‹ Les amours d'un Hercule Savinien LapointeChapitre 2 sur 6 · I.«‘« dens · texte numérisé non relu

I.«‘« dens

En rentrant Pervenche acninnda un j verre d'cnii à bv sorvnntc de Vhôtel. j

Est-ce que inademoiseUc sc trouve

niai! lui demanda la servante.

— Non, ma clicrc amie, lui répondit la petite danseuse, c'est pour cette fleur qui commence à sc faner. En disant cela elle indiqmùt du regard la rose que M, Mouton lui avait donnée. Puis clic ajout.a :

comme on riant ;

C'est que, voyez-vous, uno fleur

donnée par un hercule. . . |

Qui donc? quel hercule? demanda

la servante.

M. Chahert, dit Mouton, répondit la danseuse, en faisant un geste comiquement emphatique, et enflant la voix.

— Tiens ! s’écria la servante ; il en donne donc à tout le monde, des roses ;

U parait tout de mémo qu’il est joliment hercule celui-là ; il m en adonné une pareille ce matin.

LES AMOURS DUN HERCULE

— Une pareille! demanda Pervenche.

— Avec un gros baiser encore.

— Et TOUS TOUS êtes laissé embrasser?

lui dit Pervenche.

— Est-ce qu’il y a moyen de faire autrement, quand unhcrculevous tient? J'avais beau me démener, je ne pouvais pas m'arracher de ses gros bras de fer, répondit la servante riant aux éclats.

Pervenche se raonlit les lèvres : une goutte do poison venait de pénétrer dans son cœur. La rose restait sur la cheminée, quand la servante lui dit :

— Eh bien, et cette pauvre fleur, estoc que vous la laissez h’i!

Et .aussitét sans attendre de réponse, elle prit la rose de Pervenche, Ata la sienne qu elle avaitaussi à sa ceinture et les mit toutes les deux dans le même verre

— LA ! fit la servante, les voilà comme deux sœurs.

Perveuehe devint rouge écarlate.

Cotte action de la servante semblait traduire la pensée de l'hercule assimilant ainsi la jolie danseuse et une grosse servante d'auberge.

L'amour piqué éveillait chez Pervenche un sentiment surla foi duquel elle pouvait bien se tromper.

— Tenez, mademoiselle, continua la servante en lui présentant un journal , vous aimez la danse : voici l’histoire d’une danseuse qui pourra vous intéresser.

Pervenche prit machinalement le journal des mains de la grosse fille et lut ;

• Jusques àquand les artistes de toutes “ sortes seront-ils soumis aux caprices

individuels de tel ou tel personnage , - de tel ou tel directeur? quand seront-ils “ enfin affranchis de ce joüg que l'on “ nomme faveur? do cette protection “ nommée intrigue? Pour no parler ici

*• que du théâtre , n’est-on pas effrayé “ du chemin, ouplutétdcs mille détours

■ qu’un artiste doit prendre s’il veut ar-

• river ? Les voies sont hérissées d'entra- •• ves do toutes sortes : les directeurs , qui “ devraient en faciliterl’accès, ne sont-ils

■ pas autant de pachas qui en resserrent

- au contraireles avenues? Un fait ? N’a- «* vons-nous pas vu de nos jours une cé-

• Icbrc actrice que nous nous permettrons “ d’appeler, nous, grande tr.igédicnnc ; “ ne l’avons- nous pas vue repoussée “ cruellement du théâtre quelle avait fait » fleurir, pour céder biplace à une mau-

■ vaise marionnette , lourde , criarde , “ empâtée, sans accent, sans esprit et " sans Ame ! La grande tragédienne se » nommait madame Dorval . Quant à l'au-

- tre, son .amant, quoique grand artiste, ■< original , sensible , terrible , comique, « a-t-il jamais, pu parvenir à réchauf-

- fer, de .son génie, cette lourde statue

■ que nous ne nommerons pas? Jamais!

*• Cependant c'est devant ça que la pau-

■ vrc Dorval, la créatrice de Lucie dans « Trente ans ou ta Fie d'un joueur, la

■ créatrice de Marie- Jeanne, sa dernière

- création; c'est devant cotte médiocrité

■ que cette femme do génie s’est rotin'‘e!

« Mademoiselle M... ne comblera jamais » le vide désolant que la mort de ma- " dame Dorval a laissé au théâtre et

■ dans l’Ame de ses admirateurs. Le pu-

• blic se souviendra toujours d'Adèle

> dans le drame palpitant d'Anlonij.

- Aujourd’hui nous avons la douleur

• de voir mademoiselle P. . . , célèbre don-

> seuse, courir les foires sur des échas- " ses, un tambour de basque à la main,

• lorsqu’on a reconnu en elle un talent

• hors ligne, et qu'il laisse une lacune

■ à l’Opéra. Laraison? Il parottraitqu’un

> personnage, influent dans les hautes

> coulisses de ce royal thé&tre, aurait des

• prétentions par un peu trop turques ,

- et que la petite aurait un pou trop de » scrupule. En attendant la fin de ces pué-

- rilcs débats, le public est privé d'une •• danseuse douée des plus rares qualités,

• mais malheureusement pas assez lé-

ti

i > g6ro aux yeux de certain personnage.

. - Noua avoua en main les lottrea les I > plus curieuses A ce sujet.

‘ On dit que mademoiselle P... va « débuter incessamment sur im théâtre « secondaire de la capitale.

> Noua demandons sérieusement, à « monsieur le directeur de l’Opéra, s'il j • souffrira que cette jolie sylphide aille I “ se casser les ailes dans les coulisses I • étroites d'un théâtre de second ordre, » dont son incurie ferait la fortune!

. Signé ; L. . . de Be.m uont. ■

En achevant cette lecture. Pervenche se frotta les yeux et crut avoir rêvé. 11 était bien clair que quelqu’un s'occupait d’elle,

I que c’était d'elle qu’il était question dans ce journal. Mais quel était ce quelqu’un, quel était ce protecteur mystérieux!

I Voilà ce quelle ne put deviner. Son cœur battait avec violence ; mille sentiments divers lui traversaient l’esprit.

Elle eut une lueur d’espoir.

— Eh bien I mademoiselle , comment trouves-vons l’histoire do cette jolie danseuse qui court la pretentaino sur des échasses ! lui dit la servante en voyant Pervenche reployer le journal .

— Assez dréle , répondit Pervenche avec distraction.

— C’est tout de même farce, une jolie fille de théâtre courir les rues , continua la servante. Aussi, pourquoi est-elle si bégueule. Tout le monde sait bien que la vertu ne logo pas dans les coulisses, et quels dauset surtout, conduit aux écarts. Quand on est si sauvage que ça, il faut se faire bénédictine, n’cst-il pas vrai, niademoisollo î Au théâtre, il n’y a pas de milieu, il faut, ou un mari, ou un amant.

— Sans doute, répondit Pervenche, un mari éloigne bien des prétentions.

— Un mari ! taisez-vous donc I s’écria

I la servante. Un mari, c’e.st béte comme I tout. Est-ce qu’ils voient jamais rien de ces choses-là! Un amant, à la bonne heure! les amants sont toujours inquiets, soupçonneux ; ils veillent avec attention sur leur trésor. Mai.s les maria ! ce sont eux qui , pour la plupart , donnent des amants à leur femme •, ils ferment les yeux par ennui , par dégoût ou par ealcul.

Quant à moi , je choisirais un amant , continua la servante , surtout un monsieur qui aurait des éciis... et qui m’aimerait. par exemple.

Ce qui m'aimerait était placé là, évidemment, pour corriger le monsieur qui aurait des éeus; phrase vile et crue que bien des femmes grossières ou désenchantées ne répugnent malheureusement ^ pas de répéter tout haut aux oreillus des jeunes filles pleines d’illusions et de bizarres aspirations. Que faut-il à la vertu pour foillir! à la faiblesse pour céder ! Un prétexte , une raison, un mot jeté en l’air, un sophisme, billet d’en- i terrement de l’honneur ou do la conscience. I

— Oui, répondit Pervenche, quelqu’un qui vous aimerait; mais oà le trouver, ce quelqu’un qui vous aime !

— Tiens ! c’est vous , mademoiselle, qui me faites ces questions-là! Eh bien!

et CO beau monsieur en cravate blanche, en habit noir , et en gants blancs , qui passe et repasse sans cesse sous vos croisées ; ce n'est donc rien ! Excusez I il B des gros diamants en or, plein les doigts, une montre en or, large comme une bassinoire, dans son gousset, et à son cou une chaîne qui ferait le tour de la cathédrale.

— Quel monsieur voulez-vous dire !

reprit la petite danseuse , toute troublée et remplie d’un sentiment do vague ' inquiétude.

— Eh bien! ce monsieur dont je vous ai remis la lettre, continua la servante.

LES AMOURS DÜN UimCUi.R.

Eu ce moment un bruit de chaise se fit entendre do la chambre vuisine. Pervenche trembla.

— Mademoiselle , s’écria Pervenche , frappée d'un noir pressentiment, il y n quelqu'un dans cette chambre!

La servante se prit à sourire.

— Dites-moi qui est là, lui cria Pervenche.

La porte s’onvrit soudainement , un homme pâle on sortît en lui disant : i

— C’est moi ! moi qui vous aime ! '

La servante , qui avait arrangé la corné- | die, s’enfuit alors lestement, laissant ainsi la jeune fille dans l’embarras d’un ' tétc-à-téte improvisé. f

~ Pardonnez-moi , mademoiselle , oc ^ petit stratagème , pour me présenter à | vous. Hélas! je n'en connaissais paa i d’autre.

Pervenche tremblait ot ne disait mot. | L’inconnu continuait : |

— Rassurez-vous , mademoiselle , je !

ne veux ni vous nuire , ni vous causer | d'embarras, de chagrins. Je sais qu'on no peut mettre soudainement dans un ' cœur CO qui n’y est pas ; il faut du temps pour voir clair dans une affection Incom- | prise, pour vaincre certaine répugnance, certaine froideur. Il y a des amours de raison, comme il y a des mariages de raison ; ceux-là sont toujours les plus du- : râbles. Je voua aime avec patience, quoique avec ardeur; j’attendrai que, moins i prévenue , vous jetiez enfin un regard • d'attendrissement sur mon affection j fidèle , et que rien ne saurait décou- | rager. I

Pervenche avait écouté sans entendre.

— Que voulez-vous donc de moi! lui I cria-t-ellc. I

— Que TOUS me permettiez de vous I aimer. Ah I sans un lien fatal qui m’on- 1 chaîne à tout jamais et qui est la désola- j

tiuii, le tourment de mon existence ; ah ! ' si j'étais libre 1 fit-il avec désespoir, quel nom je vous donnerais!... Mais àdéfaut d'un titre je puis, du moins, vous rendre * heureuse! '

— Non, monsieur, vous ne pouvez rien | pour moi , lui répondit la petite danseuse. Monsieur, je sens que je ne vous i aimerai jamais ; le plus sage serait, je crois . de renoncer à un espoir , qu’il j m’est impossible d'encourager. Vous on seriez malheureux et moi ennuyée. j

L’inconnu s’approcha d’elle. Pervenche ouvrit la fenêtre et so mit à regarder courir les nuages. I

L’inconnu no so rendit pas; il con- i tinua : j

— Vous repoussez un homme qui peut 1 vous faire riche à l’égale d’une duchesse; | un homme qui ne peut vous aimer que .

dans le secret de son cœur , c’est vrai ; I mais qui vous aimera d'autant plu.s. E.stce que votre existence faite de hasard , do misère et de mépris , peut convenir à votre caractère que je sais être fier, à votre beauté faite plutôt pour un palais j que pour la place publique. L’Age vien- I dra oà la fleur des champs se fanera sous le souffio des aquilons. Quant aux illusions que vous nourrissez , no sontee pas celles d’un enfant! ne sentez-vous :

pas que cette voie est impossible? Le j théâtre n’est-il pas de nos jours le ha- | zar où la fortune fait emplette de sul- .

tanos pour en orner scs harems! Et puis, ^ no suffit-il pas d’une entorse ou d'une ri- i vale pour vous laisser sans gloire et sans ; pain! No sentez-vous pas qu'à la moindre oscillation do votre talent, au moindre faux pas, fit-il on souriant, que vous serez trop heureuse d'implorer la plume vénale , de quelque journaliste, souvent à de bon- ; teuses conditions ; que du jour où vous j no pourrez plus encourager la claque, les sifflets 80 drosseront contre vous, commo des serpents ameutés. Si vous ôtes sage, vous serez ridicule; si vous résistez à certaine puissance , vous serez évincée.

On vous suscitera dos rivales; vous serez

ti

LKS AMOURS D*ÜN ITERCÜL!*.

I Quand Pervenche fut livrée à ellc- I mémo , voici ce qui ne passa dons son I esprit, incapable de prendre une résoUi-

attaquée par les revues , les gazettes, et toutes les petites feuilles volantes, insolentes, viles, lâches et affamées, que l’on soudoiera contre votre talent. Cette gloire que vous enviez est fragile comme les couronnes en cristal de vos rois de théâtre, comme la toile de vos décors.

Cet homme avait dit assez de vérités pour ébranler le cœur doPervenebe. Elle songea au commencement si tourmenté do sa carrière. Une larme vint mouiller sa paupière. Cet homme venait de détruire l espérance qui entretenait riantes et pures les illusions qu’elle »e plaisait tant â nourrir. Il semblait avoir éteint en elle le Rambeau de la foi. Il s’en aperçut et continua ainsi :

— Avec le théâtre, c’est l’cnfor; avec ■ moi, c’est le repos. Parlez, et demain des chevaux , une calèche , des laquais , des femmes de chambre sont à .

vos ordres ; une maison se meuble | pour vous , n'importe dans quel lieu de Paris il vous plaira. Vous êtes orpheline , sans famille, roulant par les rues comme une feuille aux vents, qui craignez-vous d’affliger! Cet homme qui vous accompagne a perdu la raison , qu’espérez-vous devenir avec lui! Ce monde oè vous vivez a des pièges aussi; pour être plus grossiers en sont-ils plus honnêtes!

Voyant Pervenche qui courbait la tête sous le poids de telles réflexions, îlsc retira pour la laisser délibérer en toute liberté d’esprit, ajoutant :

-—Adieu, madomoisollo, je vous laisse.

Réfléchissez donc ; bientôt je reviendrai vous demandereequevotre bonté aura décidé pour mon bonheur ou votre malheur \

Ce dernier mot prononcé d’im accent étrange glaça la pauvre Pervenche. L'inconnu se retira en la saluant d'un profond salut.

tionsérieuse. Ccthomme avccune adresse infernale avaitremué, bouleversé tous les sentiments vrais ou faux de la jolie danseuse. On ne pense déjà plus à dix-huit ans comme on pensait à quinze. Or, il s’était passé trois ans depuis sa fuite de rOpéra. Elle se mit donc à peser, à commenter les paroles de l’inconnu; elle commença donc par supposer que cet homme l’aimait, puisque depuis longtemps il la suivait partout, et qu’enfin il voulait faire sa fortune. L’art, en effet, valait-il bien la peine qu’on lui sacrifiât son existence! Elle avait tant vu tomber de réputations , aussitôt oubliées que tombées, qu’elle pouvait bien être la dupe de scs illusions. Elle avait vu employer tant de moyens honteux pour parvenir, que cela la dégoûtait. Le père Léonard était fou, cerlaincmcnt. Sa dernière pastiebo le lui avait à peu près prouvé. Le souffle do la tentation travorsait son âme. Peut-être bien se disait-elle aussi :

Ccthomme est millionnaire. Il veut faire mon bonheur parce qu’il m'aime. J’aurais donc dos chevaux et des domestique»!

Ma vie no serait plus qu’une suite de beaux jours , remplis de fêtes, de soleil, de plaisir». Cependant l’art est bien beau et la vertu bien douce.

Evidemment sa conscience dansait sur la corde raide. Un rien n'allait-il pas lui faire perdre l'équilibre!

Une pensée cependant vint traverser sa raison, comme l’étoile qui perce le nuage pour guider le voyageur égaré.

Quel était cet homme qui se disait si riche et dont les actes semblaient le prouver ; sa mise élégante, rechcrcbéc même, et cet équipage à deux chevaux qui l’emportait! Quel était CO lien qui rattachait sans retour, et sur lequel ilne s’était point expliqué! Etait-ce un prince enchaîné à sa caste par le préjugé social, était-il la victime de quelque secto fanatique! Ou enfin, pourderniérc hypothèse était-il marié! Ce mystère jetait un trouble inexplicable danslâ’mc de la danseuse . Pervenche était-elle poussée à faire toutes ces

Diqili.' ; , Cooqle

LES AMOURS D’UN URRCULE

Adic», niiuit‘inoi«ell<', jo Tons bisse, réllwliissci.

conjectures par curiosité ou par tentations t

11 y avait de tout cela.

Et puis une femme souvent consent à devenir la maîtresse d'un homme, espérant s’en faire épouser dans un temps plus ou moins éloigné. A force d'adresso, de ruses , ou môme d'amour. Cela peut réussir quelquefois. Mais avec celui qui lui parlait, Pervenche ne pouvait abuser sa honte ou sa faiblesse par cette fugitive espérance.

qu’elle ne pouvait pas surmonter, c'était le visage sinistre de l’inconnu : son œil profond et trouble, son front haut, mais dénué d’harroomc, son teint olivâtre, sa physionomie largo et plate, lui faisaient peur. La tenue de cet homme était grave; mais on sentait qu'il empruntait le manteau do l'austérité pour envelopper do sombres pa.ssions. manières étaient élégantes, son corp.s souple; ses muscles semblaient être des ressorts d'acier. II v avait entre la tête et les membres désaccord complot : la tôte était calme, le corps convulsif; cet homme devait avoir la patience du chameau, et l’agilité du tigre.

Cependant il y avait une répugnance

ta

LKS AMOUHS D'UN HKRCULE.

Pervenche n’arrêta rien dans son esprit, un événement seul pouvait déterminer en elle une résolution.

Pendant cette scène un petit vieillard, assis sur une pierre au soleil, mordait dans un morceau de pain , et dévorait avec avidité la colonne d’un journal. Il sc ■ disait à mesure qu’il lisait :

— Ça va ! ça va ! nous réussirons, oet article va produire son effet dans le publie des théâtres, ot embarrasser quelque pou les directeurs. La menace des lettres va faire trembler qui de droit ; au besoin j’en publierai une en y supprimant I la signature, avec menace d’en publier une seconde, une troisième ; puis enfin si l’on s'cntêteànenousdonnerancune satisfaction, nous menacerons de publier le nom du signataire des lettres. II nous faudra peut-étro manger encore bien des morceaux de pain seo avant d'obtenir un résultat , mes appointements auront bien de la peine è suffire pour lo prix de l'insertion de mes réclames : à la volonté de Dieu. Mangeons du pain, écrivons, et publions ces notes qui, avec lo temps et une guerre bien ménagée, faite avec adresse aux gros pachas des coulisses, fini- . ront par triompher, par mettre la petite Pervenche au rang qu’elle désire et mérite d’occuper.

Le père Léonard, car c'était lui , se mit I à écrire avec un crayon sur une mauvaise feuille de papier. Pcrvoncho le voyait do ses fenêtres , et elle sc demandait ce qui pouvait tant occuper la tète du vieillard; peut-être crut-elle que sa préoccupation était encore un accès do démence.

L’article que le père Léonard lisait était de lui. Cet articlequ'il avait composé lui coûtait 1 franc la ligne d'insertion . Ce pauvre vieillard se réduisait ainsi au pain et à l’eau. Il voulait à force d’intimidation, lui pauvre, sans protection, faire plier les puissances on les menaçant d'un éclat. 11 avait d’abord supplié , au nom du talent repoussé, courant les rues et mourant de faim : on s’était moqué do set suppliques, ensuite on le consigna it la

porte do l’administration. Le père Léonard, qui connaissait les avenues desjournaux, s'y enfonça et commença & battre en brèche l'orgueil de ces petits despotes du mérite. Son article produisit l'effet qu'il espérait. Tout lo monde sur les planches s'arrachait lafeuille'et chacun commentait en riant aux éclats. Les petits, toujours envieux, les puissants, toujours jaloux, trouvaient : les premiers , que le pamphlétaire avait raison ; les seconds, au contraire, qu'il avait tort.

— Oui, les portes sont ferniée.s pour lo talent modeste, et ouvertes à l’intrigue, disaient les premiers.

— Le vrai mérite passe et s’élève de lui-même, disaient les arrivés.

An milieude ce concert universel , quelqu'un tremblait et redoutait les suites | d'une histoire qui promettait un scandale.

Le père Léonard , tout en mangean t son I pain au soleil, écrivait donc son second .

pamphlet. Il s'exprimait ainsi :

> Il faut que des gens honnêtes, dé- I

• sintéressés, prennent en main la cause I

• des artistes. Le nombre des grands ta-

- lents est malheureusement déjà trop

• restreint. Que deviendra l'art si on « joint à l’avarice de la nature, touchant « ces âmes d’élite, les caprices, l’humeur

> bizarre, ou l’incapacité d’hommes dont ' « les connaissances ne sont pas à la

> hauteur du pouvoir. 11 faut appeler

• l’indignation publique sur certains

- actes qui se font ; éveiller la sollicitude ■< du gouvernement pour protéger le ta-

> lent sans appui , et son autorité pour

• châtier ceux-là, qui considèrent leur •• prépondérance administrative comme

> l'entremetteuse obligée de leurs stupi-

• des passions. Ce sera désormais notre

• tâche : tâche pénible sans doute , qu'il

• ne dépendra pas de nous de rendre

- moins amère.

• Il nous répugne de citer les noms

• propres : nous ne lo ferons qu’autant

- que nous y serons forcés par le silence

Digilized by Gooo I

■ dédaigneux dans lequel ces messieurs

> renfennont leur dignité superbe.

« En attendantquo l'on nous permette « de raconter l'anecdote suivante, qui

> vient parfaitement à l'appui de la cause « que nous défendons.

» Mademoiselle P..., danseuse, après « plusieurs débuts brillants dans la pro-

■ vinco, est appelée à Paris paruneor- « respondant, qui se hAtedc la présenter f à certain thé&tre royal que nous ne nom- « merons pas quant A présent . Le direc-

- tour appelle la jeune personne dans .. son cabinet. Voici les quelques paro-

> les qu'ils échangent. >

Le directeur :

— Je veux vous engager, votre talent convient parfaitement A notre théâtre.

Je vous donnerai deux cents francs par mois.

La jeune personne :

— Je ne puis vivre A Paria, dans un théâtre royal, avec deux cents francs par mois : j'en avais six cents A Bordeaux.

— Mais vous êtes jolie.

— Eh bien, qu'ost-ce que cela ajoute A mes appointements!

— Vous aurei des billets d'avant- I scènes. Est-oo que nos grandes cantatrices dramaturges ou danseuses en usent autrement.

» Mademoiselle P..., quia des scru-

> pules, des préjugés, commeon dit dans

- le jargon des coulisses, fit une grande » révérence au directeur, et s'éloigna.

- L'engagement n'eut pas lieu.

I - Oui, il y a des directeurs qui spéou- I • lent sur les facilités qu'ont les dames 1 - A faire réparer par des Ames tendres I - les inégalités de la fortune et les I • mécomptes do la gloire. La corres- I > pondanco entre M*'* et madomoi-

• selle P... que nous allons donner, en - dira beaucoup plus quo nous n'eu pour-

• rions dire. L'abondance des matières

• nous oblige A renvoyer cettccorrespon- » dance A un prochain numéro.

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