le secret et finit par m'ouvrir son cœur, comme je lui avais ouvert le mien. Voici ce qu'il daigna me raconter avec une confiance dont je 0$ tiendrai pour honoré jusqu'à mon dernier soupir.

« L'étranger avait eu accès eu effet a sa cour et s'était lié avec plusieurs de ses officiers. Ses grandes connaissances en médecine les avaient subjugués; lui-même l'avait reçu plusieurs fois et l'avait consulté. Mais un ouvrage latin publié tout récemment à Rovérédo , sous le titre de Liber Memoriaiis, et qu'on appelait l'Évangile du docteur, lui avait inspiré des soupçons en lui révélant sur son séjour dans cette ville des particularités qui lui avaient donné fort à réfléchir. On l'accusait, entre autres pratiques mal séantes, d'avoir tenu dans une maison de campagne isolée des conciliabules suspects dont on ne connaissait exactenient ni la nature ni le but ; on y citait une patente signée <ta lui et conçue dans les termes suivants :

« Gloire, union, sagesse > bienfaisance, prospérité. « Nous grand maître d& la R.#. L.\ 11.*. deTO.\ demé- « cteoine, dans l'Arabie Heureuse, ayant pris en considéra- « tion les connaissances de notre cher frère et maître X, « nous lui donnons, par les présentes, la faculté de rece- « voir à tous, les grades d'adoption ceux que leurs mœurs, % leurs mérites et leurs vertus rendront dignes d'être inif tàés à nos sublimes mystères. Nous nommons, à cet effet, t notre susdit bien-aimé fils pour présider, en qualité de « maître, la loge d'adoption de X, sous la condition de n'y « admettre que ceux qui, par leurs vertus, leurs mérites « et leurs mœurs, pourront contribuer au bien, àTéclat et « à la splendeur de. notre R. * . ordre. Nous ordonnons à tous « les frères qui nous sont soumis de reconnaître notre sus- « dit très-cher fils en qualité de maître et de lui rendre tous « les honneurs dus à cette dignité. En foi de quoi nous lui

* avons expédié les présentes, signées par nous et revêtues * c de notre sceau. — Donné à l'O.*. de, etc.... le.... de

* l'année de cinq mille sept cent quatre-vingt-un. »

« Sa Majesté l'empereur Joseph II, ayant eu connaissance de ces manèges clandestins, lui avait interdit l'exercice de la médecine et le séjour de Rovérédo ; il n'était venu s'établir à Trente qu'à la suite de cette expulsion;

ce que l'empereur avail trouvé mauvais, et il l'avait même témoigné par une lettre de sa main, s*étonnant que, lui évêque catholique et prince de Tempire, il eût reçu dans son diocèse un étranger si dangereux, au moment où les troubles de la France mettaient partout en péril le trône et l'autel. Sur les représentations de Sa Majesté, il avait fait éclairer la conduite de ce personnage et les rapports de sa police étaient loin d'être satisfaisants.

« Il affichait pour les juifs une prédilection impie et blessante pour les bons chrétiens; il faisait des absences mystérieuses ; ses démarches à Trente ne Tétaient pas moins ; sa médecine sentait fort la magie ; il habitait par choix une maison maudite depuis des siècles, il l'avait choisie par Tunique raison qu'elle communique avec TAdige au moyen d'un canal souterrain ; on avait vu des gens suspects s'introduire la nuit chez lui par cette voie ténébreuse, et il se tenait là comme à Rovérédo des assemblées occultes.

« Toutes ces circonstances avaient déterminé le prince à Texpulser de ses États, comme Tempereur l'avait expulsé des siens; mais, averti par les amis qu'il avait à la cour de Torage près de fondre sur lui , le docteur s'était hâté de faire aux pieds d'un confesseur acte de contrition et avait témoigné le plus violent désir d'aller à Rome pour y faire sa paix avec l'Église ; le confesseur, touché de son repentir, avait sollicité le prince-évêque en faveur de son pénitent et avait même obtenu de la bonté souveraine des lettres de recommandation pour de hauts dignitaires de la cour de Rome.' Il devait partir sous peu de jours.

« Je ne suis pas bien convaincu de sa sincérité, ajouta le « prince en terminant; il aurait même dit, à ce qu'on pré- « tend , en riant de la crédulité dje son confesseur : « J'ai « bien attrapé ce prêtre. » Je veux bien croire que ce n'est « qu'un propos calomnieux inventé par ses ennemis ; et « dans tous lestas j'aime mieux courir la chance d'être n trompé que d'avoir à me reprocher, à ma dernière heure,

« de n'avoir pas ouvert à deux battants la porte du saint « bercail à une brebis égarée. »

« Tout cela ne me faisait pas retrouver ma fille. Interrogé à son sujet par le prince en personne, à son audience de congé, l'illustre docteur avait nié effrontément, et avec cette assurance qui n'appartient qu'à lui , toute participation à la disparition d'Albine. Il n'en avait, disait-il, eu connaissance que par moi. Il partit sans qu'il eût été possible d'en tirer autre chose.

« Quelques jours après, une lettre anonyme indiqua au prince le lieu précis où l'on trouverait ma fille. L'endroit indiqué était une villa abandonnée du Val de Ganéa, non loin d'un petit lac où la Brenta prend sa source. Je m'y rendis immédiatement ; en quelques heures j'étais arrivé* Je trouvai les localités et les choses exactement telles qu'on les avait annoncées. La villa, presque à moitié ruinée, était dans un site sauvage et très-solitaire ; elle passait pour être hantée par les esprits, et les gens de la contrée l'évitaient comme l'enfer.

« Je me précipitai dans la maison et je trouvai ma pauvre enfant alitée dans une chambre assez propre , qu'on avait visiblement mise en état pour la recevoir. Elle m'épouvanta par sa pâleur et par sa maigreur : ce n'était plus a la lettre que l'ombre d'une ombre. G'est à peine si je la reconnus. Albine me dit d'une voix éteinte qu'elle était là depuis trente-trois jours, et que pendant tout ce temps elle n'avait vécu que d'herbes et de quelques biscuits ; une seule fois on lui avait donné un consommé plus fortifiant. « Il y avait une baignoire dans un coin de la chambre., et des plantes aromatiques répandues sur le plancher : deux fioles de cristal et une petite boîte d'onyx étaient près du lit. Une des fioles était vide et avait contenu, me dit-elle, les gouttes blanches du Grand-Cophte qu'elle avait déjà prises ; la seconde était destinée à recevoir le baume du grand maître, qu'elle ne devait prendre que dans six jours. Quant à la boîte d'onyx, savez- vous ce qu'elle renfermait ou avait

renfermé 1 Trois grains de matière première. Qomprenea si vous pouvez. Je déclare, quant à moi, que j'y renonce.

f Lorsque je demandai à ma fille ce que signifiaient toutes ces drogues, et ce qui l'avait réduite au pitoyable état où je la trouvais, elle me répondit avec un grand sérieux qu'elle aspirait à la régénération et perfection physiques des cinq mille cinq cent cinquante-sept qnnées ; que ses cheveux , ses dents et sa peau devaient tomber le lendemain , qui était le trente-quatrième jour de son épreuve, pour ne repousser que le trente-septième, quand elle aurait pris le troisième et dernier grain de matière première, et que le quarantième jour elle sortirait régénérée pour cinquante ans. Je ne répondis rien, car je la crus folle , mais je m# félicitais d'être arrivé assez tôt pour sauver sa peau d'enfant, ses dents de nacre et ses beaux cheveux noirs.

* Elle exceptée, la maison était déserte entièrement; elle devait avoir eu cependant une garde ou un garde-malade quelconque, mais il ou elle avait disparu à mon approche, et bien lui en avait pris. J'avais besoin de décharger ma Golère sur quelqu'un; homme ou femme, je lui aurais certainement fait un mauvais parti.

« Je m'aperçus bientôt, et je fis cette découverte avec honneur, que la maladie de ma pauvre Albine n'était qu'une excessive faiblesse physique, et surtout morale. Je m'attachai donc à fortifier le corps en ménageant l'esprit, et au bout de huit ou dix jours , pendant lesquels je ne quittai pas son chevet une seconde , elle eut repris assez de forces peut être transportée à Rovérédo , et de là à Vérone, afin d'être plus loin de Trente. Je la conduisis ainsi à toutes petites journées, et d'étape en étape, jusqu'à Naples, où elle s'est remise si parfaitement qu'elle a monté le Vésuve à pied, et qu'elle n'a presque plus d'absences. Voilà comment j'ai fini par réaliser ce fameux voyage dont il a été si longtemps question, et fait d'un mensonge une vérité»

« De retour à Trente , après une absence vraie et feinte de sept à huit mois, tout le monde m'a fait compliment sur

UN MYSTÈRE. fc79

ta hotme mine de ma fille, et l'excellent chanoine, toujours aussi ppli et aussi bonhomme, par parenthèse , me féîicito tpus les jours sur là traitement que j'ai appliqué à, la ma* ladie. Excepté pour le prince-évêque et pour moi , son étrange, disparition est un secret pour tout le monde, et je puis bien ajouter que c'en est un même pour moi , car jamais il ne m'a été possible de savoir ni qui l'avait enlevée ni ce qu'elle était devenue ; elle-même a l'air de l'ignorer, et je ne doute pas qu'elle ne soit sincère. Elle ne $e souvint de rien absolument : il semble qu'elle ait fait un long sommeil dont mon arrivée à 1$ villa déserte de panéa Ta brusquement réveillée.

« Ce sujet de conversation a fini par lui être si pénible % que jq l'évite maintenant par égard pour elle, et aussi poux moi; car je m'y perds : je ne. nie plus rien, et je croi* tout aveuglément. Tout ce que je puis vous dire, a'est que j'ai relu, mais flette fois avec les yeux et l'espoir d'une foi sans axameu, c6ttG belle idylle de Théocrite , intitulée : La Mqgicienm, qui nous effrayait tant au collège , et de plus toutes les histoires qu'Apulée nous raconte des antiques sprciè.res de la Thessalie. Nos respectables aïeux n'étaient point si sQts de croire au* sorciers et ans sortilèges; car s'il n'y. a pas de la sorcellerie dans cette affaire , je veux l'aller dire à Rome.

« A propos de Borne, sache?, mon ami, que, nonobstant les hautes et phapdes recommandations de notre excellent priupe-évêque, l'iUustre médecin de la maison des juife vient d'être arrêté dans la ville sainte , et qu'il est à jeejte heure, pour longtemps sans doute , sous les verrons du saintroffiçe. ?

P. S. f 11 est prouvé que le fameux docteur es question n'est autre qu'un aventurier sicilien nommé Jpseph Balsamo, et connu dans toute l'Europe sous le nom de comte Gagliostro1. »

1. Les principaux faits contenus dans le récit qu'on vient de lire

« Peste soit de la chute ! » s'écria la comtesse en parodiant le premier hémistiche d'un vers An Misanthrope, mais, plus polie qu'Alceste, elle n'ajouta pas le second. «Voilà ce qui s'appelle ménager l'intérêt et garder le trait pour la fin. Qui jamais aurait imaginé qu'un Suédois, et un géologue encore, eût tant de malice? Bravo! monsieur Grusenst.... un Crusen quelconque; enfin vous avez bien mérité de la compagnie , sinon de la patrie , et votre nom vous est pardonné. »

Le lecteur a pu remarquer , sans que l'auteur ait eu la peine d'en faire l'observation, que Carvajal, le jeune peintre portugais , n'avait pas desserré les dents de toute la journée, et que la comtesse , de son côté , ne lui avait pas adressé la parole une seule fois. Us se boudaient, et voici pourquoi. Nous avons dit, au début de notre Décaméron, que Carvajal avait fait la connaissance de la belle Polonaise en Lombardie , qu'ils ne s'étaient point déplu , et qu'ils avaient fait ensemble le voyage de Milan à Turin ; là Tétoile de l'artiste avait pâli devant celle du prince d« Woronoff , qu'ils avaient rencontré par hasard à l'hôtel Féder , où ils étaient logés. Le Russe, avec cette hardiesse de plus ou moins bon goût particulière à ses compatriotes, avait fort avancé ses affaires en fort peu de temps auprès de la comtesse.

Fier et un peu timide, comme tous les hommes d'un talent véritable, et il était de ce nombre, Carvajal avait préféré la retraite à la lutte. Il n'avait adressé à Célimène ni reproches ni plaintes; il s'était retranché dans le silence ; les tendres et spirituels empressements avaient fait place à la réserve, à la froideur. L'infidèle, piquée, s'était juré à elle-même de le ramener à ses pieds par la jalousie; mauvais système avec les hommes fiers; elle n'avait fait que l'éloigner davantage. Déçue dans son cal*

sont tirés de la procédure instruite à Rome contre Cagliostro en 1790 et publiée en italien par la Chambre Apostolique.

cul, et bien convaincue de l'inutilité de ses manèges, la coquette avait fini par opposer bouderie k bouderie , et Ton ne se parlait plus. Pourtant la comtesse revint la première, cela devait être ainsi, à son taciturne Hippolyte; sous le prétexte spécieux, mais bien trouvé , que son tour était venu d'acquitter sa dette et de raconter son histoire, elle jeta adroitement les premières bases d'une réconciliation :

«Eh bien! monsieur de Carvajal, lui demanda- t-elle avec un méchant petit sourire , comptez-vous persévérer longtemps dans votre mutisme, et n'avez-vous rien à nous raconter?

— Pardon , madame , je suis prêt à payer ma dette comme tout le monde ; si je gardais le silence , c'est que j'étais occupé à chercher dans mes souvenirs une histoire qui ne fût pas trop indigne de ses devancières.

— Et l'avez-vous trouvée?

— Oui , madame ; et pour vous prouver, comme M. le colonel Rudentz, ma scrupuleuse fidélité, je neveux pas même inventer un titre ; je baptise mon histoire comme il a baptisé la sienne, du nom de mon héros.

— Et ce nom?...

— Est Romuléo. Je me conforme à la loi commune, en m'exécutant sans plus de retard.

— A merveille ! J'aime les résolutions vite prises et les exécutions rapides, pourvu qu'on aille jusqu'au bout, » ajouta- t-elle en manière de défi , avec une intention que Carvajal ne voulut pas comprendre.

H ne releva pas le gant qu'on lui jetait et entra en matière immédiatement, sans répondre un seul mot a la comtesse.

ROMULÉÛ.

Pendant les premiers temps de mon séjour à Rome, où j'ai passé plusieurs années à étudier la peinture , je rencontrais fréquemment, à l'Ostérie de Raphaël, Via Goronaria, où nous nous réunissions alprs entre artistes, un jeune peintre romain à peu près de mon âge , nommé Romuléo ; nom dont il ét^it très vain, et qu'il faisait dériver naturel* lement de Romulus , le fondateur de la ville éternelle. Il prétendait descendre de lui en droite ligne, comme d'autres maisons romaines, que je pourrais nommer, sont issues, à ce qu'elles prétendent, des consuls et des tribuns de la république.

Quoi qu'il en soit, si les aïeux de Romuléo avaient été jadis illustres, leurs descendants avaient singulièrement déchu; spn pèjp, à lui, c'était connu de tout le monde, n'était qu'un pauvre charpentier du quartier des Monts». A Dieu ne plaise que je lui reproche, à lui pas plus qu'à per-? sonne, son origine. Je pense, à cet égard, comme Voltaire :

L'homme est tout par lai-mème et rien par. ses aïeux. D'ailleurs la profession de charpentier a été réhabilitée an

premier chef par saint Joseph, le père, selon la chair, de Notre Seigneur Jésus-Christ ; j'ajoute que Claude Gelée , avant d'être Claude Lorrain , avait été pâtissier , ce qui ne Ta pas empêché d'être le premier paysagiste de l'univers.

Cette dernière opinion n'était point celle de Romuléo, et nous avions là- dessus, chaque fois que nous nous rencontrions à l'Ostérie de Raphaël , des discussions interminables. La grâce attrayante du maître français , ses doux et frais ombrages , ses lointains paisibles , ses horizons lumineux ne disaient rien à l'imagination du Romain; sans compter que les sujets mythologiques de l'Arcadie et d'autres chefs-d'œuvre inimitables l'ennuyaient. Il le disait très-naïvement. Comme il ne traitait pas mieux Poussin, dont la sévérité noble et gracieuse ne lui plaisait pas davantage , j'avais cru d'abord que c'était, chez lui comme chez la plupart des Romains , pour ne pas dire tous , une prévention de patriotisme mal entendu, un parti pris contre tout ce qui n'est pas romain. Mais je m'aperçus ensuite qu'il était de bonne foi dans ses répugnances comme il l'é-» tait dans ses admirations ; je devrais dire son admiration , car il n'en avait qu'une, mais sans réserve, exclusive , absolue , une véritable passion; or, l'objet de cette passion était Salvator Rosa.

Il adorait les sites sauvages qu'il a peints de préférence à tous les autres, ses arbres tourmentés, ses ciels orageux, ses rochers abruptes , et jusqu'aux brigands qu'il a placés dans ses paysages, où ils sont si bien à leur place. Il n'aimait pas moins en lui le poète que le peintre et savait par cœur ses satires. H nous en récitait de longs passages avec une énergie, une expression, qui prouvaient la sincérité de son culte, la profondeur de son admiration,' j'allais dire de sa religion.

Il n'est pas jusqu'à la vie de Salvator qui ne le ravît en extase. Une tradition, vraie ou fausse, mais répandue parmi les artistes , prétend que, arrêté un jour par des bandits, Salvator Rosa s'enrôla sous leur bannière et vécut avec

ROMULÉO. 485

eux dans les montagnes. Romuléo appelait cela entendre la vie, et il soutenait que de notre temps, encore plus que de celui du grand artiste , la seule existence» digne d'un homme indépendant était celle qu'il avait adoptée. « Et d'ailleurs,. ajoutait-il, les lois sont faites pour les sots, comme les pièges pour les loups maladroits. »

Il citait , à. l'appui de son hérésie , l'exemple de Benvenuto Cellini , qui se vante lui-même dans ses Mémoires d'avoir tué d'un coup d'arquebuse un homme qui lui déplaisait, et ce ne fut probablement pas le seul. En fut-il moins l'ami du pape et de François Ier ? Et Garavage ? quelle vie orageuse ! que d'aventures ! Il tue à Rome, pour débuter, un spadassin de l'ambassadeur de l'empire; il se réfugie à Malte où il est créé chevalier de l'Ordre. Un autre chevalier son confrère se permet de le railler sur sa noblesse , il l'étend roide sur le carreau et passe à Livourne. Là il s'embarque pour l'Espagne, revient en Italie, arrive à Naples pendant la peste ; un soldat veut l'arrêter, il l'expédie d'un bon coup d'épée. Tout cela ne l'empêche point d'obtenir la commanderie de Syracuse et une pension considérable , de retourner à-Malte , comme si de rien n'était, et d'y mourir fort tranquillement à quatre-vingt-six ans.

Telles étaient les sympathies de Romuléo et ses prédilections; Romulus, son aïeul, qu'était-il lui-même, sinon un chef de brigands ? Ce n'était pas , croyez-le bien, un genre qu'il se donnait; c'était une affaire de tempérament, une complète conformité de nature, de goûts et d'instincts. Si Pythagore a dit vrai et que la métempsycose ne soit pas une chimère, Romuléo n'était autre que Salvator Rosa lui-même, revivant sous une autre forme et sous un autre nom. Il habitait même à Rome, via Gregoriana, n° 33, une mansarde quelconque dans la maison occupée jadis par son fétiche. Je vous entends me dire, comme Molière dansZes Femmes savantes, vers déjà cités par un de ces messieurs :

Quand sur une personne on prétend se régler C'est par ses beaux côtés qu'il faut lui ressembler;

l&k LES AMOÇR9 D'ITALIE.

Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, Monsieur, que de. tuer ou de voler comme elle.

Je voua comprend* parfaitement : vous voulez savoir si Romuléo était digne de son illustre modèlç, Saivator Rosa, en un mot, s'il avait du talent. Eh bien l oui , m#ssieurs , il en avait, et il en. aurait eu bien davantage s'il avait travaillé : car si le travail ne 4on$ç pas le talent, le talent sans le travail n'est qu'un ge*me qui ne fructifie point; c'est ce. qui faisait dire à $uff<w que le génia. eat la persévérance,

Entraîné , dominé par ses sympathies , Romuléo suivait trop servilement les pas du maître , et mettait son pied, ' pour flioj&i dire» dans la traee de ses pieds. Lui aussi peignait des sites formidables, des natures tourmentées, le tout émaillé de bandits. Un de se* premiers tableaux , son premier peut-être, avait été naturellement Salvador arrêté par les brigands et s'enrégimentant dans la bande, Un second du même genre que te premier , car il n'en sortait pas, était tiré d'une autre tradition plus ou moins apfr cryphe.

On raconte qu'au xvte siècle , pendant que le fameux partisan Alfohso Pkcolomini infestait la Romagne, un autre chef de bande, non moins redoutable, Marco Sciarra, désolait l'Abruzze et la Campagne de Rome. Il avait sous ses ordres plusieurs milliers d'hommes, et vendait ou louait aux seigneurs dm temps des sicaires pour exécuter leurs vengeances; or, Le Tasse, allant un jour de Rome k Naptes, toniba, près de Fonnies , dans les mains de ce terrible aventurier; mais la gloire de son nom le sauva, et les ban-* dits l'escortèrent jusqu'en lieu sûr, en lui chantant, comme les gondoliers de Venise , des octaves de la Jérusalem dè> livrée.

Tel est le sujet qu'avait choisi Romuléo, et ce sujet l'avait bien inspiré, car sa toile eut du succès et le méritait. Il n'avait fait jusqu'alors et ne fit depuis jamais rien de mieux. Vous croye? sans doute que le héros du ta-

ROMULÉO* i«l

bleau était 1& poète t c'était 1# eh^f de brigaafo 9t c'était lui-m&fte, Rcgauléo, qu'il avait représenté sous les trait» de Marco Sciarra. Je dois avouer qu'il faisait fort tues, sous lç costume de bandit.

Romuléo était , du reste , un fort beau garçon de vingts - ciaq k vingt-six ans , robuste, élancé , hardiment découplé) avec de Marges épaules et une poitrine bien effacée. Tout en lui accusait la force et l'agilité % mais il avait une mauvaise figure. D'épais favoris noirs 1*4 cachaient la moitié $u visage et donnaient à ses traits , déjà fort peu deux par çux-mênies, upe expression dure et rébarbative. Ses grands yeux noirs ombragés de sourcils touffus avaient des regards sinistres et jetaient des feux sombres. Quand la discussion s'échauffait et qu'il était irrité par la contradiction., des éclairs de férocité sillonnaient sa figure ; on sentait qu'il ne réprimait qu'avec peine la vicd^ce de son caractère, et que ne pouvant réduire au silence les contradicteurs, il le* eût volontiers poignardés. Personne ne l'aimait et tout le monde le craignait.

Né au quartier des MoDta, l'un des plus mal famés de Borne, il ne démettait pas sqn origine : il passait peur avoir, tout ejrfant, tué d'un coup de marteau, dans l'ateliey de son père, un de ses frères plus jeune que lui. C'était, il est vrai, dans un accès de colère et sans avoir conscience *lu meurtre qu'il commettait; mais un pareil début n'annonçait, à coup sûr, ni des moeurs douces , ni une nature tendre. Son père même s'était fait avec la police plus d'une mauvaise affaire. Il donnait plus vite un coup de couteau qu'une bonne raison , sans compter qu'il était peu scrupuleux sur le chapitre de' la .propriété , et qu'on l'accusait, che? ses voisins, 4'avoir assommé sa femme dans [ \m transport çle jalousie furieuse- Ajoutons, & la décharge Ae Romuléo, qu'il avait reçu dans son enfance plus de coups que de morceaux de pain et aucune éducation première.

Ces honorables antécédents, plus ou moins connus, n'a-

* vaient inspiré à aucun de nous le désir de se lier avec lui. On ne le voyait qu'à l'Ostérie de Raphaël, où venaient tous les artistes; mais il n'allait chez personne et personne n'allait chez lui. Et puis avait-il un chez lui ? Voila la question ! comme dit Hamlet , et cette question était pour nous tous un problème insoluble. C'était le bohémien par excellence. Il perchait, il ne logeait pas. Tantôt il paraissait à l'Ostérie de la via Coronaria vêtu splendidement et toujours de couleurs voyantes ; tantôt on le rencontrait dans la rue couvert d'un manteau plus que mûr et frangé par le bas d'un linge problématique, et marchant sur les tiges de ses bottes. Avec cela une vanité de femme, soignant à l'excès sa toilette , quand il en avait une , et en parlant à tout propos, se faisant plus riche qu'il n'était, affectant les airs d'un petit maître et d'un conquérant.

Son amour-propre d'artiste était pyramidal. Il trouvait tout mauvais; on lui avait toujours volé ses sujets, ses idées; tant qu'on n'avait pas vu ce qu'il devait faire, on n'avait rien vu ; ce qu'il avait déjà fait n'était rien auprès. S'il eût travaillé sérieusement, il n'est pas douteux, je vous l'ai déjà dit, qu'il n'eût fait quelque chose et pris une place honorable parmi les artistes de son pays ; mais il ne travaillait pas , et s'il lui arrivait , à de longs intervalles , de prendre un pinceau, faute d'étude et de méditation , il reproduisait toujours la même pensée, un site sauvage et une scène de brigands. Il n'avait que du chique , comme on dit dans les ateliers , et ne s'était jamais élevé au-dessus des tableaux de chevalet.

Il honorait d'une haine implacable les réputations établies et les académies : Gamuccini était sa bête noire et l'académie de Saint-Luc son souffre-douleur. C'était contre elle, contre lui, un feu roulant, un déluge intarissable de * plaisanteries. Quelques-unes étaient assez drôles, car il avait de l'esprit argent comptant, et une verve inépuisable quand la passion le possédait. Ce que les militaires appellent dans leur argot pékin, les artistes parisiens ponsif, et les

ROMULÉO. 489

étudiants allemands philistin, il l'appelait, lui, un camus, car il ne prononçait jamais autrement le nom de Camuccini; or, il y a ici un double jeu de mots en français entre les deux premières syllabes du nom, et en italien entre le nom tout entier, et le mot Càmoscio, qui signifie camus. L'académie de Saint-Luc était la confrérie des camus; l'Académie de France la pépinière des camus ; son directeur le grand lama des camus; tout, en un mot, excepté Salyator Rosa et lui , était camus.

Je comprenais en l'entendant parler, et surtout envoyant flamboyer ses mauvais yeux, ces haines d'artistes qui firent empoisonner , à ce qu'on dit , par leurs ennemis le Baroche et Dominiquin.

Il n'épargnait, je ne sais trop pourquoi, que le chevalier Siqueira, mon maître, presque mon père, établi à Borne ; celui-là seul trouvait grâce à ses yeux, bien qu'il fût directeur de l'Académie des Beaux-Arts de Lisbonne, pensionné par le roi de Portugal, et, par-dessus le marché, homme en réputation, quoique homme de génie : Siqueira* n'était pas camus. Il terminait en ce temps quatre grandes toiles dont les figures étaient innombrables, et où, à force de fantaisie, d'originalité, de talent, il avait élevé le genre à la hauteur de l'histoire.

L'une représente l'Adoration des Mages arrivés des extrémités de l'Orient dans leurs éclatants costumes, et l'on voit leurs noirs esclaves déposer aux pieds de l'Enfant-Dieu les riches présents qu'ils apportent de leur lointaine patrie. L'étoile miraculeuse qui les a guidés à travers les déserts est encore visible au fond du ciel et répand sur la nature une clarté divine. La seconde toile est une Transfiguration. Le Christ est vraiment aérien et déjà dégagé des liens de la matière. Son corps n'est qu'une apparence; il n'a plus de pieds ; immobile au milieu de sa gloire , il est soutenu dans l'espace par une force surnaturelle. La troisième toile est une Descente de Croix. Ici la scène change; la nature est en deuil. C'est bien là ce ciel lugubre et téné-

490 LES ÀMOUftS D'ITALIE .

breux décrit dans l'Évangile ; une sombre mélaiicpfie est répandue sur la foce de la terre. La quatrième représente le Jugement dernier. Le Christ qu'on a vu enfant , puis tranfiguré , puis crucifié, siège sur les nuées pour juger les humains; illuminé par une lumière céleste, il a sous ses pieds un océan noir' cette terrible vallée de Josapfcat, où tout ce qui est caché dans les ténèbres sera mis à découvert, et plus bas les innombrables générations des hommes 'secouent la pierre du sépulcre tfù son de la redoutable trompette. L'ensemble de l'oeuvre est étttouvacùt et frappant comme la réalité elle-ttréMe *. il y a ft du Martitm et du Gôîlaùtè*.

« A la bonne heure, disait Romuléo, ce n'est pajs là dû badigeon de Camus ni dès mannequins d'académies. Cfest grand, c'est simple, c'est coloré, c'est tèfrriMe et satisfaisant dans stm genre, presque autant, Dièfù tue pardonne, que Balrator dans le sien. J'aime atassi sa Madeleine* Voilà dô la dùuleur; Voilà du ïetaords ; mais ml «mords véritable et pas une -donleuï de tonventitm. je suis fâché seulement que le toi de Bavière l'ait louée. Sa Majesté tudesque aurait dit, & fce qu'on prétend : C'est U premièfè fois que je vois le repentir. L'enôens de ce camus couronné m'empoisonne mon impression. Je ne pourrai plus Tegarder ce tableau. Oui, j'aime Siqueira, et vous auSsi j*imagine taon fchfcr Carvàjal. Quoique vieto, il est plus jeune d'esprit et de fcœur que beaucoup de jeunes camus. Que dis-je! Un camus n'est jamais jeune, il naît en état de calvitie et avéfc une perruque. H aime les jeunes gens, lui; il les encourage, il les loue ; il n*est pas jaloux d'eux, il n'en a pas peur. S'il fchoisit des sujets religieux , ce n'est pas par ton,' c'est qu'il est véritablement religieux; il peint de conviction. Et dire qu'il a passé trente-deux ans à être directeur d'une académie et à Lisbonne encore! C'est dommage. H n'a que ce seul défaut. Mais, on n'est pas parfait, et celane m'empêche pas de l'aimer. Il a une façon de vivre qui me va ; l'hiver il habite

ROMTJLÊO. 494

Rome ; l'été il se retire à Castel-Grandolfb où il travaille comme mi lion. C'est comme moi : je me dissipe un peu cet hiver ; mais vous verrez comme Je travaillerai l'été pro^ chain. Les camus n'ont qu'à se bien tenir. Si nous ménagions du camus, messieurs? J'ai envie de boi*èun verre de leur sang k la santé de Siquèirà. »

J*ai toujours soupçonné tfpè le faible de ïlomùléo pour le peintre portugais vèSnàït de ce que celui-ci lui prêtait de temps dn temps à fonds perdu un écu pour 5aîler dîner. A défaut d'autre vertu, Romuléo avait du moins la reconnaissance de l'estomac. Malgrê toutes ses prétentidns et ses airs dé -grand seigneur, il n'avait pas l'aplomb d'un hdmme qui a de l'argent dans "sa poche ; on voyait an Contraire dans ses yeux la convoitise de l'homme qui, n'en ayant pas, en voit î>rffl#r dans là poche de son prochain.

Un jour que tes eau* étaient basses, du pdnr mîeux dire entièrement taries , il avait peint , nous le savions , pour un cabkretier de ïlipêtta un coq dont Celui-ci attaït fait l'enseigne de son cabaret. Or, il arriva à Ce cdquhe» aVénturte afesfez plaisante. Un Anglais, grand kmattërir de tableaux et grand fiireteur de carrefours, en fat frappé'en passant, et c'est une justice à rendre à Romuléo, éon enseigne tranchait en effet avec avantage sut toutes ses voisines. Nôtte amateur d'outre-mer y vit un pintièau expérimenté et cnit avoir mis la main sur un chef-à'oëuvre ; hnrèf, il proposa au câbaretier de lui vendre son enseigné. Le rosé Romain vît du premier coup d'oeil à qui il avait affaire et profita de là circonstance. H fit le renchéri, dit que son enseigne étaitlà fortune de son établissement ; qu'elle était d*un grfcnd maître et qu'on venait pdùr la voir de tous les quartiers de Rome.

« Vous m'en donneriez cent écus, àjouta-t-il, que vous ne me décideriez pas à vous la céder.

*— Eh bien! je vous en donne deux Cents. »

Le marché fut conclu h ce prix. Le coq fat descendu sur-le-champ de sa potence en fer : l'Anglais le prit sous son

bras et l'emporta à son auberge, avec un flegme tout britannique. H avait bien coûté au cabaretier quatre écus consommés dans son cabaret. Disons à sa louange qu'il se montra reconnaissant envers l'artiste et lui ouvrit un crédit de huit jours.

Ronudéo tourna la chose en plaisanterie ; mais il était visiblement flatté qu'un simple coq de sa composition eût été vendu deux cents écus , tandis que ses deux chefsd'œuvre réunis, son Salvator Rosa et son Marco Sciarra ne lui en avaient pas rapporté la moitié. Il parla moins mal à F avenir des Anglais, qui eux, du moins, se connaissaient en chefs-d'œuvre et savaient les payer. Mais il n'en fut que plus acharné contre les camus.

« Que faire dans une ville, disait-il en se promenant à grands pas dans l'Ostérie de Raphaël , où une enseigne se vend quatre fois plus cher qu'un tableau d'histoire et un tableau de moi, encore ? Je vous le dis et je vous le répète, il n'y a d'autre état possible dans une pareille société que celui de brigand. L'illustre, le divin Salvator Rosa, mon maître, m'a donné un exemple que j'aurais dû suivre depuis longtemps.

Là-dessus il se mit à déclamer une satire où son divin maître lance toutes les foudres de la poésie contre les Camuccinj de son temps. Après quoi il emboucha sa propre trompette pour célébrer les hauts faits, la vie libre et vraiment virile de ses héros illégitimes, depuis son modèle Marco Sciarra de glorieuse mémoire, et l'illustre Scarpaléga, qui avait acheté du cardinal Francesc© Barbérini le droit d'asile sur ses terres de Palestrines, jusqu'à Angiolino del Duca, surnommé la Providence des .pauvres, le Roi de la Campagne, et ce fier Garbarone de Sonnino, auquel le pape envoya en députation sur la montagne le cardinal secrétaire d'État en personne. Les lauriers de tous ces grands hommes l'empêchaient de dormir, et il se promettait d'illustrer son nom comme eux , tôt ou tard.

ROMULÉO. 493

« Oui, s'écriait-il en étendant la main comme les trois Suisses du Grùtli, je le jure par le noyer maudit de Sainte-Marie du Peuple ! »

C'était lk son serment du Styx. Pour le comprendre , il faut savoir qu'il y avait près de cette porte de Rome qui mène auPont-Milvio un noyer sous lequel tous les diables de l'enfer venaient danser pendant la nuit. Pascal II, le pieux correspondant de saint Louis de Gonzague, exorcisa l'arbre ensorcelé, et le peuple romain y bâtit à ses frais l'église appelée pour cette raison Sainte-Marie du Peuple, laquelle a donné son nom à la place et à la porte voisines.

Je. vons en ai déjà dit beaucoup sur Romuléo, mais je ne vous ai pas tout dit ; le meilleur reste encore à dire. C'est toujours de plus beau en plus beau, comme chez Nicolet. Romuléo était amoureux. N'allez point vous imaginer que l'objet de sa flamme fût quelque Dulcinée des tavernes qu'il fréquentait. Non point, ce n'était rien moins, s'il vous plaît, que la charmante marquise Orséolo, la plus jolie veuve de Rome et la plus courtisée, quoi qu'elle ne fût -plus bien jeune et approchât de la trentaine. Son petit nom, connu de tout le monde, de trop de monde, était Settimia. On ne l'appelait partout que la belle Settimia.

Sauf qu'elle était plutôt petite que grande, quelle taille et quels appas ! C'était la beauté romaine dans toute sa perfection, pâleur mate, peau de satin, dents d'ivoire, grands yeux noirs, cheveux plus noirs encore. . . . Pardon,messieurs, je m'aperçois trop tard que j'ai tout l'air de rédiger le signalement d'un passeport. En un mot la marquise, étonnamment conservée et coquette au degré superlatif, avait fait cent conquêtes et menaçait d'en faire le double avant de déposer les armes. Où avait-elle fait celle de Romuléo? je l'ignore. Il l'avait probablement rencontrée, comme tout le monde, au Corso, à là porta Pia, ou à la villa Rorghèse; car elle se montrait tous les jours, suivant la saison, à ces rendez-vous du beau monde romain, et avec elle l'adorateur du moment.

Peu scrupuleuse eût le nombre, la marquise n'était pas difficile sur le choix. Elle avait pour système, comme beaucoup de femmes que je connais, ajouta Carvajal avec intention et en regardant fixement la comtesse, de ne décourager personne et d'accepter tous les encens. * H faut plaire à tout le monde, » répétait-elle souvent, et cette sage maxime était sa règle de conduite. Un brigand l'aurait lorgnée qu'elle aurait souri au brigand. Une telle femme devait naturellement plaire à Romuïéo. D'abord elle était à la mode, et cette circonstance flattait singulièrement sa vanité d'artiste. Il se savait gré à lui-même d'aimer une femme k la mode. Si Von passait k F alambic les neuf dixièmes des fassions àh monde, on trouverait que la vanité efttre au moins pour trois quarts dans leur composition.

« Et le damier quart? demanda là comtesse.

-* Je ne suis pas chimiste, matkttrie, et je laisse h dépks savants <jtie moi le séîn èè décider si c'est dtt désœuvrement ou du libertinage.... Pardon, le mot est un peu gros, mais tm grand 'itaoraîiste a dit qtfil y eâ a toujours un gram dans le cœur de k femme la plus honnête. »

L'amour de Rowtttléo pottr la belle Settimîa n'éf art, je le crains, ni très-respectueux ni très-plaftoniejùle ; il ne tenait pas précisément à posséder son cteùr, si elle èïi ataSt tm; c'est sa personne qu'il voulait, mais il la voulait bien, et vous savez que leis Espagnols, qm fassent à juste ûtre pour avoir de la volonté, n'ont qu'un seul mot, Querer, pour dire vouloir et aimer. AMer est donc vouloir, et celui qui vetrt le plus est celui qui aime le mieux-. Or, comme Romulétr n'était pas homme, lui, à craindre îa concurrence, il attendait son tour , espéTaïrt tout de sa bonne mine et de l'iiff-" prévu.

Lé hasard du reste ou la fortune, sinon l'instinct et la sympathie, l'avaient parfaitement coftsefllé; il ne pouvait pas aidresser ses vœux à une idole plus capable de les comprendre et de les écouter. Éminemment sensuelle, comme l'indiquaient du reste sa lèvre un peu forte et un embompoiflt

ROMULÉO. «95

tout matériel, la marquise ne se fût, je me l'imagine da mojas,jiullemeDt accommodée de l'amour éthéré des sonnets de Pétrarque; la stature ipâle et robuste de Romuléo avait dû nécessairement faire impression sur elle. Il avait soin de ne se montrer à ses yeux que lorsqu'il était bien nippé, et quand les fonds baissaient, je suppose qu'il eût donné de grand cœur son âme pour un habit.

Ses affaires du reste étaient fort peu avancées : on n'en était qu'aux préliminaires , et ces préliminaires duraient déjà depuis longtemps. Il avait beaucoup lorgné ; on lui avait souri plus d'une fois; mais on ne se voyait qu'à la promenade, et quoique en Italie beaucoup de passions , j'aime mieux dire d'intrigues, n'aient pas d'autres commencements, on ne s'était ni parlé ni écrit. Par haine des camus autant que par pauvreté, Romuléo n'allait point dans le monde; il ne pouvait donc rencontrer la marquise ni chez elle ni chez d'autres. H ne lui restait après ses promenades que la ressource des églises et du théâtre. C'est là le second acte d'une bonne fortune italienne, et l'on n'en* était encore qu'au premier.

H arriva à Rome sur ces entrefaites une aventure qui fit quelque bruit. Un banquier de la rue San Carlo a Gatinari, » assez mal famé d'ailleurs, un honnête usurier, avait reçu tkas la journée un payement de dix mille écus romains, environ soixante mille francs et les avait encore dans sa

caisse. Le soir, comme il revenait du théâtre assez tard, il s aperçut qu'il était suivi par deux individus enveloppés dans de larges manteaux, et dont il ne pouvait distinguer ni Blême apercevoir la figure. Il pensa h ces dix mille écus, et le cœur commença à lui battre. Il se promit bien de dépister les inconnus en ne rentrant pas chez lui, et , arrivé devant *ft porte, il passa outre, comme si ce n'eûtpas été la sienne. Mais un des inconnus s'approcha de lui' le chapeau à la 1113111 et lui fit observer très-poliment qu'il se trompait dp numéro et qu'il avait passé sa maison. Le canon d'un pisolet lui prouva que ce monsieur si obligeant était parfaite-

ment informé. Pendant ce petit colloque, l'autre serrait de près notre usurier, qui dut, bon gré mal gré, rentrer chez lui, flanqué de ses deux gardes du corps. Sa ,vie répondait de son obéissance et de son silence. Précisément alors sa femme avait été conduire sa fille au couvent dans la Marche d'Ancône, et son fils était au collège des Jésuites; il vivait donc en ce moment chez lui en garçon avec un seul domestique.

On frappe ; le valet ouvre, et, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, il est incontinent terrassé, garrotté et dûment bâillonné par l'un des deux inconnus doué d'une force effrayante, tandis que l'autre, sans se départir un instant de l'exquise politesse dont il avait fait preuve déjà dans la rue, entretenait la conversation avec le maître du logis.

Dès que le domestique fut mis dans une situation où Ton n'avait rien à craindre de lui, le monsieur poli pria le banquier de vouloir bien lui prêter une dizaine de mille écus dont il avait besoin et qu'il lui rendrait quelque jour.... peut-être. Notre banquier répondit avec assez d'assurance, car l'amour de ses scudi lui donnait du cœur, qu'il n'avait pas chez lui cette somme.

« Pardon, lui répliqua-t-on, vous oubliez sans doute que vous l'avez reçue ce matin même.

— C'est vrai; mais j'en ai fait emploi dans la journée.

— Comme vous êtes un homme d'ordre et de commerce vous avez des livres et nous allons, si vous le permettez, vérifier la chose. Pour peu que vous disiez vrai et que je me sois trompé, il ne me restera plus qu'à vous prier, monsieur, d'agréer toutes mes excuses. »

Les livres du banquier n'étaient que trop bien tenus ; ils lui donnèrent tort; sa caisse plus tort encore, et les dix mille écus passèrent jusqu'au dernier baïoque dans la poche des deux emprunteurs. Quand cette petite affaire fut réglée a. la satisfaction des parties prenantes, le monsieur poli, qui paraissait le chef de l'expédition, dit au banquier :

ROMULÉO. 497

— Maintenant, monsieur, je vous prie de ne pas vous gêner, et de vous coucher absolument comme si nous n'étions pas ici. Nous vous avons privé de votre valet; il est donc juste que nous le remplacions. Voici vos pantoufles, monsieur, et je vais avoir l'honneur de vous préparer moi-même votre verre d'eau sucrée. Avez-vous l'habitude de. faire bassiner votre lit? Ne vous gênez pas, vous dis-je; nous sommes ici pour vous servir.

Quand le maître de la maison fut couché, ils prirent congé de lui avez toutes sortes de civilités, et ils étaient déjà bien loin avant qu'il eût seulement retrouvé son valet.

On s'entretint beaucoup a Rome de ce vol audacieux et si poliment exécuté ; mais il fut impossible d'en découvrir les auteurs, qui étaient masqués tous deux ; la victime de cet emprunt forcé, qui, sauf la forme, n'est pas sans exemple dans l'histoire des gouvernements., attend encore et attendra longtemps sans doute son remboursement, absolument comme les porteurs d'assignats.

On parla à l'Ostérie de Raphaël, comme partout , de cette aventure ; Romuléo y prenait un vif intérêt, voulait en connaître à fond tous les détails ; on ne lui en donnait jamais assez. H trouvait le denier gros et l'affaire bien menée. Ce qui avait appauvri le négociant de San Carlo a Catinari ne l'avait pas enrichi, du moins en apparence. Ses habits montraient la corde, et ses bottes, comme certain personnage de Térence, faisaient eau de toutes parts. C'est sous ce piteux plumage qu'il se montrait à TOstérie ; mais il parait qu'il en avait un de rechange, car un soir à la brune je le rencontrai plus flamblant que jamais au Corso. Il était planté comme une sentinelle à son poste devant un petit palais fort coquet situé à l'angle de la rue des Trois- Voleurs, viadei Tre Ladroni, et qu'habitaient ses amours la marquise Orséolo.

Il semblait depuis quelque temps être devenu beaucoup plus entreprenant. Son stage commençait à lui peser, il voulait avoir à la fin son tour. Ce n'était pas une chose

commode , même pour une Pénélope aussi peu farouche que la belle Settimia, d'avoir à ses trousses un poursuivant de ce caractère ; et quand la marquise s'aperçut que ses jolis sourires du Corso et de la porta Pia l'avaient cette fois engagée plus qu'elle ne l'aurait voulu, elle les supprima complètement. Mais cette brusque retraite lui valut une déclaration menaçante encore plus qu'amoureuse, signée Romuléo et une poursuite.... quedis-je? une persécution de tous les instants.

« Vous serez h moi malgré vous, lui avait-il écrit insolemment; je l'ai juré par le noyer maudit de Sainte-Marie du Peuple. »

La marquise avait commencé par coqueter ; elle finit par avoir peur, dépendant elle avait d'assez longs répits pendant lesquels elle pouvait au moins respirer : Romuléo faisait depuis quelque temps des absences fréquentes. H disparaissait des huit, des quinze jours de suite ; puis, un beau soir, il reparaissait, comme un météore, àl'Ostérie de la via Coronaria et au coin de la rue des Trois- Voleurs. Dans quelle région du ciel ou de la terre se plongeait cette étoile radieuse pendant ces éclipses totales? C'est ce qu'aucun de nous ne savait ni n'était curieux de savoir. Nous étions comme la marquise Orséolo, nous en avions un peu peur, et sans l'aimer jamais, il nous plaisait plus absent que présent.

Ses allures mystérieuses n'étaient pas de nature à diminuer nos préventions et à lui attirer notre confiance. Nous nous attendions toujours à le voir compromis, comme monsieur son père, dans quelque méchante affaire, et pas un de nous n'était jaloux d'être atteint par les éclaboussures. Nous lui battions froid, mais sans trop d'affectation, par prudence et dans la crainte toujours d'un mauvais coup.

Il était, du reste, fort remplumé, mis avec un luxe de mauvais aloi, mais enfin mis richement. Il portait des bagues à tous les doigts, des chaînes d'or à toutes les bouton*

ROMULÉG. 409

nières, et il faisait volontiers étalage de ses bijoux. Ajoutez à cela qu'il avait toujours maintenant de l'argent dans sa poche.

Nous ne lui connaissions cependant aucun emploi, aucun travail; il ne peignait plus du tout. D'où lui venait donc sa nouvelle opulence? Avait-il gagné le gros lot à la loterie de Monte Gitorio, ou quelque héritage collatéral lui était-il tombé des nues? H avait en effet parlé d'un oncle mort récemment à Yiterbe, et il attribuait ses absences aux soins de cette succession. Il était fort peu probable que le frère ou beau-frère d'un misérable ouvrier charpentier du quartier des Monts eût laissé h ses neveux de quoi rouler carrosse à Rome ; car j'ai oublié de vous dire que Romuléo ne se faisait pas faute de paraître en voiture au Corso , afin sans doute d'éblouir son inhumaine ; mais, après tout, l'histoire de l'héritage, quoique peu probable, n'était pas absolument impossible, et pour l'intérêt que nous portions au personnage, nous aimions mieux le croire que d'y aller voir. Qui sait s'il n'était pas mouchard? Quoiqu'il en fftt, il parlait beaucoup moins de Salvator Rqsa et presque plus de ses anciens amis les brigands de i'Abruzïe et de la Campagne de Rome.

Habitués par état à étudier, à scruter les traits du visage, afin d'en saisir non-seulejnent la forme matérielle, mais l'expression intime, les peintres en général sont physiono? ^listes; or, j'avoue qu'en examinant à la dérobée la physionomie de Romuléo, j'en étais quelquefois effrayé. Certes elle n'avait jamais été tendre, mais maintenant elle avait un caractère habituel de férocité que rien ne pouvait adoucir.

Ses dents, ordinairement serrées, imprimaient aux mus-* clés de sa bouche une contraction qui tournait au rictus et lui donnait le sourire le plus faux et le plus mauvais dumonde. Le blanc de ses yeux était parfois si rouge, que je m'attendais toujours à en voir couler non des larmes, mais du sang. Et puis son regard sombre était devenu iiyjuiet, comme celui d'une bête fauve ou d'un criminel. Il errait sans cesse

autour de lui avec la défiance mal déguisée d'une conscience troublée et pleine de terreurs réelles ou imaginaires. Une porte s'ouvrait-elle un peu brusquement, il tressaillait, et si quelque personne inconnue entrait dans l'Ostérie, il la suivait des yeux d'un air soupçonneux, et quittait d'ordinaire la place avant elle.

Je gardais pour moi mes observations, mais j'en profitais pour mon propre usage, et j'évitais tous les jours davantage d'avoir aucuns rapports , même de simple conversation, avec Romuléo. Pour tout dire en un mot, il m'était suspect. Je n'eus bientôt pas grand'peine à l'éviter, attendu qu'après être vfenu tous les soirs exactement pendant huit jours à l'Ostérie de Raphaël, il disparut de nouveau tout d'un coup, sous prétexte d'aller à Viterbe recueillir la fameuse succession de cet oncle, arrivé là juste à point , comme les dramaturges maladroits de l'antiquité, embarrassés de leur dénoûment, faisaient descendre un dieu sur la scène pour trancher toutes les difficultés. C'est ce qu'Horace expose en se moquant : Deus ex machina, parce que le dieu demandé arrivait du ciel sur les ressorts du machiniste.

Romuléo, depuis* sa dernière éclipse , n'avait point reparu à Rome , ou du moins à la via Goronaria , où l'on s'accommodait parfaitement de son absence. Un jour mes études me conduisirent à Cora, petite ville située au pied des monts Yolsques, qui appartient au sénat de Rome. J'y passai toute une journée à en dessiner les murs cyclopéens les plus beaux qui soient en Italie et les restes de deux temples, dédiés l'un k Hercule, l'autre aux deux jumeaux Castor et Pollux. Le soir venu, j'espérais trouver l'hospitalité pour la nuit chez un certain Nino Pasquali auquel j'étais recommandé et qui ne m'offrit littéralement qu'un verre d'eau. Pour un gite, il n'en fut pas même question; il habitait pourtant un fort joli palais; je reconnus à ce procédé brutal .ce Latium ferox, aussi rude aujourd'hui qu'il l'était au temps de Cicéron.

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La nuit étant belle, je me décidai à partir pour Rome le soir même. Secouant la poussière de mes pieds à la porte de cette ville inhospitalière, je la quittai k l'Angélus. La seule chance adverse que j'eusse à redouter était la rencontre de quelque bande ou de quelque bandit isolé qui m'aurait fait un mauvais parti.

Mais outre que je ne suis pas naturellement trembleur, comme ce pauvre Léopold Robert, qui travaillait alors à ses Moissonneurs y et qui n'osa jamais m'accompagner à Cora , je n'avais rien à craindre, parce que je n'avais rien à perdre. Un voyageur à pied, et peintre par-dessus le marché, est peu fait pour tenter la cupidité des voleurs. Et puis je pouvais tomber comme un de mes confrères entre les mains d'un autre Mazzocchi, et racheter aussi ma vie en faisant le portrait du bandit.

Ce Mazzocchi^ soit dit en parenthèse, était fort beau, fort éloquent, et j'ose ajouter fort généreux. Ayant arrêté sur le grand chemin un voyageur à cheval qui n'avait qu'un écu , il lui fit cadeau d'un sequin d'or. Je ne connais pas beaucoup d'honnêtes gens capables d'une pareille munificence. Arrêté à son tour, il en fut quitte pour la prison. H y eut bientôt une cour; les princesses romaines elles-mêmes l'allaient voir par curiosité ; elles le trouvèrent si bel homme, si beau parleur, qu'elles s'intéressèrent à lui et lui firent obtenir sa grâce. Une fois libre, il n'en fut que plus à la mode ; on l'invitait dans les soirées du plus grand monde. Le comte Bonadio, l'un des dandys daRome, s'était constitué son cornac et le présentait partout. Il fut même admis à baiser la mule du pape.

L'aigle en cage aspire toujours au ciel. Un beau jour, Mazzocchi fit un brusque adieu aux pompes du monde , sinon à celles de Satan, et revola dans ses montagnes. Mais son séjour à Rome lui fut fatal. Qui voit Rome, dit le proverbe italien, perd la foi; le proverbe fut retourné pour lui.... Ce furent ses anciens compagnons qui perdirent la foi qu'ils avaient eu jadis en lui. Un vieux brigand

qui, lui, n'avait jamais quitté sou aire, suspecta la fidélité d'un homme amolli par la civilisation, et, nouveau Rutile, le tua d'un coup de poignard.

J'avais marché plusieurs heures sans aucune rencontre ê ni bonne ni mauvaise ; il pouvait être deux heures de nuit quand j'arrivai au village de San Juliano.

Le tavernier de l'endroit, un brave napolitain, de Gaëte, nommé Gaétano, chez qui je m'étais rafraîchi la veille, eu allant à Cora, se trouvait sur le seuil de sa porte , comme je repassais devant sa bettola ; il me reconnut et me força d'entrer chez lui. Plus humain que l'inhumain Nino Pasquali , il m'offrit une botte de paille fraîche , le seul lit qu'il possédât, et une tranche de jambon fumé assaisonnée d'un fiasque de vin de Genzano.

« Povero christiano! me dit. Gaétano, tout en préparant mon souper. FratelUmio caro! Est-ce qu'on voyage à de pareilles heures ? Tu es donc las de l'existence, et ta veux absolument te faire assassiner? D'ici à Yellétri , qui n'est pourtant pas loin, je n'assurerais pas la peau d'un chrétien pour un baïoque. Tu n'as donc jamais entendu parler de la Gomitive du Dictateur?

— Jamais, en effet, lui répondis- je. Quest-ce donc que ce Dictateur et sa Gomitive? *

Là-dessus, il me raconta, pendant que je soupais, l'histoire suivante :

< Depuis l'amnistie accordée parle saint-père, à la terrible Gomitive de Masocco et de Gaspéroni, et après la destruction de Sonnino , qui leur avait servi de quartier général à eux comme à beaucoup d'autres, la Campagne était assez tranquille. H y avait des bandits, sans doute, il y en a toujours, mais plus de bande organisée, comme aux beaux jours des Corampono et des Roccagorga que j'ai connus tous deux, et qui, l'un et l'autre furent amnistiés aussi par Sa Sainteté. Mais depuis quelque temps tout cela a changé : Une nouvelle Gomitive s'est formée des débris des anciennes, sous les ordres d'un individu que per-

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sonne ne connaît, et qui arrive on ne sait d'où ; il a pris le titre de Dictateur; on rie l'appelle pas autrement. Je ne l'ai vu qu'une fois; c'est un fort beau garçon de vingtcinq à vingt-six ans, mis comme uri prince, et qui sait se faire obéir, je vous en réponds. Il se trouvait daiis sa bande un nommé Antonio Mattei, de Terracine, qui avait pris le bois et s'était mis en campagne pour avoir eïn* poisonné son père. H était soupçonné d'avoir expédié de la même manière deux de ses nouveaux camarades dont il était jaloux j et de plus de trahir les autres ; le Dictateur n'en a fait ni une ni deux, il l'a fait bel et bien fusille? comme un empoisonneur et un espion. Par saint Érasme de Gaete, mon bienheureux patron! voilà de la justice èxpéditive. Si monseigneur le gouverneur de Borne la fendait ainsi, les choses en iraient mieux. La Gomitive du Dictateur s'était d'abord établie sur les hauteurs du mont Lépino, précisément au-dessus de Cora, d'où Vdus venez* On envoya contre elle de Vellétri, il y a de cela cinq ou six semaines, une compagnie de carabiniers; mais ils ont été frottés d'une solennelle manière. Les morts ont été jetés tout nus k la voirie et les prisonniers brûlés sans rémission pour servir d'exemple aux survivants ; on n'a plus trouvé que leurs boutons et leurs éperons calcinés dans Un gros tas de cendres. Après cette belle équipée, on a tenté les voies de la douceur, comme on l'a fait avec suecès peur leurs prédécesseurs, et le recteur de Terracine, dem Casato Fasani s'est dévoué à cette périlleuse mission. Il les a cherchés plusieurs jours à travers la montagne, seul dads ses habits de prêtre et le crucifix à la main. Enfin il à rencontré le Dictateur et sa bande aux environs de Piperno, dans un grand bdis de liégesr qui leur servait de retraite. « Ayez pitié de vos concitoyens, leur a-t-il dit, en les « abordant courageusement ; rie rendez pas le mal polir le « bien; imitez le Sauveur qui rendit le bien pour le mal. Si « vous consentez à écouter mon humble voix et à rentrer dans « les sentiers du devoir, comme de bons chrétiens que vous

« êtes, le saint-père, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais « sa conversion, révoquera l'arrêt qui vous déclare fuor 6anc diti, hors la loi, et le passé vous sera pardonné. Au lieu « de la vie misérable que vous menez sur les montagnes, « vous aurez de bonnes places et de bonnes pensions, comme « vos braves camarades Masocco, Gaspéroni, Corampono c et Roccagorga. Je vous le jure au nom de la Madone et « sur l'image de son divin Fils ! » Le Dictateur ne fit que rire de l'homélie du saint homme et rejeta fièrement ses propositions , disant qu'il préférait à tous les emplois du monde, même au chapeau de cardinal, la liberté des montagnes. Mais une partie de la bande parut touchée et suivit le recteur kTerraccine. On les logea dans le séminaire, où ils jeûnèrent, prièrent, se confessèrent et communièrent comme vous et moi l'aurions pu faire, pendant la semaine sainte. Ce beau zèle se soutint quelques jours ; mais voici bien une autre fête ; une belle nuit, ils enlevèrent les élèves du séminaire et le bon recteur lui-même, avec deux frères convers de la maison. Ils regagnèrent la montagne où le reste de la bande les attendait, et remercièrent à genoux saint Antoine du succès de leur ruse de guerre en baisant dévotement l'image de la Madone.

« Fasani, dit le Dictateur, puisque tu aimes tant à prê- « cher, fais-nous un sermon sur la mort. 'J'en vois quel- « ques-uns parmi vous à qui cette préparation ne sera pas « inutile. » Le recteur obéit et prêcha en plein air comme un révérend père des Missions, d'une manière fort édifiante. Pendant ce temps , le Dictateur avait envoyé un des frères convers à Terraccine, avec ordre d'en rapporter, le soir même, la rançon des prisonniers, si mieux on n'aimait les voir tous massacrés. Le messager revint à l'heure dite, heure militaire, avec la somme requise; mais comme il essayait d'en détourner quelques écus à son profit , il fut tué d'un coup de pistolet. Plus heureux que lui, son camarade eut la vie sauve, quoiqu'on eût oublié ou refusé sa rançon. Quant au recteur, qui avait

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fini par impatienter la bande, il ne dut la vie qu'à l'autorité du chef et aussi parce qu'il s'était mis sous la protection de saint Antoine. Le Dictateur lui remit généreusement sa rançon personnelle, à condition qu'il distribuerait l'argent aux pauvres de Terraccine , s'il ne voulait pas le garder pour lui ; mais en tout cas, cet argent ne devait pas rentrer dans les coffres du séminaire. De plus, il lui fit cadeau d'une fort belle bague qu'il le pria de porter en mémoire de lui, et lui délivra un sauf-conduit ainsi conçu : « Si ordina a qualumque comitiva di non toccare Casato Fasani. Etriade, Virtù e Fedelta! >» Ce qui veut dire en français : « On ordonne à. quelque hande que ce soit, de ne pas toucher Casato Fasani. Fraternité , Vertu et Fidélité. > — Signé : « LE DICTATEUR. > Ce fut lui, Fasani, qui ramena à' Terraccine les petits prisonniers. Us furent tous sauvés; mais il en coûta gros au séminaire. »

Le récit de Gaétano finit avec mon souper, et nous vidâmes ensemble , au dessert, un second fiasque de genzano.

San Juliano est un de ces misérables hameaux romains, % qui ne ressemblent à rien, et où la fièvre règne la moitié de l'année, la misère en tout temps. C'était jadis un des quatre-vingt-dix fiefs que les Borghèse possédaient dans la Campagne de Rome, et où ils exerçaient haute et basse justice comme les autres grands feudataires romains dans les leurs. Les rapines de leurs intendants, les cruautés de leurs sbires chassaient les paysans dans les montagnes et ce n'est pas là sans doute une des moindres causes qui , malgré les rigueurs de Rienzi et de Sixte V, ont rendu le brigandage endémique dans ces contrées. San Juliano compte à peine quelques centaines d'habitants qui, de tout temps, de l'aveu même de notre ami, Gaétano de Gaëte, ont fait bon ménage avec les bandits.

Pendant que nous causions autour de notre fiasque de genzano , à la clarté d'une torche de résine , la porte de la taverne était toute grande ouverte, et quoiqu'il fût minuit,

je voyais les habitants aller et venir comme en plein midi, plus qu'en plein midi, vu que la veille, quand j'avais traversé de jour en allant à. Cora, ce village désolé, sauf quelques paysans qui dormaient au soleil j je n'y avais pas rencontré une figure humaine, et il régnait dans ce désert un profond silence. Le soir, au contraire, personne ne dormait ; c'était, de tous côtés, des hommes qui chantaient sur la mandoline, des femmes qui dansaient, le tambour de basque à la main au son de la cornemuse. Gomme on était alors au temps de la moisson , les Àbbruzzais, descendus pour la faire du haut de leurs montagnes, avaient amené avec eux des Pifferari qui avaient mis tout en train , et bal et sérénades.

Tout à coup le bruit se répandit que la bande du Dictateur approchait du village. Vous croyez sans doute que tout le monde prit la fuite avec épouvante ? Tout le monde au contraire courut au-devant d'elle avec allégresse, les femmes avec leurs tambours de basque , les hommes avec leurs cornemuses et leurs mandolines. Les bandits parurent 'bientôt au nombre de trente à quarante ; évidemment ce n'était qu'un détachement. La Comitive au complet comptait plus du double, mais en marche la prudence la forçait de se diviser. Ces messieurs étaient tous armés jusqu'aux dents, de stylets, de pistolets et de carabines ; mais la plupart assez mal vêtus, et tous porteurs de figures patibulaires. Ils répondirent en bons camarades à l'empressement de la population, burent avec les hommes, dansèrent avec les femmes et les embrassèrent toutes plutôt dix fois qu'une. Mon ami Gaétano était le plus empressé. Il ne ménagea pas son genzano, qui, du reste, lui fut fort bien payé* On fit très-bien les choses de part et d'autre.

Quant à moi, dont la présence faisait tache au milieu du tableau, j'avais jugé prudent de me montrer le moins possible et je m'étais arrangé de manière à tout voir sans être vu. Bien m'en prit assurément , car lorsque le Dictateur parut lui-même monté sur un fort beau cheval et aussi

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grave, aussi fier qu'un général à la tête de sa division , je reconnus ou du moins je crus reconnaître en lui.... Savezvous qui'?... Mais n'anticipons pas. Nous saurons plus tard si je m'étais ou non trompé. Quoi qu'il en soit, peu jaloux en ce moment du coup de théâtre et peut-être de stylet qui aurait suivi nécessairement une reconnaissance, dans le cas où ines yeux ne m'auraient point abusé, j'évitai plus que jamais de me produire. Il est des secrets qu'il est prudent d'ignorer, et celui-là était du nombre.

La bande heureusement ne fit presque que traverser San Juliano, et la population lui fit la conduite jusqu'à un charmant petit lac bleu, séparé du village par une belle allée d'arbres touffue et qui n'est, comme tous ceux de la Campagne de Borne, que le cratère éteint d'un ancien volean. Là on prit congé les uns des autres, ravis de la connaissance ; rien ne manqua à la cordialité des adieux, pas même le coup de rétrier. La Comitive ayant son chef en tête, se dirigea en silence Vers les sombres bois de la Fayola, et la population revint dans ses pénates, je veux dire ses bouges au son plaintif et sauvage des cornemuses, sampo-r gnes, des Pifférari.

De retour à Rome, j'allai serrer ta main le soir même âmes camarades de l'osterie de Raphaël, oh je trouvai un nouveau visage. C'était un inconnu d'assez mauvaise mine qui ne partait à personne, et à qui personne ne parlait. Il venait tous les jours à la mêine heure, s'asseyait à la inême table devant un fiasque de vin d'Orviéto, le buvait lentement en écoutant tout ce qui se disait, et ne disant rien de ce qu'il pensait. Si cet hotnjne-lk n'était pas un espion, je ne suis pas un peintre. Mais un espion de qui} C'est ici que le doute commençait. À Rome il y a des espions de plus d'une espèce : espions du luon governo, c'est-à-dire de la police; espions du secrétaire d'État; espions du saint-office ; espions des ambassadeurs étrangers, Autriche, France, Naples, tutti quanti; espions de tout le monde. Il n'est pas jusqu'aux brigands qui n'aient

les leurs, et ceux-là ne sont ni les moins redoutables ni les moins redoutés.

H fallut naturellement raconter mon voyage, et je ne manquai pas de célébrer les merveilles de Gorà, en reprochant à Léopold Robert, qui était des nôtres, de m'avoir brûlé la politesse au dernier moment. Le verre d'eau de Nino Pasquali ne fut pas oublié. Arrivé à mon aventure de San Juliano et à la nuit passée dans la taverne de Gaéfano de Gaëte, j'entamai le chapitre du Dictateur, en ayant soin toutefois de garder prudemment pour moi seul, comme je viens de le faire ici, ma découverte ou mes soupçons. Le mot de Dictateur n'était pas sorti de mes lèvres que je vis les yeux de l'inconnu, de l'espion, puisque nous sommes convenus que c'en était un, fixés sur moi avec une persistance qui m'embarrassa. Je' n'en continuai pas moins mon récit jusqu'au bout.

« Puisque vous avez vu ce fameux Dictateur, me demanda le maître de l'osterie quand je l'eus terminé, quel homme est-ce? quel air a-t-il? quel âge peut-il avoir? »

Et comme j'hésitais à répondre d'une façon catégorique à ces questions pressantes :

« Pendant que vous parliez, reprit-il, il m'est venu une idée. Savez-vous laquelle? Je vous le donne en mille. Eh bien! messieurs, puisque vous ne devinez pas, je m'en vais vous le dire. Je pensais que ce chef de voleurs pourrait bien être Romuléo. H en est ma foi bien capable. Je n'ai jamais eu bonne opinion de ce garçon-là; si je le reçois dans mon établissement, c'est que je suis obligé par ma profession d'y recevoir tout le monde, mais j'ai été cent fois sur le point de le mettre à la porte. Ses airs de matamore et ses allures suspectes m'ont toujours répugné. Avec cela que les trois quarts du temps il ne me paye pas. Au fait, mon idée n'est peut-être pas si absurde qu'elle en a l'air. On a vu des choses plus extraordinaires. J'ai par devers moi des faits qui m'ont donné beaucoup à réfléchir. Oui, j'en crois mon instinct, je parierais maintenant

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que c'est lui, et pas plus tard que demain j'irai faire part à monseigneur le gouverneur de Rome de mes soupçons ou pour mieux dire de ma découverte. »

Il n'avait pas achevé sa phrase qu'un coup de stylet porté en pleine poitrine l'étendit roide mort au pied de son comptoir. C'est l'espion qui avait fait ce beau coup ; après quoi il sortit tranquillement de l'osterie au milieu de trente personnes dont pas une ne songea à lui mettre la main dessus. Moi qui vous parle, je fis comme les autres et cela par deux raisons, parce qu'en premier lieu il n'est jamais agréable, n'importe où l'on soit, de faire le métier de gendarme, puisqu'àRome en particulier il ne faut jamais se mêler de ces sortes d'affaires, surtout lorsqu'on est étranger, attendu que la première chose que font les sbires est de vous empoigner avec celui que vous avez vous-même empoigné et de vous conduire tous les deux en prison, sauf à s'expliquer ensuite. Une fois dans les griffes de la police, tirez-vous-en, si vous pouvez.

Àprè^ ce meurtre effronté, l'assassin ne reparut plus à l'osterie, ce fut là je le gage, la seule précaution qu'il daigna prendre. Un homicide de plus ou de moins n'est pas à Rome une affaire. À moins de cas tout à fait exceptionjtels, la justice ne s'émeut pas pour si peu. Toujours est-il que si nous perdîmes le patron du lieu nous fûmes par compensation débarrassés du mouchard. Quant à moi personnellement je me tins pour averti. Le stylet m'avait frisé de près dans tous les sens.

Très-peu de temps après cette aventure il en arriva une autre que je suis en mesure de vous raconter dans ses moindres détails, grâce aux renseignements que je me suis procurés plus tard. Vous n'avez point oublié, je l'espère, pour l'honneur de votre mémoire et pour mon honneur d'historien, la marquise Orséolo, cette belle Settimia qui avait allumé dans le cœur de Romuléo, comme dans celui de tant d'autres avant lui un si violent incendie. Elle avait alors pour adorateur un étranger, un prince russe quel-

conque comme il y en a partout, soit dit sans personnalité* M. de Woronoff. Il y a prince et prince, comme il y a fagot et fagot.

« Je vous remercie de la distinction» monsieur; j'aurai soin d'en prendre acte pour vous la rappeler au besoin,

— * Vous n'aurez pas cette peine, monsieur ; j'ai une excellente mémoire. Le bel amoureux s'appelait naturellement Gustave. Tous les Moscovites s'appellent Gustave.

— Vous tombez bien, monsieur, dit le prince, c'est précisément mon prénom.

— Qu'à cela ne tienne, monsieur, nous l'appellerons Octave * En sa qualité de jolie femme et de femme à la mode, la marquise était capricieuse et ses goûts changeaient avec les saisons. Elle raffolait alors des parties sur Veau par la raison peut-être qu'elle ne craignait pas de rencontrer sur le Tibre comme au Corso ou à la villa Borghèse son persécuteur acharné, Romuléo. Prince ou non prince, Octave ou Gustave, l'heureux du jour, avait fort galamment équipé pour plaire à ces beaux yeux une chaloupe où Ton faisait tête-à-tête avec un seul marinier, des promenades sentimentales sur le fleuve-roi. La chaloupe était amarrée au pied du mont Aventin, non loin du Prieuré de Malte, c'està-dire k l'extrémité occidentale de Borne. On s'y rendait en voiture, et une fois embarqué on se laissait mollement descendre au gré des flots, tantôt jusqu'au caçip de Porsenna si fameux par les aventures tant soit peu romanesques de Clélie et de Mutius.Scévola; tantôt jusqu'à la basilique de Saint-Paul, toujours brûlée et toujours reconstruite; quelquefois plus bas, suivant l'humeur de la belle Romaine*

Un jour nos deux amoureux descendirent de voiture comme à l'ordinaire au bout de la Strada di Marmorata et se rendirent droit à la chaloupe ; mais ils ne trouvèrent pas le marinier à la garde duquel elle était confiée et qui les conduisait habituellement. Ce contre-temps ne fit qu'irriter le caprice de la marquise : une heure avant elle se souciait à peine de cette promenade ; maintenant elle la désirait

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passionnément. Tous ces quartiers sont fort déserts; où trouver un autre marinier? Settimia s'impatientait> l'adorateur était piteux. Voyant leur cruel embarras, un inconnu vêtu comme les marins du port de Ripa Grande, qui est en face, vint fort à propos offrir ses services et fut agréé sans examen. On s'embarque ; on démarre ; on est parti.

Le fleuve était assez gros et Ton eut bientôt laissé derrière soi Ripa Grande, le prieuré de Malte, qui n'est qu'un ancien temple de Junon et les greniers de la Real Caméra. On rasa de fort près le mont Testaccio, les Prés du peuple romain qui sont au pied, et l'on salua de loin près de la porte Saint-Paul, la pyramide tumulaire de Gaïus Gestius. On passa rapidement devant l'embouchure du fleuve Almo qui vient de la fontaine Egérie, et qui se jette dans le Tibre en face du camp dePorsçnna; bientôt après on dépassa la basilique du désert, car là toute population cesse. A deux milles de Borne on est déjà çn plein désert.

La comtesse.... pardon!.», la marquise était assise au milieu de la chaloupe, son céladon russe ou non russe, Gustave ou Octave, roucoulait à ses pieds; c'était attendrissant. Ne voyant rien, n'écoutant rien, du moins en apparence, le marin de rencontre absorbé dans le soin du gouvernail n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; sa tâche était cependant bien facile; il ne s'agissait que de se laisser aller au courant. On descendit ainsi deux milles encore, et comme si l'humeur de la belle Settimia eût été ce jour-là d'aller jusqu'à Ostie, elle n'avait pas encore parlé de retour. La solitude et le silence régnaient sur les deux bords. On se trouvait alors juste à l'embouchure de l'Eau Férentine qui descend des monts d'Albane. Tout d'un coup et sans prononcer un seul mot, le marin s'élança cemme un tigre, saisit à bras-le-corps avec une force herculéenne le jeune étranger, le précipita dans le fleuve qui l'emporta mort au sein de l'Océan. Jamais homme ne passa plus brusquement et par une transition plus terrible des bras de l'amour dans ceux de l'éternité.

Ce meurtre accompli, le meurtrier aborda d'un coup d'aviron', enleva la marquise dans ses bras sans aucun ménagement et sauta sur la rive avec elle. Quant à la chaloupe, les flots remportèrent où ils voulurent. Une caritelle c'est-à-dire une coquille suspendue sur deux roues, stationnait au bord de l'Eau Férentine, attelée d'un barbe vigoureux et gardée par un conducteur a l'air farouche, couvert d'un chapeau pointu et d'un manteau de poil de chèvre, comme les bouviers de la plaine et les chevriers des montagnes. Le marin ou prétendu tel, ôta sans façon à la marquise «on châle et son chapeau qu'il jeta 4ans le Tibre, pour faire croire sans doute qu'elle s'était noyée avec son, amant ; lui présentant ensuite une rdbe de capucin qu'il avait tirée de la caritelle :

« Mettez cela, lui dit-il d'un ton bref. »

Comme Settimia résistait ou ne se hâtait pas assez, il la lui passa lui-même rudement, la serra autour de sa taille avec une corde, et lui rabattant le capuchon sur le visage, il parut si satisfait de la métamorphose qu'il montra en manière de sourire ses dents blanches et pointues comme celles d'une bête fauve. La robe allait en effet si parfaitement à la marquise , qu'elle avait été visiblement calculée pour sa taille, et qu'il était absolument impossible sous ce déguisement de la prendre pour une femme. Elle monta, ou plutôt fut hissée dans la caritelle ; l'inconnu se€plaça à ses côtés; le sauvage conducteur sauta sur le brancard de droite, et le barbe partit comme une flèche à travers le désert. L'action fut ici plus rapide que la parole, le meurtre, le travestissement et le départ s'étaient exécutés en moins de temps à la lettre qu'il ne m'en a fallu pour vous les raconter.

Vous tremblerez , comme moi, messieurs, quand vous apprendrez que le meurtrier d'Octave, le ravisseur de Settimia, ce féroce inconnu, dont les mains homicides venaient de remplir auprès d'elle les fonctions de femme de chambre, n'était autre que l'espion de l'osterie deRaphaèl, l'assassin de notre pauvre hôtelier. Il se nommait Brandolini.

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La stupeur, l'épouvante avaient ôté à la marquise l'usage de ses facultés et presque de ses sens. Revenue un peu à elle-même, elle essaya de demander à Brandolini où donc il la conduisait.

« Vous le verrez, quand vous serez arrivée; lui répondit-il grossièrement. Pour le moment, taisez-vous; car si vous parliez hors de propos, je serais obligé de vous bâillonner, ce qui vous serait désagréable. J'ajoute, pour votre gouverne, que si vous faites la moindre tentative pour vous échapper, je vous poignarde, toute femme que vous êtes, sans miséricorde. J'ai dans ma poche tout ce qu'il faut pour cela. Je sais que vous êtes marquise ; mais votre marquisat ne vous sert de rien avec moi. A Rome, on vous obéit; ici c'est à vous d'obéir. J'espère dans votre intérêt que vous serez raisonnable et que vous ne me forerez pas d'employer la rigueur. Maintenant que nous sommes d'accord ; dormez , si vous voulez ; je veillerai pour vous. Je vous préviens, en tout cas, que je n'aime pas la conversation. Vous perdriez donc tout à fait votre temps à vouloir l'engager. »

Settimia se le tint pour dit. Elle ne souffla plus mot et s'abandonna à sa triste destinée. H eût été difficile de faire autre chose. Qui eût-elle appelé à son aide , alors même qu'elle l'eût osé? Aussi loin que portait sa vue, elle ne découvrait pas une figure humaine , pas une habitation; on ne voyait que des légions de grands lézards verts ; on n'entendait que ce chant clair et assourdissant des cigales ; de loin en loin seulement de grands troupeaux de bœufs gris à cornes formidables fuyaient en désordre à l'approche de la caritelle. Quant aux pâtres, on n'en rencontrait pas un seul ; ils dormaient , chassaient ou volaient.

La maxime favorite de la coquette Settimia qu'il faut plaire à tout le monde, même k un brigand, était en défaut dans cette occurence. Elle .eut en vain tenté de la mettre en pratique ; elle avait bien près d'elle le brigand demandé; seulement ce brigand ne la lorgnait pas du

tout et paraissait absolument inaccessible au pouvoir de ses beaux yeux; ils étaient dignes assurément de plus d'égards. La caritelle était pourtant si petite, que les deux voyageurs n'avaient qu'une place à partager entre eux deux; ils étaient dono fort à l'étroit, et tellement serrés l'un contre l'autre, qu'ils ne formaient, pour ainsi dire, comme le monstre bicéphale de la mythologie, qu'un seul corps à deux têtes ; mais ce voisinage intime, cette confusion de 'personnes, cette identification, passez-moi ce mot pédant, avec une femme si matériellement femme, eût été pour beaucoup d'autres une bonne fortune; fclle n'était pour Brandolini qu'une gêne , quoiqu'il se gênât fort peu* Il semblait, dupe lui* même du travestissement de la belle Romaine, la prendre sérieusement pour ce qu'elle paraissait être, je veux dire pour un moine, Un autre eût allongé le voyage. H n'aspirait, lui, qu'à le voir finir. Cette fois, elle avait trouvé son maître, et quel maître 1

Évidemment il n'avait pas travaillé pour lui. Mais, alors, pour qui? En y réfléchissant et faisant de nécessité vertu , la marquise se félicita d'avoir affaire à un brigand farouche plutôt qu'à un brigand galant. Elle frémissait à l'idée d'une pareille galanterie, Maiâ enfin, s'il ne travaillait pas pour lui-même, pour qui travaillait-il?

La caritelle allait comme le vent à travers les vastes prairies du désert, car pour des routes il n'eft fallait pas même chercher. L'habile automédon ne s'en souciait guère; il allait droit devant lui, comme une flèche, et passait partout comme un serpent, Sans quitter l'étroit brancard qui lui servait de siège, il franchissait les fossés, tournait les barrières, évitait les marais, en un mot. il eût mérité le pre* mier prix de la course des chars aux jeux olympiques. On remonta l'Eau Pérentine de son embouchure dans le Tibre, jusqu'à sa source au pied des monts d'Âlbanë, en laissant un peu sur la gauche le champ de bataille où Bélisaire cueillit dans le sang des Goths ses plus beaux lauriers. A demi plongés dans la vase, des buffles noirs et farouches

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les regardaient passer d'un air stupide ; leurs yeux rouges et menaçants brillaient comme des escarboucles à travers las roseaux»

On ne fit qu'une seule rencontre; celle d'un pâtre h cheval qui chassait devant lui, la lance au poing, un taureau récalcitrant» Il se découvrit dévotement devant le faux moine et lui demandVen passant sa bénédiction.

Il était environ cinq à sût. heures du soir, quand la chaloupe avait quitté sa petite anse de la Marmorata ; il en était sept à peùtô quand la caritelle partit des bords du Tibre. A neuf on arriva an pied des montagnes et l'on tomba sur la grande route de Rome à Albano, juste au point de l'antique Via Appia où était située la ville disparue de Bovilte, cette ville de sanglante mémoire, aux portes de laquelle Cfodius fut tué par Milon. Tous ceux qui ont été au collège savent cela, grâce à la trop fameuse harangue de Cicéron pro Milone. Ce lieu néfaste est encore aujourd'hui oe qu'il était au temps de l'avocat romain, un lieu plein de voleurs et d'embûches : hcus msidiosus occuUator et receptator latronum. La belle Settimia, par bonheur pour elle, n^vait point fait ses études classiques et n'avait jamais lm Ckéron ; l'effroi des souvenirs ne vint donc point aggraver l'horreur de sa situation personnelle, qui certes était bien assez horrible mas cela.

Une fois sur la grande route, le barbe ne courut plus, il vêla. Gomme on était alors en été, il faisait jour encore; Brandoliûi n'on traversa pas moins effrontément la ville d' Albano dont les habitants prenaient le frais dans la rue et bars la Porte ^Romaine jusqu'à la U«nbe apocryphe du jeune Asoèg^a. Arrivé là, Bran<}©iini:prit«eulainentU .précaution iarbare de serrer le bras de la marquise dans ses doigte 'de fer et de lui faire sentir la jointe aiguë-d'un stylet. L'avis était trop clair pour n'être pas compris «t trop concluant pour n'être pas suivi. Il fut l'un et l'autre. Bien loin d'être en état de crier à l'aide , Settimia osait à peine respirer; «on espoir,, si elle en avait eu, en traversant Al-

bano au milieu de tant de monde, ne fut pas de longue durée. On traversa la ville comme un trait, sans éveiller l'attention de personne ; un moine en caritelle est un événement trop commun dans la Campagne de Rome pour être remarqué. Une procession de capucins retournait au couvent à la clarté des torches en chantant des litanies.

U 'Ave Maria sonnait lorsque les voyageurs passaient sur le champ clos des Horàces et des Guriaces, ou comme disait drôlement un collégien affamé dont les dents restaient dans les viandes du réfectoire, des Voraces et des Coriaces. La Caritelle tourna brusquement à gauche avant d'entrer au village de PAriccia, qui a gardé le nom de la tendre Aricie, la rivale de Phèdre , dans le cœur d'Hippolyte. La caritelle renouvela dans la pqtite ville de Némi la course au clocher qu'elle avait exécutée à travers Albano ; mais il n'y avait ici aucun danger pour le ravisseur, aucun espoir pour la victime ; car la nuit était venue tout à fait; les premières étoiles se réfléchissaient dans les eaux sombres du lac si poétiquement nommé jadis Miroir de Diane. Bientôt on ne vit plus rien.

De sa vie Settimia ne s'était trouvée dans une obscurité si complète et dans quelle compagnie, grand Dieu! Une iorét immense , dont quelques lucioles sillonnaient à peine par échappées les profondes ténèbres, l'enveloppait de toutes parts et lui dérobait, tant le dôme des arbres était épais, jusqu'à la clarté des étoiles. Un silence effrayant régnait autour d'elle. Quelques rossignols attardés en juillet et perdus dans ces redoutables solitudes, lançaient de temps en temps dans l'espace quelques fusées sonores ; puis tout se taisait et le silence n'en était après que plus sinistre. .L'infortunée Settimia était glacée d'horreur. Son cœur battait violemment sous sa robe de moine; elle se -voyait déjà assassinée, pis encore.

Le barbe n'allait plus qu'au pas ; bientôt il lui fut impossible d'avancer ; la caritelle s'arrêta. Moi qui connais les lieux, je me demande comment elle avait pu pénétrer

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jusque-là ; mais je vous le répète, ce cocher olympique faisait des miracles. Brandolini prit dans ses bras la marquise avec aussi peu de ménagement qu'il l'avait fait dans la chaloupe et s'élança à terre avec son charmant fardeau. Il ne lui pesait guère, je vous assure. Milon de Grotone n'était auprès de lui qu'un enfant.

h H faut marcher, lui dit-il avec sa politesse ordinaire. »

La pauvre lemme obéit, du moins elle essaya d'obéir; mais ses genoux tremblants se dérobaient sous elle ; elle trébuchait et tombait a chaque instant. Le bandit impatienté d'être arrêté dans sa marche lui passa rudement son bras autour de la ceinture, et la soutenant, la traînant après lui, il la mit à son pas, sans pitié pour sa faiblesse et pour son effroi. Combien de temps marcha-t-elle ainsi, si' c'était-là marcher? Un siècle sans doute ; elle avait perdu tout sentiment du temps, de l'espace et d'elle-même.

Raboteux et pierreux , à peine tracé par les sangliers à travers d' impénétrables fourrés, le sentier montait beaucoup ; il descendit ensuite, pour remonter encore et redescendre une seconde fois. Enfin une imperceptible lueur ' sembla poindre au loin dans l'ombre des bois, et Brandolini, sans s'arrêter, donna un coup de sifflet perçant qui fit tressaillir sa victime. La lueur lointaine devenait plus visible à mesure qu'on approchait, et, loin de ralentir sa marche, Brandolini la précipitait. Settimia finit par apercevoir distinctement à travers les arbres le feu d'un bivouac autour duquel se dessinaient en noir des formes humaines. Cette vue qui lui présageait un sort effroyable, redoubla sa terreur au point qu'elle fit pour parler un effort suprême ; saisissant convulsivement le bras de Brandolini :

« Arrêtez ! lui dit-elle, d'une voix palpitante. Au nom du ciel, arrêtez ! s'il vous faut une rançon, je vous donne toute ma fortune. »

Pour toute réponse le bandit lui dit d'un ton sec :

<r Entrez la-dedans. »

A ces mots, il la poussa dans une espèce de masure où

il la bissa seule dans l'obscurité après en avoir fermé la porte à double tour en sortant. Elle n'avait pas eu le temps' ni même la pensée de se reconnaître que la porte $e rouvrit et quelqu'un, Brandolini ou un autre, entra sans prononcer une parole. Ce quelqu'un battit le briquet, à défaut d'allumettes chimiques, alluma une lampe et Settiruia vit devant elle.... devinez qui? Romuléol Cette fois, c'était bien lui ; il n'y avait plus de doute possible sur son identité. Elle poussa un cri sourd et serait tombée à la renverse s'il ne l'eût retenue dans ses bras.

* Ma présence vous fait donc bien peur? lui dit-il d'un air enjoué» Vous deviez pourtant vous y attendre. Ne vous souvient-t-il plus de ce que je vous écrivis un jour à Rome? « Vous serez à moi, malgré vous. Je l'ai juré par le noyer < maudit de Sainte-Marie-du-Peuple. » Je n'ai jamais manqué à ce serment-là. Si vous m'en croyez, vous prendre* votre parti en femme d'esprit. Je tâcherai que votre épreuve ne soit pas trop pénible ; mais je ne puis pas vous promettire qu'elle sera courte ; car j'ai attendu longtemps ; il est juste que je me dédommage du temps perdu et je vous aime assez, belle marquise, pour que le temps avec vous ne me paraisse pas long. J'aurais voulu vous recevoir dans un lieu plus digne de vous'; malheureusement cela n'a pas dépendu de moi et pour le moment je n'ai rien de mieux à vous offrir. On essayera plus tard de vous faire moins regretter votre joli palais du Corso, »

La masure en question n'était qu'une chapelle ou woellum antique oubliée par le polythéisme dans ces bois perdus. Les quatre murs encore debout et fort solides avaient été surmontés tant bien que mal d'un toit en terrasse ou l'on montait de l'intérieur au moyen d'une échelle et par une trappe» Le sol avait été aplani, recouvert de pouzzolane et l'on y avait étendu des nattes de jonc. Cette pièce unique était assez vaste et meublée du plus strict nécessaire. Le seul meuble qui y rappelât la civilisation était un fort beau lit à colonnes et à rideaux de damas rouge qui n'eût point

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déparé la chambre à coucher d'une princesse romaine ou d'un cardinal. H est plus que probable qu'il avait appartenu à l'un ou k l'autre et que sa présence en un lieu si suspect n'avait pas une cause absolument légale. Des siégea désassortis et un grand bahut garni de cuir à clous dorés complétaient l'ameublement.

Le reste se composait d'objets de toilette et d'un assortiment d'armes de toute espèce qui donnaient k cet étrange appartement l'apparence d'un arsenal. On y voyait des tromblons, des carabines, des pistolets, des stylets et des poignards de toute forme et de toute grandeur, tout cela pendu k des clous ou jeté pêle-mêle dans tous les coins. N'oublions pas d'ajouter qu'un fort beau miroir* presqu'une glace, était fixé k la muraille. Du reste il n'y avait pas une fenêtre. Le jour tombait d'en haut, et fort ménagé, par un œil-de-bœuf vitré en corne pratiqué au plafond. Le gîte n'était ni beau ni confortable; mais on y pouvait vivre k la rigueur et surtout y bien dormir. Quant au dehors, la masure était environnée de massifs tellement épais qu'elle était absolument invisible. A moins d'en connaître exactement la place, on aurait passé vingt fois auprès sans l'apercevoir»

La marquise ne répondit pas un seul mot h Homuléo; elle ne pouvait décemment lui adresser que des reproches, des injures. A quoi cela aurait-il servi? Elle était à sa discrétion, comme jamais aucune femme ne fut k la discrétion d'aucun homme, et elle savait maintenant de quoi il était capable. Elle avait fait de la vie et se promettait d'en faire encore un trop bon usage pour n'y pas tenir. Sa position était affreuse il est vrai , mais enfin le malheur arrivé, elle pouvait être pire; un coup de poignard ou de pistolet n'aurait point fait son compte.

« Je comprends votre silence; reprit Romuléo, toujours du môme ton dégagé ; vous êtes un peu surprise de l'aventure et point encore familiarisée avec votre nouvelle existence* Gela viendra, croyez*moi ; on se fait k tout. Votre

sort d'ailleurs sera supportable et je m'y emploierai de tout mon pouvoir. Jugez d'après ce que j'ai fait pour vous amener ici combien je tiens k vous y bien traiter. Si je suis homme k user de tous mes avantages je ne suis pas homme à en abuser, et vous avez trop d'esprit pour me faire sortir de mon caractère.. Tout se passera j'en suis sûr à merveille et nous serons contents l'un de l'autre. Pour vous prouver m dès le début que j'entends faire bien les choses, je vous abandonne cette nuit à vous-même. Vous avez voyagé, vous avez besoin de repos ; votre lit est préparé ; dormez en paix. Demain je viendrai chercher de vos nouvelles k l'heure où il est convenable de se présenter chez une jolie femme ; un peu de bonne heure peut-être , car on est matinal dans ce pays-ci, et nous aurons toute la journée, sans compter la nuit, pour convenir de nos faits et articles. Maintenant que nous voilà tombés d'accord, souffrez que je vous donne quelques avis salutaires. Premièrement je vous exhorte, et cela dans votre intérêt, k garder un silence absolu. H serait même imprudent k vous de monter sur la terrasse et je vous prie de n'en rien faire ; il est important que votre présence ici ne soit connue que de moi et de mon fidèle Brandolini. Si d'autres la découvraient, il pourrait en résulter pour vous les inconvénients les plus graves. Ceci est très-sérieux et votre vie en dépend. Songez-y. Pour plus de sûreté je vous engage en second lieu à conserver ce déguisement de moine qui vous va si bien ; votre sexe n'en sera que mieux caché et c'est pour vous ici la question capitale. Songez -y, je vous le répète. Et puisque nous en sommes sur le chapitre de la toilette, vous n'aurez pas le désagré- " ment de vous servir vous-même : k défaut de vos gens, vous aurez ici, dès ce soir, du moins une femme de chambre. Elle vous attend ici près depuis plusieurs jours ; car j'attendais moi-même votre visite d'un jour k l'autre. Je vais vous l'envoyer. C'est une fille sûre et discrète qui m'est dévouée aveuglément. Sur ce, madame la marquise, j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit. Ah ! j'oubliais

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une chose, ajouta le prudent Romuléo, en revenant sur ses pas ; la vue de tous ces instruments de guerre n'a rien d'agréable pour une femme; souffrez que je vous en délivre. »

Là-dessus, il mit sous clef, dans le bahut, autant d'armes qu'il y en put entrer, et porta les autres dehors. Cette précaution prise , il souhaita de nouveau, le bonsoir à la belle marquise en lui baisant la main galamment. Après cet adieu courtois il sortit et ferma la porte à triple plutôt qu'à double tour.

La solitude fut un soulagement pour Settimia. Elle pouvait enfin respirer et réfléchir tout à son aise aux événements de cette cruelle journée. Mais sa solitude ne fut pas de longue durée. La clef tourna dans la serrure ; la. porte s'ouvrit ou plutôt s'entrouvrit et une femme entra. C'était la camériste annoncée. Elle se nommait Maria-Grazzia. Fille, sœur, femme et maîtresse de brigands, elle en était plus fière que la marquise ne l'était de ses ancêtres et de ses quartiers de noblesse. Elle racontait leurs exploits avec orgueil et chantait d'une voix rude mais passionnée les mille chansons faites en leur honneur. J'en ai entendu chanter beaucoup par les pâtres de la Campagne de Rome et j'en emporte à Paris plusieurs, qui auront un succès fou dans les concerts.

Maria-Grazzia était une superbe fille aux yeux noirs, aux traits réguliers, et dont la physionomie dure était durcie encore par un poil follet qu'on pouvait sans exagération appeler une belle paire de moustaches. Elle portait un corset rouge à galons d'or et la coiffure isiaque des femmes d'Albano. Elle se présenta à la marquise avec assurance et lui offrit ses services du même ton qu'elle aurait exigé les siens; sans familiarité, mais sans déférence. Settimia la remercia avec une politesse qu'elle • n'avait certainement jamais eue pour ses propres gens. La fière soubrette, qui avait ses instructions, les remplit avec une ponctualité toute militaire. Elle fit à la chambre à coucher

de la marquise, et à la marquise elle-même , sa toilette de nuit sans prononcer une parole et se retira comme elle était entrée.

De nouveau seule et abandonnée à ses réflexions, la prisonnière s'y livra tristement et ne se coucha point. Quelle péripétie, juste ciel! et quelle catastrophe! Chose triste h dire, et pourtant trop vraie ; la mort tragique de son cher Octave ou Gustave, suivant que M> de Worronoff nous permettra de le nommer, était la moindre de ses préoccupations, et lui apparaissait déjà comme un de ces chagrins lointains dont le temps nous a consolés. Et pourtant il était mort pour elle, ou du moins ï cause d'elle ; il était mort assassiné, sous ses yeux, il y avait de cela sis heures k peine. Mais que d'événements s'étaient paèsés depuis! Chacune de ces heures était une année, un siècle ; la victime d'ailleurs, je me permets de le supposer, ne lui tenait plus beaucoup au cœur; son caprice était passé.

Puisque nous en. sommes sur le chapitre délicat des confidences, il faut dire toute la vérité : Mme la marquise Orséolo était parfaitement égoïste, et partant médiocrement intéressante. Ce qu'elle avait de plus cher au monde, c'était elle , et ses adorateurs n'avaient quelque prix h ses yeux que parce qu'ils s'occupaient d'elle du matin au soir, du soir au matin. On assure que beaucoup de femmes sont ainsi faites.

Je suis le cours de mes confidences , je veux dire des confidences de Settimia. Elle n'avait eu dans aucun temps la prétention d'être une femme forte ; elle n'aspirait qu'à être une femme heureuse. D~'abord elle s'était vue noyée connue Octave, poignardée par l'affreux Brandolini; en se voyant encore en vie, elle ne put se défendre d'un mouvement de satisfaction assurément fort naturel. Quel intérêt auraient-ils h me tuer? se disait-elle à elle-même pour se rassurer. Ils ne me tueront pas , c'est certain ; et sa conclusion était qu'elle en serait quitte pour une captivité plus ou moins prolongée. Quant au reste.... elle aurait pu tom-

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J>er plus mal ; elle n'était pas femme à se poignarder pour &i peu de chose , à l'instar de la chaste Lucrèce, qui ellemême encore ne se poignarda qu'après. Romuléo n'annonçait pas des mœurs trop sauvages, pour un chef de brigands ; car nul doute que ce n'en fût bel et bien un. Ici comme à Borne, au Corso ou à la villa Borghèse,il n'avait rien dans sa personne de trop repoussant. Il fallait qu'il l'aimât certainement beaucoup pour en avoir tant fait à son intention, et en définitive, quoi qu'on en dise, un chef de brigands, tout brigand qu'il est, est un homme tout comme un autre, souvent beaucoup mieux qu'un autre.

Si la marquise avait été plus romanesque, son imagination aurait pu s'exalter, voir dans son ravisseur un Conrad, un Lara , deux types alors fort à la mode ; se poser ellemême en Gulnare, en Médora; mais elle n'avait jamais lu Byron, et l'eût-elle lu, elle ne l'aurait pas compris. C'ér tait une nature très-positive, sur qui la matière avait pris un empire absolu, et qui reléguait à l'église et à son prie*- Dieu, comme les neuf dixièmes des Italiennes, le peu de spiritualité qui restait en elle. Que si vous me demandez comment on concilie le culte des sens avec le culte du renoncement chrétien, je vpus répondrai qu'à Rome, encore plus* qu'ailleurs,

Il est avec le oiel de* acoommodements.

Romuléo avait recommandé à Settimia de ne pas monter eur la terrasse ; la première chose qu'elle fit, quand elle se crut suffisamment rassurée, ce fut d'y monter. Le fruit défendu a tant de saveur 1 Et puis, quoique le bivouac mystérieux qu'elle avait entrevu à travers les arbres de la forêt lui eût fait horriblement peur , elle voulait le mieux voir, le voir tout à fait ; or, la terrasse était assez élevée pour lui faire espérer de contenter de là sa curiosité. Quelle fille d'Eve résiste à cette passion-là? Son désir ne fut satisfait qu'à moitié. Son œil plongea bien en effet sur le bivouac; elle vit des hommes couchés autour, des armes briller au

feti des troncs embrases; mais elle était trop loin et trop haut pour distinguer les visages ; et, en sa qualité de femme, c'était les visages qu'elle aurait voulu voir. A en juger par l'abominable Brandolini, quelle collection de physionomies effroyables n'aurait-elle pas contemplée ! L'effroi^ dans certains cas, est un plaisir comme un autre, pourvu qu'on soit en lieu sûr ; et c'est dans tous les cas une émotion ; mais elle dut se contenter, pour ce jour-là, de ce qu'elle découvrait, sauf à être plus heureuse une autre fois.

Peut-être , messieurs , partagez-vous la curiosité de la marquise, et désirez-vous aussi savoir une bonne fois pour toutes, à quoi vous en tenir et h qui vous avez affaire. Sachez donc tout. Je vais parler enfin sans réticence et sans avoir à craindre ici, comme à l'osterie de Raphaël, le coup de stylet de cet honnête M. Brandolini. Et d'abord je commence par la déclaration du chef d'un jury français : Sur mon honneur et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes , oui , le Dictateur et Romuléo ne font qu'une seule et même personne. C'était bien lui que j'avais reconnu à San Juliano , et le récit de mon hôte et ami , le tavernier Gaétano de Gaëte était exact de tous points.

Voici maintenant , sur ces principaux associés commanditaires quelques notices biographiques non moins exactes et tout aussi édifiantes. Je prends pour modèle Homère, dans ses dénombrements des guerriers de la Grèce et d'Ilion. 0 Muse de l'épopée ! soutenez ma voix.

Cet homme maigre, dont les deux bras sont si longs et dont une jambe est si courte , est un Napolitain et répond au nom de Massaroni ; il est né à ^ondi, ville à jamais illustre dans les fastes du brigandage. H se vante avec orgueil d'avoir tué de sa main , avec le poignard qu'il porte à sa ceinture, quatre-vingt-dix personnes. Regardez ce poignard, mais pas de trop près, et vous verrez qu'il n'en porte pas moins gravé sur la lame , d'un côté la Madone , et de l'autre un crucifix. Poursuivi , lui et quelques camarades , par une compagnie de chasseurs tyroliens, — c'était pendant le temps

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de l'occupation du royaume de Naples par les Autrichiens — ils se réfugièrent à Monticelli , une petite ville de la frontière, non loin de Terracine. Là, ils trouvèrent un refuge dans une taverne amie. Un officier y étant entré par hasard pour se rafraîchir, aperçut trois doigts marqués sur le plafond enfumé ; il soupçonna une cachette et appela son détachement ; la servante s'évanouit; les soupçons redoublèrent. On découvrit en effet une trappe et les bandits cachés dans un double plafond. Seize furent tués ou pris. Massaroni, plus habile ou plus heureux, se sauve sur le toit ; une balle lui casse la jambe ; il ne s'en défend pas moins vaillamment à coups de carabine. Laissé pour mort sur la place, il en réchappa, grâce aux soins de la servante qui lui voulait du bien; mais une de ses jambes est restée plus courte que l'autre. Une fois guéri, il passa la frontière , qui n'est qu'à deux pas, et après avoir tenu la campagne pour son compte pendant plusieurs années, il s'est enrôlé l'un des premiers sous la bannière du Dictateur.

Ce beau garçon de trente ans qui est à côté de lui , se nomme Agapit, comme plusieurs papes des premiers temps de TÉglise. Il est natif de Civita là Vigna, cette antique cité de Lanuvium, ou les jeunes filles des environs venaient chaque année faire preuve de virginité dans une caverne consacrée à Junon Gaprotine , et gardée par un dragon. Ayant perdu la mule d'un dignitaire ecclésiastique dont il labourait lçs terres, il fut poursuivi par lui pour en payer le prix et se sauva dans la montagne. Il rançonne les riches, surtout les évoques et les abbés ; mais il dote les pauvres et n'assassine personne.

Ces deux atroces figures qui causent ensemble avec une mimique si passionnée sont encore deux Napolitains; l'un est le bourreau de la Comitive, et comme il en exerce les fonctions, il en porte aussi le nom ; on ne l'appelle que le Boya. C'est lui qui arrêta entre Eboli et Pœstum ce jeune ménage anglais qui était venu passer en Italie la lune de miel. H attacha le mari à un arbre, et, sous ses yeux , fit

subir à sa femme le dernier outrage ; après quoi il éventrà cette infortunée, et dévida ses entrailles en festons d'un arbre à Vautre. Pris enfin par les gendarmes, il fat mis à Naples dans la prison de la Vicarie ; mais il réussit à s'évader à la faveur des troubles de 1820, et vint porter, dans la Campagne de Rome sa gloire et ses talents. Devenu le bourreau de la bande , il est fier de son emploi et le remplit en conscience. « Que chacun, a-t-il coutume de dire, prêtres , juges , officiers , fasse son métier comme je fais le mien, et le monde ira bien! »

L'autre Napolitain , son digne compatriote , avec lequel 11 cause en ce moment , et qui porte une robe de moine, est un moine en effet, et à ce titre il est l'aumônier de U Gomitive ; on ne lui donne pas d'autre nom que celui do Frère , Frate. H avait k Naples une intrigue galante qtji transpira ; une amie de sa maîtresse l'ayant avertie du bruit public, il jura de se venger, et un dimanche des Rameaux il poignarda la donneuse d'avis dans l'église de Saint- Augustin. Il obtint pourtant sa grâce ; mais ayant été poursuivi pour une récidive, il passa, lui aussi, la frontière, et voilà comment l'armée du Dictateur a l'honneur de le posséder.

Cet autre qui disserte si gravement au milieu d'un groupe, est l'orateur de la bande, comme les princes du moyen âgé avaient, eux aussi, des orateurs, le plus souvent des moines, qu'ils envoyaient aux cours étrangères pour plaider leurs causes ; j'ignore quel nom celui-ci portait dans Son existence antérieure; ou ne le désigne plus maintenant que par son titre. J'ignore également ses aventures. Je sais seulement qu'ayant subi, à Albanô, pour un méfait quelconque , le supplice du cavaletto , c'est-à-dire quarante ou cinquante coups de nerfs de bœuf bien appliqués sur U partie la moins osseuse de son individu , sa dignité s'en tint pour offensée , et qu'il vint demander vengeance au Dictateur. Il avoue lui-même qu'il n'est pas homme d'exé" cution, et que la nature l'a formé pour l'art oratoire. « Ce n'est pas pour rien , dit-il modestement , que je suis né &

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Frascati , l'antique Tusculum , où Gicéron , le prince des orateurs, avait sa maison de campagne. » H a un flux de paroles intarissable, et qui au besoin peut passer pour de l'éloquence. C'est lui qu'on dépêche ordinairement aux gonfaloniers des communes dont la bande croit avoir à se plaindre, ou qu'elle veut mettre h contribution.

Celui qui lit couché sur le ventre hla clarté du foyer a pour sobriquet le Saint, il Santo : ses camarades ne l'appellent pas autrement. H est natif de la Rocca Priora, récite son chapelet tout le long du jCrtir, dit plus de Pater et à* Ave k lui tout feeul, en vingt-quatre heures, que la Comitîve entière en une année, et ne prononce pas vingt paroles sans prendre Îl témoin la Sânta Casa de Lorette. Il connaît sur le bout du doigt la légende sacrée du pays ; vous dira mieux que le î*. Kirker lui-même comment le mont Fendu de Tivoli, monte Spaccato, fut ouvert en deux comme une orangé par un tremblement de terre, le jour de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, et comment le mulet de saint Thomas d'Aquin, s'étant introduit dans l'église de l'âbbaye de Fossa Nova, près de Pipermo, et ayant osé mettre les pieds jusque dans le chœur , fut englouti subitement en punition de son sacrilège. J'offre à parier que le livre qu'il lit si attentivement est un volume de la Vie des saints. ,

0 Milse ! pàssoils à des héros plus fameux, h des exploits plus dignes de la trompette épique. Et d'abord , Ce guerrier blanchi dans les batailles , et qui à cette heure dort ai paisiblement au bivouac, c'est Barbone, le grand, l'illustre Barbone. Comme l'empereur Auguste, il est né à Vellétri, la ville aux fontaines. Il était encore tout enfant, lorsque sa mère Binalda se croyant trahie par son amant Péronti, d'abord prêtre, puis brigand, puis encore prêtre, le chargea de sa Vengeance , comme Annibal adolescent avait juré à son père de le venger des Romains. Le perfide devait périr à l'autel ; mais Dieu le rappela à lui avant que le poignard vengeur l'eût frappé. Déçue à la fois dans sa

vengeance et dans son amour, Rinalda le suivit de près dans la tombe.

I/orphelin sentait sa destinée et lui obéit dès qu'il fut homme. Devenu chgî d'une Gomitive et redoutable entre tous, il s'établit sur les hauteurs de Palestrine et de Poli. Fatigué de victoires , écrasé de lauriers , il sentit comme Charles-Quint le néant des grandeurs, et résolut, lui aussi, d'abdiquer. H envoya au pape des ambassadeurs , et lui offrit d'échanger sa dictature des montagnes contre une maison toute meublée a Borne , une pension , un emploi , des indulgences et l'absolution. Le traité fut conclu, signé, et Barbone fît son entrée dans la capitale du monde chrétien, au milieu d'un immense concours de peuple accouru pour le contempler. On lui avait préparé , près du pont Saint-Ange, une maison où sa femme l'avait précédé, et où il goûta les douceurs de la vie domestique. Plus tard , il devint concierge d'une des prisons de Borne, comme le roi Denys de Syracuse devint maître d'école à Gorinthe. Mais le repos pesait à son âme , et son œil inquiet se tournait souvent vers les montagnes.

Cependant les conditions du traité ne s'exécutaient pas facilement. Un jour Barbone avec quatre de ses anciens compagnons d'armes, rentrés comme lui dans la-vie civile, arrêta en pleine rue le carrosse du cardinal secrétaire d'État pour rappeler Son Éminence à la sainteté des serments. Ses justes plaintes ayant été méprisées, il se remit en campagne, et, laissant au Dictateur, plus jeune et plus fort que lui, les honneurs etles fatigues du commandement, il avait consenti, nouveau Nestor d'un nouvel Agamemnon, a l'assister de son expérience et de ses conseils.

Près de lui , mais ne dormant pas, est Diecinove , en français Dix-neuf, ainsi nommé parce qu'il lui manque un orteil, et qu'il n'a que dix-neuf doigts au lieu de vingt. Celui-là, c'est Ajax , fils de Télamon, et Achille, fils de Pelée ; il méprise l'or comme Gincinnatus. Il n'a qu'un défaut, il aime le sang : il tue pour tuer. Implacable dans ses ven-

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geances , il n'a jamais pardonné. Le prêtre Basanio avait mal parlé de lui; il le sut, s'empara de sa personne, et le fit périr dans les tortures. Suspectant la fidélité de sa femme , il lui coupa les mamelles de sa propre main.

Jjui aussi, il avait proposé un armistice à Pie VII qui l'avait accepté. Sa paix faite avec Rome , et absous du passé , il allait s'asseoir à la table de ses victimes , c'est-à-dire des parents de ceux qu'il avait égorgés. L'illustre Gorampono l'avait fait avant lui et tous deux se promenaient avec leurs maîtresses au Gorso et à la Porta Pia. L'ennui du repos avait gagné Diecinove comme Barbone, et, rentré comme lui dans la vie active, il avait daigné prendre du service sous les ordres du Dictateur.

Tels étaient les principaux partisans que Romuléo avait rassemblés sous sa bannière ;

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Ce n'était qu'un vil ramas de déserteurs ou de réfractaires ; de voleurs vulgaires ou de meurtriers subalternes et sans vocation; de galériens échappés du bagne de Givita Vecchia ; de tous ces aventuriers sans feu ni lieu, sans foi ni loi qui forment l'immonde sentine de la société.

Voilà, messieurs, la compagnie choisie où était tombée la marquise Orséolo. Et si je ne vous ai rien dit de notre anciçn ami Brandolini, c'est que vous l'avez déjà vu à l'œuvre et que , depuis son noble exploit de la Via Goronaria, vous avez dû vous former une opinion sur ce digne personnage sans qu'il soit nécessaire que je vous donne la mienne.

C'est ici le lieu d'ajouter un fait que vous ne savez pas encore , c'est que Brandolini était l'un des deux inconnus qui avaient si galamment détroussé le banquier de Saint- Charles à Gattinari ; et le chef si poli de cette charmante expédition n'était autre, hélas ! puisque l'heure des grands aveux a sonné, que Romuléo. Ce fut là son début dans la carrière : il promettait ; son coup d'essai fut un coup de maître. L'apôtre de la secte des habiles, M. de Talleyrand,

530 LES AMOURS D1TAUE.

pardonnerait, j'en suis sûr, le crime; en considération de l'habileté et surtout du succès; il ne fat jamais découvert. Je me hâte d'ajouter, pour être juste envers tout le monde, que les dix mille écus du banquier romain ne firent que traverser la poche de Romuléc; il les distribua à ses compagnons alors encore peu nombreux , et ce fut comme la première mise de fonds de son nouvel établissement.

Brandolini conçut dès lors pour Romuléo une admira* tion fervente et devint son homme de confiance, son bras droit, son alter ego. H professait pour lui un de ces dé- Vouements aveugles qu'on est surpris de rencontrer quelquefois, à défaut de toute autre vertu, dans ces âmes endurcies, au crime et abandonnées de Dieu ; comme si, en dépit d'elles-mêmes, elles étaient forcées de payer par quelque endroit leur tribut h la loi commune de l'humanité. Ce que l'honnête homme le plus disposé & tous les sacrifices ne ferait pas, pour l'ami le plus cher, un scélérat accompli comme Brandolini était prêt h le faire sans hésiter pour un homnàe qui n'était pas même son ami, et ne voyait en lui qu'un instrument. À Rome, il faisait l'espion pour son compte , et nous savons tous de quelle manière il traitait ceux qui en parlaient mal et le menaçaient d'une délation. Avec quelle habileté , quelle résolution, quelle audace n'avait-il pas exécuté le rapt de Settknia ! Depuis la disparition si bien calculée du batelier de la chaloupe, disparition qui était son ouvrage, jusqu'au meurtre abominable du pauvre étranger qui n'en pouvait mais, il avait tout prévu, tout préparé, tout fait lui-même avec une précision que rien n'avait déjouée; il n'avait reculé devant aucun danger, devant aucun forfait.

Si Vous me demandez maintenant par quel secret , par quel charme magique Romuléo avait su inspirer à un tel homme un tel dévouement, et comment il maintenait sous • sa monstrueuse autorité des bandits comme ceux dont je viens de passer devant vous l'effroyable revue , je vous répondrai naïvement que je n'en sais rien et que je n'y

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comprends rien. Tout ce que je puis vous dire, c'e6t qu'il avait le don du commandement, véritable présent d'en haut dont on fait, selon sa nature , un bon ou un mauvais usage, mais qui ne s'acquiert ni ne s'achète, et qui est in* dépendant de toute autre faculté comme de toute position. Un empereur tel que Claude et tant d'autres en est déshérité ; un pâtre le possède a la tôte de son troupeau.

Je vous ai dès le début dit assez au long les défaut», les travers de Romuléo , je viens de vous révéler ses crimes assez ouvertement pour qu'il me soit permis de vous dire ses qualités, si je lui en connais. Eh bienl oui, messieurs, je lui en connais au moins une ; il était généreux. H ne désirait l'argent que juste ce qui liai en fallait pour satisfaire des fantaisies puériles, des vanités ridicules, moins dignes1 d'un homme que d'une petite maîtresse ; après cela, il le jetait par les fenêtres et en donnait à qui en voulait. Dans les prises de sa bande, il ne gardait rien pour lui; tandis que ses complices en étaient parfois gorgés , il en était réduit le plus souvent h en emprunter aux autres. Il était violent, emporté, mais point cruel* Il était capable, dans un accès de colère, de tuer, comme son père, un homme et même une femme ; la vie humaine n'est pas tenue à Rome pour quelque chose de si précieux , surtout par un Romain du sauvage quartier des Monts, qui n'entend parler depuis son enfance que de coups de couteau. Mais l'accès passé, Romuléo redevenait assez bon prince pourvu que rien ne vînt mettre en jeu sa paresse et sa vanité, les deux vices qui le possédaient le plus impérieusement, et qui, h eux seuls, suffiraient, lorsqu'ils sont réunis, pour conduire un homme h l'éohafaud»

Ajoutons à sa décharge qu'à Rome et généralement en Italie, comme en Espagne,, le brigandage n'entraîne pas la réprobation dont il est frappé dans nos pays. Le bandit y éveille, au contraire, des sympathies et souvent de l'admiration. On parle de ses hauts faits, comme on parle ailleurs des exploits d'un homme de guerre : l'opinion populaire,

surtout celle des femmes, est toujours pour lui, jamais pour les carabiniers qui lui donnent la chasse ; s'il triomphe , c'est un héros; s'il succombe, un martyr. Et ce qui prouve bien ce que je vous affirme ici pour l'avoir vu de mes yeux, entendu de mes oreilles, ce sont les nombreuses capitulations que le saint-siége a faites et fait encore tous les jours avec les chefs de bandes. H traite avec eux de puissance à puissance ; il leur accorde, en vertu de son double pouvoir, non-seulement l'impunité temporelle et l'absolution spirituelle, mais de plus des places et des pensions. Tout ce que je vous ai dit de Roccagorga, de Barbone et de tant d'autres bandits, amnistiés comme eux par la cour de Home, est littéralement vrai. Enfin pour en finir, ainsi que disent nos anciens auteurs, Romuléo peintre médiocre et désespérant de devenir jamais chef d'école, s'était ffit chef de brigands ; c'est une principauté comme une autre.

H maintenait dans sa bande une discipline qui eût fait honneur à un régiment de ligne ; affectait les allures d'un chef militaire; parlait de sa Gomitive comme d'une armée régulière, et du gouvernement comme d'un ennemi qu'il combattait par toutes les armes, après lui avoir déclaré la guerre loyalement. Aussi s'en prenait-il de préférence aux fonctionnaires publics, qu'il avait toujours abominés et déclarés camus au premier chef ; il protégeait au contraire le pauvre peuple contre les rigueurs du fisc et de la justice, à l'exemple d'Angiolino del Duca, le Roi de la Campagne, et de Marco Sciarra, son modèle de prédilection.

Maintenant que nous savons bien avec qui nous sommes, tâchons de savoir où nous nous trouvons. Ici encore je puis vous servir de guide et de cicérone , car je connais parfaitement les lieux pour les avoir parcourus à pied, fort peu de temps après les événements dont je me suis constitué l'historiographe. Nous sommes, vous ne vous en doutez guère, dans un ancien bois sacré de Diane, le plus vaste, le plus vénéré qu'elle eût en Italie. C'est ici même qu'elle avait ressuscité le farouche Hyppolite, qui, à son tour, eut

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des autels où les jeunes filles sacrifiaient leur chevelure, et d'où les chevaux n'approchaient point. C'est ici encore que fut trouvée la ravissante Diane à la Biche qui est au musée du Louvre. La déesse immaculée avait dans ces parages un temple où Oreste fugitif avait transporté du fond de la Tauride cette statue terrible et mystérieuse dont le nom seul faisait pâlir d'effroi nos ancêtres d'il y a deux mille ans. Ce temple auguste et redouté n'avait jamais qu'un seul prêtre, et ce prêtre ne devait être ni un patricien, ni même un homme libre, mais un esclave fugitif, lequel n'obtenait cette haute dignité sacerdotale que sous la condition sanguinaire d'avoir égorgé de sa propre main son prédécesseur. Quels étranges mystères! quelle effroyable consécration! Quant au bois sacré de la déesse, il couvrait de ses divins ombrages le mont Artémise, et il est tel encore aujourd'hui qu'aux jours du polythéisme. La cognée n'y a point passé. H n'a fait que changer de nom ; son nom actuel est la Fayola.

On dirait que le sang des grands prêtres de Diane égorgés les uns par les autres lui a porté malheur, car c'est un des bois les plus suspects et les plus mal famés de toute la Campagne de Rome. Il est constamment fréquenté par les bandits, qui trouvent de sûres retraites dans ses fourrés impénétrables et des issues non moins sûres quand ils sont serrés de trop près par les carabiniers. Les indigènes ne s'y hasardent jamais qu'en tremblant et feraient volontiers leur testament avant de le traverser. On ne peut rien imaginer de plus mystérieux ni de plus frais ; rien de plus solitaire ni de plus silencieux. Le soleil ne perça jamais ces sombres dômes de verdure, et le ciel même ne s'y découvre que par de rares échappées. Mais, hélas! ce que la nature a créé pour la rêverie et la méditation, l'homme en fait un réceptacle de crime, un lieu d'horreur. Sa main profanatrice ne respecte aucun sanctuaire; elle ensanglante et souille tout ce qu'elle touche.

C'est là qu'était en ce moment fixée la terrible bande

du Dictateur. Le hasard lui avait fait découvrir dans cos profonds dédale* les quatre murs antiques dont Rotnuléo avait fait son quartier général. Cette chapelle, oubliée là par les siècles, avait jadis sans doute été consacrée à la blanche divinité des vierges et des chasseurs ; elle Tétait maintenant aux noirs génies du vol et du meurtre « Quelle métamorphose et quel contraste! Gomme il faut que le peuple italien donne k tout de grands noms (perpétuelles déceptions des voyageurs) , les compagnons de Romuléo appelaient emphatiquement cette masure reorépite le Palais, il Palaxzo* Lui l'appelait plus modestement sa tente. Excepté Brandolini, son factotum universel, personne n'y pénétrait jamais; là-dessus la consigne était absolue et respectée comme toutes celles que donnait le Dictateur. C'était bien le moins qu'il eût une retraite à lui* parfois quelques heure* de solitude, et des sentinelles invisibles la gardaient le jour et la nuit.

. Mais il me semble qu'il serait poli d'aller rejoindre la marquise Orséolo, que nous avons laissée seule, Dieu sait depuis combien de temps, sur la terrasse du Palazto. Déçue dans son espoir de foire une connaissance plue intime, par les yeux du moins, avec les héros du bivouac, elle s'était rabattue sur le passage et cherchait à s'orienter; elle ne fat pas plus heureuse dans sa seconde tentative que dans la -première ; elle ne vit autour d'elle qu'un océan de forêts et sur sa tête les étoiles du firmament. Elle n'avait point assez de poésie dans l'àme pour être émue par la mélancolie sévère de Ces nocturnes magnificences ; feà situation ne comportait guère non plus, il faut être juste, des impressions si' sublimes. Elle n'était sensible en ce moment qu'à son double mécompte, et faisait de nouveaux efforts pour percer de ses beaux yeux les ténèbres qui l'environnaient.

Tout à coup une main se posa sur son épaule; elle se retourna en tressaillant; c'était Romuléo.

« Apprenez une fois pour toutes , lui dit-il d'une

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voix irritée, que je n'ai pas l'habitude ici d'être désobéi. Parce que j'ai bien voulu par politesse prier au lieu d'ordonner , vous avez enfreint mes ordres ; tout autre que vous serait puni sévèrement de son insubordination. Vous ne devez l'impunité, sachez-le bien, qu'à ma faiblesse, à votre beauté et à l'amour que j'ai pour vous. Mais n'abu» sez pas de vos avantages si vous ne voulez pas qu'à la fin j'abuse des miens. Desoendex, s'il vous plaît, et î\t remon» tez plu». »

Confuse et tremblante, comme un écolier en faute pris sur le fait, Bettimia cette fois obéit. Romuléo la suivit «t ferma la trappe avec violence. Il n'avait jamais eu l'humeur endurante ; l'habitude du commandement , et quel com<- ► mandement! l'avait rendu irascible; sa colère une fois allumée ne s'éteignait pas facilement. Il continua d'adresser à sa captive de durs reprocher et, s'exaltant lui-même au son de ses paroles, il en vint aux menaces; il lui serrait le bras avec force et parlait toujours de payer sa désobéissance par un châtiment exemplaire. Ses lèvres tremblaient de fureur; ses yeux flamboyaient» Bettimia crut cette fois sérieusement que sa dernière heure avait sonné, et comme elle était peu brave , elle se jeta aux pieds dô Romuléo pour le fléchir et obtenir son pardon*

« Vous, à mes genoux, madame la marquise? lui dit-il avec une ironie peu généreuse ; vous qui avez vu tant de suppliants aux vôtres. Mais puisque vous y voilà , je veux bien que vous y restiez. Vous êtes fort belle en idole; vous l'êtes encore plus en suppliante. Et puis, pour dire la vérité, il ne m'est pas désagréable de me donner cette légère satisfaction, après avoir été si souvent éclaboussé par votre carrosse au Gorso et avoir monté si longtemps la garde sous votre balcon. Lefe rôles sont un peu changés, et voilà, madame la marquise, le retour des choses humaines. J'étais alors l'esclave de vos beaux yeux, et c'est vous maintenant qui êtes à ma merci. Cette petite vengeance ne laisse pas d'avoir son charme* »

La soumission de la marquise avait eu le résultat qu'elle en avait espéré , Romuléo était visiblement apaisé. Quoique toujours impérieuse, sa voix n'était plus si dure ; les flammes de ses yeux étaient moins menaçantes. Et puis il faut le dire , Settimia était vraiment fort belle dans son humble attitude et tous ses charmes de femme y gagnaient sensiblement. Son costume de nuit était des plus légers, car elle n'attendait plus de visites k cette heure indue; seu- • lement elle avait jeté sur ses épaules en guise de robe de chambre, pour monter sur la terrasse , son froc de capucin. Mais le capuchon s'était rabattu par derrière et laissait à nu sa tête. Ses longs cheveux noirs négligemment noués par les mains peu habiles de Maria-Grazzia s'échap1 paient en boucles soyeuses sur sa poitrine et sur son cou.

Les yeux de Romuléo ne brillaient plus des feux de la colère, mais ceux qu'il lançaient maintenant sur la belle Romaine n'étaient guère plus rassurants pour elle. Sa passion pour la marquise, même au début, n'avait jamais été, nous l'avons dit, des plus éthérées ; elle ne l'était pas devenue ens'irritant, et dans ce moment elle l'était moins que jamais. Or, on a remarqué, et les moralistes les plus renommés sont d'accord sur ce point, que certains amours, alors qu'ils ne sont épurés ni par l'affection ni par l'estime, sont mêlés de haine à forte dose et qu'ils tournent ordinairement à la cruauté. Levis a fort bien peint cela dans la passion de son affreux Moine pour Antonia. Celle de Romuléo pour Settimia était de cette espèce, et je doute que Settimia elle-même en eût jamais inspiré, compris et couronné d'autre. Ils étaient donc à deux de jeu , comme dit le proverbe, et parfaitement assortis par la nature, sinon par la société. Mais il s'agissait bien en cette occurence et des distinctions et des conventions sociales ! Quoique aux portes de la métropole du monde chrétien, à combien de mille lieue's n'étaient-ils pas là du monde et de ces hiérarchies arbitraires !

« En désobéissant à mes ordres, reprit Romuléq,

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d'une voix radoucie, vous m'ayez dégagé de ma parole. Je m'étais résigné par égard pour vous, et afin de vous laisser le temps de vous reconnaître, à passer cette première nuit au bivouac d'où je vous ai aperçue sur la terrasse qui vous est interdite ; puisque votre désobéissance m'a ramené ici, j'y reste. Ne vous en prenez qu'à vous si le dénoûment est un peu brusque ; il ne l'est que par votre faute. Gela dit, je veux bien consentir à entrer avec vous, belle marquise, dans quelques explications préliminaires, et bien établir à vos yeux que je suis un maître absolu, mais point capricieux.

« Et d'abord, si je ne veux pas que vous vous montriez, c'est que je ne veux pas qu'on vous voie. Qui veut la fin veut les moyens. Et si je ne veux pas qu'on vous voie c'est que j'entends, chère Settimia, vous garder pour moi tout seul. Je ne crains pas qu'on vous enlève à mon amour. Personne ne l'oserait , du moins pour le moment ; mais enfin prévoyance est mère de sûreté ; dans les situations exceptionnelles comme la mienne, on ne saurait jamais prendre assez de précautions. Les gens avec lesquels je vis ne sont pas précisément des Grandissons, et si la chair est faible, comme dit Voltaire ou l'Évangile, j'ai oublié quelque peu mes auteurs, elle est encore plus forte ; quand un homme est mordu par le démon; de la concupiscence il est capable de tout. Voyez si notre père Adam a reculé, pour plaire à sa femme, devant l'horrible perspective de damner sa race à tout jamais? Un de mes bons amis n'aurait, en vous voyant, qu'à devenir amoureux de vous, ce qui serait la chose du monde la moins extraordinaire et la plus naturelle, il n'en faudrait pas davantage pour faire de lui à mon détriment un traître et peut-être un meurtrier. Vous pourriez bien vous-même ne pas gagner au change, et j'ai l'outrecuidance de croire que vous y perdriez. Ici donc nos intérêts sont liés, et je suppose en «conséquence que sur ce point du moins nous serons toujours d'accord.

« Mais il y a une autre raison pour laquelle je veux que

vôtre présence reste mi mystère entre nous; mes bons ami* Barbone ott Massaroni , vous sachant sous ma tente, pourraient craindre qu'elle ne devînt une Gapoue pour moi; que la moUesse ne finit par m'énerver et que, me relâchant à cause de vous des devoirs du commandement, je ne perdisse mon temps comme Hercule à filer aux pieds d'Om~ phale. La considération qu'ils ont pqur moi et qu'il est bon qu'ils conservent , en souffrirait, et mon autorité en serait compromise. Voilà un danger sérieux, et je prétends l'éviter à tout prix même à vos dépens, chère marquise ; car s'il m'arrivait jamais d'être placé entre eux et vous et qu'il me fallût choisir absolument, vous auriez vécu, je vous en préviens. Ici encore notre cause est commune et je me flatte que nous marcherons toujours d'intelligence. Ainsi donc Vous serez prudente à l'avenir; non-seulement parce que je le veux, ce qui est la première raison, mais encore parce que votre propre vie y est intéressée. Brandolini, mon ûltef êgOy ait seul, je vous l'ai déjà dit, dans la confidence, et, si chose toujours dangereuse ! j'y ai mis une femme afin, qu'on ne pût pas m' accuser d'avoir obligé une belle dame comme vous à se servir de ses belles mains , vous pouvez être sans inquiétude sur la discrétion de votre nouvelle chambrière; Maria-Grtfzzia fait en ce moment fort bon ménage avec Brandolini ; il répond d'elle comme je réponds de lui*

« Ce premier point suffisamment établi, je passe à un second» Marquise et femme à la mode, vous avez tous les préjugés du monde où vous êtes née et où vous avez toujours vécu* delà est naturel. On ne pourrait sans injustice vous en faire un crime. Aussi ne vous en veux-je pas du tout pour cela. Seulement je fais mes réserves, et, sans vous reprocher vos opinions, je garde les miennes. C'est là de la tolérance, et de la bonne, ou je ne m'y connais pas. •

« Qand je n'étais qu'un pauvre artiste assez mal posé sur le pavé de Rome, et nié par les camus — je vous dirai

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plu» tard ce que j'entends par ce mot -~ vous n'aviez pour moi que du dédain; je n'étais pas pour vous une assez noble conquête ; vous avez cru sans doute honorer beaucoup ma flamme en laissant tomber sur moi, du haut de votre carrosse et de votre orgueil aristocratique, quelques sourires qui vous coûtaient peu. Vofljt pour le passé; mais je n'aime pas à récriminer, et j'arrive tout de suite au présent. Je ne veux pas trop approfondir le sentiment que je vous inspire à cette heure, et cela dans mon propre intérêt; je craindrais d'en être peu flatté. Vous avez trop de pénétration pour n'avoir pas deviné tout de suite où voue étiez et qui je suis. Je passe condamnation sur ees deux articles, et j'admets que vous êtes dans le vrai. Il ne s'agit que de s'entendre sur les mots.* Vous avez vos idées; je vais vous dire les miennes ; nous les comparerons ensuite et nous verrons quideTuous deux a raison.

« J'ai eu dès mon enfance un goût prononcé pour la vie libre des montagnes et j'ai de tout temps exécré la servitude des villes. Que voulez-vous, marquise, c'est Dieu qui Ta voulu ; comme il vous a faite belle, il m'a fait indépendant; nous ne pouvons rien à cela, ni vous ni moi. Je suis resté indépendant, comme vous êtes restée bçlle, et nous avons bien fait tous deux.

« Ma première admiration fat Marco Sciarra ; la seconde et celle de toute ma vie Salvator Rosa qui cumule la double gloire de l'artiste et de l'homme libre; car vous n'ignorez pas que lui aussi a fait dans son temps la libre vie des montagnes. Ce sont là j'espère des autorités. Plus tard nous verrons les vôtres, si vous en avez, et nous établirons un parallèle. Puisque vous êtes Romaine et que vous n'avez jamais quitté Rome , vous n'êtes pas là sans savoir que j'ai traité ces deux sujets plutôt dix fois qu'une, avec aussi plus d'honneur que de profit, quoique avec une supériorité incontestable, au dire d'un grand maître qui est mon ami, j'ai nommé le chevalier Siqueira. En voilà un du moins qui n'est pas jaloux» Celui-là, marquise, n'est

pas un camus. Je me propose de lui aller rendre visite un de ces jours à Gastel Gandolfo.

« Je fus bientôt las d'un si ingrat labeur, quoique le feu sacré de l'art brûlât en moi, et je m'indignai de voir la gloriole, la richesse, les cordons et les places aller à la médiocrité, à l'intrigue, par leur pente naturelle, comme les ruisseaux des rues vont aux égoûts. Voilà pourquoi j'ai brisé mes pinceaux et jeté la palette aux orties. Frustré de mon vivant par l'envie de l'une des deux gloires de Salvator Rosa, je me suis rabattu sur la seconde, et celle-là je m'en flatte ne me fera pas défaut. Je n'ai plus, grâce à Dieu, affaire aux camus. Gomme on parle d'Angiolino del Duca, le Roi de la Campagne, on parlera croyez-moi du Dictateur; car il est bon- que vous sachiez, madame la marquise, que ce titre est celui que je porte , comme j'en exerce les fonctions.

« Je lis dans vos regards que la légitimité vous en parait au moins douteuse. Eh! qu'y a-t-il de légitime ici-bas sinon la force et le succès? Habituée à vivre sur les hauteurs de la société, et jouissant d'ailleurs de tous les avantages qu'elle procure à ses élus, vous ne la connaissez que par ses dehors fallacieux, et vous en trouvez, c'est tout simple, l'organisation irréprochable, admirable. Nous autres au contraire, qui sommes nés dans les bas-fonds, y avons grandi, vécu, et y mourons d'ordinaire, nous qu'on appelle bohémiens dans les villes, et bandits dans les montagnes; nous enfin qui sondons, malgré nous , par nécessité , les profondeurs de cette société que vous chérissez, que vous admirez tant, nous sommes moins ravis d'elle à bon droit, parce que nous la connaissons un peu mieux que vous et qu'elle nous traite beaucoup plus mal. Elle est pour vous une mère tendre ; elle est une marâtre pour nous.

« Les cavernes des véritables brigands ne sont pas dans les montagnes, elles sont au milieu du monde, ou plutôt le monde n'est qu'un immense coupe-gorge. A commencer par les souverains qui s'embusquent derrière leurs trônes,

KOMULÉÔ. 541

tout le reste au-dessous d'eux s'embusque à leur exemple, les grands derrière leurs blasons , les riches derrière leur coffre-fort, le juge derrière son tribunal, le prêtre derrière l'autel, les employés et les soldats derrière leurs canons et leurs bureaux; malheur à quiconque passe à leur portée, s'il est le plus faible et sans armes! Il n'est pas jusqu'au boutiquier qui ne se tienne à l'affût derrière son comptoir, comme au coin d'un bois , pour détrousser les chalands. Toute la question est d'être habile et de payer d'audace. Et s'il vous fallait des preuves à l'appui, je n'ai qu'à me baisser pour en ramasser dans le sang ou dans la boue. Je veux bien ne pas citer Napoléon et les autres conquérants qui montent au temple de mémoire sur des monceaux de cadavres; c'est un lieu commun et je hais les banalités. Je ne parle pas non plus des attentats que la soi-disant raison d'Etat fait tous les jours commettre aux princes, aux ministres, aux généraux, sans compter les sbires; ceci est de la politique, et il est de mauvais goût d'en parler avec les femmes. Je la méprise tant, que je n'en parle pas même ayec les hommes. Le domaine de la vie commune est assez vaste, assez riche pour n'en pas sortir.

« H existe à Rome deux frères, deux scélérats nommés Réga, et tous les deux si bien connus que pour les distinguer l'un de l'autre, on ne lesappelle jamais autrement que Réga le voleur et Réga l'assassin. Rs ont été assez fins ou assez forts pour passer, tous lès deux à travers la maille élastique de ce piège h loups t>ii l'on ne prend que les mou" tons, et que l'on nomme Gode pénal en termes de basoche ; comme ils sont riches, qu'ils mènent grand train, les cardinaux et les ambassadeurs vont diner chez eux. Leur cuisinier est le meilleur de Rome.

« Vous faut-il un second exemple, écoutez. Un quidam se disant gentilhomme, voire même baron, que vpus connaissez'pàrfaitement et dont vous direz vous-même le nom ' tout à l'heure, occupait un emploi subalterne, quelque

chose comme inspecteur des é tables, dans la maison de son

souverain. Comme il mangeait son pain, il le trahit, c'est dans Tordre. Il passe à l'étranger où il se fait espion et courtier d'intrigues, au profit et k la solde des ennemis de sa propre patrie. Gela est connu de tout le monde. Il fait plus, il dévalise ou fait dévaliser par un acolyte, ce qui est pis encore, une princesse alliée k la famille qu'il avait trahie, laquelle princesse fuyait en ce moment la proscription; on lui vole tout, écrins, diamants, et jusqu'à treize mille écus d'or qu'elle portait dans sa voiture pour subvenir aux frais de son voyage. Le coup fait sans que notre homme ait exposé sa peau, on partagea les dépouilles. Or, vous croyez qu'il est aux galères ou du moins au ban du monde? Il est ambassadeur et vous dansez chez lui; vous avez nommé vous-même le baron Vetrolli.

c Où sont, madame la marqukti , les {dus grands bandits? A mérite égal, je préfère ceux qui payent de leur personne et font la guerre ouvertement, loyalement, les armes à la main. Savez-vous mon projet? Je vais voua le dire. C'est de fonder une république modèle au milieu à» l'Apennin, car ici > nous avons beau être en sûreté, nous sommes trop près de Rome; l'air de la ville pourrait nous corrompre. Mon idée n'est pas neuve, témoin Marco Sciarra et Angiolino de) Duca déjfc cités. Elle a même éW réalisée ailleurs que dans notre bienheureuse patrie. Us* Sallente comme celle que je rêve exista naguère*, à Bété* gno, près de Plaisance. On y pratiquait. le» devoirs * l'hospitalité comme sous la tente des Patriarches, et les bourgs voisins étaient non-seulement respectés ,- mais prtn tégés. Le superflu qu'on prenait au riche soulageait la M' sère du pauvre, et tous ceux que la société proscrivait «« persécutait trouvaient là des défenseurs, un lieti d'ssflè inviolable.

« Je na suis pas eneore fixé sur le lieu que je dois choisir ; sera-ce aux monts Lépini oh le narcisse et le lis croissent en pleine terre à côté des acanthes et des niées? Sera* ce an mont Lucrétfle, ofc le poète Horace eut sa maison *

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campagne et d*où s'échappe, en munnurint , la fontaine Rlandusef Sera-ce aux monts do Saint-Ange et,de Gorbula, oii Spartacua et Marco Sciarra trouvèrent un refuge! Je n'ai rien eneore décidé à cet égard, et je compte sur vos conseils, madame la marquise, pour prendre nne résolution définitive, Voua avez voix au chapitre, car vous y êtes inté* rossée autant que moi; nos destinées sont désonnais liées. Résignez^vous & me rendre heureux ; car pour moi, belle Settûnia, si je ne vous rends pas heureuse, ce ne sera pas ma faute, »

Les dernières phrases de cet éloquent plaidoyer rappelèrent la marquise à sa situation. Pendant que Romnléo parlait, elle l'avait un peu oubliée; eHe c'était crue , par moment dans son salon de Rome. Pourtant elle n'avait pas quitté son humble attitude ; c'est-à-dire qu'elle était restée atitx geneux de Romnléo assis, sans faire un mouvement, sans prononcer une parole * Seulement elle levait à la dérobée sur lui des regards craintifs i et \ force de le regarder , elle avait fini par s'accoutumer à sa physionomie. Il avait toujours aussi bon air i quoique plus mile et plus* basané qu'au temps od elle le remarquait au Corso et k la Porta Pia. 8a eravate lâche et son col de chemise rabattu dégageait son cou musouleux; ses larges épaules étaient couvertes d'une veste de fantaisie fort àrtisteaient découpé© et ornée dr plusieurs rangs de boutons; une ceinture de soie cramoisie serrait sa taille mince et vigoureuse; un riche pistolet y montrait sans affectation, et plus à titre d'ornement qu'à titre de défense ou d*tâtaque, l'extrémité de sa crosse garnie en argent.

Il était fort bieft en vérité, et n'eût été la funèbre auréole dont son titre l'environnait , je connais pkjs d'une femme qui s'en f&t accommodée , quoique plus difficile que la facile marquise Qrséoto. Elie-mêmé, en le voyant de ai près, se rappela, je ne sais comment* qu'elle avait été voir comme tant d'abtréft, Ventrée de Barbone h Rome. On peut àam regarder un brigand avec intérêt, EUe se rappela

également que le comte Bonadio , le chaperon du fameux Mazocchi, avait amené chez son père ce fameux bandit, et qu'alors jeune fille on l'avait fait danser avec lui. On peut donc danser avec un' brigand. Il résulta de tous ces souvenirs de circonstance , que l'issue trop prévue de ce long tête-à-tête lui parut moins horrible. Je crois, Dieu me le pardonne ! qu'elle avait fini par n'avoir presque plus peur du moment décisif; et si je dis presque, c'est autant par respect pour les convenances que par égard pour le beau sexe en général, sinon en particulier, ajouta-t-il, en jetant sur la comtesse un regard qui expliquait clairement sa pensée.

Tout cela se passait, vous ne l'avez pas oublié, dans une ancienne chapelle de Diane, la chaste déesse de la virginité.

La nuit fut troublée par un événement , je ne dirai pas imprévu, mais inopportun. Une violente décharge de mousquetterie éclata comme un coup de tonnerre. Romuléo s'élança sur sa carabine, et fermant la porte avec soin, il courut au bivouac. La bande était sous les armes. Un régiment de carabiniers pontificaux l'avait surprise, entourée de toutes parts , et la serrait de si près que toute retraite était impossible. H fallait, comme dans les opéras, vaincre ou mourir. Ne pouvant vaincre , on mourut. Fort peu s'échappèrent, et l'on ne fit point de prisonniers. Près* que tous restèrent sur le carreau, et de ce nombre furent les plus illustres parce qu'ils étaient les plus valeureux, Massaroni le boiteux, l'honnête Agapit, Diécinové qui vendit chèrement sa vie ; le Bourreau, l'Aumônier, l'Orateur lui-même, tout diplomate qu'il était, enfin Barbone. Une balle reçue en pleine poitrine, trancha le fil de cette glorieuse existence. Le soleil levant n'éclaira que des cadavres. Mais il y en avait beaucoup plus du côté des vainqueurs que du côté des vaincus.

Que devint Settimia pendant ce terrible combat? Éperdue, hors d'elle-même» elle jeta sur elle à la hâte 3a robe

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de chambre je veux dire sa robe de capucin, et rien au monde, pas même la crainte d'un coup de poignard ou de carabine, rien ne l'aurait empêchée de monter sur la terrasse pour voir ce qui se passait, si elle avait pu ouvrir la trappe qui y conduisait. Mais Romuléo l'avait si bien fermée, qu'il lui fut impossible de la soulever. La porte d'entrée était fermée encore plus solidement, et quant à Fœil-de-bœuf qui donnait du jour à la chambre , il était inaccessible. Elle maudit sa prison ; mais que faire? H ne lui restait qu'à se résigner.

Elle entendit tirer, et comment! tout le reste de la nuit. Le matin, elle n'entendit plus rien; le combat était terminé. Mais de quel côté demeurait la victoire? Elle Fignorait; elle l'ignora tout le jour. Cette journée fut un siècle. Chose étrange ! Settimia se surprenait à faire en dépit d'elle-même et de la raison des vœux pour Romuléo, dont cependant la victoire aurait prolongé, éternisé sa captivité, tandis que sa défaite l'eût rendue à la liberté. Peutêtre au fond craignait-elle plus qu'elle ne le désirait d'être trouvée dans ce repaire. Quelle honte en effet pour elle, quel ridicule si le bruit de son aventure se répandait à Rome et s'il fallait avouer, à la face de ses rivales et même de ses amies, la nuit qu'elle venait de passer ! Elle se sentait mourir rien que d'y penser. Du reste elle fut sur ce point pleinement rassurée; les carabiniers ne vinrent point. Mais Romuléo ne venait pas non plus. Maria ftrazzia, sa nouvelle femme de chambre, ne parut pas davantage. Que s'était-il donc passé? Qu'était devenu Romuléo? Les murailles de sa geôle étaient sourdes a ses questions , comme elles étaient muettes pour y répondre. Un silence inflexible régnait au dehors comme au dedans.

Quand arriva le soir, Settimia commença à être tourmentée d'une nouvelle inquiétude ; elle se dit avec terreur, que si personne ne venait la délivrer, elle mourrait de faim dans sa prison comme Ugolin dans sa tour. L'eau, le fer, le feu, elle avait depuis vingt-quatre heures pensé à tous

les genres de mort , efccepté à celui 4k. ; le plus horrible de toi». Cette perspective la faisait frissonner. Maria Grazzia lui avait apporté, la veille, pour sou souper, du pain, des fruits , du poulet froid ; elle ae félicita de n'y avoir pas touché et se promit bien de ménager ses vivres comme l'équipage d'un navire perdu sur le vaste Océan. Là nuit venue, elle se jeta tout habillée sur son lit, sur le lit du moins devenu le «en ; vaincue par le sommeil, par l'épuisement, après les angoisses de deux pareilles journées $t l'insomnie d'une pareille nuit , elle «'endormit d'au sommeil lourd et agité. Elle fut réveillée eu sursaut par le bruit d'une porte qu'où fermait; elle se dressa sur sou séant et vit devant elle Roïnuléo; mais le Romuléo de Borne, je ven* dire sans son costume de DicUteur, en habit noir comme tout le monde,

En quittant Settimia, la nuit précédente, il avait regagné le bivouac, ainsi que nous l'avons dit, et s'était vaillamment battu. Voyant ses meilleurs soldats tuée ou bore de combat, et la partie perdue pour lui sans espoir et sans retour, il avait eu le bonheur de s'échapper, grâce k sa profonde connaissance de la Fayola. Il avait passé la journée à dépister les earabiniers et échanger de costume. Or, eavez-vous où il avait trouvé un asile? A Ban Juliano, chez mon hôte et ami ôaétano de ûaëte. Gâché par lui tout le jour dans une retraite impénétrable, il avait eu le temps de faire ses réflexions et les avait faites. Adieu ses beaux projets de rie libre , la dictature des montagnes , la république modèle! Général sans année, hors d'état d'en réunir une seconde, après le coup décisif que venait de frapper Fennemi, il comprit l'impossibilité de recommencer use expérience qui avait tourné si mal, et prit son parti sur-lechamp.

De toutes «es grandeurs conquises ou rêvées, que lui restait-il î Settimia. Encore fallait-il admettre que les pontificaux n'eussent pas découvert le Palazso, le Sacellum, comme vous voudrez l'appeler, caché dans la futaie. Il

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Tétait si bien qu'ils ne l'avaient pas en effet trouvé ; ne se doutant pas de son existence, ils ne l'avaient pas même cherché.

Restés maîtres du champ de bataille, et n'ayant pins rien h faire à la Fayola, après avoir charitablement enterré les morts et achevé les mourante, ils s'étaient repliés sur Yellétri ; et c'est ainsi que Romuléo avait pu, la nuit venue, rejoindre la prisonnière dans sa prison, on comme il appelait lui-même Settimia, l'unique épave de son grand naufrage. Celle-là du moins, il comptait bien la sauver et la g*rd$r* Mais comment s'y prendre? C'est ce que nous allons voir.

Il embrassa la marquise avec l'intimité d'une ancienne ^ennaùsance, sans lui dire un seul mot de ce qui s'était passé, et k pria do se lever; comme elle ne s'était pie déshabillée» sa toilette fut bientôt faite» Une fois sur ses pieds» elle aperçut un ecclésiastique, qu'elle n'avait pas vu dabord, parce qu'il était dans l'ombre et dont les yeux étaient bandés.

c Monsieur le curé, lui dit Romuléo, en lui étant son bandeau, je vous rends à la lumière, et je vous demande* pardon de tous en avoir privé si longtemps. La nécessité le voulait ainsi*

~- Cette jeûna dame, demanda le prêtre, est donc la Aiture?

~ Vous pouvez le lui demander a elle-même, elle vous répondra que oui, sans qu'on réponde pour elle. N'est-il pas vrai, ma chère Settimia?

«*» Ainsi, madame, reprit l'ecclésiastique, d'un ton ou perçait un reste de défiance, vous prenez volontairement ce jeune homme pour votre mari? »

La marquise était tellement persuadée qu'elle était une iemme morte si elle répondait : Non ! qu'elle répondit : Oui! par surprisé, par saisissement, par peur. Une espèce d'autel fut improvisé sur le bahut de cuir à clous dorés où étaient renfermées, singulier rapprochement I les armes du

Dictateur, et le mariage fut célébré dans toutes les formes prescrites par l'Église. Acte en fut dressé immédiatement par le prêtre, qui garda l'original pour l'annexer au registre authentique de je ne sais quelle paroisse voisine, et en remit une copie au marié. Gela fait, Homuléo lui rebanda poliment les yeux; l'ecclésiastique se soumit de bonne grâce à cette cérémonie, comme à une formalité convenue d'avance , et ils sortirent ensemble, laissant de nouveau seule la marquise Orséolo, devenue bel et bien madame Romuléo.

« Que signifie cette comédie ? se dit - elle. Ce prêtre est-il un vrai prêtre? ce mariage serait-il sérieux? » Ge qu'elle avait de mieux à faire et ce qu'elle fit en effet, c'était de laisser au temps le soin d'éclaircir ce nouveau mystère. Délivrée de l'affreuse inquiétude de mourir de faim, puisque Romuléo était retrouvé, elle éprouvait le soulagement d'une vestale arrachée du tombeau où on les enterrait vivantes. Tout, même un vrai mariage avec son ravisseur, lui paraissait préférable à l'horrible mort qu'elle avait redoutée. Romuléo était son sauveur.

» Maintenant quel était cet ecclésiastique? D'où venait-il? comment Romuléo l'avait-il décidé à une démarche aussi mystérieuse? Je ne l'ai jamais su. L'ex-Dictateur était homme de ressources et d'expédients. Il avait l'esprit assez inventif, assez audacieux à la fois et assez rusé pour avoir fait à ce prêtre le plus vraisemblable, le plus attendrissant de tous les romans. L'honneur d'une illustre famille avait

' sans doute été mis en jeu. Il est à craindre que celui de la future ait été moins ménagé, et qu'il ait défrayé l'histoire

' matrimoniale dont elle était en même temps l'héroïne et la victime.

Sa solitude dura le reste de la nuit. Romuléo ne revint qu'à la pointe du jour, et se jetant en entrant sur un siège : « Maintenant que nous sommes mari et femme, dit-il avec la familiarité d'un époux qui a anticipé sur le sacrement et escompté la nuit des noces, nous pouvons

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parler à cœur ouvert. Apprends donc, ma chère Settimia, que j'ai donné ma démission de Dictateur, et licencié mon armée afin de me consacrer h toi tout entier. J'ai réfléchi qu'une existence si aventureuse, si pleine de privations et de périls n'était pas faite pour une femme telle que toi. Rome et ses plaisirs te réclament ; ce que nous avons de mieux à faire est d'y retourner , et c'est ce que nous ferons, ma chère, après quelques petits préliminaires. »

Premièrement, elle écrivit à sa famille, sous la dictée de Romuléo, qu'elle avait fait naufrage sur le Tibre; que le jeune étranger qui l'accompagnait s'était noyé ; qu'au moment où elle luttait contre. les flots, elle avait fait vœu à la Madone d'épouser dans les vingt-quatre heures l'homme qui la sauverait quel qu'il fût ; que le ciel avait envoyé à son secours Romuléo ; qu'il lui avait sauvé la vie, et qu'elle l'avait épousé sur-le-champ, moins encore pour remplir son voeu que pour lui témoigner sa gratitude ; qu'elle se félicitait de son nouvel état ; qu'ils passaient à la campagne la lune de miel, et qu'on préparât pendant ce temps pour les recevoir son palais du Gorso.

Révoltez-vous tant qu'il vous plaira contre la faiblesse de Settimia. Que si vous me demandiez comment elle n'avait pas rougi de prêter sa plume à un pareil artifice , je vous demanderais, moi, comment elle aurait fait pour ne la pas prêter? N'oubliez pas, s'il vous plaît , qu'elle était toujours la prisonnière de Romuléo et à sa discrétion ; que la peur lui était revenue ; et qu'elle aurait signé son propre arrêt de mort s'il l'avait ordonné. D'ailleurs, elle était bel et bien mariée , le mariage était consommé, même avant la bénédiction nuptiale ; que tout ce qu'elle aurait pu dire n'aurait pas été cru, tant la vérité était peu vraisemblable, et qu'en fin de compte, l'eût-on crue sur parole , elle n'y aurait gagné qu'une chose, c'eslrà-dire d'apprendre à tout Rome qu'elle avait été la maltresse d'un chef de brigands. Ajoutez à cela, pour conclusion, un coup de poignard plus que probable de Fex-Dictateur, et, à défaut de lui, de Bran-

dolini. Oui, messieurs, de Brandolini , car le digne homme n'avait point été tné ; il était parvenu, lui aussi, à s'échap* per, et il avait suivi Romuléo dans sa retraite. Ce fut lui qui porta effrontément & Rome la sincère épître de Settimia et qui présida aux préparatifs de' son palais. L'assassinat de la Via Goronaria était déjà oublié. De tels événements sont trop fréquents à Rome pour y laisser de longs souvenirs. J'ai eu pour modèle une femme qui se vantait publiquement d'avoir donné dit-huit coups de couteau et qui en a été quitte pour vingt-quatre heures de prison. Un pauvre hôtelier d'artistes, dont personne ne songe k venger la mort juridiquement ou autrement, n'intéresse que fort médiocrement la justice. Elle a, ma foi! bien autre chose à faire.

I/habile et prévoyant Brandolini profita cle l'occasion pour sonder le terrain, relativement à son cher, h son divin Romuléo. Il se convainquit que s'il avait couru sur son compte à Rome quelques mauvais bruits, ce n'étaient que des bruits que sa seule présence étoufferait incontinent. De plus ces rumeurs circulaient dans le monde inférieur des artistes et des ostéries, dans la bohème en un nïbt; ils ne montaient pas jusqu'aux oreilles aristocratiques ou officielles. Personne ne pouvait affirmer que Romuléo eût été le Dictateur, ni qui était le Dictateur, ni même si le Dictateur avait véritablement existé. La police romaine est si bien faite que les preuves manquaient pour tout. Il n'y avait dans le secret que dés complices ou des gens intéressés au silence ; le secret était par conséquent bien gardé. La nouvelle de son mariage avec la marquise Orséolo, répandue à Rome le jour même, acheta 4e le blanchir complètement et fit de lui tout ée toïte sans transition un grand personnage. Il n'eut pfers de détracteur ; il n'eut que des envieux.

Pendant que BrtmAotifti employait si bien son temps à Rome , les nouveaux mariés ae périmant pas le leur k la Fayola. Enfermés dam ieuT fiabianm., ils y

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iftBS oontrainta et sans crainte tontes les douceurs de la lune de miel. Romuléo s'étudiait à faire oublier à sa femme le passé, un passé de la veille , et il y mettait tant d'habileté, tant de bonne foi qu'il 7 réussissait à peu près. H possédait, pour accomplir ce miracle, un charme tout-puissant ^ irrésistible, il était amoureux ; amoureux à sa ma>nière, et aussi à la manière de Settimia. Désormais rassurée sur sa vie et déjà presque sur son avenir, avec un mari si empressé, quoique imposé par la force, elle avait fini par se persuader que c'était elle qui avait opéré sa conversion, et cette erreur flattait sa vanité iéminine. Elle n'en revint jamais entièrement, parce que jamais elle ne sut précisément ce qui s'était passé. Romuléo ne lui fit à ce sujet que des derai*confidences , et personne, dans le monde où elle vivait, ne lui en pouvait dire davantage. Délivrée des inquiétudes poignantes qui l'avaient torturée, elle n'y pensa plus et rentra dans son caraetère > c'est-à-dire qu'elle redevint coquette ; mais coquette cette fois avec son mari, n'ayant sous la main personne autre avee qui l'être. Elfe lui payait en fausse monnaie, la seule qu'elle eût à son serme, les empressements de bon aloi dont il la comblait.

Jjes époux n'avaient de communication avec le monde extérieur que par Maria-Grazzia qui leur apportait chaque jsur les objets nécessaires* à la vie et qtii avait repris auprès de Settimia ses fonctions interrompues de camériste. Son dévouement était fier, mais solide , et son sexe lui permettant d'aller et venir sans éveiller aucun soupçon , efle ne ménageait ni ses pas ni sa peine. Elle resta au service de JSevtâmifl ce&me Brandolini resta à celui de Romuléo en qualité d'intendant, majordome, alter egv, toujours cotene aux beaux temps de la vie libre et de la dictature de* montagnes, gitttatia eût quelque peine à s'habituer À sa figure ;'• mm, à forée de le voir, elle finit par se familiariser, avec elle et avec lui , au peint d'oublier l'aventure du Tibre et jusqu'à k mort tragique de ce pauvre Gustave. N'oublions pte de^Kre, pour Hfcoânettr âes w&tm de la cité sainte, que

Brandolini et Maria Grazzia s'unirent, quoique un peu tard, par le saint sacrement du mariage.

Cette solitude à deux dura une quinzaine de jours ; après quoi le palais de Rome étant prêt pour recevoir les nouveaux mariés, ils s*y installèrent un beau matin. Romuléo, qui était sorti de Rome chef de voleurs, y rentra mari d'une femme à la mode et marquis par-desssus le marché, car Settimia n'eut pas de cesse que le pape ne l'eût autorisée k donner à son mari, contrairement à l'usage établi ailleurs, son propre titre et son propre nom. Ainsi, messieurs, il n'y a plus de Romuléo, pas plus qu'il n'y a de Dictateur ; il y a le marquis Orséolo.

Ce qui va bien vous étonner, c'est que cet étrange hymen a été aussi heureux que l'hymen peut l'être. Mme la marquise est devenue après son mariage encore plus à la mode qu'auparavant. Coquette elle était, coquette elle çst restée; mais à présent , dit-on, c'est en tout bien, tout honneur. Les souvenirs de la Fayola lui sont toujours présents, et, quoiqu'elle ait pris sur Romuléo l'ascendant que toutes les femmes, adonnées à la vie matérielle, prennent sur leurs maris, le vieil homme, c'est-à-dire l'ancien Dictateur des montagnes, se réveille juste assez chez le nouveau marquis Orséolo pour entretenir sa chaste compagne dans une crainte salutaire. Du reste, il -la trouve toujours belle, quoiqu'elle soit sa femme et le lui prouve , quoiqu'il soit son mari ; on a tout lieu d'espérer qu'il ne la tuera pas. B y a si longtemps qu'on a passé l'éponge sur ses antécédents qu'ils sont replongés dans la nuit des temps. On dit de lui comme de tant d'autres , qu'il a eu une jeunesse orageuse, mais qu'il a fait une belle fin et que toutes les femmes aiment les mauvais sujets.

Entièrement converti par la sienne à la vie matérielle, M. le marquis Orséolo s'est fait homme du monde dans toute l'acception du mot; on le voit partout, aux réceptions des ambassadeurs, aux concerts des dilettaati, à tous les sermons courus , à tous les opéras nouveaux ; il ne danse

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plus, mais il aime à voir danser les autres et honore les bals de sa présence. II accompagne sa femme aux soirées du baron Vetrolli ; il dîne chez Réga le voleur et soupe chez Réga ^assassin. Quoiqu'il ait gardé un faible pour Salvator Rosa, il n'en parle presque plus et répète, de peur de se compromettre et pour dire comme tout le monde, les lieux communs qui ont cours à Rome sur les tableaux consacrés. Il trouve à Camuccini un talent réel pour la composition ; il l'appelle mon cher et grand maître , et lui donne à dîner. II dit qu'après tout le chevalier Siqueira pourrait être plus classique.

Lui-même a repris ses pinceaux et peint pour charmer ses loisirs. Il passe pour un amateur extrêmement distingué ; ceux qui mangent chez lui le traitent d'artiste éminent. Il daigne exposer de temps en temps et donne en cadeau ses tableaux aux princes étrangers , aussi sa brochette est-elle déjà fort bien garnie. H est membre de l'Académie de Saint-Luc. Je me résume par un seul mot et je parie que si le Romuléo d'autrefois avait pu connaître le Romuléo d'aujourd'hui.... pardon!... le marquis Orséolo, il aurait dit de lui avec mépris : c'est un Camus. ' .

Piquée au vif des allusions transparentes et parfois blessantes dont Carvajal avait saupoudré son récit et de son affectation constante à s'adresser aux hommes et point à elle directement, en employant la formule de messieurs, jamais celle de madame, comme les sept premiers narrateurs l'avaient fait avant lui, la comtesse ne lui adressa aucune approbation, aucun remerçîment ; elle avait affecté même de bâiller plusieurs fois pendant le cours de sa narration. Ces petites vengeances féminines ne prouvaient qu'une chose, c'est que les dards du malin artiste avaient touché le but. Le prince de Woronoff, non moins blessé que la comtesse , garda la même réserve et se retrancha dans le même silence. Il ne fallait rien moins que cela pour lui fermer la bouche. Les félicitations empressées du

reste de la société dédommagèrent Garvajal de ces èw légers échecs dont il ne s'émut pas autrement

La compagnie s'était réunie à huit heures du matin. Ghacmn avait déjeuné de son côté avant de descendre dans le salon commun, et comme le dîner avait été confisqué à la majorité des voix , afin de gagner du temps, op. avait pas sur le pouce vers deux heures, pour attendre plus patiemment le souper, une collation composée de viandes froides et d'excellent ch$teau~laffitte fourni au doivent, à un précédent voyage, par M. Michel Goupillas, de la mmm Boussignac junior, de Bordeaux. La eomtesee avait «ukalé que dix h doute heures devaient amplement suffire pour l'acquittement de l'impôt en paroles qu'elle svfcit frappé m ses neuf compagnons de voyage* La dixiè&a histoire, m s'en souvient, avait été ajournée après le souper et devait être racontée au dessert par celui de* convives auquel il plairait à la belle Polonaise d'imposé* cette ooairihntiBû extraordinaire.

Tout s'était passé jusqu'ici à peu près somma il avait été statué d'avance, sauf qu'on avait compté sans tes longueurs des narrateurs et les interruptions des auditeurs. Il était ,hien près de neuf heures, la cloche du souper était pi^s de sonner, et la neuvième histoire restait en arrière, j/agronome hollandais, M. van Pétersdam , le seul débiteur de la société qui n'eât point encore acquitté sa dette, # flattait «déjà de profiter, de cette errenr de calcul pour ne la point payer du tout, mais il nannûsaait mû la corn-

ÉAttflMk •990004

s Holà! monsieur van Pétersdam, lui âitaile, je ne donne point ainsi quittance, sans avoir twché le znoi&ftt de ma dette, et les Hollandais sont trop loyau* &égattfi*fc pour que vou3t qni appartenez à cette estustabte Oêim, vous ayez sérieusement la pensée de bu faire banqueroute. Si votre histoire n'est pas longue , *xécttte«*voss tout -de suite ; le souper nous attendra bien un peu, et daas iess les cas somme data tons tes pays, surtout à huit ailk

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pieds au-dessus de la mer, on a le quart-dliettre de grâce. Je le double, s'il le faut, vu la circonstance; Vous aurez ainsi tout le temps nécessaire pour vous acquitter comme un brave et probe Hollandais que vous êtes.

— Hélas ! madame la comtesse , je né nie point l'espoir dont je m'étais bercé ; je me flattais en effet que ma dette toe serait remise en considération de l'heure avancée; mais, puisque j'ai affaire à un créancier impitoyable, je n'attendrai pas les huissiers pour faire honneur à mon engagement , quoiqu'il n'ait pas été libre et m'ait été extorqué par la contrainte. Seulement je ne sais trop encore en quelle monnaie je pourrai payer, car ma caisse est vide , absolument vide. Depuis douze heures que je fouille dans totls les recoins de ma mémoire, je n'y ai pas trouvé la plus petite aventure. Je sens tout ce qu'un pareil aveu a d'humiliant pour mon amour-propre. Que voulez-vous ? la nécessité me l'arrache; J'en rougis, mais je le fois. Oh! si vous me demandiez des renseignements sur l'état de l'agriculture en Toscane, sur le rendement des terres, sur les procédés ruraux et autres sujets de ma compétence, je reprendrais , je Tcspène, tous mes avantages ; mais il ne Vagit pas de tout cela malheureusement. Imaginez-vous, madame la comtesse, autre aveu non moins humiliant! que je sais l'homme le plus .positif dé la Hollande , c'est-àdire de la terre entière, et que je n'ai pas l'ombre d'imagination. Je sùissi peu artiste, même en musique, que je »'ai jamais su distinguer le son d'une cloche de celui d'une clarinette ^ et qu'un orgue de Barbarie et une marchande de légumes qui crie sa marchandise me causent autant de plaisir ou de déplaisir que lé violon de Paganini ou la voix de Mme Malibran. Pour moi , le plus beau concert est un bruit comme «n autre. Bien phis , il y a vingt-cinq ans au moins que j'habite l'Italie ; je sais l'italien par principes autant qu'un étranger puisse le savoir; je le parle aussi facilement que ma langue maternelle ; mais quant h la question des longues et des brèves, à ces diables de tr$n-

chi, piani et sdruccioli, dont onme rebat les oreilles et qui font mon désespoir depuis un quart de siècle , je n'y ai jamais rien compris et je n'y comprendrai jamais rien, quand j'habiterais l'Italie un siècle tout entier. Voilà ma confession faite , et il fallait du courage , allez, pour la faire. Mais enfin, comme ce n'est pas une confession qu'on exige de moi, mais une histoire, et comme d'autre part je n'en ai aucune à ma disposition, il ne me reste d'autre parti à prendre que d'imiter l'exemple de M. Goupillac. Il vous a répété une conversation qu'il a entendue à Païenne; je vais vous en répéter une que j'ai entendue en Toscane entre deux curés de mon village. Je vous préviens seulement qu'il y a entre nous cette différence énorme que la sienne était pleine d'intérêt et que la mienne n'a pas le sens commun. Les contes de Peau d'Ane et de Ma Mère l'Oie sont des chefs-d'œuvre dé raison auprès de ce que je suis réduit à vous raconter. Ah ! madame la comtesse, en me gardant pour la bonne bouche, vous vous êtes jouée à vous-même un bien mauvais tour ! Le feu d'artifice a été magnifique, le bouquet sera pitoyable. Mais, ma foi, je m'en lave les mains ; c'est vous qui l'avez voulu.

— Monsieur van Pétersdam , la cloche du souper va sonner. Vite un titre et l'histoire après.

— Un titre ? moi ! Après .l'aveu que je viens de vous faire, vous me croyez capable d'inventer un titre? Allons donc, madame la comtesse, vous vous moquez. Mettez en titre, si vous le voulez, ce que je viens de vous. dire. Quant à moi , je ne m'en mêle pas.

— Ce serait un peu long , dit le prince de Woronoff ; il en est des titres comme des folies, les plus courts sont les meilleurs.

— Au fait, reprit M. van Pétersdam en se ravisant, je viens d'en trouver un ; vous verrez tout à l'heure qu'il n'est pas plus de mon invention que l'histoire ellemême; mais peu m'importe; je prends mon bien où je le trouve*

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— Et ce titre est?

— Le Diable à deux queues,

— Bravo ! bravo ! s'écrièrent tous les auditeurs.

— Je suis flatté , mesieurs , de l'approbation unanime qu'obtient mon titre: pUise au ciel que l'histoire obtienne seulement une honorabU minorité !

Je possède en Toscane, dans le Val d'Arno cK sùpm, une exploitation agricole ou factorie , faUoria , comme disent les Toscans, composée d'une douzaine de métairies ou podères. Indépendamment de l'élève des vers à soie que j'y aï introduite depuis peu, j'y fais de l'huile excellente et un petit tin de Pôggio-asciuto, côteau-sec, qui, n'en déplaise à M. Côupillac, a tout fc fait le bouquet du bordeaux.

-*- Quel blasphème î S'écria avec feu le commis-voyageur. Sachez , monsieur, qu'aucun vifa du monde n'a le bouquet du bordeaux ; le bordeaux est le roi des vins, surtout celui de la maison Soussignée junior, que j'ai l'honneur de représenter. *

Et il allait commencer une dissertation aussi savante que commerciale sur les qualités du vin de sa patrie , lorsque la comtesse î*înteitompit.

« Eh! monsieur Coupiîlae, lui dit-elle, votre vin est le roi des vins, je n'en disconviens pas et votre patriotisme est honorable assurément, mais intempestif. Si vous ne laissez pas parler M. van Pétersdam , nous né souperons pas aujourd'hui.

— Je me rends, madame la comtesse , à un argument si péremptoire. Mais à table , monsieur Pétersdam , nous reprendrons la discussion , si vous le voulez bien.

— A vos ordres, monsieur Goupillac; et je m'engage à prouver mon dire , pièces ou plutôt verre en main, si vous m'honorez quelque jour d'une visite à Pétrolo, c'est le nom de ma factorie, située au-dessus de la petite ville de Montevarchi , laquelle a la gloire de posséder du véritable lait de la sainte Vierge, apporté de Palestine par un chevalier des Croisades, dont le cheval s'abattit devant l'église, par un miracle. Pétrolo, que j'habite toute l'année , hiver comme été, depuis ving-cinq ans, est donc k moitié chemin entre Arezzo., où naquit Pétrarque et Incisa, où il fut conçu par sa mère , Mona Eletta dei Ganigiani. Ce double voisinage poétique ne m'a pas rendu plus poète et ne m'a pas donné plus d'oreille. Je n'ai de ma vie lu les sonnets de l'amant de Laure. En fait de poésie, je n'ai fait d'exception qu'en faveur des deux poèmes d'Àlamanni, sur l'Agriculture, et de Rucellaï, sur les Abeilles. Mon palazzo — vous savez de reste qu'en Italie tout est palais — est bâti au centre de l'exploitation; c'est une assez vilaine maison carrée, entourée de cyprès admirables, où les loriots sifflent tout le jour et où les lucioles brillent' toute la nuit. Ce lieu est fort mal famé dans le pays. Un hérétique tel que moi, qui suis protestant, est seul capable d'y demeurer, et il est bien fait pour lui. Je dois convenir que mon séjour n'a pas contribué à réhabiliter ma maison dans l'opinion publique. Elle fut habitée avant moi par deux frères nommés Soldani , dont l'un fut Àssaggia-Vivande ou goûte-sauces de la reine d'Étrurie. Leur demeure était un mauvais lieu dans toutes les acceptions du mot. On y faisait ripaille du matin au soir, du soir au matin , et l'on y traînait de force les jeunes contadines des environs, qui avaient le bonheur ou le malheur d'être jolies. On cite au nombre des victimes Rosina Landi , la perle de ces contrées , qui ne reparut jamais. Plusieurs assassinats furent commis, dit-on,

dans cette caverne. On parle encore d'un pauvre musicien ambulant qui fut impitoyablement assommé pour avoir un jour, ou plutôt une nuit , refusé de jouer de son instrument , parce que le bonhomme n'en pouvait plus ; car il est bon que vous sachiez que les Soldani donnaient chez eux des bals aux paysans et aux paysannes du pays.

Depuis ce temps le Palazzo de Pétrolo est hanté par les esprits; personne dans le pays n'en doute. Un de mes métayers, couchant une nuit chez moi , prétendit le matin avoir vu quatre diables danser autour de son lit et l'enlever de terre en ricanant. Dans les longues nuits d'hiver, quand le vent gémit à travers les bois, on entend dans l'air une clarinette invisible ; c'est l'âme du musicien assassiné qui revient sous le grand cyprès. J'ai le regret de ne l'avoir ni vu ni entendu ; mais je suis le seul, quoique ou parce que je suis hérétique. Dom Prospéro Scaliotti, le curé *de Mercatale , mon voisin , ne traverse jamais lui-même sans frissonner, tout curé qu'il est , le grand salon de mon soidisant palais.

Les superstitions du cru ne sont pas toutes aussi tragiques. Près d'un podère à moi , nommé Isolana, est une chapelle isolée et entourée de cyprès nommée San Martino. Un de mes plus jeunes bergers, ^ui s'était endormi là au lieu de veiller sur mon troupeau, vit apparaître devant lui un chevalier armé de pied' en cap; puis un moine franciscain qui lui promit de lui faire trouver un trésor, s'il voulait seulement revenir à la chapelle k minuit, seul et sans lanterne. Mon imbécile de pâtre eut peur du Diable ; il n'osa aller au rendez-vous, et perdit ainsi le trésor annoncé. Il est resté et restera toute sa vie Gros-Jean, comme devant.

A cent pas de ma factorie est le hameau de Galatrone , dont le desservant porte le titre d'archiprêtre et a sous sa surveillance onze paroisses des alentours, bien qu'il ait à peine à Galatrone une centaine d'ouailles; un de ses prédécesseurs nommé Buffoni, grand chasseur devant l'Éternel, comme Nemrod, vivait en guerre ouverte avec

les frères Soldani ; ils lui tiraient dessus du haut de leur balcon, et il ripostait fort peu chrétiennement des fenêtres de son presbytère. L'archiprêtre actuel est d'une humeur infiniment pltfi pacifique; nous n'échangeons point de coups de fusil, je tous le déclare, et vivons en bons voisins, malgré ma tache originelle d'hérésie. .

Le hameau de Galatrone est dominé par ujie vieille tour carrée i abandonnée depuis des siècles aux corneilles et couverte de lierre du haut en bas* Elle fut, diVon , bâtie par Annibal dont le nom joue un grand rôle dans ces parages. On prétend qu'à son arrivée en Italie, le Val d'Arno n'était qu'un grand lac, et que c'est lui qui le dessécha en donnant de l'écoulement aux eaux du fleuve. On y découvre encore tous les jours des os et des défense* d'éléphants, dépouilles mortelles, à ce qu'aucuns prétendent, de ceux qui accompagnaient l'armée du général carthaginois. Mais ceci n'est qu'une facétie : on les déterre en trop grande quantité pour que l'hypothèse soit admissible.

On en voit de fort curieux échantillons dans le musée d$ l'Académie k Monteverchi : une défense entre autres de huit pieds s'y trouve à côté d'une de six pouces* Ajoutes à cela, s'il vous.plaît, des màchoiresderhinocérosetd'bipp^otames^ des débris de mammouths et de mastodontes, d#a dents d'hyèneset de girafes; sans compter des millions de coquillages deau douce de plusieurs espèces* Toutes ces précieuses reliques fossiles se rencontrent à une profondeur de trois à' quatre pieds, en fort bon état de conservation, avec leurs angles intacts et leurs saillies les plus aiguës, bien qu'ail milieu de cailloux roulés et ronds comme des billes: preuve évidente qu'elles n'ont point été comme eux apportera par les eaux, et que tous ces animaux diluviens au antédiluviens ont une fois existé là et qu'ils sont morts dur place. Si vous désirez savoir quand et comment, allas le deman* der de ma part à mon ami le signor Dami, conservateur du musée de Montevarohù

Quant à la tour do Qalatrane, le peuple, qui ne Donnai*-

sait point Annibal , en attribue la fondation à un fameux magicien nommé Népo, ancien suzerain du pays. On l'aocuse d'en avoir fait porter jusque-là le» matériaux du fond des ravint , non pas à dos de mulets, mais S dos de fem-* mes. Ses propres vassales étaient les victimes de son barbare caprice. Si elles étaient laides il leur donnait pour1 s'embelÛr, des bijoux qui ne lui coûtaient guère; si elles étaient jolies, on ne les voyait pas plus reparaître que la pauvre Rosina Lendi ne sorti de, la griffe des Soldani.

Ce méchant Népo avait pourtant du bon. Il guérissait les bétes et les hommes de tontes leurs blessures 1 de tous leurs maux, au moyen de poudres sympathiques et de paroles mystérieuses. Il n'avait pas même besoin de voir le patient ; il suffisait qu'on lui apportât un objet quelconque trempé dans son sang on qu'il l'eût seulement touché. Quant aux bétes 9 il ne demandait que la bride ou le licou- Cette médecine à distance m'a furieusement l'air d'avoir servi de mère à celle de nos somnambules d'aujourd'hui, II n'y a rien de nouveau sou» le soleil, pas même les mé* decins et les sorciers.

Népo faisait fort bon ménage an son temps avec la

grande Martiaszza de B&iévent, et Pierbone Zipoti , qui,

peur le dire en passant n'est que le pseudonyme du peintre

Florentin Loranzo Lippi , l'a chanté dans son poème du

MarmarUil* Racquisteto. J'ai entendu répéter tant de mil-*

tters de fois la strophe où le poète cite lemagicien* que je suis

eft état d* vous la réciter ponctuellement sans longue ni

brève, bien entendu) car si j'ai quelque mémoire 1 il *st

convenu que je n'ai point d'oreille :

La Maga, senza dir più da vantaggto, Mentr' egtt aspetta un p4 di manoia et intoona , Ripiglia prwtament* il sue viagçio»

E incontra Nepo già da Galatroua , Gh'avendo dato là di se buon saggio* In pggi ô favorito per la buona; Perché Breusse in oltre a' premj e Iode. L'ita di più fatto diavolo a due code.

Ce qui vent dire dans la vile prose à mon usage : « La Magicienne sans en dire davantage, e( tandis que l'autre attend une bonne étrenne eu chantant , poursuit promptement son voyage ; elle rencontre Népo jadis de Galatrone, qui, ayant donné de lui un bel échantillon, est favorisé maintenant de la belle manière, car outre les récompenses et les louanges, Breusse Ta de plus fait diable à deux queues. »

Vous comprenez a présent pourquoi j'ai baptisé mon histoire : Le Diable à deux queues. Je vous avais bien prévenu que je n'étais pas Fauteur du titre.

D'après tout ce que je viens de vous narrer vous avez pu vous convaincre que mes voisins ne sont pas mal superstitieux, pour de bons catholiques, et je ne suis pas, moi qui vous parle, la moindre de leurs superstitions. Indépendamment de ma qualité d'hérétique qui n'arrange pas mes affaires dans leur esprit, et de mon obstination à demeurer dans une maison hantée par les revenants, j'ai dans ma vie quelques faits de nature à les maintenir à mon endroit dans une terreur superstitieuse. D'abord j'ai fait fortune sur une exploitation où mes prédécesseurs se sont ruinés : tout le miracle7 est que c'étaient des fainéants pleins d'incurie, tandis que moi , je suis actif et soigneux comme un Hollandais. En second lieu je suis doué d'une taille assez respectable, ainsi que vous pouvez le voir, et d'une force proportionnée. J'ai une fois arrêté de ma propre main , dans un bois , quatre voleurs qui coupaient mes arbres , et à l'occasion la bourse des paysans ; j'en ai fait mettre vingtsept autres aux galères et quoique, leur temps fini , ils aient tous juré de se venger de moi, aucun d'eux encore n'a osé me tirer dessus.

Vous voyez bien que le Batave, comme on m'appelle là, est un véritable sorcier sorti comme Minerve de la cuisse de Népo lui-même. Aussi quand je parais quelque part, sur mon grand cheval blanc , aussi redouté que celui de l'Apocalypse, les femmes se sauvent, les enfants crient et les hommes, même les vingt-sept forçats libérés, me tirent

Lien bas leur chapeau. Je revenais un soir du Val d' Ambra, charmante petite vallée située à quelques lieues de chez moi ; j'avais passé l'après-midi à Génina, chez les frères Migliorini avec qui je suis en relations d'affaires et d'amitié; ils m'avaient fait boire, un peu trop peut-être, de leur excellent vino sanpo ; mais mon grand cheval blanc n'en avait pas bu ; il avait le pied sûr et de sa vie n'a fait un faux pas.

Je ramenais avec moi Selvaggio Ardimani, le grand chasseur de l'endroit, lequel s'était laissé mordre par un chien qu'il croyait enragé. Son inquiétude était extrême et il allait faire toucher la plaie par le clou de La Torré, un hameau de mon voisinage dont l'église attire un grand nombre de dévots à cause du précieux talisman dont elle est en possession de temps immémorial. H est bon de vous dire qu'avant d'appliquer sur la morsure le clou miraculeux, le curé a soin de le faire rougir au feu ; en sorte que le miracle est tout bonnement le procédé médical de la cautérisation pratiqué partout en pareil cas. Mais c'est la foi qui sauve; les malades croient fermement au miracle, et tout le pays y croit comme eux.

La soirée était ravissante ; les genêts parfumaient l'air ; les rossignols chantaient sous les ombrages. La limpide rivière d' Ambra, que nous suivions de fort près, roulait à nos côtés de cascade en cascade. Déjà l'étoile de Vénus brillait sur le Mont-Luco, qui domine toute la contrée et qu'on aperçoit de toua les points de l'horizon; comme il est le phare du pays, il en est le baromètre : chacun 13 consulte comme un oracle avec une confiance illimitée en répétant le proverbe :

Quando Luco ha suo caf>ello, Preparate vi Tombrello.

c Quand le Mont-Luco a son chapeau, préparez votre parapluie. »

Nous atteignîmes avant d'arriver au village de San Piéro

deux curé» des environs qui cheminaient ensemble en devisant. L'un, nommé dom Donato, était curé de San Léolino ; long, maigre, décharné comme un squelette, il mmUût une grande rosse efflanquée anssi maigre que son cavalier. L'autre était le curé de Solata, un bon vivant a large face , gros, court, pansu , tout rond comme un poussât et à califourchon sur un âne. Celui-là s'appelle don B*rtoloméo; mais comme ce nom a paru trop long pour sa courte taille, ou l'appelle par abréviation, dom Méo.

Vous auriez cru voir don Quichotte et Saaèho Pança marchant côte à pôte daps les plaines de la Manche, C'est même le sobriquet que je leur ai donné, et il a fait f octane : on ne les appelle pas autrement de Géntna à Montevarchi.

Us sont aussi dissemblables au moral qu'au physique* Dom Donato est bilieux, sobre, rigide, ne rit jamais, et gronde toujours* UomMéo, au contraire, estaanguin; il aime la table de passion, mange hien, boit mieux, a toujours le mot pour rire et n'a de la vie grondé personne, pas même son âne. Ils se sont liés intimement , par la loi des «on* trastea* et ne se quittent pas. Tantôt c'est dom Méo qui va souper à San Léolino ; tantôt c'est dom Donato qui soupe h Solata* Ce jour-là c'était dom Donato qui traitait son confrère dom Méo et il le conduisait lui-même à sa cure*

La position des curés de oampagne n'est pas brillante an Toscane, car une loi du grandira Ferdinand ne leur alloue que soixante-quatre écus de traitement, sort trois cent einquante<~huit francs quarante centimes , monnaie de France» Aussi beaucoup sont-ils obligés pour subsister* de joindre à leurs fonctions spirituelles quelque honnête industrie temporelle; témoin le curé de Nausenna, mon w sin, qui tient auberge. Ce n'est pas à moi d'en médire, attendu qu'il m'achète et me paye fort bien mon côteausec, ce même vin, monsieur Goupillac, que je vous ferai goûter quand vous viendrez me voir à Pétrûlo*

« Avec beaucoup de plaisir ; mais je maintiens mon dire* Le bardeaux....

Eh! monsieur Coupillae, n'allez-vous pas recommencer?

— Je me tais, madame la comtesse. »

Si les cures toscans sont peu rétribués, ils sont en revanche encore moins occupés. H y en a une quantité si prodigieuse que leurs cures sont, pour la plupart, de véritables sinécures, vu le petit nombre de leurs paroissiens. J'en connais un près de chez moi qui n'en n'a que trois; un autre n'en a que deux y compris sa servante. Dom Méo et dom Donato sont k peu près dans cette catégorie. Nous sommes dé vieux amis; qui ne connaît pas le Bitave à vingt milles à la ronde? mon hérésie ne leur fait pas peur. Ils ne passeraient pas à Pétrolo sans s'y arrêter et ils y dinent quelquefois. Gomme nous allions du même coté, nous fîmes route ensemble.

« Par la Madone de l'Imprunetta! nous dit dom Méo, vous arrivez fort à propos. Mon cher confrère de San Léolino nie raconte des histoires de l'antre monde. Vous ailes juger vous-même si ce qu'il dit a l'ombre du sens commun. Continuez , confrère. »

Dom Donato se fit un peu tirer l'oreille. La présence de Selvaggio Ardimani et surtout Ta mienne le gênaient. H aurait préféré changer de conversation.

« Vous voyez bien, confrère, que j'avais raison, lui dit dom Méo, d'un air triomphant; vous n'osez pas répéter devant ces deux messieurs les contes bleus que vous me débitiez quand nous étions seuls.

— Qu'appelez-vous des contes bleus , confrère ? répon* dit dom Donato, piqué. Voilà comme vous êtes toujours. Vous niez les choses qne vous ne comprenez pas. Eh ! que comprenez-vous, s'il vous plaît? que comprenons-nous tous, pauvres humains, tant que nous sommes sur la terre? Rien, confrère, absolument rien. Un exemple : vous savez comme moi, que si le coucou chante de nuit, c'est signe de mort, et que si le petit-duc chante de jour, c'est signe de famine. Nierez- vous aussi cela, voyons?

— Oh ! pour cela je vous l'accorde, parce que c'est une vérité. Tout le monde en Toscane le sait comme vous et moi ; mais où en voulez-vous venir, confrère ?

— Vous m'accordez cela, c'est fort heureux ; mais la raison de la chose, la comprenez-vous? non, vous n'y comprenez rien, ni vous, ni moi, ni personne. C'est un fait pourtant. Vous voyez dpnc bien qu'on est forcé de reconnaître pour vraies des choses que l'on ne comprend pas.

— Mais enfin, demandai-je aux deux curés, de quoi s'agissait-il entre vous et quel était le sujet de votre conversation, quand mon ami Selvaggio et moi nous vous avons interrompus?

— Voici, répondit le sceptique curé de Solata. Mon cher confrère de SanLéolino me racontait comme vraie, une histoire si peu vraisemblable que ma raison se refuse à la croire.

— Votre raison ! votre raison ! dit dom Donato piqué au vif. Vous parlez sans cesse de votre raison; ne voilàt-il'pas une belle autorité ? Qu'est-ce que la raison, je vous

-le demande ? Que nous apprend-elle et qu'est-ce qu'elle nous explique? Rien, vous ctis-je, absolument rien.

— Je prends ces messieurs pour juges, répliqua dom Méo, et quoique votre histoire fût terminée aux deux tiers, je consens de grand cœur à ce que vous la recommenciez pour qu'ils prononcent entre vous et moi, confrère.

— Soit! repartit dom Donato ; j'accepte l'arbitrage et je recommence sans me faire prier. Il y avait une fois un roi qui régnait en Toscane. C'était bien des siècles avant la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ et même avant le roi Porsenna qui avait sa cour à Chiusi près du lac de Trasymène dans le temps où le Diable régnait encore sur la terre. Ce roi, dont le nom était Bertaride, était veuf et fort pauvre , car les rois de ce tempêta ne ressemblaient pas aux rois de nos jours. De plus il était fort vieux. Sentant approcher sa fin, il appela ses trois fils à son chevet et leur tint ce langage :

« Mes chers enfants, nos ancêtres m'appellent, et je n'ai point de patrimoine à vous laisser. Mais avant de mourir je dois vous révéler un secret. Fort peu de temps après mon mariage, comme je m'étais égaré dans les gorges de Gastra à la poursuite d'un ours qui désolait le Pratomagno, une belle dame m' apparut tout à coup et me dit : « Berta- « ride, fais de beaux enfants et ne t'ioquiète pas de leur ave- « nir. Quand tu entendras sonner ta dernière heure, ehvoie- « les seulement au Mont-Luco. » A ces mots elle disparut,

« Bertaride n'avait pas achevé ces paroles qu'il rendit le dernier soupir £>es trois fils pleurèrent l'auteur de leurs jours, comme il convenait à des enfants bien nés, et après avoir pourvu aux soins de ses funérailles , ils partirent ensemble pour le Mont-Luco. L'aîné des trois se nommait Frescobaldo, le second Théobaldo et le cadet Ubaldo. Ils s'aimaient tendrement , et leur union était d'autant plus étroite qu'ils n'avaient point d'héritage à disputer. Arrivés au Mont-Luco, ils n'y trouvèrent point la belle dame qu'ils espéraient y rencontrer, mais k la place un grossier panier de jonc dans lequel étaient une bourse de cuir , un cornet de pâtre et une ceinture de poil de chèvre.

— «Ma foi! dit ironiquement Frescobaldo, si c'est pour trouver un pareil trésor que nous sommes venus ici, ce n'était pas la peine de nous tant presser. Nous en aurions bien toujours trouvé autant dans les coffres de notre père. C'est égal, ne le partageons pas moins entre nous. Je retiens la ceinture.

— « Et moi le cornet, dit Théobaldo.

— « Puisque vous ne me laissez que la bourse, dit à son tour Ubaldo , je prends la bourse. »

« Au moment où Frescobaldo déroulait la ceinture , il en tomba un petit parchemin sur lequel étaient écrits ces mots : « Où veux-tu être transporté ? »

— * Voyons un peu, dirent les deux autres frères si nous ne trouverons pas aussi quelque écrit dans les objets qui

nous sont échus en partage. »

« Théobaldo trouva en effet dans son cornet un billet avec ces mots : « Combien de soldats désires-tu 1 » Et Ubâldo fouillant dans la bourse en retira un troisième billet ainsi conçu : « Quelle somme te faut-il 1 »

— « Si nous n'avons qu'k souhaiter pour être exaucés s'écrièrent les trois frères d'une seule voix , nons ne sommes pas d£j& si mal tombés et la belle dame invisible n'a voulu se moquer ni de notre père ni de nous. Vérifions , poursuivit ÎJbaldo , et voyons si elle tiendra sa promesse. Je cornmeuce. H me faut mille éçus d'or. »

« H n*avUit pas achevé de parler qUfe^fet bourse s*enfla si démesurément qu'elle lui échappa des mains. H là renversa sur le gazon et l'or en sortit, en veux-tu en voilà. Qu'on juge du ravissement des trois princes, ils se jurèrent le secret et sien allèrent chacun de son côté. Les deux aînés allèrent fonder, l'un sur la Méditerranée, l'autre sor l'Adriatique, deux villes et deux royaumes qui devinrent très-florissants. tJbàldo, le plus jeune des trois, était téservé h beaucoup d'aventures. *

Dom Méo profita d'une courte pattse que fit domDonate, pour prendre la parole i

«Je vous le demande, messieurs, s'écria-t-il tn ladressaut à Selvaggiô Ârdim'aui et à moi, sont-ce 1k des choses raisonnables? Est-îl possible, en conscience, de croire de telles extravagances!

— Je vous ai déjàdit, conïrèïe,répondit gravement le curé de San Léolino, et je vous le répète encore une fois, que celase passait avaiitlâ venue d$ Notre Seigneur Jésus-Christ, au temps où le Diable régnait encore sur la terre. Il a fait pour la perdition des hommes des choses encore plus extraordinaires, jusqu'à ce qu'enfin la prophétie de la Genèse se fût accomplie et que le fils de la femme eût écrasé la tête du serpent. »

« Ubaldo se dirigea du côté du midi ; il marcha bien des jours et bien des nuits. Enfin, ayant trouvé sur son chemin une grande ville appelée Campània, elle lui pltit et il s'y

arrêta. Mettant alors k contribution la bourse inépuisable,

il fit des dépenses si prodigieuses qu'on ne parla bientôt

■plus que du jeune et magnifique étranger. Le roi du pays,

nommé Princival, llnvita à venir à sa cour où les plus

grands seigneurs briguèrent à l'envi son amitié. Il n'y avait

pas une mère qui n'en voulût faire son gendre; pas une

fille qtri ne le désirât pour mari. Ubaldo n'avait d*yeux

que pour la fille du roi, la belle Fortunia, et il faisait pour

elle des folies à rainer en un jour le Orand-Mogol. Mais

la fière princesse était aussi insensible à son amour qu'aux

témoignages qu'il |ui en donnait. Le pauvre Ubàldo était

au désespoir au milieu de ses inépuisables trésors. Un

jour enfin Fortunia le retint auprès d'elle et lui dit :

— « "Vous prétendez avoir pour moi de l'amour; mais si vous m'aimiez véritablement, me feriez-vous un mystère de votre naissance ? Vous êtes, je le vois bien, le fils d'nn grand monarque ; votre générosité le prouve autant que vos richesses. Mais ouvrez-moi votre cœur si vous voulez que je croie à votre amour. »

« Transporté de joie et se croyant déjà l'époux de Fortnnia, Ubaldo la mit sur-le-champ dans la confidence de son secret et, remplissant devant elle plusieurs fois sa bourse, il versa des torrents d'or à ses pieds.

— * Quel prodige ! s'écria la princesse éblouie par l'édat du, précieux métal. Je n'en eroirai mes propres yeux que lorsque j'aurai moi-même accompli un miracle si surprenant. »

* Là^dessus elle prend, comme en badinant, des mains d'Ubaldo la heurse merveilleuse et, la mettant dans son sein, elle disparaît. Ubaldo, sans défiance, attendait tranquillement son retour ; mais elle ne reparut point, et un efficier du palais Tétant venu congédier durement .de sa part, le bandeau lui tomba des yeux. Il essaya les jours suivants de parler à Fortamia; mais il n'y put parvenir; il la vit cependant et même plusieurs fois, mais toujours entourée et l'air si hautain, le regard si froid, si mépri-

sant qu'il comprit alors toute l'étendue de son malheur : sa ruine était consommée.

* Hors d'état désormais de soutenir sa dépense et son train royal, il fut obligé de quitter cette funeste ville et il se rendit auprès de son second frère qu'il espérait trouver plus facile que l'aîné. Il lui raconta sincèrement sa disgrâce, ajoutant qu'il était à jamais perdu s'il ne lui prêtait son cornet pour aller reconquérir sa bourse et tirer vengeance d'une si indigne duplicité. Après quelques reproches dictés par l'amitié plus que par la colère, Théobaldo accorda tendrement & sonfrère la grâce qu'il implprait de lui. De retour à Gampania, Ubaldo sonna dix fois du cornet enchanté, et plaça en un clin d'œil à chacune des dix portes de la ville dix mille soldats bien équipés, bien armés et,pourvus abondamment de toutes les choses nécessaires à un siège en règle. La terreur se répandit dans la ville et a la cour. Ne pouvant comprendre d'où lui tombaient, comme du ciel, tant d'ennemis inconnus, le roi Princival s'efforça en vain de le découvrir, en faisant passer des espions dans leur camp; tous ces espions furent arrêtés. Quoique pris au dépourvu, il tenta alors une résistance dont il ne tarda pas lui-même à reconnaître l'inutilité ; il avait affaire à des soldats invulnérables. Il ne lui restait donc plus qu'à périr ou à implorer la clémence du vainqueur ; il prit ce dernier parti et vint se jeter à ses pieds en suppliant, avec toute sa famille y compris Fortunia.

— « Seigneur, lui dit-il, je ne sais si vous êtes un mortel ou un dieu; mais qui que vous soyez, daignez m'apprendre, avant de faire tomber sur nous le poids de votre colère, par quelle offense involontaire j'ai eu le malheur d'encourir votre ressentiment ? »

« Pendant que le roi parlait, toute sa suite fondait en larmes et tenait les yeux baissés. Fortunia seule portait haut la tête et ne pleurait point; elle avait reconnu Ubaldo, et cette découverte, bien loin de l'épouvanter, lui inspirait au contraire une confiance illimitée. Elle nç cou-

naissait que trop le pouvoir irrésistible de sa beauté. Les yeux d'Ubaldo rencontrèrent les siens, et ce fut lui, non point elle, qui perdit contenance. Il sortit brusquement pour cacher son trouble. L'amour s*était réveillé dans son cœur plus violent que jamais en renvoyant la princesse, et oubliant sa vengeance, il n'avait plus qu'une pensée : c'était de se raccommoder avec elle. Il invita donc à dîner sous sa tente la famille royale et la traita magnifiquement. Tout le monde alors le reconnut, car il ne déguisait plus ni sa voix ni son visage ; mais chacun gardait pour soi sa découverte; personne n'osait ouvrir la bouche. Fortunia, toujours plus sûre de son empire, fut la» première à rompre le silence ; s'adressant directement au prince :

— « Seigneur, lui dit-elle d'une yoix insinuante, si l'on pouvait dire devant vous ce qu'on pense, il ne serait pas difficile de prouver l'injustice de votre colère.

— « Gomment vouf y prendriez-vous? répondit Ubaldo d'une voix émue, vous surtout qui mieux qup personne savez à quel point elle est légitime ?

— « Mieux que personne, au contraire, je sais combien elle l'est peu. Vous avez pris au sérieux une plaisanterie et vous vous êtes irrité mal à propos d'un innocent stratagème que je n'avais employé que pour vous éprouver. Si j'avais pu supposer que votre caractère fût si impérieux, si emporté, j'y aurais mis à coup ,sûr plus de circonspection. Vous assuriez avoir de l'amour pour moi, j'ai voulu m'en convaincre comme toute autre femme l'eût fait à ma place, et vous avez justifié mon incrédulité en partant comme un furieux pour reparaître comm0 un conquérant, le fer à la main. Jugez- vous vous-même et condamnez-vous. »

* Ubaldo, stupéfait d'un tel langage, ne trouva rien à répondre. Le roi prit alors la parole ; il blâma l'imprudence de sa fille, sa conduite inconsidérée, et finit par dire à Ubaldo que si malgré son espièglerie elle trouvait grâce encore à ses yeux, il s'estimerait heureux et singulièrement honoré d'avoir pour gendre un prince si puissant et si

574 LE* AMOtfcS D'ITALIE.

magnanime. Le mariage fat résolu à l'instant même, et tout entier au bonheur de posséder enfin la belle Fortunia, le fils de Bertaride oublia le passé pour ne plus songer qu'à l'avenir fortune qui s'ouvrait devant had. On rentra dans la ville tous ensemble et une si belle réconciliation fut célébrée par des fêtes splendides. Plus la terreur des habitants avait été grande, plus grande aussi fut leur allégresse. Le roi traita à son tour, dès le soir même, Ubaldo dans un de ses jardins, dont chaque arbre portait une à grande quantité de torches qu'il y faisait plus jour qu'en plein midi. Fortunia, s'écartent de la foule, permit à son fiancé de la suivre dans un bosquet solitaire et là lui abandonnant sa belle main :

— t Enfin, lui dit-elle avec tendresse, nous voilà seuls et nous pouvons nous entretenir sans témoins. Quel n'est pas mon bonheur d'avoir pour époux un si grand prince ! Vos dernières merveilles m'ont tellemeift saisie que vous m'en voyez encore toute émue. Eh quoi! prince, tandis qu'il faut tant d'argent à tout le monde pour faire la guerre et quoique la source de vos richesses fût demeurée entre mes mains, tous reparaissez, comme par enchantement, à la tête d'une armée capable de conquérir tout l'univers ! C'est là un prodige qui me confond. Et de plus vos soldats tuent sans pouvoir être tués. Êtes-vous donô un dieu, et n'aveztous d'un homme que l'apparence?

— c Je serais le plus ingrat des mortels si, au moment de devenir votre époux , je refusais de satisfaire votre curiosité. »

* À ces mots il tira son cornet et luien expliqua l'usage.

— « Vous me traitez comme un enfant, répliqua l'artificieuse princesse; au lieu de me répondre sérieusement, vous vous faites un jeu de ma crédulité. Gomment voulez* vous que ma curiosité se paye d'un pareil enfantillage? Gomment est-il possible qu'un grossier cornet de pâtre ait des vertus si merveilleuses?

— « Si vous ne me croyez pas, faites-en vous-même l'é-

preuve et vous pourrez vous convaincre que je vont fti dit la vérité. »

c La rusée Fortunia prit le cornet en riant, et, s'éloignent de quelques pas eu folâtrant, elle en sonna tout d'un <oup en s'écriant : « Je veux cent mille hommes? ■ Elle ftû obéie sur rhemps, et au même instant Tannée d'Ubaldo, campée encore aux portes de la ville, s'évanouit, Un enchantement détruisait l'antre* Le malbeureu* prince, voyant les jardins et la ville tout entière inondée de soldats* prévit trop que la princesse pliait le flaire arrêter, égorger peut-être, pour se débarrasser de lui, et il s'échappa nom sans peine à la faveur des ténèbres. Parvenu sftin et s$v£ dans la campagne, il maudit sa folie complaisance et la perfidie de Fortunia. D ne lui restait d'autre ressource pou* rentrer en possession de sa bourse et du contât de son fr&rç Théobaldo, que d'emprunter la ceinture de son frère ainéf Mais comment l'obtenir! Frescohaldo était un howne eé* vère, entiché de son droit d'aînesse et peu obligeant de S* nature. Mais Ubalda n'avait pas le choix des moyens ; 4 tenta l'aventure.

« H s'adressa tu fier Frescohalde avec toute U déférence qu'il devait à celui de ses frères que la xnati du roi Besw taride avait rendu chef de la famille, et s'humilia d#vanj lui, comme il eût fait «levant son pore lui-u*êi$*, Confessant ses fautes et sa coupable faiblesse, il loua la prudence d* son frère aîné, flatta aes instincts de domination et, as re* procha amèrement de n'avoir pas suivi les sqges conseil* ni les bons exemples qu'il lui avait donnée. Mais il a'wt pas si bon marché de Freecobalde que de Théobqldo et il essuya de sa part une véritable tempête; mais oe fut là précisément ce qni le sauva. La oolère de ion fstoM'étatf évaporée eu paroles vioianèes, en injures plu» notante» encore, il finit par s'apaiser 5. bref, il prêta *ft ceinture.

« Possesseur du précieux talisman au moment 0¥ il désespérait de jamais V obtenir, Ubahto se fit transporter incontinent dans fat chambre de Fertimie* Il était nuit;

elle dormait. Réveillée en sursaut, elle trembla en voyant devant son lit l'homme qu'elle avait si traîtreusement offensé. Mais comptant toujours sur le pouvoir de ses charmes et sur la faiblesse d'un amant si crédule, elle reprit bien vite confiance et lui dit d'une voix enjouée :

— « Ah ! c'est vous, cher prince?* Je devais m'en douter ; il n'y a que vous au monde capable de venir troubler ainsi le sommeil des gens. Je ne trouve point mauvais assurément que vous fassiez tous les jours de nouveaux prodiges; mais je m'étonne en vérité que vous ayez le courage de vous présenter devant mes yeux après le sanglant outrage que vous m'avez fait.

— « Comment osez- vous bien accuser d'outrages imaginaires un homme dont vous n'avez reçu, en toute occasion, que les preuves de la plus vive tendresse? N'est-ce pas vous, au contraire, dont les insignes fourberies m'ont deux fois réduit à la dernière -extrémité? Mais je ne suis plus votre dupe ; car je vous connais maintenant et je sais âmes dépens ce dont vous êtes capable. Qu'on me rende à l'instant ma bourse et mon cornet.

— « Àh ! c'est donc pouf m'insulter que vous vous êtes introduit, à une heure si indue, jusque dans ma chambre h. coucher, d'une manière si inconvenante, pour faire à mon honnerur une tache ineffaçable ? Avez-vous encore votre, raison ou si vous l'avez perdue? Que veut dire cette grande colère? Que signifient ces reproches plus absurdes qu'ils ne sobt offensants? Voyons, répondez, quels tours vous ai-je joués? De quelle fourberie me suis-je rendue coupable? Vous parlez de la bourse? Après les éclaircissements que je vous ai donnés à cet égard, je m'étonne en conscience que vous ayez le cœur de revenir là-dessus; et quant au cornet , c'est plus grave encore. Quoi ! parce que j'en sonne sur votre propre invitation ; parce qu'une

' armée surgit à mon commandement, vous prenez la fuite ; vous vous sauvez comme un larron; vous m'abandonnez lâchement la veille même de notre mariage, quand il est

décidé, proclamé, connu de toute la ville ; vous me livrez sans scrupule et sans motif k la risée publique ! Pourquoi fuir , je vous le demande ? Pourquoi disparaître ? N'étiezvous pas mon mari? N'étais-je pas votre femme? Ce cornet où j'ai soufflé innocemment et par pur badinage ; cette armée que j'avais mise sur pied, sans m'en douter assurément, tout cela n'était-ce pas k vous? Ah ! n'étais-je pas à vous, moi-même? Allez, barbare, vous devriez rougir d'une action si honteuse. »

« La belle Fortunia versa quelques larmes, et, se dressant sur son séant, elle se montra aux yeux du trop faible Ubaldo dans un négligé si galant que tous ses feux se rallumèrent. Deux bougies parfumées répandaient dans l'appartement une senteur enivrante et une mystérieuse clarté. Désarmé, vaincu, le frère du sévère Frescobaldo, — que n'avait-il en ce moment un peu de sa rigidité ! — tomba à genoux devant le lit de la jeune princesse et implora son pardon dans les termes les plus soumis.

« Je consens à vous pardonner, cette fois encore, mais c'est la dernière , répondit-elle , en lui donnant sa main k baiser ; k condition qu'à l'avenir vous serez raisonnable et ne me jouerez plus des tours de votre façon. Relevez-vous et asseyez-vous sur le pied de mon lit, en attendant qu'il me soit permis de vous y recevoir; car vous me devez une réparation, et sachez qu'il me la faut pas plus tard que demain. Causons donc k cœur ouvert, comme mari et femme, puisque demain nous le serons. Mais comme vous voilà drôlement accommodé avec cette ceinture de poil de chèvre ! Le travail en est bien grossier, ce me semble. Voyons un peu que je l'examine de près.

« — Ne médisez pas de ma ceinture; car c'est ce que j'ai de plus précieux au monde. C'est k elle que je dois le bonheur de vous avoir revue. Je n'ai eu qu'k nommer votre chambre et quoique je fusse k cent lieues de Campania, je me suis trouvé k vos pieds en un clin d'œil, grâce k ma

ceinture. Mais il me semble, princesse, que vous m'en dépouillez? »

« Tandis qu'Ubaldo parlait, Fortuniaravait effectivement dénouée d'une main subtile, et, la tirant insensiblement, elle l'enroulait tout doucement autour de sa taille. Quand il s'aperçut de cette nouvelle tromperie, il était déjà trop tard : elle nomma la chambre du roi son père et disparut. Une épouvantable rumeur se répandit aussitôt dans le palais et tous les gardes furent sur pied à l'instant même* Bien en prit au pauvre Ubaldo d'en connaître les êtres ; il s'échappa par un escalier dérobé, et le voilà de nouveau fuyant dans la campagne. »

Dom Donato fit ici une nouvelle pause et l'incrédule dom Méo en profita, comme la première fois» pour se récrier et nous prendre à partie :

c Je vous le demande encore, répéta-tril en nous interpellant tous les deux, se peut-il rien imaginer de plus invraisemblable? Avec la meilleure volonté du monde çt malgré ma vieille amitié pour mon cher confrère de San LéoÛno, puis-je en bonne conscience prendre ce qu'il nous raconte là pour argent comptant. Je m'étonne qu'un ecclésiastique aussi sérieux que lui ajoute foi à de pareilles fables. »

Ce n'était pas en effet le moins plaisant de l'affaire que de voir avec quel sérieux imperturbable le sévère curé de San Léolino poursuivait son merveilleux récit. Il est évident qu'il en croyait sincèrement lui-même toutes les circonstances.* Sa longue figure maigre n'avait jamais été plus grave; elle ne l'eût pas été plus en chaire ou au chevet d'un agonisant. Selvaggio Àrdimani oubliait sa morsure et riait comme je ne l'avais jamais vu rire; car c'était un homme plutôt taciturne comme tous les chasseurs, accoutumés qu'ils sont à vivre beaucoup seuls au milieu des bois. Je ne riais pas moins que lui, quoique Hollandais. Ce double succès encourageait visiblement le narrateur et lui donnait des armes contre son sceptique interrupteur. Seulement si

Fua% était peu varié dans^ses objections et peu fécond en argumente, l'autre Fêtait moins encore dans la réplique*

« Combien de fois^ confrère* répondit-il au curé de Solata, faudra-t-il donc vous répéter que tout cela se passait ayant la venue de notre Seigneur Jésus-Christ et dans le temps où le diable régnait sur la terf et Vous êtes impatientant à la fin, avec vos objections toujours les mêmes, quoique j'y aie répondu victorieusement dès la première fois. Ne les renouvelez: pas, je vous prie» et surtout ne m'interrompez plus* Yous voyea bien que ces deux messieurs partagent ma conviction et qu'ils attendent avec une anxiété bien naturelle la fin des aventures d'Ubaldo.

« Il courut sans s'arrêter, jusqu'à ce qu'il se crût hors des atteintes de cette diabolique princesse. Vous devinée sa douleur, ses remords, son désespoir. Je vous fais grâce de ees hors-d'œuvre pour arriver plus vite au dénoûmfent* D'abord il voulut mourir ; mais sa mort ne l'aurait pas vengé et n'eût pas rendu à ses frères les talismans qu'ils lui avaient prêtés et qu'il s'était laissé voler comme un nigaud! Un vague pressentiment l'attirait vers le Mont*Luce. Qui sait s'il n'y rencontrerait pas la belle dame qui était apparue à sen père , dans les gorges de Castro, et qui avait doté ses frères et lui d'une façon si généreuse ? Que risquait-il d'ail* leurs à le tenter? Il en serait quitte, en cas d'insuccès, pour un Voyage inutile. Or, qu'il allât au nord ou au midi, c'était pour lui la même oboae. Seulement le voyage fut long» périlleux et très*pénibîe>, II n'avait plus de ceinture pour se transporter d'un point à l'autre par un seul acte de sa volonté; plus de cornet pour appeler des défenseurs à son ' aide dans les mauvaises rencontres ; plus de bourse pour prendre la poste et payer les hôtelleries. Il fit la route à pied, presque en mendiant, et après bien des jours' de marche et de jéûjtet bien défi nuits passées à la belle étoile, il vit enfin poindre fe l'horison la cime aiguë du Ment- Luoo»

« 3o& cœur battit de joie, comme s'il eût été déjà sauvé*

Les naufragés s'accrochent à tout ce qui leur tombe .sons la main et prennent leurs désirs pour des espérances. Mais il était trop loin encore du but pour l'atteindre le soir même ; au coucher du soleil, il n'était encore qu'à la tour de Galatrone. Si votre palais de Pétrolo eût alors existé et que vous en eussiez été, comme à présent, le propriétaire, signor Batave — dom Donato n'avait jamais pu prononcer mon nom — il y aurait trouvé, grâce à l'hospitalité que vous accordez si libéralement à tout le monde, un bon souper, un bon lit et le reste. Mais il n'y avait alors malheureusement pour lui ni factorie, ni palais, ni généreux étranger. Il monta en désespoir de cause jusqu'à la tour pour y demander un gîte et du pain.

• « Quand il voulut frapper à la porte, il ne trouva pas de porte et ne vit point de fenêtres. Cependant il entendait parler et chanter dans l'intérieur; on y dansait même et la douceur des voix, l'abondance et la volubilité des paroles prouvaient de reste que les femmes y étaient en majorité.

< Mais comment étaient-elles entrées, puisque la tour n'avait ni portes ni fenêtres? Ubaldo ne douta pas qu'elle ne fût la demeure de quelque enchanteur et il ne se trompait point ; elle était dès ce temps habitée par le trop far meux magicien Népo. « Pourvu, se dit Ubaldo, qu'il ne me serve pas quelque plat de son métier! » Mais il se rassura en réfléchissant que, dans la situation désespérée où il se trouvait, il était invulnérable. Que pouvait-il lui arriver de plus funeste que ce qui lui était déjà arrivé? Le pis qu'il eût à craindre était de coucher une fois de plus à la belle étoile et sans souper. Il était dès longtemps fait à ces légers inconvénients. H ser coucha donc au bord d'un ravin où grâce à la fatigue, à la jeunesse, il ne fit, quoique à jeun, qu'un somme jusqu'au lendemain matin.

« La première sensation qu'il éprouva fut la faim; comme les petits oiseaux , hélas, il aurait en vain ouvert le bec, u n'avait pas là de mère pour lui apporter la pâture. Mais" bénit le ciel en apercevant à sa portée un superbe fig^er

chargé de figues, dont il mangea coup sur coup jusqu'à douze pour son déjeuner, A peine avait-il terminé ce repas champêtre qu'il entendit au-dessus de lui "de grands éclats de rire ; ayant levé brusquement la tête, il vit distinctement sur la plate-forme de la tour inhospitalière des jeunes filles et Népo lui-même vêtu d'une grande robe * couleur de feu, qui se le montraient au doigt, en redoublant leurs- éclats de rire. Qu'avait-il donc en lui de si risiblfe? H ne tarda pas, le malheureux, à s'en apercevoir. Le figuier qu'il venait de dévaliser était enchanté ; chaque figue qu'on en mangeait faisait croître le nez d'un pied ; il en avait mangé douze; sonnez poussa de douze pieds en un instant.

« Frappé de cette dernière catastrophe plus terrible que toutes les autres, Ubaldo dévida en toute hâte autour de son bras gauche ses douze pieds de nez et s'enfuit précipitamment, pour échapper aux moqueries des jeunes filles de la tour et à celles du magicien qui lui avait joué ce tour affreux. Le ravin fatal oii notre voyageur avait passé la nuit s'appelle encore Aristoli, d'un mot qui, dans la langue de ce temps-là, voulait dire figuier. Le signor Batave est là pour me démentir si j'avance rien qui ne soit conforme à la vérité. »

Je n'avais rien à dire ni contre le nom qui est parfaitement exact, ni contre l'étymologie qui, si elle n'est pas vraie, est du moins parfaitement trouvée. Je ne pus donc qu'incliner la tête en signe d'assentiment. Mais Sancho Pança, je veux dire dom Méo, n'était pas de si bonne composition que moi ; il aurait bien voulu renouveler ses objections, mais un regard sévère de don Quichotte , autrement dit dom Donato, le contint dans les bornes d'un silence respectueux. La narration continua donc sans encombre.

« C'était le cas où jamais, poursuivit le curé de San Léolino, de gagner au plus vite le Mont-Luco ; car jamais le secours de la belle dame, quine pouvait être qu'une bonne fée, n'avait été plus nécessaire ni plus urgent. Chargé de son lourd fardeau , Ubaldo continua son voyage en proie aux

préoccupations les moins gaies. « Il faut convenir, pensait* il, que j'ai été engendré sous une abominable planète. On peut dire à la rigueur que je me suis attiré mes précédents malheurs par ma faiblesse et par mon imprudence. Mais qu'ai-je fait pour mériter cette dernière infortune ? » Tout en faisant à part lui ces réflexions bien naturelles mais peu consolantes, il atteignit enfin, vers midi, le sommet du Mont-? Luco. Arrivé là, il s'étendit sur l'herbe, autant pour se rer poser que pour se décharger du poids incommode qu'il traînait après lui. Douze pieds de nez ne sont pas une petite charge.

« J'ai lu dans une gazette qu'une nouvelle secte de Paris doue l'homme futur d'une longue queue; si ce meuble n'est pas plus facile à porter par derrière que par de* vant, la secte en question fait la fi nos neveux un triste cadeau.

« Ubaldo revit la place et jusqu'au panier de jonc où les trois frères avaient trouvé naguère leurs précieux talismans, mais la belle inconnue n'y était pas plus cette fois que U première.

« Enfin il l'implora avec tant de ferveur, tant de foi; il mit tant d'opiniâtreté dans ses prières et versa tant dé larmes qu'elle lui apparut tout à coup comme elle était apparue jadis à son père dans les gorges de Grastra. A peine eut-elle paru, qu'il se repentit de l'avoir appelée; elle était d'une si merveilleuse beauté qu'il aurait voulu être à cent pieds sous terre, tant il était honteux devant elle de sa ridicule difformité. Mais elle n'eut pas seulement l'air de s'en apercevoir ; attention délicate à laquelle Ubaldo fut très-sensible.

« Dernier né du roi Bertaride , lui dit-elle d'une voix douce, tu me donnes a toi seul plus d'occupation que ton père et tes deux frères réunis ne m'en ont jamais donné. Les cadets sont toujours ainsi. Mais il serait peu généreux de t'adresser des reproches dans l'état lamentable où te voilà réduit. Tu as besoin de secours et non de répriman-

des, et après tant d'écoles tu es guéri, je pense, de tes folies. Retourne au ravin Àristoli, mais prends garde d'être aperçu de Népoj c'est lui qui te persécute parce qu'il fut de tout temps l'ennemi de ta famille, comme j'en ai été de tout temps l'amie et la protectrice. Tu verras sur le revers opposé du ravin un figuier semblable en tout à celui dont . les fruits ont été pour toi si funestes. Mais tu peux manger de ceux-là sans crainte, et tune tarderas pas à en éprouver les effets. Quoique tu aies bien souvent manqué d'esprit, tu en auras assez cette fois, j'espère, pour comprendre, sans que j'aie besoin de te le dire, ce qu'il te reste à faire dans cette circonstance.»

« A ces mots la belle dame, qui n'était autre que la célèbre magicienne Martinazza de Bénévent en personne, disparut dans l'air, sur un char traîné par. des colombes, comme celui de Vénus.

« Ubaldo trouva le figuier qu'elle lui avait désigné. A la première figue qu'il mangea, le bout de son nez qu'il tenait à la main lui échappa; il voulut le ressaisir mais il était raccourci au moins d'un pied ; à la seconde, il se raccourcit d'autant; àla douzième il avait repris ses proportions naturelles. «Voici une belle occasion, pensa-t-il, pour rétablir mes affaires. * 11 cueillit douze autres figues et les serra soigneusement. 11 alla en cueillir autant sur le premier figuier, qu'il serra également et partit sans que par bonheur Népo l'eût aperçu. 11 reprit, en toute hâte, la route de Campania et y arriva sans accident.

« Le jour même de son arrivée il se travestit en paysan, et, mettant dans un panier les douze figues qui allongeaient le nez, il s'alla poster devant le palais du roi Princival. Ces figues étaient fort belles et d'une espèce si rare, sans compter que c'étaient des primeurs, qu'elles attirèrent l'attention de l'officier chargé des approvisionnements. Il les acheta sans marchander et les porta d'un air triomphanth la belle Fortunia. La princesse en fut si charmée qu'elle en mangea quatre à l'instant. Quelle fut sa consternation,

584 LES AMOUKS D'ITALIE.

quand elle se vit un nez de quatre pieds de long ! Elle S'évanouit devant son miroir. Là-dessus, grandes consultations de tous les médecins du royaume. Mais aucun n'étant dans les bonnes grâces de Martinazza , ils dissertèrent à perte de vue sans arriver à aucun résultat. Le nez de Fortunia ne s'était pas raccourci d'une ligne. La malheureuse princesse était au désespoir. Enfermée chez elle nuit et jour, de peur qu'on ne la vît, elle fuyait la lumière et passait sa vie à pleurer sa beauté.

« Sur ces entrefaites un médecin étranger, porteur d'une barbe qui lui cachait les trois quarts de la figure et ceifié d'un bonnet pointu, vint offrir ses services au roi Princival. H arrivait, disait-il, du pays des éléphants — vous savez qu'il y en avait alors au Val d'Arno — et il avait le secret de faire tomber leur trompe sans la couper. Le même remède pouvait opérer sur la princesse et la guérir de sa monstrueuse difformité , puisque son nez était une trompe plutôt qu'un nez. On fit au docteur un accueil magnifique ; il fut logé dans le palais ; on lui donna une garde d'honneur et l'on remit la malade entre ses mains. Qu'étaient devenus ces beaux traits qui avaient trop charmé le pauvre Ubaldo? H n'en restait pas trace. Un nez de quatre pieds change beaucoup une femme. Le médecin s'enferma avec la patiente dans une chambre obscure, commença par lui tâter le pouls, d'abord au bras, ensuite à la jambe, suivant l'usage de ces temps-là; puis examinant son nez d'un air impassible :

« Sans parler de la trompe des éléphants, lui dit-il gravement, j'ai vu des nez plus grands que le vôtre ; car il n'a que quatre pieds, tandis que celui d'un de mes malades en avait douze.

« — Et vous les avez guéris, docteur? s'écria la princesse en palpitant d'espérance.

« — Je les ai guéris, princesse et j'en ai guéri bien d'autres.

« — Oh ! guérissez-moi de même et je vous rendrai si

riche quelles plus riches monarques de l'univers ne seront auprès de vous que des mendiants.

« — Je ne travaille que pour la gloire et non pour un vil intérêt. Le seul prix que j'en réclame est l'honneur d'avoir rendu la beauté à une illustre princesse telle que vous. »

« Après cette belle profession de foi de désintéressement, il tira de sa trousse avec beaucoup de salamalecs, une figue en tout pareille à celles qui avaient été si fatales au nez de Fortunia et reprit d'une voix solennelle :

« Une figue vous a allongé le nez, une figue doit vous le raccourcir. G'est ce que nous appelons en médecine homœopathie, c'est-à-dire le traitement par les semblables. »

« A peine la malade Feut-elle avalée que son nez décrut d'un pied. Elle sauta au cou du savant docteur et le força d'accepter, quoiqu'il s'en défendit , la bourse inépuisable qu'elle avait dérobée à Ubaldo.

« Car pour moi, lui dit-elle, que ferai-je de tous les trésors de l'univers, si vous ne me délivrez pas de mon horrible nez?

« — Grâce à moi, princesse, il n'a plus que trois pieds, et j'espère que demain il n'en aura que deux. »

c Le lendemain même cérémonie et même succès* Après avoir pris une seconde figue , le nez de Fortunia diminua en effet d'un second pied ; il n'en avait plus que deux. C'était beaucoup encore ; mais l'incomparable docteur promettait d'avoir raison des deux derniers comme ' des deux premiers, et il avait acquis le droit d'être cru sur parole. Fortunia lui donna, toujours malgré sa résistance, le cornet de Théobaldo :

« Car pour moi, lui dit-elle, qu'ai-je besoin de défenseurs et qui voudrait défendre un monstre tel que moi , si vous ne me rendez mon nez primitif?

« — Grâce à moi, princesse, il n'a plus que deux pieds, et j'espère que demain il n'en aura plus qu'un. »

c Le jour suivant, les choses se passèrent comme la

veille et Favant- veille. La troisième figue réduisit le fiez de Fortunia d'un troisième pied. Il n'en avait plus qu'un. Il fallut que le docteur acceptât, bon gré mal gré, ce jourlà, pour sa peine la ceinture de Frescobaldo :

% Car pour moi, lui dit-elle, qu'aide besoin de me transporter en de nouveaux pays? Quel beau spectacle à offrir aux étrangers qu'un nez comme le mien si vous m finissez par me guérir tout à fait !

« — Grâce à moi, princesse , il n?a plus qu'un pied; mais je n'ose vous assurer qu'il reprendra demain s$ première forme; le dernier pied est toujours le plus récalcitrant.

* — Eh quoi ! docteur, répondit la princesse en génaifr* sant, il me faudra donc rester avec un pied de nez?

« r— Hélas! oui, princesse, répliqua le faux médecin, en reprenant sa voix naturelle et en arrachant sa barbe postiche, c'est Ubaldo qui vous le dit. »

« Fortunia n'était pas revenue de sa stupéfaction, que grâce à la ceinture enchantée il était déjà sur le Moat- Luco. Victime à la fin de ses artifices , la princesse ne guérit jamais; elle vécut longtemps et mourut fort vieille avec un pied de nez. Voilà, messieurs, l'origine d'un pro* verbe qui est parvenu jusqu'à nous. »

Je lus sur la- physionomie de dom Bartoloméo et ja compris aux mouvements saccadés qu'il imprimait ï la bride de sa paisible monture, laquelle n'en pouvait mais, que le sceptique et non moins jovial curé de Solata allait recommencer ses objections et ses interpellations. Comme je les savais déjà par coeur, ainsi que la réponse stéréotypée du curé de San Léolino, je prévins une nouvelle, discussion en demandant à celui-ci ce qu'était devenu son héros après tant d'aventures.

« D'abord, me répondit-il, de plus en plu* flatté de l'intérêt que je prenais à son histoire, il érigea par reconnaissance à la balle et bonne fée Martinazza une chapelle dont en voit encore aujourd'hui les mines sur ]# sommet

du Mont-Luco. Il rendit ensuite à ses frères leur cornet, leur ceinture/ et, désormais possesseur de la bourse intarissable qu'il ne se laissa plus voler par personne, il fonda h l'exemple de ses frères un nouveau royaume dans nos contrées.

— Et le sorcier Népo , mon ancien voisin de Galatrône, qu'e$t-il devenu?

-— H a continué pendant bieù des siècles encore le cours dç ses maléfices; enfin, messieurs, les desservants de la petite ville voisine de San Giovanni , scandalisés de ses longs sacrilèges, réussirent à s'emparer de sa personne, avec le secours du Saint-Esprit. Mais leur embarras fut extrême : il ne pouvait périr ni par le fer, ni par le feu, ni par l'eau, par rien de ce qui nous tue nous autres humains. Us prirent donc le sage parti de renfermer dans une rfiche de leur église et la murèrent. Si jamais vous y songez, en passant par San Giovanni, vous pouvez le voir encore de* bout dans sa niche.,, .

~ Vivant?

r-r-Mort, Dieu merci! Et ce n'a pas été sans peine. On l'entendit ricaner et blasphémer là dedans pendant plu* «J un siècle. Un beau jour enfin on n'entendit plus rien. Je l'ai vu bien des fois et jamais sans frémir. Il a la peau desséchée sur les os , les pieds en dedans , les bras croisés , et sa bouche entrouverte avec un affreux ricanement dit as£te$ qu'il a rendu son âme à Satan dans un blasr phème. »

Voilà, messieurs, dirai-je comme mon voisin don «Qui-* chetfe ou dom Donato , voilà comment mon autre voisja Népo 4e Galatrome passa de vie à trépas et fut élevé, en çnfor, de par l'autorité du poète Pierlone Zipoli, a la dignité non pas de pacha , mais de Niable à deux queues. L'angélus achevait de sonner au moment où nous entrions dans le village de San Léolino. Nous souhaitâmes le bonsoir aux deux curés qui nous quittèrent pour aller souper et boire à la santé du jeune Ubaldo. Dom Méo buvait a la

santé de tout le monde ; il aurait bu à la santé de Népo et de Belzébuth lui-même, pourvu qu'ils lui eussent fourni le vin et que c'eût ^té du bon , de mon coteau sec , par exemple. Selvaggio Ardimani , le chasseur , soupa et coucha chez moi, non sans avoir fait appliquer sur son inquiétante morsure le clou miraculeux de La Torré. Comme il n'est point devenu enragé , il ne doute pas ni moi non plus que le miracle n'ait opéré. Il est vrai que le chien dont il avait été mordu n'était pas enragé ; mais après tout il pouvait l'être. Sur ce, messieurs, imitons l'exemple des deux curés ; la cloche du souper a sonné depuis longtemps et le quart d'heure de grâce est expiré. Madame la comtesse, veuillez accepter mon bras.

c C'est juste, répondit la belle Polonaise, les frais sont toujours dans, le monde à la charge des derniers venus. Prenons garde à nos nez, messieurs. Je proscris les figues au dessert. »

Le souper était composé de douze couverts , vu que les convives étaient douze : la comtesse d'abord, seule femme de la société ; puis les neuf historiens dont nous venons d'entendre les histoires. Les deux derniers couverts étaient destinés au P. Barras et au P. Girard, deux religieux du couvent qui présidaient la table et faisaient les honneurs du couvent aux étrangers.

« H faut avouer, dit la comtesse, que sir John Taff, — n'est-ce pas le nom auquel répond notre Anglais de ce matin?— a terriblement bien fait de nous brûler la politesse; il aura été adroit et bon à quelque chose une fois dans sa vie. Nous sommes douze à table et, s'il fût demeuré nous serions treize. Treize à table ! comprenez-vous bien ce que ce chiffre a d'effrayant? Quant à moi, j'avoue ma faiblesse, jamais je n'aurais pu souper, quoique J'aie grand'faim, dans des conditions si néfastes. *

Elle n'avait pas achevé que la cloche du couvent sonna violemment, et quelques instants après un grand jeune homme à barbe noire entra dans la salle à manger. Il prit

à peine le temps de faire à la société un salut collectif et allant droit au P. Barras :

« Mon Père, lui demanda-t-il avec une certaine anxiété, le couvent du Saint-Bernard est-il sur terre italienne ou sur terre helvétique?

— Sur terre helvétique, monsieur.

— Dieu soit loué I * s'écria le nouvel arrivé.

Il jeta dans un coin son manteau couvert de neige , car la tourmente qui avait duré toute la journée durait encore, et les serviteurs ayant mis un treizième couvert, il s'assit en silence a la place qu'on lui avait préparée. Le front de la comtesse se rembrunit visiblement, et elle fit à ce malencontreux convive l'accueil le plus malveillant. On n'était plus douze à table; on était treize , et par la faute du nouveau venu. Quel crime impardonnable !

« Si cet imbécile de Taff était seulement resté , dit-elle de mauvaise humeur au prince de Woronoff qui la raillait, nous serions du moins quatorze. II n'est bon qu'à faire nombre et il manque la seule occasion de sa vie où il .eût été bon à quelque chose. H n'y a qu'un Anglais pour être maladroit comme celai

— Madame la comtesse, lui dit le P. Barras avec une aimable ironie, je comprends votre épouvante, et j'y compatis. Voilà mon cher frère Girard qui s'estimera très-heureux, j'en suis certain, de vous venir en aide; il consent à souper ce soir au réfectoire pour vous tirer de peine, quoique ce soit un péché de donner les mains à une superstition si peu digne d'une aussi bonne chrétienne que le sont toutes les dames polonaises. »

L'affaire arrangée à la satisfaction de la superstitieuse comtesse, son front reprit sa sérénité et sa mauvaise humeur s'évanouit. Elle pardonna au dernier convive l'alerte qu'il lui avait donnée , et daigna même remarquer à part elle qu'il Svait de fort beaux yeux noirs, l'air parfaitement distingué. Mais elle avait aussi remarqué que ses chaussures étaient en lambeaux, ses vêtements à peu près en aussi mauvais

état, et qu'il mangeait comme un homme a jeun depuis deux jours. Et puis , pourquoi s'était-il informé avec tant d'empressement , en entrant , si le couvent était italien ou suisse? C'était donc un fugitif, un homme suspect.

« Si c'était votre Romuléo, revenu à sa première manière ? dit-elle par forme d'avance à l'artiste portugais qui fit la sourde oreille,

t- M'est avis , dit à son tour le commis-voyag^u* que c'est Gagliostro.

~t- Et pourquoi pas Népo de Galatrone? fit 1q colonel Rudentg.

— Parce qu'il est mort, répondit judicieusement l'Américain.

— r En étos*»voue bien sûr? objecta Je conseiller antique.

— Demandez plutôt h M. V&a Pétersdam , ajouta M. Grusenstolpé.

— Tout ee que je puis dire à cet égards c'est que j'ai va son squelette dans l'église de San Giovanni.

-r- Gela ne prouve rien, dit le prince WoronojF; les §oiv eiers ont plus d'un tour dans leur sae; ils savent fort bien, au besoin , faire les morts , comine les araignées et les partis vaincus. Gare au réveil ! »

Pendant que ces folies s'échangeaient à voix basse, 1'abhç Pomar y Paez causait sérieusement — * c'était le seul — Avec le P. Barres dont il était voisin, et Garvajal boudait toujours. Quant k l'inconnu, il n'efti$n4eit pas les plaisante? ries dont il était l'objet m du moins l'occasion, et les eûtil entendues , il n'aurait pu les comprendre, n'étant peint initié dans les aventures racontées pendent la journée, D'ailleurs il avait bien asa$z à faire k ja*nger ; cette famélique opération l'absorbait tout entier,

Cependant on approchait du dessert, et la comtesse n'avait pas encore désigné celui des neuf convives condamné par elle a payer double tribut, c'est-à-dire à lui solder si dernière histoire : aucun n'était disposé à lui en rafraîchir la mémoire, de peur d'attirer sur lui l'attention et d'être

pris pour victime h, l'instant même. I/épée de Damoclès était suspendue sur toutes les têtes ; malheur à qui coupe** rait le fil!

* Monsieur , dit tout h eoup la comtesse m nouveau débarqué, savez -vous bien que vous tombez ici fort & propos ?

— Oui, madame, je le sais parfaitement; car je ma trouve en très-bonne compagnie après en avoir craint une très-mauvaise.

— Ce que vous dites est fort poli , mais je ne l'entends pas ainsi : vous arrivez à propos pour ces messieurs et pour moi.

~- Pour voué, madame ? Gomment un si grand bonheur art-il pu m'échoir?

— Si ce n'est pas en dormant, c'est en mangeant, Vous me faites l'effet d'avoir une faim furieuse.

*- Furieuse, madame , comme vous le dites, ffi-rll y a donc bien longtemps que vous n'avez pas mangé?

— Quarante-huit heures, madame.

— Mangez, monsieur, mangez bien vite ; sans quoi nous ne serions pas plus en sûreté avec vous que les naufragés de la Méduse sur leur radeau.

— Il n'y a plus de danger , madame , grâce à la généreuse hospitalité de cette maison de salut.

— En ce cas, vous êtes en état de m'entendre, et je vous prie de m'écouter. »

Là-dessus la comtesse mit en peu de mots l'étranger au fait de la situation; lui expliqua comme quoi l'on avait passé la journée à raconter des histoires pour narguer la tempête , et comme quoi chacun des neuf voyageurs avait payé son écot, hormis un seul , non encore désigné, qui devait payer double pour compléter la dizaine.

« Vous voyez bien, monsieur, que vous ne pouviez mieux arriver , pour ces messieurs d'abord , qui ont une peur affreuse du choix que je dois faire, et pour moi ensuite qui

vais avoir le plaisir de vous entendre. Allez, monsieur ; on voup écoute.

— Je suis si aise de me trouver ici , j'ai si bien soupe, ' et j'ai un si vif désir, madame, de vous être, agréable, que j'accepte votre arrêt sans pourvoi.

— Voilà ce qu'on appelle s'exécuter de bonne grâce. Je vous préviens, monsieur, que la scène de votre histoire doit être en Italie.

— Elle s'y passera, madame.

— Et qu'ici l'on exige un titre.

— En voici deux : Le Juif errant, ou L'Odyssée ; choisissez.

— Je choisis le second; il sonne mieux à mon oreille. Le premier me rappellerait trop la complainte, et, quel que soit votre héros, je ne pourrais m'empêcher de le voir sous les traits du vieillard mal vêtu et fort barbu.

— Peut-être est-il l'un et l'autre ; mais à coup sûr il n'est juif dans aucune acception du mot, et puisque Odyssée vous plait mieux, je lui donne de grand cœur la préférence. »

Mon héros est lombard ; il a vingt-sept ans, et quoiqu'il ait la barbe noire , il se nomme Barbador , par élision ; je n'ai pas besoin de vous donner la traduction du mot. J'ajoute , afin que vous sachiez tout de suite sur quel terrain vous êtes, qu'il est carbonaro. C'est un héritage de famille : son père, son frère aîné l'étaient, et tous les deux ont à ce titre passé dix à, quinze ans de leur vie au Carcere duro de Spilberg, avec Gonfalonieri , Sylvio Pellico , et tant d'autres martyrs de la liberté italienne. Quelles que puissent être les opinions politiques de mon héros et de son historien, il est bien convenu que je n'entends blesser ici celles de personne. Je compte me bornqr au simple exposé des faits, laissant à chacun la liberté d'en tirer les conclusions qui lui plairont.

Barbador, déjà proscrit à dix-huit ans, fit ses premières armes dans les Abruzzes, au combat dit de Riéti, où l'armée du général Pépé fut mise en déroute par les Autrichiens commandés parFrimont; il pensa être fait prisonnier en essayant de défendre avec un gros de partisans la formidable gorge d'Introdocco. Il gagna à grand'peine la ville

d'Aquila, puisNaples, où il vit presque monter sur l'échafaud Morelli et Salvati, deux carbonari qui furent tous deux exécutés. Salvati, qui était un grand et gros homme, mourut assez piteusement ; Morelli , au contraire , que je vois encore, car je l'ai aussi connu avec sa petite taille ramassée et ses cheveux frisés, montra beaucoup de courage, mais fort peu de piété :

« Laisse-moi mourir en paix, dit-il avec rudesse au prêtre qui l'assistait. »

Sur quoi le prêtre irrité lui répondit encore plus rudement :

« Va, maudit ; va, damné éternellement ; va à Satan et à ses anges! »

Ce gracieux colloque avait lieu sur l'escalier de la guillotine.

Après la déconfiture de la révolution napolitaine, Barbador se rabattit sur le Piémont, où les constitutionnels tenaient encore la campagne ; il arriva aux bords de l'Agogna, où ils étaient campés, quelques jours avant la bataille de Novare. Le brave Saint-Marsan le reçut en volontaire dans Bon régiment, et il eut l'occasion de connaître les colonels Régis et SaintrMichel, le major Gollegno et le capitaine Lisio. Les constitutionnels eurent le tort, à ce que disent les gens du métier, da ne pas prendre l'initiative, et de lais* jBer engager l'action par les tirailleurs de l'ennemi. On attribue à cette faute militaire leur mauvais succès ; quoi qu'il en soit, la bataille de Novare n'eut pas une meilleur^ issue que celle de Riéti ; l'armée austro-piémontaise , commandée par le eomte dç Latour et le général Bubna, triompha sur toute la ligne. Les débuts de Barbador n'é* taient pas certes encourageants.

Quoique mon histoire commence un peu militairement, et n'ait pas mal l'air , jusqu'à présent , dçs aventures d'ua condpttier , elle ne tardera pas à se civiliser. Je vous supplie donp, madame, d'avoir un pçu de patience : j'en ai fiai avec la stratégie , et nous allons entrer dans des régions moins arides.

Barbador avait failli être pris à la bataille de Riétri; il le fut Unit à fait à la bataille de Novare. Les guerres ci* viles ont eela de fâcheux que les prisonniers de guerre sont traités en prisonniers d'État. Conduit d'abord à Tu? rin, il subit une détention préventive de plusieurs mois, et de là fut transféré sans jugement dans la forteresse de Pir gnerol, ni plus ni moins que le duc de Lauzun ; mais il n'ar vait pas, comme ce roi des hommes à bonnes fortunes, une princesse du sang pour alléger ou aggraver sa chaîne. Sa captivité dura près d'une année. Un beau matin, on lui dit qu'il avait été jugé , condamné sans avoir été entendu, ce qui est infiniment plus expéditif , sinon trèslégal, Les carabiniers vinrent le prendre pour le conduire, non pas à l'échafaud, grâce à Dieu, niais à la frontière. H se retira h Genève et y passa une année qu'il estime Tune des plus heureuses de sa vie. Il y trouva l'hospitalité la plus touchante chez les hommes les plus éminents.

Pour comprendre combien ees relations avaient de prix pour un pauvre exilé , il suffit de nommer Lullin de Char teauvieux d'abord , et le patriarche des lettres suisses , Charles-Victor de Bonstetten, qui tous deux ont écrit, celuici sur le Latium , l'autre sur l'Italie champêtre , des ouvrages d'une saveur exquise ; puis, Simonde de Sismondi , dont le nom est européen et mérité de l'être ; Etienne DumQnt, qui faisait à Mirabeau ses discours, et qui a popularisé Bëntham ; Decandolle, le grand botaniste , dont la place est marquée k côté de Linnée ; Bossi , qui s'est fait naturaliser Genevois pour enseigner le droit romain à ses nouveaux concitoyens. J'en passe , et des meilleurs , sans compter une foule de femmes charmantes, beaucoup moins pédantes qu'on veut bien le dire , et dont la vertu est une véritable merveille.

H faut ajouter k cette galerie contemporaine, incomplète assurément , un illustre étranger, le comte Capo d'Istria , qui, tombé en disgrâce après avoir été ministre de l'emper reur Alexandre , avait fixé sa résidence dans la patrie de

Jean-Jacques Rousseau et de madame de Staël. Il passait pour avoir sauvé , par un mot charmant , la république de Genève, au congrès de Vienne. Les plénipotentiaires des grandes puissances étaient assez disposés à la faire savoyarde d'un coup de plume. « Qu'estrce, après tout , que Genève? disait un des orateurs de la sainte-alliance; un point sur la carte. — C'est vrai , répondit Gapo d'Istria, mais c'est un grain de musc qui parfume le monde. » Un bienfait n'est jamais perdu.

Le ministre disgracié avait trouvé à Genève une autre patrie. 11 y vivait en philosophe, • avec ses livres et quelques amis d'élite. Robuste et grand marcheur, il faisait chaque jour à pied le tour des Tranchées, ou de la Queue d'Arve , souvent de plus longs, et Rarbador , tout carbonaro qu'il était , l'accompagnait quelquefois dans ses promenades. Le vieux diplomate aimait sa jeunesse et sa candeur. Il raillait doucement ses rêves politiques, lui répétant sans cesse que les hommes ne valent ni ne méritent le mal qu'on se donne pour eux et qu'il suffit pour en avoir raison d'une forte dose de charlatanisme combinée avec une dose imperceptible d'intelligence. Rarbador n'en persévérait pas moins dans son dévouement et dans ses illusions.

H vécut, vous ai-je. dit, plus d une année dans cet eldorado de l'esprit ; mais il avait soif de son Italie. Quoique banni presque au berceau, de la Lombardie, son pays natal, menacé des galères s'il remettait jamais le pied dans le royaume des Deux-Siciles, et chassé des États sardes de brigade en brigade, il espérait se faufiler à travers tous ces dangers jusqu'au cœur delaRomagne, alors travaillée plus qu'aucune autre province italienne par le carbonarisme. Un de ses bons amis de Genève lui procura, sous un nom supposé, un passe-port à la faveur duquel il traversa sans encombre le Simplon, Milan, Plaisance, Parme , mais il Modène il fut arrêté. Quand il demanda pourquoi, on le traîna, pour toute réponse, les fers aux pieds et aux mains,

dans la forteresse de Rubbiéra, là grande bastille mère et modèle de l'Italie.

Une fois sous les verrons , on l'oublia plusieurs mois , dans un trou borgne et sale, où il n'avait pour se coucher qu'un matelas crasseux plein de vermine, et pour s'asseoir qu'une escabelle à trois pieds boiteux. Enfin on se souvint de lui. Un monsieur, vêtu de noir et doué de la physionomie de l'emploi, entra un jour dans sa geôle et lui demanda d'un ton patelin s'il était disposé à dénoncer ses complices et à faire des révélations. Révéler quoi? Dénoncer qui? On lui aurait fait plaisir de le lui apprendre, et il eût donné de grand'cœur pour le savoir une de ses trente-deux dents. Les sbires avaient si proprement nettoyé ses poches qu'il n'avait pas autre chose à offrir.

Yoici du reste ce qui s'était passé. Le chef de la police de Modène, homme astucieux à la fois et féroce, un renard doublé d'un chacal , avait été poignardé un soir par un bras invisible, au moment où il sortait du théâtre. Il était resté mort sur le coup. L'auteur de ce meurtre audacieux n'avait pas été découvert; mais les innocents avaient payé pour le coupable. On avait échafaudé sur cette sanglante base une conspiration magnifique, laquelle n'avait qu'un seul défaut, c'est qu'elle était imaginaire. On n'en fit que plus d'arrestations, espérant dans le nombre, trouver quelqu'un à pendre, sinon pour ce crime au moins pour un autre. M. Azaïs appellerait cela une compensation et le duc de Modène partageait son avis. Barbador était tombé, pour ses péchés, au milieu de cette bourrasque, et quoique son alibi fût établi d'une manière victorieuse par les visas même de son passe-port, une fois qu'on le tint, on ne le lâcha plus. Les geôliers pensent, comme les usuriers, que ce qui est bon à prendre est bon à garder.

Le monsieur en habit noir revint une seconde fois et posa au prisonnier les mêmes questions dans les mêmes termes absolument. Le prisonnier ne se mit pas. plus en frais d'imagination que l'interrogateur et répéta mot pour mot

tes premières réponses. Le monsieur en soir se retira en déclarant qu'il ne reviendrait plus, à moins que le prévenu ne le fit appeler lui-même. « En ce cas, pensa Bàrbador, me voilà privé de sa présence pour longtemps. » S'il ne pariait pas, c'est qu'il n'avait rien à dire ; on supposa, an contraire, qu'il ne se taisait que parce qu'il avait beaucoup a taire. H avait bien, soit dit entre nous, quelque chose k cacher : c'étaient des papiers passablement compromettants qu'il apportait de Genève ; mais il avait eu la précaution de les enfermer entre lés deux semelles de ses bottes* On ne s'avisa point de les ail et chercher là*

Gomme il persistait dans son silence , ofe imagina» peur lui délier la langue, quelques procédés délicats. D'abord, on le mit à la portion congrue et l'on réduisit Chaque jour sa ration quotidienne, au point qu'il n'eut bientôt plus que la peau sur les os. On se flattait de miter le moral en débilitant le physique et de faire parler la bâte au préjudice de l'autre. Mais la bête ne parla pas. Alors en passé k tut nouvel exercice. On entrait brusquement la nuit dans ses cachot pendant son sommeil avec un fracas épouvantable et en agitant des torches ardentes, dans l'espoir que l'insomnie et le passage soudain de 1 obeeurité a use clarté éblouissante finiraient par dompter sa volonté on aflaiblissant sa raison. Ce second moyen* quoique ingénieux, n'ayant pas mieux réussi que le premier, on le lia sur une roue placée de champ, et qu'on faisait tourner" avec une vitesse effroyable i Gette fois, le vertige devait avoir raison du muet obstiné* Je ne cite que pour mémoire l'interven* tien du nerf de bœuf et du gourdin.

Oh ! combien le pauvre Bàrbador regrettait alors ses bonnes causeries de Genève et ses langues prtnaenidei avec Capo distria, et ses parties sûr le lac et fees courses aux montagnes et les charmants sourires des femmes et l'air de la liberté !

Tout à coup les rigueurs cessèrent; on le changea ds prison pour lui en donner une moins immonde ; en lui rafr

L'ODYSSÉE. ' 59d

dit, eu l'améliorant même, sa nourriture des premiers temps ; les guichetiers enfin devinrent presque polis. Par quel coup de baguette tant d'égards succédaient-ils a tant de sévices? Quel bon génie avait secoué ses ailes sur le prisonnier? Voici Implication de ce mystère. Son Altesse Impériale et Royale Mgr le duc de Modène avait été mofthi tout récemment pat le serpent de l'ambition. Il ne songeait à rien moins qu'à s'arrondir aux dépens de ses voisins et qu'à se tailler en plein drap au milieu de la Péninsule un bon petit État ayant titre de royaume. Il faisait adroitement servir à ses vues intéressées tout le mondé, amis et enne* mis, même les earbonari, et il espérait obtenir le concours de la France pour atteindre son but. Il avait, à cet effet, én^ voyé à Paris un agent à lui, chargé d'entamer avec qui dé droit cette négociation délicate. Or , Barbador avait vu à Genève cet agent nommé Misley, qu'il connaissait de Iothgue date et qui passait pour carbonaro ; il lui avait même demandé et en avait reçu des lettres dé i<ècommandation pour la Romagne.

Ces lettres conçues 3 comme toutes les lettrée de ce genre* de façon à ne Compromettre personne, mais signées Misley, se trouvaient dans son portefeuille au moment de son arrestation, et la police les avait saisies. En les examinant, quelques hauts fonctionnaires initiés aux intrigues du duc avaient fait oe raisonnement : puisque Barbador connaît Misley et que Misley recommande Barbador , il faut qu'il y ait entre eux quelque chose. Qui sait si ce Barbador ne va pas , même à sou insu, voyager en Romagne -y dans l'intérêt du duc* notre gracieux souverain? Si ces bienheureuses lettres n'avaient pas produit leur effet plu* tôt, c'est qu'elles avaient dû faire un long voyage à travers tonte la* filière bureaucratique pour monter d'échelon en échelon, du greffe de la prison jusqu'au cabinet du souverain , où elles avaient fini par arriver. Son Altesse fit elle-même les rapprochements ci-dessus énoncés, et à tout hasard > ordonna d'élargir le prisonnier ; sauf,

dans le doute, et pour plus de sûreté, à lui faire vider ses États.

Barbador fut ainsi rendu à la liberté, avec ordre toutefois de quitter le duché de Modène dans les vingt-quatre heures. Il n'en fallait pas deux pour passer la frontière ; le soir Barbador était à Ravenne, l'ancienne capitale de l'exarchat, aujourd'hui si dépeuplée qu'on y pourrait faucher dans les rues. Théodoric en aimait le séjour pendant sa vie et y fut enterré après sa mort. On y voit encore, mais converti en église de la Rotonde, le mausolée de porphyre que lui éleva sa fille Âmalazonte; il avait pour base une coupole en pierre taillée dans un seul bloc et qui n'a pas moins de trente-huit pieds de diamètre sur quinze d'épaisseur. Cette lourde masse, qui pèse, dit-on, trois cent mille livres, est digne en tout point d'un monarque ostrogoth. Les statues des douze apôtres régnaient autour du dôme ; mais elles ont été détruites par les soldats de Louis XII ; la tombe elle-même avait été renversée ; ce qui a fait dire que le roi Théodoric, poursuivi par les ombres sanglantes de ses deux ministres, Boèce et Symaque, qu'il avait fait périr, s'enfuit pour leur échapper jusque dans l'autre monde, et que ses os même ont été dispersés après lui.

Pour peu que vous soyez curieux de ce Bas-Empire où nous retournons k grands pas , vous pourrez à l'occasion voir encore à Ravenne , dans l'église de Saint-Celse, les tombeaux des deux empereurs Honorius et Valentinien , celui de la fille de Théodose dit le Grand , la belle Galla Placidia, et de plus, dans le chœur de la cathédrale, dont les portes sont en bois de vigne, une des pierres qui servit à lapider saint Etienne, sans compter le pigeon blanc des théatins.

Un monument qui avait pour Barbador et qui aura sans doute aussi pour vous plus d'intérêt, c'est, dans le cloître des franciscains, le tombeau de Dante Alighieri, qui mourut en exil à Ravenne. Les six méchants vers latins qui forment son épitaphe ont cela de particulier qu'ils sont

rimes avec une richesse à faire honte à Victor Hugo luimême : lacusque y rime avec quousque; castris avec astris; aboris avec amoris *.

La république de Venise était dan§ l'usage de dresser dans les villes de sa domination deux colonnes, qui, à l'instar de celle de la Piazzetta de Saint-Marc, portaient Tune les armes de Venise, l'autre la statue de son patron. Ravenne fut longtemps une ville vénitienne ; à ce titre elle avait ses deux colonnes qui sont encore debout : seulement les papes ont fait placer dessus saint Apollinaire et saint Victor, les deux patrons de la cité. H y a beaucoup d'autres saints dans les rues, et beaucoup de papes , beaucoup de marbres rares dans les églises et des morceaux de porphyre d'un grand prix; m^s je vous fais grâce de toutes ces richesses : je sais trop qu'en toutes choses,

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.

Je crains, madame, de m'en être avisé un peu tard.

Ravenne sent son exarchat d'une lieue. Ses vieux palais de briques sont aux trois quarts ruinés et habités par les dernières classes du peuple qui étend ses loques aux balcons moulés et tue sa vermine sur le seuil des portes monumentales.

Ravenne était alors un foyer de carbonarisme incandescent. H rayonnait de là dans les villes voisines ; la fermentation était générale dans toute la Romagne. Une explosion était imminente, et Barbador bien informé arrivait à point pour jouer son rôle dans le grand drame politique qui se

1. Voicî pour les amateurs, cette étrange épitaphe. C'est le poète qui parle :

Jura monarchiae, superos, phlegetonta, lacusque Lustrando cecini , voluerunt fata quousque. Sedquia pars cessit melioribus hospita castris, Factoremque suum petiit felicior astris : Hic claudor Dantes , patriis extorris ab oris Quem genuit parvi Florentia mater amoris.

préparait. Bien qu'unis entre eux par un but commun, les carbonari se divisaient en plusieurs sectes dont chacune avait son nom particulier et ses signes de reconnaissance. Sans compter les Universitaires, Contre lesquels la oour de Rome a lancé tant d'anâthèmes, il y avait les Frères du Devoir, les Frères Artistes, les Fils de Màtfe, les Défefr seurs de la Patrie , les Maçons Réformateurs, tes Pèlerins! Blancs ; mais ces derniers siégeaient plutôt à Rome*

Le légat du pape était alors le cardinal Rivarola, irré* conciliftble ennemi dès sociétés secrètes , et c'était pour elles un ennemi redoutable, car il ne reculait devant au*cuns moyens; tous étaient bons pouf lui, pourvu qu'il atteignit son but» Une tentative d'assassinat avait été faite sur sa personne , et l'assassin^'avàit pas été plus décou* vert que celui du préfet de police de Modène, quoique la cour de Rome eût offert une prime de dix mille écus, soixante mille francs, à quiconque le ferait découvrir.

Contrairement à beaucoup d'Italiens, Barbador aimait de passion la nature , et toutes les fois que ses occupations politiques et les travaux des ventes le lui permettaient,, il faisait h pied de grandes coursée dans la campagne. Ra* venue était jadis baignée par la mer, quoiqu'elle en soit éloignée aujourd'hui de trois milles. C'était même , au temps des Romains , leur prinoipal port sur l'Adriatique. Outre les débris d'un phare , on voit encore scellés dans les murailles de gros anneaux de fer qui servaient , diton, à amarrer les navires. Le terrain abandonné par les eaux est couvert maintenant d'une magnifique forêt de pins, infestée longtemps par les bandits , avant que le pape Sixte-Quint en "eût purgé les États romains. Cette forêt touche à la ville, et Barbador y allait souvent rêver seul.

Un jour, il s'y était oublié à écouter le balancement des. arbres agités par le Vent avec un bruit semblable h celui des vagues, et il respirait avec ivresse, couché sur la mousse, la robuste senteur des pins. Les cigales chan-

taient autour de lui , et leur cri aigu troublait seul le sir lenca de ces poétiques solitudes. H entrevoyait à travers les troncs, d'un côté les tours et les cloches de Ravenne; de l'autre, la ligne bleue de l'Adriatique, I>a forêt est traversée par un canal, et la vue des voiles blanches h travers les arbres ajoute encore à l'effet. Barbador aimait à se dire que Dante, comme lui banni de sa patrie, venait comme lui rêver dans ces bois, et il répétait les beaux vers que Byron leur a consacrés dans lç quatrième chant de Don Juan.

« Ave Maria ! sur la terre et les flots , cette heure céleste ô Marie ! est la plus digne de toi. Ave Maria! bénie soit cette heure! Bénis le temps , le climat, le lieu où si souyent j'ai senti dans tojit son charme cette heure si belle et si suave descendre sur la terre! La cloche aux sons graves 6e balançait dans la tour lointaine ; les mourantes vibrations de l'hymne du soir arrivaient jusqu'à moi ; au-r cun souffle n'agitait l'air couleur de rose, et cependant les feuilles de la forêt baissaient comme si la ierveur de la prière les eût fait tressaillir. Ave Maria ! c'est l'heure de la prière ! Ave Maria! c'est l'heure de l'amour ! »

Tout à coup une escouade de sbires se rua sur Barbador, et le conduisit en prison. Si le rêve était doux, le réveil en revanche était un peu brusque , même un peu brutal. La mine des earbonari avait été éventée. Plus de trois cents étaient comme lui dans les fers. Les commissions nommées par le cardinal Rivarola furent bientôt constituées contre l'usage; les procédures politiques ne furent pas éternelles, Sept des principaux carbouari furent condamnés à mort ; tout le reste à la réclusion, au bannissement, aux galères.

Les Pèlerins Blancs de Rome n'eurent pas un meilleur destin. Angélo Targhini, fils d'un cuisinier du Vatican , et le docteur Léonidas Montanari, avaient poignardé un délateur nommé Pontini. Ils furent tous les deux exécutés sur la Place du Peuple , en criant de l'échafaud, où aucun

prêtre ne les avait assistés, qu'ils mouraient carbonari. Le prince Louis Spada, garde-noble du pape, fut incarcéré au château Saint-Ange, puis banni à perpétuité. Achille Nanni, fils du premier écuyer du pape, en fut quitte pour une détention de sept ans, dans la forteresse de Givita-Castellana. Barbador fut condamné à la même peine, sauf qu'il en avait pour dix ans au lieu de sept, et qu'il devait subir sa peine en Romagne même , dans le fort de Saint-Léo.

Ce fort , perché sur la crête d'un rocher, au milieu des montagnes, touche presque a la république microscopique et nominale de San Marino. Il faisait jadis partie des États du duc d'Urbin , et fut livré traîtreusement par un évêque félon de l'endroit aux Malatesta de Rimini ; ses anciens propriétaires durent, pour le ravoir, le payer fort cher et à beaux deniers comptants. César Borgia l'occupa quelque temps. C'était autrefois un point de défense; ce n'est plus aujourd'hui qu'une prison d'État.

La petite ville de Saint-Léo est bâtie au pied sur les ruines d'un temple de Jupiter Férétrien, dont les colonnes en marbre et en granit oriental, transportées jusque-là, Dieu sait avec quelles dépenses et par quelles machines, font aujourd'hui l'ornement de la cathédrale. On y monte par un chemin taillé dans le roc, fermé à mi-côte par une porte épaisse. De la ville au fort, le chemin est encore plus escarpé et mieux gardé.

Une fois dans cette aire d'oiseaux de proie, toute évasion est impossible, à moins d'avoir à sa disposition le char de feu du patriarche Élie, ou le ballon de Mme Blanchard. Barbador n'avait ni l'un ni l'autre, mais il avait mieux, la jeunesse, le courage et la foi. De ces trois moyens d'évasion, le premier, comme vous allez bientôt le voir, fut le plus efficace. Il y avait au fort bonne et nombreuse compagnie ; le commandant n'était pas trop inhumain, et permettait a ses pensionnaires de prendre le frais sur la plate-forme.

Barbador usait volontiers de la permission ; il eut ainsi l'occasion de faire connaissance et de se lier ensuite avec deux de ses compagnons de captivité.

L'un, nommé Zecchini , et gouverneur d'Ascoli , avait été condamné par le saint-office , à dix ans de forteresse, pour avoir lu sans autorisation des livres à l'index , Dante entre autres. La lecture coûte cher en Italie. Le second, Baldi de Faenza, ancien officier de l'armée cisalpine , carbonaro par-dessus le marché, en avait pour vingt-cinq ans. Ce dernier était religieux, et il savait par cœur, d'un bout à l'autre, grâce à deux ans d'étude, la Divine Comédie , dont l'auteur passe, par parenthèse, pour avoir habité Saint-Léo. Je suis beaucoup plus disposé à croire à cette tradition locale qu'à une autre , pourtant beaucoup plus récente, en vertu de laquelle Gagliostro aurait fini ses jours à Saint-Léo. Qu'y aurait-il d'étonnant que le chantre de la cité Dolente fût venu chercher dans ces roches arides et désolées des sites et des images pour son Enfer? Zecchini n'était nullement résigné ; Baldi l'était tout à fait.

« On ne craint rien, disait-il à ceux qui le plaignaient, et l'on ne s'ennuie jamais quand on a Dante Alighieri dans la tête et Jésus-Christ dans le cœur. »

Barbador admirait la résignation de son noble ami Baldi, mais il ne la partageait point. B n'avait qu'une pensée, la pensée de tous les prisonniers , c'était de prendre la clef des champs. Un soir qu'il se promenait sur la plate-forme, où il se trouvait seul avec la sentinelle placée là en vigie le jour et la nuit, il mesurait tristement de l'œil la hauteur des murs, les formidables escarpements des rochers à pic, et désespérait de son évasion.

Le factionnaire lui racontait, en manière de distraction, comme quoi une autre forteresse et une autre ville s'élevaient autrefois sur une hauteur voisine, nommée Mayolo; comme quoi, pendant une nuit de carnaval, la forteresse s'écroula sur la ville, dont les habitants étaient à danser, et comment tout fut englouti. Dix jours après, on entendait

encore sous les ruines les gémissements des mourants et le chant dès coqs.

Tandis que le soldat parlait, Barbador promenait tin regard mélancolique sur le paysage austère qui se déroulait sous ses yeux ; d'un côté l'Adriatique avec ses belles lame6 d'azur et d'or, de l'autre l'Apennin dont les rochers et les aiguilles sont taillés en cet endroit d'une manière si bizarre, si fantastique, qu'on se demande : Est-ce un caprice de la nature ou quelque immense édifice construit par les géants? La vieille tour solitaire de Montebello a l'air d'un phare éteint, et la ville de San Marino est rangée en bataille sur sa montagne. Ce filet d'eau imperceptible qui prend ici près sa source et va se perdre dans la mer aux portes de Rimini, c'est le Hubicon ; son nom moderne est si vulgaire, si trivial que j'ose à peine, madame, le pronon* cer devant vous; il s'appelle aujourd'hui» vous ne le croire* pas, Pisciarello.

De la plate-forme du fort, l'oeil plonge sur la ville dont la place était alors couverte d'une grande foule agenouillée ; un missionnaire y' prêchait la mission ; tous les hommes portaient la corde au cou, toutes les femmes une couronne d'épines sur la tête, seul moyen, leur disait le frère prêcheur, d'entrer au paradis avec une couronne de fleurs.

* C'est un spectacle bien beau, s'écria ayee eompono tion le soldat du pape tout en faisant sa faction, et bien édi* fiant. Le commandant est bien heureux, lui, d'y assister avec la corde au cou oomme un bon chrétien qu'il est; on le distingue d'Ici , voyez donc à côté de lui la signora Ma* tilda; elle était bien jolie, je vous en réponds, quand elle a passé tantôt devant le poste avec la couronne d'épines sur ses beaux cheveux noirs. »

La signora Matilda était la femme du commandant, fort jolie en effet, fort jeune, véritable pierre précieuse enfouie au sein des rochers. Elle habitait le fort même et ne descendait guère à la ville que pour se rendre à. l'église, et, comme ce soir-là, aux fonctions extraordinaires. Son

mari en était très^ jaloux ; il ne la laissait voir à aucun prisonnier, et moins encore qu'à tous les autres à Barbador qui n'avait pas yingUrois ans, n'était pas trop mal de 6a personne, et qui avait pour lui, outre ces avantages intrin-» sèqnes, le prestige toujours puissant sur les femmes de l'infortune, de la persécution. Un prisonnier laid est presque beau dans les fers; s'il est passable, c'est un Antinous,

Quoique Barbador n'eût jamais aperçu qu'à distance, hélas ! et de trop loin, la signera Matilda, il n'avait pas attendu le jugement de la sentinelle pour former le sien. Son opinion sur elle était faite depuis longtemps. Il avait même essayé plus d'une fois de la lui exprimer à ellemême avec la double audace d'un prisonnier et d'un amoureux de vingt-trois ans. Nos femmes d'Italie ont d'ordinaire la vue fort 'perçante pour découvrir ces sortes de signaux et l'esprit non moins ouvert pour les comprendre. La signora Matilda avait vu; la signora Matilda avait compris.

Elle avait la voix agréable et chantait souvent à la fenêtre en Raccompagnant de la guitare. Sans être trop fat, Barbador avait compris de son côté que le choix des romances n'était pas arbitraire et qu'elles étaient h son adresse. Gomme il chantait aussi, quoique sans guitare, il avait répondu dans le même langage et une correspond dance musicale s'était établie entre le prisonnier et la femme de son geôlier. Cette conversation à distance durait déjà depuis un certain temps sans que personne en eût le secret, quoiqu'elle devînt chaque jour et plus claire et plus passionnée.

En revenant de la mission, la signora Matilda eut soin de lever plusieurs fois les yeux; Barbador de son côté eut soin de les baisser ; et comme ni l'un ni l'autre n'était myope, il est probable que les regards échangés alors de bas en haut et de haut en bas ne furent pas perdus. Toujours est-il que le soir, quand les détenus, et Barbador comme les autres, furent réintégrés tous chacun dans sa

geôle, le son d'une guitare vint rompre et charmer le silence de la forteresse. Barbador prêta l'oreille et la voix mystérieuse lui dit en termes plus clairs que jamais: « On travaille à votre délivrance. » La romance de ce soir là ne voulait pas dire autre chose, et comme on n'avait pas autre chose à dire ou que du moins on ne voulait dire que cela, la guitare se tut quand on l'eut dit.

Le lendemain nouvel avertissement. La guitare fut plus claire encore et dit sur plusieurs tons : « L'heure approche ! » Elle dit le jour suivant : < C'est pour demain. » Or, madame , et messieurs, écoutez-moi bien. ^

H est établi dans le pays qu'un escalier percé dans le roc, mais depuis longtemps muré, descend de la forteresse au pied de la montagne; on attribue ce travail à César Borgia, qui se connaissait en mesures de précaution. Barbador l'avait ouï dire dès son arrivée à Saint-Léo. Par qui? Gomment? Peu importe; le métier d'un bon prisonnier est de tout entendre, de tout voir, de tout remarquer, de tout comprendre.

Bien avant que la tendre guitare lui eût dit qu'on songeait à sa délivrance, il y songeait lui-même naturellement et sa pensée s'était portée tout de suite, par inspiration ou par réflexion, sur l'escalier en question. Mais où s'ouvraitil? où était-il? Voilà ce que rien ne lui avait appris ni même fait soupçonner. Toutefois sa préoccupation était si forte, si continue, qu'il se répétait sans cesse : « Mon salut est là. »

La femme du commandant avait probablement le secret qu'il ignorait, et le lui révélerait sans nul doute si réellement elle voulait le rendre à la liberté. Mais comment faire sur la guitare une pareille révélation? Il se promit bien d'avoir tout le jour l'œil et l'oreille au guet afin de ne laisser échapper aucune circonstance, même la plus insignifiante en apparence, qui pût l'éclairer. Il n'attendit pas longtemps l'occasion d'exercer son esprit d'observation. Le matin même le commandant entra dans la petite cellule assez pro-

pre qui lui servait de prison, et qui était située dans la partie supérieure de la forteresse :

« Vous aimez à chanter, lui dit-il, et vous chantez fort bien. Je ne vous en fais pas un crime, quoique ce ne soit pas tout à fait conforme aux règlements, surtout après F angélus; on vous entend de la chambre de ma femme comme si vous y étiez. Elle ne s'en est jamais plainte, au contraire; mais depuis quelques jours elle est spuffrante, elle s'est refroidie en revenant l'autre soir de la mission ; tout l'irrite ; le moindre bruit lui agace les nerfs, et, ne voulant pas vous priver de votre distraction favorite, elle a trop bon cœur pour cela et se plaît à chanter elle-même le soir à sa fenêtre , elle m'a prié de vous changer de chambre jusqu'à ce qu'elle soit remise. Malheureusement il ne m'en reste qu'une, encore est-ce ma femme qui m'en a fait souvenir, car elle connaît le fort aussi bien que moi, sinon mieux. Cette .chambre est rarement occupée, et seulement, comme en cette circonstance, dans les cas d'absolue nécessité. Elle n'est pas belle, et vous y serez mal, mais vous n'y resterez pas longtemps, je l'espère; ma femme vous prie de prendre patience pour l'amour d'elle, et de lui pardonner son caprice. »

La cellule où l'on conduisit Barbador était située au rez-de-chaussée de la forteresse et n'était séparée du roc que par un plancher assez grossier. A peine y fut-il seul qu'il récapitula et pesa chacune des paroles du commandant, et il en vint à cette conclusion que la cellule où l'on venait de le transférer était ou avait été l'issue intérieure de l'escalier de César Borgia. Il se mit aussitôt à sonder les parois pouce à pouce , espérant découvrir par le son qu'elles rendaient, l'existence d'une porte murée, d'un vide quelconque. Il ne découvrit rien du tout. H se rabattit alors sur le plancher qui couvrait le sol, chose fort rare en Italie , et par là même encourageante dans la circonstance, et il renouvela ses recherches sans être plus heureux. Un son bref et sec répondait à ses coups ; il est évi-

dent qu'il touchait le roc. Pourtant la guitare n'avait pas voulu le tromper, car on ne fait pas le mal pour le plaisir de le faire, même alors qu'on est femme, et en lui faisant donner cette chambre, la signora Matilda avait un motif.

Il recommença donc ses investigations, et, à la troisième ou quatrième épreuve, il crut s'apercevoir que dans un coin de la chambre ses coups de sondage rendaient un son plus sourd ; comme si en cet endroit une trappe eût été cachée sous le plancher. Il était indispensable de le lever pour s'en assurer; mais comment y parvenir? Il n'avait sous la main aucun outil , aucun engin propre à cette opération. Si seulement il avait pu faire une brèche assez large pour y passer la main, il était assez vigoureux et l'amour de la liberté donne assez de forces pour qu'il se sentît en état de soulever les ais les mieux cloués. Il eut une illumination soudaine : si le fer me manque! pensa-t-il, il me reste le feu. La nuit venue, il alluma à la lampe de vieux chiffons qu'il jeta tout enflammés sur la partie du plancher qu'il voulait entamer. S'il ne réussissait pas, il en serait quitte pour dire le matin que le feu s'était mis là par hasard. Mais il réussit. La brèche ouverte, il enleva deux ou trois planches et trouva la trappe espérée.

La tête de l'escalier donnait dans la chambre. Ses préparatifs de voyage furent bientôt faits; armé de sa lampe il commença il descendre l'escalier libérateur; abandonné depuis deux ou trois siècles, il était , on le suppose bien, en fort mauvais état, mais eût-il été plus impraticable encore, le prisonnier n'en serait pas moins parvenu jusqu'à la dernière marche. Arrivé au bas, un obstacle nouveau mais trop prévu se présente; l'escalier était muré au dehors. Heureusement que le mur mal construit et jamais entre* tenu était lézardé en plusieurs endroits, et il ne résista pas aux efforts désespérés de Barbador. Une bouffée d'air frais éteignit sa lampe; combien il bénit cet accident et son obscurité !

La porte extérieure était encombrée de ronces tellement

épaisses et de racines entrelacées si étroitement qu'il eut plus de peine à s'y frayer tin passage qu'il n'en avait eu pour arriver jusque-là* L'escalier ne donnait pas» cemme on le dit, au bas de la montagne, mais Seulement à micote. Il fut bientôt au pied.

Ayant de prendre sa course vers lés terres de la liberté, s'il en existe en Italie , il se retourna vers la prison qu'il allait fuir pour jamais. Un point lumineux y brillait encore à travers les. ténèbres de la nuit, c'était la chambre de la signora Matilda< Il crut même entendre au milieu dû silence de la nature le son plaintif d'une guitare ; la brise venue de l'Adriatique lui apportait les saints et tendres adieux de sa libératrice* Une larme vint h ôa paupière et il se dit en l'essuyant : «Jamais dévouement de femme fût* il plus mystérieux, plus désintéressé?» Il paya du fond du cCeur à cet ange adorable le tribut de gratitude et d'amour qu'il lui devait, et, lui envoyant toute don âme dans un soupir, il s'achemina à grands pas vers l'Apennin.

La frontière de Toscane n'est guère qu'à dix-huit ou vingt milles de Saint-Léo, il la franchit au lever du soleil. Les mœurs plus douces du grand-duché, sa police iftoins rigoureuse, son gouvernement moins oppressif faisaient espérera Barbador d'y trouver aisément un asile > quoiqu'il fût sans passe-port, sans recommandation et sans argent» Pourtant il n'osa se rendre à Florence; il alla directement à Livouf ne, port de met* et ville de commerce où il est plus facile de se cacher au milieu d'un flot mouvant et toujours renouvelé d'étrangers de tous pays.

Je vous ai dit que Barbador étaitsans argent» Voici en ,deuX mots son budget, le conlpte ne sera pas long. Il avait reçu tout récemment de sa mère une petite somme dont* par une faveur toute spéciale, le commandant de Saint-Léo lui avait laissé la libre disposition. Les pensionnaires d'une prison d'État ayant fort peu de dépenses à faire pour leur nourriture et pour leur loyer, la somme était presque inkadte au moment de son évasion* En vendant au besoin

tout ce qu'il pouvait vendre, sa montre, sa chaîne, quelques bijoux d'une médiocre valeur, il pouvait doubler son actif et le tout réuni lui permettait de vivre une année tout entière indépendant, pourvu qu'il fût économe et sage. Lorsque, k vingt- quatre ans, on a une année devant soi on est roi du monde, et Barbador ne portait pas sa vue au delà.

Livourne n'est pas la ville qu'il eût choisie, s'il avait eu le choix ; il avait pensé d'abord à retourner dans cette chère Genève où il avait été si heureux et avait laissé tant d'amis ; mais le moyen d'y parvenir sans passe-port? L'expérience qu'il avait faite naguère des aménités de Pignerol, de Rubbiéra et même de Saint-Léo ne l'encourageait point à la renouveler; une fois repris il serait bien pris, et cette fois pour longtemps ; il n'y avait au monde qu'une signora Maltilda. Ajoutez à ces raisons déjà fort préremptoires qu'il adorait l'Italie, et, malgré ses marchands et ses vingt mille juifs, Livourne est encore l'Italie.

H avait pénétré en Toscane à travers les montagnes, sans passer par aucune ville, aucun village, et sans rencontrer personne qui lui demandât les papiers qu'il n'avait pas. Une fois entré on ne les demande guère, et il arriva à Livourne sans encombre. A peine débarqué, il alla droit chez le gouverneur de la ville, qui alors était le comte Garzoni ; lui dit franchement qui il était, d'où il venait et lui demanda un permis de séjour pour habiter Livourne.

Le gouverneur, qui était homme d'esprit et fort tolérant, loua sa démarche ; mais il n'était pas tout à fait le maître de faire droit à sa requête, et pouvait d'autant moins prendre sur lui que le grand-duc venait précisément de conclure avec la cour de Rome un traité d'extradition réciproque. Il devait en référer à Florence au premier ministre Fossombroni. Ce vieux ministre, de l'école de Talleyrand, avait pour maxime que les choses du monde vont d'ellesmêmes — il mondo va da se — et il mettait en pratique son sceptique axiome. Il signa sans la lire l'autorisation demandée et Barbador fut tranquille au moins sur ce point.

H prit une chambre modeste qui n'avait d'autre luxe que la vue de la mer ; mais quel luxe humain peut égaler celui de la nature? Il dînait tous les jours k la Trattoria di Boboli, dans la Grande-Rue , prenait le soir une glace en lisant les gazettes au café del Greco, allait quelquefois entendre de la musique plus ou moins bonne au théâtre des Arméniens et souvent àcelui des marionnettes voir Arlequin danser des ballets ou jouer en tragédie le second chant de TÉnéide. Sa vie était réglée comme un papier de musique et tout à fait exemplaire. Les espions de police étaient désappointés et le comte Garzoni charmé d'avoir un hôte aussi pacifique.

Juifs et chrétiens , tout le monde k Livourne fait des affaires» et Ton voit k l'allure des passants qu'ils n'ont pas de temps k perdre. Les négociants lisent leurs factures tout en marchant et les dames leurs billets doux. Les voiturins sur la Grande-Place, les cochers de fiacre dans la Grande- Rue et les bateliers sur le port sont toujours k l'affût pour louer leur voiture et leur bateau. Malheur k vous si vous ne marchez pas droit devant vous comme un sergent prussien et si vous avez une seconde d'hésitation ! La persécution redouble et je ne réponds pas que vous échappiez.

Un autre danger non moins grand est celai des colporteurs juifs dont les cris aigus vous écorchent les oreilles s'ils ne peuvent vous écôrcher vous-même. Les filles, même les plus jeunes, sont d'une pâleur quasi livide, et le mezzaro blanc qui entoure leur visage les fait paraître encore plus pâles. Mais leur œil noir brille, en revanche, d'un éclat magnétique et peu timide. Le regard, le sourire, le geste, la voix , le silence , tout chez elle est provoquant. La taille souple et la jambe au vent, elles décrivent k travers la foule des méandres intéressés. Elles aussi font leurs affaires.

Barbador évitât les rues ; il passait sur le port les trois quarts de sa vie. U en aimait le mouvement, la vie; il aimait surtout la variété de costumes et de' nations dont il est bigarré, depuis les Levantins k large robe et k turban,

jusqu'au pêcheur nu-tête, à peine vêtu: sans parler des mendiants et des galériens. Suivant de l'œil pour ainsi dire l'histoire des navires depuis leur naissance jusqu'à leur mort, il les voyait fabriquer r lancer, partir, arriver, décharger, radouber et quelquefois périr au milieu de» tempêtes. Il poussait d'ordinaire ses promenades quotidiennes jusqu'à l'extrême pointe des rochers du Môle, sons les batteries qui le défendent. Assis là des heure» entières, il se plaisait à contempler le jeu des vagues à ses pieds et le passage des voiles à l'horizon. Il venait si souvent sur cette plage, d'ordinaire assez peu fréquentée, que les mouettes avaient fini par le reconnaître, et tournoyaient stH tour de lui en poussant leur cri plaintif. Son plus grand plaisir était de se jeter dans une barque qu'il gouvernait seul , comme sur le lac de Genève , car l'habitude l'avait rendu habile r et il s'avançait hardiment jusque dans la haute mer.

Un jour qu'il s'était aventuré jusqu'à l'îlot de kOorfone, à dix ou douze milles des côtes* il fut assez surpris d'y voir une jeune dame et deux heanmee abandonnés sur la grève. Au signai de détresse que la «tan* lui fit avec son nurachoir, il aborda en toute hâte et sauta sur la plage avec empressement. C'étaient des promeneurs comme lui qu'un scélérat de marinier avait amenés deLiveurne, et qu'il ayait plantés là par suite àp je ne sais quelle discussion d'intérêts. Us risquaient, sans le hasard qui conduisait Barbador à leur secours, de passer la nuit à la belle étoile, etDteu sait combien de temps encore, oar la Gorgone est un îlot désert. Il les prit tous les trois dans sa barque, quoiqu'elle fût d'une dimension fort exiguë , et, tournant la voile au Veut, qui par bonheur était bon, il gouverna vers Uvouine*

Le plus âgé des deux inconnus était un riche banquier. Grec de naissance, mais établi à Livourn^ depuis langue années. Il se ùoœamait Palipoita. C'était un homsaeeérétf*" ndeua et très-complimenteur. Il déplut àBarbadordès le premier coup d'œil. Hhnaurait déplu bien davantage s'il f***

L'ODYSSÉff. 615

connu plus particulièrement. Il passait parmi ses confrères de la Bourse, les loups csrviers de Iivourne, car il y en a partout , peur un homme lettré parce qu'il avait publié une traduction de \* Nouvelle Hèloïse et il pouvait dire qu'elle était bien à lui , vu qu'il l'avait payée à beaux deniers comptants ; le véritable auteur de cette traduction était un pauvre diable de ktterato famélique qui la lui avait vendue pour avoir du pain. Notre marchand, peu scrupntau et jaloux d* passer du culte de Plutus à celui d'Apollon, ou du moins de cumuler la gloire et l'argent, avait lait im* primer sans façon l'ouvrage sous son propre nom.

La jeune dame était sa fille et se nommait Diana* Agée de dix -neuf à vingt ans, elle n'était ni bien ni mal ; pour dire toute la vérité, elle était plutôt mal que bien. Mais elle rachetait cette distraction de la nature par de beau* yeux noirs, des cheveux magnifiques, une taille irréprochable, une admirable main, un pied andalou, par toutes les grâces, en un mot, tous les appas d'une femme accomplie et véritablement digne de ce nom charmant Mais son plus grand charme était son esprit. Elle en avait prodigieux eement ; avee cela beaucoup dd lecture , une instruction solide, une conversation éblouissante. Mais fille unique et riche héritière, adulée, à cause de sa fortune plus qu'en rai** «on de son esprit, par ke nombreux prétendant! qui «uniraient àjKi main, elle était fière, impérieuse ; il fallait que tout lui cédât et son père comme les antres» Quoique son père fût Grec, elle se regardaitcomme Italienne, paroe qu'elle était née à Iivourne d'une Livournaûe et faisait profession d'adorer l'Italie. Homme an lieu d'être femme, elle eût fait un excellent carbonaro.

Quant au troisième passager, c'était un grand cçmm emoureu* en titre de la demoiselle et son souffre-douleur» son paiitoj comme nous dirons es Italie. G'est lui qui gardai! gén châle et son éventail, qui l^acompagnait dans les ma» gasinà et qui apportait le» paquets à la maison, U n'arrivait jamais chez elle sans un énorme bouquet et supportait

616 LES AMOURS DTTÀLIE.

avec la résignation d'un martyr ses boutades et ses caprices. Tout cela n'empêchait pas les prétentions. Humble et docile avec sa cousine jusqu'à la servilité, il se vengeait sur les autres ; souffrait impatiemment la contradiction ; disputait au lieu de discuter ; parlait à tout propos de luimême ; se posait en homme passionné; vantait ex abrupto sa sensibilité, sa tendresse de cœur, son dévouement ; faisait en un mot au premier venu, les honneurs de ses qualités morales et de ses qualités physiques. H fallait bien qu'il les signalât lui-même ; autrement on ne les eût point découvertes. .

J'ignore comment il était dans les papiers de la fille, mais il était fort bien dans ceux du papa ; c'est-à-dire qu'il était riche, et il passait pour le meilleur parti de Livourae. Ge bipède à tête humaine répondait au nom de Géronimo.

La soirée était divine et l'atmosphère si limpide qu'on distinguait parfaitement l'île d'Elbe et jusqu'à la Corse dont les montagnes bleuissaient à l'occident. Le ciel était paré des teintes les plus douces, depuis le rose le plus tendre jusqu'à l'azur le plus foncé. Quelques nuages vaporeux flottaient dans l'espace et jetaient sur la mer des ombres légères et parfois bizarres. Quelques voiles blanches étincelaient dans le lointain comme des phares. Un brick en partance saluait à coups de canon la Madone de Monténéro pour obtenir dç la céleste patronne de ces parages un voyage heureux. Les navires en rade et ceux du Lazaret se balançaient gracieusement sur leurs ancres. Les pavillons de toutes les nations flottaient au sommet des mâts. Les mouettes rasaient la vague en gémissant. Les pêcheurs rentraient au port en chantant des airs lents et mélancoliques, comme tous ceux des mariniers. L'Apennin, quoique éloigné, semblait tomber à pic dans la Méditerranée, et le soleil couchant colorait la neige dont les hautes cimes étaient encore couvertes. Quelques rayons perdus glissaient sur le miroir des eaux et produisaient des effets de lumière tout à fait fantastiques.

La conversation était peu animée dans la barque. Tout entier à ses devoirs de pilote, Barbador ne parlait guère. Diana, vêtue de noir et assise à lapoupe, ne parlait pas davantage. Son père, inaccessible au charme de cette ravissante soirée, n'était sensible qu'au plaisir de coucher dans son lit après avoir couru le danger d'une nuit en plein air. Le cousin Géronimo regardait tendrement sa cousine qui ne regardait, elle, que Barbador.

Le phare venait de s'allumer, lorsqu'on débarqua enfin, mais trop tôt encore au gré de Diana, devant le groupe des quatre Maures de bronze enchaînés aux pieds d'un grand* duc quelconque fièrement campé sur son piédestal. Gomme il est permis d'ignorer le fait que ce monument immortalise, je vais prendre la liberté de vous l'expliquer en deux mots. Dans le temps fort rapproché de nous où les Barbaresques faisaient des descentes sur toutes ces côtes, quatre audacieux forbans vinrent un jour s'emparer d'une galère, au beau milieu du port et sous le feu des batteries. On se mit à leur poursuite, mais on eut grand'peine à les atteindre. On y parvint enfin et leur procès ne fut pas long. Voilà toute l'histoire.

Le jour suivant était un dimanche , le jour de repos des chrétiens et des banquiers. M. Palipolo avait à Monténéro, comme la plupart des riches livournais, une maison de campagne où il sanctifiait dans l'oisiveté, sinon dans la prière, le septième jour de la création. Barbador ne put refuser d'y aller dîner le lendemain. Le père y mit quelque insistance; la fille en mit beaucoup plus; le cousin Géronimo n'en mit pas du tout. Mais il n'avait pas voix au chapitre ; Diana ne l'avait pas habitué à voir triompher son opinion.

Le lendemain, de bonne heure, Barbador partit de Livourne pour le Monténéro, et comme il aimait à marcher, il profita de l'occasion pour visiter en passant le cimetière anglais, situé au pied de la montagne. Il n'y a rien de plus triste au monde que de laisser sa dépouille mortelle sur

la terre étrangère, et je comprends à merveille les sauvages qui portent toujours avee eux les os de leurs ancêtres, bien qu'à la longue la eharge puisse être un peu lourde. Les Anglais, qui en tout, et même après leur mort, aiment le faste et l'ostentation, dorment pour la plupart, «—ils dormiraient mal ailleurs, —-sous des tombes de marbre blanc; il y en a une multitude immense, et elles tranchent fortement au milieu des noirs cyprès. La vue de ces lieux funéraires fit faire à Barbador un pénible retour sur lui-même. II songea à sa chère Lombardie dont il était exilé depuis tant d'années, & sa mère qui l'y attendait, qu'il ne rêver» rait jamais peut-être et il se dit qu'il était destiné lui» même aussi sans doute à mourir loin de sa ville natate. II ne dit pas comme Scipion ; « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os ! » Mais : « Patrie biea-aimée, aie au moins mes os ! »

Il sortit du cimetière dans une disposition d'esprit fort peu gaie et commença de gravir la colline aride du Monténéro. Il passa devant une grand** maison rouge et assez laide, habitée naguère par Byron, et cette vue lui rappelant les beaux vers dont le chantre de don Juan a salué Ravenne et sa forêt de piife , il pensa à ses rêves politiques évanouis, à ses chers carbonari de Romagne incareérés ou suppliciés , à Zécchini, à Baldi, ses deux amis de Saint-Léo . . . r à la signora Matilda. Il avait le cœur fort gros et fort mal préparé pour un dîner de cérémonie.

Si vous aimez les rapprochements, je vous dirai, pendant qu'il son&e a la grille de son amphitryon, que, non loin de la maison de Byron et plus près de la mer, il en existe une autre beaucoup plus petite et plus modeste, habitée depuis plusieurs siècles par une famille persane alliée an sehah.

La villa de M. Palipolo était magnifique , trop magnifique pour une retraite champêtre. Mais les banquiers doreraient volontiers les troocs de leurs arbres pour faire savoir qu'i ls ont de J'or.

*Barhador était mélancolique, nous savons pourquoi; mais Diana trouvait que la mélancolie lui allait fort bien. Elle avait déjà trouvé, la veille, qu'il s'acquittait de ses fonctions de pilote avec beaucoup de grâce. Décidément elle avait pour lui une indulgence , une partialité manifestes.

On proposa, pour attendre le dîner, une promenade jusqu'à l'église, qui n'était pas loin de la villa, et l'on s'y rendit à travers des chênes verts et des oliviers dont le haut de la colline est ombragé. L'église est enrichie d'une profusion de marbres de toute espèce ; mais ce qu'elle a de plus remarquable, ce sont les innombrables ex-voto dont elle est tapissée. Je vous ai déjà dit que laMadone de Monténéro est la grande patronne de ces contrées; on ne saurait arriver ni partir sans lui rendre hommage ; les bâtiments sont placés sous sa protection immédiate ; les registres du bord, les certificats des capitaines, tous les papiers en un mot sont faits en son nom. Tout ce qui arrive d'heureux en toutes choses, même dans les affaires les plus profanes, lui est attribué ; témoin l'ex-voto de Térésa Zimi qui, passant d'une fenêtre à une autre, pour visiter son amant, tomba du troisième étage au fond d'un puits sans se faire aucun mal. Suspendu dans une chapelle Au milieu des bras et des jambes de cire, des béquilles et des vieux habits, un tableau représente le miracle de la dévote amoureuse et fait plus d'honneur à sa piété qu'au talent du peintre.

La vue duMonténéro est immense, d'un côté sur Pise et l'Arno, de l'autre sur les terrains mouvants et malsains des Maremmes, ce vaste empire de la maVaria, qui de Livourne s'étend le long de la Méditerranée , jusqu'à la frontière du royaume de Naples ; on a la mer en face dans son immensité. En revoyant de loin la Gorgone, on parla naturellement de l'aventure de la veille, et Diana dit à Barbador avec un charmant sourire :

« Savez-vous bien , monsieur , que vous m'avez sauvé la vie? *

Barbador, qui n'avait aucune prétention au rôle d'un

nouveau Persée délivrant une nouvelle Andromède, trouva le mot un peu bien gros pour la chose. Pourtant il se laissa traiter en Jupiter Libérateur, puisque Diana le voulait absolument, et lui offrit son bras pour revenir à la villa.

Le diner se passa comme tous les dîners de ce genre , sauf que la spirituelle Diana mit dehors toutes ses voiles et se lança avec une hardiesse couronnée d'un succès complet sur les hautes mers de la littérature, voire de la politique. Quant au premier chapitre, elle était au fait de toutes les nouveautés, et sur le second un carbonaro n'aurait pas mieux parlé. M. Palipolo n'était pas trop content ; en qualité de banquier, il vouait aux puissances constituées un culte aveugle ; à ses yeux, les meilleurs gouvernements étaient ceux qui protégeaient le mieux sa caisse et lui permettaient de la bien remplir. Le cousin Géronimo partageait ces sages doctrines ; aussi était-il fort sombre. Afin d'obtenir à son arrivé à Livourne que le comte Garzoni répondît de lui au premier ministre Fossombroni et lui accordât le droit d'asile dans la ville de son gouvernement , Barbador avait dû promettre aux deux Excellences de se montrer prudent; il se rappela sa promesse et, saus faire mystère de ses opinions politiques, il se tint sur la réserve.

« Monsieur Barbador, lui dit Diana, lorsqu'il prit congé d'elle le soir pour retourner k la ville , c'est entre nous à la vie et à la mort; notre connaissance est ce que les Espagnols appellent une amitié de premier caractère, primero caracter, c' est-à-dire qu'elle a commencé dans une -occasion solennelle, au milieu d'un danger. Je ne l'oublierai jamais, ajouta-t-elle en lui tendant la main. Et puisque j'ai mis, comme une pédante, la langue espagnole à contribution, permettez -moi de lui faire un nouvel emprunt : il y a entre nous, monsieur, et je m'en félicite, la musica delà Sctngre. »

Ce qui veut dire en français la musique du sang, et en bon castillan une sympathie commune de cœur et d'esprit.

Tout cela témoignait d'une gratitude bien vive , et je vous déclare que le front du cousin Géronimo ne s'éclaircit pas du tout. H n'y avait de musique d'aucune espèce entre lui et le malencontreux carbonaro.

Barbador ne connaissait âme qui vive à Livourne ; tous ses devoirs de société s'y étaient bornés jusqu'alors à une carte de visite qu'il déposait ponctuellement chaque semaine chez le concierge du gouverneur. H faisait ainsi acte de présence, et c'était à la fois une dette de politesse et de reconnaissance qu'il acquittait. Depuis que le hasard lui avait ouvert Ta maison Palipolo, l'une des plus fréquentées de la ville, il devint moins sauvage et y allait souvent. S'il restait quelques jours sans y paraître, un petit billet parfumé venait troubler sa solitude et lui rappeler l'existence de Diana. J'ai oublié de vous dire qu'elle avait perdu sa mère depuis longtemps; émancipée de bonne heure par ce malheur domestique et plus encore par son humeur superbe , c'est elle qui tenait le salon de son père , et elle remplissait ses fonctions en maîtresse de maison consommée. Elle jouissait donc dans le monde de la position, des droits et des privilèges d'une fqmme mariée.

D'abord rétif et même un peu farouche, Barbador avait fini par s'humaniser tout à fait ; il voyait Diana tous les jours, au grand désespoir du cousin Géronimo. Le banquier ne le voyait pas de beaucoup meilleur œil ; mais les volontés de sa fille étaient les siennes; il respectait jusqu'à ses caprices; écho fidèle, il répétait oui quand elle disait oui, non quand elle disait non. Or, sa fille s'était prononcée, dès le premier jour, sur celui qu'elle s'obstinait à n'appeler que son libérateur, son sauveur ; son père avait bien hasardé, contre sa coutume, quelques objections ; mais Faîtière Diana avait répondu impérativement : « Je veux' que cela soit ! — Soit, » avait répliqué son père. Mais s'il se soumettait en apparence, il murmurait en dedans; et tout en souriant à Barbador, qui ne lui souriait guère, il aurait voulu le voir au fond des enfers ou du carcere duro. Le

jeune Lombard était coupable à ses yeux de deux crimes irrémissibles : premièrement, il était pauvre; secondement, carbonaro. Il le soupçonnait du moins et le soupçon aurait suffi, en pareille matière, pour lui rendra odieux «on plus poche parent.

La fille dédommageait amplement Barbador des mauvais vouloirs du père. Bienloindedissimulersapartialitépourliii, elle l'affichait au contraire ; ou si elle daignait s'abaisser à prendre dans le monde quelques précautions, elles étaient si maladroites , elle était si empruntée dans un rôle nouveau pour elle , les voiles dont elle se couvrait ou croyait se couvrir étaient si diaphanes , qu'elle eût aussi bien bit d'abattre ses cartes. Tout le monde voyait son jeu* Barbador lui était apparu k la Gorgone comme un héros de roman ; en l'examinant, au retour, dans l'exercice de ses fonctions nautiques, elle l'avait trouvé fort bien et ne l*a-* vait pas trouvé plus mal le lendemain à sa villa du Monté* néro, surtout en le comparant au grand cousin Géronimo : sa réserve lui avait plu , sa sauvagerie l'avait piquée an jeu ; il y avait évidemment un mystère dans la vie du jeuae étranger. Que d'aiguillons, que d'aliments pour une imagination féminine î Quelle femme résiste à un roman doublé d'un mystère? Ce fut bien pis eneore lorsqu'elle connut les aveutures de Barbador, car il avait fini par les lai raconter , mais à elle seule, un soir en téte-à-tête, dans et avec toutes les circonstances les plus propres à frapper son esprit et son coeur. Une telle révélation ne pouvait manque» son effet ; il fut décisif. Ce n'était plus seulement un héros de roman et un garçon pas trop mal, c'était un prescrit, un martyr. Décidément il fallait rendre les armes. Toute ré* eistance était inutile.

Elle lui garda le secret fidèlement, «'estimant heureuse qu'il y eût entre eux un secret, en attendant qu'il y eût mieux. Tout cela finit comme cela devait finir et comme vous le prévoyez tous. D'abord surprise, puis bientôt éprise, elle s'enflamma pour lui d'une passion de premier

caractère, pour parler comme les Espagnols et comme elle- * même avait parié. La fière Diana était réduite. Elle avait trouvé son vainqueur. Le pauvre cousin Géronimo fut l'Actéon de la pièce.

Sans être précisément timide ni exagérément modeste, Barbador n'était pas cependant non plus trop présomptueux. Tous les hommes le sont ; il Tétait comme tout le monde. Et d'ailleurs ici il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir qu'on était aimé. Lui, aimait-il? Je ne sais trop ; je me figure plutôt qu'il était bon prince et qu'il se laissait adorer. C'est dans tous les cas un rôle fort doux; et comme il faut bien toujours que l'un des deux commence, que l'amour d'ailleurs , ainsi que beaucoup d'autres maladies, est contagieux, s'il n'avait pas. pris l'initiative , il esi probable qu'il aurait fini par suivre l'exemple j ne fût-ce que par imitation et par reconnaissance. Sa mauvaise ou sa bonne étoile ne lui en donna pas le temps*

« Barbador, lui dit un jour Diana, je vous aime et je veux que vous m'épousiez. Peut-être mon père essayerat-il de s'y opposer ; mais je me charge de lui ; laissez-moi faire. GainjLons notre secret quelque temps encore; tout ira bien. »

Barbador n'avait jamais encore fixé sa pensée sur le . chapitre du mariage. Il fut un peu étourdi d'une déclaration vsi aefttement formulée et ne répondit que par le silence. C'est toujours la meilleure réponse. Le silence est gros de paroles; il dit tout ce qu'on veut qu'il dise. Épouser, lui sans fortune, une héritière lui paraissait un pas risqué. Une femme riche, qui épouse un homme pauvre doit avoir le cœur bien haut placé, chose toujours fort rare, pour ne pas, à la longue, l'en faire souvenir; er, c'est là pour un homme fier le plus bas des outrages, et bien peu de maris placés dans celte position délicate n'ont pas eu tôt ou tard à s'en repentir.

Barbador était occupé depuis quelques jours à faire ces sages réflexions et à délibérer avec lui-même lorsqu'il

62fc LES AMOURS D'ITALIE.

trouva un soir, en rentrant chez lui , une lettre écrite et remise par une main inconnue. Malgré la vigilance de la police, les carbonari ont toujours pour correspondre des moyens qu'elle ignore et ne saura jamais. Barbador ne fut donc pas surpris du mystère. Cette lettre non signée lui annonçait que sa mère malade depuis quelque temps était au plus mal. Je vous ai dit, je crois, en commençant cette histoire, que son père et son frère étaient morts l'un et l'autre après avoir fait entre deux à Spilberg vingt-cinq à trente ans de carcere dwro. Il ne lui restait que sa mère, nouvelle Hécube, qui vivait à Vérone sans mari, sans enfants, dans une retraite profonde, des pauvres débris d'une fortune assez considérable que les confiscations avaient dé* vorée. Elle avait concentré sur le dernier fils qui lui restât toutes ses affections, toutes ses pensées, et trouvait chez lui un tendre retour ; Barbador adorait sa mère.

A la nouvelle du danger qu'elle courait, il vola chez Djana, malgré l'heure avancée, et lui raconta son malheur en fondant en larmes. Diana, c'est une justice à lui rendre, n'était point une femmelette, c'était une femme virile, au contraire, que rien n'étonnait , et qui était toujours prête non-seulement à donner un bon conseil , mais à payer de sa personne. Il y avait chez elle de la Gornélie et de la Corinne.

« Je comprends votre douleur, dit-elle k Barbador en lui prenant les mains; il faut aller voir votre mère et partir dès demain. Fasse le ciel que vous arriviez assez: tôt! Vous êtes proscrit, je le sais, et il vous faut un passe-* port sous un autre nom que le vôtre. Vous "en aurez un. Je ne sais ni de qui, ni comment, mais vous en aurez un. Laissez-moi la nuit pour y réfléchir ; revenez demain matin. »

Barbador avait bien pensé à s'adresser au comte Garzoni; mais tout ce qu'avait pu faire le gouverneur , c'avait été de lui accorder un permis dé séjour. Quant k lui donner un passe-port, et surtout un passe-port faux, puisqu'il

devait porter un nom supposé, sa positiqn officielle le lui défendait. Le sceptique Fossombroni lui-même ne l'aurait pas souffert.

Le matin, de bonne heure, il était chez Diana.

« Voilà votre passe-port, lui dit-elle. Partez à l'instant. Que Dieu vous conduise, et surtout, ajouta-t-elle avec une tendre émotion, que Dieu vous ramène! *w

Barbador la prit dans ses bras et la serra sur son cœur avec une gratitude si passionnée qu'on pouvait aisément la prendre pour un sentiment beaucoup plus tendre. Leurs larmes se confondirent; ils s'embrassèrent mille fois et se séparèrent en se jurant un éternel amour.

Les préparatifs de Barbador furent bientôt faits, ou, pour mieux dire, ils Tétaient déjà. Il avait réuni tout l'argent qui lui restait, avait vendu aux juifs tout ce qu'il pou* vait vendre, et à la tête, par ce moyen, d'une somme suffisante, il avait' loué une chaise de poste qui l'emporta comme un trait. Le passe-port que lui avait donné Diajia était celui du cousin Gréronimo dont .le signalement pouvait à la rigueur s'appliquer à Barbador , au moins quant à l'âge, à la taille, à la couleur de la barbe et des yeux ; c'est plus qu'il n'en fallait. Le reste, en termes* de passe-port, s'applique à tout le monde. Gréronimo l'avait fait viser luimême à la police en promettant à Diana le secret; pour mieux faire croire à son départ supposé , elle le força de s'aller cacher quelques jours à la villa du Monténéro. Cette précaution réclamée par la prudence avait le double avantage de servir l'incognito de Barbador et de la délivrer eïlemême de soins trop empressés, pendant les premiers moments de .cette cruelle absence. L'orgueil attendri veut la solitude. Trop fière pour laisser voir ses larmes, elle se cachait pour pleurer.

Quant au voyageur, il ne pensait qu'à sa mère et, quelque diligence qu'il fit, il craignait d'arriver trop tard. Il versait à poignées $on pauvre argent sur la route ; payait doubles et triples guides aux postillons, qui littéralement

crevaient leurs chevaux, c'est-à-dire ceux des maîtres de poste, et cette vitetee effrayante était de la lenteur au gué de son anxiété.* Bien ayant la fia du jour, il était à Sarzane. Il franchit l'Apennin dans la nuit à Pçntrémoli , traversa en quelques heures le duché de Parme, et passa le Pô a Casai r Maggior. Il était en Lombardie et le soir même à la poi^a de Vérone. Barbador, madame, avait, comme nous tous, sa dose de superstition; son bonheur lui faisait peur. Sa course au clocher avait été si compté* tement heureuse qu'il craignait de n'être arrivé jusqu'au but que pour s'y briser en y touchant.

La police autrichienne est toujours et partout la même, c'est la caractériser suffisamment. La patrie de Bornéo et Juliette, du tendre Catulle, l'amant et le diantre de Lesbie, Vérone, en un mot, est aujourd'hui La grand cabinet soir de l'Italie, et son nom à ce titre inspiré un effroi bien légitime. De plus, Barbador y avait passé sa première jeunesse et pouvait craindre d'y être reconnu dès les premiers pas. Il crut prudent en conséquence de prendre quelques précautions. Il laissa sa chaise de poste fc ViUafraaca qui est la dernière poste en venant deMantoue, et fit à pied U reste du chemin, comme un bon bourgeois qui revient di la campagne. Il passa sans accident à la nuit tombante la Porta Nova , évita les officiers autrichiens attablés devant les cafés de la Piaxz? Bra, et encore plus la Piazza dei Signoii où se trouve le palais.... que 4uH*?... l'antre de la police.

Sa mère demeurait non loin de l'Àdâge, dans une petite ruelle solitaire appelée Vimte degli Àm&nti ,' il s'y rend en toute hâte; il arrive; il monte; il frappe. .*, et qui vient lui ouvrir la porte ? Sa mère on personne, uussi bien portants que vous et moi. Jugez de la reconnaissance et des caresses, et des épanehements après dix années d'une pareille absence 1

Quand les premiers transports furent un peu calmés, Barbador se prit k réfléchir sur l'avis mystérieux et men-

songer içall af ait reçu à Livourne et qui l'amenait à Vérène, jusque dans là serre de l'aigle autrichienne. Rendu sèupçonaeux on. do, moins fort circonspect, quoique si jmne , par tant d'années de captivité, de proscription, il commença à craindre quelque piège , et songea tout de «mite aux moyens de déjouer une trame si abominable ; qu'elle existai où non, il y avait évidemment, là-dessous une intrigue, et> en tout état de cause, une prudence même exagérée ne pouvait nuire.

H se garda bien de dire à sa mère un seul mot' de ses appréhensions, de peur d'empoisonner ses félicitée mater** nelfos. Mais un autre se chargea de ee triste soin. Hé étaient ensemble déjà depuis plusieurs heures, minuit ayjattt sonné à l'église de Saint-Fermo. Tout à coup on frappa à la porte avec précaution ; « Nous y voici 1 pensa Barbador, Quand on pense au loup, on en voit les dents, » Cependant $e ne furent pas les sbires qui entrèrent t mais un vieillard i, l'air pacifique, qui recula de trois pas en voyant Barbador,

* Eh quoi ! déjà ici ? s'éoria-t-il d'un air consterné, . .- Us avaient donc raison ! »

Cependant il se remit, et s'asseyant entre le fils et la mère , non sans avoir eu sein de former préalablement la porte à double tour ;

» Bien n'est perdu , reprit-il , puisque vous voilà ; écou* termoi bien et ne perdez pas un mot de ce que je vais voue dire : Vous savez que je suis depuis trente ans employé & l'adcainistraiion des postes. Je n'ai pas fait fortune, malgré mes longues années de service, car je n'ai jamais pu monter aux grades supérieurs. Qu'y faire ? la fortune est femme; elle favorise ceux qui lui plaisent , €t il parait que je ne lui iâ jamais plu. Mais enfin j'achève d'élever ma nombreuse famille, et quand j'aurai ma retraite, ce qui ne tardera pas, j'aurai de quoi planter mes choux tranquillement à la campagne. Je suis attaché depuis plusieurs années au cabinet noir» C'est un vilain métier, je le sais;

mais j'ai oinq enfants, et comme Ta dit fort judicieusement M. de Sainte-Foix , un auteur français dont je ne connais que ce seul mot : « Un bon père de famille est un mauvais « citoyen. » C'est égal, si je n'ai jamais pu être carbonaro comme vous et les vôtres, je n'en suis pas moins resté bon Italien. Votre vénérable mère peut vous le dire, mon cher Barbador, je ne l'ai jamais abandonnée dans son malheur, et si je ne viens pas la voir pendant le jour, c'est que les mouchards ne me le permettent pas. Les visites de nuit , d'ailleurs, valent bien les autres. J'ai été l'ami de votre père , je vous ai vu naître , vous et votre frère aine, et vous me trouverez toujours , dans les limites de mon pouvoir bien entendu. Je ne peux guère, mais ce que je peux, je le fais et le ferai toujours. Je suis donc employé au cabinet noir et je vois là, je vous en réponds, de grandes infamies ; j'en empêche bien peu, mais j'en empêche par-ci par-là quelques-unes , et c'est autant de gagné. Je venais prévenir votre mère, afin qu'elle en pût faire son profit et le vôtre, qu'il est arrivé ce matin une dénonciation contre vous, adressée au directeur de la police, ce qui n'a pas empêché qu'on ouvrît la lettre ; car on se défie de tout le monde au temps qui court, et Ton ouvre tout, absolument tout. La dénonciation porte que vous devez partir de Livourne avec un passe-port toscan , à vous délivré sous le nom de Géronimo , et que vous arriverez à Vérone ces jours-ci. La lettre porte le timbre de Livourne et elle est signée :Palipolo.

— 0 Grec du Bas-Empire ! s'écria Barbador avec indignation , je te reconnais bien là ! Et vous grand cousin, grand coquin de Géronimo, si jamais vous me tombez sous la main, malheur à vous ! »

Sur de pareilles données , il n'était pas difficile de deviner le reste. Furieux de voir sa fille épouser un carbonaro, un vagabond sans feu ni lieu', le père de Diana avait imaginé cet affreux guet-apens pour se débarrasser de lui, et Géronimo y avait prêté les deux mains ; il en aurait prêté quatre,

s'il les avait eues, pour écarter un rival qu'il abhorrait.* tes misérables avaient spéculé sur le sentiment le plus saint du monde, sur l'amour d'un fils pour sa mère, et la maladie de cette mère infortunée était un mensonge inventé par eux, la lettre anonyme, qui en informait son fils, un faux avis fabriqué par eux. La noble Diana avait été trompée comme Barbador.

« Grâce à Dieu ! reprit le vieil employé des postes, je suis arrivé à temps. La dénonciation n'a dû parvenir que ce soir au directeur de la police , et ce n'est que demain qu'il mettra ses limiers en chasse pour vous traquer. Vous avez donc devant vous le reste de la nuit. Vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire. Un jeune compagnon comme vous, qui roule le monde depuis dix ans, en remontrerait k cet égard à un vieux cul-de-plomb comme moi, qui n'ai jamais quitté mon bureau. Là-dessus il me reste à vous souhaiter un bon voyage ; j'en ai moi-même ,un fort long à faire pour m'aller coucher, car je demeure à la I*lace-aux-Herbes, à côté du palais Maffei. Adieu , mon cher Barbador, ou plutôt au revoir ! Je ne vous engage pas à-m'accompagner. »

Il n'y avait pas une minute à perdre. Barbador, pour consoler sa mère et pour faire diversion à ses angoisses , lui dit , ce qui était vrai, qu'il comptait se rendre directement à Genève, où il avait beaucoup et d'excellents amis ; qu'il s'y créerait, comme Rossi et tant d'autres, une existence honorable, et qu'il l'appellerait auprès de hp pour ne plus se séparer d'elle, aussitôt qu'il y serait établi. Elle lui donna pour son voyage tout l'argent qu'elle possédait et de plus ses derniers bijoux pour les vendre en cas de nécessité. Je passe les adieux sous silence, ils furent trop déchirants.

« Ah ! messieurs, s'écria l'inconnu, jusqu'alors insouciant et impassible, en étouffant un sanglot, les pauvres mères sont bien à plaindre dans les révolutions ! Les fils ont pour eux du moins la jeunesse, la foi politique, l'enivrement de la

"lutte et du danger. Mais les mères, qu'ont-elles? une vieillesse abandonnée, un foyer désert, les terreurs, la pauvreté, les larmes , et pas d'enfants pour leur fermer les yeux! »

Aprè(s être revenu jusqu'à trois fois sur ses pas pour embrasser sa mère et l'avoir embrassée enfin une dernière fois , Barbador sortit de Vérone par la porte del Castel*- Vecchiosans avoir été remarqué; il passa devant l'Arsenal, traversa l'Adige sur son pont à créneaux , et eut bientôt laissé derrière lui le couvent de Saint-Zénon, dont le haut campanile carré se dessinait en noir sur les étoiles. Arrivé à une portée de fusil de la forteresse de Peschiera, il tourna ce dangereux passage, se jeta dans la campagne et ne reprit la grande route que deux ou trois milles plus loin, au bord du lac de Garde. Il espérait être rattrapé par quelque voiturin ou en rattraper un pour gagner du pays. Il n'en trouva un qu'au point du jouj, lorsqu'il n'était déjà plus qu'à une quinzaine de milles de B rescia; il roula sans mauvaise rencontre et fort vite , contre la coutume de ces sortes de pataches , jusqu'à Bergame.

Quoiqu'il eût toujours en poche le passe-port de ce scé*lérat de Géronimo , c'était à peu près eoçime s'il n'avait ^rien , attendu qu'il avait été visé à Livourne pour Vérone ; or, il tournait le dos àcette dernière ville, dont il n'avait pas le visa; c'était furieusement suspect. Vous trouvez sans doute que je m'appesantis beaucoup sur le chapitre des passe* ports. Mais le passeport joue un grand rôle en Italie , et puisque vous en arrivez tous, vous devez en savoir quelque chose. Si vous, voyageurs de plaisir et toujours en règle , vous avez été vous-mêmes victimes de tant de vexations, que n'a pas àcraindre un fugitif, un proscrit, un carbonaro qui n'est pas en règle?

Barbador ne craignait pas d'être poursuivi, puisqu'aux termes de la dénonciation de Palipolo, on l'attendait à Vérone ; mais il craignait d'y être ramené de brigade en brigade , pour n'avoir pu , n'importe où , rendre un compte

Satisfaisant dfcs. irrégularités de son itinéraire. Aussi avaitil grand soin de tourner les villes et de n'entrer dans aucune. Ainsi fit-il à Bergame , où la voiture le déposa vers quatre heures après midi.

De Bergame à Côme , où il comptait se rendre directes ment, il n'y a guère qu'une quarantaine de milles tout au plus ; il pouvait donc espérer d'y arriver, même h pied , le lendemain matin avant le jour, en marchant toute lap nuit , car il était, grâce à Dieu , bon marcheur ; il faisait ses quatre milles à l'heure , sans se gêner, et cela aussi long* temps qu'on voulait , jusqu'à extinction de chaleur vitale. La chose se passa comme il l'avait prévu : quoiqu'il n'eût trouvé sur son chemin ni voiturin ni monture, il était aux portes de Côme , bien longtemps avant le jour, vingt-quatre heures environ après avoir quitté «a mère. De Gôme à la frontière helvétique , il n'y a qu'un pas; mais ce pas, il fellait le faire , et les destins^ue le permirent point. Cette fois, il échouait au port.

Le gouvernement autrichien avait en ce moment avec le canton du Tessin une difficulté relative précisément aux réfagiés politiques , et il avait échelonné sur la frontière un cordon sanitaire si fortement serré , qu'il fallait renoncer à l'espoir de passer au travers, fût-on plus mince que le Petit-Poucet et aussi rusé que lui. Barbador apprit cette fficheuse nouvelle d'un paysan de l'endroit qui lui-même n'avait pu gagner Ghiasso, le premier village suisse, et s'était vu forcé de rebrousser chemin sur son âne. Que faire? quel parti prendre ?

Barbador était si près du but qu'il eut bien envie de tenter l'aventure. Mais c'était jouer trop gros jeu. Il suffit d'avoir Une fois connu Pignerol, Rubbiéra, Saint-Léo, trinité néfaste , pour n'avoir aucun désir de renouveler la connaissance. H recula donc devant un parti, si périlleux , et s'abstint prudemment de jouer sa destinée sur une carte aux trois quarts perdue. Il hésitait encore lorsqu'un pas sourd et mesuré frappa «on oreille, à travers le silence de

la nuit. C'était une patrouille autrichienne qui battait la campagne. Il n'eut que le temps de se jeter dans un sentier de traverse; encore n'échappa-t-il qu'à la faveur des ténèbres. Cette voie de salut lui. étant si hermétiquement fermée, il résolut de tenter celle du Simplon.

Il fallait, il est vrai, pour l'atteindre, marcher encore tout un jour sur le territoire lombard et au moins autant sur ^territoire sarde , dont il avait été banni à perpétuité après la bataille de Novare ; mais il y avait de cela plusieurs années, et il pouvait espérer qu'on avait eu le temps d'oublier sa figure. H prit donc son grand courage et atteignit Yarèse dans la matinée. De là au Lac Majeur, qui sépare les deux États , il n'y a guère qu'une vingtaine de milles ; ce fut l'affaire de quelques heures.

Arrivé au bord du lac, il se donna pour un propriétaire des environs qui venait visiter les îles Borromées. Tant d'étrangers de tous pays viennent chaque jour admirer cette merveille des eaux, que sa présence ne fut pas seulement remarquée. Un batelier lui proposa son bateau ; le marché fut bientôt conclu. H demeura dans l'Ile-Belle , puis dans File-Mère tout juste assez de temps pour faire* comme tout le monde ; après quoi , au lieu de retourner au point de départ, il se fit débarquer, moyennant finance, non loin de Palanza , sur un point de la côte piémontaise qui lui avait paru désert. Il ne se trouvait en effet là par miracle ni carabinier ni douanier, ces deux ennemis naturels des voyageurs, surtout des carbonari.

Quoique la nuit fût venue et qu'elle fût trèsr-noire, il essaya néanmoins de faire encore quelques milles comme pour prendre possession du frçiit , c'est-à-dire du territoire défendu ; mais la nature enfin réclama ses droits. Il ne s'était point couché ni reposé depuis Vérone. Gomme il évitait les villes, il évitait aussi les auberges, et il demanda l'hospitalité dans une hutte isolée au bord du petit lac de Mergozzo. Il ne se trouvait là qu'un pauvre pécheur qui se leva de bonne grâce , lui donna de bon cœur tout ce qu'il pos-

sédait, du poisson frais, de la polenta et une botte de paille à côté de la sienne. Touchez sans crainte au cœur du peuple les cordes de la nature ; elles vibrent toujours,

Barbador était sur pied dès l'aube, et vit le soleil se lever radieux sur les Alpes qui le séparaient encore des terres de la liberté. Il rejoignit la route du Simplon au village d'Ornavasco , à dix ou douze milles au-dessous de Domo d'Ossola. Il monta quelques milles encore sans autre aventure, lorsqu'au passage du pont de Masoné, sur la Toccia, il tomba au beau milieu d'une escouade de carabiniers qui reconduisaient à la frontière deux prisonniers garrottés, deux carbonari sans doute expulsés des États sardes, comme il l'avait été lui-même en son temps. Cette rencontre n'avait rien en soi-même de trop alarmant ; la route du Simplon est assez fréquentée pour qu'un voyageur qui passe son chemin tranquillement n'y soit pas remarqué , même par des carabiniers; mais le malheur voulut que Barbador reconnût dans le chef de la troupe le même brigadier qui l'était venu prendre à Pignerol et l'avait accompagné jusqu'à la frontière quelques années auparavant ; du moment qu'il le reconnaissait, il pouvait, il devait être reconnu lui-même. Le seul doute le fit trembler; le danger était grand ; son imagination frappée l'exagéra encore : il faut avoir été proscrit pour comprendre ces terreurs-là.

Au lieu de continuer la route du Simplon , qui ne lui offrait plus aucune sécurité, il s'enfonça à gauche dans la vallée d'Anzasea, avec l'espoir d'atteindre le Valais par le terrible passage du Mont-Rose, où il comptait bien cette fois ne pas rencontrer de carabiniers. Il marcha d'une seule traite sans regarder derrière lui jusqu'à Macugnaga, le dernier lieu habité de ces redoutables solitudes. Il pouvait être midi. Arrivé là , il n'avait plus qu'une montée de quelques heures pour franchir enfin la frontière ; mais le sentier à peine tracé est difficile à reconnaître, même par les habitants, et il y avait de la neige encore en plusieurs endroits. H voulut prendre un guide ; il n'en trouva point. Tous les hommes

étaient aux montagnes ou aux Champs* Une vieille femme consentit à le mettre dans la bonne voie ; mais elle allait si lentement , il était si impatient d'arriver, qu'il la renvoya à son village après avoir pris d'elle les renseigne monta les plus minutieux, et continua son voyage seul, à la garde de Dieu. Hélas 1 Dieu l'abandonna. Il n'avait pas fait un mille qu'il avait perdu le sentier, et, enlecherohant sous le lichen et la neige, il s'égara tout a fait*

loi continence la partie la plu» pénible de son Q4yssée, Il marcha le reste du jour et toute la nuit suivante, c'està-dire pendant quinze heures sans boire ni manger, et sans qu'il lui fut possible de trouver un passage* Il n'avait devant lui qu'on mur de glaoe de dix mille pieds > ou* près duquel la muraille de la Ghine n'est qu'un jeu d'en* faut Le jour vint éclairer ses pas, mais non les conduire , et ne fit que lui montrer son irréparable méprise. Il aurait du, peur être dans la bonne voie , avoir le Mont-Rose à sa gauche ; il l'avait à sa droite, et déjà si loin de loi qu'il n'en Voyait plue que la cime* S'il' avait eu l'esprit plus calme, le cœur moins désolé et l'estomac moins vide , il aurait ad* miré la grandeur des sites que la nature offrait à ses yeux; mais il n'y avait alors en son âme aucune place pour l'admiration ; il n'y en avait que pour l'inquiétude, La crainte des forteresses d'Italie la remplissait tout entière. Il poursuivait cependant ea marche forcenée , cherchant partout ufa passage et n'en trouvant nulle part

Il côtoya une nouvelle montagne qu'il crut reconnaître pour le Ment-Cervin, presque aussi élevé que le Mont* Rose , et dont les flancs $pnt encore pln& escarpés. « Mon salut est là derrière, se disaiMl avec désespoir, à quelques pafe de moi, et il me faudra ïnourir ici sans secours au seuil de la liberté. » Passant et repassant sur les hautes cimes, le grand aigle dç$ Alpes, nommé daapp Fidiome du pays la Pouïana, semblait insulter à sa détresse. Épuisé de fatiguai mourant de faim , il *è jtta. su? la ter?ç nue et attendit la mort»

Cet accès de découragement ne fut heureusement pas long; l'instinct de la vie se réveilla plus puissant que jamais, car il est vivace dans un cœur de vingt-sept ans. Barbador rappela tout son courage , recueillit tout ce qui lui restait de forces et marcha encore plusieurs heures sans rencontrer de passage et sans découvrir une figure humaine; enfin il en découvrit une. Un homme armé d'un fusil et suivi d'un énorme chien lui apparut tout d'un coup au détour d'un rocher. Le nouveau venu était grand, bien fait, bien découplé, robuste comme un montagnard; sa figure était mâle, mais point féroce. Barbador marcha droit à lui ; il aurait dans ce moment été au-devant de Satan luimême, tu- devant d un carabinier,

« Je suis carbonaro, lui dit-il, je suis proscrit, je veux passer en Suisse, mais je me suis perdu* Voilà deux jours que je cherche en vain un passage. Au nom de votre mère* au nom de tout ee que vous avez de plus cher dans ee monde et dans l'autre, si vous en connaissez un, indique** le moi.

— La franchise appelle la franchise, répondit l'inconnu j moi je suis Rondino.

— C'est donc vous , répliqua Barbador, qui connaissait de réputation ce fameux bandit piémontais, qui avez tué votre oncle le bailli?

•*•*■ Que voulez* vous, monsieur; on n'est pas parfait* Puisque vous savez si bien mon histoire, vous ne devez pas ignorer que j'étais orphelin et que cet indigne parent dé* tenait, sans vouloir en lâcher un sou, mon modique patri* moine * Je patientai longtemps, mais la patienGe a des bar-* nés. Revenu du service, où j'avais fait mon temps en boa militaire , et eu l'on m'avait fait sergent en considération de ma bonne conduite , je le sommai de me rendre enfin ses comptes; il m'en produisit de si embrouillés que le diable n'y aurait vu que du feu. La discussion s'échauffa; il me frappa au visage et je retendis roide mort d'un eoup de stylet. Voilà, monsieur, comment les choses se sont pas»*

sées. Après ce beau coup, je quittai mon village et me réfugiai dans les montagnes. La justice envoya à ma poursuite les carabiniers. J'en tuai deux ; les autres n'attendirent pas l.eur reste. On en lâcha d'autres à mes trousses, mais ils ne furent pas plus heureux que les premiers. Si je n'en ai pas tué quinze , je n'en ai pas tué un. C'est entre nous une guerre à mort; mais je n'ai jamais fait tort d'un centime à qui que ce soit. J'ai même r il n'y a pas longtemps, sauvé quarante mille francs à un conseiller en défendant sa voiture contre les voleurs. Pourvu qu'on me donne ina tranche de lard, un croûton de pain, et de temps en temps un quart d'écu pour acheter de la poudre et du plomb , je n'en demande pas davantage. Personne ne refuse cela 9 ma bon , chrétien, et tous les paysans d'ailleurs sont mes amis. Je couche dans les métairies isolées , en ayant soin, par précaution, de mettre les clefs dans ma poche; et mon chien, je vous en réponds , fait bonne garde pendant mon sommeil. Il vous lèche les mains en ce moment, parce que vous ne lui êtes pas suspect ; il suffirait d'un signe de moi pour qu'il vous dévorât.

— Que' ne passez-vous en Suisse avec moi? lui demanda Barbador. Malgré votre chien et votre carabine, vous finirez, mon pauvre Rondino, par être pendu.

— Je tâcherai que ce soit le plus tard possible. Un honnête propriétaire de mon endroit a déjà voulu me faire partir pour la Grèce, où j'aurais trouvé de bons camarades; mais je n'ai jamais pu me décider à quitter le pays. C'est même la première fois que je m'éloigne autant de mon village r qui est fort loin d'ici ; mais cette fois les carabiniers sont en force, et je vous préviens qu'ils ne tarderont pas à paraître. Je les ai laissés ce matin dans le Val Tournanche. Vous n'êtes pas cousins non plus ; tenez-vous donc pour averti. Vous pourriez bien à la rigueur passer en Suisse par le Col d'Oren , qui est à deux pas sur la droite, mais vous tomberiez de l'autre côté sur le Glacier-Tourmenté, où vous risqueriez fort de laisser vos os. Si done vous m'en

croyez, vous prendrez un antre chemin. En gardant toujours votre gauche , dans la direction du Mont- Velan , que nous avons en face, et qui vous servira de régulateur, il est impossible que vous manquiez le Grand Saint-Bernard. Il n'est guère que deux ou trois heures; les jours sqnt longs dans cette saison , et, comme vous me faites l'effet d'un vigoureux gaillard , vous pourrez donc attraper le couvent avant la nuit. Une fois là, vous êtes sauvé.

— Si je ne suis mort de faim auparavant; je n'ai pris depuis deux jours qu'une jatte de lait à Macugnaga.

— Quant à cela, monsieur, je ne puis vous être d'aucun secours. Si j'avais un morceau de pain je le partagerais avec vous; mais je suis moi-même au bout de mes vivres et presque de mes munitions. Tout ce que je puis pour vous, c'est de vous faire part de ma consolante. »

A ces mots le bandit présenta au carbonaro une gourde à moitié pleine d'eau-de-vie. Barbador en but avidement quelques gorgées qui lui descendirent immédiatement dans les jambes. Elles avaient besoin de ce cordial, les malheureuses.

« Que vous disais-je? reprit Rondino en fixant ses yeux de lynx sur un point de la montagne. Regardez là-bas ; ne voyez- vous rien venir? »

C'étaient les carabiniers annoncés* Les deux proscrits s'embrassèrent fraternellement, on est bientôt frères sur les Alpes et dans un danger commun, et, en pareil cas, de bandit à carbonaro il n'y a que la main. Rendino disparut avec son chien dans une gorge profonde ' tandis que

1. Rondino fut pris quelque temps après cette rencontre. Couchant une nuit dans un presbytère, il fut livré par le curé. Retranché dans le clocher, il s'y barricada et soutint un siège en règle pendant presque toute la journée. Sans pain, sans eau et ses munitions épuisées, il attacha son mouchoir au bout de son fusil en signe de capitulation : « Je suis las, dit-il, de la vie que je mène et je veux bien me rendre, mais pas* aux carabiniers. » 11 en avait tuArois par parenthèse. Un officier de la ligne vint recevoir sa soumission et lui promit d'avoir soin de son chien. Il cassa la crosse de son fusil

Barbador s'élançait sur les hauteur» comme un chamois afin de ne pan perdre de vue un seul instant son guida immobile le Mont^Velan.

Les carabiniers n'apercevant que lui le prirent sans doute pour ïlondino et se mirent à sa poursuite avec une nouvelle ardeur. Mais la consolante du bandit avait fait merveille : Barbador courait, volait, comme un oiseau. L'ennemi ee* pendant gagnait du terrain; connaissant mieux le paya» il évitait des détours et des coudes qui faisaient perdre au fugitif beaucoup de temps. Le Mont-Velan n'en passa, paft moins en quelques heures de sa gauche h sa droite, c'est-àdire que le Grand Saint»Bernard n'était pas loin.

Mais il trouva là un nouvel ennemi : une tourmente épouvantable régnait dans ces parages; à chaque pas notre voyageur était menacé d'être emporté pas le vent , en^ glouti par les avalanches» et les carabiniers avançaient toujours. Pour l'achever, lu ;nuit vint sens que l'oaragaai se calmât. Allait-il encore une fois échouer au port, comme h Gôme, comme au Simple» , comme au Mon** Rose et naufrager en abordant? Les carabiniers n'étaient pas à la noce plus que lui; réparés souvent par l'obscurité, par la tempête, ils tiraient des coups de frsil eu eigsa da ralliement ; et, répétées d'échos en éciw» an milieu da la nuit, ces détonations effrayantes étaient de plus en plue rapprochéeê.H est probable que las sbires ne pensaient pins au fugitif, mais h leur propre ealuij qu'Us cherchaient aoasi la route du couvea theepi&lier*

Barbador ne eeggeeit plus k fuir» mais à se cacher dan* la neige, lorsqu'un corps chaud et velu s'élança tout d'un coup sur lui. ÉtaiUce Un ours? C'était un chien qui lui fit mille caresses et le lécha tendrement. Vous deviner que c'était un chien du Sauit-Beniard, que «on admirable instinct, assisté d'une éducation non moins admirable et

et lut traité piir les soldm sves haawonip d'égards* GeadMané è B^rt, jl whti sçft supplia* sans jmfeieise et sans forfanterie*

L'ÛDYSSÉEf. . 639

toute chrétienne, avait conduit du côté des coups de fusil. Barbador, heureusement pour lui, se trouva sur son pas* sage et il eut les bénéfices de sa position. Cette fois il était sauvé ; il n'eut qu'à suivre son guide intelligent, lequel gambadait autour de lui en poussant des hurlements de joie. Il trouva chez les révérends pères du Saint-Bernard nom* breuse et bonne compagnie, soupa comme un homme qui n'a rien mangé dépuis deux jours, et libre enfin, libre à jamais, il se disposait à s'aller reposer dans' un bon lit dé toutes ses misères, lorsqu'on sonna tout à coup h la porte du couvent. •

La cloche sonnait précisément en ce moment-là, et près* que aussitôt après quatre carabiniers piémontais, dont un brigadier, entrèrent dans la salle à manger dans un état, les malheureux, à faire pitié, même à Barbador, même k Rondino. Interrompu dans son récit par leur arrivée, le narrateur inconnu faisait tache au milieu des convives par le délabrement de ses habits, de sa chaussure et par l'extrême fatigue empreinte sur tous ses traits.

* Je gagerais bien, dit le brigadier, en l'examinant avec défiance, que c'est ce monsieur-là qui nous a tant fait courir. En tout cas, nous nous sommes trompés, ce n'est pas Rondino*

— H n'en vaut guère mieux pour vous, répondit l'inconnu, je suis Barbador.

— Quoi! c'est donc vous? s'écria la comtesse; c'est votre propre Odyssée que vous venez de nous raconter avec tant de désinvolture et de liberté d'esprit? Je n'ai jamais vu, sur

ma parole, un si aimable carbonaro.

Puisque vous le savez, je veux bien qu'on le sache,

répondit Barbador, car c'était bien lui, en s'appliquant un vers du Don Sanche de Pierre Corneille. Quant à jous, mes camarades, ajouta-t-il en «'adressant aux carabiniers, si je vous ai fait courir, vous m'avez bien rendu la mon» naie de ma pièce, et je viens de plus loin que vous. Je cours

depuis Livourne en passant par Vérone, Il y a loin, vous le savez, et ce n'est pas la ligne droite.

— C'est égal, répliqua le brigadier, je ne vous en veux pas ; vous avez fait votre métier, comme nous avons fait le nôtre, et nous sommes si contents d'être arrivés à bon* port que nous ne sommes disposés, je vous l'assure, à chercher noise à personne.

— Touchez là mon brave, dit Barbador en lui tendant la main, je ne vous en veux pas non plus. Ici nous sommes tous frères; les passions politiques s'apaisent si près du ciel. Les hommes ont fondé les villes pour s'y haïr et s'y déchirer; Dieu a créé les montagnes pour la liberté. »

On fit souper les carabiniers, qui n'en avaient guère moins besoin que Barbador; ils étaient quatre, ils mangèrent comme dix et burent comme vingt. Ils ne s'étaient jamais trouvés à pareille fête et rendaient grâce au faux Rondino de les avoir tant fait courir. Tout le monde, sans aucune distinction de partis politiques, sans même en excepter le prince de Woronoff et l'abbé Pomar y Paez, qui tous deux étaient absolutistes, adressa de grandes félicitations et de grands compliments au carbonaro sur son Odyssée et sur sa délivrance. Le bon P. Barras fut pour lui comme un vrai père, et chacun s'alla coucher plus ou moins satisfait de l'emploi de sa journée.

La tourmente rugit encore une partie de la nuit; mais le matin le soleil se leva radieux sur les Alpes. Après avoir fait les adieux les plus chauds aux aimables et révérends pères du Saint-Bernard, nos dix voyageurs, renforcés de Barbador, partirent tous ensemble pourMartigny. Les uns étaient à pied, les autres à mulet, suivant leurs forces et leur goût. La cavalerie marchait àl'avant-garde.

La comtesse ouvrait la marche entre le prince Woronoff, toujours aussi empressé, et le colonel Rudentz dont la galanterie septuagénaire rappelait les traditions dès longtemps perdues des grands-pères de nos petits-enfants. Le conseiller aulique n'était pas loin. On a pu remarquer que les beaux

yeux de la spirituelle Polonaise avaient fait en tout bien touthonneur une impression fort tendre sur le savant mais naïf précepteur du mari d'Olympia.

L'arrière-garde était à pied : elle se composait de Barbador que la communauté d'opinions politiques avait lié tout de suite avec M. Jackson, républicain en sa qualité d'Américain, et Michel Coupillac, de la maison Boussignac junior de Bordeaux , libéral fervent et bruyant en sa qualité de commis-voyageur'. Us marchaient tous les trois ensemble. N'oublions pas de dire que le P. Barras avait fait cadeau au carbonaro d'une paire de souliers et le P. Girard d'une chemise, les deux présents les plus précieux qu'on pût lui faire alors après la liberté. M. de Garvajal, le jeune peintre portugais, venait le dernier de tous, afin d'être le plus loin possible de son infidèle qu'il aimait toujours, l'infortuné !

Les hommes graves formaient le centre; c'étaient l'abbé Pomar y Paez et M. Van Petersdam, l'un et l'autre à mulet. En qualité d'ex et bien anciens compatriotes, ils avaient engagé une longue et savante dissertation sur la question de savoir si les Pays-Bas hollandais ont plus gagné que perdu à s'affranchir de la domination espagnole. Ils n'étaient pas du tout d'accord, on peut bien le supposer, et la discussion, comme toutes les discussions, ne faisait que les diviser encore davantage.

Quant à M. Grusenstolpe, le géologue suédois, il marchait en tirailleur tantôt sur la droite de l'armée, tantôt sur la gauche, un instant à la tête, l'instant d'après à la queue. Armé de son marteau, il cassait des pierres comme un cantonnier, et il étudiait les terrains comme un chercheur de sources.

Les guides complétaient la caravane.

Au moment de quitter la région désolée pour entrer dans la région végétale des sapins d'abord, puis des châtaigniers, un des chiens qui accompagnaient les guides se détacha du corps d'armée et s'élança sur un grand tas de

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neige qu'il se mit à labourer avec Bes pattes, à fouiller avec son museau; il fie tarda pas à en retirer quelque chose ; or, ce quelque chose était sir John Taff, évanoui, mourant* mort au* neuf dixième*. Honneur au courage malheureux! L'infortuné touriste s'était obstiné la veille, on doit s'en souvenir, à quitter le eouvent malgré la tourmente et lés sages représentations des religieux; il avait même voulu partir sans guides, disant fièrement qu'il en avait vu bif» d'autres et qu'il s'en tirerait bien tout seul*

Il né s'en était pas tiré du tout; sa bravade avait failli lui coûter 1% vie. Battu par l'ouragan, menacé d'être h chaque pas jeté par le vent dans les précipices, il avait perdu h tète et bientôt la route aux trois quarts cachée sous la neige ; tournant et retournant sur lui-même comme un écureuil, il s'était livré tout le jour à cet exercice ingrat sans flairs un pas en avant ni en arrière, et la nuit l'avait surpris an milieu de ce mouvement de rotation infiniment prolongé. Plue perdu que jamais et n'eu pouvant plus, il s'était laissé choir dan* un trou où la neige l'avait couvert et où il aurait infailliblement péri tout à hit sans le flair intelligent de son sauveur à longe poils. On l'enveloppa dans les couvertures de* mulets et il fut reporté an couvent où Ton eut beaucoup de peine k le rendre à l'existence. Ge qu'il y eut de poignant dans sa disgrâce, c'est que personne »• le plaignit. Cet âge est sans pitié»

La Caravabe alla coucher à Villeneuve, ï l'extrémité du léc de Genève. On sonpa ensemble le soir encore, mm sans «Miter d'histoires; le lendemain on se sépara pour aller chacun de son côté. L'abbé Pomery Pa*z partit pour le Payft*den-Eaut, qui n'est qu'à deux pas, a£a d'aller à Ghâteau-d'Oèx remplir la promesse qu'il avait faite è Julien le catéchumènedesOonvertendi.Iie eolouel Riwientz prit la route des P*tite*G*ntoas , sa patrie, et Michel Gou- 3»Uèo partit pour Berne, heureux et fier de* magnifique eenuAtades que lui avérât! faites au opuvtnt le piwee Worofcoff et d'autoe* enctf*. Le Suédois regagna la Suède,

le Hollandais la Hollande, et le conseiller-professeur son Université. M. Jackson fit son tour de Stfisse comme il avait fait son tour d'Italie, et se rembarqua pour T Amérique , où il put raconter comment en Europe on trompe entre gens d'esprit le temps et les tempêtes.

Réduite à quatre personnes, la comtesse, Barbador, le Russe et le Portugais, la société du Grand Saint-Bernard se rendit par le bateau à vapeur à Genève où le carbonaro renouvela ou réalisa à son profit la fable intitulée le Larron, VAne et les deux Paysans : tandis que le prince et l'artiste se disputaient la comtesse, il l'enleva sous leurs yeux. Qui l'eût prédit en le voyant paraître devant elle pour la première fois sans chemise et sans souliers ?

Ainsi finit d'une façon toute boccacienne ce Décaméron, moins la peste, raconté en un tour de soleil à huit mille pieds au-dessus de la mer.

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