I . Inédit
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avoir sauvé la vie du combattant, a voulu partager Vexil du proscrit. »
D'abord installée dans une {Dension de famille, Juliette suivit l'exemple de Victor Hugo et, tout près d'Hauteville-House, elle loua une maison, d'où elle pouvait guetter les mouvements du poète dans sa chambre, épier son réveil, recevoir ses signaux, deviner ses baisers, — d'où, lui disait-elle, « mon regard te voyait, te caressait, te gardait, te préservait et t'adorait ».
Clés nouvelles installations exigeaient des soins dont ils avaient le goût l'un et l'autre. Juliette, dans sa lettre à Madame Luthereau, lui donnait des instructions pour faire sculpter le quatrième côté de son petit lit en chêne resté à Paris, pour lui trouver « un morceau de tapisserie d'un certain style et à personnages » afin de recouvrir sa table de nuit et pour faire remettre en marche la « fameuse pendule Louis XIV » qu'elle avait achetée à Bruxelles sur la Grande-Place de l'Hôtel-de- Ville. Peu à peu tous ses meubles et tous ses bibelots revinrent. Il y avait de longues années déjà qu'elle se livrait, par contagion ou par nature, à la chasse au bric-à-brac. Ce goût la rapprochait de Victor Hugo, dont Madame Victor
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Hugo, au contraire, n'aimait pas la bizarrerie, qu'elle lui reprochait, et qui s'attachait « aux étoffes usées, aux porcelaines écornées, fêlées, cassées, aux meubles détraqués, aux assiettes dépareillées ». En i852, au lendemain de la vente de son mobilier, elle lui donnait le conseil de se remeubler, « sans trop dépenser », en Belgique, où il y avait de nombreuses et vraiment bonnes occasions, et elle ajoutait : « De grâce, renonce au cassé, au fêlé, au déchiré. Ne crois plus qu'une mince étoffe de Lyon est une soie de Chine. »
Il y avait aussi des occasions à Guernesey. Victor Hugo et Juliette se les disputaient. Ils faisaient la chasse aux bibelots, tantôt ensemble, tantôt dans des courses séparées où leur émulation se défiait et s'excitait.
D'ailleurs Juliette savait trouver autre part que chez les marchands ou chez les antiquaires de l'île des satisfactions à ses désirs. Avec un goût très sûr, elle avait deviné que les dessins de Victor Hugo valaient mieux qu'un amusement et elle n'avait pas attendu l'albutii de Paul Chenay en i863 et la belle préface de Théophile Gautier pour en reconnaître l'originalité puissante et le haut intérêt d'art. Elle les collectionnait, sans dissimuler
sa jalousie si d'autres bénéficiaient autour du proscrit de sa générosité. Ce goût, où il y avait autre chose que de la curiosité, flattait d'ailleurs trop Victor Hugo pour qu'il ne lui fil pas luie large part. Il la lui faisait en tout. Son magnifique génie de menuisier et de décorateur ne réservait pas toutes ses fantaisies pour Hauteville-House. Il s'exerçait aussi à la Pallue, dans la maison de Juliette, oii pas un coup de marteau ne fut donné sans son inspiration, et qui devint, par ses soins, « un petit paradis domestique, charmant, poétique et artistique ». Est-il besoin d'ajouter qu'il y eut un dieu dans ce paradis? L'amour de Juliette s'était exalté jusqu'à un véritable culte d'idolâtrie dont Victor Hugo humait l'encens avec une impassibilité toute olympienne.
Juliette eût été heureuse dans ce décor sans les exigences d'un amour que l'âge exaspérait . au lieu de l'affaiblir. Sa part et son rôle ne lui suffisaient pas : il lui eût tout fallu pour la satisfaire. Il v avait des heures d'abandon dont elle s'efforçait vainement de combler le vide par une joie intérieure à laquelle elle ne parvenait pas. Le temps que son amant dérobait pour elle à sa famille, à son travail, à ses amis et à sa gloire était si peu de chose à côté de
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rimmensilé des désirs qui remplissaient son cœur ! Elle craignait de devoir ses visites à un assujettissement fastidieux, à un faux respect humain, à une sorte de pitié qui l'humiliait. Croyant même à la mort de son bonheur, elle renouvela à Victor la proposition qu'elle lui avait faite en i852 d'aller achever sa vie dans un coin. Il refusa. Sa reconnaissance, son amour et son égoisme s'accordaient pour la garder. Quand il la faisait pleurer, il bénissait ses larmes comme « les perles de l'amour vrai » et loin de s'excuser de sa férocité, il l'invoquait comme le témoignage d'une passion fidèle et semblable à elle-même. Il lui disait :
Cela prouve à quel point nous nous aimons toujours vraiment comme le premier jour. Les malentendus dC amour montrent L' admirable jeunesse de cette adoration idéale qui est la lumière même du ciel., et que le cœur est plus que jamais allumé^ et qu il ny a pas de cendres dessus'^.
S'il la consolait ainsi du mal qu'il lui faisait par une dureté dont, à de certaines heures,
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l'amour le plus fidèle et le plus passionné peut n'être pas exempt, il lui exprimait le plus souvent sa tendresse avec une délicatesse où s'accordaient son cœur et son génie. Les anniversaires, surtout, l'inspiraient. Si j'en crois ceux qui ont lu ses lettres à Juliette, il excellait à redire les mêmes choses sur les tons les plus variés et à racheter par la richesse d'une forme sans cesse rajeunie la monotonie d'une situation que les années prolongeaient. Certains de ces témoignages sont assez autorisés pour que je leur donne une pleine confiance, et je ne doute pas de la joie qu'éprouveront en 1963 nos descendants, auxquels une clause, trop sévère pour nous, a réservé la primeur de cette correspondance amoureuse. A côté de ces lettres, j'ai trouvé un court billet qui peut en donner un avant-goût. Il est daté, dans les papiers de Juliette, de Fermain-Bay, le 20 mai 1862 :
Commeiit ne pas songer à la fêle qui vient? Voici toute la nature qui se fait belle. La terre est comme une grande fleur verte y la mer est comme une grande fleur bleue ^ le firmainent plein de soleil est comme une fleur d'or. Un immense souhait de bonheur se
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dégage de tout; cest à toi que Je l'envoie; les oiseaux chantent^ la grève chante^ la plaine et la montagne rient ^ et je suis là, seulj songeant à toi; et pour moi, dans tout cet infini, il y a ta pensée, comme hier au soir dans cet immense ciel crépusculaire que nous voyions ensemble^ il y avait une toute petite étoile qui brillait à elle seule plus que tout le ciel.
Tout à l'heure, venu ici pour travailler , je ne faisais qu^ aimer; je me tournais vers toi et mon âme ne voulait pas se détacher de ton âme. Alors, je lui ai dit : fais comme tu voudras. T ai pris mon crayon, j'ai détaché le dos d'une lettre de je ne sais quel brave Anglais et je me suis mis à t' écrire. Ceci sera ton bouquet de fête. Il y a tout près de moi au bout d'une branche un joli petit rouge-gorge qui me regarde et qui m'approuve. Oh! oui.1 tu es vraiment ma bienaimèe\
Il associait pour la rassurer les souvenirs de leurs enfants morts. En i858 il publia sous ce titre : les Enfants., un recueil, offert aux