‹ Les amours d'un Hercule Savinien LapointeChapitre 1 sur 6 · AV1N1EN LAPOINTE · texte numérisé non relu

AV1N1EN LAPOINTE

Lm An««r* U«n«W.— A

T«tl« rapmiaettoa fM iMerdii».

LES AMOURS D‘ÜN HERCULE

! inundc que de voyager dans de pareilles I conditions.

C'était l'avis au-ssi du célèbre Mouton,

I malgré scsjarrets d'acier et son corps de fer.

C’était celui aussi du pauvre Léonard, malgré sa philosophie et son habitude de la vie.

‘ Mouton était un de ces hommes rares 1 envers (jui la nature avait été prodigue ’ de muscles, de sang et de nerfs. IVI. Mou- I ton lam;ait en l’air des poids do cin- I qualité kilos, avec l’aisance et la gr&cc du I jongleur indien, qui fait danser tour- ! A-tour dos boules de cuivre creux dans I la paume do sa main. Voilà pourquoi i M. Mouton courait do foire en foire ho I faire admirer des demoiselles cainpagnar- ! des, et jalouser dcH fort.s-àrbras do différentes localités.

j Certainement que plus d’une villai geoise, sorUintdo contempler les attitu- ; dos luxuriantes de ce nouvel Hercule, dc- ; vait, par la comparaison , trouver son ! homme bien mince ou son prétemln bien I chétif. Que Dieu nousprésen’O des com- I paraisons ! nous avons tous tant que 1 nous sommes peu do chose à y gagner I et eonsidérahlemont à risquer; et pour ■ si grf)8 que soit notre orgueil, il y a tou- I jours quoique Hercule qui coudoie, efface et renverse nos petites et folles prétentions. Du reste, nous devons ajouter, pour l’honneur de notre Alcide, qu'il no tirait aucune vanité do sa force : il se contentait d’en tirer un certain lucre, at- I tendu qu’il avait grand appétit. II était, i en plus, d'une douceur extrême ; ce qui fait que ses amis l’avaient surnommé Mouton.

M. Mouton n'avait que trois compagnons de voyage : un pitre , pour faire la parade et l’annonce ; puis une espèce do turc pour disposer les poids , barres de fer, bibîots, etc ; puis un cheval pour traîner la voiture, ou scs équipages, comme il le disait. Ce jour-là, pourtant, ce jour où nous parlons, la

patience de M. Mouton fut mise à une I rude éprouve; il s’en tira à son honneur.

II avait exploré Choisy-le-Roi et ses [ environs. Les recettes avaient été abon- | dantes, le succès complot. Malheureuse- > mont. le sort voulut que M. Mouton , i en bon maître , doublât les appointe- ^ monts de son turc, dont, après tout, il j était fort content. C’était le matin du | départ. Il fallait , coûte que coûte , se | trouver le jour mémo à la barrière Fontainebleau-

Mais, hélas! l’homme propose ; mais le | liasard dispose. I

Le pauvre turc, tout fier de voir don- j hier ses appointements, courut éveiller le pitre à son auberge, et voulut le régaler ; i il le régala ou plutût ils sc régalèrent si bien que le pauvre turc, qui était gras, replet et sanguin, tomba foudroyé d’une attaque d’apoplexie en rentrant clicx lui. Quand M. Mouton voulut so mettre i en route, il trouva donc son turc mou- ' rant et sou pitre dans un état d'ivresse toi, qu'il no put en tirer une seule pa- !

rôle. M. Mouton recommanda qu’on :

eût bien soin do son turc, quoique le | médecin eût déclaré qu'il mourndt dans j la nuit; il jeta son pitre dans la voiture !

au milieu des biblots, attela Biribi et !

partit à la nuit tombante. A peine eut-il fuît un quart de lieue que voilà Biribi qui s’arrête tout court. En vain il le fouette , j Biribi rue et n’avance pas. Mouton n‘y j comprenait rioii. Alors sc plaçant en face de son cheval, il lui parla en ces tonnes :

— Ainsi, tu ne veux pas marcher?

L'animal tourna la télo comme jmur dire Non.

— Biribi , pourquoi ne veux-tu pas marcher?

Biribi lui montra ses dents longues et blanches.

LKS AMOÜIIS D’UN HERCULE.

— Qu’cst-cc que cela veut dire? demanda M. Moutou.

L'aniitiul ouvrit la bouche le plus largement possible , puis se mit üi liCDuir et à soufHcr des naseaux.

— Tu as soift

L’animal tourna la tôto comme pour dire Non.

— Qu'as-tu donc alors!

L'animal agita les tlnncs, tomba surlcs genoux, et recuinmcm;a ii ouvrir la bouche.

— J'y suis, tu as faim!

L'animal se releva, secoua la tôto pour dire Oui.

— Comment? cst-cc que lo turc ne t’a pas donné ton picotin?

Et l'animal fit signe que non.

— Alors tu ne veux pas marcher?

L'animal ouvrit encore la bouche , ce qui voulait dire : Pas do picotin, pas de coup de collier.

Pour son malheur, M. Mouton avait afTairc à un animal savant, qui coimais* sait scs droits et savait les faire valoir.

La béte entétée ne bougea pas plus qu’un roc. Ce que voyant, M. Mouton détela tranquillement l’animal , l'attacha derrière la voiture et se mit bravement à traîner scs équipages jusqu'à l’auberge voisine. Il fit presque une lieue ainsi. La pluie tombait et la mauvaise humeur s’était invisiblement emparée de la cerrelle de M. Mouton. la mauvaise humeur, oui; mais la colère, non.

La première auberge qui sc présenta fut celle du Ckevat-Blanc. 11 était minuit, tout le monde dormait. Après avoir frappé inutilement pendant une demiheure, M. Mouton eut comme un petit mouvement d’impatience ; ce qui fit qu’il heurta a la porto avec un peu plus de chaleur qu’il ne le croyait sans doute , car

I la porte s’ouvrit tout-à-coup avec un hor- 1 i riblc fracas. 11 n'avait donné, copeudaut, |

I contre le pèno qu’un imperceptible coup { de poing.

— Quoi donc! s’écria rhételior en I éveillant sa femme, cst-co que le tonnerre | serait entré chez nous !

Mouton, qui n'y voyait goutte, pénétra dans rauberge. Il sc heurta contre une table sur laquelle on avait entassé chaises, bancs et talvourcts : tout dégringola avec un éclat épouvantable.

—Le tonnerre 1 le tonnerre chez nous !

! s'écria do nouveau lo malheureux aubergiste on secouant sa femme qui ac four- I rait la tète sous les draps, et qui insensiblement s’était glissée aux pied» du lit. tant elle avait grand’pcur.

Mais ce fut bien autre chose lorsqu'il ontcudit une voix lui crier : j

— Eh ! l’ami! j

I — Nous sommes perdus , murmura ' l’aubergiste ; on a dit : Eh ! l'ami : il y a des malfaiteurs chez nous.

— Eh ! l’ami aubergiste , continua [ Mouton, voyons, sacrédicu, descendez de I votre poulailler : j’ai soif et faim, Ion- ■ norre! N’.avez-vous pas peur que l’on ne vous mange ? dépêchons et vite de la lumière , sacrebleu! I

L'hfStelier, mieux réveillé, plus ras- i

suré, descendît un bougeoir à la main, |

I aprc.s s’ètrc habillé à la hâte. I

j — Est-cc que c’est l’habitude chez ' vous de dormir les portes ouvertes ! dit Mouton à l’aubcrgisto , avec uu petit air goguenard.

— Le diable soit de notre serrante !

clic n’en fait jamais d’autres, répondit le maître d’auberge en jurant ; elle aura encore oublié de fermer la porte.

— Voyons, continua M. Mouton, il j faut nous faire un feu do tous les diables ' dans cetto chominéo; la pluie est froide

et je suis tout traversé. Qu avez-vous à manger, papa!

— Une bonne épaule de mouton avec des haricots sautés dans le beurre.

I — Excellent ! Après ?

' — Nous avons ensuite du maquereau.

' — Combien de maquereaux l

I — Deux.

— C'est bien, papa. Apres !

! — Il nous reste encore une livre de

côtelettes dû veau, avec un joli poulet, une fraîche salade au céleri , quelques bondons à la crème et du roefort A s en I lécher les doigts.

— Eh bien ! papa, vous nous servirez tout ça.

■ — Combien île couverts , s'il vous

plaît!

— Un.

— Plaît-il î fit l'aubergiste qui croyait avoir nml entendu.

— Un seul, répéta M. Mouton, en accentuant sa réponse de façon à ce qu’il I ny avait plus moyen de s'y méprendre.

Tandis que je me sèche, conduisez mon , cheval à l'écurie ; vous lui donnerez à I manger. M. Mouton fit chanter les écus au fond de scs goussets, ce qui rassura,

I consola et enchanta singulièrement lo I maître-d’hôtül.

i Quand l’aubergiste revint , M. Mouton ' lui fit cette question encore : — Dites ' donc, papa, est-ce que vous n’avez pas de soupe à nousoffrir !

— Si fait , pardonnez-moi , répondit l’aubergiste.

I — Eh bien! dît alors M. Mouton,

I emplissez -nous cette soupière et scr- ! vez.

i M. Mouton était déjà à moitié de son

D'ÜN HERCULE.

repas lorsque l'on frappa d’une main ti- | mide à la porte do l’auberge.

— Entrez, cria l’aubergiste

Un pauvre homme , de cinquante ans environ , vêtu d’une longue redingote 1 couleur marron , d'un pantalon jaune i étroit et court, coiffé d’un énorme chapeau connu sous lo nom de chapeau-boli vard, apparut sur le seuil de la porte. | physionomie était maigre , triste et inquiète. 11 SC glissa dans l’auberge plutôt qu’il n’y entra. Une personne de dix-huit ans environ raccompagnait ; elle avait un j grand œil brun, des cheveux longs , noirs et nattés, la taille dégagée, le teintanimé, j les dents blanches et les lèvres vermeil- .

les. Un corsage en velours, parsemé de ' paillettes jaunes et blanches, des brodequins de chèvre avec des chatons au- * tour; un maillot de soie avec une jupe de dentelle ; tel était son costume. Lorsqu'elle entra avec le vieillard, im largo manteau do drap l’enveloppait du haut en bas. Lo vieillard portait sous son bras j une flûte , des échasscs et un tambour , de basque. '

Cet homme so nommait Léonard do Bcauinunt ; cette jolie fille s’apj)clait tout , simplement Pervenche. Ces gens étaient de pau\TC8 bateleurs. |

Ils s’en revenaient tout tristes ; la recette pour eux n'avait pas été excellente :

les frais d’auberge payés, à peine s'il leur restait de quoi sc rendre à la barrière Fontainebleau, dont c’était la fête le lendemain. Ils s’étaient mis en marche vers le soir pour éviter les frais d hôtelleric , [

lorsque la pluie les surprit au milieu de la route. Depuis longtemps déjà ils s’étaient mis à couvert sous les branches ' d'un des grands arbres qui bordent le chemin, juste en face de l’auberge du CAe- i rul-.&hznc, quand, perdant patience, gi*c- > lotant sous lapluio et la lassitude, ten- j tés par la lumière qui brillait et lo feu do | l’àtre qui luisait à leurs yeux chaque foi.s que s’ouvrait la porto, ils se décidèrent | enfin à demander l'hospitalité. Ce fut | Léonard qui prit la jmrole. i

LES AMOl'RS D'UN HERCULE.

I — Bonjour, messieurs. Et cet homme 4U son chapeau avec une extrême poli- , tessc ; puis s’adressant à l'hôtelier :

— Auriez-vous deux lits , monsieur ' riiôtolier î un pour moi , un autre pour ' ma fille !

\ — Nous avons ça , reprit l'auber-

giste. C’est trente sous pour vous doux.

— Soit, reprit le pauvre homme.

C’était à dix sous près tout ce qu’ils I possédaient.

i — Que vais-je avoir l’honneur de vous servir, dit l’aubergiste. Il n'y avait, dans la question de cet homme , comme on ' pourrait le supposer, ni intention ironique, ni d’Aprete au gain. Ce n’était là qu’une de ces phrases stéréotypées au palais des marchands , et qui s’adresj sent, ainsi que leur enseigne , à tous les ' voyageurs .

I — Une chopino et deux sous de pain,

I répondit le pauvre homme , .allant s’as- ! seoir avec sa fille à l’extrémité de la , salle, dans l’ombre, sur un bout de table ' isolée.

i — L’hôtelier ! une bouteille ! s’écria M. Mouton, à ce moment. C’était le I sixième que M. Mouton se proposait d’en- I gloutir. Comme l’aubergiste allait pour 1 descendre à la cave, il le rappela,

— Papa, trois bouteilles ! L’aubergiste n’en pouvait croire ses yeux.

' 'Voici ce qui explique la rectification du premier commandement. Mouton avait un excellent cœur, les hercules n'en sont pas exempts. Il avait même une certaine sen.sibilitc qui chez lui suppléait à : une intelligence assez aride D’aboi-d I il n’avait pas fait grande attention à 1 l’entrée de ses confrères m.ilhcureux et ; dans la débine. Cependant la voix douce .

^ grave, polie, du père Léonard, avait pénétré, scs manières faciles et modestes : lui avaient inspiré une certaine déférence ! pour CO vieillard. Enfin, quelque soit le

débat qui se fit on lui, toujours est-il que la pensée soudaine de lui offrir un verre de vin avait chanté dans son cœur. La difficulté , maintenant , était de savoir comment il inviterait cc vieillard si poli , comment il ferait pour vaincre les préjugés d’un homme qui semblait envelopper une grande fierté sous sa redingote couleur marron. Mais, nous l’avons déjà dit, M. Mouton avait l’intelligence du cœur, celle qui obvie à tout, commande tout, triomphe de tout.

Notre hercule débute donc de cette manière.

— Monsieur, il fait toujours bien mauvais temps dehors, la tempête continue!

— üui, monsieur , répondit le pauvre homme.

— Vous venez sans doute de loin ?

— De Fontainebleau.

— Vous me paraissez trempés comme des canards , ajoutaMouton, ne connaiss.ant pas grand’cliose aux formes oratoires. 11 jctaquclqucs bûches dans l’àtrc et continua :

Le feu des auberges est fait pour tout i le monde , il faut voua en approcher , j voua sécher et vous chauffer. Pourquoi no faites-vous pas sécher votre demoi- i selle? Venez, mademoiselle, venez donc vous chauffer les pieds; il y a. Dieu merci, ^ place au foyer, et le feu vous invite. !

Disant cela il se lova pour lui offrir la main. .

Mouton avait touché la cordc sensible.

I la corde paternelle.

— Va, ma fille, va te chauffer et sèche I I tes vêtements , avait dit le père Léoi nard.

— Et vous , répondit Pervenche, et vous, père, est-ce que vous no voulez pas j vous chauffer et vous sécher aussi ! |

I Le père Léonard suivit sa fille. |

UiS AMOURS D'UN HKRCÜLli:.

Encouragé par ce premier succès , I M. Mouton ajouta :

— Ah ! monsieur, un bon feu et un souper chaud , il n’y a rien de meilleur au monde ! Mais il y a aussi une chose fort triste, c'est do souper seul.

— C’est vrai, répondit le pauvre homme, n’apercevant pas le piège.

— Aussi , continua M. Mouton , vous ' ne vous figurez pas combien je m’ennuie j d’étro là, .«eul, à cette table ; je n'ai pas j d’appétit, je no sais à qui parler..*., il 1 n'y a rien tel que la société pour nous ' faire faire un bon repas. L’inventeur des dtner à plusieurs dut être un gourmand.

Notre hercule, heureux d’avoir trouvé un mot, riait, riait aux éclats. Cependant il Démangeait plus. •

— Tenez, ajouta-t-il encore, vous me I paraissez un brave homme, vous, incai pable de nuire à votre piocbain ? voulez- ' vous me faire un grand plaisir ; voulczvous me rendre un grand service, à moi ?

I • — Do tout cœur si je le puis, répondit

I le pauvre hommo.

— Vous le pouvez si vous le voulez, s’écria Mouton.

— Eh bien ! allons, parlez, répondit le ' père Léonard.

— Je vous tiens , dit Mouton en luiménio. Voici deux chaises pour vous , asseoir à cette table , ayez pitié d'un I homme qui s'ennuie , et veuillez avoir ■ rohügoancc de partager mon modeste * souper.

— Merci, grand merci , monsieur, fit le pauvre homme.

En disant ces mots, Léonard jota un regard de côté sur le visage de sa fille.

Elle était pftle. L’enfant avait grand besoin ; le père Léonard en fut troublé. A ce refus , Mouton devint pourpre ; il considérait ce refus comme une offense. 11 eut alors une sorte d’éloquence.

— Sans doute, dit-il, vous ne savez pas qui je suis ; maist aussi ai-je demandé qui vous étiez , moi I Vous me paraissez des ; gens d’excellent visage, cela me suffit. Et, d’ailleurs, s'il faut vous dire mon nom, le 1 voici : Jome nomme Chabert-rHoreulo, dit I Mouton.Moutonn’cutpas plus tût déployé | ses titres qu'aussitôt le vieillard se leva, i lui fit do nombreux compliments sur sa force et labcautéde ses divers exercices.

(On doit sîiluer toute puissance.)

— Ainsi, vous acceptez mon dîner? dit l'hercule, en leur présentant des chaises qu'il faisait pirouetter au bout do ses doigts.

(Toute puissance oblige et doit tribut.)

Quand l'auborgisto revint, il avait deux convives déplus é servir.

Tout le monde mangeait arec appétit etgatmont, selon le désir de M. Mouton, quand un ivrogne apparut iiiopinémont au milieu du festin. C'était un eufant de dix ans , avec les cheveux do l'ange Gabriel ; la bouche grande et la figure d'un magnifique oval. Bien que le vin eftt bouleversé ses traits, on sentait que la tristesse et l'cspiégloric en étaient le caractère saillant ; scs membres grêles flottaient dans un maillot de coton blanc.

Cet enfant était le petit pitre que M. Mouton avait oublié dans la voiture au milieu des biblots. L'hercule, le vovant entrer dans cet état, eut d'abord envie de rire; mais il lui sembla qu’il était mieux de moraliser, L’bourc était mal choisie assurément; mais M. Mouton tenait à prouver sa moralité; il lui cria donc do sa plus grosse voix :

— D'où viens-tu, coquin?

— C’est le turc, mousieur.

— Un galopin, sc soûler comme un homme !

— C'est le turc, monsieur.

— N'as -tu pas de boute ?

— Monsieur, c’est le turc.

Tandî» que M. Mouton récriminait, le père Léonard s’était levé et avait dit un mot A l'oreille du caLaretier. Un moment après une bouillotte pleine d'eau cliantait |, dans l'jVtre ; Mouton continuait : i

— Je lie garderai pas davantage à | mon service un moutard qui se livre A la i boisson. I

— Monsieur, c’est le turc qui m’a fait prendre une médecine.

— Une médecine A six sous le litre, répliqua M. Mouton; tu t’en iras, coquin!

— Oh lA! oh là! le cœur, monsieur!

! — Je te mettrai dehors, scélérat!

— Que je suis malade, monsieur!

— Il ne fallait pas boire, malheureux!

— Oh ! la médecine ! gredin do ture I criait l'enfant. OhlA! le cœur* ne tournez pas comme ça !

— Un méchant crapaud que j'ai ramassé dans la boue, s'écriait l'hercule, commençant à s’attendrir sur l’état du I petit ivrogne.

— Ah ! mon Dieu ! que je suis malade!

I disait l'enfant.

1 — Un gueux que j'ai débarbouillé,

' élevé, nourri , depuis l’Age de quatre ans,

I messieurs, continuait Mouton, prenant le monde à partie.

— Ne me laissez pas mourir! s'écriait I l'cufant, d'une blancheur livide.

^ — Un petit coquin qui , sans moi, se-

rait mort de faim, me faire tant de peine!

ajoutait l’hercule visiblement attendri.

I — Père, s’écriait l’enfant tournant scs beaux yeux bleus vers M. Mouton; bon père, avez pitié encore une fois do votre petit orphelin

— Ce sera la dernière , malheureux , répondit l'hercule, tâchant do cacher son émotion.

— C’est ce que me disait ma honuo !

mère, quand j’en avais une, répondit l’enfant, et deux grosses larmes roulèrent !

sur SOS joues creuses et pâles.

— Allons! voyons, tais-toil répliqua Mouton le prenant ilans scs bras.

— Mon pauvre petit Gil! dans quel I état, gredin de turc I il m’a tué mon pau- \ vre petit Gil!

Et cet homme, fort comme un mur, ploui*Ait comme un enfant.

— Voici qui le sauvera , dit alors lo père Léonard , présentant une tasse du thé au petit Gil, qui la prit avidement | des mains du vieillard on jetant sur cet !

excellent homme un regard profond.

— A présent, au Ut, fit le père Léo- ! nard en souriant. Et l'on emporta le petit ' ivrogne qui renditle reste do sa médecine que le turc lui avait fait prendre. Tout ' le monde rassuré sur la santé du petit ' GU, le repas continua.

Vers la fin du souper une main mysté- j rieuse avait poussé doucement la porto, I puis un visage pâle s'était allongé du seuil ! dans l'intérieur. Penenche poussa un cri.

Quand on la questionna sur son trouble, ’ ellcréponditenriantqu'ellc s’était morflii [ la langue. Tout Iç monde la crut et l'on | alla galroent se mettre au lit.

Léonard réfléchit A son aventure.

L'hercule trouva que la petite hohémienno \ était bien jolie. Pervenche se demandait ‘

quel pouvait être ce personnage mystérieux qui ne cessait de la suivre depuis sa sortie de l'Opéra, et tout le monde s’endormit lA-dessus : le père Léonard f ayant enfermé sa fille dans la crainte qu'il avait des aventures d’auberge.

Noua avons omis ilc dire que lo père I Léonard, qui avait retrouvé un éclair de

LES AMOURS D'UN IIBRCULE

I jeunesse dans la chaleur du rîn, fit un tel I aalut en se retirant ; qu'il y mit tant de ! gr&co , tant d'aisance et do souplesse ; que son geste facile fut accompagné d’un Bourire si enjoué, si fin, si bienveillant, que le pauvre mattre^'hétcl ne sut qu’en penser; et, dans son trouble, il demanda sérieusement :

— Monsieur reut^il qu'on lui bassine son lit !

~ Cet hommC'là doit être un marquis déguisé, se dit l'héte à lui-même , mais asses haut pour être entendu de l’homme qui avait effrayé Pervenche et qui entrait ^ns le moment.

— Cet homme est un paillasse ! lui oria IVnconnu; puis il ajouta : Donnez-moi une bouteille de votre meilleur vin. Oui ' continua-t-il , en se versant largement A boire, oui, ce pau>TC vieux est maintenant un paillasse , après avoir été un gentilhomme.

L’aubergiste, qui s’était assis silencieusement au coin du feu, prit la pincette et regarda l'inconnu d'un air qui | semblait dire : J'écoute; continuez. L’ inconnu le comprit et lui dit :

— Cet homme était fils unique d'une famille noble autrefois , mais que le temps, les alliances et les révolutions

LES AMOURS D DN HBRCULB

P#»ncnclM?.

avaient un peu décolorée ; il reçut dans sa jeunesse une instruction fort étendue. A trente ans il hérita d'une immense fortune. 11 tint table ouverte, donna des soirées, attira chez lui les savants, les artistes et les gens do lettres. U prodigua des encouragements , soutint les théâtres, alimenta les journaux de sa plume et de sa bourse. Si bien , qu’un jour les billets arrivèrent enfouie. Malheureusement l’argent avait fui la caisse, les billets revinrent protestés. Bref, on vendit tout chez lui : savants, artistes, gens lettrés et non lettrés , amis et maîtresses disparurent comme parenchimtemcnt. Le millionnaire vendit quelques diamantsqui

lui restaient, ce qui lui donna le moyen de réfléchir quelques mois encore sur sa position et sur le parti qu'il devait prendre.

11 avait à choisir entre vivre et mourir.

Pour mourir il avait cent moyens pour un et peu coûteux; mais s’il se décidait à vivre, cola devenait un peu plus dispendieux. Il était donc flottant entre la vio et la mort. Je crois mémo qu’il allait jouer l'un contre l’autre à pile ou face, lorsqu’en passant derrière l’Opéra il en vit sortir une jolie petite danseuse, qui paraissait être au dernier paroxysme de l'exaltation. Léonard eut la curiosité do lui demander quelle était la raison qui paraissait la jeter dans un pa-

m:s amours ï) ün in:af:bM;ii.

rcil désordre. Alors la fureur tombant, les larmes se firent jour dans les yeux de la jeune fille; clic s’écria en sanglotant :

— Je suis danseuse, j’ai du talent, je suis belle, tout le monde en convient, et le directeur refuse mon début.

— pourquoi donc cela , mon enfant t lui dit Léonard.

L’enfant ne répondit qu'un mot.

— 11 me trouve trop sage.

— Qu’allcz-vüus faire alors î lui dit le cinlevant millionnaire.

— Je vais acheter des échasscs , un tambour de basque et courir les rues, répondit fièrement la jeune danseuse.

— • C’est bien! cela, s'écria Léonard ; enfant , je veux m'associer à ta fortune.

Dans les heures do folle jeunesse , j’ai appris à marcher sur dos œufs sans les casser; je saisjeterdu feu par la gorge, avaler une cruche d’eau . me percer un trou au front pourron faire jaillir ensuite comme d’un rocher. Viens! tu es mon enfant , je suis ton père ; ma présence à côté do toi peut pré.sorver ta jeunesse de hicn des ennuis. J’ai cinquante-six ans, tu en aa seize, cela ira sans soupçon; l’âge nous sépare et nous rapproche. Que béni soit Dieu , qui permet à mon a<lversité d'étre bon encore à quelque chose , et de rattacher mon e.xistenco à ce pauvre bout de fil fiottant que la main brutale d’un malhüiinôte homme allait briser

— Oui, monsieur, sous ce costume do bateleur, est l’ancien millionnaire qui vous a salué î l’ancien millionnaire aujourd’hui paillasse ! et cette enfant qu'il accompagne et qu'il appelle sa fille , n’est autre que la petite fugitive de l’Opéra.

— Je doute, ajouta rinronitu, je doute i que cot homme survive longtemps à sa i chute. Il s’est armé de son désespoir I pour en frapper les lâches et les ingrats

qu’il a faits; mais ce désespoir retombera quelque jour sur lui et l’écrasera. A son lever, monsieur l'hôtelier, vous aurez la bonté de lui remettre ceci, ajouta-t-il, en lui présentant une lettre soigneusement cachetée.

L inro/mu paya sa dépense , sortit et disparut. L’hôtelier enfonça sou bonnet de cotou sur ses yeux et courut sc mettre au lit.

Cliaeni de eSlé.

Ces pauvres confrères ne me parais- j sent pas rouler en gros équipage ; ils ne * sont pas riches. Cette petite m'a paru • jülimcnttouriiéc. Ainsi sc parlait M. Mouton âlui-inôme.

Pervenche s'était levée avec le jour. ] Depuis deux heures, elle s’exerçait aux I cntrechatM, aux battcz-chasscz croisés, 1 aux pirouettes sur la poiutc des pieds . à ' tous les ronds de jambes, attitudes gra- < cicusos , pas légers, courses aérienne» . j qu'elle pouvait imaginer, on eût dit un ^ sylphe prisonnier dans une charabio.

L’amour do son art lui revenait plus fou- | gueux que jamais ; quand elle eut terminé i scs exercices, une larme vint mouiller sa paupière. Elle songea aux applaudissements du public. II y a dos nature» à qui il faut un monde dans le monde. Le sien, à elle , c'éUit le théâtre. Cettp en- : fant mourait, pleurait, sô désolait, com- | me un ange déchu, lorsqu’elle était livrée à olle-môme. Elle songea à l’Opéra. Ello eut une horrible tentation. Il se fit un combat dans son coeur. L’âmo en peine implorait son empire.

— Quand j’aurai payé ma nuit il nous restera cinquante centimes pour déjeuner, se disait le père Léonard, faisant son petit budget ; mais nous sommes près do Paris. La journée se prépare pour fitre ' belle. C’est une garantie qu'elle sora I bonne. J'ai accepté peut-être un peu trop

LES AMOURS D’UN HERCULE

l<^jrèrement le Boupor de M. Mouton.

Quand on a une jeune fille areo soi , il faut étro sobro pour ces sortes d'invitations. Il y a toujours , m<l^mc A son insu, une arrièro-pensée de la part de celui qui les fait. J'aurais été bien heureux de rendre AM. Mouton l’honneur qu'il nous a fait. L’acquit de l'obligation éloigne les ! prétentions. Ce n’est pas aujourd'hui, malhcureuscnient , que je pourrai on agir ainsi , et en attendant me voilA engagé. Tous les chagrins sont pour ^ la pauvreté.

i II n’avait pas achevé cotte dernière I parole , que l’on frappa doucement à la I porte de sa chambre. L’hételier entra, son bonnet de coton à la main, salua avec bonne humeur , et lui dit du ton le plus respectueux qu'il put trouver :

I — Vous êtes monsieur Léonard de I Beaumont?

— Oui, monsieur, répondit le pauvre homme , tout étonné de s’entendre appeler ])ar son nom et d'étre connu do l'aubergixtedu Cheval-Btane.

! — Voici une lettre qui porte votre

I suscription et qu’un mou.sieur in'a remise hier soir pour vous.

— Merci , m{)n8icur , fit le pauvre homme sans adresser une seule que.stion à l’aubergisto.

I — Monsieur déjounc-t-il avant de par- I tir î lui demanda riiôtclicr

S — Nous ne déjeunons jamais, répondit I Léonard d'une voix ferme ; cola n’est pas I dans nos habitudes.

! L’aubergiste salua et sortit, en se dij .«aut : Ma prévcnauce lui a été désa- , gréablc. Il y a dos prévenances qui sont I des indiscrétions.

■A le«4re.

Comme le père Léonard rompait le cachet, quelqu’un frappa vigoureusement à la porto. C'était l’herculo

— Eh bien! papa, a-t-on passé une ; bonne nuit! Comment ça vous va-t-il ce matin? Et Mouton donna un coup d'œil ' oblique dans la chambre. On se doute i bien de ce qu’il y cherchait.

— Mais, j‘ai bon sommeil. Dieu merci, lui répondit tranquillement le père Léo- ; nard. |

— Et votre fille... a-t-elle bien dormi?

C’est que l’on n’est pas très bien couché dans ces maisons de passage. j

— Ho ! la jeunesse dort partout , ré- ' pliqua lo père Léonard, tout en so disposant à ouvrir sa lettre.

— Elle n est sans doute pas encore levée, demanda M. Mouton, avec un air d'indifférence , mais promenant ses regards avides dans tous les recoins de l’intérieur.

— Pas encore, répondit le vieillard, impatient do prendre connaissance de sa lettre.

— Ah çà! papa, j’espère que nous allons déjeuner avant do sortir d'ici ?

Le père Léonard fit A M. Mouton la réponse qu'il avait faite A l'aubergiste; puis il sortit la lettre de son enveloppe. L’hercule sentit qu'il s'était trop avaucé. Il revint A son opinion de la veille , touchant la fierté du pauvre homme, il n'insista pas. Seulement il lui dit :

— Au moins, papa, vous ne refuserez pas de faire route avec moi , dans mon équipage f

— Grand merci , monsieur Mouton ,

gr an d merci , la voiture m’incommode.

D'ailleura, il y a si peu loin d’ici à la barrière, que c’est vraiment un plaisir, pour j nous, de faire la route à pied.

j En disant ces mots, le père Léonard brisa l’enveloppe, la jeta dans lachemi- I née et ouvrit sa lettre. La discrétion exigeait, sans doute, que Mouton so re- I tirAt ; mais les hercules ne connaissent pas ce détail de la civilisation. Le pau- I vre homme s’inclina et lui demandîi la I permission déliré sa lettre.

' A votre aise, papa, à votre aise,

s’écria l'hercule , bourrant , près de la j cheminée, une énorme pipe en écume de mer et toute garnie d’argent.

Comme le pauvre homme ouvrait sa ■ lettre un papier s'en échappa , voltigea et s'abattit au pied de l'hercule.

— Vous laissez tomber un papier, fit Mouton, on le lui remettant. Ce papier était un billet do mille francs. lettre que lisait le père Léonard était ainsi conçue :

H Monsieur,

« Au temps de votre prospérité vous

- m’avez obligé d'une somme do trente ■ raille francs pour fonder le journal

- de. ... Après plusieurs déboires, ma

- feuille a enfin triomphé des difficultés

- que toute œuvre et toute chose ren-

- contre presque toujours à son début.

- Vous m’avez lai.ssé en repos , malgré 1 - vos droits. Bien que mes billets soient

- périmés , malgré l’abus et le bénéfice « de la loi , je dus me souvenir que je « vous devais. Vous recevrez, à des épo-

- ques, que je nepuismalhcurcusomont . préciser, une somme pareille à celle-

- là, que je vous adresse jusqu’à extinc- • tion du total. "

Cette lettre était sans signature. Léonard do Beaumont avait obligé tant de monde pour ces sortes d'entreprises , qu'il ne put jamais , quelque effort de

mémoire qu’il fit, deviner d’où lui venait j ce bon souvenir; ce débris flottant de sa fortune naufragée.

Le père Léonard , ayant parcouru la lettre avec rapidité , prit le billet des mains de M. Mouton, le fourra dans la pocho do sa redingote marron avec la lettre et garda le silence : ce qui déconcerta un peu l'iiercule, mis dans la confidence du billet par uuc distraction .' et un petit coup de vont. Ce silence pe- j sait sur les épaules de M. Mouton comme un poids de deux cents kilos. i Hcarcusement la voix de son pitre, qui venait de se réveiller, se fit alors onten- 1 dre. Son pitre l’appelait. Cette voix qu’il aimait le tira d’embarras. Comme il sor- 1 tait, la jeune danseuse entra. L’hercule , trembla comme la feuille. Pervenche lui ‘ souhaita le bonjour en souriant. Ce re- ' flot , que la grâce répand sur un joli visago, était naturel à lajeune Pervenche, i ' qui ne songeait nullement à sc mettre en I frais de grimaces pour plaire à M. Mouton, quoiqu’elle l’cstiinàt dans son cœur, î Cependant, la vanité de M. Mouton s’ac- j capara ce rayon de soleil et son Ame en fut embrasée.

— Bonjour, père! fit la petite danseuse en volant comme uti zépliyl* dans t les bras du bonhomme.

— Pervenche, lui dit le père Léonanl, Pervenche, vous avez pleuré.

— C'est vrai , répondit l’enfant sans détour et rêvant.

— A quoi songes-tu!

— ‘ Que les échasses sont bien lourdes i à mes jambes, et la terre bien dure sou.s ,

! mes pieds. !

— Nous pensons donc toujours aux planches et aux souliers de satin!

— Toujours ! tenez, voyez !

Et là-dessus lajeune Pervenche s’empara lestement d'une chaise, la prit dans \ scs bras et so mit à valser avec tant de ' grAce, do souplesse et de rapidité, que i

lo bonhomme on eut un éblouissement.

Pervenche jeta sa chaise loin d’elle et se mit à faire une polka, en s’accompagnant avec des castagnettes. Son agilité , Ton* dulation do son corps, l'animation do son teint, le feu de ses regards, subjuguèrent Léonard de Beaumont; il s’écria :

j — Pauvre vierge tombée , qui te rendra ton piédestal ! qui refera ton autel ?

Non, CCS pieds ne sont pas faits pour le ruisseau, cette grâce n’est pas faite pour l’œil de la foule toujours remplie de brouillards.

Léonard, après cette réflexion, songea à 8C mettre en route. Avant, il voulut faire une visite à. son voisin et confrère l'hercule. En le voyant entrer, M Mouton fut dans la jubilation.

— Je compte bien , lui dit 1e père ' Léonard, que nous ne sommes pas quittes ensemble et que vous accepterez un petit dîner, sans façon , quand vous serez installé à la barrière Fontainebleau.

L’hercule fit des cérémonies; mais le ' père Léonard ayant ajouté que sa fille se ! joignait à lui pour l'inviter , toute résis- I tance tomba. En ce moment, le pitre qui . revenait de Choisy-le-Roi, où son maître I l’avait renvoyé prendre des nouvelles sur le sort de son turc, lui apprit qu»il était ! mort dans la nuit, comme l’avait prédit | le médecin.

CecifutuncüupdefuudropourM. Mou- . ton.

I — Qui fera l'annouceî s’écria l'hercule, où trouver un pareil homme?

: — Tranquillisez-vous, je m’encharge,

I dit le père Léonard.

I — Vous! s’écria l’hercule étonné.

I — J’ai été comédien dans majeunessc,

' et j’excellai dans les emplois de Jeannot qu’a illustré Brunet. .. Je vous ferai vos annonces.

Le pauvre homme avait compris avec | un cœur de père tout ce que devait souf- !

frir Pervenche à se promener sur des grandes bâtes d’échasses et à faire grincer un stupide tambour de basque. Il avait résolu do l’affranchir de ce triste travail pour la rendre â l'illustration, à la i gloire ; pour la faire rentrer dans sa vie.

Il résolut en conséquence de prendre la place du turc laissée vacante à cause de dicii. Ce fpt alors qu’il déploya sans s'en douter un talent et une éloquence d’artiste qu’il ne soupçonnait pas en lui.

— Monsieur Mouton , disait un jour le père'Léonaéd, je vous ai vu travailler, ce que vous faites est fort beau, mais vous ménagez mal vos effets, vous travaillez sans méthode, sans arts, vous vons habillez mal, votre baraque n'a pas de couleur, c’est un fouillis épars où les instruments sont entassés pôîc-mêle ; rien ne SC détache, tout se confond. Il faut pour le spectateur que tout soit clair, saisissant et rapide. Comment se fait<il que vous soyez beau, bien fait de corps et que | vous paraissiez d'une stature lourde , nonchalante, vulgaire? Vous avez une j chevelure superbe , bien plantée : vos | cheveux sur votre tête n’ont ni tournure ni style. Vous ne savez pas marcher, | votre démarche est sans gravité, votre ' œil vague, sans assurance ; tout cela est | gauche, pauvre, et plat ; vous êtes en- j corc à la méthode banale, grossière, de nos hercules forains qui travaillent avec des pavés et des roues.

Il faut transformer votre baraque et ^ devenir à force d’art rompereur des hcr- i cules, la réclame fera le reste, n’oubliez pas que la réclame est devenue une puis- 1 sance à laquelle rien ne résiste. Elle 1 éveille la curiosité , elle entraîne la foule, ^

elle la dirige, l'inspire, forme son opinion, vide les poches, soutient la fui.

C'est la réclamé qui fait d’un nain un géant, d’un moineau franc un rossignol , un orateur d'un Ane; la réclame ! c’est le foyer qui réchauffe, le soleil qui éclaire, donne la vio, la puissance, la gloire. i Barbouillezles murs d’affiches, encombrei I les journaux d’annonces, faites embou- | cher, hurler, sonner toutes les trompettes ; ne craignez rien, le grand homme du jour est celui-là qui sait mettre des ' embouchures d'argent à toutes les trompettes et qui les tient à scs ordres.

Notre hercule attrapa un gros mal de t^te à suivre les raisonnements du père Léonard. Le père Léonard ajouta :

— Monsieur Mouton, il vous faudrait j un directeur.

Le père Léonard venait de se créer un emploi.

— Eh bien f s’écria Mouton , je vous nomme mon directeur général, aux appointements de dix écuspar semaine. Le pauvre homme accepta. I

C'était un morceau de pain pour lui et Pcr>'cnche.

Deux jours après on lisait sur les murs ^ de Paris et dans les journaux :

« M. Cliabert, dit Mouton, hercule

- du nord, vient enfin d'arriver à Paris.

- M. Chabert laisse bien loin derrière

- lui les hercules qui l'ont précédé ^

- dans la carrière des gigantesques cxcr-

- ciccs. Ce qui distingue surtout M.Oba-

- bert de scs devanciers, c’est Télé- |

- gance des manières, la grâce dans

- les exercices les plus terribles. Ses po- « ses classiques et sévères lui attirent

- tous les jours les suffrages des arti.stes

- les plus distingués do la capitale. On

- aura une idée de la force prodigieuse •• de cct Alcide quand on saura qu’il sou-

- lève, porte et jette à terre un poid.s do •• 3,000 livres! qu’il arrête d’une main « un char traîné par un cheval viguuroux,

•• et qu’il jongle enfin avec des boulets • de 48. Les premières places sont do « 50 cent. , les secondes do 23 cent.

•• Avenue des Champs-Elysées. »

Le matin do rouvcrturc , le père Léonard disait encore à M. Mouton. I

— N’oubliez pas que le public aime tout I ce qui est théâtral, de même qu’il aime la | déclamation, les efforts do gosier, et le ‘ ronflement do voix. Il vous faut faire une entrée, j'ai tout disposé pour une mise on | scène soignée ; voilà vos cheveux noirsadmirablcmcnt bouclés et tombant sur votre col comme la crinière du lion de Némée, tué par Hercule, votre antique confrère.

Ce collier de barbe d’une sobre dimension encadre admirablement votre visage, que vous aurez soin de colorer un peu pour relever l'énergie de vos traits; co maillot de soie rose vous va superbement ; ces sandales feront un bel effet attachées à vos jambes avec ces courroies de buffle j jaune. Vos brodequins de cuir noir onlc- i vaient toute illusionct scnt^iicnt le prosaï- i que; cecercîodccnivTecouleur defeucei- | gnant votre tête vous donnera un air de ' Jupiter qui ne manquera pas d’attirer le regard des dames. Cette peau de lion, , avec sa largo gueule pendante, agrafée | sur l'épaule droite ; cette massue dont vous se^z comme armé ne peuvent manquer defascinerrauditoirc. Vous marcherez gravement, carrément, U tête jetée en arrière, le torse bien appuyé sur les hanches , le jarret souple, bien tendu et le pied posé d’aplomb sur le sol ; de façon que tout soit de niveau du faite à la base; surtout no vous montrez pas à la parade, ce qui est souverainement niais et de mauvais goût : il ne faut jamais se prodiguer au public ; il faut moins viser à la force qu'à la facilité ; une chose forte, faite péniblement, fatigue le public, le rebute, il n’y revient pas; n’en prenez que selon le médium de vos forces ; aller au-delà ne serait qu’un succès avorté.

M. Mouton se soumit aux injonctions de son professeur le mieux qu'il put. Tout devait lui réussir.

IMS AMÜlidS DX’N HKRCULE.

S'il fallait juger de l’éducatiou d’un peuple par ses plaisirs, il y aurait ici matière à bien des réflexions. S’il fallait juger de la délicatesse de ses goûts par le choix de ses amusements, nous serions oxj posés à bien des déboires sans doute. En- I tre l'homme qui élève son ûrae à une tragédie de Corneille et celui qui admire la ! force des muscles d’un imbécile ; entre ce- I lui qui applaudit Cinna et celui qui s’ex- ' tasie devant les stupides grimaces des I tréteaux, il y a tout un monde, il faut en I convenir. Le veau à deux tétet, Jona^ dans I le ventre de la baleine, l'homme qui avale des I cailloux, la femme sauvage qui mange de la , chair crue, la Powion de Noire-Seigneur;

I je ne parle pas de ces jongleurs de toute ! façon qui du moins développent une sort©

I d’adresse, ce qui est un insultât do l’intclligeneo; tout cela s«nt pourtant encore I le barbare, toutefois , h&tons-nuus de lo j reconnaître , n'y a-t-il pas autant do naïveté que do grossièreté dans l'admi- * ration du peuple pour ces gros spectacles et surtout pour ces gros mensonges t Le j peuple, à deux lieues de Paris, connaît à peine ce que c’est qu'un théâtre, les gens 1 des environs des barrières forment tout I le public des bateleurs. Une partie de nos ! faubourgs laborieux emplit leur baraque.

Rétablissez le combat dc.s chiens entre un 1 taureau vieux, maigre, moitié éreinté;

I laissez quelque montagnard réder autour des barrières avec un ours musclé et lutj tant contre tous les chiens-dogues, bou- ! Ics-dogues ou roquets du voisinage, vous I serez effrayé du nombre do barbares qui j envahiront vos arènes , et qui applaudiront aux gueules sanglantes et aux chairs déchirées. N’avons-nous pas vu dans I notre enfance une oie pendue â une po- I tcnce, et dos Auvergnats le guillotiner à j coup» de bâton, lancé d’un but assez éloi- ] gné, et l'animal avoir une agonie d'une heure avant qu’un adroit brutal lui eût ^ enfin arraché le col, et chaque mutilation, ou chaque bâton qui le blessait n'attirait- I il pas un gros rire stupide et cruel dans la foule des amateurs ? Pourquoi riaientils! parce que l'anima! atteint s o débattait dans d'horribles convulsions. Pour-

quoi donc un animal au lieu d'une bouteille ou d'une poupée en plâtre , pour stimuler l’adresse t C'est qu’il faut à l’homme barbare quelque chose qui vive, souiTro et sente. |

Les plaisirs brutaux ont à peu près disparu autour de la capitale, c’est une victoire remportée sur les mœurs populaires ; espérons que les plaisirs niais qui amusent encore l'ignorance dos masses disparaîtront quelque jour aussi, et con- i solons-nous de la naïveté du peuple, puisiju'il dépouille de plus en plu» sa grossièreté; espérons surtout que le bon vouloir de nos gouvernants rendra le peuple de plus en plus diffleile dans lo i choix de scs plaisirs et la délicatesse de ses goûts. Quoi qu’il en soit, les bateleurs seront pour longtemps encore les artistes du pauvre peuple.

Le père Léonard venait d'innover dans I la baraque do l'hercule; il nous reste À I voir quoi en fut le résultat.

b«riU|tte.

Quand le père Léonard rorint à l'hétcl, i I Pcirenclie avait la tête fort préoccupée, j En voyant rentrer le père Léonard, elle mit lestement dans sa poche un billet !

qu’elle achevait de lire. Un nuage rose ' passa sur le visage de la jeune fille ; il ne j dura qu'un moment Le pauvre homme ^ vit le nuage , le mouvement, et soupçonnalc reste ; il sentit qu'un souffle malsain avait pénétré chez lui. Toutefois, il garda sagement le silence à ce sujet; il ne voulut pas provoquer une explication qui, faite & l'étourdie , n’aurait eu pour ré- ' sultat que le mensonge. Il laissa venir ; il attendit.

— Mon enfant, lui dit le pauvre homme, il faut vous habiller , vous faire belle pour faire honneur au triomphe do M. Chabert. Votre toilette est complète!

Vo(i$ lm<i»cz (omlier on papier, ilil Mouton en le lui remettant.

Oui, père, répondit Pervenche.

Jo dois TOUS annoncer, mon enfant,

que nous renonçons aux échasses et au tambour de basque , du moins pour un certain temps.

Le père Léonard ne voulut pas lui faire des promesses définitives ; il savait que, dansla vie. tout est fugitif, et qu'une promesse avortée est souvent la mère du désespoir. II lui dit encore ceci ;

— Peut-être que le temps n est pas loiu , où un public plus digne applaudira en toi des travaux plus glorieux.

Ceci était pour l'espérance.

— Voici un petit cadeau que vous pouvez accepter sans rougir ; c’est un père qui vous l’ofiro , fit le pauvre homme, en lui présentant une magnifique paire de boucles d'oreilles.

Pervenche se jeta avec une joie d’enfant au cou du vieillard.

— Car nous sommes riches maintenant, ajouta le pauvi'c homme ; M. Chabert nous a nommé directeur général de... do sa baraque, ajouta-t-il en riant.

Au nom de M. Chabert le visage de Pervenche 90 rembrunit, craignant, sans doute, que le père Liéonardn'cût contracté

|iai- H. Dkkrt, Mesnil (Bare), sur ics cUebéz des Editeurs.

Pm'onchc poçoîf nnr ro#e de» miiii» de rhercole.

quoique grosse obligation envers M. Chal^rt, ci dont elle serait l'acquit forcé.

Elle savait bien que le père Léonard était incapable d’une telle pensée; mais M. Mouton avait-il, lui, la même délicatesse! Elle ignorait que bientôt ce serait M. Mouton, l'hercule, qui serait l’obligé du pauvre vieillard.

La jeune Pervenche ne voyait dans tout que des actes de honteuse spéculation.

Le pérc Léonard la quitta pour courir à son poste. Pen'cnchc se mit à relire son billot, il était ainsi conçu :

" Mademoiselle,

« Je vous aime plus que ma vie; voilà > pourquoi je me trouve partout où vous

• êtes, que je sois chacun de vos pas.

- Tournez vers moi un de vos regards et «• je vous enlève à toutjaroais aux brumes

- de la rue. Je sais que le vieillard qui

- vous accompagne n'est pas votre père ;

- cet homme est un ancien millionnaire M qui a perdu l'esprit avec le reste de sa

• fortune. Cet homme est fou ; vous

• nepouvezdemourer plus longtemps ex-

• posée aux conseilsd'on pauvre insensé.

• Réfléchissez! «

U* Afwwr* <r»B — B.

Toute reprodMtiwi e*l intenlltr.

LUS AMOURS D'ÜN HBRCÜLU.

Cette lettre était sans signature ; mais Pervenche en connaissait parfaitement 1 Uorigine. Le visage qui lui avait arraché un cri à l’hôtel du Chtval~Blanc\\y\ revint A l’esprit. Elle était de cet homme.

Pervenche, qui ne manquait pas de hnesse, résuma ainsi ce billet: — Ce monsieur tire à vue sur notre indigence. — Elle se réserva do le remettre en son lieu, quand roccasion s'en présenterait. — Elle ganla vis-à-vis du père Léonard le plus profond silence sur cela ; — mit un joli , chapeau rose , garni de fleurs , prit son ombrelle bleue et partit pour la baraque de M. Mouton, ainsi que le lui avait recommandé son père

Comme elle arrivait, une foule immense entourait la baraque de M. Mouton et riait aux lazzis singulière d'un pitre qui paradait sur les tréteaux. Ce pitre était coiffé d'une grande perruque rouge terminée par une longue queue, laquelle queue était liée avec un ruban orange ; il avait une casaque jaune , une culotte verte , un gilet rouge et des bas bleus rayés. Ce pauvre Jocrisse racontait aux auditeurs ébahis, qu’il sortait de maison, qu'il avait quitté le service d'uii capitaliste qui avait laissé dévorer sa fortune par les artistes et les gen.s do lettres, et Ic.s tribulations qu'il éprouvait, lui, pau- I vrc domestique , à retirer ses gages. Le thème était bon , il en faisait jaillir dos scènes si vives , des portraits si gais, des réflexions si drues , dans un langage si comique , que la foule attentive et riante restait suspendue à ses îèvrc.s. Bobèche et Galimafré semblaient être ressuscités. !

Ce Jocrisse était le j>etit Gil formé j aussi parM. Léonard de Beaumont. I

Pervenche traversa les groupes assem- I blés , et entra. Le père Léonartl «e pré- | çenta et fit l'annunce avec un tel accent I de convictiou , que la foule, entraînée,

! emplit la baraque.

I Unhomme à figure sombre s'était placé j derrière Pervenche. Il épiait ses mouve-

ments avec attention. Pervenche, comme tout le monde, attendait l'apparition de | l’hercule. Sur un signal du père J^éonard I un orchestre , assez joliment composé , , ronfla soudainement , préparant ainsi l'entrée en scène de M. Mouton; enfiu, un long rideau à franges d’or «'ouvrit, et Léonard s’écria d'une voix forto :

— Monsieur Cliabcrt!

L’hercule entra au milieu des fanfares.

L'eflet qu’il produisit fut magique , irrésistible ; sa haute stature , sa massue fièrement jetée sur son épaule, sa large peau de lion collée à scs reins et traînant à terre, sa belle coiffure taillée comme la crinière d'un lion, enfin, tout le décorum ménage par les soins d’un habile metteur !

en scène avaient réussi au-ilclà de toute espérance. Pervenche changea de couleur et sentit une émotion singulière parcourir tout son corps. Enfin, les réclames, l'art ; que le père Léonard avait mis*à organiser tout cela, à enseigner l'bomilc, à faire la parade et l’annonce, avait assure ))uiir longtemps des recettes brillantes à M. Cbabcrt.

Le vieillard était Tâmc du succès ; l’autre n'en était que les muscles.

Ce jour-là, M. Moutou fit six cents francs de recette; et sa réputation allait devenir européenne.

Lopcrsonnageplacéderricrc Pervenche sortit avec la foule sans être vu, se disant alui-môme : « On a fait do mon argent l’usage que j’en espérais ; Léonard va dé- j veloppcr dans cette enfant l’amour du luxo; l’indigence est au bout, l'indigence j me la livrera. C’est moins pour le morceau de pain qui leur manque que pour la robe qu'elles n'ont pas que les femmes SC donnent; attendons. *•

Le soir, le travail terminé, M. Mouton disait à Pervenche :

— Eh bien! mademoiselle, comment m’avez-vous trouvé dans mon déguisement t

Dij -J by

— Pas mal, répondit PervoDche jouant l'indifférence.

— Gageons , continuait Mouton, que je vous ai paru bête.

— Mais non ; pourquoi cola!

— Dame, quo sais-je, moi parce

que l'on ne plaît pas & tout le monde , i quoi !

— Cependant , ce quo vous dites-là n'est pas juste : tout le monde vous a applaudi.

— L'opiniun d'une personne, répliqua M. Mouton, nous est souvent plus agréable que celle de tout un public.

— Agréable, oui, mais profitable non, fit la petite Pervenche avec un sourire où l'ironie se mêlait à l'incrédulité.

M. Mouton fut désarçonné par cette dernière phrase ; il garda le silence et devint rouge. L'hercule n'entendait rien aux choses spirituelles.

I Puis, le changement de costume de Per-

venche lui insjiirait un certain sentiment de respect. Il sentait que oette jeune fille n'était plus de leur monde. Il se demanda même d'où pouvait provenir une I telle transformation dans la mise et les manières de la bohémienne. Comme l'imagination n'était pas sa maladie, il n'alla pas fort loin en conjectures, il s'en tint simplement au fait , et puis, que lui imi portait la cause! Cependant il s'en tour- ■ mentait secrètement. Pervenche avait ramassé une corde , et se mit à sauter,

I faisant des triples croix de chevalier et courant dans la baraque avec la rapidité d'une biche. La grùcc et les formes légères de Pervenche se révélèrent aux yeux de l'hcrculc dans tout leur éclat; jamais pied ne lui parut si mignon, jamais jambe plus voluptueuse ; et puis ce jeu qui ramenait la femme ù l'adolesccncc , l'enveloppant comme d'uH voile pudique, faisait taire l'esprit et songer le cœur ; l'homme se disait ce que dit l'homme surpris par la beauté; le cœur disait : c'est

encore mi enfant. Tous ces sentiments .

divers agitaient d'autant plus l'horcule qu'il ignorait jusqu'au mot : analyse du cœur humain, et que par conséquent l'observation n'était pas son fort.

L'hercule détacha une magnifique roso d'un rosier qui décorait la baraque et l'offrit à la petite sauteuse do corde.

Pervenche la reçut des mains de l'hercule avec un sourire du ciel, et la mit à sa I ceinture ; ce qui enchanta l'hercule.

Heureux commoneement des douces i

I passions où un rien donné fait tant de I plaisir, où un rien reçu semble un monde.

Malheur quand vient l'heure des grands cade.aux, c'est que le jour baisse dans le cœur, le temps y fait des brèches que [ tous les diamants et l'or du Pérou ne peuvent jamais parvenir ù combler. La [ couronne d'or de la fin ne vaudra jamais les riens du commencement. L'amour a sa défloraison.

Pervenche voulut jouer avec les boules de cuivre éparses dans la baraque. Ces boules lui parurent scellées au sol. Quelque effort qu'elle fit , elle n'on put soulever aucmic.

— Je vous on prie, mademoiselle, ri'emportc7,pasccs boules, lui dit l'hcrcuIe en souriant. L'hercule en ramassa trois et se mit à jongler. Lorsque Mouton reçut l'une do ces boules en équilibre sur la saignée du bras. Pervenche fit un cri :

— Ah ! fit-ello en se précipitant sur I le bras de l'hercule pour jeter la boule i terre , vous allez vous blesser I

M. Mouton laissa tomber la boule a ' terre, une émotion indicible avait tra- !

versé son ùmc. Pervenche venait de lui | donner un témoignage d'intérét. {

Pervenche fit une pirouette, salua l'her- i cule en s'enfuyant et disparut. Elle s'arrêta un moment dans un groupe où l'on chantait. Une voix lui dit sourdement i l'oreille :

— Quelle réponse allez-vous me faire , ' maderaoisellot I

Pervenclie se retourna et so trouva en face de l'inconnu. Cette fois la jeune fille ne perdit pas contenance , elle répon- ^ dit : . I

— Aucune, monsieur ! |

L’inconnu la regarda avec un sourire I étrange. Pervenche se sentait en elle une i force surnaturelle. Où puisait-elle cette confiance 1 Nous ne savons ; mais la venue ' de M. Chahert traversa l’esprit de la jeune danseuse; elle se sentait comme appuyée contre une pyramide. i

Chahert rêvait à la prestesse de Per- ^ venche quand le père Léonard le salua I avec son affectuosité et sa distinction habituelles. L'hercule ne comprenait rien ' ‘ aux manières étranges du vieillard , il bc I précipita au-devant du pauvre homme et lui dit : I

— Monsieur I>éonard, je n'entends ] pa.s désormais que vous montiez sur mes tréfoiiux, malgrc votre talent et votre bon débit.

— Eh ! pourquoi donc cela, monsieur Mouton! cela m’amuse beaucoup ; je suis un peu artiste aussi. Tout lo monde qui m'écoute est composé de braves gens, j’aime à foire rire les braves gens.

Je vous le répète , monsieur Léonard, je neveux plus vous voir monter sur mes tréteaux : do la façon dont vont les recettes , il me faut un homme de confiance : vous resterez à la caisse.

L’hercule sentait qu’il se trouvait en face d’une nature supérieure; à travers les traits appauvris du bonhomme , il sentait qu’il y avait de belles fleurs cachées sous des ruines. Le feu sombre de scs regards , la gravité de son front chagrin sur lequel sc répandait comme une lumière fugitive, la mobilité de ses lèvres ironiques, son teint où brillait encore un reste de couleur, l’onction de sa voix etla tristesse de son sourire ; tout cela charmail et touchait. L’hcrculc sc sentait comme

transformépar la parole du vieillard. 11 admirait son entente on toute chose, sa science des affaires, son habileté et sa rapidité d'exécution, et il sc disait. Dou vient cet homme î quel est-il ! Cet homme serait certainement mieux placé à, la tôte d’un théâtre qu’à la tète de ma baraque ; n'est-il pas comédien , administrateur et professeur! M. Mouton aurait pu ajouter : et littérateur.

Le père Léonard fut inébranlable ; il voulut absolument rester dans son emploi .

Rien ne put le déterminer à faire autre chose. LAplacedc caissier luiparut dangereuse : elle attire, sc disait-il. la défiance et les soupçons. Que faut-il pour cola?

une baisse dans la curiosité publique. Il aimait mieux courir la chance d un coup de sifflet.

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