‹ Les amours d'un Hercule Savinien LapointeChapitre 6 sur 6 · I.i:s AVOfUS DUN mcucui.K · texte numérisé non relu

I.i:s AVOfUS DUN mcucui.K

bms.so notre bonne sanir Pervenche, pour vous tous.

Trois salves d'applaudissements couvrirent la voix du pauvre Gil , bien heureux en ce moment ; car Pcrvcnclio rcmbras.sait avec des larmes do tendresse. Moutou s’était distingué en se faisant suivre d’une réjouissante quautité de vin à quinze. On se mit ^ table et l'on joua gaîment des màcboircs et du gosier.

Mouton se noya do vin ; il sentait le besoin de s'étourdir, et il s'étourdit sibien en effet que sa langue sc délia. Aussi, vers la fin du repas , U disait à Pervenche qui l'écoutait avec bonheur :

— Oui . Pervenche , je voua aime comme une fleur des champs, comme iiiio étoile au ciel ; je no vous aime pas comme on aime une femme, mais comme on aime un ange. Tout ce qu’il y a de pur et de sacré dans un être, vous me l'avez révélé ; voilà pourquoi je vous aime , voilà comment je vous aime. J'adore ce qui rayonne autour de vous . parce qu’il purifie, et je maudis le jour où il me faudra abandonner l’ange pour la femme ; je sens que mon bonheur cessera et que je tomberai de l’azur du ciel dans la bourbe de ce monde.

Pervenche, qui croyait plus à l’éloqucncc du poing qu’à l’éloquence de la pai*ole, chez l’hercule, fut toute ravie de l’entendre s’exprimer ainsi; cependant elle n’eût pas été fâchée de le trouver un peu moins platonique. Moutou lui baisait les mains avec ivresse. Pervenche avait tuut-à-fait oublié les neiges du Coucou l’Oùsiiné. La confusion commençait à se faire dans la salle, plusieurs personnes étrangérc.s à la réunion s’y étaient glissées imperceptiblement ; un individu déguisé en paillasse venait d'y entrer à la suite d'un gi'and nombre de femmes singulièrement costumées. Le père Léonard 1 comprit qu’il était temps de prendre la I parole ; il demanda du silence , et leur dit :

— Mes chers camarades 1

Demain doit être et sera, je l’espère , | un jour do gloire pour toute la Bohême. | Pencnche débute demain au théâtre royal du grand Opéra, ( Applaadiaseroent général.)

Ici Mouton laissa tomber sa tôto dans ses mains . l'homme qui venait d’entrer avec les femmes se mordit la lèvre ; le père Léonard continuait :

— Il faut que tous les enfants de la Bohême soient présents à son triomphe, | il faut que leurs applaudissements portent leur sœur au faite de la célébrité, et que, parce succès, le monde apprenne enfin à respecter les pauvres artistes du ruisseau. Chez nous, comme au Conservatoire , il est de grands artistes. D'où sort Frédérick Lemaître, le plus grand tragicpio de notre époque! d’où sort Ra- | ühcl, la plus grande tragédienne de CCS temps ? du ruisseau , mes enfants , rien que du ruisseau. Demain Pervenche prendra la place qui lui est réservée dans les rangs de nus célébrités.

Enfants, vous assisterez tous aux débuts de votre sœur Pervenche !

Les bohémiens sc levèrent on masse et s'écrièrent d’une seule voix :

— Oui ! oui , nous y serons !

La soirée terminée , la promesse obtenue , on servit le dessort. Moutou paraissait rêveur ; Pervenche était heureuse. ;

Mouton s’étant levé un moment et tra* | versant la salle, fut toutrà-coup assailli ' et entouré de femmes , qui lui firent une scène des plus singulières. Une grosse brune , petite et rondo , se jeta au cou dcrhcrculo, en s’écriant:

— Cher Mouton, que je t'aime ! Pourquoi m'aS'tu délaissée! méchant, moi qui t'aime tant!

Mouton la repoussa en souriant ; une autre survint comme la tempête, en s'écriant :

— Oui, c'est lui, lo monstre!

Li;s AMOuits icü.N iiKiinui.i:,

Puis uno autre :

— Où est-il, le scélérat!

Uuc autre encore :

— Quand donnems-tu un père à mon fils!

Une autre :

— Quand donneras-tu un père ù ma fille?

Une autre :

— Quand donneras-tu un père à mes sixenfimts!

Mouton commençait à perdre la tête, BU milieu de ces étranges piaillcrics.

— Tu vas m'épouser sur l'iieure I

— Tu vas m’épouser sur-le-champ !

— Tu vas m'épouser tout do suite !

Mouton ne savait plus s'il devait rire, (]uand d’autres femmes accoururent du fond de la salle en trainant après elles plusieurs marmots morveux et déguenillés, et hurlant en chœuravoc leurs mères, qui disaient :

— 'Vois cotte pauvre petite!

— 'Vois ce cherpetit!

— Vois ces pauvres petits !

— Ils te tendent les bras !

— Ils sont à toi , barbare I

— Quoi, tu les renies, coquin!

La moutarde commençait à monter au nez de l’hercule, la foule riait. Pervenche était dans un trouble indicible.

D’autres femmes plus jeunes fendirent la foule et s’écrièrent :

— Le lâche ! il avait tant de famille , et il nous a mises dans l'état où nous sommes. Qu’allons-nous devenir ? Vil séducteur ! il nous faudra , grâce â tes œuvres, accoucher à la Bourbe ou élever dans l'abandon nos enfants malheureux et bâtards.

Ces dernières fondirent en larmes, lout-â-coup , la porto s ouvrit avec rapi- <lité ; des vieilles femmes se jetèrent sur riiereule comme pour le dévisager , s’écriant :

— Brigand , coquin ! il a violé ma fille!

— Oui, répétaient d’autres vieilles, il a violé les filles , après avoir abusé des mères et gnind’méros !

L’hercule, fatigué de cette scène infernale , rejeta les émeutières enragées des dou.x côtés , se fit place et descendit dans le jardin, fumer tranquillement sa pipe.

Tout autre que lui aurait ri de cette scène , mais elle affligea l’hercule. Pour Pervenche, on l’emporta évanouie.

L’inconnu triomphait. L’inconnu, qui avait ramassé ce qu’il y avait d’ivrognesses. d’aventurières, de rôdeuses, et do filles ou femmes perdues, pour jouer cotte farce à M. Mouton ; elle était digne d'un horcnle, et comme l'eau va toujours â la rivière , tout le monde , jusqu'à Pervenche, jusqu’au père Léonard , tous étaient certains que le malheureux hercule avait mérité la scène que ces pauvres femmes venaient do lui faire. Alors une petite voix flùtéo, mais étendue , s’écria par la fenêtre du salon , tandis que tous les bohémiens sortaient, au moment où l’hercule passait :

— Monsieur Mouton , je vous condamne au mariage forcé à perpétuité.

Un gros rire accueillit la saillie bouffonne du petit Gil. Mouton s’enfuit en courbant la tête, et l’on emporta Pervenche dans un antique supin, en compagnie du père Léonard , assez content , nu fond , de la coiuédio qui donnait uno leçon de confiance , en fait d’amour , à la petite Pervenche.

Mis AMOURS D‘CN IIERCI LK.

LfM ëe«i kerenlra.

Le jour solennel approchait pour Porvoncho. Malgré ses chagrins , l’amour de l’art survivait dans son cœur à toutes les désillusions , à tous les désenchante' ments ; elle était vraiment artiste, en ce sens que la tète ne ressentait rien dos commotions du cœur. Le matin de ses débuts à l’Opéra , elle remit en souriant au directeur toutes les lettres qu’il lui avait adressées naguère. Le directeur prit les lettres , rendit le sourire ; et lui tondit la main , disant à Per- ' venche :

— Au moins * mademoiselle , soyons amis.

C'était là le parti d'un homme d'esprit.

Depuis la scène do la Californie , Mouton était fort triste ; ses visites à Pervenche devenaient do plus en plus rares. La jeune danseuse ne pouvait s’expliquer ce mélange bizarre do tendresse, de froideur et de débordement de passion dont ces femmes étaient venues l’accuser.

Sans connaître complètement la vie, les enfants des rues no l’ignorent guère ; Pervenche sentait qu'on avait calomnié cet homme qu'elle aimait. Pourtant elle se disait une chose : Comment se fait-il que M. Mouton no m’ait jamais parlé de mariage , en me parlant d’amour?

Car sa passion pour moi est honnête , ajoutait-elle malicieusement. Si sa passion n’est qu’une feinte , qu’il veuille m'enjoler, comment expliquer sa réservet...

Ici Pervenche songea à la scène du coucou VObstiné.

Puis elle finit par dire : Décidément, je n’v comprends rien. Un gros soupir souleva sa poitrine... Allons, allons, tout

cela esthète , pensons à autre chose...

En ce moment, le petit Gil entra.

— -C’est moi, mademoiselle Pervenche, ne vous dérangez pas.

—C est toi , Gil! Eh bien! voyons, entre , mon garçon.

— Vous êtes bien bonne, madorauiselle.

— Qu est-ce qui t'amène? dis-moi ca vite.

— Porsomic ne m’amène, maderooi- | selle ; c'est au contraire quelqu’un qui i m’envoie , dit l'enfant, en se câlinant le I long du mur de la chambre, à la façon des chats, lorsqu’ils miaulent en faisant le gros dos le long des jambes des personnes qu’ils veulent solliciter.

— Quelqu’un t’envoie , mon petit Gil?

- — Oui, mademoiselle ; quelqu’un m’envoie vous offrir cettcjolic rose, et jovous prie, mademoiselle, d’avoir la bonté de l’accepter.

Pervenche contempla cette fleur que lui offrait l’enfant, garda le silence et devint pensive. Elle lui rappelait involontairement la fleur de la baraque. Puis elle reprit avec une sorte de galté :

— Peut-on savoir, monsieur Gil, de j qui vous êtes le commissionnaire ? '

— De quelqu’un qui vous aime, mademoiselle , et qui m’a dit en pleurant :

Gil, va porter cette fleur à mademoiselle Pervenche.

Pervenche devint rouge d’émotion.

L'enfant continuait :

— Pauvre maître ! il s’écriait en marchant â grands pus dans la chambre :

Mon Dieu ! pourquoi ave^-voua mis riiivcr dans mes veines et votre soleil dans mon cœur! Va, mon petit Gil , porte-lui !

cette rose, ajoutuit-il, en efflearant cette I fleur de ses lèvres... I

♦ L'enfant s’arrêta avec un gros soupir.

Pervenche porta laro.'^3 à scs lèvres...

LKS AMOURS l)UN IIKRCUU?.

Tiens, mon clicr{>clit Cil. fwrto lui ces ombraMcmcnU.

— DIs-lui, continuait Vonfnnt, dis4ui, mon petit Gil, toi qui m'aimeras toujours otque je puis toujours aimer, dis-lui que jenedoisplu8lareToir...qu clleaaimé un monstre indigue d’elle et de son amour.

Ici le petit GU éclata en sanglots. Pervenche prit l’enfant dans ses bras et l’erahrassatout en larmes.

— Gil, lui dit-elle, tu es un bon garçon. Si jamais M. Chabert venait à cesser do t'occuper d’une manière ou de l’autre , souviens-toi de Pervenche ; viens me trouver, mon ami; Pervenche te recevra toujours comme une sœur reçoit un frère.

— Merci , mademoiselle ; mais promettez-moi de songer quelquefois à mon pauvre maître , à mon père , mademoiselle.

— Tiens, fit la jeune danseuse, en serrant l’enfant contre son cœur; tiens, mon cher petit GU, porte-lui cos embrassements.

Et elle embrassait l’cnfiint avec transport.

— Merci . mademoisollo , fit le petit Gil, rayonnant de bonheur.

Un fiacre s'arrêta sous les croisées de

l,i:s AMOURS D'UN lllî RCUl.K.

Pervenclie. Le père I,èonard on descendit prècipitninincnt.

— Allons! on vient nie clicrclier pour le théAtrc , s'écria Pervenclie. passant, avec une facilité d'enfant , d'une émotion à une autre.

— Bonne chance, mademoiselle, dit le pctitGil, en dégringolant l'escalier quatre à quatre, tant il avait hâte de s'acquitter de sa commission via-it-vis du pauvre Mouton.

Le père Léonard entra

— Quatre heures , mon enfant . il faut partir.

Pervenche sentit son cœur trembler.

— Pas de défaillance , surtout I Nous touchons à la réalité ; le rêve va s'accomplir. Courage I

— J'en aurai, répondit Pervenche.

Ils descendirent , montèrent dans le fiacre, qui les mena rue Lepelleticr.

L'affiche portait ; La Dantnue du ruet.

Une grande alHuence se dirigeait vers l'Opéra. Les amis de Pervenche, c'est-àdirc tout un monde de bateleurs, faisait déjà la queue. L'hercule, ne pouvant demeurer en place, se premenait, allait, venait, accompagné du petit Gil , qui ne le quittait pas. La nuit arriva rapidement :

nous étions aux jours d'hiver.

L'hercule, ne sachant comment passer le temps, entra dans un estaminet; épeine fut-il attablé que ses yeux rencontrèrent ceux de l'inconnu. Ces deux hommes se regardèrent un moment ; l'inconnu avec un sentiment do haine. Mouton sans pouvoir se rendre compte oé il avait vu cette physionomie qui le toisait. Le petit Gil se mit à parcourir la salle en feuilletant l'Illtutration, le Charivari et autres brochures à images. Mouton demanda de la bière et se mit & fumer, sa ressource dans les moments d'ennui ou d'agitation.

L'inconnu avisa un groupe d'hommes au

visage sinistre ; il distribuait force billets d'Opéra et parlait bas, donnait de l'argent. versait à boire et faisait servir force cigarres. Sur une doses rccoinnmndations mystérieuses, le groupe répondit: Soyez tranquille, tout ira bien. Lo pctitGil, qui rédait comme nous l'avons dit tout s l'heure, entendit ce dont il était question.

Il accourut en faire le récit à son maître, lui parlant de la sorte et bien bas , do façon é n'être point entendu do l'inconna.

Mouton répondait tout en fumant sa pipe, ayant l'air de no s’occuper de rien Le petit Gil disait donc ;

— Ces hommes qui sont là conviennent qu’ils silBoront mademoiselle Pervenche, à son entrée en scène.

— Comment sais-tu cela ?

— C’est cet homme, dit-il, en désignant l'inconnu d'un clin d'œil, qni les paie pour cela , et leur distribue des billets et de l’argent.

— Tu en es sftr!

— 11 leur a dit : Surtout ayez les veux sur moi. Je serai dans une loge du second balcon : choque fois que vous me verrez ce foulard rouge à la main, vous sifflerez d’ensemble .

— Tu as entendu ça?

— Oui, tout à l'heure , il disait à un homme qu’il avait attiré dans un coin do la salle: Vous ôtes sûr do l'effet? L'boramelui répondit : Oui, monsieur, la débutante manquera son entrée par l'effet de cette planche, qui fera bascule sous ses pieds. Au théâtre tout est numéroté, les pas, les places, les entrées, les sorties. La débutante no peut manquer de marcher sur cette planche sans manquer aux règles .

générales de la mise en scène. — C'est bien , lui dit-il , voilà cent francs. Ce soir, vous recevrez le double de cette somme.

L'inconnu se leva pour payer. Mouton eutun éclairsoudain; il reconnut l'homme

Digilized by Gck

do Villc-d’Avray. Il comprit tout. 11 dépéclm l'enfant au père Léonard, pour l'avertir qu'une trappe était ouverte sous les pas do Pervenche. Tout le monde entrait en foule.

Les cabalours sortirent de l’estaminet et se dirigèrent , à moitié ivres , vers le théâtre.

Mouton suivit rtneonn», et l'arrêta au moment où celui-ci allait franchir le vestibule. L’incontm se retourna et no fut point étonné de se trouver en face de Thcrcule.

— Que me voules-vous! lui cria-t-il.

— Vous jeter dans le parterre , monsiciir, si vous entrez nu thé&tre, lui répondit trunquilleincnt Mouton.

L meoiinu, qui sans doute ne se souciait pas d'une explication en pareil lieu , remarquant surtout les soldats et les sergents de ville, dont il paraissait avoir grand'pcur , suivit Mouton dans une des rues latérales de l'Opéra.

— Monsieur, lui dit Mouton, je vous reconnais. Vous êtes ce coquin qui osa tenter un viol sur Pervenche, dans une maison de Villc-d'Avray; et poursuivant encore quelque mauvais dessein, vous essayez aujourd’hui do la faire trébucher au début de sa carrière.

— Apres 1 répondit l'inconnu dont le visage était livide.

— Vous n'eiécuterez pas votre projet qui est celui d’un lAche, s’écria Mouton .

— Qui m’en empêcherai

— Moi! Et ai vous insistez, je prétend.s vous retenir ici par l’oreille jusqu’à la fin de la pièce.

L’inconnu fixa sur Mouton deux yeux injectés de sang, comme ceux do taureau desBatignolles.

— La planche qui doit faire trébucher Pervenche n’existe plus, ajouta Mouton.

A ce mot, l'inconnu hors de lui souffleta l'hercule de droite et de gauche , et recula en arrière avec la rapidité du jaguar.

L'hercule êta sa redingote, 1 inconnu son habit : un combat allait avoirlicu. Moutou sentit qu'il avait à faire à un égal , c’està-dire à un hercule. 11 y avait peut-être plus de force chez Mouton, mais il y avait plus do férocité chez l'inconnu. Mouton, malgré ses deux soufflets, riposta mollement. L'inconnu revint sur lui comme la foudre, assaillant Mouton d’une grêle de coups de poing , mais trop précipités pour êtredangereux. Mouton lui répondit par un seul l’inconnu roula dans la bouc.

Cet homme se releva comme une balle élastique. Les chemises et les gilets des combattants avaient complètement disparu de leurs corps. La foule s'amassait autour d'eux.

Un mouchard qui rôdait dans les environs s'approcha, examina quelques moments l’inconnu et s’écria, en courant au poste du théâtre : C’est lui! j'en suis sùr, c’est lui !

Les deux hercules se prirent à bras-lecorps. Mouton était devenu lion et lion cruel, c'en était fait de l’inconnu, quand deux gendarmes conduits par le mouchard se saisirent de lui et l’arrachèrent à la rage do Mouton .

Cet homme était un forçat, un faussaire échappé, il y avait quelques années déjà, du bagne de Toulon, et riche de scs nombreux et productifs méfaits.

Comme on le conduisait au violon du théâtre , des applaudissements frénétiques SC firent entendre.

Pervenche réussissait, et la rose de l’hercule, dont elle était parée, s’effeuillait sous chacun de ses pas.

Mouton entra chez un fripier pour refaire .sa toilette, et courut ensuite à l’Opéra.

E>**pér«.

Mouton n’aTaitdonc pas pu assister au premier acto de la Datueuie det rues.

La cabale de rtncontiu n’ayant pas vu paraître le foulard rouge , signal convenu , garda le silence ou se contenta d'admirer ; je crois même que quelques-uns ap • pluudirent. Voici, du reste, comment les clioscs s'étfûent passées :

Chacun était à sa place; les lorgnons étaient braqués partout , la soie et les fleurs, les diamants et l’or brillaient à toutes les galeries, dans toutes les loges; le parterre tout de drap , et sombre comme un juge, attendait en silence le lever du rideau.

Le rideau se leva.

Le théâtre représentait une place publique à Madrid. Une place publique à Paris n'aurait pas réussi. Fi donc l estce qu'il y a de belles places publiques â Paris? cst-cc que la place Vcndênie, la place de la Bastille, celle de la Concorde ou do la Madeleine , sont do belles places ? une place à Madrid , â la bonne licure! Après rcfTct du chant, devait naturellement venir la danse. Les articles dans les journaux n’avaient point été ménagés pour faire connaître au public l'origine de l’artiste qu'un lui présentait. Chacun donc était dans l'attente.

Après une ouverture iaitc avec un rare talent , tout empreint de la couleur du sujet, Pervenche fit son entrée.

De tous les points de la salle les applaudissements éclatèrent; le parterre SC souleva d'admiration.

Était^ce une fée, unepéri, une ondine, un ange, un zéphyr, un sylphe? tous les yeux la dévoraient, tous les cœurs l’aspi-

raient. Pervenche était entrée un tam • | bour de basque au poing. Cet instrument ] peu liarmonicux, qui rappelait aux spoc- | tateurs la première condition de la débutante , instrument dont elle se servait | dans son jeu avec une grâce ravissante, 1 avait frappé droit à Tâme du public , et ; chacun se disait à part soi. en s'essuyant les yeux : Pauvre petite! pauvre petite I

Quand elle fit le tour de la scène, voletant sur la pointe des pieds, son tambour de basque tournant sur le bout de sa jolie main , l'enthousiasme fut & son comble. Ses pas étaient si rapides, ses mouvements si vifs , d’une cadence si sûre, d'une chasteté si merveilleuse et si tou- | chante, qu'on oât dit une créature cé- j leste. j

Comme Mouton allait prendre place , quelqu’un vint lui dire tout bas à l'oroillo : « '

— Monsieur, mademoiselle Pervenche j a paru sur la scène avec votre jolie rose , au côté ; clic dit que c'est ça qui lui a | porté bonheur.

M. Mouton prit le petit GU dans j scs bras et le pressa avec tendresse !

contre sa poitrine. Il eut une lueur d es- ' pcrance encore. I

— Gil, Im dit-il alors, oâ est M. Léo- [ nard 1 j

— Au foyer, répondit l’enfant.

Mouton courut au foyer. Il y trouva M. Léonard plongé dans une profonde méditation. L’hercule l'aborda en le saluant. I

— Je vous gène? lui dit Mouton.

— Du tout, répondit M. Léonard; je réfiéchiâsais.il est vrai; mais maintenant > je puis penser tout haut; je réfléchissais ] et me disais : Il faut absolument que je i marie Pervenche. I

Mouton plia sur ses jambes.

— Son succès vient d’enivrer la foule; j

cela va lui suggérer des adorateurs à I inBni. Mais ce n'est pas des adorateurs que je veux pour Pervenche; c’est un sage... un mari.

Mouton, qui n'avait aucune prétention i )a sagesse, qui ne connaissait de mariage que celui des hirondelles, auxquelles il ressemblait par son existence nomade, devint d'une pAIcur à faire trembler.

— Et j'ai songé à vous , en cette circonstance , poursuivit tranquillement le père Léonard. Vous aimez Pervenche ,

I ellc vous aime; cela peut donc s'arranger sans difficulté.

Mouton devint triste et pensif.

I — Est-ce que cela ne vous convient pasl lui demanda le malicieux vieillard.

Qu'c.st-cc qui vous fait peur t est-ce Pervenche ?

— Non , non , c'est mni-ménie qui me fais peur, s’écria l’herculo avec un ac- ! cent de désespéré.

Le père Léonard, malgré son étonnante perspicacité, ne put , cette fois , rien comprendre à l'exclamation do M. Mouton. 11 y eut un moment de silence dans lequel le pauvre homme cherchait à deviner, ou l’hercule aurait voulu s’expliquer, ou tout au moins que ce si- I lence parlât pour lui. Certes, s’il y a un I silence éloquent au monde . il faut con- ' venir que ce n'était pas celui-ci.

Mouton sentit qu’il fallait parler ; il comprit que le père Léonard connaissait I sa passion pour Pervenche. 11 devina, même , lui si gauche en fait d'imaginative, que la jolie danseuse avait fait des confidences : il résolut donc de s'expliquer. Il entraîna le père Léonard dans l'embrasure d'une croisée et lui dit :

— Oui, monsieur Léonard, j'aime mademoiselle Pervenche : mais son amour i me porte malheur : j'ai une maladie, moi, depuis que je la connais , je suis le plus

' malheureux des hommes, le plus nul des êtres, la plus abjecte des créatures.

Le désespoir donnait à Mouton, par-ci par-là, des accès d'éloquence.

— Je ne vous comprends pas , mon garçon, fit le père Léonard, prêtant une oreille attentive aux étranges confidences du pauvre hercule.

— Vous êtes mon père, continua .Mouton, et je vais vous parler comme un fils.

Mon père, depuis que je connais Pervenche, je m'ignore!

Une fois cet aveu lâché , l’esprit de Mouton prit une sorte d'exaltation maladive , et il se mit à raconter avec une rapidité, un coloris d'image, une émotion si extraordinaire , toutes les scènes qui s’étaient passées entre Pervenche et lui (il n y a que les amoureux pour avoir de la mémoire); il raconta tout avec une telle conviction, disons -nous, que le père Léonard en demeura tout désorienté.

Mouton n’oublia pas la scène du coucou l’Obitiné. Imprudente enfant, disait en lui-même le père Léonard.

— Quand je prenais la main de Pervenche, disait l'hercule, avec le désir ordinaire aux hommes, mon cœur battait avec une telle violence, que j’étais près do m’évanouir; j’éprouvais ensuite une telle fatigue que le sommeil s’emparait de moi.

— Et n’aviez-TOUs pas une pensée qui vous traversait l'esprit, au milieu do tout cela? lui demanda le père Léonard.

— Si, mon père.

— Laquelle ?

— Je pensais à vous. Je me disais : Cet homme, ce bon vieillard, que nous aimons tous , que dira-t-il ! que penserat-il ? que deviendra-t-il? que diront nos amis? Je sais bien que ça se pratique comme ça dans notre monde de bateleurs; mais notre monde est-il le mcil-

LES AMOURS D‘UN HERCULE

leur! Kt je pleurais, et j'étais avec vous quand je croyais être avec Pervenche.

Vous voyez bien, raon père, que vous ne pouvcE donner à votre fille cet homme qui n'est plus qu’un enfant.

I4C père Léonard prit la main de l'hcrculc avec affection dans scs deux mains , et lui dit avec une profonde émotion :

Monsieur Cliabcrt, vous êtes un honnête jjarçon; ce qui a paralysé, chez vous, l'essor de Ihommc , ce n’est pas rimpuis.sance, c’est la conscience ! Vous vous retrouverez, mon ami, dans le droit social, qui a sa rai.son d’être, dans la famille qu’on ignore chez vous , dans la sanctification du mariage qui légitime l'amour ; dans l’amour qui légitime le mariage. Je vous parle comme un vieillard; des jeunes gens m’écoutant parler ainsi se railloraientdubonhommo, etpourtant vous, monsieur Ohabert, dans votre cœur élevé, vous me prouvez la raison de ce que j’avance.

A cetto parole du vieillard , a cotte penséo de légitimité protectrice , qui allait si bien à la nature un peu chevaleresque de l’hercule, le visage de l’excellent garçon prit un rayonnement soudain ; la glace fondit en lui : hier, il avait un an, à cette heure il en avait trente.

— Vous épouserez Pen'onche , mon ami , et je prétends être le parrain de votre prcmicr-né. *

— Que votre volonté soit faite, ré|xmdit Mouton avec modestie.

Le père Léonard n’eut pas plus têt dit cette parole et l’hercule répondu, que le petit Gil prit soudainement sa course , à travers In foule, se faufila dans les coulisses , pénétra à la loge de Pervenche , et tout c.ssüuftlé, voulant dire vingt choses à la fois, tout d’un seul mot, il répétait :

— Votre mariage! mademoiselle, votre mariage! M. Léonard... M. Mouton...

Puis , enfin , rattrapant ses mots , les

recousant ensomhle, il finit par sc faire i comprendre de l'heureuse débutante. j

Deux enfants da ruisseau allaient entrer dans le sanctuaire des arts et de U famille, grâce à l’intelligence patomelle, autant qu’éclairée , du père Léonard de Beaumont.

Comme ils revenaient prendre place au spectacle, le petit Gil leur apparut.

— Voilà un enfant que je vous recommande , dit le vieillard.

— Il est déjà le nôtre, répondit Mouton; nous on ferons un artiste.

— Non , répliqua le père Léonard ; vous en ferez un ouvrier. L’art fait encore plus de victimes que l’industrie :

Faites-en un ouvrier et ne le perdez pas de vue. j

— Et vous, mon père, cst-cc que vous I ne serez pas là, au coin de notre foyer, I I pour nous aider de vos bons conseils T

— Moi . mon garçon , j’ai encore des services à rendre à tous ces gens-là, qui nous regardent et qui m’ont surnommé ; U Roi des bateleurs.

Pourtant, je vous promets que le jour üii mon peuple me déposera, où les jambes n'iront plus, ajouta t-il en souriant, j'irui m'asseoir aux foyers de mes enfants.

Kn attendant , monsieur Ohabert , veillez sur votre femme , que le public vient de saluer artiste pour la quatrième fois.

Le rideau se leva pour le dernier acte; le succès allait toujours croissant. Pervonche, sûre désormais d'cHo-niême, cn- 1 couragée d’ailleurs par la bienveillance I du]uibUo, heureuse dans l'Amo de lanour I vcllc que lui avait apportée le petit Gil ,

I s’abandonnait à toute la fougue de son nrt. génio et l’omour rayonnaient sur > sa jolie figure. Le monde avait sa part, j M. Chal>crt lu sienne.

Et chacun partout sc disait :

— Oii donc cettepet itc a-trcllo emprunté cetto pudeur qu elle apporte dans la folle danse ; cette pudeur, qui semble l'envelopper aux regards profanes comme dans un voile mystique?

Si on eût consulté Léonard de Beaumont iV ce sujet , nul doute que le vieillard n'eût répondu :

— Dans l'amour, messieurs.

Le fait est que son amant n'eut point à rougir d'un seul de ses mouvements , d'un seul de scs gestes.

Avis aux danseuses.

Et à ce propos, nous déclarons, nous, que jamais nous ne conduirons nos filles, ni nos garçons dans ces énervants et vo- I luptueux théâtres, où les mères et les pèj res du grand monde conduisent les leurs sansrétiexion, sans doute ; car nous sommes de ceux qui pensent que l'on est tout aussi bons parents en haut qu'aillcurs.

En général nous avons horreur do toute espèce de bal, qu'il s'appelle la guinguette on l'Opéra. lA-bas on est horrible , ici I l'on est indécent.

Quand Pervenche, touchant au dénoû- .

ment <le son rôle, so mit ù parcourir la i foule , tendant son tambour de basque pour y recevoir les gros sous de la rue, il y eut dans la salle un soulèvement inconnu jusqu'alors aux vieux habitués de l'Opéra, les archives du royal théétre n'avaient encore rien enregistre de pareil. Une voix soudaine, immense, inspirée, s'écria :

— Non! non! des fleurs, assez de ' gros sous! assez de sous du ruisseau, à vous. Pervenche. Approchez ! à la rampe! à la rampe! Pervenche approcha. !

Alors un déluge de fleurs tomba aux pieds ' de la jolie danseuse. La scène en nn moment on fut jonchée, émaillée, em- 1 bauméc.Au milieu de ce déluge fleuri, il y eut une rose qui partit on ne sait de quelle place. Pcnenche, soit hasard, soit rapidité du coup d'œil, adresse ou attraction, la reçut dams son tambour de basque et la

mit à sa ceinture aux applaudissements | de tout le monde. j

Puis deux regards se rencontrèrent.

Pen'enche , dans une révérence des plus gracieuses, .adressa de la main droite j un salut aux spectateurs , et de la gaucho, portant la main ù scs lèvres , elle envoya un baiser vers la place d'où était partie la fleur qu'elle avait recueillie. Ce mouvement ne fut senti que par deux cœurs , ne fut compris quo par deux Ames.

L’artiste, qu'est-il! un enfant de la nature, qui rappelle au monde sa chute dans le passé ; qui le reporte au ciel , dans l'avenir ; qui nous console du prosaïsme de la réalité par le prestige qu'il laisse après lui. Peinture, sculpture, musique , poésie , dessein , danse ou chant disparaissez de la terre , et les mortels nuiudiront le Créateur.

La vie, c’est l'art; c'est lu jeunesse:

c'est l’espérance; c’est plus ; c’est l'aspiration, ce qui élève et divinise; le reste, qu’cst-il? fange!

A cette heure donc , Pervenche avait des ailes : celles de la gloire et de la poésie.

La toile s'abaissa. Les bateleurs étaient dans l'enivrement du triomphe. Un m.alheureux hurlait au violon et s’arrachait les cheveux do désespoir. Scs habitudes de vol et de fourberie l’avaient accoutumé iV croire que tout pouvait s’obtenir par les mêmes moyens , et qu’il était aussi facile de surprendre un cœur , une affection , que de demander la bourse ou la vie à un voyageur sur une grande route. Dans cette conviction , il avait nourri dans sa tête un caprice cynique , inspiré par une rencontre fortuite de la petite danseuse dans une des ruelles qui entourent l'Opéra, lors de scs premières démarches pour débuter. 11 y a des positions envers lesquelles les cœurs bas sc croient dispensés de tous les regards. Cet homme avait d'abord traité assez cavalièrement la petite danseuse livrée au hasard et à

c1Ic-iu6inci mais, & In suite des difficultés qu’il eprourait à faire accepter scs hommages, A sapremière fantaisie, avait succédé une véritable , mais violente passion.

II allait expier son odieuse et dernière tentative de rapt en achevant 1a peine due à ses premiers forfaits.

Le directeur et le père I.s''onard se promenaient cordialement dans le foyer

du publie ; ils débattaient les clauses de !

rengagement de Pervenche. Lorsque | tout fut conclu , le directeur dit au beu | vieillard en lui serrant la main affectueusement ;

— Monsieur de Beaumont, vous m'apprenez que la fortune peut trahir les hommes , mais que chez les grandes et fortes natures rumine la vôtre , le cœur ne faillit jamais à riiumanité.

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