I.KS AMOUUS D ÜN lUilRCÜÜi
peu de sirop de gomme ; c'est arec ça, contiouait le pauvre GU , que ma mère, quand j’en avais une, faisait passer mes enroûmenU.
Et il tirait doucement de dessous sa large veste un rouleau de sirop , qu'il déposait sans bruit sur la table.
— Pauvre enfant ! fit le vieillard ; elle était donc bien bonne, ta mère!
— Oh! oui, répondit le pcUt GU. Et il essuya une grosse larme du revers de sa main ; puis il ajouta :
Vovez-vous , monsieur, quand vous
aurez pris tout ça, votre poitrine, irritée parce que vous parlez trop , parce que vous vous donnez trop de mal pour nous, s'adoucira petit à petit; alors vous ferez bien de boire à votre déjeuner quelques bons verres de bordeaux; ça vous remettra tout-à-fait.
Ceci était pour le panier , qu’il avait glissé sous la table. Mais le panier , mal asBujéti , appuyé contre un pied de cette table, qu'il fit reculer, chanta soudainement Tair des bouteilles pleines ; l'enfant devint rouge et penaud.
— Qu’est-ce que c’est que çaî fit le père Léonard, se lovant à moitié sur son lit.
— C’est... c’est, répondit le petit GU tout troublé, dos bavardes à qui on avait fait signe de se taire et qui jasent.
-Et pourquoi ces bouteüîesî demanda le père Léonard.
— Pour vous donc! monsieur, répondit le petit Gil.
— Qu'on ferai-je? mon Dieu !
— Vous les Imirez, monsieur, quand vous aurez avalé cette tisane des quatrefleurs et ce sirop de gomme, fit-il en étalant le tout sur la table, et plantant au milieu de tout cela un énorme pain de sucre.
— Pourrait-on savoir , mou cher enfant, qui m’envoie cos bonnes choses!
— Ils me l'ont défendu; ils vont môme me gronder de ma maladresse.
— Qui? te gronder! qui donc?
— Eh bien ! vos enfants , répondit le petit Gil en se dandinant. I
Le fait est que les bateleurs, apprenant , soudainement l’indisposition du vieillard, I s'étaient réunis et s'étaient cotisés pour i lui envoyer ce qu’ils supposaient, avec raison, devoir lui manquer. |
— Monsieur, ajouta l’enfant, ils m'ont | chargé d’une commission encore.
— Laquelle? voyons. ,
— Ils m’ont dit de vous demander si vous permettez qu’ils viennent vous voir.
— Sans doute, puisque ce sont mes enfants , dit le père Léonard en souriant.
— Maintenant, monsieur, je voudrais bien, moi aussi, vous adresser une prière pour mon compte, fit encore l'enfant.
— Parle, mon pauvre Gil, parle, dit le père Léonard avec cet air de bonté qui noie quittait jamiUB.
— Lob grands, les hommes, parce que je suis petit et enfant , n'ont pa.s voulu m’admettre à la cotisation générale, bien que je le leur aie demandé. - Cela ne regarde pas les enfants, « m'ont-üs répondu durement. C'est bon, ai-je dit, pourtant il faudra bien que ce bon monsieur Léonard trompe quelque chose dons son vin, quand il commencera à manger. Alors, fitl'enfant en tirant un paquet do biscuits de dessous sa veste, je vous apporte ça; c'est mon droit k la cotisation.
Et comme le père Léonaixl regardait le petit paquet et l’enfant tour-à-tour, avec émotion , Gil lui cria en déposant les biscuits sur la couverture du lit :
— - Acccptez-les, monsieur, c’est encore un souvenir de ma bonne mère, quand j'en avais une.
LUS A.M01IIS DÜN IIKBC.ULE.
— Pauvre Gi! ! mon pauvre Gil, s'écria le bonhomme, ta mère méritait de vivre!
et l'eufant et le vieillard confondirent leurs larmes.
Et le pauvre Gil répondait ;
— Oh! que oui, monsieur.
Il y avait dans ce choix fait par tes bateleurs, ces gens des ruisseaux, un admirable tact, le tact du cœur.- Un homme eftt géné l'orgueil du père Léonard; un enfant l'attendrissait , surtout un enfant que le bonhomme affectionnait particuliérement.
Tlllr-«-«rrar
Quel bonheur d'étre jeune, d'abriter sous les fleurs d'uii doux printemps l'espérance qui sourit à l'avenir patient!
E“t-il un charme plus grand que celui de se promener à deux, par un grand soleil, loin des regards du monde, loin des pas affairés de la multitude inquiète! Quel plaisir alors, do suivre un petit sentier bordé d'aubépine ou de roses sauvages, do babiller, une main dans la main, sur le gaxon vert , à l'ombre des cèdres ou des vieux chênes î Les ineffables joies de l'amour sont dans la sérénité de l'esprit, non dans les orages do cœur. La jeunesse ignore ces orages-là; elle est encore trop près du berceau pour craindre les mécomptes de l'amour dans l'amour.
Elle est encore trop près des embrassements de l'amour maternel pour croire au poison dans les baisers d'un autre amour. L'illusion est un des heureux privilèges de la jeunesse ; il n'y a que les fous , les sots ou les corrupteurs , qui puissent songer à la lui enlever.
Heureux donc ceux-là qui, sous le soleil, l'ombre et la verdure, vont promener leurs rêves !
Tels étaient Mouton et Pervenche , ce jour-là, cheminant gniment sur la route de 'Ville-d'Avr.ay. Mouton avait fini par
se persuader qu'il n'était pas aussi malheureux qu'il le croyait; Pervenche se trouvait tout-à-fait heureuse : elle avait l'amour; elle attendait la gloire, et la fortune allaitlui sourire. Ils s'abandonnaient ainsi à la poésie du cœur; ils ne cherchaient pas ailleurs, dans les fureurs des sens, l'accomplissement de cette réalité desséchante qui est le commencement de la douleur, la chute de l'ange.
Us étaient arrivés au bois de Boulogne, causant de mille choses , ne disant rien et se comprenant. Pervenche, avec une grâce infinie, appuyait ses mains croisées au bras rustique de Mouton ; et Mouton tressaillait au moindre mouvement de Pervenche ; sa poitrine s'élargissait, son cœur nageait à l'aise dans une douce émotion. Pervenche se mit à la poursuite d'un papillon bleu , qu'elle poursuivit en vain. Malgré sa légèreté, l'insecte lui échappait, lui prouvant ainsique les ailes sont plus légères que les pieds. Mouton, pendant ce temps , cueillait des fleurs çà et là : fleurs des bois, fleurs des champs, fleurs des herbes, il en cueillit une gerbe et l'offrit àPervenehe. Pervenche riait et se jetait toute folâtre dans les bras do l'hercule, dont les grands yeux bruns se noyaient d'attendrissement. Ils traversèrent ainsi Boulogne, Saint-Cloud, puis arrivèrent enfin à 'Ville-d'Avray.
Ils arrivèrent au déclin du jour. Pervcnchecourut àl'adrcsso indiquée .
— Cinq minutes, dit-elle à Mouton, et je suis de retour.
Mouton bourra sa pipe et se mit à fumer tranquillement en attendant. Pervenche sonna, et ainsi que l'annonçait la lettre adressée au père Léonard, ce fut une femme qui vint ouvrir. L'aspect de sa physionomie était dur. son regard eftronté ; il y avait dans sa tenue quelque chose de trivial, une sorte de négligence qui sentait plutôt un certain relâchement de mœurs que l'abandon de soi-même.
! Quand Pervenche entra , cette femme I ! l'enveloppa d'un long regard de la tête ' I aux pieds ; elle trouva que la petite était I
assez déluréê. En effet, l'air de la rue, la | vie artistique, et plus que tout cela en^ i core, l’éducation, sa nature enfin, trem* | pée de boue, cliauffce au soleil ; l'habitude do tout voir, d'aller partout, d’interroger tout et de répondre à tout, faisaient que Pervenche n'avait ni la mine guindée d'une pensionnaire, ni le regard claustral d’une religieuse. Elle avait le coup d'œil prompt, sûr , les mouvements vifs, dcl’aisancc, quelque chose de décidé, que l’on ne trouve guère que dans les natures taillées pour l’art ou pour la vie i joyeuse. Pervenche se sentit mal à l'aise i devant cette femme; elle avait devine, I avec une admirable perspicacité , qu'elle était en face d’un démon. Elle lui pré- ' Bcnta la lettre.
— Bien , mademoiselle, lit cette femme en adoucissant sa voix, qu’elle avait naturellement un peu éraillée , et affectant un grand air. Personno mieux qu’une femme ne sait, quand elle le veut, prendre de ces lürs-là.
— Mon mari n’est point ici, ajoiita-tclle ; mais cela n'y fait rien, il m'u donné dc.s ordres pour vous solder. Veuillez avoir, je vous en prie, l’obligcauco de passer par ici.
La femme sinistre lui fit traver.scr un long jardin, la conduisit dans un petit pavillon et lui dit, après avoir feint d’ouvrir un secrétaire ;
— Mon Dieu, j’ai oublié la clef ; ayez donc la bonté dem’attendro un moment; je cours la chercher.
Elle sortit. Pervenche fut fort sui’priso de l'entendre fermer sur elle la porto du pavillon. L’isolement de cette demeure flanquée de murs et fort éloignée d'ailleurs de l’hahitation ; le silence effrayant qui l'entourait: tout cela la glaçait d’épouvante. Cette femme la narguaitelle ou la livroit-clle î La réponse no tarda pas. Pervenche entendit des pas sur le sable, dans Vallée du jardin : ce n'étaient point ceux de la femme qui l’avait reçue.
Une clef s’introduisit rapidement dans la |
serrure ; la porte s’ouvrit, et un homme entra. Pen’enche poussa un cri à faire trembler la maison. Cet homme, c'était l'inconnu.
Il garda un moment le silence. Pervenche était pétrifiée, se sentant prise au
piego.
L inconnu prit la parole :
— Vous feriez cent cris comme celui que vous venez de pousser, que personne ne viendrait, lui dit-il, par la raison toute i simple que personne ici , ni dehors , ne pourrait vous entendre.
— Qu’espércz-vous donc de moi t s'écria Pervenche, reprenant courage peu à peu.
— Que vous m'apparteniez, répondit froidement l’inconnu. J'ai placé mon exishmee dans un réve;cc réve, c’est vous; il faut qu’il s’accomplisse. En von»
abandonnant à l’amour d'un bateleur imbécile, TOUS m'avez appris à mépriser la liberté dans l’amour. Votre choix stupide me fait mépriser votre volonté ; je veux vous sauver de vous-méme.
-Auriez-vous Umt le génie des liommes et tout l'or du monde, monsieur, que jamais je ne serais à vous, répondit Pervenche avec exaltation.
— Une telle parole , Pervenche , est un appel à mon désespoir. Pourquoi me p.arloz-vous ainsi ÎVoiU assez longtemps que je suis A vos pieds : vous avez été cruelle, je serai sans pitié. Pervenche! pardonne-moi ; je t’aime !
En disant ces roots, il se dirigeait vers la petite danseuse épouvantée. Pervenche battit en retraite derrière un tauienil, et s’armant d’un flambeau de bronze , s’écria :
— Monsieur, si vous approchez , je ' voun tue! I
L'inconnw so prit à sourire en voyant cette colère d’enfant.
— Vous été» un ange adorable, lui
Diqitized by
LES AMOmS D’UN HERCULE.
dil-il.Piiis, avec do la panthère,
il lui enleva le flambeau des mains.
Pervcnclic crut sentir dans le mouvement de l'iMcoanM une force extraordinaire. Il lui avait tenu le bras un moment; elle comprit que cet homme était armé contre elle d'une puissance physique surnaturelle.
— Vous ôtes un ItVche! lui cria-t-clle.
L'iwconnM »c prît À sourire.
— Vous me tucrex donc , si vous le voulez ; mais au moins je ne mourrai pti déshonorée.
II ne répondit rien.
— Je vais appeler ; il y a bien une feqtime, un père , une mère ou un amant qui comprendra âmes cris que tous m'assassinez !
— Il n'y a dans cette maison que des gens qui me sont dévoués , répondit Vinconnu: quant au dehors, il est impossible, vu réloigneinent, vu la surdité de CCS murs, que l'on vous entende. N'espérez ni pérc, ni mère, ni amant pour vous arracher de mes bras ; ici . vous m'appartenez.
— Misérable! je vous livrerai à la justice.
— Je n'ai pas été vous chercher; vous ôtes venue ici librement. C’est un contrat piissé entre nous deux : vous Ôtes en majorité. Vous ne ferez accroire à personne qu'une petite danseuse des rues a tant de vertu que ça : on trouvera tout au plus, en admettant qu'on pense quojc vous ai un pou violentée , que la somme que je vous utTrais n'était pas assez grosse selon vous; qu' alors vous avez fait la bégueule, et que moi, puisque j'avais payé, j’entendais no rien perdre.
Mouton commençait à trouver que Pervenche était bien longtemps : il bourrait sa pipe pour la troisième fois.
L’tncoftNu se précipita sur Pervenche ; Pervenche l’esquiva lestement et, passant
le long de la cheminée, elle renversa la pendule, qui tomba è. terre avec un fracas épouvantable . C’étaientsix cents francs de perdus : l’iaconnu s'arrêta un moment; il : sentit qu’il y avait chez la petite parti pris de résister.
— J’attache pou d’importance à ces choses, dit^il avec une sorte de sérénité ; votre possession me dédommagera amplement de CCS niniscrics-là.
11 se précipita de nouveau sur Pervenche. Pervenche s'arma du second flambeau resté sur la chemincc et fit voler la glace en mille éclats. La glace, sc détachant du cadre, fit un bruit infernal en tombant à terre. Pervenche, en ce moi ment, re.ssemhlait k l'image do la mort,
^ tant elle était pAle; elle sentait qu’une fois étreinte dans les bras de fer de cet homme, elle était perdue.
Mouton rôdait avec inquiétude autour de la liaison. Il lui avait semblé entendre du bruit par deux fois. Pervenche lui avait dit : Dans cinq minutes je serai de retour; or, il y avait déjà plus d'une lieure qu’il attendait ; cela commençait à lui devenir suspect. Il approcha de la maison et résolut de sonner; il sonna : la sonnette ne se fit pas entendre, on ne vint pas ouvrir. Ceci l’étonna.
— Diable! diable! se dit-il; est-ecque Pervenche sc nuiquc de moiî Elle sait bien que je suis là à l'attendre; il paratt I qu’elle ne s’ennuie pas là-dedans. Ex- I cusezl
I L'imagination est comme le vin, elle donne aux sentiments qui noua agitent !
I une couleur plus vive, elle exalte ; mais ' ne tnmhc jamais sur la réalité. L’imagi- | nation de M. Mouton fut un soupçon d'af- !
frense jalousie. Il sonna de nouveau ; le cordon de la sonnette lui resta dans la ' main. L’hercule fit un juron à faire crou- * 1er le ciel sur sa tôte. 11 déliliérait un i ihoment pour savoir s’il devait s'en aller, i quand il entendit un Imiit extraordinaire I de caiToaux que l’on cassait et qui dégringolaient. H prêta une oreille atten-
tive ; il cnit entendre des cris partir du fund de l'cnclos. L’hercule ny tint pins , une pensée soudaine lui traversa l'esprit : Pervenche est en danger! Alors il 80 mit à rouler une énorme pierre le long du mur, et l'escalada. Un dogue énorme vint lui barrer le passage en se jetant sur lui; Mouton I étrangla. 11 écout*; il n’entendit rien. 11 eut presriue regret d'avoir pénétré dans cette habitation. Il faisait nuit noire; il ne savait où diriger ses pas.
L’incofinii. en voyant tomber sa glace en poussière, avait reculé pour ne pas être atteint des mille morceaux qui bon-
dissaient du marbre do la cheminée sur le parquet, et disait en ricanant :
— C'est quinze cents francs que vous brisez là, randcmoisello ; vous sentez que cette petite fantaisie qui vous prend de casser tout chez moi me doit un léger dédommagement, et vous allez me le payer, i fit-il avec un accent d’énergie sauvage.
Pervenche alors, sans se désarmer du flambeau, frappa quatre coups dans la fenêtre et cassaquatre carreaux en criant:
Au secours! au secours! L’tnconnu se
jeta sur clic elle était perdue. Prise
comme dans un étau de fer , elle lui criait :
■iz ed by Cp d^'
|Kir li. mit ic» vlidin <k* SUitcurN
LKS AMODRS D ÜN HERCULE.
l’errpncbcî Pervenche! me voilé 1
— GrAcc!
Xon , pas de grAcc, répondait i'in-
roNRu. pcrdantlui-môme la tète dans son abominable action.
Porvenebe, cependant, essnyade lutter.
L'ircorrw Ventratnait vers un puéridon.
Pervenche fit semblant de céder, puis, allongeant la main vers la lampe qui brûlait, elle la prit et mit le feu auv rideaux en moussclinede l’appartement : le feu prit avec la rapidité de l’éclair. Pervenche luttait en désespérée. La flamme gagna les grands rideaux. A la vue de l'appartement en feu , rincon«u se redressa avec
rage. Pervenche profita de ce moment de trêve pour crier encore au secours.
— De ce coup-là, dit Vherculo je ne me suis pas trompé : c’est la voix de Pervenche!
Et il se précipita du cété d'oà partait la voix , et d'où il vit en même temps s’élever des flammes.
— Eh bien! s'écria l’ineoRntf, tu seras à moi dans cette fournaise, et que l’enfer nous prenne ensuite si bon lui semble !
Et il l’étreignit de nouveau.
— Au secours! criait Pervenche d'une voix étouffée.
Lk Ani^un «Tun llmuir- — D-
rCoogle
La voix do Mouton répondit dans le jardin.
— Pervenche ! Pervenche ! me voilà !
Et il apparut soudain au milieu de l'incendie. La voix d'un homme dans Tenclos arrêta rcntreprisc de l'incoanM , et la fit avorter. 11 tenait encore Pervenche embrassée, quandMouton, brisantle châssis de la fenêtre, entra dans l’appartement.
Mouton allait fouler cet homme aux pieds, lorsque Peiienche lui cria, conservant lino présence d'esprit admirable , et lui sautant au cou :
— Mon ami , qu'alloi-vous faire t Ne voyez-vous pas que ce malheureux est foui
Ce cri de Pervenche évita une lutte.
L'inconnu était assis d’un air sombre, sur une bergère. Le désordre de sa physionomie désappointée, son œil hagard en face de l'incendie, le faisaient ressembler effectivement à un pauvre insensé.
— Fuyons! s’écria Porvoncho ; et elle entraîna l’hercule.
I Quand ils furent dehors, Pervenche se j demandait par où iU étaientsnrtis. Le fait I c.st que , dans hou trouhlo , clic l'ignorait I complétoment. La méchante femme, ven- ; duo à l’inconnu pour ces sortes do jeux, en savait un peu plus long : elle avait tout vu,
I tout entendu, tout prevu. Elle avait vu l’hercule escalader le mur, ]mis étrangler I le chien; cUoavaitdoncpmdommcntlaissé j ouverte une porte de sortie donnant dans le jardin , sur une petite ruelle. C’est par cette porte que, dans son trouble , Pervenche passa sans s'en apercevoir.
Pervenche venait d’échapper à nu grand danger.
Elle eut io bon sons do cacher une par- Ue do cette histoire àM. Mouton ; ollclui dit que ce malheureux, lorsiju^olle était entrée, venait de casser sa glace, sa pendule, et qu’il prétendait qu’elle, Pcrvcii- I che, devait brûler avec lui ; qu'elle ë’était !‘efusée à cet honneur, et qu'il la retenait r dan» les fiammos. Voilà jmuixjuoi elle
criait. Tout cola parut fort naturel à M. Mouton. Ça dépassait la mesure de son imagination.
— Enfin, vous en êtes quitte ! tant mieux, dit Therculc. Mais avec tout ça il fait nuitet nous ne sommes pa« à Chaillot: il nous faut prendre une voiture pour nous en retourner.
—Voilà, bourgeois! montez; nous partons tout de suite, s’écria un petit lionimc au teint animé , le nez rond et rouge , avec un bonnet noir enfoncé sur les oreilles, et un chapeau do toile cirée pardessus; montez, voilà Zéphyr qui va vous conduire comme le vent.
Par Zéphyr, cet homme désignait son cheval, pauvre rosse maigre et triste qui aurait tout autant aimé rester qu'aller, M. Mouton, flatté par répithete do bourgo«jis que lui donnait le malin cocher, fit monter Pervenche dans le coucou l'Obstiné ; ils attendirent encore une lioure, malgré l’assurance du petit homme, qui répétait toutes les cinq minutes :
— Bourgeois, nous partons.
Cependant on partit. Heureuses gens !
ils partent seuls , sons témoins de leur bonheur , sans ennuyeux qui les regardeut, sans indiscrets qui lc.s écoutent; et pour surcroît de chance , le ZéplijT qui les menait... pas zéphyr le moins du monde.
Le coucou iObsliné s’éüiit changé en véritable temple de l’Amour.
■.e rsneott.
— Que je vous aime, do m’avoir sauvée de cet incendie où je brûlais sans vous , disait Pervenche profitant d’un caliot du coucou pour se laisser choir sur l'épaule do l'hercule.
— Il n’y U pas de quoi , mademoiselle, n*pondit Mouton, comme un amoureux du premier âge que le téte-à-téte embarrassait singulièrement.
LKS AMOURS D UN IlERCULK.
— Dire ([uo sans vous je serais morte dix fuis . continua Pervenclie avec gsOté et restant toujours penchée sur l'épaule de l’hercule.
Af. Mouton passa le bras autour de la taille dePervenche: Pervenche tressaillit de bonheur. L’hercule répliqua :
— Ça n'aurait pas été un plaisirpour tout le monde.
— Ah f commeça, c’en eût été un i)onr quelqu'un! pour vous, peut-être !
— Oh ! non ; je vous aime trop pour eela.
Pervenche trouva (pie M . Chahert avai t de l’esprit comme un ange. Elh' laissa er- * rer sa jolie tête sur l’épaule de l'herculc. | Qu’attendait-ellc? Rien. Qu’espérait-ollc?
Tout. Mouton garda le silence. Pervenche lui prit la main et lui dit :
— Savez-vous que j’m craint un moment (jue ce poing qui ass(mmia un l>œuf ne se formAt pourfrapperce fou ; car vous l'eussiez tué, dame !
— Comme le taureau des Batignolles, ré{>ondit Mouton.
Et la jolie fille faisait jtiuer sa main blanche et mignonne dan» la large niuin de M. Mouton. La voiture penclia fortenientdan» une ornière, fit un cahot en se relevant. Le visage de M. Mouton se trouvait alors tourné ver» Pervenche , et le cahot fit que le» lèvres de M. Mouton tombèrent sur le frai» visage de Pervenche; Pervenche crut que l’herculc l'avait embrassée ; elle lui rendit un baiser.
L’hercule pressa Pervenche contre son cœur; Pervenche profita encore du rebond du coucou pour aller s’asseoir sur les genoux do l'hercule ; Mouton la reçut dans se.» bras ; Pervenche lui passa les siens autour du cou ; et comme la jeune fille iHi'isait courir son visage sur le visage de rhorcule, elle crut sentir des lannes inonder laface de son amant. Mouton sonpi- ; rait et pleurait. Pervenche ne pouvait rien comprendre à cela; elle essaya une i question : i
— Est-ce que vous souffrez, monsieur Chabert !
— Oui, répondit-il tristement, je souffre d’un mal dont vous no pourrez jamais me guérir.
Pervenche crut que la timidité de M. Moutou l’ompécliait de » oxpriuicr en toute liberté. Aussi lui dit-elle ;
— Peut-être.
Ce qui voulait dire : Essayez. L’horculc la pressa de nouveau sur sa large et magnifique poitrine, où une jeune tète, belle et sensible, se livrait autant qu'elle s'abandonnait. Mouton versa quelque» larme» encore, soupira et so tut.
— Hue donc! hue donc! rosse! s’é- \ criait le cocher du coucou à Zéphyr, lu Ktimiilant à grand» coups de fouet , bénéfice» qui augmentaient pourl'unimal en raison inverse de.»c» forces, à la suite de son grand Age. Pauvre hôte !
L'accent du cocher, se» action» et se»
termes prosaïque» ramenèrent Pervenche à la réalité. Elle garda aussi le silence; !
elle sentit que quelque chose la ghi<;ait. | Un moment après clic sentit encore que ; les mains , puis les bras de rhorcule , î’abaiulonnaiont tour-à-tour ; elle reprit sa ' place, rêvant à toutes sortes de choses i (tout la moindre était qucM. Chabert ne l’aimait pas. Comme lo coucou passait près d’un bec de gaz, à l'entrée d’Autcutl, elle regarda quelle jmuvait être en ce moment la physionomie de M. Mouton, il dormait. Porvencliusc cacha le visage de Hcs deux main» et se mit à sangloter :
elle était certaine que cet homme ne l'aimait pas; et elle songea involontairement àTamoordcrinconnu. Pervenche n'aurait, pas été fAchee que Chabert l'aimAt ainsi.
Ils arrivèrent donc àChaillot, lui dormant, ^ elle pleurant. Lu feu et l'eau Bomblaicnt ; avoir voyagé ensemble.
Mouton rentra chez lui après avoir | pressé la main de Pervcuclie, Cette action parut à la jolie danseuse plus froide j encore que toute» les autre» : elle lu quitta
LES AMOUnS D'UN IHiRCÜLE.
le cœur serré. Quand Pervenche rentra, le père Léonard attendait son retour avec inquiétude. Le vieillard était dans son lit ; elle lui raconta tout brièvement, sans omettre sa délivrance par M Mouton. Le vieillard ne dit pas un mut, si ce n’est ceci .
— Pervenche, mon enfant, il y a là troi.H cents francs ; levez-vous demain de I bonne heure, fuites vos emplettes ; courez I ensuite chez le directeur , et dans huit ^ jours vos débuts. Ne vous inquiétez pas 1 tant de vos amoxircttes avec M. Chahort, qiio vous m’avez trop cachées ; que vous avez eu tort de me cacher ; il n y a qu un amour pour les artistes sérieux : l amour j de leur art.
j Puis s’adressant au petit Gil qui n a- : vait pas voulu le quitter et qui , en ce moment, soufflait le feu pour lui faire chauffer un hain de pieds :
I — Gi! , mon enfant , il est tard ; vat’eii , mon ami ; voici Pervenche ; je n ai j plus besoin do loi.
I — Adieu , papa Léonard ; soignez-vous lûen, fit Venfant spirituel, ayez soin de ' vous pour avoir soin de nous . Pui.s il tira la . porte et descendit rapidement l’cscalicr.
I Mouton, incapable de soutenir uno ' pareille lutte morale , s’était endormi sous le poids qui l’écrasait. L'iwcoanu, sur ! les débris de son mobilier, rêvait une ! double machination. La première, pour I tuer l’amour do Pervenche envers l’iicr- 1 culo ; la seconde , )Mmr la faire échouer I au théâtre. La volonté et le temps me la ; livTeront, pcnsait-il ; U me la faut ; je i l’aurai. Le père Léonard, de son côté, or- ' ganisait un grand projet pour que Peri .venchc n’échouàt pas à ses débuts. Il ' sentait que, désormais, il devait se tenir ! en garde contre le misérable qui avait at- ' tenté à la liberté de Pervenche; et que là était un ennemi.
i SE
tM CalUWrnlv.
Un ancien maire de Montrouge eut la pensée, fort louable, de vouloir faire une cuisine à la portée du pauvre entre les | pauvres. Il sc dit : Il y a une quantité [ de gens, au nombre de tant, qui n’ont que tant à dépenser par jour; le prix des denrées actuelles est trop élevé pour leur bourse; avisons! 11 compte; il achète 1 deux ou trois conts moutons, des voiturces de veaux , des troupeaux de bœufs, i des tombereaux de pommes do terre, des ' bateaux de vins ; taille les bœufs , veaux et moutons , en portions de quatre sous ; divise pommes de terre ou haricots en plats d’un sou et deux sous ; répand le vin à quatre et six sous , et prend cotte en- i soigne : A la Californie !Kt aussitôt toutes les salles sont pleines , les tables sont encombrées , la cour regorge de monde.
Aussitôt les abords de l’établissement sont garnis de raarcband.s de harengs qui grillent au soleil et sur le gril, do marchandes de moules qui en emplissent des terrines ; Dieu sait ! marchandes d’eaude-vic, marchandes de café, de salades et de marollcs, roefort des gueux :
tout cela vient sc greffer sur les flancs de la Californie, comme le lierre autour des grands chênes; sortes de plantes parasites qui rongent le pied do l’édifice nouveau et que le maître a le bon sens de laisser vivre. Les philosophes sans lingoi les malheureux abrutis par la misère, les aliénés par le vice , les sains de corps et fivibles d'esprit, les esprits forts au corps débile : femmes, enfants, vieillards , tous gens traînant la savate et la loque, viennent là, de tous les coins et recoins de la capitale affamée, faire un copieux repas pour la somme de 50 centimes, y compris la demi-tasso que l’on peut prendre en sortant. Qu’on nous dise donc , à présent , que les pauvres sont malheureux ! Cet établissement extraordi-
LKS AMOURS DÜN lIKRCnLE.
nairc, co Chevet des gueux, existe barrière du Maine, à gauclie en entrant, au pied do la Toûto du chemin de for. Àtiit aux pauvr$tî C’est là, dans une des grandes salles , que le père Léonard fit so réunir tout le monde de la Bohème, tous Ic.s .saltimbanques , tous les bateleurs de Paris et des environs, sous prétexte que Pcrvciichcullait leur adresser scs adieux, ce qui était vrai. Puurlui, il avait un autre but; le bonhomme avait pu enfin se remettre sur pied; il voulait assurer le succès de la jolie danseuse, en y intéressant l'orgueil de ses confi'ères. Nous étions alors à la Mi-Carèuic; les billets d'invitation portaient que l'on devait so rendre au dîner , chacun dans son costume respectif. Le père Léonard avait pensé que le costume civil soulevait toujours des prétentions aristocratiques, surtout chez les femmes; par consét|uent du trouble dans le cœur, delà perturbation dans l’esprit. Chacun revêtant le costume propre de son art ou de son industrie , toutes préoccupations boudeuses et querelleuses devaient cesser. Dès six heures, le salon était encombré, toute la Bohème était accourue au rendez-vous.
L'hercule était arrivé dans son magnifique costume , suivi du petit GU dans celui de Jocrissç. Le père Léonard seul et Pervenche étaient en retard. Le petit Gil monta sur une table, demanda la parole et s’exprima ainsi :
— Bohémiens qui m’écoutez!...
En ce moment il se fit quelque bruit au fond do la salle.
Le petit Gil reprit :
— Bohémiens qui allez m’écouter!
iRirc universel dans la salle.) C’est aujourd'hui, pour nous , jour de fête et de deuil : jour de fétc, puisque nous sommes réunis en famille ; jour de deuil , puisque nous devons perdre une sœur bien-aimée.
(Sensation.) Je vous invite à boire avec modération. L’homme soûl est bête ou méchant. Soyez polis envers vo.s voisines, si cela vous est possible. Ne battez pas les enfants, si cela vous est égal. Les en-
fants obéiront à leurs parents si la cliose leur est agréable. Mesdames les Boliémiennes sont invitées à ne pas regunlor messieurs les Bohémiens avec des yeux cncoulisse, sans quoi nous no répondrions pas des malheurs qui pourraient leiir en arriver. (Rire général. )Nous condamnons à être marié tout Bohémien qui forait sous la table une déclaration d'amour à une Bohémienne. (Nouveaux rires. )L’huissier qui garde présentement la porte est invité à la sévérité la plus récalcitrante, touchant les règlements de l'honorable réunion. En conséquence , il ne laissera entrer : ni les hôtes à cornes, ni les bêtes à plumes, ni les habillés de soies. (Rire universel.) I.es petits sont invités à ne pas faire de l’èpato ; en revanche, les gros pourront offrir le dessort , le café, pousse-café, etc., à toute l’aimable compagnie. Attention, Bohémiens! voici le chef qui commande à la cuisine ; on va vous servir le rata. Vous êtes avertis que, quelle que soit l'ampleur des portions , on a le droit de revenir à la rebif. Voici la carte : Veau rôti, gigot à l'ail, lapin do gouttière , ragoût do mouton , qui ne sent pas trop le suif ; morue au beurre noir, maquereaux salés , harengs saurs, crabes ci moules, etpar-dessu.s tout cela des fiots de vin à quatre sous. Demandez et faites-vous servir...
En ce moment un grand silence, puis un mouvement de curiositéscfitdansla salle :
le père Léonard entrait suivi do Pervenche. Pervenche avait revêtu son costume des rues ; elle avait son tambourdo basque à la main et était montée sur des éehasaes. En entrant , la jeune fille , la grande artiste , agita son tambour de basquo on saluant la compagnie avec grâce ; un applaudissement frénétique s'éleva de tous les points de la salle àla fois. Pervenche, par un tact julmirable, en se rapprochant d’eux, avait touché à la fois leur cœur et leur vanité. Comme elle passait près du petit Gil, encore debout sur la table, l’enfant s'écria, tombant dans les bras do la jolie danseuse :
— Bohémiens et Bohémiennes, j'em-