‹ Les amours d'ItalieChapitre 6 sur 7 · Chap. xii , p · texte numérisé non relu

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fois, et en me serrant la main, quand je m'en allais, avec un peu plus d'effusion. Après trois mois de relations presque journalières, je ne connaissais donc de lui que son esprit; mais cet esprit était supérieur. Il abordait de front les questions les plus hautes, les plus ardues et s'y jouait avec une admirable aisance, comme dans son élément naturel. Je vous déclare que c'était un rude jouteur; je n'en ai jamais trouvé de si fort, et l'on n'avait qu'à se bien tenir dans la discussion. Il fallait avant de lui concéder les prémisses, y réfléchir à deux fois : car, de déduction en déduction, il vous menait aux dernières conséquences du point concédé avec une dialectique si serrée, une logique si inflexible, qu'on était souvent bien étonné d'arriver soi-même à une conclusion radicalement contraire à celle qu'on vou^ lait établir. Avec cela point de subtilités, jamais de subterfuges. H suivait la grande route, droit devant lui, comme un voyageur qui sait où il va et dont la vue perçante découvre le but distinctement, dès les premiers pas, avant même que son compagnon se doute qu'il existe.

Ge qui me charmait surtout, ce qui m'attachait à lui, c'était son adorable sincérité. Toujours le petit enfant de l'Écriture. Était-il vaincu, ce qui était rare avec moi, je l'avoue en toute humilité, il acceptait sa défaite de bonne grâce, sans marchander et se rendait immédiatement; restait-il vainqueur dans la discussion, il était si loin de s'enorgueillir de la victoire qu'il s'en excusait au contraire et m'en demandait pardon. D'ailleurs il rapportait tout à Dieu ; du moins ses victoires, car, pour ses défaites, il les prenait pour son compte ; il en accusait toujours sa propre misère et son ignorance. Les lumières de l'esprit viennent du cœur, et je me disais souvent : « Cet homme-lk ne peut avoir de si grandes lumières sans avoir un grand cœur. »

Un jour que je lui exprimais à lui-même la haute opinion qu'il m'avait inspirée et que je le louais en face dans des termes un peu vifs peut-être pour un homme comme

lui et dans le sanctuaire de l'humilité chrétienne-, il me reprit sévèrement :

c Monsieur l'abbé, me répondit-il, vous transgressez en me parlant ainsi, le premier précepte de la charité : « Malheur à l'homme, dit l'Évangile par qui le scandale « arrive ! » Or, vous m'êtes en scandale, vos éloges seraient pour ma faiblesse une pierre d'achopement et me feraient tomber dans le péché d'orgueil, si je n'étais soutenu par la main de Dieu. L'opinion que vous ayez de moi me blesserait alors même qu'elle serait fondée ; combien ne doitelle pas me blesser davantage étant fausse de tout point ! Vous me jugez d'après vous-même; apprenez que je ne suis qu'un grand coupable, indigne de serrer la main d'un honnête homme. Vous ne serrez jamais la mienne sans que je me le reproche comme un abus de confiance puisque je ne suis pas ce que vous pensez ; VQU6 croyez presser une main loyale, et vous ne pressez, saçhea-le, qu'une main criminelle. Il existait chez les premiers chrétiens une coutume que je regrette ; c'est la confession publique ; Jésus-Christ avait dit : « Gonfessez-yous les uns « les autres; » et, fidèles k cette parole du maître, ses disciples ne voulaient pas qu'aucun d'eux put jouir d'une estime qu'il ne méritait point et qu'il savait lui-même ne point mériter ; on exigeait donc que chaque fidèle confessai publiquement ses fautes cachées et mit son cœur k nu devant tous ses pères. L'Eglise dans sa haute prudence a cru devoir réformer cet usage, depuis que les chrétiens se sont multipliés et que l'arbre de la croix ombrage la terre entière, mais en interdisant la confession publique, en la réduisant anx limites du confessionnal, elle ne défend à personne de l'étendre au delà. Ce qu'elle 4^n4? c'est qu'on usurpe l'estime d?autrui, comme j'usurpe )a vôtre; car c'est un vol que Ton commet à son profit, et tout vel exige une restitution; c'est donc pour moi un devoir sacré de vous restituer enfin l'estime que je vous ai volée et dont je jouis depuis trop longtemps sans conteste, sinon sauf

remords. Si tardif que soit cet acte de contrition, il n'est jamais trop tard pour s'amender. Préparez-^ous à entendre d'horribles choses, car je prétends ne vous rien déguiser. Je vous dirai tout. Vous verrez par quelle longue série de fautes, puis de crimes, oui, monsieur, des crimes, j'ai été conduit dans ce saint bercail du Seigneur où Ton rattache au troupeau les brebis perdues et. cfue je souille par ma présence. Mais la miséricorde de Dieu est grande, sa grâce est infinie.. Il ne veut pas, c'est lui-même qui le dit, non, il ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion. La journée est trop avancée pour que j'entreprenne aujourd'hui ce triste récit. D'ailleurs il est nécessaire que je m'y prépare par la méditation, par la prière, comme on se prépare aux bonnes confessions. Revenez demain matin et vous saurez tout. »

Je fus exact au rendez-vous. En entrant dans la cellule de M. Julien, je le trouvai à genoux devant son crucifix. Il se releva aussitôt : car bien différent de gos pharisiens de l'Évangile qui faisaient étalage de leurs actes de foi, il cachait les siens, au contraire, avec la sainte pudeur de l'amour divin.

Bien n'était moins inondain que la cellule qu'il occupait au collège des Gonvertendi pendant son instruction reli-r gieuse : quatre murs blanchis à la chaux, deux chaises de paille, un lit ou, pour mieux dire, un grabat qu'un soldat en campagne eût trouvé trop dur; une vieille table en sapin sur laquelle étaient épars quelques livres de théologie et pas même un prie-djeu, car il s'agenouillait sur le carreau nu devant un gr$nd crucifix de bois suspendu à la muraille ; tel était ce lieu d'étude et de retraite, digne par son austérité d'un cénobite des premiers temps de l'Église. La fenêtre donnait sur une cour intérieure au milieu de * laquelle était un puits où les servants venaient chercher l'eau ; le grincement aigu de la chaîne sur la poulie était le seul bruit qui troublât le morne silence de cette pieuse solitude.

H existe à Home deux établissements, destinés a l'instruction des néophytes, mais ils dépendent l'un de l'autre: l'un fort vaste est situé derrière le Forum et tout près de l'église Sainte-Marie des morts, avec laquelle il communique ; celui-Jà est plus particulièrement destiné aux israélites des deux sexes qui peuvent même y rester après leur conversion. L'autre beaucoup plus petit est près de Saint- Pierre, sur la petite place Scossa-Cavalli et c'est là qu'on instruit spécialement les protestants, les grecs, en un mot tous les schismatiques chrétiens ou à demi chrétiens. C'est dans ce dernier que demeurait M. Julien.

En général il n'y a guère que les pauvres et les gens du commun qui reçoivent là leur instruction religieuse ; les personnes aisées la reçoivent chez elles de quelque prêtre accrédité, et se bornent à réclamer, quand elle est terminée, un certificat du directeur des Gonvertendi, qui le donne sans difficulté. Mais M. Julien avait voulu par humilité être traité comme les plus pauvres et habiter le collège comme eux. *

Je m'assis en entrant dans sa cellule sur une des deux chaises de paille qui la meublaient ; il s'assit sur l'autre et prit la parole immédiatement sans préambule et sans préparation :

« Monsieur l'abbé, dit-il d'une voix fermé, quoique votre dignité d'ecclésiastique vous investisse du droit de confesser, je commence par vous déclarer que je ne suis point ici en confession, je m'adresse à l'homme autant et encore plus qu'au prêtre; c'est vous dire que je ne réclame point le secret ; je désire, au contraire, que vous ne le gardiez pas. Faites de l'histoire que je vais vous raconter tel usage qu'il vous plaira. Ne voulant passer aux yeux de personne pour autre que je ne suis, je vous laisse votre liberté pleine et entière : dévoilez ma vie à qui bon vous semblera; révélez, comme le veut l'Evangile, ce qui est caché dans les ténèbres; démasquez, en un mot, un grand criminel, afin qu'il ne m'arrive plus, comme avec vous, d'usurper

une estime dont je ne suis digne à aucun titre. Après cette recommandation, la seule que j'aie à vous faire, je ne réclame ni votre indulgence ni même votre équité; je me livre à votre justice.

« Je suis né en Suisse^ dans cette partie du canton de Vaud qu'on nomme le Pays-d'en-haut, parce qu'elle ,est en effet la partie la' plus élevée du canton et c'est là qu'est né le véritable Rariz-des-Vaches, ce chant si simple, si émouvant, si alpestre qu'il nous arrache des larmes à tous et toute notre vie, partout où nous l'entendons. J'ai été élevé au milieu des pasteurs. Mon père, un assez riche habitant d'un village appelé Château d'Oëx possédait de nombreux troupeaux qui partaient à la SaintnJean pour les hauts alpages et revenaient à la Saint-Martin. J'accompagnais d'ordinaire les arrnaillis, c'est le nom des bergers chargés de les conduire à la montagne. Ce jour-là est une grande fête pour le pays et pour les troupeaux eux-mêmes ; ils comprennent où on les conduit et comme dit le Ranz-des- Yaches :

Les sonnaillères

Vont les premières ;

Les toutes noires

Vont les dernières.

* Noires se prononce naires, dans le patois du pays ; les sonnaillères sont les vaches qui portent fièrement au cou l'énorme sonnette qui guide le troupeau et dont le son pastoral m'est dès lors toujours resté dans l'oreille.

« Je passais l'été avec les bergers sur les plateaux supérieurs de la Naye et de la Dent-de-Jaman ; j'habitais avec eux les chalefs, je partageais leur pain de seigle et leur laitage ; comme eux j'aimais à faire résonner la trompe alpine d'échos en échos ; je cherchais avec eux sans jamais les trouver, les mystérieux trésors cachés par les génies au fond des cavernes et gardés par des dragons fabuleux. J'étais connu des troupeaux comme des pâtres : quand je

traversais les pâturages, le taureau se tenait à distance et les bonnes vaches me léchaient les mains en meuglant. Mes sens et mon âme se formèrent ainsi de bonne heure aux grands spectacles et aux grandes harmonies de la nature.

c Vêtu de peau, comme un sauvage, les cheveux en désordre et fouettés par les vents, je passais dés journées entières sur les crêtes les plus élevées, à contempler le sublime amphithéâtre des Alpes qui se dressait au loin devant moi, et mon œil suivait avec enchantement les jeux de la lumière sur leurs cimes glacées, depuis le rose tendre du matin jusqu'à la pâleur livide du crépuscule. A leurs pieds se déroulaient les nappe6 bleues du Léman, tout bordé de points blancs qui brillaient au soleil , ces points sont des villages et des villes. Le Rhône, échappé des gorges sombres du Valais, se vient perdre au sein du lac pour en sortir plus limpide à Genève et rouler à travers la France ses flots impétueux. Je n'avais autour de moi qu'un vaste amas de montagnes vertes, de toute grandeur, de toute forme et plus bas un dédale de vallées, plus vastes enpere, enchevêtrées les unes dans lés autres; çà et là des torrents blancs d'écume ; partout des sapins, des rochers, des précipices, le silence, la solitude.

« H y a sur la Dent-de-Jaman, la cime la plus élevée de mon canton natal, un petit lac que j'aimais surtout à fréquenter* H est enveloppé de rocs entièrement nus «qui réfléchissent dans les eaux claires leurs flancs décharnés. Un sapin, un seul s'étendf au milieu ; la gentiane et la rose des Alpes croissent sur ses bords. Un torrent êcumeui s'y précipite et des oiseaux farouches s'y viennent désaltérer. Que de jours, que de nuits même j'ai passés là seul, couché dans les hautes herbes, abimé, je ne dirai pas dans mes pensées, je n'en avais pas encore, mais dans mes rêves d'enfant! A quoi rêvais-je, alors? Je ne m'en seu? viens pas ; mais à coup sûr je ne rêvais pas une cellule d'anachorète dans un collège romain. Hélas 1 je ne pas non plus la crime qui m'y a conduit.

* C'est dans cette oisiveté contemplative que se passa

mon enfance et cette oisiveté , cette enfance se prolongèrent beaucoup. Enfin il fallut en sortit* et songer à mon éducation. À dix ans je savais lire, écrire, et c'était là tout. Ghâteau-d'Oëx, mon village natal, est le chef-lieu du Paysd'en-haut; à ce titre, il a des maisons de pierre, chose rare dans ces contrées montagneuses , et un collège qu'on s'étonne d'y rencontrer ; car on y enseigne , outre le français et l'allemand , les langues savantes, la géographie, l'histoire , jusqu'à la géométrie. J'appris en quelques années tout ce qu'on y enseigne et je réparai assez bien le temps perdu. Mon père avait pour moi des visées plus hautes que son père n'en avait eu pour lui ; il me destinait au saint ministère; vous savez déjà, monsieur l'abbé, et ma présence ici vous le dirait, si vous l'ignoriez, que je suis né protestant, dans un pays protestant.

« Mon père était un homme antique, un véritable patriarche des temps bibliques. Deux traits qui me frappèrent dans mon enfance, et qui, depuis, ne sont jamais sortis de ma mémoire , vous le feront mieux connaître que tout ce que je pourrais vous en dire. Un voyageur perdu dans nos ihontagnes vint un jour frapper à notre porte et nous demander l'hospitalité. Il demeura chez nous deux jours entiers ; le troisième il voulut partir. Mon père, pour toute réponse, lui fit faire le tour de ses celliers et de ses greniers, toujours abondamment garnis.

« Às-tu peur maintenant, lui dit-il ensuite, qu'il n'y « en ait pas assez pour nous et pour toi ? »

« Voiei l'autre trait dont je fus témoin. Un incendie avait détruit une partie du village ; un des habitants incendiés devait à mon père une somme d'argent et, peu de temps après son désastre, lui apporta un terme d'intérêts échu :

. « Qu'est-ce que cela, voisin? lui demanda mon père. « Tu ne me dois rien.

« — Et le billet que je vous ai souscrit?

< — Bah! bah! ne t'en inquiète pas: l'incendie a brûlé c ton billet. »

« Et de fait il le renvoya quitte et ne voulut recevoir de son débiteur ni intérêts , ni capital. C'est dans ces nobles sentiments que mon père m'éleva et ses leçons étaient superflues ; son exemple seul eût suffi pour me faire marcher sur ses traces, si je n'eusse été prédestiné au mal par ma nature faible et si la route du devoir ne m'eût paru trop dure.

« L'église de mon village est bâtie sur un monticule à la place et avec les décombres d'un vieux château féodal qu'elle a, depuis longtemps, détrôné. Le pasteur était un digne homme qui m'aimait comme son propre fils. Il me donnait tous les jours par anticipation mes premières leçons de théologie ; car il savait les projets de mon père sur moi et me disait souvent :

c Je me fais bien vieux , mais j'attendrai pour demander un suffragant que tu sois consacré ; c'est .toi qui le seras et après moi tu me succéderas.

« C'était une chose établie entre nous. Mon père s'en réjouissait ; mais le ciel en décida autrement.

« Oh ! oui , c'est là que j'aurais dû vivre ; les montagues qui m'ont vu naître m'auraient dû voir mourir. Hom- . me, j'aurais conduit les âmes des pasteurs, comme j'avais, enfant, conduit leurs troupeaux. Peut-être aurais-je ainsi conservé ma première innocence, dans mes actes du moins ; car quel homme est innocent devant Dieu par ses pensées?

« Quand vint pour moi le temps des études supérieures mon père m'envoya à Lausanne , avec une pension suffisante à mes besoins. J'avais bien alors dix-huit ans ; vous savez combien ma première éducation avait été tardive ; à vingt ans seulement j'entrai en théologie, et j'y restai quatre ans. Ces six années passèrent sans laisser en moi des souvenirs bien vifs. Devenu sédentaire, autant que j'avais été nomade dans mon enfance ; j'étais appliqué , studieux, aimé de mes professeurs et de mes condisciples,

en un mot ce qu'on appelle dans les écoles un bon sujet, et je fis des études assez fortes.

« J'avais un ami , un ami selon le monde ; vous allez voir quel motif futile m'attachait à lui. Il avait du talent sur le cor, et la nuit , quand il faisait clair de lune , nous partions ensemble pour le Signal, une magnifique promenade qui domine Lausanne du côté du mont Jorat. Là nous nous séparions ; je m'asseyais au pied d'un arbre, les regards fixés sur le Léman , calme et argenté comme une mer de glace , tandis que lui , posté à quelque distance , jouait sur son cor mon Ranz-des- Vaches bien-aimé. Quand il l'avait fini , il le recommençait encore , et l'aube nous a surpris bien des fois, lui jouant et moi toujours écoutant. Il ne me rejoignait jamais au pied de mon arbre qu'il ne m'y trouvât tout en larmes. Voilà pourquoi nous étions amis. Ce n'était pas lui que j'aimais, je le sens bien aujourd'hui, c'était son instrument, ou plutôt c'était moimême, dans les souvenirs et les rêves d'enfance que la musique éveillait en moi.

« Pour en finir avec ces puérilités indignes d'un homme qui se consacrait au service de Dieu , je vous dirai , mon* sieur l'abbé, que pour un sauvage civilisé je ne m'ennuyais pas trop à la ville. Seulement , quoique une journée de marche à peine me séparât de mon village , j'avais parfois le mal du pays ; comme un aigle emprisonné dans sa cage, je tournais les yeux au soleil couchant du côté de mes montagnes, de ces montagnes chéries que je ne verrai plus. J'y allais chaque année passer les vacances et j'y retrouvais toujours avec bonheur mon noble père, mon honnête et cher pasteur, mes vieux amis les pâtres, et je ne manquais jamais , chaque année , plutôt deux fois qu'une , de faire un pèlerinage au petit lac solitaire de la Dent-de- Jaman.

Mes études terminées, je fus, suivant le désir de mon père, qui était devenu le mien, consacré ministre du saint Évangile. Je retournai aussitôt à Château-d'Oëx, autant

pour me reposer de mes derniers examen» que pour vivre quelque temps dans ma famille. Je ne quittais presque plus notre bon pasteur; je prêchais quelquefois pour le soulager ; sans être encore son suffragant en titre , j'en faisais déjà les fonctions ; mais je ne devais pas les remplir longtemps et jamais comme titulaire.

« Je faisais depuis une année environ cette vie de famille, si douce dans un pays et au milieu de gens qu'on aime, lorsqu'une lettre a mon adresse, arrivée de Lausanne, bouleversa toute mon existence. Voici ce que renfermait cette lettre : après de longues et difficiles négociations, les protestants français et suisses, établis à Florence, avaient obtenu du gouvernement toscan, avec l'aide et sous la protection d'un ambassadeur étranger, une chapelle publique, pour l'exercice de leur culte. Ils avaient écrit à la Classe de Lausanne, c'est ainsi que l'on nomme ebez nous le consistoire , pour lui demander un pasteur jeune, qui n'eût pas encore occupé de cure et qui, sans être un orateur consommé , eût la parole assez facile pour ne pas déconsidérer le protestantisme en Italie. La Classe avait pensé k moi , je ne sais pourquoi , et c'est le doyen luimême qui m'écrivait k Château -d'Oëx , pour me proposer cet emploi.

« L'offre était assurément séduisaàte , surtout pour un jeune homme de vingt-cinq ans, je n'avais guère alors davantage, et je ne vous dissimulerai pas que mon premier mouvement fut un mouvement de satisfaction , mais ma joie fut bien vite tempérée par le regret de quitter mon père, ma patrie, mon bon vieux pasteur ; de voir tous nos projets ajournés, sinon renversés ; et puis, la nuit, comme je me consultais moi-même et flottais encore indécis, la nuit, vous le dirai-je? j'eus , non pas un rêve, je ne dormais point, mais une vision, une véritable vision : Dieu, dans sa bonté paternelle, recourt a tous les moyens, même aux moyens surnaturels, quand il veut sauver une âme quix malgré lui> s'obstine à sa perte,.

« Je crus voir, je vis en effet un ange apparaître devant moi. Il n'y avait dans son regard ni colère, ni menace, il jr avait de la douceur et de la tendresse. Il tenait à la main tme palme qu'il élevait k mes yeux , comme un but qu'il fallait atteindre , un prix qu'il fallait mériter, et il me fit, avant de disparaître, un signe qui voulait dire évidemment : Reste!

« Quoique troublé d'abord par cette apparition bienveillante, je finis par y songer moins ; elle s'effaça par degrés, puis disparut tout à fait dans les vapeurs du sommeil; le matin, à mon réveil, je ne vis plus en elle que l'hallucination d'un cerveau fatigué par un combat intérieur. L'àngé m'avait dit : Reste ! et je partis !...

« Mon père , voyant pour moi dans les fonctions qu'on m'offrait une carrière honorable , au point de vue temporel, m'encouragea lui-même à les accepter et se résigna é sans faiblesse à notre séparation. Quant au pasteur dont je devais être le suffragant , puis le successeur, il avait été le premier h me dire que le devoir d'un chrétien, kplus forte raison d'un ministre de l'Évangile, est de se rendre au poste où Dieu l'appelle. C'est ainsi que tout le monde, en cette circonstance, conspirait contre moi et moi-même plus que personne. Nouvelle et terrible preuve que ce que la sagesse des hommes prend pour un bien est presque toujours un mal, comme tin mal apparent est souvent un bien.

* Je partis donc.

« Je fis le voyage avec un voiturin qui retournait en Italie, par la voie du Simplon. Je gravis à pied la montagne par des sentiers plus escarpés, mais plus directs et plus courts que cette route si célèbre, qui a coûté aux ingénieurs français tant de fatigues, et tant de millions au peuple italien; car c'est bien l'or italique, sert italico, comme dit l'inscription, qui a aplani les voies aux conquérants de l'Italie. Étrange et triste ironie! Partout, les nations comme les individus, partout les hommes travaillent contre euxmêmes et payent leurs propres maux.

< J'arrivai sur le plateau supérieur où est bâti l'hospice bien avant la voiture. J'étais encore là chez moi : les glaciers me connaissaient ; les précipices ne m'effrayaient pas; la terrible harmonie des torrents tombant du haut des montagnes était douce à mon oreille. Je m'enivrais encore à pleine poitrine , comme aux jours de mon enfance , de l'air pur, des parfums agrestes et vivifiants des solitudes alpestres. On coucha, cette nuit, au village du Simplon, et je dormis là, pour la dernière fois, sur la terre helvétique. Le soleil du lendemain me trouva seul, et toujours à pied , au milieu des horreurs de Gondo. C'est là qu§ finit la Suisse et que commence l'Italie. Je saluai d'un triste, d'un dernier regard et avec un serrement de cœur inexpriniable-, mon adorée patrie, la rude et noble terre où vivait mon père, où moi-même j'avais si longtemps vécu libre, heureux, au milieu des bergers, et je mis enfin le pied sur cette terre étrangère , qui devait m'être , hélas ! si fu-% neste.

« Passé la galerie d'Issel et le pont de Grévola, le Midi éclate pour ainsi dire tout d'un coup : aux sapins succèdent les châtaigniers et les chênes ; la vigne se balance en festons gracieux aux rameaux des ormes; des maisons blanches brillent dans la verdure; le langage s'adoucit luimême comme la nature : l'allemand disparaît pour faire place à l'italien. L'habitation des hommes change aussi de caractère \ les appartements plus spacieux, plus aérés, sont ornés de fresques. Tout est riant , tout est gai. A Domod'Ossola on est déjà en pleine Italie ; et malgré le voisinage des hautes Alpes du Valais, du mont Rose entr'autres qui les domine toutes, comme le mont Blanc domine celles de la Savoie , le lac Majeur, qu'on trouve bientôt après , est un lac tout Italien.

« Je passai cette journée aux îles Borromées, sans pouvoir décider laquelle de l'Ile-Mère ou de llle-Belle est la plus ravissante. Partout des berceaux de citronniers en fruit, des espaliers d'orangers, des bosquets, des bois de

lauriers, de pins, de chênes verts, des cyprès d'Egypte, desaloès en fleurs. Que de plantes pour moi nouvelles ! Que de fleurs splenàides et odorantes ! Quelles senteurs suaves! Quel air tiède! Quel enivrement! Là, je l'avoue, je sentis un remuement intérieur qui m'étonna ; mais, sans m'alarmer, on eût dit que quelque chose en moi se fondait, comme la glace fond au soleil ; toutes les fibres de mon cœur se détendaient à la fois. C'était le premier assaut de cette nature dangereuse et perfide. Plût à Dieu que c'eût été le dernier !

« Dieu cependant ne m'abandonnait pas ; sa sollicitude veillait encore sur ma faiblesse ; car là même , tandis que j'éprouvais, sans les comprendre, ces molles influences du climat d'Italie, l'ange m'apparut une seconde fois. Il tenait toujours la palme du combat chrétien ; et l'élevant à mes yeux, comme la première fois', il me montrait les montagnes d'un œil triste, effrayé, comme pour me faire entendre que la victoire était de ce côté et non de l'autre. La première fois son geste m'avait dit : Reste ! Il me disait maintenant, à ne s'y pas méprendre : Retourne ! Mais je ne retournai pas plus que je n'étais resté et ce second avertissement fut perdu pour moi, comme le premier l'avait été.

« Le lendemain, j'étais à Milan.

« Je n'entreprends point ici la relation d'un voyage ; je vous dirai donc en peu de mots que je ne fis que traverser la Lombardie, puis Plaisance et Parme, Reggio, Modène, et qu'à Bologne , la ville la plus italienne que j'eusse encore rencontrée , je ne demeurai qu'un seul jour. C'était l'époque de la vendange, et les vendangeurs, suspendus aux branches de tous les arbres, cueillaient la grappe en chantant; car en Italie, la vigne n'est pas, comme dans nos pays, taillée et disposée en ceps rampants ou liés à des échalas roides et disgracieux , elle grimpe aux troncs dans toute sa liberté primitive et se suspend aux rameaux comme les lianes des forêts vierges du nouveau monde. Les routes

et la ville elle-même étaient couvertes de chariots élégante» chargés chacun d'un long tonneau peint, où manquaient seul» Silène et Bacchus ; attelés de deux ou trois paires de bœufs hlancs à vastes cornes , ces chariots rappellent par leur forme et leurs roues pleines à rayons courts, les chars de triomphe des anciens Romains. Des prêtreâ , des pèlerins, des mendiants, des moines de diverses robes et de diverses couleurs offraient à mes yeux un coup d'oeil tout nouveau.

« Il ne me restait plus que l'Apennin à traverser pour atteindre le but de mon voyage. Je voulus le monter à pied, comme j'avais monté le Simplon ; mais ce ne sonH plus là les grands effets des Alpes : point de glaciers; point de cascades; plus de ces déchirements abruptes, de ces précipices sans fond , horreurs sublimes , qui captivent l'œil en l'effrayant. Tout s'humanise, tout s'arrondit. Les plus hautes cimes sont des collines pour qui vient de la Suisse. Cependant il y a des points pittoresques ; des vues étendues , et , si l'on n'a aucun lac à ses pieds , on découvre en revanche par échappées les lames bleues de l'Adriatique.

« La frontière de Toscane est au point culminant de l'Apennin, dans sa partie la plus sauvage. Je la franchis de nuit et vins coucher dans le triste village de Pietra Mala, aux lueurs d'un petit volcan qui brûle auprès et qui est connu dans le pays sous le nom de Monte di F6 , corruption romagnole de Foco , mont de feu. La descente est un Simplon en miniature. Bordée de précipices, qui là souvent méritent leur nom, la route est soutenue par des murs d'appui et fait des circuits considérables. Les bruyères et les fougères s'étendent à perte da vue. Quelques bois de chênes couvrent les nudités du rocher. Les châtaigniers et les pins ne tardent pas à reparaître ; puis, plus bas, les figuiers, les vignes, toujours suspendues, les cyprès, les oliviers. Les pentes s'adoucissent à mesure qu'on descend. De larges vallées latérales se déroulent des deux cotés ;

Fhorizon s'ouvre enfin et Ton découvre à ses pieds la plaine , l'Arno, Florence.

« Ce moment est solennel et saisissant. Je m'arrêtai quelque temps pour jouir du spectacle au belvéder de Pratèlino, une ancienne villa grand-ducale, aujourd'hui ruinée et démolie. D'un côté s'élève l'ancienne yille étrusque de Fiesole, qui fut la mère de Florence et qui est debout encore après tant de siècles ; de l'autre côté est la Méditer* ranée qu'on ne voit pas, mais qu'on pressent; l'Arno y conduit la pensée avec ses eaux dorées ; des montagnes ferment le fond du tableau. Des villas coquettes se cachent a. demi au flanc boisé des collines ; toutes les hauteurs sent couronnées de hameaux , de villages, de couvents eu de chapelles, de toutes ces fabriques blanches où triomphe la svelte architecture du midi et qui font si bien dans le paysage d'Italie ; la sombre verdure des pins et des cyprès tempère l'éclat trop vif au soleil de leurs murailles étincelantes.

« La cité desMédicis règne au sein de ces Élysées. L'Apennin s'abaisse graduellement à ses pieds, et, la protégeant de toutes parts contre l'outrage des vents, semble l'embrasser avec amour. Couchée comme une reine au milieu des fleurs et fleur elle-même, ainsi que son nom le proclame , elle s'épanouit dans la plaine et sourit au ciel d'azur qui couvre sa tête. Fier de réfléchir son image , l'Arno la quitte à regret et porte à la mer, aussi 4entement qu'il peut, le tribut de ses eaux languissantes. J'avais laissé déjà derrière moi le vaste cimetière de Tre6piano, ombragé de cyprès mélancoliques, et le champ de bataille de Lastra , où Dante exilé combattit pour rentrer dans sa patrie. Comme j'approchais de la ville, au milieu des vignes et des oliviers, le soleil couchant en derait les dômes, les palais, les aiguilles; les cimes de l'Apennin étaient tout en feu.

« Si je m'étais senti malgré moi si remué quand je n'étais encore qu'au seuil de FItalie , jugsz de l'émotion qui me

saisit lorsqu'elle m'apparut là dans toute sa grâce et toute sa beauté ! Les dernières fibres de mon cœur se détendirent , et mon cœur se fondit tout entier. Que j'étais loin du Pays-d'en-haut !

« Mais là encore , dans ce moment périlleux , Dieu me donna une nouvelle preuve de son infatigable sollicitude; Tange du bon conseil m'apparut une troisième fois. Je revis dans sa main la palme chrétienne que j'avais déjà vue et je compris bien son muet langage. Son œil était plus inquiet, son geste plus pressant. « Fuis! Fuisl » me disaient-ils. Il était temps encore. Mais ce troisième avertissement fut perdu pour moi comme les deux autres; entêté dans ma faiblesse, je les ai méprisés tous les trois. Et comme je passais outre cette fois encore, l'ange laissa tomber sur moi un long regard de tristesse , puis se voilant la tête en signe de deuil , il disparut.

« Quand Pierre eut renié le divin Maître, le coq chanta, et Pierre alors connut sa faute ; il sortit dehors et pleura amèrement. Mais le coq a chanté pour moi , il a chanté trois fois, et je ne suis point sorti, et j'ai persévéré dans mon orgueil et pas une larme n'a mouillé mes yeux. J'étais si faible que je me croyais fort ; j'ai eu la présomption criminelle de vouloir affronter malgré Dieu un danger qu'il m'avait montré du doigt jusqu'à trois fois. Je devais succomber, j'ai succombé. Alors l'ange m'est apparu de nouveau ; mais ce n'était plus cette fois le ministre du bon conseil, c'était le ministre du châtiment. Une sainte colère enflammait ses yeux pleins naguère d?une si tendre inquiétude ; son bras vengeur, au lieu de la palme que j'avais perdue, brandissait alors l'épée flamboyante qui chassa do paradis terrestre les deux premiers pécheurs.

Mais n'anticipons point sur le récit de ces jours lamentables.

« Après un voyage de quinze à vingt jours, j'entrai à Florence par la porte monumentale de San Gallo. Suivant la longue Via Larga dans presque toute son étendue, je tra-

versai la place Saint-Marc , qu'habita et où prêcha Savonarola. Les derniers nuages du couchant rougissaient ïa cathédrale et son campanile au moment où je passais devant. Franchissant l'élégant pont de Santa "Trini ta, je descendis à une auberge du Lung'Arno. Gomme je mettais pied à terre, et touchais pour la première fois le pavé florentin, la cloche de la Miséricorde, augure néfaste! tintait un glas funèbre. Est-ce un blessé qu'on ramassait? un mort qu'on enterrait? C'était l'un ou l'autre, et plût à Dieu que j'eusse été moi-même ce blessé, ce mort!... J'aurais moins péché, moins souffert et moins fait souffrir.

« Me voilà donc à Florence, seul, sans expérience, sans, direction et à vingt-cinq ans. La cure étrangère, et je puis dire étrange, que je venais desservir, ne recevait que des fidèles, eux seuls en faisaient les frais par des cotisations volontaires. Lé gouvernement du grand-duc n'avait accordé que sa tolérance et croyait encore avoir fait beaucoup ; je trouvais autrefois qu'il avait fait trop peu , je trouve aujourd'hui qu'il avait trop fait. Ainsi , pour n'envisager la question qu'au point de vue temporel , c'est le pasteur qui dépendait de ses ouailles, non les ouailles de leur pasteur

« Le troupeau se composait de trente à quarante familles suisses ou françaises fixées à Florence pour leurs affaires et dont quelques-unes étaient riches. Celles-là naturellement contribuaient plus que les autres. Tout était à organiser et j'organisai tout de mon mieux. Déjà, avant mon arrivée , ' on avait fait choix, dans la Via Maggio, d'un local facile à convertir, en chapelle et c'est là que je prêchais tous les dimanches, sans compter les rares fêtes du calendrier protestant. Ma prédication eut quelque succès et ma position grandit d'autant. Ce n'est pas la parole de Dieu qu'on recherche, c'est la parole de l'homme, comme si l'homme pouvait rien ajouter et rien ôter à la splendeur de l'Evangile. Des Italiens eux-mêmes venaient m'écouter, et j'opérai parmi eux quelques conversions au protestantisme, quoiqu'à cet égard je fusse tenu à une grande cir-

254 LES AMOUB D'ITALIE.

conspection; toute espèce de prosélytisme m'était interdit sévèrement, sous peine de voir fermer la chapelle dont ou souffrait l'existence. La tolérance du gouvernement était à ce prix.

« Il résultait de cette interdiction, autant que de mes relations premières et de ma position, que j'avais peu ou point de rapports avec les nationaux ; ma vie se concentrait dans le sein de mon troupeau et je m'y trouvais bien. L'élément suisse y dominait et je pouvais, par conséquent, parler tout à mon aise de la patrie commune, sans jamais craindre de me répéter ou de fatiguer. Cet inépuisable sujet de conversation eût été bientôt tari par l'indifférence des étrangers.

« Il est bon que vous sachiez, monsieur l'abbé, que les émotions du début et mon enthousiasme du voyage avaient été suivis d'une réaction et d'une recrudescence de Idiotisme. J'étais retourné par la pensée W Pays-d'en-hauJ, sans même m'arrêter aux îles enchantées du Jac Majeur. Le séjour de Florence avait effacé en moi les yives impressions de l'arrivée. Ge retour assez brusque ^lla même, dai^s les commencements^ jusqu'à l'injustice , car dans les petites choses, comme dans les grandes, l'honte ne sait jamais se tenir ferme entre les extrênies.

« Habitué à la propreté fabuleuse de la maison paternelle,, qualité commune d'ailleurs à tous mes cojnpÉttriotes , j'étais choqué de la saleté des Italiens, et j'aurais volontiers alors, comme Volney, mis la propreté dans ie catéchisme au nombre des vertus chrétiennes ; a1 e plus , je l^s trouvais criards, indolents, paresseux, serviles dans leurs manières, outrés dans leurs paroles. Que de pailles ne voyais-je pas dans leurs yeux, quand j'avais tant de poutres dans les miens! Leur vanité municipale offensait mon orgueil national. Le mot d'étranger, ce terrible forestiero, qui s'applique même aux habitants de la banlieue , est dans leur bouche un titre d'exclusion, un anathème : hors de Florence, point de salut! Je disais la même chose en mon

cœur; les termes seuls paient changés, et mon Helvétie était alors pour moi le centre de l'humanité, l'humanité tout entière ; comme si l'homme n'était pas homme partout ; comme s'il y avait devant Dieu des préférences et des privilèges de nations !

« Je voyais des familles entières souper avec des noix qu'on crie le soir dans les rues, afin d'étaler aux casinos et au Gorso des habits magnifiques , et ceux à qui je reprochais leur luxe immodéré , me répondaient naïvement parleur proverbe indigène : « Qu'importe ce qu'on mange , pourvu qu'on soit bien Yêtu? » Cela encore me choquait. « Et le clergé, monsieur l'attiré, dans quel état çLe relâchement ne me semblait-il pas? Bans quel oubli de luimême et dç Dieu n'^tait-il pas plongé? Une grande dame de Florence chantait un jour devant moi les louanges d'un évêque, celui de Gortone, si ma mémoire est fidèle; or, savez-vous pourquoi? Parce qu'il mangeait bien, buvait mieux, jouait le whist en passé maître et faisait la cour aux femmes. « 0 fils du charpentier ! m'écriai-je, homma « d'abstinence et de pauvreté ! voilà tes disciples, voilà tes « successeurs ! » Et mon cœur gémissait, se révoltait à la vue des plaies saignantes que la papauté — c'était une de mes erreurs en ce temps-là — a faites au christianisme. Je ne pouvais alors apercevoir seulement la robe d'un prêtre catholique sans être soulevé d'indignation.

« Que dirai-je de la licence des mœurs, du désordre des familles, des adultères affichés sous le nom scandaleux da sigisbéisme, de tant de corruptions privées et publiques? Tous ces abus et bien d'autres blessaient mes instincts , outrageaient mes principes, et si j'eusse été moi-même Italien, j'aurais, comme Savonarqla, prêché la réforme morale, le retour aux vertus chrétiennes. Mon unique regret était d'être confiné dans les limites d'une étroite chapelle étrangère et d'une publicité restreinte. Toujours la paille et la poutre de l'Évangile.

« Quoique butté comme je l'étais, mes préventions contre

256 LES AMOURS DTTAUE.

les hommes ne débordèrent pas cependant sur l'œuvre de leurs mains. L'architecture sévère et sombre des monuments florentins, les murs bruts et taillés en diamants des palais Pitti, Strozzi, Buondelmonti , de tant d'autres, véritables forteresses du moyen âge , me frappèrent à la première vue, et je m'attendais toujours à en voir sortir, tous bardés de fer, des partisans guelfes ou des condottieri gibelins. Le magnifique Palais-Vieux , avec ses crénaux formidables et son beffroi sans rival, fit sur moi, s'il est possible, une impression plus profonde encore. Les édifices d'une date moins ancienne, lurent loin de me plaire autant; quelques-uns même, et des plus vantés, ne me plurent pas du tout.

« Quant aux églises, elles s'éloignent trop de la froide et austère nudité des temples protestants, et j'étais alors trop protestant moi-même pour que je n'en fusse pas scandalisé. Ces tableaux, ces statues qui les décorent , ces marbres variés qui les pavenj, les pierres précieuses qui brillent aux autels, les fleurs qui les parfument, les chants profanes qui les émeuvent, les riches tentures, qui en revêtent les murs aux grandes solennités, tout, jusqu'aux tombes glorieuses de Saint-Croix, ce Panthéon de l'Italie , tout, dis-je, dégénérait à mes yeux en paganisme et me semblait plus propre à éveiller la mondanité, l'orgueil, la sensualité même, au cœur des fidèles, qu'à leur inspirer l'humilité, l'austérité, le détachement de tous les faux biens. Celles où le style gothique s'est conservé pur auraient trouvé grâce à mes yeux , pourvu qu'on les eût purgées de toutes ces idolâtries pour n'y laisser qu'une chaire et des bancs.

« Je vous dis, monsieur l'abbé, ce que je croyais en ce temps-là, non ce que je crois aujourd'hui.

* Je n'étais ni plus éclairé ni plus tolérant sur le chapitre des arts : ils jouent à Florence un trop grand rôle pour n'avoir pas attiré dès mon arrivée toute mon attention. Mais je dus m'avouer à moi-même que je n'étais pas artiste,

et le temps , l'expérience n'ont fait que confirmer en moi ce premier jugement. Je conçois l'art, dans son essence, je peux l'admirer dans ses manifestations , parce qu'il est pour moi, comme pour Platon, la splendeur du vrai; mais je préfère encore la vérité pure, absolue, la vérité toute nue, sans forme et sans couleurs. Il me semble que tout ce qu'on tente pour donner un corps à l'idée est aux dépens de J'idée même et qu'aucune réalisation matérielle, si magnifique qu'elle soit d'ailleurs, ne saurait jamais atteindre à l'idéal que nous portons en nous. Nous avons la notion de Dieu, nous la sentons par le cœur, nous la voyons par l'esprit; mais, que nous veuillions lui donner un corps, une forme quelconque, fussions-nous Michel-Ange lui-même ou Raphaël, nous ferons toujours une créature , nous ne ferons jamais Dieu. Je vous le demande à vousmême : le Dieu de Michel-Ange, dans son jugement dernier, le Dieu de Raphaël, dans la vision d'Ézéchiel, est-ce bien là vraiment Dieu ?

« Et puis il en était pour moi de l'art comme des églises ; les artistes italiens n'ont représenté pour la plupart que des sujets sacrés; or, protestant comme je l'étais, comme je le fus trop longtemps, nourri dans tous les préjugés de la secte , partageant toutes ses répugnances, leurs christs et leurs madones me laissaient devant eux indifférent et froid. Heureux quand ils n'éveillaient pas dans mon âme l'hostilité fanatique des iconoclastes !

« Peut-être me fussé-je rabattu sur le genre inférieur du paysage si j'y avais retrouvé la nature, dont je portais le type encore gravé dans mon cœur : les lacs, les glaciers de mes Alpes , et les sapins et les cascades et les chalets et les pâtres , toutes ces grandes scènes de ma patrie tous ces vieux amis de mon enfance, souvenirs toujours vivants, toujours chers, dont les merveilles et les splendeurs de l'Italie n'avaient pu jusqu'alors effacer en moi l'image. Ne trouvant rien de cela dans les chefs-d'œuvre des plus grands maîtres, pas même dans ceux de Claude Lorrain ,

trop conventionnel et trop mythologique à mon gré , je inè déclarai incompétent, sinon indigne, et je ne fréquentai plus guère les musées.

« La sculpture cependant aurait eu plus d'attrait pour moi : je ne sais pourquoi , ni par quel phénomène intellectuel, j'en étais venu à mé tenir en garde contre la peinture : la couleur qui en est la base, autant et plus peutêtre que le dessin , avait fini par m'inspirer de la défiance ; je n'y voyais plus qu'une sorte de trompe-l'œil , au moyen duquel on cherchait à me surprendre pour me faire croire à des effets qui n'existent point, et de fait, le relief des figures et le clair-obscur qui le produit, sont-ils autre chose, au fond, qu'une déception? La statuaire, au contraire, est plus réelle, plus vraie, plus sincère ; visible et tangible dans toutes ses parties et sous toutes ses faces, elle ne m'en impose point par le prestige mensonger , et toujours un peu puéril , de la couleur ; elle ne me fait pas croire à ce qui n'est pas ; elle n'a pour elle que la ligne, la ligne dans toute sa naïveté, dans toute sa rigueur, et c'est-là précisément ce qui me la faisait préférer. Elle -est plus sévère et cette sévérité même est ce qui me plaît en elle. Je la trouve plus satisfaisante et plus complète. Le chefd'œuvre de l'art, et de tous les arts, sera toujours pour moi une statue parfaite.

* On ne doit jamais, dit-on, disputer des goûts ni des couleurs; quant aux couleurs, je ne discute pas, je m'abstiens ; et quant aux goûts, je vous expose le mien comme étant ' mien et non meilleur qu'un autre.

« Pardonnez-moi ces trop longues digressions ; en même temps qu'elles retardent ma confession en m'éloignànt de mon but, elles vous prouvent hélas ! combien de souvenirs me lient encore au monde comme autant d'attachés que je m'efforce en vain de briser et avec quel acharnement le levain du passé fermente toujours dans mon sein. On a beau tuer le vieil homme, il renaît sans cesse. Qu'on le foule aux pieds, qu'on l'écrase, qu'on le coupe en morceaux

et- qu'on jette aux vents ses lambeaux dispersés, il remue encore, il palpite, comme les tronçons du serpent s'agitent sur l'arène sanglante et se rapprochent invinciblement. Mais je reviens à mon récit et je vous promets d'aller maintenant droit au but et de ne plus faire en route ni haltes ni détours.

« J'accomplis assez exactement pendant la première année les devoirs d'un pasteur fidèle ; le troupeau était trop peu nombreux pour que la conduite en fût pénible. Si mes fonctions n'étaient pas une sinécure, elles n'étaient pas audessus de mes forces. H me Testait du temps pour l'étude,, que j'avais toujours aimée, et pour la méditation qui seule la, fécondé, la fait germer et porter ses fruits; c'est ainsi que la mairi du maître assemble et fait un tout des matériaux divers préparés par ses ouvriers. Les lois de la matière s'appliquent également à l'esprit : il en est de l'étude' comme de la nourriture : de même qu'il faut digérer les aliments pour, se les incorporer et les convertir en sang, en vie ; de même aussi il faut digérer les connaissances pour se les assimiler et les réduire en forces intellectuelles.

<* La prédication était mon premier devoir, mais il n'était pas l'unique. J'instruisais les catéchumènes pour la communion ; je célébrais les baptêmes ; je bénissais les mariages ; j'accompagnais les morts au champ du sommeil. Je visitais les malades et les infirmes ; je distribuais les aumônes aux pauvres, très-peu nombreux parmi nous et recrutés pour la plupart parmi lès coreligionnaires de passage qu'il fallait loger, nourrir, habiller, quand ils étaient sans toit, sans pain, sans vêtements ; car le voyageur e£t sacré entré tous les pauvres. Lorsqu'on avait pourvu à leurs premiers besoins on les renvoyait dans leur pays, s'ils ne trouvaient pas à s'occuper dans la colonie, et des collectes volontaires défrayaient leur voyage.

« Je faisais aussi des visites pastorales chez mes paroissiens. Quoique jeune, je leur avais inspiré de la confiance , et

plusieurs avaient de l'affection pour moi. J'étais le confident de toutes les familles et j'avais le secret de tous les ménages : les maris me confiaient les légèretés de leurs femmes, les femmes les brusqueries de leurs maris. Je raisonnais les unes, Radoucissais les autres; je prêchais à tous le support, la patience et la paix du Seigneur.

« En général je voyais peu les hommes. Venus à Florence pour y chercher fortune, ils étaient appliqués sans relâche au soin de leurs affaires ; la banque et le commerce sous toutes les formes étaient leur principale pour ne pas dire leur seule occupation. Us ne paraissaient guère dans leur intérieur qu'à l'heure des repas et le dimanche qu'on observait assez régulièrement.

« C'est ce jour-là seulement que je les voyais soit en dînant chez eux, soit dans la soirée, réunis les uns chez les autres. Si j'avais dans la semaine quelque affaire urgente, j'étais obligé de les aller chercher à leurs comptoirs ; mais je n'y allais guère sans y être forcé. Je n'ai jamais aimé ces temples de Mammon où l'homme, âpre au gain, s'acharne à la poursuite des biens périssables, où, à force de parler, de rêver métal, il devient métal à son tour. Je les reprenais quelquefois sur la soif immodérée des richesses qui les dévorait presque tous, et tous me répondaient qu'ils travaillaient pour leur famille, même ceux qui n'avaient pas d'enfants.

« Leur société n'avait donc pas pour moi beaucoup de charmes ; mes instincts, mes goûts, mes habitudes, tout m'éloignait d'eux. Les cordes de notre âme ne vibraient point k l'unisson. Mais j'étais leur pasteur, ce seul titre m'aurait obligé de les fréquenter, alors même que la charité ne m'eût pas fait un devoir de les avertir. Le cœur ni l'esprit n'étant de moitié dans nos relations , je n'en avais donc guère avec eux que d'officielles. J'en avais d'autres et de plus douces avec leurs femmes. Plût à Dieu que je n'en eusse eu jamais aucune; car c'est là que m'attendait pour me tenter, pour ine prendre, l'esprit du mal, cet in>

placable ennemi des hommes et de Dieu, qui rôde sans cesse autour de nous comme un lion ravisseur.

< Avant d'aller plus loin, il est nécessaire que j'aborde un sujet qui touche à la discipline ecclésiastique et qui eut sur ma vie une grande influence, je veux parler du mariage des prêtres. A cet égard comme à beaucoup d'autres les protestants ont brisé la règle si sagement instituée par l'Église, leurs ministres se marient et sont chefs de famille au lieu d'être uniquement chefs du troupeau. Quoique protestant et bon protestant, cet usage ne m'avait jamais satisfait; j'aurais préféré que le protestantisme eût maintenu le célibat ecclésiastique, et c'est le seul point de discipline ou de doctrine sur lequel je ne fusse pas entièrement d'accord avec mes coreligionnaires*

* Soit que j'obéisse en cela a une certaine austérité de caractère que je tenais de mon éducation première, autant que de la nature, soit qu'à cet égard du moins mes idées fussent saines au milieu de tant d'erreurs, j'avais toujours été choqué malgré moi de voir des prêtres mariés. Je dois ajouter, et c'est peut-être là la véritable origine de ma répugnance, que mon vieux et cher pasteur de Château d'Oëx la partageait; il n'avait jamais voulu se marier : « Je suis le père de mes ouailles, disait-il, ai-je besoin d'avoir d'autres enfants ? » Ces sages paroles avaient fait impression sur moi, et je me rappelle un fait qui prouve qu'elles avaient germé dans mon cœur.

« Un jour, à Lausanne, c'était au début de mes études théologiques, un jeune ministre prêchait à Saint-Laurent sur les privations du chrétien et il insistait particulièment sur le renoncement de la chair, sur le détachement des amours terrestres, sur l'étroite union de l'âme avec Dieu. Tout cela était assurément fort juste et fort bien dit ; seulement tout cela était déplacé dans la bouche du prédicateur qui avait pour femme une des personnes les plus belles et les plus accomplies de Lausanne, des enfants beaux comme leur mère , et deux familles pour une, où il

£62 LES AMOUHS D'iîÀLIE.

passait sa vie dans U plénitude du plus grand des bonheurs, le bonheur domestique. H eût été facile, cô me 'Semble, »hî malheureux sans familles, sans femme, sans foyer dé lui répondre que, en prêchant les privations, il en parlait à sen aise, lui qui ne se privait de rien, qui passait de la chaire aux bras d'une épouse adorée, et recevait dans les siens des enfants chéris. Cette réponse que personne ne lui fit, je la lui faisais, moi, je m'en souviens très-bien, dans mon for intérieur, et je n'ai jamais oublié depuis combien cette contradiction entre les préceptes et les actes m'avait paru criante.

« Oh ! que j'aime bien mieux le pauvre curé de campagne qui mène en l'exagérant encore la rude vie de sels paroissiens; qui sort la nuit par tous les temps, qu'il pleuve ou qu'il neige ; fait a pied de longues routes et par quels chemins le plus. souvent! pour courir au lit des malades et pour administrer les mourants. A peine a-t-il du pain pour lui-même et il s'en trouve encore trop , il le partage avee ceux qui n'en ont pas.

« J'étais en cela dans la vérité* Le premier devoir de quiconque aspire à enseigner le prochain est de prêcher d'exemple : sa vie doit répondre de ses paroles ; elles ne sont, autrement, comme dit l'Écriture ; que l'airain qui résonne et les cymbales qui retentissent. H faut que Je prêtre puisse dire aux fidèles, et que les fidèles se disent à eux-mêmes en l'écoutant , que s'il prêche l'abstinence, il la pratique, et qu'il n'impose à autrui aucune rigueur qu'il ne s'impose d'abord à lui-même.

« L'homme qui a charge d'âme est investi d'un assez haut mandat pour s'y consacrer tout entier, et le temps, les affections, les pensées qu'il donne à sa propre famille, il les dérobe au troupeau. Une famille suppose des affaires, et voilà le prêtre, s'il est marié, condamné à la chaîne des intérêts temporels, forcé d'administrer la fortune de sa femme, si elle lui en apporte une, d'élever ses enfants, de songer à leur avenir, le voilà homme d'affaires et de prévoyance,

oblige, ééuriniot, de négliger ses premiers devoirs pour des devoirs noô moins sacrés pour toiit atttre crue lui.

* Et que devient l'aumône 1 Gomment la faire quand il faut chaque jour gagner le pain de la famille? Et puis vous figurez-vous un prêtre amoureux ? Et s'il se marie sans amour est-il dans la vraie loi du mariage ? Sous quelque face qu'on envisage là question, Où ne trouve que difficultés et dangers.

« Je ne parle pas même de la mollesse du lit conjugal, de ces complaisances, de ces joies, disons le mot, de tous ces plaisirs où le cœur se détrempe, où l'esprit s'énerve, où les habitude^ ée relftcherit, où l'homme se dissout pour ainsi dite par degrés.

« Tel n'est point l'esprit de l'Évangile et quand le Maître disait à ses disciples qu'ils devaient tout quitter pour le suivre * il ne faisait pas d'exception. Or, puisqu'il faut pour le Sertir rompre iôi-bas tous les liens, ne vant-il pas mieux n'en former âucùô 1

* Oui, lé premier devoir que le sacerdoce impose est le détachement. Le ministre de l'autel se doit tout à l'autel. Le gardien des âmes est leur père à toutes. Est-il sur la terre tfrte plus douce famille ? Est-il une union plus étroite ef plus sainte ? Le prêtre marié n'est plus un prêtre k mes yetlx; Je dirai plus,- il est h peine un homme, placé entre deux mondes qui sont toujours en guerre, le monde des intérêts et le monde des principes ; un pied dans l'un, un pied dans l'autre, il n'appartient h aucun des deux et participe k leurs doubles inconvénients. Il n'a plus ni indépendance personnelle, ni liberté d'esprit. Il pactise, il ménage et Dieu réprouve ôes ménagements clandestins , il veut que l'on rompe tout pacte avec l'iniquité.

« S'il était nécessaire de citer à l'appui des exemples ; voyez la dégradation des popes de l'Église grecque. A quoi l'attribuer sinon au mariage '? Et demandez à l'Angleterre où se recrute, hélas ! trop souvent ces malheureuses qui trafiquent de leur corps pour avoir du pain. Je n'ose vous dircf quelle sera sa réponse <

< Si cette digression n'était déjà longue et si je ne devais au plutôt, pour ne point abuser de votre patience, revenir à ma propre histoire, je pourrais ajouter une considération qui n'est pas sans force. Je veux parler du cas assez rare, j'en conviens, mais enfin possible, d'une femme de ministre qui manque à ses devoirs. Quel scandale pour le troupeau ! Quelle préoccupation, quel trouble absorbant, et aussi parfois quelle déconsidération pour le pasteur ! Comment va- -quera-t-il dès lors à ses fonctions spirituelles avec l'esprit qu'elles réclament, lorsqu'il aura le cœur bouleversé par les tempêtes intérieures de la jalousie, de la haine, de la vengeance peut-être, toutes passions mondaines,... que dis-je?... infernales, ennemies de Dieu et de son service ?

« Le fait est rare, sans doute, j'en suis déjà convenu; mais il n'est pas sans exemple. Pendant un voyage que je fis à Genève, alors que je n'étais encore que simple étudiant en théologie, j'assistais un dimanche au service divin dans le temple de la Fustrie. Le prédicateur, dont je pourrais vous dire le nom, avait femme et enfants ; il était jeune encore, doué d'un médiocre talent oratoire, mais généralement estimé et aimé de ses ouailles. Personne n'ignorait que son intérieur était profondément troublé, sa femme était notoirement peu fidèle. L'infortuné mari resta court au milieu de son sermon, et, ne parvenant pas à ressaisir le fil de son discours : « Mes chers frères, s'écrit t— il enfin d'une voix pleine de larmes, pardonnez à un malheureux à qui des chagrins domestiques ont ôté la mémoire. » A ces mots, il quitta la chaire et le service divin en resta là. Un pareil fait, qui dès lors me donna beaucoup à réfléchir, en dit plus que tout ce que je pourrais ajouter à cet égard.

« Tels étaient mes principes sur le célibat ecclésiastique ; mais je les gardais pour moi. Je ne soulevais avec personne ces questions délicates; je n'aurais trouvé que des contradicteurs, tant la coutume est forte et le préjugé puissant daps les consistoires çt dans les inœurs de

mon pays. Je me réservais seulement de mettre en pratique tues idées quand le moment viendrait de prendre une position fixe ; or, -ce moment était venu, et je ne tins pas plus la parole que je m'étais donnée à cet égard, que je n'ai tenu mes autres serments.

« Quand sonna l'heure de l'exécution, mes bonnes résolutions défaillirent. Entraîné par l'usage, par les considérations mondaines, les représentations vulgaires, et aussi par mon propre entraînement, je me donnai à moi-même un démenti sans pudeur et sans excuse. Lorsqu'on voulut me marier, je me laissai faire par une lâche condescendance, et je puis dire à cette heure qu'il eût mieux valu pour moi aller jusqu'au bout : en me mariant, je n'aurais commis qu'une faute, et c'est un crime que j'ai commis.

« Voici comment les choses se passèrent.

c Un jeune pasteur célibataire est une exception, presque une anomalie dans les habitudes protestantes. Il n'est posé que lorsqu'il a pris femme, exactement comme un bourgeois qui ouvre boutique. Le saint ministère ne suffit pas à poser un homme, puisque telle est l'expression usitée en pareil cas ; il faut que le choix d'une épouse lui donne son brevet de capacité. Une fois le mariage ecclésiastique admis en principe, il y a quelques raisons pour qu'on pense ainsi: les pasteurs entrant fort avant dans l'intimité des familles, on préfère qu'ils en aient une à eux pour n'être exposés dans celles des autres à aucunes distractions.

c C'est ce qu'on ne tarda pas à me faire entendre ; et comme je fermais l'Qreille à ces insinuations, on attaqua de front la question. Je résistai d'abord ; on insista. Finalement, je me convainquis que mon repos, bien plus, ma considération étaient à ce prix. Une lutte assez vive s'engagea sur ce terrain glissant entre moi et les notables de ma petite église; vous devinez leurs raisons, vous savez les miennes; bref, ils l'emportèrent et je consentis à ce qu'ils exigeaient de moi. Il fut convenu qu'ils me chercheraient

266 LES À&OtfKS D'ITALIE.

eux-ïnêïnes tin parti convenable dans la colonie, qtti en offrait pins d'un, et si je l'agréais, on procéderait au mariage immédiatement.

« Gè traité conclu, les hostilités cesser eut ; et pendant, qu'on cherchait j'eus un répit assez long, le répit èà prisonnier qui attend sa chaîne qu'on forge pour là roi riter au pied. Ce répit dont je nie félicitais fat ma perte, etàmncf vous allez le voir. Une fois décidé, j'aurais du* mé marier tout de suite et ne pas laisser, ainsi que je fis iïnptudemment, traîner les choses en longueur. Je mettais si peu d'empressement à exécuter les conditions que j'avais acceptées, que je créais des obstacles, loin de les aplanir.

« Et cependant ces idées de mariage m'agitaient malgré moi ; elles portaient dans mes pensées et jusque dans mes études une perturbation dont je n'étais pas toujours maître. Je regardais les femmes avec d'autres yeux qu'auparavant; je faisais à part moi des comparaisons, des suppositions, osons tout dire, monsieur l'abbé, je commençais dès ce moment à sentir en moi ces combats de là chair qui font la guerre à l'âme. Voilà encore un* des inconvénients, et ce n'est pas le moins grand, du mariage des prêtres. Jusqu'alors, même dans ma patrie et dans toute l'ardeur de ma première jeunesse, quand j'étais encore libre et simple étudiant, il m'était arrivé bien rarement de commettre d'intention le péché de concupiscence et je ne l'avais jamais commis de fait.

« Destiné de tout temps, même avant ma naissance, à la carrière ecclésiastique ; élevé dans la maison patriarcale de mon père, sous ses yeux, sous ceux du vieux pasteur de mon village ; passant sûr les montagnes des mois entiers, dans la cotnpagnie des troupeaux et dés pâtres, j'avais toujours eu des mœurs sévères. Plus tard, quand j'eus pris à cœur mes études théologiques et mes futuresfonctions sacerdotales, j'avais donné à l'avenir des garanties, en me conservant chaste dans le présent; en un mot, j'avais mis en pratiqué ce précepte de saint Paul :

t. Respefetez votre corps; car il est le temple dé l'Esprit. * Ken convaiùeu que je serais ta jour' ministre du saint Évangile et bien décidé, selon m£s idées, à ne me marier jamais, je considérais, les femmes comme tme impossibilité et les fuyais comme un danger. L'irrévocable me séparait d'elles h toujours ; or, il n'est point pour l'homme d'appui pins solide que l'irrévocable.

« C'est pour cette raison que le prêtre catholique est moins sujet à faiblir que tout antre homme; l'irrévocable le garantit; et d'ailleurs ma propre expérience m'a prouvé qu'une abstinence absolue est plus facile qu'une demiabstinence. Depuis mon arrivée a Florence et -quoique amolli, à mon insu, par un climat énervant, j'avais trouvé dans l'autorité, dans la sainteté de mes fonctions, un préservatif contre les mauvaises pensées, Un . btfuclier contre les aiguillons du vieil homme. Les femmes de mon troupeau étaient à mes yeux des fidèles comme les hommes, et n'étaient que cela. Je ne voulais pas même savoir, je ne savais point si elles étaient jeunes, si elles étaient belles; c'étaient les brebis du Seigneur ; j'en étais le pasteur et j'en devais compte à Dieu qui m'en avait donné la garde.

«Je mentirais, monsieur l'abbé, si je vous disais que tout désir fût mort en moi et que la nature n'élevât jamais sa voix importune. J'étais trop jeune, j'habitais un climat trop doux, par convenance où par devoir je vivais trop, péril immense ! dans la société des femmes, pour ne pas me rappeler quelquefois que j'étais homme. Mais l'étude, la prière, de longues coursçs à pied sur les collines de Fiesole me délivraient de ces tentations, et j'ose dire, quoique la chair soit faible et l'homme présomptueux, que si j 'avais persévéré jusqu'au bout dans mes premières résolutions, j'aurais atteint peut-être sans succomber, grâce h une longue habitude, l'âge où le cœur se tait et où les sens s'éteignent d'eux-mêmes, faute d'aliment.

«Et voilà qu'on venait me parler femme et mariage î On m'arrachait brusquement du sanctuaire fortifié où la

prudence m'avait enfermé! On me traînait de forée dans un ordre d'idées et de sentiments que j'avais toujours fui! Ah ! si j'avais eu la foi, la foi véritable, la foi active, efficace, qui puise et trouve en Dieu seul sa force et son salut, j'aurais mieux combattu, je le sens, j'aurais triomphé. J'aurais imposé silence à toutes ces voix du monde qui me conseillaient si mal ; j'aurais brisé résolument les liens dont on prétendait m'enlacer. Et si la tentation eût été trop forte, j'aurais fui les pièges de cette funeste Italie, de peur d'y tomber; j'aurais pris en main le bâton des apôtres et, regagnant à pied mes Alpes natales, j'aurais retrouvé mon père, mon pasteur, les bergers de mon enfance, je serais mort innocent dans les montagnes qui m'ont vu naître.

« Mais non, ma foi n'était qu'un vain simulacre , un roseau docile à tous les vents. Je me payais de mots et de rêves, je prenais pour des actes des intentions , pour des réalités des apparences. Dans l'orgueil de mes illusions, je me croyais assez fort pour vaincre , je ne Tétais pas même assez pour combattre. Je n'étais qu'un sépulcre blanchi.

* Je vous ai déjà dit, monsieur l'abbé, que je voyais peu les hommes de mon troupeau et seulement le dimanche ou pour affaires; mais je voyais plus souvent leurs femmes, parce qu'elles étaient plus sédentaires et passaient seules dans leur intérieur les longues journées que leurs maris donnaient à leur commerce et aux âpres soins de leur fortune. Suisses ou Françaises pour la plupart, peu de ces femmes étaient heureuses ; quelques-unes seulement étaient nées en Italie ; les autres y avaient été transplantées comme des fleurs exotiques et s'y étaient mal acclimatées. ■

« Élevées dans leur patrie, elles y avaient laissé leurs parents, leurs affections, leurs habitudes, et regrettaient tout ce qu'elles n'avaient plus. Ce qu'elles avaient trouvé ne les dédommageait pas de ce qu'elles avaient perdu. Vi-

vant entre elles, elles ne voyaient que par échappées la société italienne; d'ailleurs elles ne sympathisaient pas avec elle; langue, mœurs, goûts, usages, religion, tout les en éloignait, et, craignant pour leur repos domestique la contagion des mauvais exemples, leurs maris loin de combattre cet éloignement les y encouragaient, au contraire, plusieurs même le leur imposaient. Elles n'avaient donc de Florence que le climat, qui ne pouvait leur faire oublier le ciel de la patrie, les musées et l'opéra quelquefois, pour celles qui aimaient la peinture et la musique.

« Leur existence était en somme assez monotone. Celles qui avaient des enfants étaient les moins à plaindre ; elles menaient chez elles la douce et noble vie de bonnes mères de famille ; celles qui n'avaient pas d'enfa.nts où qui n'en avaient plus étaient bien embarrassées de leur temps; l'ennui, ce vers rongeur des hommes et principalement des femmes, endormait leur cœur et leur espht. Mes visites les réveillaient un peu; je dirigeais leurs lectures, en même temps que leur conscience, et j'étais moins austère dans mes conseils que mon extérieur naturellement froid et réservé n'aurait dû le faire supposer; si j'ai un reproche à me faire, c'est de ne ravoir pas été toujours assez.

« Leur conduite était en général irréprochable, et les désordres étaient fort rares dans la colonie; je parle des femmes : car pour les hommes, ils ne se faisaient aucun scrupule de toucher au fruit qu'ils leur interdisaient à elles, et, sous le rapport des mœurs, il en était bien peu qui, fidèles au précepte païen : si vivis Romœ , more romano vivito, ne se fussent faits italiens en Italie. Ils essayaient bien 'de se cacher, mais c'était le secret de la comédie, et c'est aussi par là que clochaient la plupart de ces ménages plus ou moins mal assortis.

« La plupart de ces femmes étaient, il faut le dire, autant par les facultés que par les sentiments, juste au niveau de leur situation; elles querellaient bien quelquefois

Î7G LES AMOURS DTTÀLIE.

ôu boudaient Selon leur humeur; mais en fin dé compte, elles prenaient leur sorten patience et végétaient fout doucement à Florence comme elles auraient végété ailleurs. C'était heureusement la majorité. Celles qui avaient l'esprit plus ouvert, l'imagination plus \jve, le cœur plus inquiet, étaient moins résignées, et celles-là souffraient visibleirient comme souffre et doit sottffrir toiit être jeté hors de son véritable milieu.

« Parmi ces dernières et de toutes sans contredit la plus distinguée, il y en avait une que je voyait plus souvent que les autres, rnoiôs d'abord par un parti pris, <Jue par suite de circonstances que je tous dirai tout h l'heure; Elle s'appelait Mme.... mais son nom est inutile à connaître; son prénom était Nancy. Elle était Suisse d'origine, et pouvait avoir vingt-quatre à vingt-cinq ans. Elle n'en avait que dix-sept quand son mari, Suisse luimême et plus âgé qu'elle d'une quinzaine d'années, l'avait épousée pendant un voyage qu'il avait fait dans son pays, et il l'avait ramenée à Florence presque aussitôt après leur mariage.

« Il passait pour un dés membres les plus riches de là colonie ; négociant comme tous les autres , il tenait une grande fabrique de ces chapeaux de paille d'Italie que les paysannes des environs de Florence tressent ayec des doigts de fées, et qui atteignent à des prix fabuleux. J'en ai vu se vendre jusqu'à dix mille francs, le pain de trente familles pendant toute une année. C'était un homme probe en affaires, assez charitable, presque généreux ; il donnait beaucoup, mais il donnait mal. Il y avait de l'ostentation dans sa charité ; loin dé dissimuler ses bienfaits, il lès faisait volontiers sentir. Non-seulement sa main gauche savait toujours ce que donnait sa main droite, mais ses parents, ses amis, ses commis, ses correspondants, tout le monde était dans la confidence.

« Comme mari, il n'était ni meilleur ni pire qu'un autre. Lui aussi avait ses intrigues, mais il les cachait mieux que

UNE eofSTC&RSietf.- 271

.seg attmônes,- et il sauvait dû moins lés âpi>a£encës, plus, il est vrai, dans l'intérêt de son crédit, que pour sa dignité de chef de famille ou par respect pour la femme qui portait son nom. Quand il lui avait donné de l'aisance, du luxe, une voiture, des toilettes, et il lui donnait tout cela, il efoyàit avoir tout fait,- il s'étonnait qu'on put lui demander autre chose. Avoir de telles attentions pour sa femme après huit ans de mariage lui paraissait le comble de là vertu maritale, et il se croyait .bien réellement le modèle des époux, tout ce qu'il prétendait faire pour elle, il le faisait au fond pour lui-même, afin qu'on vît et qu'on dît qu'il était riche ; sa signature valait d'autant plus sur la place. Il en était de cela comme de 5a charité ; les motifs de Faction, si bonne qu'elle fût en soi, la rendait mauvaise.

« E n'était ni bon ni méchant, mais il avait dés jours difficiles, et beaucoup. Son humeur était le baromètre de sa caisse, au beau quand elle était pleine, à la iempête quand elle était vide. Sa femme recevait naturellement lef contrecoup de ces variations de température morale. Un jour il la brusquait, le lendemain il l'accablait de cadeaux. Bien n'est plus. propre à troubler la vie domestique que ces alternatives et ces oscillations perpétuelles. On se fait plutôt à un mauvais caractère qu'à un caractère inégal : avec le premier il est encore possible d'arranger son existence^ c'est impossible avec l'autre, parce qu*on n'a aucune sécurité et qu'on ne sait jamais sur quel pied l'on est.

« Il menait sa maison comme son comptoir, avec un despotisme pointilleux et absolu. Ainsi que tous les hommes qui ont fait eux-mêmes leur fortune, il avait un immense amour-propre ; il n'y avait dé bien- fait que ce qu'il avait fait lui-même ; il avait l'oeil à tout, et mettait à toui là main. BéfiaM, saris être jaloux, ga défiance était celle d'un négociant, non celle d'un mari. Protestant zélé, il remplissait strictement ses devoirs religieux, venait au sermon, tous les dimanches, et communiait régulièrement aux quatre grandes fêtes de l'affiîée protestante; mais sa foi, je le

272 LES AMOURS D'ITAUE.

crains, n'était, comme tant d'autres, qu'une orthodoxie morte, au moins est-il certain qu'elle n'influait en rien sur sa vie et ne se manifestait point parles œuvres ; je parle des véritables bonnes œuvres, celles d'intention comme de fait, les seules qui soient agréables à Dieu.

« Bornée à ses affaires, son intelligence n'allait guère au delà; peu cultivée d'ailleurs, nullement artiste, entièrement journée au lucre et au calcul. Il n'y avait guère pour lui d'autre sujets de conversation, et quand, ses comptoirs fermés, il rentrait chez lui morose ou gai, suivant ses opérations de la journée, mais toujours préoccupé et fatigué, il ne trouvait rien à dire à sa femme qu'il n'avait pas vue depuis le matin, sinon qu'il était en bénéfice sur telle ou telle affaire, ou en perte sur telle autre. Du reste, excepté le dimanche, il vivait très-peu dans son intérieur. Son commerce d'abord lui prenait six grands huitièmes de son temps ; il en fallait bien un pour ses secrètes intrigues, ce qui restait pour la famille était bien peu de chose. Et la façon dont il s'y comportait donnait à penser qu'il trouvait encore que c'était trop.

« Sans doute, monsieur l'abbé, vous me trouvez sévère dans le portrait que je viens de vous tracer de ce mari, comme il y en a tant? Du moins ai-je la conscience que je n'ai pas été injuste, et je prends k témoin Dieu qui me jugera, qu'il n'y a de ma part aucune préoccupation personnelle, aucune arrière-pensée d'une justification Ultérieure, non certes qu'elle fût superflue, pas un pécheur n'a plus que moi besoin d'être justifié, mais ce droit ne m'appartient pas, et l'eussé-je même, je n'en voudrais point user. Le repentir est mon seul droit comme mon seul devoir. Ah ! si quelqu'un mérite une excuse, c'est la femme infortunée qu'une mésalliance de cœur et d'esprit avait déclassée, et qui fut moins coupable encore que malheureuse. »

Jusqu'ici monsieur Julien avait parlé d'une seule traite, d'un ton ferme et toujours égal. On eût dit qu'il racontait l'histoire d'un autre et non la sienne, tant son visage était

impassible, son regard impénétrable, sa voix assurée. Là seulement elle s'attendrit, une émotion longtemps refoulée éclata %tout d'un coup dans ses yenx, illumina tous ses traits; mais ce ne fut qu'un éclair, il remit son masque aussitôt et après un silence de quelques secondes, i] continua son récit.

* Nancy, souffrez que je l'appelleparsonnomde baptême puisqu'il serait malséant de prononcer son nom de famille; Nancy avait eu de son mariage deux enfants, une fille et un fils. La fille était l'aînée, et pouvait avoir six ans, le fils était mort presque au berceau, quelques semaines après mon arrivée à Florence. C'est à cette douloureuse circonstance que je dus non pas de faire sa connaissance, je la connaissais déjà puisqu'elle appartenait à mon troupeau, mais de la voir plus souvent que les antres femmes de la colonie. Mon devoir de pasteur m'ordonnait de lui porter des consolations dans son chagrin, et la manière dont elle les reçut m'encouragea à les renouveler. Quand je la connus davantage, je conçus pour elle une estime particulière et je fis dès lors par affection ce que je n'avais fait d'abord que par devoir.

« Son mari d'ailleurs m'attirait chez lui bien loin de m'en éloigner; j'y dînais presque tous les dimanches, quelquefois dans la semaine, et j'y passais dss soirées selon mon cœur. Contrairement aux autres femmes du troupeau, qui se plaignaient sans cesse à moi de leurs maris, Nancy ne se plaignait jamais du sien, et pourtant elle n'était ni ne pouvait être heureuse avec lui ; je respectais, j'honorais la délicate réserve qui lui fermait la bouche, et je l'en estimais davantage.

« A la nouvelle de la mort de son fils, sa famille lui avait envoyé de Suisse pour la consoler, ou du moins la distraire, une de ses sœurs, non mariée encore, plus jeune qu'elle de cinq ans, et qui depuis longtemps désirait voir l'Italie. Son arrivée fut une grande joie pour sa sœur et apporta à ce foyer triste pn tout temps, et plus triste encore

274 LES ÀMOUHS D'ITALIE.

depuis que la mort s'y était assise, du mouvement, de la vie et l'insouciante gaieté de la première jeunesse. Cette jeune personne se nommait Emilie. Comme j'étais déjà un peu de la famille, son séjour chez sa sœur ne change* rien à mes habitudes. Nos soirées seulement étaient moins sérieuses.

« Nancy ayant maintenant une société, son mari se gêna moins encore, si c'est possible, que par le passé, il ne paraissait presque plus chez sa femme, qu'il laissait d'ailleurs entièrement libre de ses actions. C'est à peine si je le trouvais chez elle une fois sur dix, expepté toujours le dimanche qu'il consacrait à sa famille de fondation. C'était un dernier reste des habitudes suisses, et la seule peutêtre à laquelle il fût deineuré fidèle. La patrie absente ne se rappelait plus guère £. lui que par cet usage patriarcal, passé chez lui à l'état de manie.

« Les choses en étaient là lorsque les not&Wes d& jnpp église vinrent comme je vous l'ai dit , me poser nettement et ayec la rigueur d'un ultimatum diplomatique la question de mariage. Muni de mes pouvoirs pour me faire choix d'une femme, ils la cherchèrent si bien qu'ils La trouvèrent. Je les vis arriver un matin chez moi., je 1## sur leurs visages dès qu'ils entrèrent le sujet de leur visite. Savez-' vous qui ces messieurs me venaient proposer pour épousa? Emilie, la sœur de Nancy.

<t Son beau- frère faisait naturellement partie $e l'ambassade, en sa double qualité de inenabre influent de la colonie et de parent de la personne qu'on me proposait. Ce fut lui qui prit la parole le premier. Il commença selon son habitude, par le chapitre des intérêts, selon lui l'affaire était bonne, toujours l'affaire! Emilie avait tant de ck>t et tant en espérances. Jamais un marchand retoxt n$ fit mieux au chaland les honneurs de sa marchandise. Quant aux qualités du cœur et de l'esprit, il eu fut h peinç question et seulement pour mémoire, comnie disent les banquiers dans leurs comptes. Je ne répondis ni oui ni

UNK CONVERSION. 275

non, je n'avais aucune objection «raisonnable à faire, et ma .résolution une fois prise, le parti qu'on me proposait était convenable sous tous les rapports.

« Rien ne presse, ajouta le mari de Nancy, et vous avez tout le temps de faire vos réflexions. Nous ne pouvons rien décider avant qu$ j'aie écnt à mon beau-père. Peut-être a-t-il d'autres vues sur sa fille, c'est «te qu'il faut savoir. Et puis il y a les arrangements d'affaires. En attendant, faites yos réflexions, voyej ma be}le-sœur, étudiera tout à votre aise, tous les jours si vous voulez. Vous êtes l'ami de la maison, ou plutôt ma. maison est la vôtre : vous êtes cl^ez moi chez vous. Je serais enchanté pour ma part que l'tiiawe s'arrangeât, et que'vpns pairas^ da»$ ma Camille, ma femme, j'en stu> persuadé, prêtera les mains k ce mariage de tout son pouvoir. YQulez-vous que je lui en parle?

* Je le priai de n'en ri#» faire, et l'on convint de garder le secre* jusqu'à la réponse du père d'Emilie. On calcula que six semaines n'étaient pas trop pour savoir quelque chose de positif, et l'on ajourna à six semaines la négociation définitive. C'était encore un délai. De même que la première fois, je me félicitai de ce nouveau répit comme d'une yictoire, une vjctokeî... Oui certes, &'en était une, la victoire de Satan sur l'honneur et sur la vertu.

« Resté seul, je tombai dans une rêverie qui aurait dû m'ouvrir les yeux sur moi-même, si je n'eusse été aveuglé par l'incurable présomption de ma faiblesse. Ces idées de femme, de mariage, m'avaient ému. De nouvelles fibres vibraient en moi, de rêve en rêve, de piège en piège, j'en vins à comparer à sa sœur la femme qu'on me proposait, et je me fis à moi-même cet aveu criminel : si c'était l'autre, je n'hpsiterais pas. Cette horrible pensée resta ensevelie daus le ténébreux repli de mon cœur où elle était née et où elle n'a-undt pas dû naître, mais enfin elle m'était venue. C'était la preîuière fois de ma vie que je faisais jies compa-, raisons de cette nature .et que je convoitais la femme du

prochain, ce ne fut pas la dernière. Une fois sur le penchant des abîmes, on roule vite jusqu'au fond. J'étais si . .agité, si honteux, si indigné contre moi-même, si bouleversé dans tout mon être, qu'il m'était impossible de demeurer en place. Je sortis de ma maison, je sortis de Florence, et, pour tuer la bête en moi à force de fatigue, j'allai faire une longue coutse à pied sur les collines dé Fiesole.

« Ah ! c'est alors qu'un confesseur sévère et judicieux m'eût été nécessaire. Une confession sincère, comme celle que je fais en ce moment devant vous aurait pu, je le sens, me sauver encore; mais cette voie de salut, la seule qui me restât, m'était fermée : protestant et pasteur entêté dans Terreur , aveuglé par le préjugé, je ne voyais et ne pouvais voir dans la confession qu'un scandale, une impiété ; y recourir alors eût été une apostasie, l'idée ne m'en vint même pas. C'est plus tard, quand Dieu m'eut fait la grâce d'ouvrir par le repentir mes yeux à la vraie lumière, que j'ai compris les miracles de la confession et quelle responsabilité terrible ceux qui l'ont détruite ont assumée sur eux: Il est des maux du cœur pour lesquels seule elle est un remède, quand tout le reste n'est qu'un palliatif.

< Cependant la marche, 'le grand air, les douces influences de la nature , et surtout la lassitude finirent par calmer un peu mon agitation, et je rentrai chez moi, sinon guéri, du moins plus tranquille. Mais ce n'était là, comme je viens de vous le dire, qu'un palliatif, et c'est un remède héroïque qu'il aurait fallu.

« La première fois que je retournai chez Nancy, c'est-àdire un jour ou deux après cette terrible crise, j'en étais encore tout ébranlé, mais rien ne paraissait au dehors, sinon que mon air était plus froid, mon maintien plus contenu, ma parole plus réservée. Je m'aperçus, en entrant chez elle, que son mari n'avait pas gardé le secret %que nous nous étions promis, et qu'elle était dans la confidence. Par une indiscrétion plus choquante encore, il en avait

UNE CONVERSION. 27f

assez dit, quoique en plaisantant, à Emilie pour lui faire comprendre les desseins qu'on avait sur elle. Elle était contrainte en ma présence , et c'était une personne trop naturelle pour que son embarras pût m'échapper. J'en devinais sans effort la cause.

« C'était là une complication inattendue et une position toute nouvelle pour moi, le hasard vint encore l'aggraver. D'ordinaire, il venait le soir chez Nancy des amis ou des connaissances, quelquefois des étrangers; ce soir-lk il ne vint personne, et pourtant jamais visites, s'il en fût survenu, n'auraient été mieux reçues, tant nous étions gênés tous les trois ; mais je fus condamné à rester seul toute la soirée entre ces deux femmes, dont l'une m'était destinée pour épouse, et dont l'autre ne pouvait jamais l'être.

« Voici quelle était la disposition des lieux. Nancy habitait dans la rue de la Scala, tout près de la place de Sainte- Marie-Nouvelle, un fort beau palais noble et grandiose à l'extérieur, et dont l'intérieur avait été disposé par son mari avec toutes les commodités, toutes les recherches du confort moderne. Le salon d'apparat où Ton recevait le dimanche et dans les grands jours était vaste et somptueux. Les autres jours on se tenait dans un salon plus petit et plus intime. La tenture et l'ameublement en étaient riches, trop riches à mon gré, pour un sanctuaire de famille, et l'on sentait à quelques disparates assez bien dissimulées qu'ils l'auraient été bien plus encore, si le bon goût de la femme n'avait corrigé le mauvais goût du mari. Lui visait en tout à l'ostentation, elle à l'élégance , ou plutôt elle ne visait à rien, elle était élégante naturellement, comme la fleur des champs et l'oiseau des bois.

« Vous vous étonnez, et vous en avez le droit, de me voir

entrer dans des détails si futiles ; mais depuis qu'on avait

éveillé en moi des idées si peu dignes d'un ministre de

Jésus-Christ, je me sentais glisser tout doucement dans le

courant dumonde et je donnais mon attention h des choses

que je ne voyais pas même auparavant. Je pourrais même

47S LES AMOUÇtS D'ITALIE.

vous dire fument ces deux femmes étaient vêtues, si je ne respectais pas votre caractère plus que je n'ai- respecté le mien.

« Les deux sœurs étaient assises l'une à coté de l'autre sur un sofa, dont j'étais séparé par une grande table en marqueterie florentine et où brûlait une lampe dont elles recevaient toute la lumière. Emilie brodait et ses yeux, ne quittaient pas son ouvrage. Nancy feuilletait par contenance un recueil de vues à l'aquarelle, et cet album était un grand bonheur une. grande ressource dans l'embarras, général; car c'était un sujet de conversation touj trouvé. Personne ne voulant ni ne pouvant dire ce qu'il avait d#ns lç cœur, chacun parlait pour nie rien dire ou gardait le silence. La conversation était par conséquent fort terne, fort languissante et tombait fréquemment. Quelques monosyllabes sans intérêt, sans portée, se croisaient à de longp intervalles, puis tous se taisaient de nouveau; il y avait des passes sans fin et des silences si prolongés qu'ijs en étaient embarrassants pour tout le monde.

« Mais je tirai parti de. ces silences, comme un larron profite delà nuit pour faire un mauvais coup : mon regard, invariablement fixé sur les deux sœurs, passait de l'une à l'autre avec audace, et je faisais,, non plus par la pensée, mais sur la nature même des comparaisons scandaleuses» On m'avait dit d'étudier Emilie, et je. l'étudiais. C'était une jeune personne de vingt ans, brune, svelte, élancée, pleine de vie, de force, de santé, d'une figure charmante, d'un caractère adorable. Il n'exista jamais.au monde une femme plus propre à faire le bonheur d'un honnête homme ; mais je n'étais déjà plus un honnête homme ; mes yeux s'éloignèrent bientôt de la femme qui pouvait m'appartenir légitimement pour ne plus quitter celle qui appartenait à un autre. Je l'enveloppais tout entière d'un regard enivré, et je (lis ce mot à dessein car j'étais vraiment ivre; je n'avais pillas ma raison. Pour la preinière fois depuis.que je la connaissais, j'osai me dire que cette femme était belle.

« Elle ne Tétait cependantpas autant que sa sœur, ou du moins elle Tétait d'une tout autre manière, avec plus de charme, et puis elle avait pour mon cœur pervers tout Vattrait du fruit défendu. Moins jeune que sa sœur de quelques années, un peu moins grande, elle avait moins d'éclat qu'elle, mais elle avait plus de douceur dans l'expression, une physionomie plus émouvante, des cheveux blonds, des yeux bleus, un teint pâle, et dans son maintien dans son moindre geste et dans toutes ses attitudes, une mollesse, une langueur qui la rendaient plus touchante. Semblable à ces vignes gracieuses de la Lombardie, sa taille souple et flexible avait, comme son cœur, besoin d'un appui. Elle portait encore le deuil de son fils et sa robe noire faisait ressortir sa blancheur. H suffisait d'un regard jeté sur elle pour se convaincre qu'elle avait souffert, et certes elle avait souffert beaucoup. Une mélancolie tendre et résignée était répandue sur tous les traits de son visage et dans toute sa personne.

« Ce jour, monsieur l'abbé, je vis tout cela ; je fis plus, je me le dis, je me le répétai devant elle toute la soirée* N'avais-je pas fait des progrès sensibles dans l'art des comparaisons ? N'étais-je pas devenu de prime saut fin connais* seur en beauté et passé maître en portraits? H est vraiment dommage que je sois venu au monde au xixe siècle ; on au* rait pu voir un ministre de l'Evangile siéger avec avantage dans une cour d'amour du moyen âge. Voilà où j'en étais arrivé ! Voilà ce qu'était devenu en moins d'une année le farouche enfant du Pays d'en-haut , le fils du patriarche, l'ami du vénérable pasteur qui m'avait élevé et promis à Dieu pour paître après lui son troupeau.

* Et cela pourquoi? Paroeque, armé contre moi de la coutumeet du préjugé on m'avait fait, une loi du mariage, parce .que j'avais été assez faible, assez lâche pour souscrire à l'usage en le condamnant dans mon cœur; parce qu'on m'avait arraché violemment du cœur ce sentiment de l'irrévocable qui faisait toute ma force; parce qu'on m'avait

forcé, moi prêtre, à voir non plus des fidèles, mais des femmes, daÂs les brebis du Seigneur confiées à ma garde. Mais à quoi bon louvoyer encore? A quoi bon toutes ces précautions oratoires, tous ces subterfuges ? J'aimais Nancy, et, que Dieu le lui pardonne ! elle m'aimait aussi !... » Il y eut ici une nouvelle pause, pendant laquelle monsieur Julien passa la main sur son front tout baigné de sueur.

« Après m'être fait à moi-même, reprit-il aussitôt, cet épouvantable aveu, car je me le fis, monsieur, je me le fis nettement ; je n'eus sur mon état aucune illusion, il ne me restait qu'à succomber ou qu'à fuir. La fuite seule guérit les passions. Je pris sur-le-champ ce dernier parti. Mais une fuite clandestine me répugnait. Il fallait un prétexte, j'en cherchai un, je le trouvai, et je commençai immédiatement mes préparatifs de départ, mais je les tins secrets ; je me proposais de faire à mon église un adieu collectif et de partir la nuit même.

« Je n'avais pas revu Nancy. Je ne voulais pas la revoir, Le samedi, comme je préparais mon sermon du lendemain, on m'apporta une lettre de sa main. Elle me priait en quelques lignes simples et polies d'aller la voir à la prima sera, c'est ainsi qu'on appelle en Italie les premières heures de la soirée. Elle avait, disait-elle, une communication importante à me faire. Je n'aurais pas dû y aller; j'y allai néanmoins. Au moment de se voir vaincu par ma fuite, l'esprit malin avait trouvé le joint de la cuirasse et le coup avait porté. J'arrivai chez Nancy à cette heure dangereuse du soir où il n'est plus jour et pas encore nuit : un voile de tristesse s'étend alors sur la nature ; et l'âme, attristée comme elle, amollie, attendrie par les dernières lueurs du crépuscule, émue des premières ténèbres, s'ouvre à tous les rêves.

« Je trouvai Nancy seule sur ce même divan où je l'avais laissée avec sa sœur quelques jours auparavant. Elle paraissait plongée, quand j'entrai, dans une profonde rêverie. Le salon n'était point encore éclairé, mais on apporta les

lumières à mon arrivée ; comme on baissait les stores et les rideaux, elle se fit amener sa fille et la garda auprès d'elle.

« Ma fille ne nous gênera point, dit-elle en l'appuyant « sur son cœur, elle sera sage, et il est bon qu'elle s'ha- « bitue de bonne heure à être raisonnable. »

« Elle dit fort simplement ces paroles maternelles qui n'exprimaient point sa pensée ; mais je la compris bien ; elle redoutait le tête-à-tête; elle s'armait contre moi et encore plus contre elle-même du bouclier le plus fort dont se puisse couvrir une mère, son enfant. Quand le domestique fut sorti et que tout fut bien clos et bien ordonné dans ce sanctuaire domestique que je profanais par ma présence, Nancy me remercia d'être venu surtout la veille d'un dimanche où je devais prêcher. Mais elle n'avait réussi à éloigner sa sœur que ce soir-là et c'est de sa sœur qu'elle voulait me parler.

« Elle m'avoua l'indiscrétion de son mari, convint même qu'il avait plaisanté avec Emilie, à mots couverts, il est vrai, mais assez diaphanes pour qu'elle eût compris que sa destinée était en cause, et que, pour elle personnellement, ce mariage lui semblait convenable sous tous les rapports. Elle me priad'en hâter la conclusion et mit dans cette recommandation beaucoup d'insistance. Sônpère, elle en était assurée d'avance, y donnerait son consentement ; sa sœur m'aimerait, elle en était plus certaine encore ; elle serait heureuse avec moi; je le serais avec elle; elle avait toutes les vertus intérieures ; elle n'aurait que peu de chose ou rien à faire pour prendre celles de sa nouvelle position ; elle serait une tendre et fidèle épouse, une mère éclairée et dévouée ; elle était charitable, bonne et simple comme il sied à la compagne d'un ministre de l'Évangile. Le moment d'ailleurs était venu de fixer ma vie, de prendre une position définitive ; il convenait à un jeune pasteur de mon âge, initié par ses fonctions dans le secret des familles, d'avoir soi-même une famille; j'inspirerais par là aux femmes encore plus de confiance et aux maris plus de sécurité.

« Mais hâtez-vous, répéta-t-elle encore une fois ; hâtez- « tous, je vous eu supplie ; il y a pour cela de puissants « motifs ; si je dois vous les taire, croyez bien qu'ils n'ont « rien que d'honorable pour ma soeur et pour vous. C'est « un service personnel que je réclame de votre amitié qui «.ne m'a fait défaut dans aucune circonstance. Si l'envie « n'était un péché dit-elle en terminant , j'envierais ma « sœur ; elle est bien heureuse ! »

« Je ne répondis pas tout de suite. J'avoue qu'en fuyant j'avais à peine songé à ce projet de mariage auquel je ne m'étais prêté qu'à mon corps défendant et qui n'était pas même un projet, mais un simple conpromis de position ; or la position changeant, le compromis n'avait plus d'objet et s'annulait de lui-même. Me voyant pressé par Nancy plus encore que je ne l'avais été par son mari et par tous les notables de la colonie, je devinai la cause secrète de ses instances comme j'avais compris la présence de sa fille entre nous ; c'était toujours la même préoccupation , la même crainte ; elle cherchait une sauvegarde, un abri derrière sa sœur, comme elle en avait un dans ce moment derrière sa fille. Pauvre femme ! Noble femme ! entraînée malgré ses efforts par un courant trop fort pour.sa faiblesse elle recueillait pour la lutte toute son énergie et se retenait, d'un bras désespéré à toutes les brandies du rivage.

« Enfin, je lui répondis d'un ton froid comme celui du du juge qui prononce une sentence, qu'elle avait raison de compter sur mon amitié, qu'elle ne lui manquerait pas plus dans l'avenir qu'elle ne lui avait manqué dans le passé ; mais que je ne pouvais dans cette occasion lui en donner la preuve qu'elle réclamait ; que son mari avait eu grand tort de violer le secret que nous nous étions promis , tant ce projet de mariage avait encore peu de consistance ; qu'il avait eu bien plus tort d'en plaisanter avec Emilie ; que ce n'était qu'une idée en l'air; qu'elle ne venait pas de moi et qu'il n'en avait été. question qu'en conversation; que ma parole n'était nullement engagée, et que j'étais si peu dis*

posé à la donner que si je l'avais réellement donnée je demanderais à genoux qu'on me la rendit ; que , du reste, ee n'était pas ce mariage qui me déplaisait, mais le mariage en général.

« Là-dessus je lui fis part en peu de mots de mes principes sur le célibat ecclésiastique, sans lui cacher mes répugnances. J'ajoutai qu'au surplus il allait s'opérer dans ma position un changement radical ; que mon père avançait en âge ; qu'il désirait m'avoir auprès de lui ; que j'avais un second père dans le vieux pasteur de mon village ; que j'avais été de tout temps désigné pour son successeur ; que les anfiées s'accumulaient sur sa tête; qu'il m'attendait pour se reposer enfin de sa longue et sainte journée ; qu'il y aurait de ma part de la cruauté et encore plus d'ingratitude à le faire attendre plus longtemps, et que je devais me consacrer a. sa vieillesse comme il s'était consacré à mon enfance ; que tous ces devoirs réunis, d'autres encore peut-être , m'obligeaient à quitter Florence ; qu'aussi bien je n'anticipais cette révélation que de quelques heures, puisque je devais le lendemain matin faire du haut de la chaire mes adieux au troupeau.

« Ma voix n'avait pas fléchi et ne s'était pas altérée une seule fois pendant cette longue explication ; j'étais demeuré immobile comme un terme en la prononçant; j'ai la conscience que mon visage. était resté impassible et mes yeux impénétrables. Il ne m'était échappé qu'un mot, un seul qui pût de loin , et par allusion , s'appliquer à l'état de mon cœur et du sien; c'est lorsque, après rémunération des devoirs qui m'éloignaient de Florence, j'avais ajouté incidemment : « D'autres encore peut-être. » — Ge fut le seul mot qu'elle parut avoir entendu ; elle avait tout compris. Inerte, presque autant que moi, elle m'avait écouté , sans ,m'interrompre une seule fois et sans détacher ses yeux des miens. J'avais depuis longtemps cessé de parler qu'elle m'écoutait encore et un silence profond régnait dans l'appartement. L'enfant s'était endormie.

« Tout à coup elle se redressa avec un mouvement plein de noblesse et, jetant sur moi un regard étincelant d'enthousiasme et d'honneur :

« Oh ! c'est bien, ce que vous faites là, s'écria-t-elle : vous êtes un honnête homme. Vous me sauvez! »

« Après cette explosion du cœur, partie du plus profond des entrailles , e% retomba sur elle-même , brisée par cet effort sublime, et s' affaissant dans le coin du sofa, elle cacha son beau visage dans ses deux mains. Le silence régna de nouveau, et il dura longtemps. Cette fois il fut-trou* blé par l'enfant que le brusque mouvement de sa mère et le cri de l'âme qui venait tle lui échapper avaient réveillée en sursaut.

« Ma mère, dit-elle en se jetant sur son sein, tu pleures! « As- tu du chagrin? Ah ! je me rappelle, tu penses à mon « petit frère ; tu regrettes qu'il ne soit plus ici; »

« L'enfant se mit à pleurer avec sa mère. Je me penchai sur lui pour le consoler. En l'embrassant , je rencontrai la main de Nancy, que je pris et qu'elle laissa dans la mienne. Quel gouffre immonde est mon cœur ! La vue de cette femme, de cette mère en larmes, abîmée dans sa douleur, si forte dans sa faiblesse, si sincère dans sa résistance , si touchante dans son remords , loin de chasser les mauvaises pensées , ne fit au contraire , vous le dirai-je? que les réveiller en moi. Oui, monsieur l'abbé, en la voyant si tendre et si belle, j'eus l'exécrable tentation de la saisir dans mes bras, d'abuser là, chez elle, chez son mari, sans -pitié pour elle , sans respect pour moi , du fatal amour que nous nous étions inspiré l'un à l'autre et que nous avions deviné tous les deux sans nous l'être jamais avoué.

c Sa prévoyance l'avait bien servie; c'est une inspiration d'en haut qui lui avait fait garder sa fille auprès d'elle ; sans la présence de ce tiers innocent, le crime à coup sûr eût été consommé. Qu'importe après tout qu'il l'eût été ce jour-là ou un autre , puisqu'il devait l'être tôt ou tard! Frustré dans mon.infâme désir, je serrai la main de Nancy

dans la mienne avec une violence convulsive. Mais, grâce h Dieu, elle reçut mon étreinte sans en . comprendre la cause ; elle ignora, ce soir-là du moins, le danger qu'elle avait couru et dont sa fille l'avait préservée.

« L'arrivée de sa sœur, qui rentra presque aussitôt, mit fin à ce dangereux entretien. Nous nous séparâmes sans autre explication et sans qu'un mot de plus eût été échangé entre nous.

« Sans doute, monsieur l'abbé, vous me faites l'honneur * de supposer qu'après une pareille crise, je revins chez moi plus résolu que jamais à la fuite; si telle était votre pensée, vous connaîtriez mal encore ma perversité.

« Je passai la nuit, non pas à préparer le sermon d'adieu que j'avais arrêté de prononcer le lendemain, mais à l'oublier* Je me dis qu'après tout la fuite était une lâcheté; une mauvaise action ; que j'aurais l'air d'un fou qui agit sans motif ou d'un criminel qui craint la justice ; que je ne m'appartenais point ; que des engagements sacrés m'attachaient au troupeau que j'avais pour ainsi dire rassemblé sous mes ailes et dont j'étais le premier pasteur ; que je ne pouvais le quitter ainsi brusquement, le laisser sans conducteur et sans direction; que j'avais vu le danger d'assez près pour l'éviter à l'avenir ; que la scène de la soirée serait pour moi une leçon salutaire ; que je n'étais pas le premier qui eût triomphé d'une passion coupable; qu'il y avait d' autres moyens qu'une fuite honteuse et clandestine ; que la bonté de Dieu me viendrait en aide — Et après tout, me disais-je, s'il faut, en désespoir de cause, épouser Emilie pour me sauver de Nancy , eh bien ! je l'épouserai !

« N'admirez-vous pas les pas immenses que j'avais faits en si peu de temps dans la noble route où j'étais engagé ? Non-seulement je me mentais à moi-même, mais je croyais mentir à Dieu. Je n'étais déjà plus qu'un sophiste ; c'est-àdire que la corruption du cœur gagnait l'esprit et dépravait l'intelligence. Après cela il n'y a plus rien ; c'est le dernier

degré de la dépravation. Un malade qui en est là est désespéré. Renvoyez; les médecins et appelez le fossoyeur.

« L'heure du service arrivée, je montai en chaire, comme d'habitude, je prêchai sur un texte quelconque, je ne pris congé de personne; je ne fis d'adieux qu'à mes bonnes résolutions. J'allai, comme k l'ordinaire, passer la soirée chet Nancy, qui recevait tous les dimanches. Il y avait beaucoup de monde, y compris son mari, lequel ne manqua pas de me parler de mon prochain mariage avec sa belle-sœur comme d'une affaire conclue— toujours une affaire.— Peu s'en fallut qu'il ne me traitât publiquement en beau-frère* Je fus poli, affectueux même avec Emilie, qui de son eôté se montra moins contrainte et plus libre de sa personne, comme si elle se fût déjà familiarisée avec l'idée qu'on- lui {ivait si imprudemment mise en tête. Quant à Nancy, je ne l'évitaini ne la recherchai. J'eus yis-à-vis d'elle ma contenance accoutumée, froide, grave et discrète jusqu'à la circonspection. On eût dit qu'il ne s'était rien passé la veilk entre nous.

« Je n'eus qu'une faiblesse dans toute la soirée et ne commis qu'une seule faute, au moins apparente ; voici laquelle. On jouait dans le petit salon; j'y entrai, j'allai m' asseoir sur le sofa, à la même place où vingt- quatre heures avant, •heure pour heure, elle était assise, et là, au milieu des joueurs que je ne voyais pas, des francesconi que je n'entendais pas résonner sur les tables, je tombai dans une rêverie profonde. Nancy pouvait seule comprendre àquoi je songeais, et elle le comprit : ses devoirs de maîtresse de maison l'ayant amenée dans cette pièce, elle m'aperçut, rougit excessivement et rentra dans le grand salon sans s'être approchée 46 moi. Voilà de quelle manière se passa cette journée qui devait me sauver et qui acheva ma perdition.

« En apparence j 'étais le même homme , toujours aussi sérieux, aussi sévère, aussi réservé, et toujours aussi ponctuel dans l'exercice de mes fonctions; rien n'était changé dans mes habitudes; je sortais, rentrais aux mêmes heures; je

passais par les mêmes rues pour aller dans les mêmes mai* sons; je faisais et recevais les mêmes visites; je fréquentais:, les mêmes assemblées. Mais tout cela cachait le vide, et n'était qu'au masque. Je n'étais plus un homme, j'étais une ombre ; je sentais, Ghaque jour,, s'ébranler, s'écrouler mes bonnes résolutions et mes convictions les plus fermes m'abandonner l'une après l'autre*..

« Je remplissais toujours, il est. vrai, mes devoirs pastel Faux,, mais- mollement,, sans goût, sans chaleur; mon cœur éteint ne rayonnait plus au dehors. Quant aux relations* du monde, je n'y portais qu'une humeur sombre et taciturne. Chez moi c'était pis encore ; l'ennui me consumait. Mes études étaient délaissées ;' mes livres les plus chers se» couvraient de poussière; car je n'y touchais plus. Quand' je n'y pouvais plus, tenir et.qu») la. dose était trop* foi»te<, je» fuyais cette solitude hier encore si studieuse, où je rentrais chaque soir avec tant de joie, et qui maintenant était si mqime, si désœuvrée» si lugubre. Mille visions funèbre* hantaient mon foyer.

« Habitué dès l'enfance à la marche, au point qu'elle était devenue pour moi une nécessité, je faisais de longues courses, à? pied, tantôt au fond des Gascines, tantôt dans la campagne; mais les Gascines étaient trop fréquentées à mon gré ; on les prendrait pour un parc de Londres, tant il y a- d'Anglais, et la nature elle-même — triste symptôme! — avait perdu tout son charme, à mes yeux. Je restais: froid devant un beau paysage et sous ce beau ciel.

« Il en était de même des. lieux consacrés par de grands noms et dont la vue autrefois m'aurait éleotrisé : je n'aurais pas fait un pas pour voir la villa Gapponi, qu'habita Léon X, ou la villa Mozzi où fut ourdie au moyen: âge. la- terrible conjuration des Pazzi. Je passais sans émotion devant la Torre del Gailo, d'où Galilée fit tant de découvertes, dans les profondeurs du firmament; devant la villa Aibizzi où il composa tant de glorieux ouvrages; devant celle diArcetri où il mourut prisonnier do l'Inquisition* Les murs de San

288 LES AMOURS IVITAL1E.

Miniato construits par Michel- Ange ; les moulins de Pinzanti possédés par Dante ; la villa de Garége où renaquit de ses cendres, comme un phénix immortel, la philosophie du divin Platon, et où expira Laurent le Magnifique ; tous ces lieux, tous ces noms étaient pour moi sans prestige.

« Que vous dirai-je enfin? j'étais dans un si grand désarroi moral, dans un tel abandon de moi-même et de Dieu, tel-* lement dévié , que j'en étais venu à préférer les scandaleux souvenirs d'une favorite comme Bianca Gapello, et que j'avais été tout exprès à la villa de Gaïano, où elle vécut, et mourut, m'en rafraîchir la mémoire. Bien plus, j'allais chaque semaine à celle de Trevisi par la seule raison qu'ayant appartenu à Boccace et ayant été habitée par lui, il y plaça la scène de son Décaméron. Ainsi le Décaméron avait détrôné dans mon cœur l'Évangile.

« Allais-jedans les musées et dans les galeries? J'y portais Us mêmes préoccupations et ne cherchais dans la peinture, dans la sculpture, que la représentation la plus fidèle possible des images énervantes dont j'étais jour et nuit assiégé. Les nudités qui m'avaient tant choqué à mon arrivée à Florence, quand j'étais encore sous les saines influences de la patrie, . n'avaient plus» rien maintenant qui seulement m'étonnât. Les Vénus du ciseau grec et celles du Titien, la Fornarine avec ses beautés matérielles, étaient mes chefsd'œuvre de prédilection. Mes yeux se promenaient sans scrupule et sans honte sur ces objets licencieux, et je faisais en les contemplant, des comparaisons qui l'étaient plus encore. Mes rêves n'avaient plus ni frein ni bornes. Tous les esprits des ténèbres s'étaient emparés de moi comme d'une proie.

« Cependant j'avais jusqu'à un certain point tenu les dernières promesses que j e m'étais faites relativement à Nancy ; je ne pouvais sans éveiller des soupçons ou donner au moins matière aux commentaires, interrompre tout d'un coup mes visites ; mais en les continuant par convenance je m'étais promis de fuir toute explication, surtout le tête-à-

tête, en un mot toute occasion de chute ou même de péril. Je n'allais jamais chez elle qu'aux heures où j'étais sûr de la trouver entourée de sa famille, de ses amis ou d'étrangers. Je parlais à la sœur autant qu'à elle, souvent davantage. Non-seulement je m'interdisais toute allusion directe qui pût se rapporter à elle ou à moi, mais je les éludais de sa part et de la part de tout le monde. J'évitais soigneusement les entretiens qui pouvaient dégénérer en questions personnelles. Je maintenais la conversation sur le, terrain des généralités et dans des régions si hautes, si lointaines, qu'il fût impossible de l'en faire descendre ou dévier jusqu'à nous.

« De cette manière, j'étais à l'abri d'une surprise, je voyais de loin venir le danger, et j'avais le temps de préparer ma défense. En persévérant dans ce système, je n'avais à craindre que l'imprévu. Une pareille contrainte était cruelle pour tous les deux, mais tous les deux nous souffrions sans nous plaindre et sans nous dire que nous souffrions.

« Il y avait entre nous une troisième victime qui ne souffrait pas moins ; c'était Emilie. Le germe imprudent qu'on avait jeté dans sa jeune tête avait gagné son cœur et en s'attachant à cette vaine idée de mariage qu'on avait fait naître en elle, elle s'était attachée à moi. Entraînée à son insu dans le tourbillon de notre destinée, elle ne comprenait rien à mes façons d'être avec elle et s'en désolait. Pourquoi donc ne me pronônçai-je pas? Elle n'osait se plaindre à personne, pas même à sa sœur, et de quoi se serait-elle plainte? quels engagements avais-j épris? aucun. Quels gages avais-je donnés? aucun. Quels droits par conséquent avait-elle sur moi? aucun. Elle avait bâti dans sa tête un roman dont pour mon malheur et pour le sien j'étais le héros, mais tout cela se passait d'elle à elle, dans son imagination de jeune fille. Je n'en savais rien, je n'en voulais rien savoir.

« Ce malentendu ne pouvait cependant durer toujours,, il

fallait qu'il eût un terme, ce' terme approchait. Un soir Nancy me remit une lettre, comme j'hésitais à la recevoir :

t Vous pouvez la prendre, dit-elle tristeïnent, elle n'est pas de moi. »

Gette lettre était de son père et adressée à elle. Elle lui avait écrit confidentiellement sans en rien dire à personne, relativement à cet éternel mariage qui m'obsédait comme un mauvais rêve, et son père, riche et honnête négociant suisse, y donnait son approbation, pourvu toutefois que les informations qu'il faisait prendre sur moi dans mon pays fussent favorables. En père avisé, il ne s'en rapportait pas entièrement à celles qu'on lui avait transmises" de Florence. Puis venait le chapitre des affaires : chiffreur expérimenté il mettait les points sur les i et traitait la question de la dot et des espérances par livres, sous et deniers, comme avant lui déjà son gendre, le mari de Nancy l'avait posée ; comme les sommes concordaient, il en résultait que les calculs de tous les deux étaient justes, ils se servaient de preuves l'un à l'autre.

Cette lettre était confidentielle comme celle qui l'avait provoquée, et il priait sa fille de la garder pour elle. Plus tard, si les renseignements demandés étaient tels qu'il les .espérait, il se réservait d'écrire lui-même à son mari pouf régler l'affaire, toujours l'affaire ! Alors seulement je serais autorisé à faire une démarche personnelle et officielle. Je rendis cette lettre à Nancy sans lui en dire un mot, quoiqu'elle attendît visiblement de ma part une explication, mais je savais trop où conduisaient entre nous les explications, et mon parti était trop bien pris à cet égard pour me risquer une seconde fois. En vain toucha-t-elle plusieurs fois cette corde, je fis semblant de ne pas comprendre, et je persistai plus que jamais dans la ligne de conduite que je m'étais tracée.

« Je ne l'avais pas vue seule depuis ce jour de terrible mémoire, où, sa main dans la mienne, j'avais commis l'adultère en mon cœur : ce n'est pas ma faute si alors i)

ne l'avait pas été tout k fait; sans la présence dé sa fille, que je n'avais pas cherchée, l'acte eût infailliblement suivi la pensée. Le crime avait donc bien été commis par moi , puisque ce n'était pas de moi qu'était venu l'obstacle , et d'ailleurs ne le commettais- je pas devant Dieu à tous les instants?

* Malgré la prudence toute mondaine de ma conduite et les précautions infinies que je m'imposais, j'aimais cette femme, je l'aimais chaque jour davantage. Son imagé habitait mon cœur et en avait chassé toutes les autres-. Froid et contenu devant elle, sa beauté m'enivrait, mes yeux hardis osaient tout voir, tout scruter, et si ma personne restait impassible, mon âme était bouleversée. Loin d'elle , mon supplice était plus grand encore : je ne voyaife qu'elle partout ; je cherchais dans les tableaux et dans les statues des musées tout ce qui pouvait me la rappeler ; je faisais, je vous l'ai déjà dit, des comparaisons audacieuses; poursuivi par le souvenir] de ses grâces, je m'en nourrissais dans le silence de ma solitude , et mon cœur, ma tête, mes sens, tout s'émouvait à la fois; ma main brûlait quand je songeais qu'elle avait pressé la sienne et jusque danfc l'exercice de mon saint ministère ; si du haut de la chaire je l'apercevais dans le temple , mes yeux se voilaient, ma mémoire se troublait, je perdais le fil de mon discours; je ne voyais plus qu'elle, je ne prêchais plus que pouf elle : et il m'arriva plus d'une fois de lui adresser directe* ment la parole. Peu s'en fallut que je ne lui fisse des dé* clarations.

* Ghose étrange î ma prédication gagnait à ces troubles intérieurs ; j'avais des mouvements d'éloquence imprévus, des cris du cœur si palpitants que ma réputation d'orateur grandissait chaque jour, et qu'on en parlait dans tout Florence. On m'appelait le Savonarola protestant. La chapelle était trop petite pour la foule qui s'y pressait, les catholiques y affluaient , le grand-duc lui-même ayant voulu m'entendre un jour, assista incognito à l'un de mes

sermons les mieux réussis, et dit en sortant ce mot qui me fut répété : « Heureusement qu'il prêche en français , car « si c'était en italien, je ne répondrais plus de Y orthodoxie « de Florence ; il ferait tous mes sujets protestants. » J'en étais plus vain peut-être; je n'en étais pas plus heureux.

« Toutes les fois que j'allais chez Nancy, j'avais le temps de composer mon visage et mon maintien. Je savais que j'allais la voir , et préparé au choc de sa présence , je le soutenais sans faiblir. Un matin je fus surpris , et voici comment : Je me promenais d'assez bonne heure dans le jardin de Boboli; morne et pensif comme à l'ordinaire , je marchais devant moi la tête baissée; l'ayant relevée au détour d'une sombre allée de cyprès , je vis tout à coup paraître devant moi deux femmes : c'était Nancy avec sa sœur. Le choc fut rude , car je n'y étais point préparé, et mes genoux fléchirent au point de me faire chanceler. Une rougeur subite , suivie d'une pâleur livide , couvrit mon visage ; j'ignore quelle expression mes yeux prirent, mais s'ils furent en ce moment les fidèles interprètes de mon âme, ils durent s'illuminer de tous les feux de l'amour.

« Mon trouble était cette fois trop visible pour échapper aux deiix sœurs : la malheureuse Emilie eut le triste amour-propre de s'en attribuer l'honneur, mais Nancy ne s'y trompa point. Elle devint elle-même très-rouge , puis très-pâle; elle baissa les yeux, et je la vis s'appuyer fortement sur le bras de sa sœur.

« Elles avaient passé toutes les deux une mauvaise nuit ; je les passais toutes ainsi , moi; à peine levées, elles étaient sorties à pied, dans l'espoir, que la fraîcheur du matin les reposerait des fatigues de l'insomnie. Je les accompagnai dans leur promenade, ce que je n'aurais pas dû faire, mais pris cette fois à l'improviste , je manquai de sang-froid, et d'ailleurs je fus entraîné. Voyez-vous, monsieur l'abbé, ce ministre du saint Évangile , ce pasteur des âmes , se promener sous les ombrages entre deux femmes qui toutes

deux l'aimaient, et dont il en aimait lui-même une, celle précisément qu'il aurait dû respecter?

« Selon les mœurs protestantes et le mariage du prêtre admis , Emilie était dans son droit ; elle pouvait être ma femme; bien plus elle s'attendait à l'être; rien donc n'était plus légitime que sa passion pour moi ; elle pouvait l'avouer sans honte et elle l'avouait. Il n'en demeure pas moins toujours mieux établi que le mariage ecclésiastique est un abus criant , que le célibat du prêtre serait encore une bienséance s'il n'était une loi , que ma position était fausse , et qu'elle eût été ridicule si elle n'eût été odieuse.

« J'avais fini par reprendre mon masque d'austérité, et la promenade se passa sans incidents fâcheux , du moins en apparence. J'étudiais mes paroles, et il ne fut pas dit un mot qui ne pût se dire. Mais les pensées? mais le trouble de ces trois cœurs , qui tous les trois aimaient en silence , qui tous les trois luttaient, espéraient, souffraient ? Mais les regards furtifs, les soupirs étouffés , les rêves insensés? tout cela n'était-ce rien ?

« Emilie était gaie et charmante ; sa sœur languissante et triste; j'étais, selon ma coutume , circonspect et glacial. Mais que ces dehors étaient trompeurs ! Baigné dans l'atmosphère enivrante de ces deux jeunes femmes, dont Tune m'était si chère , mon cœur fondait sous la glace , et la fraîcheur des ombrages , la tiédeur de l'air, la pureté du ciel, tous les charmes réunis de cette matinée si douce et si molle achevaient d'énerver mon âme déjà trop énervée. L'amour me consumait. Je parlais peu, de peur qu'une note tendre , vibrant dans ma voix , ne trahît le secret de mon cœur. Nancy parlait moins encore, retenue sans doute par la même crainte; Emilie seule causait avec la vivacité, la pétulance de sa jeunesse, avec l'enchantement de ses espérances. Ayant pris pour elle le trouble de mon abord , elle voyait s'ouvrir devant elle les horizons du bonheur, et ses yeux ravis le disaient assez.

« Je reconduisis les deux sœurs jusqu'à leur demeure,

et rentrai chez moi plus triste et plus découragé que je ne l'avais jamais été. J'eus dans la journée une visite peu faite pour m'arracher à ma sombre humeur. Le mari de Nancy arriva tout joyeux, je devrais dire jovial, car le mot est plus juste, parce qu'il est plus vulgaire. Il était déjà venu dans la matinée, tandis que j'étais àBoboli.

« —Monsieur le pasteur, me dit-il, en tirant une lettre de sa poche, j'étais pressé de vous voir; l'affaire est faite. Mon beau-père m'écrit que le mariage en question lui convient; il ne vous reste plus qu'à lui demander, pour la forme , la main d'Emilie ; il vous l'accordera ; tout est arrangé; vous êtes, dès à présent, mon beau-frère. J'espère que vous serez moins rare à l'avenir ; on me dit que vous venez chez moi, ou plutôt chez ma femme , beaucoup moins depuis que ce mariage est sur le tapis. Je comprends cela; vous ne vouliez pas , par vos assiduités , engager les affections de sa sœur avant d'être sûr du résultat. Cette discrétion .^e votre part ne m'étonne pas; vous êtes un homme sérieux et vous ne faites rien à la légère. Maintenant que tout est conclu , vous n'avez plus de raison pour nous tenir rigueur; nous allons, n'est-ce pas, vous voir tous les jours ? Ma femme en sera charmée, croyez-le bien, et moi pas moins qu'elle. Quant à ma belle-sœur, il faut bien, tout grave que vous êtes, lui faire deux doigts de cour. Entre nous, je crois que vous n'aurez pas beaucoup de peine à l'apprivoiser; la jeune personne a du goût pour vous. Le ménage n'en ira que mieux, et les enfants à venir n'en seront que mieux conformés. Ce que je vous en dis ne peut vous choquer ; tout pasteur qu'on est, on n'en est pas moins homme. On est de chair et d'os comme le commun des martyrs. A quand les fiançailles? »

« H continua à parler longtemps sur ce ton , et il aurait pu parler plus longtemps encore ; je ne Técoutais pas. H me lut ensuite la lettre de son beau-père, conçue en termes fort honorables pour moi, car dès ce temps-là , monsieur l'abbé, j'usurpais, une estime dont j'étais indigne, comme

j'ai usurpé la vôtre. Cette foie-ci , il n'y avait plus à reculer ; j'étais pris dans mes propres filets. Je m'étais toujours flatté qu'en temporisant çt en poussant, comme on dit dans mon pays, le temps avec l'épaule, il s'élèverait quelque obstacle imprévu , et que je serais délivré des obsessions dont j'étais si las, sans avoir eu la peine de me prononcer.

« Vous devez vous souvenir que jamais je n'avais fait une réponse, catégorique. C'est précisément par là que j'étais pris , et ma faiblesse recevait le châtiment qu'elle s'était elle-même attiré ; comm6 je n'avais pas dit oui , je me croyais libre; mais comme je n'avais pas dit non, on me tenait pour engagé. Il ne s'agissait plus maintenant de louvoyer, et les délais n'étaient plus de mise. J'étais au pied du mur ; il fallait enfin répondre oui ou non. Le pas était difficile, il y avait à considérer, à ménager bien des choses; mais comme de deux maux il est permis de choisir le moindre , un honnête homme fût sorti d'embarras en disant non ; moi, monsieur, je répondis oui ! ^

« Méprisez-moi , vous en avez le droit; votre mépris, si profond qu'il soit, n'égalera jamais celui que j'ai pour moi-même. D'abord je réprouvais le mariage en général poux les ministres du culte , et cela en vertu d'arguments assez réfléchis , je vous l'ai dit , assez motivés pour que je fusse en droit et que ce fût un devoir pour moi d'y tenir; voilà pour' la question de principe. Quant au fait particulier, je n'aimais pas Emilie, j'aimais sa sœur, et c'était la plus criante des inconvenances , une indélicatesse abominable que d'épouser la femme dont j'aimais la sœur. Quel avenir lui préparais-je et quelle position me faiaais-je à moi-même dans cette maison ? D'y penser seulement , un cœur tant soit peu bien <placé se soulève de dégoût.

* Quoi ! j'allais devenir l'allié , le parent de la femme que je convoitais ! Je la verrais tous les jours dans la familiarité la plus intime , celle de la famille ! Je m'asseoirais à son foyer comme un frère , quand J'étais un subor^ neur par la pensée ! Et qui pouvait affirmer que je serais

toujours maître de moi , elle toujours maîtresse d'ellemême ? Le passé n'était-il pas là pour m'instruire ? N'étaitce pas de gaieté de cœur me jeter dans le gouffre la tête la première ? N'était-ce pas nourrir une flamme adultère dans mon cœur, dans le sien, en lui donnant un aliment éternel ? Je sentais, je me disais tout cela, et cependant je répondis oui !

« Vous pensez peut-être que touché de l'affection malheureuse qu'Emilie avait prise pour moi, je lui faisais par pitié, par gratitude, le sacrifice de mes principes, de mes scrupules , de moi-même, avec la volonté ferme et bien arrêtée de travailler sincèrement à ma guérison et de la rendre heureuse au prix de mon propre bonheur ? Cette idée ne me vint même pas.

« Emilie était tout dans la cause , et je la mettais sans façon hors du débat. Dans mon féroce égoïsme , j'oubliais complètement que ce fût une femme , que cette femme , sortie be)J| et pure des mains du Créateur, avait un cœur sensible , une âme immortelle , qu'elle pût aimer, qu'elle pût souffrir; je la considérais comme un pion d'échiquier, qu'on joue ou qu'on ne joue pas, suivant les besoins de la partie. Je prenais si peu au sérieux sa passion pour moi, que je l'aurais volontiers traitée d'enfantillage , et j'aurais dit, comme le monde en pareil cas : Cela passera comme cela est venu. Et si l'on m'en eût dit autant, à moi?

« Je répondis oui par faiblesse , par lassitude , par ennui ; pour éviter de nouvelles obsessions , pour en finir avec une persécution déjà trop longue , pour couper court à tout; parce que j'étais tombé dans une torpeur, une léthargie morale qui me rendait indifférent aux actes les plus graves de la vie des hommes , dans un relâchement d'esprit qui me rendait fatigantes , importunes, les idées de devoir , de vertu , de dévouement et jusqu'à la probité la plus vulgaire. J'étais las de résister, las de combattre. Souffrir pour souffrir, mieux valait , à mes yeux, souffrir dans le repos que dans l'orage.

« Et quant à cette horrible combinaison de devenir le irère de Nancy, que j'aimais , qui m'aimait , en épousant une sœur qu'elle-même , hélas ! savait trop bien n'être point aimée, j'ignore si en creusant jusqu'au fond le cloaque de mon cœur, je n'y aurais pas trouvé quelque infernale espérance , une arrière-pensée dé séduction domestique , la perspective exécrable d'une possession commode et paisible. Heureusement qu'à cet égard il me reste un doute. En me prononçant pour l'affirmative , je craindrais de me calomnier, et la masse de mes iniquités est assez grande, elle pèse assez lourdement sur ma conscience, sans l'augmenter encore. On se reprocherait de calomnier Satan lui-même.

« Ce que je me rappelle, au contraire, nettement, c'est que j'entrevis dans ce triste mariage une diversion salutaire et un moyen de guérison. J'allai jusqu'à me flatter qu'en changeant de titre auprès de Nancy, je changerais la nature de mes sentiments pour elle ; qu'il tfttffirait de l'appeler ma sœur pour devenir tout de bon son frère. C'était une nouvelle illusion ajoutée à tant d'autres -qui m'avaient perdu; mais du moins si celle-là n'était pas la «moins chimérique, elle était encore la moins coupable.

« Enfin , monsieur l'abbé , j'avais dit oui. H n'y avait plus à m'en dédire. Seulement, toujours faible et temporisateur , j'avais demandé quelques jours pour me reconnaître, avant d'écrire au père d'Emilie, comme si, au point où en étaient les choses , ce nouveau répit pouvait en rien modifier la position. Qui sait si je n'attendais pas encore de l'imprévu quelque péripétie inattendue et quelque miracle pour me dégager? Mais le miracle ne vint point, et je remettais de jour en jour, sous des prétextes spécieux, la demande officielle de la main d'Emilie.

« La pauvre enfant dont la promenade à Boboli avait exalté les espérances, ne comprenait rien à ces retards et me les reprochait souvent avec amertume. Mes manières avec elle ne la désorientaient pas moins et souvent la conster-

liaient. Quoiqu'on eût pris l'habitude de rejeter beaucoup de choses sur l'austérité naturelle de mou caractère, masque alors pour moi bien commode et bien utile, cependant ma froideur passait les bornes : aux termes où nous en étions, elle avait droit d'attendre, et maintenant c'était bien son droit, d'exiger même de l'homme dont elle allait être la femme, des attentions, des soins, de la confiance, des paroles d'estime et d'affection. Mais non ; jamais un mot senti, jamais d'épanchement ni de sollicitude, jamais rien. Je me reprochais ma dureté, c'était plus fort que moi ; la comédie avec elle m'eût fait horreur.

« Pourtant je la voyais souvent quelquefois seule et même en tête à tête : je ne lui parlais que de nos devoirs respectifs ; de l'austérité de la vie pastorale ; des craintes que son avenir m'inspirait, Que de fois j'ai vu des larmes dans ses yeux! Puisqu'elle pleurait en ma présence, quelles ne devaient pas être sa douleur et ses inquiétudes quand elle était livrée seule à ses réflexions! Voilà sous quels auspices cette malheureuse enfant entrait dans la vie! voilà les préliminaires, les augures de ce néfaste hymen ! N'eût-il pas mieux valu, pour elle comme pour moi, qu'il n'en eût jamais été question?

« Rassurez-vous, monsieur l'abbé, il ne s'accomplira pas. Nous approchons du dénôûment.

* J'oublie si je vous ai dit que je demeurais Via del Palagio, en face à peu près du palais Borghèse. Mon logement, assez vaste, était meublé avec la simplicité qui convenait à ma position. Mon cabinet d'étude, que j'avais tant aimé jadis et que je fuyais maintenant, donnait sur une petite rue de derrière ; je l'avais placé là tout exprès pour qu'il fût plus tranquille. Une grande table de travail couverte de papiers était au milieu, quelques fauteuils et des chaises dispersés çà et là ; mes livres achevaient de le meubler. Le seul luxe que je me fusse permis était un grand divan, sur lequel je me reposais quand j'étais fatigué et où depuis longtemps je révais plus que je ne pensais.

« Un jour que je m'y étais jeté au retour de quelques courses pastorales, je songeais k ce terrible mariage qui avec Nancy était ma préoccupation de tous les -instants ; prenant mon courage à deux mains, je m'étais enfin décidé h écrire le jour même au père d'Emilie cette lettre toujours promise et toujours ajournée, qui devait river ensemble deux existences condamnées au malheur. Il ne s'agissait plus que de prendre la plume, et j'allais m'exécuter lorsqu'on vint m'annoncer qu'une dame désirait me par-» 1er, D n'y avait riea là d'extraordinaire. Il venait souvent chez moi des femmes, comme il en va chez tous les ecclésiastiques, les unes pour me confier leurs chagrins do-* mestiques, les autres pour des œuvres de bienfaisance ; toutes venaient chez le pasteur et non chez l'homme. Je fis entrer immédiatement celle qu'on m'avait annoncée. Elle était pi hermétiquement enveloppée et voilée que je, ne la reconnus pas quand elle franchit le seuil de mon cabinet.

« Ahl mon Dieu! m'écriai-?je en pâlissant d'effroi lors*qu'elle leva son voile.

* C'était Nancy,

« Yous, jnadame, chez moi? Que venez- vous fairç

ici?

»~* Mon devoir ; » répondit-elle d'une vqix si basse quq je l'entendis à peine.

« Et, sans me donner le temps de me reconnaître, sans prendre même celui de s'asseoir, elle me dit que je tuais sa sœur; qu'Emilie ne comprenait rien et ne pouyait es effet rien comprendre à mes tergiversations perpétuelles ; que mes délais éternels la blessaient ai* cœur, qu'elle 14'aimait et méritait mon amour, qu'elle passait ses journées à pleurer, ses nuits h pleurer encore ; qu'elle changeait à vue d'œil, qu'elle était au bout de ses forces et qu'encore une fois je la tuais; que les choses ne pouvaient durer ainsi et qu'il était temps de preiîdre un parti quel qu'il fût; qu'il y avait de l'inhums^nité dans ma conduite;

qu'elle aurait, pour sa part, compris un refus, mais qu'elle ne comprenait pas mes lenteurs; qu'il valait mieux, si je ne voulais pas ce mariage, le rompre une bonne fois que d'agir comme j'agissais. On supporte mieux un coup violent mais décisif que ces alternatives d'espérances et de craintes toujours renaissantes.

« Depuis longtemps, ajouta-t-elle, elle voulait me dire tout cela, elle l'avait essayé plusieurs fois chez elle ; mais j'avais feint toujours de ne pas l'entendre, éludé toujours une explication ; mais cette explication était devenue nécessaire; le bonheur de sa sœur, sa vie y étaient intéressés; ce qu'elle n'aurait pas fait pour elle-même, elle devait le faire pour Emilie ; et puisque j'avais refusé constamment de l'écouter chez elle, il faudrait bien que je l'entendisse chez moi. Elle savait bien que sa démarche était une inconvenance, pis peut-être, qu'elle pouvait être mal jugée, qu'elle le serait si elle était connue, mais que ce n'était pas sa faute. Sa conscience ne lui reprochait rien, et quant à moi je la connaissais assez pour lui rendre justice.

« Sa voix tremblante, en commençant, s'était affermie par dégrés. Le sentiment du devoir qu'elle accomplissait, au péril de tant de choses, lui avait rendu l'assurance que l'émotion de son entrée chez moi lui avait d'abord ôtée. A mesure qu'elle parlait, elle s'animait davantage et finit par s'élever k l'éloquence; mais à la véritable, celle qui part d'un cœur droit et convaincu. Lorsque, en terminant, elle en vint à sa propre justification, elle fut si noble et si simple que je fus touché jusqu'au fond des entrailles. Je ne l'avais pas interrompue une seule fois et n'avais manifesté, par mon geste ou par mon regard, aucune opinion. Seulement j'avais les yeux attachés sur elle invinciblement, et si mon visage n'exprimait rien, mon cœur était à ses pieds.

« J'avais eu le temps de préparer ma réponse ; elle fut telle que tout le monde et vous-même, monsieur l'abbé,

auriez pu l'entendre. Je passai condamnation sur tous les reproches qu'elle m'avait adressés et je m'en fis devant elle qu'elle ne m'avait pas faits. Je m'accusai d'irrésolution, de faiblesse, de cruauté. Je lui avouai mes combats et mes remords ; je lui dis, en un mot, tout ce que je viensde vous dire à vous-même, tout, excepté ce qui la concernait personnellement. Ma réserve a cet égard en disait plus que les paroles n'auraient pu le faire, et si elle ne comprit pas, c'est qu'elle ne voulut pas comprendre. Mais elle comprit.

« Ma voix était constamment restée au même diapason, ferme, froide et triste. Une seule corde avait vibré. Elle ne s'altéra un peu que lorsque j'abordai le chapitre de ma justification. Arrivé là, je ne fus plus assez maître de moi pour persévérer dans le rôle de statue que je jouais depuis si longtemps. Mon émotion déborda :

« — Madame, m'écriai-je, vous vous êtes réclamée de ma justice, quand j'ai besoin, moi, de votre indulgence. Mes torts envers votre sœur sont inexcusables et vous me les pardonneriez,, elle me les pardonnerait elle-même, que je n'aurais pas le droit de me les pardonner. Plût à Dieu que ce fussent là mes seuls torts et que ceux bien plus graves que j'ai envers vous....

« Je m'arrêtai brusquement. Je voulais dire, pour compléter ma phrase : « ne me rendent pas indigne « de la clémence divine ! » mais je ne l'achevai point et la laissai suspendue. Je sentis que je mettais le pied sur un terrain glissant, et qu'une fois le premier pas fait on n'est plus maître de s'arrêter.

« Au surplus, madame, repris-je de ma voix ordinaire, votre démarche était inutile et vos vœux exaucés d'avance. Au moment même où vous êtes entrée, j'allais écrire à votre père pour lui demander la main d'Emilie.

— Écrivez donc tout de suite; et puisqu'il en est ainsi, eontinua-t-elle en se levant, je n'ai plus rien à faire ici et plus rien à vous dire.

— Rien?... répondis-je tristement en l'accompagnant vers la porte où elle s'était dirigée immédiatement,

— Rien, monsieur le pasteur, répliqua-t-ella en me donnant mon titre avec une intention bien marquée,

— Eh bien! moi, madame, j'ai encore k vous dire beaucoup de choses, et puisque vous êtes venue ohe% moi1 vous n'en sortirez qu'après les avoir entendues. »

« A ces paroles effrénées je la saisis par le bras et la ramenai de force vers le divan où elle se laissa tomber plus qu'elle ne s'y assit. J'augurai dès lors que cette entrevue si bien commencée finirait mal.

« — Je voua écoute, monsieur, dit-elle, en recueillant toutes ses forces et en me jetant un regard de reproche. Je pense que c'est de ma sœur que vous voulez, me parler, car je suis» venue ici pour elle, pour elle seule. Je vous prie donc, je vous conjure de ne me parler que d'elle et surtout pas de moi. Vous la rendrez heureuse, n'est-ce pas? vous me le promettes? vous en prenez l'engagement devant Dieu?

— Heureuse 1 et moi croyez-vous que je serai heureux avec elle ?

*— Pourquoi donc l'épousez-vous?

— Parce que la seule femme au monde que je voulusse épouser ne peut être à moi,

— Pauvre Emilie I s'écria-t-elle en fondant en larmes, quel avenir on te prépare et tu te prépares & toimême !

•—Avouez, madame, que vous avez pour moi du mé^ pris.

— Du mépris ?

— Oui, car au lieu de partir, comme je vous l'avais annoncé, je suis resté et c'est une action méprisable.

•*— Il eût été mieux de partir,

— Savez-vous pourquoi je ne suis pas parti ?

— Je ne. veux pas le savoir.

— Ah! vous me comprenez : vous save? que je vous

aime sans que je vous l'aie jamais dit, comme je sais, moi, que vous m'aimez quoique vous ne me l'ayez pas dit non plus, Oh! oui, je vous aime; je vous aime comme aucune femme ne fut aimée, car je , vous aime aux dépens de mon honneur, de mes devoirs, de mes principes, aux dépens de mon salut. Je vous ai aimée tout de suite, dès la première fois que je vous ai rencontrée, car vous êtes belle, Nancy ; vos cheveux blonds, votre noble visage , votre grâce, vos gestes, votre sourire, tout en voua me charme et m'enivre, Votre langueur me touche, votre voix m'émeut, et, quand vous me regardez, le ciel est pour moi dans vos grands yeux bleus. Oh ! j'aî trop souffert, trop lutté, je me suis fait violence assez, longtemps ; il faut que la vérité éclate et que la nature enfin reprenne ses droits. Et dire que vous êtes k un autre, que vous ne pouvez être à moi et que vous auriez pu l'être ! Car ce n'est, après tout, qu'une question de date, de hasard : je pouvais vous connaître avant votre mariage, comme je vous ai connue après, et voua auriez pu m'appartenir, et maintenant il est trop tard! Je ne puis vous aimer sans commettre un crime , et ex*, . vous le disant, j'en commets un plus grand encore, Mau* dit soit le jour où j'ai voué ma vie au culte d'un Dieu sans entrailles qui nous jette sans défense au milieu de toutes les tentations et qui nous punit éternellement de la faiblesse d'un jour, d'un instant ! La voilà, cette loi, la voila telle que ce Dieu jalou* l'a dictée ; la voilà scellée de son propre sang et des larmes de cent générations ! *

« J'avais pris, en prononçant ces effroyables blasphèmes, un Évangile qui se trouvait sur ma table ; saisi d'un accès de frénésie furieuse, je le jetai sous mes pieds en m' écriant :

«Périsse la loi du renoncement et de la mort! Il n'y a de divin sur la terre que la beauté , il n'y a de saint que l'amour.

« Ne blasphémez pas , dit Nancy d'une voix épouvantée. Gela nous porterait malheur.

— Malheur?... Ah! je porte mon malheur en moi et je porte aussi le tien ; c'est moi qui te perds, qui t'ai perdue, et je me perds avec toi. »

« Immobile et tremblante , Nancy avait détourné les yeux de cette scène sacrilège et n'osait les reporter sur moi. Tous ses traits, tout son corps, exprimaient la terreur. Mais loin de voir en elle la chrétienne effrayée, indignée, f je ne vis que la femme; une femme qui était belle, que j'adorais en silence depuis si longtemps et qui était là, seule, à ma merci. Toute pitié, tout honneur étaient morts en moi. L'œil étincelant, l'air égaré, je marchai vers elle, résolu à tout, même au plus grand des crimes.

« Grâce ! s'écria-t-elle en tendant vers moi ses deux mains jointes. Ayez pitié de vous-même, sinon de moi! Je vous aime, vous le savez, que vous faut-il de plus? Je ne résiste pas, vous le voyez bien. A quoi me servirait la résistance ? Puisqu'un homme austère et fort comme vous a succombé, comment une femme aussi faible et aussi frêle que moi ne succomberait-elle pas? Je vous aime, vous dis-je, je t'aime éperdûment. Je n'ai jamais aimé que toi et je t'aimerai jusqu'à la mort. Je suis à toi, non par contrainte, mais de mon plein gré, avec bonheur, avec ivresse, parce que je veux être à toi, parce que je t'aime. Mais songe à ce que tu es, à ce que je suis; songe à Dieu qui nous voit, que nous irritons; songe, je ne te dirai pas à la mort, mais au lendemain.

— Eh bien ! nous serons unis dans l'éternité comme nous sommes unis sur la terre, m'écriai-je en la saisissant dans mes bras. Si tu m'aimes, prouve-moi ton amour, en te perdant avec moi', comme je me perds avec toi. »

« Ici, monsieur l'abbé, il faut laisser tomber le rideau. J'aurais dû même le laisser tomber beaucoup plus tôt et ne pas offenser vos oreilles par le récit de tant

d'horreurs et d'impiétés. Mais j'ai pris l'engagement de tout vous dire et je vous dis tout. Vous devinez la fin de cette scène digne des démons de l'enfer. Supposez tout ce qu'il y a de plus crimmel, de plus abject, et vous resterez encore au-dessous de la réalité.

« Le soir était venu, je reconduisis Nancy chez elle. Il y a loin de là Via del Palagio où je demeurais à la Via délia Scala qu'elle habitait. En passant sur la place du Dôme, je lui proposai d'entrer dans la cathédrale, moins par un sentiment de remords ou de piété que pour rester avec elle quelques instants de plus. Au moment où nous entrions dans l'église, la cloche de la Miséricorde, qui est tout près, sonna son glas funèbre, exactement comme le jour de néfaste mémoire où je mettais pied à terre à Florence pour la première fois. Je l'avais entendue souvent tinter depuis; jamais elle ne m'avait paru si lugubre. Nancy en fut frappée aussi et se serra contre moi en me disant :

« J'ai peur ! »

« Je la rassurai par de tendres paroles et en pressant son bras contre ma poitrine. Nous entrâmes dans le Dôme dédié à Sainte -Marie des Fleurs, nef imposante dont Michel -Ange disait, lorsqu'il élevait déjà dans sa pensée la basilique du Vatican , qu'on pouvait l'imiter mais non aller an delà. Et cependant un sénateur florentin avait proposé de la démolir pour agrandir la place! L'église était sombre, déserte et plongée dans un profond silence. Quelques fidèles agenouillés dans Quelques chapelles en peuplaient seuls la solitude , et les lampes des autels en éclairaient seuls l'obscurité. Nous en fîmes le tour à pas lents, Nancy suspendue à mon bras et moi penché sur elle comme pour la couver du regard. Nous étions si étourdis encore tous les deux, si pleins des douceurs empoisonnées du crime, que nous ne parlions que de notre amour et de notre bonheur. Nancy voulait toujours sortir et toujours je la retenais ; enfin je lui rendis la liberté.

« Nous allons nous quitter, lui dis-je en soupirant. Qui sait quand nous nous reverrons. Bien des jours vont se passer peut-être sans nous dire que nous nous ai-» nions. ,

— Eh bien ! me répondit-elle en me serrant les mains, si nous ne pouvons nous le dire demain, disons-le-nous aujourd'hui mille et mille fois. Je t'aime ! Je t'aime ! Je t'aime!... »

* Je ne lui répondis qu'en la pressant sur mon coeur. Noyés dans l'ombre d'un pilastre, nous échangeâmes une, étreinte criminelle, jusques dans la maison de Dieu, Au même instant un cri perçant, un cri désespéré, déchirant, se fit entendre h quelques pas de nous, et nous aperçûmes une, figure humaine étendue sur le pavé de la grande nef derrière le pilastre où nous étions cachés. Tout ce que Fohscurite permettait de distinguer, c'est que c'était une femme ; mais il était impossible de reconnaître ses traits, Un sacristain, attiré par le cri qu'elle avait poussé, accourut pour la secourir; j'en voulais faire autant; mais une terreur superstitieuse, jointe à la crainte d'être reconnue, s'était emparée de Nancy, et elle m'entraîna hors de l'église. Mon premier-devoir était de la suivre, de la protéger, et je ne la quittai qu'à sa porte avec de nouvelles marques de tendresse et de nouveaux regrets,

« Si passionnés que fussent nos adieux, ils étaient ce* pendant mêlés d'un sentiment de tristesse indéfinissable, comme si quelque catastrophe nous eût menacés et que nous nous vissions pour la dernière fois. Je ne pus de toute la soirée seeouer ce pressentiment sinistre et je rentrai chez moi fort triste et fort tard. On me dit que le mari de Nancy avait envoyé plusieurs fois chez moi dans la soirée; il était arrivé chez lui un grand malheur et il me priait de m'y rendre sur-le-champ. »

« J'y cours.

« Ce pauvre homme vint au-devant de moi les yeux en larmes et tous les traits décomposés. Voici ce qui était ar-

rivé. Ou avait rapporté dans la soirée Emilie sans connaissance. Elle avait été trouvée eu cet état dans la cathédrale. Le sacristaiu ayant prévenu immédiatement la confrérie de la Miséricorde, le hasard avait voulu qu'un des gentilshommes florentins, qui ce soir était de service, la reconnût pour l'avoir vue au bal. C'est h cette circonstance fortuite qu'elle avait dû de n'être pas portée de l'église à l'hôpital. Elle avait repris ses sens depuis quelque temps, mais elle n'en allait guère mieux; elle n'avait pas prononcé une seule parole et ne reconnaissait personne.

« Ce n'était pas le seul malheur de la soirée. Envoyant rapporter sa sœur dans cet état, Nancy s'était trouvée mal * à son tour et une crise nerveuse des plus alarmantes s'était déclarée. On l'avait couchée immédiatement, et elle n'avait cessé depuis d'être en proie à une fièvre qui mettait ses jours en danger. Sa chambre était interdite h tout lé monde, même à son mari. Mais on me conduisit auprès d'Emilie. EUç était étendue sur son lit de jeune fille, et son beau visage encadré de cheveux noirs reposait sans douleur apparente, quoique excessivement pâle, sur un oreiller moins blanc que lui. Ses yeux avaient un éclat étrange et qui me fait toujours frémir quand j'y pense, car je fus poursuivi longtemps et je le suis encore par ce regard fixe et hagard. On avait espéré que ma présence pourrait déterminer chez elle une crise favorable, cet espoir fut déçu, Elle ne me reconnut pas plus que les autres. Je pris sa main qui pendait le long du lit ; elle était inerte et froide. Sans le mouvement de son cœur, qui battait encore, et l'ardeur fiévreuse de son regard, on aurait pu croire qu'elle était déjà morte. Plût à Dieu qu'elle l'eût été et qu'il l'eût rappelée tout de suite dans son sein paternel !

« Je crus m'apercevoir que ses lèvres remuaient : je pensai qu'elle voulait dire ou demander quelque chose ; je m'approchai pour saisir ses paroles, et je les saisis en effet. Savez-vous ce qu'elle murmurait dans son délire? * Je t'aime! Je t'aime î Je t'aime \ » C'étaient les trois

derniers mots qu'avait prononcés sa sœur dans la cathédrale, au moment même où le cri formidable de l'inconnue nous en avait chassés. Je compris ou plutôt je devinai tout.

« Ne pouvant s'expliquer ma froideur persévérante avec elle et ne lui trouvant aucune cause légitime, Emilie avait sans doute conçu quelques vagues soupçons; une fois éveillée, la défiance va vite. Une imprudence de Nancy, quelque circonstance fortuite et secrète que je n'ai jamais sue, ou seulement son instinct de femme, quelque chose enfin l'avait mise sur la trace de la vérité. Voyant sortir sa sœur dans la journée, probablement avec un peu de mystère, afin de dissimuler sa démarche auprès de moi, elle l'avait suivie jusqu'à la porte de ma maison, l'y avait attendue, et nous voyant sortir ensemble était entrée derrière nous dans la cathédrale. Vous savez ce qui s'était passé là; l'infortunée y avait reçu au cœur le coup mortel.

« Il est probable, il est hors de doute que Nancy avait tout deviné aussi bien que moi;, de là son désespoir et la fièvre qui la tuait. Je n'ai pu faire à cet égard que des conjectures, car je ne l'ai jamais revue et personne ne l'a revue sur la terre. Elle fut quatre jours entiers entre la vie et la mort; le cinquième au soir, comme on la croyait sauvée , elle mourut. Prions pour elle , mon frère ; il lui sera beaucoup pardonné , parce qu'elle a beaucoup aimé. »

Monsieur Julien s'agenouilla au pied de son crucifix et y resta quelque temps abîmé dans une prière mentale. Je l'imitai de mon côté ; quand il se releva, il avait les yeux noyés de larmes et ne cherchait nullement à les cacher. Son émotion cette fois était si forte qu'il fut plusieurs minutes avant de pouvoir parler. H reprit enfin la parole en ces termes :

« Vous attendez la fin de mon histoire ; il me reste peu de chose à vous dire. La mort de Nancy fut un deuil général dans toute la colonie. Je ne vous parle pas de moi,

monsieur, il est des douleurs où les mots n'atteignent plus. La mienne était d'autant plus inconsolable que le remords s'y mêlait. Nancy était morte un samedi soir; le lendemain je montai en chaire comme de coutume; je n'y étais pas, grâce à Dieu, monté depuis mon crime. Il avait fallu moins d'une semaine pour consommer toutes ces catastrophes. Je montai les degrés de ma chaire comme un condamné monte à l'échafaud. Le remords bourrelait mon cœur, la douleur me suffoquait.

« J'avais eu d'abord la pensée de prêcher sur ces magnifiques paroles du prophète Isaïe : * Gomment es-tu tombée « des cieux, étoile du matin, fille de l'aurore1? » Mais un sentiment de pudeur que vous devez comprendre me fit craindre des allusions trop transparentes et de nature à contaminer malgré moi cette mémoire chérie. Je choisis donc un texte plus général et je m'arrêtai à ces paroles non moins magnifiques de saint Paul : « 0 mort ! où est ton « aiguillon? 0 sépulcre! où est ta victoire1 1 » Il me serait impossible aujourd'hui de me rappeler une seule phrase de mon discours, car je n'avais rien préparé et je m'étais abandonné tout à fait h l'inspiration du moment. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'un sanglot universel éclata dans l'auditoire à la fin du sermon et que moi-même je m'évanouis dans ma chaire.

« Les obsèques de Nancy eurent lieu le lendemain et ce fut moi encore qui les présidai. Le pasteur se doit à son troupeau dans la vie et dans la mort. J'accompagnai à son dernier asile, au champ du silence et du repos, cette femme infortunée qui a tant souffert, que j'ai tant et si mal aimée. J'ai vu glisser dans sa fosse le cercueil où dormaient ses grâces et sa beauté ; j'ai entendu rouler dessus, pelletée à pelletée, la terre qui la scelle à jamais, et si je ne suis pas mort de douleur au bord de cette fosse inexo-

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